Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 1 sur 23

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Augustin ou Le Maître est là

I Matines

I

 

 

MATINES

 

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I

LA PETITE CITÉ

Lorsque Augustin Méridier cherchait à démêler ses plus lointaines impressions religieuses, il les trouvait très au frais, mélangées à ses premiers souvenirs, et soigneusement classées dans deux compartiments de sa mémoire. Il gardait l’un pour la préfecture de province au Lycée de laquelle son père professait ; il réservait l’autre aux Planèzes. Ce n’était pas la vraie Planèze, mais de hauts plateaux très voisins, tous semblables, qu’il appe-lait ainsi parce que ce nom lui avait plu.

Cette division géographique séparait deux formes irréduc-tibles et même antagonistes des émerveillements de l’enfance.

La Préfecture gardait, dans ses belles rues désertes, certain deuxième étage sonore, au vestibule pavé de losanges noir-bleu et gris de pierre, glacial.

Le plus beau jour y était Dimanche. Augustin le sentait, à maint indice, venir dès le samedi soir. Ce jour-là, la grosse Ca-therine nettoyait les carreaux du vestibule et les fenêtres de la salle à manger ; elle passait au tripoli les boutons de la porte ; elle n’oubliait pas la bouilloire ni les robinets. Toute la maison prenait un aspect lavé de frais, renouvelé. Des habits neufs, tirés de placards appropriés, apparaissaient sur les chaises de la chambre à coucher, gardant la forme qu’ils avaient dans des boîtes, aplatis par des plis soigneux. L’active petite Maman por-tait dans les yeux une sorte de joie maîtrisée et étincelante, comme lorsqu’on attend silencieusement une belle fête, ou des parents qui viendront bientôt.

Souvent, pour mieux assurer cette transgression du di-manche sur le jour précédent, les cloches de la grande Abbatiale

– 6 – sonnaient à toute volée dès cinq heures du soir. Même quand elles se taisaient dans les hauteurs de la tour, le petit garçon qui longeait les porches, son cartable à l’épaule, la main perdue dans celle de son père, ce petit garçon-là, docile et réfléchi, ne se trompait pas sur ce silence, sur tout ce qu’il recélait pour le len-demain matin d’exaltation sonore et de domination furibonde.

Dès le samedi soir aussi, les regards de son père, sans rien abandonner de leur lassitude ni des plissements obliques au cœur desquels ils se blottissaient, signifiaient une sorte de re-pos. Ils oubliaient le quotidien supplice d’une classe de latin pour trente-deux galopins de quinze ans. Un palier se situait sur la route dentée des jours. Le malheureux homme respirait. Pen-dant vingt-quatre heures, son temps allait couler entre des rives nettoyées, des berges désencombrées où se retrouverait, décapé et pur, le doux loisir, matière première de la vie.

Après dîner, la semaine épuisée n’offrait plus que des restes inutilisables. Lassée par six jours de règne, toutes ses tâches remplies, tous ses rôles joués, elle penchait la tête, se re-cueillait, abdiquait. Quelques heures lui restaient encore, que nul ne prenait au sérieux. Les quatre dernières, de trop, s’obstinaient à sonner tout de même, dans la nuit de samedi à dimanche, ignorant qu’elles ne comptaient plus.

Bonheur de porter certain costume marin, dans ces pre-mières minutes vides du dimanche matin. Augustin se promène, plein de satisfaction grave, sur le dallage de pierre de ce fameux second étage. Il fait miauler ses souliers. Les petits gants de fil blanc sont déjà mis. Sa main y niche au large, tous doigts écar-tés. Le sentiment de la propriété individuelle lui monte jusqu’à l’épaule.

