Augustin ou Le Maître est là
IV Ne L’éveillez Pas Avant Qu’elle Ne Veuille
IV
NE L’ÉVEILLEZ PAS AVANT QU’ELLE
NE VEUILLE
Les coups de cloche de la première messe finirent par at-teindre le dormeur à travers de noires épaisseurs de repos. Des morceaux de lui-même s’agglutinaient peu à peu autour de la lumière centrale et se séparaient des illusions. La nuque, les tempes, le bras droit sur lequel avait dormi la tête, tous les em-placements choisis par la fatigue l’étaient maintenant par la clarté. Des bulles de sons tombaient des cloches et venaient cre-ver dans le grand jour. Réveillé, Augustin retrouva dans l’air, l’attendant, l’immense lyrisme qu’il avait quitté pour dormir.
Le matin lui présenta cette transformation de toute chose, ces surfaces décapées, rajeunies, virginales, revêtues par un monde frais créé et moite encore, par les feuilles, par le ciel sur les jardins, par le soleil sur les murettes, d’un or blanc mouillé de nuit. Des réserves de fraîcheur insoupçonnables remontaient de la profondeur des choses pour s’étaler sur leur superficie ma-gnifique. Depuis quatre jours exactement, depuis son retour des Sablons, durait cet enivrement, à chaque instant refréné. Il l’obligeait à parler lentement à table, de crainte d’exaltation et de chant, à repousser de ses épreuves d’Aristote une distraction souveraine, à tempérer l’éclat de son regard, et parfois il lui coupait le souffle.
Augustin sentit sur ses cuisses nues le froid de six heures du matin, sous ses pieds celui du parquet, puis les beaux fris-sons glacés que l’eau lui faisait courir sur la nuque, l’occiput et les tempes, et jusqu’aux profondeurs cérébrales.
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Rien de plus net que sa pensée. Son amour l’occupait tout entière. Il l’encombrait. Il l’expropriait. Il devait l’écarter dou-cement parce qu’il faut bien s’occuper des autres choses de l’existence, répondre aux lettres qu’on reçoit, corriger des épreuves de livres, manger, continuer sans trop de distractions la conversation des siens. Il restait alors au fond de lui, comme l’emballage trop volumineux d’un secret cadeau précieux qu’on n’ouvre pas encore, qu’on range avec de grandes précautions pour un peu plus tard, quand on sera seul.
Toute recherche pour savoir d’où venait, comment se com-posait cet amour, lui paraissait factice, suspecte d’arbitraire et de littérature, indigne de sa fraîcheur splendide. Qui savait ? qu’importait ? Chaque moment est créateur. Son amour courait fort et droit comme un grand vent. Il était plénitude, simplicité, renouvellement de tout. Pas d’autres racines que les puissances d’aimer de son ascétique et abstraite jeunesse. Un printemps immense et venu tard.
Tout y était plein, beau, parfait. Tout s’y trouvait des désirs de son cœur, par une sorte de merveille ou de miracle. Malgré son refus de regarder il était bien forcé de voir les choses. Peut-être avait-il besoin d’exotisme géographique ou social, comme aux jours de Grindenwald et de l’étudiante norvégienne : mais l’essentiel n’était pas là. Cet amour absorbait les longs prestiges de son enfance, mais transférés, devenus adultes, rendus sé-rieux et ineffables. Il le voyait bien à la lumière des temps anté-rieurs. Toutes ses belles émotions de toujours, avaient gravité autour des Sablons, s’étaient tournées vers ce pays de fées, in-timidant et passionné. Ce renouvellement de sa vie ramifiait ses solides racines dans la substance même de sa vie. Il était moite de l’humus natal. Tous ses chemins s’y rendaient, toutes les promenades où marquaient, près des pas de son père, les traces mal effacées de ses souliers d’enfant. Comme tous ceux nourris aux moelles familiales, cet enfoncement dans l’enfance était es-sentiel à la plénitude de son amour.
