Augustin ou Le Maître est là
V Paradise Lost
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
V
PARADISE LOST
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I
DANS MON COMPLEXE CŒUR
C’était dans les premiers jours de son entrée à l’École, après le renouvellement de l’Univers. Tout l’avenir se montrait d’une imprécision délicieuse et limpide.
Augustin classa ses objets de toilette dans l’espèce d’alcôve fermée de rideaux que l’administration découpait pour lui au dortoir ; il rangea ses ouvrages personnels sur les rayonnages de sa « turne » ; il entendit les conférences de début ; amorça ses bibliographies. Il lui semblait s’embarquer pour un long voyage, comme dans les anciens tours du monde qui duraient trois ans. Dès les premiers tours d’hélice, il fut attentif à un sentiment de vide et d’attente, qui commençait de dominer tout cet arrimage initial.
Pratiquement, cette année scolaire était libre, la licence ès lettres que le règlement lui imposait de passer se trouvant très inférieure en difficulté au concours d’entrée.
Elle était libre, et toute prête enfin pour une grave matière, dépassant en importance les sujets d’études coutumiers, trans-cendant, en un sens, toute culture.
Un second ébranlement moral, durable et d’une consé-quence infinie, secoua ces premiers jours.
L’aumônier du lycée avait obtenu pour lui la permission de l’index. Jamais Augustin n’eût, sans elle, abordé l’étude des exé-gètes indépendants, allemands et français, même aux fins d’apologétique. Disciplinairement, tout était en ordre. Parmi les ouvrages qu’il comptait lire, les une figuraient à la bibliothèque de l’École ; il fallait chercher les autres à la Nationale.
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L’omnibus coupait les franges du quartier latin, et lui ménageait sur son impériale près d’une demi-heure de méditation et de lecture. Il choisit de s’y rendre habituellement le jeudi, le sujet lui semblant trop personnel et intime pour qu’il l’exposât volon-tiers sur les tables de la petite salle d’études où il travaillait avec trois de ses camarades. Autant confesser tout haut les mouve-ments de son cœur.
Il emprunta cependant à l’École, pour plus de commodité, la Dogmengeschichte de Harnarck.
– Qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda un Monsieur fauve et roux, au nom alsacien, qui présidait aux destinées de cette bibliothèque pareille à un grenier de Rembrandt. Har-narck ? Lequel ? La Geschichte der Altchristlichen Litteratur ? Pour un dépouillement complet, c’est bien gros. Le Lehrbuch ? de même. Prenez le Grundriss.
– Le Grundriss est absent, Monsieur.
– Quel est le « trou de balle » qui n’a pas rendu le Grun-driss en juillet dernier ? (Méprisant.) Ah ! c’est M. B… (Ici, le nom d’un maître de conférences.) Alors (le mépris s’approfondit, passe des personnes aux choses…), prenez la tra-duction et ajoutez-y le Lehrbuch.
Ce fut le jeudi suivant qu’il passa quatre heures de suite à la Bibliothèque Nationale. Il y choisit un auteur français que sa bi-bliographie déclarait commode et fondamental, et quelques autres comme harmoniques.
Cette première lecture se termina par une promenade hési-tante et solitaire, sur le quai, devant le fleuve. De petits garçons jouaient sur des tas de sable à l’autre rive. Une péniche remon-tait avec lenteur et insouciance. Il lui semblait entendre une chanson de marinier.
Eh ! oui. C’était bien lui qui lisait les pages d’introduction aux Synoptiques de Loisy, il y avait une heure et demie exacte-
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Des interprétations purement historiques, indépendantes, semblait-il, de tout a priorisme autant que de toute orthodoxie, s’étaient offertes à lui en masse, s’étaient jetées sur lui, l’avaient heurté et bombardé, exigeant l’admission immédiate, et sinon totale, au moins suffisante pour que rien ne restât des solutions traditionnelles, colonnes cassées au milieu des ruines. Repous-sées, refoulées dans une autre partie de sa pensée, hors de son adhésion mais non pas de sa clairvoyance, les solutions posi-tives attendaient, prisonnières de salles souterraines, dont on espère qu’elles ne verront pas le jour. Il essayait cette acrobatie : les penser dans le provisoire, sans acceptation ni refus. Même ainsi, refoulées aux abris aveugles, il tremblait aux jeux sédui-sants des tentatrices. Il ne leur tenait éperdument les portes fermées qu’au prix d’une lutte dont il suait.
Tel avait été son emploi du temps dans cette bibliothèque, et comme jadis pour Renan, le souvenir qu’il en gardait lui bri-sait les muscles.
C’était une fin d’après-midi, dans un novembre clair et froid. Le fleuve luisait, portant sur ses libres surfaces une infini-té de couleurs d’hiver, en formes de larmes et de virgules. Les petits garçons jouaient sans les regarder. Le triste promeneur les voyait jouer leurs jeux vains. Il marchait en cette fatigue pleine de rêveries, de l’homme errant dans les très grandes villes. Un soir d’une lumière inhumaine et glacée, des jeux d’enfants sur des tas de sable, de grands ébranlements de pen-sée, tels furent les traits sous lesquels se fixa cette heure.