Par la fenêtre du vestibule, au-dessus du mur grisâtre et vert-lichen qui délimite la cour, fidèle au rendez-vous du di-manche, un grand morceau de ciel, mal coupé et d’un bleu tout neuf, tremble, frémit, craquelle et se retrouve intact après chaque coup des éclatantes cloches. Un morceau de ciel d’où

– 7 – coule ce bonheur spécial, dit dominical, à qui l’invisible soleil communique avant la messe un ton d’oisiveté heureuse. Certai-nement, c’est toujours ainsi, en petits fragments bleus, mal cas-sés et pleins de cloches, qu’on voit le ciel du dimanche matin, dans les rues désertes autour des Abbatiales, par-dessus les hauts murs barrant les cours d’hôtels Louis-XIII désaffectés.

Du vestibule, Augustin entend ouvrir et fermer toutes les portes. Leur écho évoque la salle à manger, la chambre où, la-vée, changée, repue, dort la petite sœur. Toute chose exhale l’arôme subtil du dimanche. Le frais lever du matin, le chocolat du dimanche, les habits du dimanche, les cloches du premier et du second coup, tout prépare ces moments d’immobilité tendue qui précèdent le départ pour la messe, ces minutes indicible-ment particulières qui collent au présent pendant quelques se-condes encore pour se détacher ensuite, choir et s’abîmer au flot des minutes communes.

Assis à l’église, tandis que ses jambes trop courtes pendent entre le dallage et les bâtons de chaise, près du prie-Dieu de sa Maman, il lève les yeux et la regarde. Il l’aperçoit d’en bas. Il voit ses lèvres qui remuent, ses cheveux qui passent au-dessous d’un chapeau sorti le matin du carton. Elle lit dans un gros livre. Celui d’Augustin est beaucoup plus petit. Presque toujours elle devine qu’il la regarde. Un sourire menu, bien plus retenu qu’à la maison, descend sur lui à travers toute cette solennité. Son doigt, à elle, quitte le paroissien, tourne quelques pages du livre d’Augustin, gauchement, parce qu’il tourne de trop haut. Il in-dique le commencement de la prière spéciale qui convient à ce moment de la messe. « Préface. Voici l’heureux moment où le Roi des Anges et des Hommes va paraître. » Augustin a retrouvé le fil. Plein d’une docilité appliquée, il commence à suivre, de son index ennobli mais gêné par le gant.

Ce tableau général admet bien des variantes.

Ainsi ces grands mots autoritaires « le Roi des Anges et des Hommes », s’adoucissent parfois pour Augustin. Ils lui font

– 8 – signe qu’ils ont quelque chose à lui montrer. On dirait qu’ils se fendent en deux et qu’ils s’ouvrent. De leur milieu, monte une fumée subtile qui s’en va composer très haut dans l’air, plus haut que la région des cloches, une image d’or et de bleu, un vague tableau de coloris tendres, où l’on voit, tortueuse et dé-bonnaire, couler d’un vieux visage rosé la barbe blanche d’un Roi.

D’autres fois, certains dimanches spéciaux, l’église se rem-plit de fleurs, de branches vertes et de grandes jeunes filles en blanc. L’une d’elles, un jour, lui a parlé, essayant en vain, à force de grâce et de sourires, d’élever la timidité du petit garçon jusqu’à sa jeunesse à elle, inconcevablement radieuse. Maman s’est excusée pour lui, en des termes qui ont décuplé cette timi-dité… « Oh ! le petit sauvage qui ne veut pas dire bonjour à Mlle de Préfailles ! » Vers l’autel de la Vierge, dans une chapelle féminine et pleine de roses, les demoiselles en blanc se sont ras-semblées autour d’un harmonium. Deux vers de leur cantique suscitent une émotion profonde dont ils ne révèlent que des causes douteuses :

Je voudrais te suivre, ô ma Mère

Marie, emmène-moi…

« Te suivre, ô ma Mère » veut dire sans doute : « te suivre à l’endroit où se trouve ma Mère ». Marie est le nom de la bonne qui tient le petit garçon par la main et que celui-ci supplie en vain. On est contre la balustrade d’une tombe bien entretenue, dorée par le soleil d’onze heures, pleine de fleurs mauves et roses. Le mot « suivre », chanté par des voix éperdues, semble tendu et porté vers le ciel sur de belles mains plaintives. Tout défaille de mélancolie inexaucée, languissante et heureuse.