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Était-ce trop tôt ? Pouvait-il y retourner aujourd’hui ? Il avait bien entendu : « Et naturellement revenez nous voir dans l’intervalle »… Il se rappelait ces mots de lumière. Il faudrait sans doute téléphoner, demander si l’on était visible… Il défail-lait de timide ivresse et d’imaginer les grands espaces de parc qui la devanceraient.
Mais cela n’était que puérilité. Des terreurs autrement pro-fondes lui coupaient les jarrets.
Anne restait, par chance immense, à peu près intouchée dans ce formidable milieu d’argent. Elle avançait inaccompa-gnée, pure et seule, hors des grands édifices du capitalisme con-temporain. Mais enfin !… Ses alentours sociaux, les mille charmes de sa vie, la distinction de sa sensibilité, ses habitudes incontrariées, personnelles et héréditaires, conservaient plus que des reflets de cette inabordable puissance : un peu de son aspect souverain. Augustin tremblait que les grandes chaires de Sorbonne parussent bien peu de chose, même avec les prolon-gements internationaux dont elles ne manquent pas au-jourd’hui, ou les élections à l’Institut qu’il se surprit à désirer d’une manière ridicule et prématurée…
D’autres angoisses, plus graves encore, se glissaient dans ses chants, silences subits séparant les notes.
Autrefois, pendant la triste nuit, au temps de la grande épreuve religieuse, redoutant la douleur des siens, il s’était jugé fort capable, comme il disait, de simulations pathétiques. Sans même tenir compte de la manière dont la tendresse de sa mère avait résolu le problème, peut-être n’avait-il pas besoin de telles simulations. Il exagérait son agnosticisme. Qu’avait-il donc à simuler ? – La prière à Dieu ? – Si se rendre perméable à une Réalité Première, distincte des hommes, les aimant, quêtant leur amour d’une obscure et puissance quête, était une prière, – il priait ! Pas un mot du Pater qu’il ne pût prononcer avec sou-mission. Si la spécificité des phénomènes de sainteté lui parais-sait obscurément possible, si l’étrange charme de la vie des
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Saints lui étreignait le cœur, de cette manière aussi il priait ! S’il sentait entre l’âme de sa mère et celle de ces Saints une simple différence de degré en sorte qu’il pût presque toucher ceux-ci par celle-là, il priait, il regrettait, il aimait ! Le flux divin, inarrê-té, plus mince seulement, contournant pour entrer en lui des vannes qu’il gardait closes, ruisselait par le canal des siens… Était-il absolument nécessaire d’affirmer sur ce qu’il regrettait et aimait, des certitudes que ne comportait pas l’expérience ?
Si chercher Dieu, c’est l’avoir trouvé, désirer l’adorer, c’est l’adorer déjà. Y-a-t-il d’autres manières d’aimer l’inconnaissable ? Et quel autre sens donner à ces mots : « Croire en Dieu » ?
Toutes ces croyances chéries, privées de leurs anciennes certitudes historiques, nullement démenties pour autant, con-servaient leur puissance de persuasion émotive, si elles per-daient l’étreinte syllogistique. Hors le devoir d’aimer Dieu d’un imprécisable amour et de continuer ainsi en sa conscience la tendance profonde du Réel hiérarchique, hors une exacte austé-rité de vie et le respect fraternel des hommes, – qu’il pratiquait, – elles n’avaient plus rien à exiger de lui. Tout au contraire, elles donnaient. Elles offraient leur poésie, leur tendresse, une pro-fondeur naïve dans leur traduction du mystère humain, une cer-taine ardeur de charité que l’homme n’eût pas connue sans elles. Il lui semblait même que ce fût une infériorité et comme un vague déshonneur, que d’être admis à recevoir plutôt qu’à donner.
Telle était sa pensée religieuse, au moins telle il la voyait. Mais que risquait-elle de paraître, pour ses yeux à elle, lorsqu’il aurait à la lui soumettre candidement ? La jugerait-elle un obs-tacle à sa foi ? ou un secours ? Exigeait-elle plus ? Une parfaite communauté d’âme ?… Ah ! qui pouvait savoir ?