Une médiocre église se trouva ouverte dans l’enchevêtrement des voitures et des tramways, au cœur d’un bruyant quartier commercial. Un sacristain courbé traînait ses
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Tout semblait s’apaiser lentement. Il maîtrisait l’attaque. Ne savait-il pas la formule de toutes ces négations, et qu’elles se réduisaient, au bout d’un certain nombre de moyens termes, au refus d’admettre le surnaturel ? Comme s’il était plus difficile à humer dans l’Évangile que dans l’Univers ! Une argumentation immense, détaillable quand il voudrait, existait en abrégé dans ses réserves. Il n’abordait ces études, plein d’une totale bonne volonté, que pour plus de précision dans l’apologétique, pour enlever leurs griffes à ces bêtes. Aucune faute.
Le petit groupe d’un prêtre et de quelques gens portant un bébé se détacha de régions reculées, du côté de la sacristie et des clôtures du chœur. Les hommes, modestes bourgeois ou em-ployés de commerce, prenaient l’air résigné des formalités quel-conques, comme à la mairie.
Ailleurs, aussi, dans ce canton de sa pensée où les adhé-sions restaient suspendues, d’autres réserves d’idées s’empilaient, dénombrables quand il ne voudrait pas. Elles s’effaçaient pour le moment, en une douceur ténébreuse. Elles formaient tout juste une nodosité sur des superficies tran-quilles.
À cause de cette question capitale du surnaturel, où il pre-nait position avec vraiment trop d’ouverture et de naïveté, Re-nan s’était fait battre dès la première manche. Mais la discus-sion changeait ses désuètes armes. Elle passait aux techniques positives. Il s’agirait désormais de petits faits d’histoire, d’arête coupante, durs et froids comme des cristaux. Ils ne céderaient rien de leurs volumes. Ils ne les étireraient pas au gré des prag-matismes.
À côté d’Augustin, le baptême déroulait ses cérémonies au-près de l’entassement des chaises. Parmi les voix d’assez indiffé-
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Certes, hors de la partie de son âme où il avait autorité, qui voyait clair et disait : « moi », Augustin connaissait bien d’autres retraites où il ne régnait pas. De riches sentimentalités s’enflaient en lui à chaque printemps, pleuraient ou riaient avec les musiques, défaillaient de la beauté des nuits. Mais cette fois, en plein royaume intellectuel, une province se révélait où les règles du jeu semblaient suspendues. Partout ailleurs, les évi-dences s’agréaient, les non-évidences s’expulsaient, avec une simplicité toute claire et automatique. Mais qui commandait dans cette province-là ? Quelle hyper-évidence y trierait les évi-dences ? Des énergies polémiques, inconnues ailleurs, allaient s’y battre, comme si elles avaient un front, à la sueur de ce front. Il serait déchiré pour combien de jours ? pour combien de mois ? La théorie cartésienne sur le rôle de la volonté dans la croyance et toutes ses filiales contemporaines, prenant une vi-gueur à laquelle ne l’avaient pas habitué les théories philoso-phiques, lui sautait à la gorge. Il tremblait parmi ses Je vous sa-lue Marie et ses Actes de Foi, sous la surface de son calme.
Tel fut le premier contact.
Cependant l’École vivait, autour de lui.
Il partageait sa salle d’études avec Bruhl, un ami de Bruhl, et un élève de la promotion précédente, revenu du régiment. Paulin Zeller lui avait écrit à la fin des vacances qu’il démission-nait, décidément. Augustin conclut que Saint-Sulpicie avait prononcé et s’en désola. Mais « l’ardente aux yeux noirs » ne s’en désola point, étant par là repêchée de justesse. Elle s’absorba dans le groupe socialiste, quoique assez mal vue de Bruhl qui y proéminait.
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Celui-ci évoluait encore. L’attrait catholique, au demeurant fort vague, n’avait pas tenu. Du socialisme scientifique post-marxiste, il passait à la sociologie Durkheimiste, alors dans tout l’éclat de sa nouveauté. Le bibliothécaire alsacien s’en attristait. Mais Bruhl lui dit que ce n’était qu’un circuit. Par sa lecture in-ternationale en train de devenir considérable, son expérience déjà très renseignée sur bien des aspects économiques du monde, la puissance de sa fortune qu’on connaissait assez, quoiqu’il l’enfouît sous un sincère dédain, il allait devenir le numéro marquant de ce côté de l’École. Très différents l’un de l’autre, lui et Augustin s’aimaient beaucoup.