Trois coups de clochette. Un brouhaha. Un grand silence. Le vent de l’Élévation souffle sur ces peintures. Nouveau bruit de chaises, une tambourinade de coups de marteau dans tous les coins de l’église. Nouveau son de clochette. D’habitude, sa maman va s’agenouiller parmi d’autres dames devant une ba-

– 9 – lustrade aux linges blancs. Elle revient avec une humilité écra-sée qui gêne Augustin. Singulière cérémonie et mal explicable. Il est préférable de n’y pas penser. Augustin n’arrive pas à se figu-rer qu’elle puisse se rapporter à ce même tableau de gloire fleu-rie, bouquets, feuillages, statues, coloris tendres et cantiques, à cet ensemble singulier qui surplombe la vie de tous les jours, comme un dôme surajouté, décoratif, mais essentiel, partie d’un monde immense de songes, de contes et de jeux.

Du moins apparaîtrait-elle ainsi, cette première vie reli-gieuse, un composé de roses artificielles et de musiques, si elle ne projetait jusqu’au fond de son cœur d’enfant, comme autant de tentacules despotiques et fouillants, les premières gênes de la vie morale.

Jamais sa maman ne réprime un caprice sans dire qu’il a fait de la peine au petit Jésus. Le petit Jésus s’attriste quand on trépigne pour rentrer de promenade. Quand on refuse de quitter la table pour laisser mettre le couvert, au moment précis où l’on applique des couleurs à l’eau sur un grand livre d’étrennes, et que la fin du plaisir, coupée net comme un élastique, se retire déchirante et enchantée. Si l’on répond à la bonne Catherine qu’elle n’est qu’une bonne et qu’elle sent très mauvais. Si l’on rejette hargneusement l’idée que le petit Jésus, lorsqu’il était petit, eût absorbé avec joie, lors des nouvelles lunes, la confiture traîtreusement bourrée de semen contra. Si l’on pleure enfin pour se coucher et qu’on sait bien qu’en comparaison des graves chambres brunes solennisées par la nuit, les lampes de famille sont tièdes et délicieuses.

Tous ces péchés se lèvent des coins anesthésiés d’une cons-cience d’enfant. Ils se totalisent implacablement à la prière du soir, tandis qu’on espérait qu’ils se dissoudraient tout seuls dans un bienfaisant oubli. Le petit Jésus les sanctionne tous d’un même sourire, triste, et omniscient.

La grosse Catherine reçoit avec une humble morgue des excuses bégayées, puis s’en retourne à la cuisine, présentant à

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Augustin son vaste derrière ovalisé d’où pend un nœud de robes lourdes. Cependant les petits bras de quatre ou cinq ans enve-loppent le cou maternel. Les lèvres assurent qu’on ne le fera ja-mais plus, « tu verras, jamais plus ». Puis toutes ses plaies enfin débridées, la conscience pardonnée achève d’éliminer le re-mords dans les saccades et le bouillonnement des sanglots.

La contrainte morale prend une autre forme encore. Il faut apprendre par cœur deux questions de catéchisme chaque jour. Tous les matins, quand on vient de manger à la cuisine la soupe au lait de la grosse Catherine, maman fait réciter, après la prière, les deux questions expliquées la veille. La petite sœur Christine, vacillant sur des jambes novices, tire sa maman par la robe. C’est le moment que choisit un autre bébé de quelques mois pour se lamenter dans son berceau. Les lits sont défaits. La pesée des corps s’y marque. Cette chambre où dorment une maman et ses trois enfants, parce que l’appartement est fait de pièces immenses et peu nombreuses, cette vaste chambre au papier brun ancien tolère une espèce de désordre douillet, spé-cialement associé pour Augustin au souvenir de certains jours d’hiver.

Ces jours-là, une étrange lumière livide et impassible pé-nètre la chambre au matin. Elle tombe d’un plafond plus blanc que d’habitude. Elle semble naître là, sur les plâtres mêmes, tandis que le ciel gris, beaucoup plus sombre qu’eux, affirme d’un air renfrogné qu’il n’est pour rien dans cet éclairage et s’en désintéresse. En effet, c’est de plus bas qu’il vient : les toits, les balcons, la rue, les trottoirs sont blancs de neige.