Même lorsqu’il avait eu à juger professionnellement ses ré-ponses, était-il sûr de n’avoir rien dit qui l’eût blessée ? Un tel examen, à supposer qu’il retrouvât la froideur de la voir ainsi
– 505 – devant lui, serait aujourd’hui au-dessus de ses forces. Il lui jette-rait en bloc, toutes ses pensées et toutes ses émotions et toute sa culture, pour qu’elle en compose elle-même ce qu’elle voudrait avec ses mains.
Pour cette vraisemblable exigence religieuse, il l’aimait plus chèrement, avec plus de pathétique et d’inquiétude. Sa pensée gracile, juvénile et tenace lui était chère comme la continuation vers de plus hauts refuges, de la grâce parfaite de son corps, comme une force de beauté qu’à la différence de l’autre, elle eût choisie. Il lui expliquerait qu’il aimait ainsi sa pensée ; qu’il l’aimait de grand amour.
Un lent pas endormi le mena vers le rideau de lustrine qui cachait maintenant les livres de son père, gardés là pour ses tra-vaux de vacances. Il trouva la Bible et l’ouvrit. Il se rappelait, au Cantique des Cantiques, des versets d’une splendeur passion-née : « Mets un sceau sur ton cœur ; mets un sceau sur ton bras »… Non, ce n’était pas ce qu’il cherchait. Mais peu impor-tait… La phrase suffisait, était juste : son sceau à elle lui mar-quait le bras et le cœur.
Il tourna quelques pages, retrouva les mots prodigieux :
« Tu m’as ravi le cœur, ma sœur fiancée ; tu m’as ravi le cœur d’un seul de tes regards jardin fermé, source fermée, source scellée, arbre à encens, source de jardins, puits d’eaux vives, ruisseau qui coule du Liban »… Et aussi : « Détourne de moi tes yeux, car ils me troublent… Soutenez-moi avec des fleurs. Fortifiez-moi avec des pommes, car je suis malade d’amour ». Il mit des signets entre les feuilles et replaça le livre derrière le rideau de lustrine.
La plénitude de cet amour le confondait. Il ne savait trop quel chemin prendre pour faire monter vers Dieu sa gratitude ni quel sens exact donner au terme : bénédiction. Tout cela palpi-tait entre ciel et terre. La douceur de certains mots lui était litté-ralement intolérable : celui de « petite Anne », celui de « fian-
– 506 – cée ». Ils produisaient un arrêt du cœur réel, senti, d’une ou deux secondes. Dans sa poitrine, en attente et ne servant à rien, une sorte de velours intérieur trop chaud, s’étalait, contre lequel battait ce cœur. Il pensait aux vieilles images : feu, blessure, tant raillées ; c’était bien cela cependant.
Quand s’étaient présentés pour la première fois, le lende-main du déjeuner, ces mots insoutenables, il avait été heureux d’être seul, pour se mettre à genoux contre sa table, comme en ses anciennes prières, la tête dans ses bras, et ne plus rien voir que la nuit.
Une porte de couleur marron, armée de ces loquets qu’on ne fait plus depuis longtemps, donnait dans la chambre. Elle ne fermait jamais bien parce que le loquet retombait sur une large ferrure usée. Les coups de vents, qui venaient dès septembre par les cheminées de la vieille maison, l’agitaient de bruits au timbre ancien. S’ils vous éveillaient, le sommeil interrompu re-venait vite : le dormeur retrouvait les entours familiers présents au creux des nuits calmes ; ils lui confirmaient qu’il n’y avait rien de nouveau, que tout était bien, qu’il pouvait retomber aux niches tièdes du sommeil.