Au groupe catholique, une personnalité dominait et de haut. C’était Largilier, élève de seconde année, émigré des ma-thématiques à la section de physique et de chimie. Augustin l’avait retrouvé à la première réunion annoncée par la petite af-fiche traditionnelle des rentrées. Il avait revu ses yeux bleu de lin, curieusement lointains et idéalistes, en retrait des spectacles immédiats, réservés pour des technicités très élaborées. Mais le sourire les rendait pénétrants et doux, les mettait avec tout in-terlocuteur, malgré d’immenses différences de culture, sur un plain-pied fraternel. Ses cheveux blonds coupés ras lui faisaient une coiffure de frère convers. Debout dans sa blouse de scienti-fique, il posait sur la table ses deux poings fermés aux poignets osseux. Il exposait ingénument des boutons de manchettes pauvres.
À cette réunion, la causerie portait sur les œuvres. Les Normaliens catholiques s’affiliaient traditionnellement à une conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Largilier les sollicitait de continuer l’usage. Du reste, ils ne tarderaient pas à s’apercevoir que, de ces contacts avec les pauvres gens, c’étaient eux qui re-cueillaient les plus gros bénéfices. Sans doute aussi convien-drait-il d’organiser des réunions d’études religieuses sur des su-jets qu’il leur demandait d’indiquer.
Augustin suggéra la reprise des conférences d’exégèse,
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– Mon Dieu ! fit Largilier, c’est la maxime que nous sommes bien forcés d’appliquer partout où intervient une tech-nique qui nous est étrangère.
Augustin n’insista pas. Au demeurant, il croyait ne pouvoir rencontrer en ces conférences sommaires qu’une conciliation bienveillante et rapide entre des textes et des désirs. La vraie besogne, il fallait la faire seul. Une autre raison aussi valait, quoiqu’elle lui restât obscure : il n’aimait point d’exposer à ses camarades des anxiétés déjà graves et une évolution possible.
La pluie des fins de novembre tombait derrière de hautes vitres grises. La salle où ils se tenaient était sans tristesse ni joie, presque sans caractéristique sensible. Elle enfermait entre ses parois symétriques un air immobile, glauque et mort. Un sché-ma de salle, dans l’abstrait pur. Des lampes électriques se gref-faient avec gaucherie sur les appareils à gaz, heureusement : par cette greffe mal faite, un homme avait marqué son passage, montré qu’il était balourd, maladroit, enfin qu’il vivait.
Augustin regardait son cher Largilier. Il parlait avec cette distinction immatérielle et sans poids, si bien ajustée aux for-mules dont il recomposait, en termes d’intelligibilité pure, l’univers sonore et coloré. Parfois un sourire d’une finesse ra-pide courbait en même temps l’intonation et les lèvres et se per-dait dans l’ascétisme général du visage.
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Il était tenu en très haute estime par ses maîtres, de grands noms scientifiques de la Sorbonne et de l’Institut. Augustin eut l’occasion de l’entendre dans l’une des conférences à l’usage des philosophes, où il s’agissait de donner à certaines notions de hautes mathématiques un sens aussi exact qu’il pouvait l’être sans technicité. Le maître de conférences d’analyse, qui avait as-sisté à la leçon, assis sur un banc d’où il débordait, très gros, somnolent, silencieux, pareil à un énorme rêve, leur avait fait remarquer cette réussite magnifique : des concepts très loin-tains, dévêtus de leurs mathématiques natales, leur étaient néanmoins présentés sans frange d’ombre ni fissure de l’intelligible, « presque fidèlement ».
Il était très doux, plus qu’Augustin ne l’avait connu au ly-cée. Il avait arrondi ses angles durs. Une seule sorte d’erreurs il ne supportait pas : celles que les littérateurs philosophes se permettaient quelquefois, dans des exposés ambitieux de théo-ries scientifiques. Il rectifiait avec une froide ironie. Christiani en savait quelque chose, et aussi Paul Denisot, le Renanien de l’École.
La compagnie intellectuelle de Largilier procurait à Augus-tin grande paix et repos moral. Il était un exemple de la plus ai-guë et la plus ferme intelligence qui, sachant l’existence de diffi-cultés en apparence mortelles, ne s’en troublait pas, vivait néanmoins pleinement Dieu. Sans doute, ainsi qu’il le disait, il n’était pas technicien d’exégèse. Mais il avait certainement dû s’occuper du problème, d’une manière à la fois sommaire et pé-nétrante, comme le temps dont il disposait et comme sa pensée. Devant lui seul, le raisonnement qui partout ailleurs exaspérait Augustin (si tel et tel croient sur la foi d’exégètes de métier, pourquoi pas toi ?) tenait. Quel rôle gardait-il aux difficultés qu’il ne pouvait ignorer ? Augustin le lui demanderait bien un jour.
Un de ses pires souvenirs fut précisément l’une des nuits de ces premières semaines. Il avait, ce soir-là, prié très bien :
– 251 – prière simple mais consciencieuse : le Pater, l’Ave, les quatre Actes, l’examen de conscience, le Salve Regina. La disposition des alcôves les transformait en petites chambres. On pouvait s’agenouiller sans qu’on vous aperçût. Toute intrusion d’autrui dans cette partie sensible de son cœur lui eût été intolérable.