À ce désordre matinal se mêlent les mots théologiques. Ce sont des mots très difficiles et impressionnants. Ils ressemblent à ceux que les grandes personnes disent entre elles quand elles ne veulent pas que les enfants comprennent. Il est vrai que Mme Méridier en met d’autres à la place, bien plus faciles, pour les expliquer. Mais voilà ! Ce sont les premiers qu’il faut réciter. Il semble qu’ils cachent des arrières-sens raides et mystérieux,

– 11 – consolidés en petites nodosités insolubles. D’autres mots, qu’on comprend cependant, présentent un aspect cérémonieux et pin-cé qu’Augustin n’aime pas. Ainsi ce prétentieux « qu’est-ce que ? » au lieu du familier et bonasse « qu’est-ce que c’est ? », que tout le monde aime et connaît bien.

Le papa d’Augustin vient souvent, au cours de ces récita-tions, une serviette de livres sous le bras. Sa moustache est hu-mide de café au lait. Des reflets bougent dans son lorgnon. Il s’assied et attend sans rien dire. On voit qu’il attend. L’enfant devine d’une manière à la fois obscure et aiguë qu’une autorité de qualité et de visée différentes se juxtapose à la première, celle d’où dépend le catéchisme. Et c’est le moment que choisit son autonomie pour affirmer avec une fermeté exagérante qu’il ne comprend pas le vilain mot, qu’il ne le comprendra jamais.

Alors, une petite expression de souffrance naît sur le visage de sa maman ; très petite et qu’il faut de bons yeux pour saisir. Il faut les laisser fixés sur ce tendre visage et non pas deviner, mais entendre en son propre cœur, les confidences d’un pli fugi-tif, dessiné au coin gauche des lèvres maternelles. Ce pli vous confie qu’elle ne grondera pas, contrairement à ce qu’elle ferait pour tout autre chose. Mais celle-ci ne regarde qu’elle-même et il suffit qu’on la voie souffrir.

Soudain, c’est une conscience non plus anesthésiée ni sourdement douloureuse, mais palpitante, mais saignante et à vif, qui jette Augustin au cou de sa mère ! Si, si ! oh ! si ! il com-prend bien le vilain mot ! Il comprendra tous les vilains mots. « Tu verras ! Oh ! tu verras. » Elle recueille dans son cœur cette promesse et cette exaltation. Elle recueillera de même les autres promesses qui viendront après les autres fautes. Elle ressemble tout à fait au petit Jésus.

Bien des années après, Augustin s’aperçut que les pre-mières chutes de neige suscitaient encore dans son souvenir ces mélanges de froide féerie blanche, de scolastique et de remords.

 

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* *

Quelques années plus tard, un tout petit nombre d’années, M. Méridier prit, un beau jour, avec sa canne, une paire de vieux gants de peau brune. Ils sentaient l’armoire et la benzine. Ils pa-rurent à Augustin extrêmement soignés et solennels. M. Méridier avait un air tout spécial, qui s’adaptait à ces prépa-ratifs et protestait contre eux à la fois. Il semblait se railler et s’intimider lui-même. Il présentait à ses habitudes quotidiennes et à celles des siens une sorte d’excuse pour ces gants intrus.

Soudain il demanda :

– Est-ce que tu veux venir, Augustin ?

Comme si, puisqu’il faisait tant que de se permettre au-jourd’hui une chose extraordinaire, il pouvait bien en joindre une autre et les envoyer dans la vie toutes les deux, du même élan.