Aussi chaud que la veille, mais avec de courtes brises su-bites et des nuages pommelés qui sentaient l’automne, le matin entrait par la fenêtre, soufflait sur la table à écrire, inspectait une page, la lançait à terre de dépit de la voir blanche. Le bruit des petits ménages se continuait dans les cours voisines, et Ma-rie, la femme d’ouvrage, faisait crier, pour l’ouvrir, la porte rouillée du jardin.
La vie de la maison, commençante, peuplait l’air de huit heures, quand les fraîcheurs disparaissent avec l’invasion des bruits pratiques, et que le jour ressemble à un grand garçon trop jeune, à l’âge ingrat de sa vie, un peu d’acné juvénile sur son vi-sage adolescent. Une première tache de soleil s’élargissait sur le
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parquet.
À travers les portes fermées passaient depuis quelques temps des cris de tout petit qui semblaient ne devoir jamais ces-ser mais soudain s’éteignirent. Des frappements de pas s’approchèrent. Le loquet s’ouvrit.
– Augustin, dit sa mère, après le premier baiser du matin, Christine voudrait que tu demandes au Docteur de venir voir Bébé.
Et comme Augustin s’étonnait :
– Les mamans s’inquiètent vite, tu sais. Outre son mal de dents, il a aussi un peu de diarrhée. Christine craint, avec ces chaleurs… Mais pas tout de suite, quand tu auras déjeuné. Tu lui dirais de venir assez vite, sans que cela gêne l’heure des autres malades. Tu le trouverais encore chez lui. Il pourra ar-ranger ensemble ses visites.
Une des règles spontanées de son existence était en effet de se mettre à la place de ceux à qui elle avait affaire, de chercher ce qui leur était commode, ce qu’ils pouvaient penser ou sentir. Elle leur prêtait sa propre délicatesse. Elle était ingénieuse à as-sumer, dans leur intérêt à eux, des gênes subtiles et inattendues. Ce mélange d’intérêts contradictoires prêtait quelque désordre à ses indications.
Christine confirma ces légères inquiétudes.
D’abord Bébé restait grognon. Il buvait mal. On entendait parler de diarrhée estivale, de gastro-entérite. Enfin elle voulait en avoir le cœur net.
Augustin y fut sur-le-champ.
– Qu’est-ce qu’il y a ? lui fut-il répondu. C’est pour Mme Méridier ? Non ? Pour le petit ? J’aime mieux ça.
Augustin rapporta une promesse de visite, ce matin même.
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Comme il s’installait devant son café servi dans la cuisine, la grosse Marie entra, porteuse de deux brocs d’eau.
C’était une femme énorme, à grands bras rouges. Elle s’efforçait de modérer, à cause des sommeils de Bébé, une voix qui offrait lors des émissions à plein volume, la masse et le mé-tal d’une petite cloche. Elle devait rester quatre heures par jours, mais habituellement demeurait un peu plus. Elle com-mençait ses journées en montant le charbon, le bois et l’eau. On la prenait d’une fontaine située dans la cour, sous la fenêtre de l’ancienne chambre d’Augustin et qui coulait tout le temps. Elle remplissait quatre brocs le matin, quatre aussi l’après-midi, à cause des lavages et des bains de Bébé. Le dimanche elle ne fai-sait pas le reste du ménage, ne venait que pour l’eau et encore par complaisance pure.
Mme Méridier la payait tous les jours, par habitude de pauvre ; et aussi pour ne pas faire de comptes, malgré les re-cherches compliquées de petite monnaie. Elle regardait, au moment de payer, le vieux réveil qui marquait l’heure sur la hotte de la cheminée, Marie, alors, gonflée de cafés au lait suré-rogatoires, disait régulièrement, de sa voix formidable et adou-cie :
– Ça ferait bien cinq minutes de plus que l’heure, ou dix minutes. Mais faut pas les compter, allez ! Faut les laisser faire. Elles ont bien le temps.