Au bout d’une demi-heure, le sommeil fit dire qu’il ne viendrait pas. La réunion au cours de laquelle Augustin avait en vain suggéré des conférences d’exégèse ne lui sortait pas de la tête. Il se rappelait les conversations ; il les déformait. Il sentait le remords d’accusations grossies et inexactes, mais une ran-cune amère lui ôtait le désir de les rectifier.
Que leur était la vie religieuse, à eux, ses camarades trop calmes ? Une pelouse qu’on ne foulait pas ? une serre pour plantes fragiles ? un jardin choyé, fumé, derrière une porte à grosse serrure ? Qu’y avait-il là pour lui ? Leurs convictions se perpétuaient grâce à de soi-disant évidences dont ils ne se ren-daient pas compte qu’elles étaient leur œuvre, mais que lui, Au-gustin, voyait gonfler sur eux comme du plâtre soufflé. Même Largilier, d’une bien autre vigueur intellectuelle, Largilier à l’imagination scientifique de la plus calme audace et la plus do-cile aux faits, tolérait de s’étayer d’incertitudes qu’il eût rejetées, dans son domaine habituel. Ils en étaient tous là.
L’injustice même de cette exagération lui devenait indiffé-rente : « S’il ne la pensait pas maintenant, il le ferait peut-être dans six mois : simple avance sur la saison. » Sa passivité chan-gea de pays, flotta sur d’autres eaux. Il retrouva de plus anciens îlots, la vie du petit lycée, le Nous voulons Dieu de l’abbé Am-plepuis. Il exécra ce thème usé : les souvenirs d’enfance. Sa sen-sibilité trahissait. Elle posait le doigt sur l’un des deux plateaux d’idées pures et la pesée ne comptait pas. Puis cela même ne l’intéressa plus.
Une lumière de feu follet veillait à l’autre bout du dortoir, engendrant quelques géométries jaune fixe, en un sourd milieu brun où soufflaient et sifflaient tous les sommeils. Ces images
– 252 – cessèrent un instant de prendre appui sur la solidité de la vie : bruits, pensées, rêveries, devinrent liquides, rompus, ballottés dans cette même lumière couleur de cire, prolongée sous ses paupières. Mais tout reprit bientôt consistance de réel et le sommeil qui avait failli venir s’en fut. Le lit lui fit mal. Le creux central, hostile, grattait. La fraîcheur des bordures latérales ne durait pas. Il se retourna, regonfla l’oreiller, retrouva un peu de confort et de douceur.
Il faudrait bien finir par vider cette question-là, loger dans les temps morts de cette année ou de la prochaine une enquête nécessaire et définitive. Il faudra entrer dans le détail des exé-gèses, confronter Batiffol et Lagrange avec les Holtzmann et les Loisy, et d’autres noms qui figurent aux bibliographies. Per-sonne ne décidera pour lui. Largilier ne servira pas. Personne ne servira. Peut-être ce curieux cousin savant et mystique, de l’institut catholique ? Et encore ! L’exemple des spécialistes or-thodoxes n’a retenu ni Loisy ni Tyrell sur cette pente savonnée. Il sera seul, bien seul.
– Seul comme Jésus aux Oliviers !…
Le cruel illogisme de cette comparaison le meurtrit. Ainsi, au cœur même des négations, si, par malheur, il y arrivait ja-mais, ses longues habitudes de sensibilité religieuse continue-raient de sangloter dans sa conscience. « Seul comme Jésus aux Oliviers ! » Alors qu’il ne pouvait précisément pas dire si Jésus avait été aux Oliviers, il retournait là cependant, à l’unique re-fuge de toute âme chrétienne, au seul lieu possible pour l’interprétation de la douleur : « Consolez-moi de la souffrance de n’être pas sûr de vos souffrances, au nom de ces souffrances mêmes, ô Jésus ! » Quel chaos et quelle misère ! quelle multiple et contradictoire amertume !
Augustin se sentait lassé infiniment. La fatigue lui révélait dans son propre organisme des cheminements et comme des galeries inconnues. Invisibles, quand le corps y travaillait avec exactitude, la douleur s’y promenait, éclairant leurs parois.
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Sa langue explorait un goût de fièvre, aggravé de nausées et de douleurs aux tempes.
– Est-ce que je ferai plus tard un peu de dépression, comme mon père ?
Il se rappela une petite vanité stupide et réfrénée devant les premières suscriptions de lettres : « Élève de l’École normale supérieure… » Vaine demeure, trop enviée… vain plaisir d’une vaine demeure… peuplée de combien de nuits comme cette nuit ? de combien de futures crises semblables, depuis la crise enfantine, au temps de Renan ?
Il sortit du lit avec une lenteur épuisée. Le contact de l’eau froide sur son front, sur ses orbites, cette descente en nappe et ce glacial renouvellement lui parurent atteindre beaucoup plus profond que la surface de son corps, jusqu’aux centres réels ou imaginaires de la fièvre et de la conscience.