On prit la grande rue jusqu’à la place de l’Abbatiale. Elle longeait la façade nord, contournait le chevet et se continuait par une autre, au pavé fort pointu, portant le nom raclant, har-gneux et magnifique de rue aux Prémontrés. Elle était, de plus, humide et solitaire. Ils s’y trouvaient les seuls passants. Elle menait à une placette singulière, bordée de maisons froides et sans magasins, que son papa appelait des hôtels. Quelques-unes, tout en pierre taillée dans le basalte du pays, protégeaient par des grilles leurs fenêtres de rez-de-chaussée. Graves et mas-sives, elles portaient en elles une longue habitude de hardiesse et de force qui poussait leurs façades sur la place même, bien au-delà de l’alignement où leurs récentes voisines étaient for-cées de se confiner. Au point de contact s’enfonçaient des re-traits, barrés de tôles rouillées, qui coupaient en angle les trot-toirs. Tout au milieu de la place, sur une fontaine octogonale, se penchaient des personnages moussus, porteurs de brocs en pierre d’où coulait un filet d’eau frais et éternel.

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Cette rue baignait dans un tel silence qu’on était presque confus du bruit de ses pas. Des pépiements d’oiseaux jaillis de jardins invisibles filaient le long des corridors qui s’amorcent aux portes cochères, sortaient dans la rue comme des enfants joyeux. Ils perçaient l’air, les oreilles, le bruit des filets d’eau, toutes les choses perçables, de mille petites aiguilles dorées.

M. Méridier expliqua que la fontaine avait été bâtie voilà bien longtemps, bien longtemps, à une époque où les plus vieilles gens que connaissait Augustin n’étaient pas encore nées, ni les grands-pères de ces vieilles gens, ni les grands-pères de leurs grands-pères. Augustin suggéra que ce pouvait être au temps des Gaulois, qui personnifiaient pour lui la plus reculée préhistoire. Papa assura que ce n’était pas tout à fait aussi loin-tain. Cette époque, dit-il, s’appelait Renaissance et les brocs se nommaient des urnes. Augustin regarda son père, sentit les premières houles d’une science immense et qu’une forte main l’y maintenait à flot.

Brusquement, sans que rien fît prévoir cette volte hardie, M. Méridier pénétra dans un des vieux hôtels.

Comme en un long tunnel, au bout de ce corridor par où venaient les chants d’oiseaux, Augustin aperçut un énorme por-tail double, cintré, tout en vitrages. Un vantail était ouvert. Ses petits carreaux interposaient un treillis noir sur des verdures de jardin. Près de ce vantail, un homme allait et venait en bras de chemise avec une nonchalance indolente ; mais en même temps, il sifflait un air gaillard qui s’accordait mal avec le bruit pares-seux de ses sabots sur les dalles. On sentait une odeur de fumier de cheval.

D’une haute porte couleur chocolat, percée dans le corri-dor, sortit une paysanne en bonnet tuyauté tout semblable à ce-lui de la grosse Catherine. Mais tandis que celui-ci provenait vi-siblement du même terreau rural sur lequel la grosse Catherine avait elle-même poussé, l’autre, posé sur un costume ajusté et plus fin, trahissait une paysannerie volontaire et presque ma-

– 14 – niérée, une survivance précieusement gardée par entente tacite entre maître et serviteur, un tenace parfum de ferme et de châ-teau, conservé là, au rez-de-chaussée de la maison de ville, de-puis le dernier séjour à la campagne, tout prêt pour le séjour suivant.

Ses yeux descendirent sur la toilette d’Augustin et de son père, sur les fameux gants, sur le chapeau que M. Méridier croyait devoir garder à la main. Une soupçonneuse et froide dé-férence imprégnait pendant ce temps et vivifiait des rides qui n’eussent sans cela trouvé à exprimer qu’une vieillesse servile, paisible et pincée.

Pendant qu’elle parlait, Augustin discerna entre ses immo-biles hanches et le chambranle couleur chocolat, une table énorme, de vastes dalles, des points lumineux sur des choses de cuivre, dans une grande cuisine voûtée.

– Oui, Monsieur, Mme la Marquise Douairière était chez elle, et si Monsieur était M. Méridier, Mme la Marquise avait donné l’ordre de le faire monter…

Ils poussèrent jusqu’à une autre porte ouverte dans la même muraille, mais pareille à celle du jardin, double et toute en vitrage. Une singulière impulsion fit se retourner Augustin. La servante paysanne, mains unies sur l’estomac et paupières baissées, les accompagnait d’un regard coulé, paterne et protec-teur, où l’envie de troubler le moins possible sa quiétude se combinait avec un sens exact de l’absence d’empressement qu’elle pouvait se permettre ; un regard d’encouragement qui était le substitut du zèle qu’elle eût dû déployer, qu’elle dé-ployait certainement envers d’autres personnes, pour les con-duire jusqu’à cette porte et la leur ouvrir.

Un poêle attiédissait le monumental vestibule. Une casse-role d’eau, où manquait le manche, surmontait son marbre cas-sé par places. Le tuyau s’enfonçait brutalement dans la belle vieille muraille. Aux premiers pas, l’œil et les muscles

– 15 – d’Augustin s’étonnèrent de la faible hauteur des entre-marches et de la largeur des degrés. Un tapis uni de laine beige, à bor-dure grenat passé, revêtait leur pierre. Un parfum subtil, errant, inidentifiable, offrait juste le début d’une prise floue, puis s’évanouissait dans l’air redevenu neutre. Mais après quelques autres de ces douces marches larges, on s’apercevait qu’il était revenu, jouant de nouveau à se laisser reprendre, à faire respi-rer jusqu’à ce qu’il la retirât, une fois de plus, sa confidence in-compréhensible. Des fées en robe de jadis, aux railleuses révé-rences, au minuscule pied valseur, montaient devant eux et la douceur des entre-marches mesurait exactement l’ouverture menue de leurs pas.

Le grave petit Augustin dut descendre assez profond dans le sentiment des choses permises, pour demander d’une voix changée :

– Chez qui on est, dis, papa ?

– Il faut dire : chez qui est-on ?

Puis, joignant au conseil le renseignement :

– On est chez Mme de Préfailles.

Ils s’élevaient ainsi tous les deux, la voix assourdie, sur le tapis aux teintes épuisées de cette noblesse de province.

Un éclat de rire d’une grâce mordante, significatif comme un visage, éclata dans l’immensité compassée et la somnolente distinction de l’escalier, en total désaccord avec elle, d’une telle franchise impérieuse et personnelle qu’elle intimidait presque, en même temps qu’elle donnait pour une seconde l’irrépressible vision d’un jet de perles heurtées sur un frais courant d’eau, entre deux rives de cristal.

Le même désir d’apercevoir la jeune fille emplissait chez le petit garçon de sept ans et chez son père deux cœurs bien diffé-rents. À l’âge de M. Méridier, le sentiment de la grâce et de la

– 16 – jeunesse comporte l’évaluation stoïque, précise et sans bavure d’un long morceau de temps irréparable. Mais pour Augustin, c’est une brusque entrée dans des pays inconnus. Ce qui vient à lui pour le prendre dans ses bras et l’enlever vers d’autres formes de vie, c’est un bonheur dangereusement violent, tout rose, entièrement neuf et inéprouvé, écartant avec de dédai-gneux sourires toutes les formes de ses bonheurs précédents, le capturant, le ravissant pour de bien autres aurores.

Des deux jeunes filles debout sur le palier, la plus grande est celle qu’Augustin connaît déjà, qui lui a parlé à l’église. Et, à la réflexion, ce fait paraît à l’enfant profondément juste et rai-sonnable. Il ne peut en être autrement. C’est le déterminisme des féeries. Chaque événement de ces invraisemblables heures participera de leur même couleur dorée. C’est d’elle aussi qu’émane ce rire merveilleux, encore visible sur ce visage lisse, moqueur et éblouissant, auprès duquel il est tout à fait impos-sible d’en regarder d’autres. Augustin est inondé d’une béati-tude si dominatrice et si tendre qu’il sent immédiatement gran-dir entre la jeune fille et lui, organe de protection, une timidité forcenée à laquelle rien ne l’arrachera.

L’enjouement cérémonieux de son père, la musique de ses paroles à elle, tout cela traverse douloureusement le silence où le petit garçon s’enferme. Son cœur reste baigné dans une dou-ceur folle, farouche et pleine de honte qui va rester un de ses grands secrets.