Des mois passèrent, un peu confus dans le souvenir d’Augustin, dont il retrouverait sans doute le détail en ses notes de première année. À distance, ce n’est qu’une période de mode-lé flou, aux nombreux jours tous semblables.
Les manuels exégétiques restèrent fermés, certaines se-maines. Augustin avait peur. Il lui arrivait de se figurer qu’il se stabiliserait comme bien d’autres, dans ce manque de sécurité et l’acceptation de ces doutes. Cette scène du dortoir, à la fois bru-tale et triste, surévaluait le degré de netteté que désirait sa pen-sée. Ce n’était pas lui qui avait parlé, c’était l’agacement, c’était l’insomnie, et ce sentiment de solitude dans cette petite lumière morte. Les racines de ses décisions finiraient par être non des analyses de textes et des confrontations de Matthieu et de Luc, mais des méditations de métaphysique fidéiste, le goût des émo-tions, le sens du mystère, comme il commençait de soupçonner que son père avait fait.
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Les mêmes habitudes d’activité régulière qui avaient réglé, l’année précédente, les expansions de sa joie, le menant le sa-medi soir aux études d’art, le dimanche aux prières, aux con-certs, aux musées et aux beaux paysages de Paris, durent conti-nuer d’organiser sa conduite, malgré les dépressions de sa tris-tesse. Il ne pouvait pas vivre sans habitudes.
S’il estima précieuse la compagnie de Largilier aux confé-rences de Saint-Vincent-de-Paul, il préféra, chaque dimanche, une messe où il fût seul. Il y pourrait communier, peut-être, lorsque, dès le samedi soir, sa sensibilité n’aurait pas accumulé d’excessifs obstacles ; ou au contraire s’abstenir quand l’incertitude tourbillonnerait par trop dans sa conscience. Il n’y eût pas supporté Largilier. Il haïssait tout ce qui ressemblait à un exemple, à un regard jeté sur lui, à l’encouragement d’une piété plus chaude, à toute menace, même irréelle, même factice, d’un contrôle de son abstention ou de sa pratique. Il se blâmait et ne se comprenait plus : c’était par trop complexe de haïr des secours et de se plaindre d’être seul. Au fond il s’exaspérait de tout ce qui ressemblait à un jour ouvert sur son cœur.
Le Couvent des Religieuses Réparatrices le vit les di-manches matins. C’était dans le voisinage de l’École Normale, là même où s’étaient écoulées, en juillet dernier, ses quinze mi-nutes de gratitude. La Présence Réelle luisait, ronde, petite, parmi les lampes électriques et les feuillages dorés, dans un vé-ritable buisson ardent. Le dos des Religieuses adorantes gonflait un costume bleu clair, minutieusement immobile et naïvement théâtral. C’était là qu’Augustin monologuait ses résolutions dur-cies et ses raides prières, là qu’il se confirmait ne pas devoir permettre à ses inquiétudes théoriques d’agir sur sa pratique, là qu’il hiérarchisait ses normes et ses désirs : « l’amour du Christ est premier ; il doit remorquer mes études théoriques, non l’inverse ».
De cette tension habituelle, il lui était habituel aussi de se gourmer : « La migraine n’est pas une méthode. » Parfois, au
– 255 – cours d’un Salut, devant un doux chant flexible et calme, il se donnait des conseils sur le mode infinitif : « de l’abandon, de la douceur, prendre modèle sur ces chants. »
Naturellement revenait la réaction inévitable, l’autre mo-ment de la période : les formules changeaient de sens et les infi-nitifs disparaissaient : « Je ne me suis tendu que pour fortifier des résolutions artificielles et misérables. Le marbre de mes co-lonnes cache un cœur en gravats. Les véritables décisions n’ont pas besoin d’arcs-boutants. » Et en effet, celles de suivre tel cours, de négliger tel autre, d’étudier ici ou là, coulaient de soi, sur des pentes faciles. Dans une dissertation qu’il travaillait à cette date, sur le panthéisme spinoziste et le panthéisme hégé-lien, la pensée s’organisait toute seule, comme un beau végétal se hausse de sous la terre, par une noble force spontanée. C’était obscur ou c’était clair, superficiel ou fouillé, inconsistant ou so-lide. Ce n’était pas « volontaire », ou « postulant la complicité du cœur », ou soumis au « primat de la pratique ». Et pourquoi « soumis » ? Que signifiait « soumis » ? Qu’était-ce que « sou-mettre son intelligence » ? Et pourquoi pas la « soumettre » par exemple à la douleur d’un deuil, ou à la beauté du soir ?
Puis il remontait d’un coup de reins aux prières de la messe, aux supplications de l’Agnus Dei, à l’humble confiance du Domine non sum, pour retomber un peu plus tard du haut niveau de ces apaisements.