Et elle s’en va. Par le même escalier qu’ils viennent de monter, elle descend avec sa compagne, pendant qu’ils entrent tous les deux. Occupé aux conversations liminaires avec la femme de chambre, son père remarque à peine qu’il se retourne impulsivement pour revoir celle qui s’en va, maintenant qu’est disparue l’oppression de la présence et qu’un terrible regret la remplace : une main gantée de blanc lui fait signe pour sa con-fusion et pour sa joie.

Le reste est noyé sous des épaisseurs de passé. Peut-être

– 17 – même cet étrange trouble ne surnage-t-il que parce qu’Augustin est revenu bien des fois, en les alourdissant, sur les traits primi-tifs.

Il se souvient de parquets d’un noir brun, compliqués et symétriques. Des meubles graves présentent une immobilité si noble que serait blasphématoire l’idée de les faire servir, d’y placer par exemple du linge ou du pain, de tirer sur les cuivres des poignées. Le bruit de leurs deux pas mêlés s’est arrêté net, bu par de hautes laines. Augustin se trouve dans la brusque lu-mière verte d’une pièce immense, percée de baies sur les mêmes paysages de jardins qui figuraient déjà au rez-de-chaussée.

D’autres meubles, parents des premiers, mais haussés de ton, fauve doré, solennels, voisinent avec maintes choses, de leur sorte, de leur caste, dont le détail est perdu. Ils doivent être capables d’engager avec elles un dialogue dans leur langue hu-maine, avec leurs mots d’autrefois.

Intentionnellement disposés çà et là dans la vaste pièce, sont des emplacements spéciaux par lesquels il convient de pas-ser, des invitations courbes, à se rendre à telle place précise et non pas à telle autre. Contre le mur du fond, dans une éton-nante cheminée blanche, à l’extrême portée du regard et de l’impression, un feu de bois siffle avec douceur, en plein prin-temps. L’extraordinaire parfum dont on voit bien, maintenant que celui de l’escalier n’était qu’une imitation, circule en vo-lumes massifs et si préhensibles qu’Augustin est bien sûr de lui arracher cette fois le secret qu’il dissimule.

Tous ces fragments disséminés mais unis par une ressem-blance de famille ont clairement l’intention de diriger l’esprit vers une chose commune, centrale, autour de laquelle tout doit sans doute s’ordonner. Mais ce point suprême reste inrévélé. Augustin ne l’a pas découvert encore, à moins qu’il ne soit la main violette et vêtue de mitaine dont une très vieille dame, as-sise dans le contre-jour d’un fauteuil à oreilles, agite avec un tremblement plein de dignité un face-à-main d’or ciselé.

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Les mots qu’ils se disent, elle et son père, Augustin ne les retrouvera jamais, bien entendu. Tout au plus voltigent dans le grand recul du temps, reconnaissables encore sous les reconsti-tutions, quelques restes d’une voix cassée et dominatrice, où certaines diphtongues sont filées comme des notes faibles et nobles, qu’il est de haute convenance de laisser rendre toute leur valeur nasale et tout leur timbre. Surtout, plus que ces dé-tails, plus que cette main ou cette voix, ce qui occupe l’âme d’Augustin, c’est l’inépuisable étonnement d’ensemble où le plonge cette vieillesse, si différente de toutes celles qu’il connaît déjà, des loueuses de chaises de l’Abbatiale, de la vieille femme d’en bas, de n’importe quelle autre vieille femme. C’est une vieillesse soigneusement maintenue et pénétrée par les incom-parables aromates que sécrètent tous ces environnements. Comme le vague jaune miel imprégnant le marbre blanc de la cheminée, ou la terne eau glauque logée dans la glace, la distinc-tion jointe à cette vieillesse est un caractère extérieur lentement déposé par l’âge, devenu motif ornemental, chargé de déceler son rang social et son style. Docilement assis sur sa petite chaise, Augustin en subit la silencieuse et opprimante grandeur.