En somme, ce qui avait paru, au début, devoir se trancher par séparation du oui ou du non, du vrai ou du faux, par cou-pures nettes et démarches droites se perdrait en une boue con-fuse, une mixture d’obsessions, d’énervements et de lassitudes. Ce drame ne serait ni d’idées pures ni de sentiment pur, mais des formes dégradées de l’un et de l’autre. Il ferait, pour de longs jours, son épreuve et la loi de son triste cœur. Cette espèce de douleur lui était demandée ; elle le frappait au lieu exact : son intelligence. Il goûtait toutefois un certain apaisement mêlé de force, à se dire que c’était là sa Croix, sa singulière Croix.
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Au contraire, la présence de Largilier à la conférence de Saint-Vincent-de-Paul lui fut bienfaisante. L’assistance s’y par-tageait de telle sorte que chacun des cinq ou six normaliens ins-crits y représentait, par roulement, le groupe tout entier. Les Confrères recevaient des bons de pain, en sollicitaient de ga-loches, de couvertures ou même de lits, cette dernière libéralité, réservée aux familles nombreuses, « pour séparer les sexes ».
La réunion se passait dans un local sordide auquel donnait accès un couloir à odeur de tannerie, embrumé par les pous-sières d’une carderie de matelas. On y trouvait des Polytechni-ciens, des professeurs et des messieurs placides. Quelques-uns, d’assez haute situation, descendaient à pied la provinciale rue Tournefort, laissant leurs voitures place du Panthéon, comme un chien qu’on renvoie, mais qui vous attend au coin de la rue, docile, jusqu’au retour.
On se mettait à genoux pour la prière initiale et finale, sur un bâton de chaise, sur un banc d’école au pied peu sûr, ou di-rectement sur le plancher. Il se faisait deux quêtes : l’une agitait des pièces et l’autre des sous ; on disposait les deux chapeaux côte à côte, sous le crâne chauve du trésorier.
Il régnait là un ton humble, consciencieux et gris, qu’adoptaient même les messieurs à haute situation et à voiture, comme on prend le même peignoir chez le coiffeur. On délibé-rait avec une douceur sérieuse sur des points minuscules vus au bout des loupes : le pointage des présences aux divers patro-nages, la date du dernier bon de galoche. Tout le tragique de la vie miséreuse, les chômages, l’échéance terrible des loyers, la gangrène morale et physique des bouges, confluait là, en par-celles fort petites, de l’ordre d’un bon de pain.
Pour arriver rue Mouffetard, patrie des clients de la confé-rence, on continuait jusqu’à l’autre bout le couloir pris pour ve-nir. On traversait une cour munie de caisses d’emballage, piail-
– 257 – lantes ou silencieuses, selon qu’on y élevait des poules ou des lapins. Des enfants manipulaient des détritus ménagers trans-formés en jouets ; de grandes filles chlorotiques et dédaigneuses traversaient la cour sans vous regarder ; mais d’autres gens vous surveillaient de leur seuil et réservaient leur opinion sur vous.
Augustin visitait pour son propre compte la famille Badou-naud, maçon de la Creuse, et pour l’un de ses camarades la fa-mille Batard, peintre en bâtiments. Elles habitaient le même immeuble.
Badounaud était un gars robuste, de petite taille, embelli d’une moustache énorme et soignée. Il brandissait sur ses six enfants cette rudesse populaire qui leur semble la marque et le moyen d’une sûre éducation. « Avec moi, faut pas qu’on faute. C’est au doigt et à l’œil. » Juste comme il interpellait, à l’époque lointaine où il était caporal, les hommes soumis à ses bruyants et modestes ordres. Les premières Communions, l’assiduité aux patronages et aux écoles des Sœurs, s’exposaient comme une autre sorte d’exercices militaires, comme de beaux paquetages, avec discipline et fierté. Mme Badounaud, haute, jeune, barbue, possédait de grands bras de laveuse, et par moments une sourde douceur dans sa voix rauque. Leur progéniture, vigoureuse et bien tenue, aux longues réserves de sang rouge amassées dans la Creuse, se ruait à chaque visite sur les pas d’Augustin. Ce fut vers la deuxième semaine de janvier qu’apparut le septième en-fant. Le dimanche suivant, trois jours après la naissance, Augus-tin vit des chaussettes, des tabliers, des linges, tendus un peu partout sur des ficelles à travers la pièce : « A bien fallu que je me lève pour aller au lavoir », dit la grande femme rude, encore pâle et le corps ployé.
Ils habitaient une chambre unique, d’une vastitude hi-deuse. Elle regardait la cour aux lapins, et le plein midi. Elle supportait le soleil comme un vieillard les fards. On y voyait deux lits, plusieurs berceaux, un poêle, de nombreux récipients en émail et la porte disjointe d’un placard immense.
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Chez les Batard, c’était un autre type. On montait là par un raide escalier-échelle éclairé d’un trou percé directement sur le toit. On entrait dans une mansarde longue, d’une ligne anor-male, coupée d’angles et de rentrants dont on ne savait à quoi ils pouvaient correspondre dans la construction.