Brusquement prend vol l’idée unique et suprême incluse en toutes ces choses, qu’elles expriment toutes, chacune avec sa nuance, non seulement l’odeur, mais aussi le feu de bois, le long passé des meubles, les baies sur les jardins, jusqu’au reflet des verres hypermétropes parmi les ciselures du face-à-main en or. Cette idée, si longtemps cherchée, Augustin la découvre enfin, est celle de « Marquise douairière ». On s’en rend compte si l’on prolonge l’i et l’è pour qu’ils aient le temps de dire tout ce qu’ils ont à dire avant d’expirer : « Marqui…se douairiè…re ».

L’énigme résolue, Augustin brûle d’en soumettre le mot à son père, dès son retour dans la rue. Un juste orgueil l’enflamme. L’étonnant salon ne l’intimide presque plus. Là comme partout, l’éclat de l’évidence a porté son apaisement et sa sérénité. Même la vision radieuse de tout à l’heure, elle aussi mordue par l’« idée », y perd peut-être quelque chose de son ca-

– 19 – ractère ineffable. Car Augustin est encore trop ingénu, trop agissant, trop animal, pour dépasser par ses rêves les apports du réel, en distendre les dimensions authentiques.

Il est trop petit aussi pour savoir que le grand air et les mille aventures de la rue vont ternir l’éclat de ces images, en fê-ler le pur émail, l’émietter sur les trottoirs du retour. Avant qu’il ait le temps d’attaquer le sujet de la « Marquise douairière », voici qu’un Monsieur aborde son Papa. Il s’appelle M. Marguillier. Augustin l’a déjà vu une fois, et ne l’aime pas. Il a tiré par amitié l’oreille d’Augustin : il a tiré trop fort et lui a fait mal. Il porte une serviette sous le bras, comme un profes-seur. Sur son visage, entre des favoris rasés, réside à demeure un clignotement permanent de ruse et de force.

Leur dialogue est plein de familiarité tutoyante, émaillé de mots nouveaux et impressionnants. « D’où que tu t’amènes ? Ah ! oui. Les « de » Préfailles ?… La vente des Sablons les avait remis à flot. Mais il y a quinze ans de ça. Et un jour ou l’autre, ça tirera dur… Le père Chose… la députation…, tout ça, c’est entre nous, mon vieux… toi, c’est pas ton rayon… » M. Méridier prend un air qu’Augustin ne reconnaît pas davantage : une expression de complicité timide et de subordination semi-railleuse. Ce dia-logue qui stupéfie l’enfant, c’est le « réel », c’est le « présent » contre lequel aucun rêve ne vaut, aucun souvenir, même éblouissant, n’est de force.

Celui de la jeune fille est en train de s’émacier, de perdre sa substance. Il se prépare à participer d’un conte de fées, à se faire intermédiaire entre ce qui est arrivé et ce qui ne peut pas l’être. Les choses véritablement vraies sont celles qui ont le pouvoir de recommencer régulièrement, de se changer en habitudes com-modes, comme faire ses devoirs, déjeuner, aller le dimanche à la messe avec sa maman. Mais vous sentez, sans doute, combien il est invraisemblable que cette jeune fille merveilleuse consente à revenir régulièrement créer pour Augustin des habitudes de bonheur.

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Dans le cœur de ce petit garçon décidé, quelque chose se détacha, décrut au fil d’eaux inéclairées. En signe de quoi. Au-gustin arracha la canne de son Papa, la chevaucha, et gamba-dant, cria : tu, tu, tu, tu. Bien peu de gens, sans doute, eussent pu deviner, sous cette prouesse équestre, tant de contrainte sur soi et de fermeté antisentimentale ; pas même ceux que ce sport inattendu eût certainement étonnés d’un petit garçon si réfléchi et si calme ; pas même son père ; ni, bien entendu, l’enfant lui-même.

Bien des années plus tard, c’est l’image privilégiée dont Augustin s’émeut encore quand il recherche sur un chemin aux mille traces, parmi les innombrables pas d’adultes, les vestiges de ses pas d’enfant.

 

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