Augustin trouvait singulier de ne pouvoir se rappeler exac-tement le mobilier de la mansarde. Elle contenait certainement un poêle et un bois de lit peint en rouge. Sans doute aussi une malle, un miroir rond et quelque chose ressemblant à un très vieux lit cage plié. Tout ce meuble fondait dans une lumière fu-ligineuse et l’effort de mémoire était chaque fois à recommen-cer.
Une grande, une seule caractéristique : cette mansarde s’étirait, tendait le cou et les vertèbres, tarasque noire d’un bout, et l’autre lumineux. À l’extrémité de l’allongement, elle captait en plein ciel un mince rectangle de jour pur, l’entraînait de force par sa lucarne et le jetait sur le sol dans la fange solidifiée d’un plancher noir. Sur tout le reste régnait la pénombre, et rien de plus singulier que la juxtaposition de cette horreur et de cet azur.
L’homme extraordinairement fluet, peut-être jeune, presque nain, ne parlait qu’à voix basse, portant pour s’excuser la main à la gorge. Menue comme lui, noirâtre, le cheveu gris aussi tendu que les lèvres, d’aspect digne et réservé, sa femme usait d’un langage correct, servile et soigné. Elle ressemblait à une gouvernante pour Monsieur seul, à une bonne de curé dont le dernier maître fût mort, en l’oubliant dans son testament.
À sa première visite, Augustin aperçut, lui tournant le dos, une jeune fille d’un blanc laiteux, d’une grâce inattendue, ca-chée dans la partie obscure de la pièce, qu’éclairaient ses beaux cheveux blond tendre de jeune anémique. Ce fut la seule fois qu’il la vit.
Tandis que chez les Badounaud, la situation économique
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était claire, le salaire limpide, les parentés évidentes, ici, le mode de vie, les ressources, les filiations, tout plongeait dans la même imprécision qui baignait les meubles. Quoique le peintre nain fût en chômage perpétuel, il arrivait qu’on sentît de bons ragoûts à l’oignon, des sauces bien mijotées. Les chuchotements du peintre expliquaient que sa « jeune fille » était instruite, avait son brevet simple, aimait extraordinairement lire, faisait des « journées » dans les produits chimiques Fuxelnod, ou Luxelnod, que des « Messieurs » voulaient la « pousser », lui faire étudier son brevet supérieur, que c’était bien difficile, que d’ailleurs elle n’était pas tout à fait sa fille, mais tout comme.
La mère énonçait des choses plus substantielles.
Elle ne pouvait pas dire combien elle était reconnaissante « au bon Monsieur d’avant Monsieur ». Non, elle ne pourrait jamais le dire. Ce bon Monsieur s’était tellement « dérangé » pour eux. Jamais il ne les eût laissés dans l’ennui pour leur loyer ou pour le reste.
Comme Augustin déposait là (de même que chez les Ba-dounaud) les trois bons de pain en carton jaune graisseux por-tant que l’homme vivait non seulement de ce pain mais aussi de toute parole sortant de la bouche de Dieu, elle remercia avec une froide gratitude, disant que tout le monde ne pouvait pas donner la même chose, n’est-ce pas ? Elle eût désiré qu’Augustin suivît l’exemple du bon Monsieur d’avant lui, et lui payât ses termes. C’était de cela, et d’autres mendicités sans doute que la pauvre femme devait vivre.
Dans l’escalier, au retour, Augustin se posa une question. Le Monsieur d’avant lui, c’était son camarade de l’École. Avant celui-ci venait un camarade de l’année précédente. Aucun cer-tainement ne payait les termes de Mme Batard. Parlait-elle d’un visiteur plus ancien, rapproché par gratitude ou par artifice ? Était-ce illusion ou habileté ? Qui pouvait dire ?
Quand Augustin sortit de toute cette misère, il lui sembla
– 260 – qu’il venait de descendre aussi bas que possible dans la hiérar-chie des besoins humains, qu’il jetait par terre toutes les supers-tructures idéalistes, tous les édifices intellectuels, qu’il touchait le roc, les indépassables fonds de la pauvre vie, quoiqu’il y eût encore plus bas, sans nul doute, il le savait bien.
Il remontait par la rue Lhomond, longeant de sombres murs ecclésiastiques qui tombaient en falaises et se prolon-geaient jusqu’à la rue d’Ulm. C’était un jour de décembre d’une grande douceur bleuâtre et triste, presque printanière. De vieil-lottes et provinciales demeures ouvraient leurs fenêtres sur ce faux printemps. L’énorme porche de l’ancien hôtel de Juigné les dominait de sa masse et de son passé.
Augustin sourit à ce mot de superstructure, évoquant un matérialisme historique cher à Bruhl, reflet de Marx et de La-briola… Qu’étaient ces doctrines économiques, sinon la re-cherche des moins illuminantes causes secondes ? qu’était celle-ci en particulier ? théorie de la production aprioriste, explica-tion de la valeur fausse, psychologie rudimentaire, métaphy-sique de pauvre homme ! Quel mince rideau pour masquer le problème éternel !
Cette exécution lui parut sommaire, mais qu’importait ? Il acceptait, comme un présent offert par toute mélancolie, le don de parcourir les théories à grande course rêveuse et sans vérifier les détails. La mélancolie, inspiratrice de détachement, dessine des cartes aux échelles démesurées où les paysages coutumiers ne se retrouvent plus.
Largilier le rencontra au coin de la petite rue Rateau. Ils pouvaient voir, en se retournant, les bâtiments de l’École de Physique et de Chimie, juste sortis de terre, et l’emplacement où les Curie avaient trouvé le radium.
– Ta patrie ! fit Augustin.
Mais l’autre leva la main d’un air vague.
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Comme ils parlaient des Badounaud, Augustin tomba d’accord que ce fameux roc des besoins humains englobait le besoin de Dieu, ou plutôt que ce roc supposait cet autre banc de rocher plus profond.
– Nous, disait-il, si nous perdions nos convictions reli-gieuses, il nous resterait encore l’offre radieuse du monde, mais eux !… Or, ce besoin primordial, précisément ces gens ne le sen-tent pas. Ils ont le mot, uniquement. Le sens qu’ils lui donnent, c’est tantôt une facilité plus grande pour leur mendicité, tantôt une super-réglementation de type militaire. Au moins, voilà pour les miens. Nul moyen que ces malheureux utilisent, au sens divin, leur pauvreté.
– Évidemment, dit Largilier. La sainteté, rare réussite, émerge des prodigalités naturelles exactement comme dans tous les autres cantons de la biologie. Dieu est très caché par les divers déterminismes, si on ne regarde pas où Il veut être regar-dé.
Cette retombée sur le plan positif, ce souci de ne couvrir de son vol qu’un terrain préalablement arpenté, ce goût de toucher la terre solide, étaient du pur Largilier. Il avait dû communier le matin même. Il communiait sans doute aussi tous les jours de la semaine. S’il quittait l’École de sept heures à sept heures et de-mie, ce ne pouvait être que pour cela. « C’est un heureux », pen-sa Augustin.
Deux mois après, lors d’une nouvelle visite aux Batard, il apprit que le peintre nain était mort, la femme noire et grise re-cueillie dans quelque maison de vieillards, la jeune fille partie on ne savait où.
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* *
Vers février, Augustin reçut de son père une lettre dont l’optimisme le frappa quoiqu’il ne fît point disparaître cette ré-
– 262 – signation renonçante développée en lui ces dernières années, assez voisine parfois de celle des clients de Saint-Vincent-de-Paul.
Cette lettre, toute cliquetante de noms de Recteurs, de Di-recteurs d’Enseignement secondaire et d’autres personnages prestigieux, débordait de récits scolaires et de joies de carrière affreusement humbles. L’Inspecteur général était venu plus tôt qu’on ne l’attendait. M. Méridier parlait de son « aspect froid, cassant et fin », en termes où s’avouait une timidité devant la force, que ce faible dissimulait autrefois avec tant de finesse.
Évidemment, Augustin n’était pas remplacé, mais deux ou trois élèves, sa monnaie, faisaient encore figure de choses mon-trables. L’indiscipline du jeune Marguillier Jules, cadet de l’autre, avait éclaté en pleine inspection générale, à la suite d’un pari (on le savait maintenant). Il avait pouffé de rire, tout haut, à une équivoque stupide sur le mot latin lapis, puis repris sou-dainement l’air ingénu d’un bébé.
C’était heureusement au cours d’une explication de Virgile qui plaisait à l’Inspecteur général.
Et jam prima novo spargebat lumine terras…
Sans daigner parler à Marguillier, bien entendu, l’inspecteur s’était montré d’une autorité écrasante en une phrase qui alliait tout : une exacte hiérarchie des pouvoirs et l’élégance de termes où rien ne se répétait.
– Monsieur Méridier, n’hésitez pas à désencombrer votre classe des éléments inaptes aux études secondaires. M. le Provi-seur (d’un ton fort sec) voudra bien s’occuper d’en débarrasser le lycée. De mon côté je ferai le nécessaire auprès du Ministre pour qu’il en allège l’Université.
L’élève Marguillier Jules n’avait pas escompté ce coup de foudre parti de l’Olympe, et cetera. Le récit se prolongeait dix ou douze lignes encore.
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À la fin de la classe, sans faire allusion à l’incident, l’inspecteur général avait dit à M. Méridier, textuellement, ceci :
– Êtes-vous le père du normalien ? Vous vous êtes laissé oublier ici. Que puis-je pour vous ? Voulez-vous une ville de Fa-culté ?
– Très grand seigneur d’Administration et de lettres, ajou-tait le pauvre homme, cherchant visiblement à utiliser une no-tion sociale que son expérience laissait vide. Or, continuait-il, tout cela était une grande chance. La question du lycée de jeunes filles qu’il fallait bien envisager pour Christine, se trou-vait tout naturellement résolue, sans compter les autres possibi-lités des grandes villes.
Un post-scriptum suivait, tout différent :