Non moins régulièrement, Mme Méridier mettait une di-zaine de sous supplémentaires dans la vaste main mollie de consentement, rosie par les savonnages, truffée d’endroits res-tés terreux. »
Cette scène se reproduisait toujours la même, en une totale imperméabilité à la lassitude du déjà vu. Les plaisanteries les plus aimées sont celles qui gardent la trace des anciens rires. L’assurance de trouver, aux lieux et temps où on sait qu’ils sont, les gestes et les mots familiers, engendre une paix qui a son
– 509 – charme. On circule dans la vie les yeux fermés. C’est le place-ment en obligations des petits bonheurs.
La grande Marie dit un : « Bonjour, Msieur » où éclatait la protection animale d’un mastiff pour un roquet de luxe. Elle lui avait demandé tous les jours, pendant toute une semaine, si « comme ça, il s’accoutumait », ajoutant chaque fois : « c’est tant mieux, pauvre ». Elle lui rappelait, en plus vaste, plus doux, plus indolent, moins hargneux, la Catherine d’autrefois. Elle lui ressemblait dans la taille au-dessus, avec les qualités et défauts, spontanés et automatiques, des femmes de ménage de grand format.
Elle vida, pour le bain, la bouillotte du fourneau, la remplit de ses brocs et regarda Augustin manger. Son air de protection s’accentuait à mesure qu’elle détaillait les poignets minces, le vi-sage osseux, fin et froid, les accès, assez rares il est vrai, d’une toux légère que sa mère n’aimait pas mais dont il plaisantait.
Puis elle redescendit chercher la seconde série de brocs d’eau.
Placée en face de lui, de l’autre côté de la table, sa mère lui racontait, à mesure qu’ils venaient à sa pensée, les détails de son emploi du temps. Elle se levait d’habitude pour la messe de six heures et demie, dont elle sortait vers sept. Aujourd’hui elle était rentrée tout de suite à cause de Bébé : mais d’habitude elle passait chez le boucher, qui ouvrait vers ce moment. On lui pe-sait la viande, qui attendait, dans son papier jaune, que la grande Marie la portât en venant, parce que c’était sur son che-min. Le marchand de légumes ouvrait, à peu près vers cette même heure, la porte au vitrage poussiéreux d’un rez-de-chaussée qui sentait la cave et le terreau. Donnant sur la place, il ne prenait pas la peine d’étaler au marché. Les gens venaient re-garder chez lui comme au prolongement des étalages. Il enve-loppait, dans des journaux locaux pleins d’un baveux socialisme pour classes agricoles, les légumes verts et les carottes qu’achetait Mme Méridier. La grande Marie les portait avec la
– 510 – viande et le lait, car aucun de ces marchands d’après guerre, fai-sant fortune en deux ans, ne prenait la peine de livrer à domicile les marchandises qu’ils donnaient à leurs amis pour de l’argent.
Faire ainsi rapporter ses achats par la femme d’ouvrage était une idée d’Augustin. Cette solution excellente et qui dimi-nuait son effort, Mme Méridier ne l’avait adoptée qu’après bien des hésitations, et seulement parce que, quand elle remontait à son second étage, chargée du poids de ses paniers, à pas souvent arrêtés, son vieux cœur n’en pouvait plus. Beaucoup de motifs menus et puissants s’étaient dressés à l’encontre. Quelques-uns s’avouaient : la femme d’ouvrage profiterait certainement pour son propre usage du temps de ces commissions ; les marchands changeraient peut-être les morceaux qu’elle avait choisis. Mais d’autres ne se révélaient pas, agissaient par sourdes poussées, montant sans paroles du fond de ses habitudes morales : faire porter ses paquets, comme Madame Une telle, ou Madame Une autre telle, ce n’était pas bien dans sa position, c’était presque « se donner des airs ». Elle avait cédé, non pour les raisons d’Augustin, mais pour lui faire plaisir. L’esprit d’indifférence aux satisfactions de la terre se marque aussi bien en leur utilisa-tion qu’en leur dédain. L’humiliation de paraître avoir l’air de « se donner des airs » en valait une autre, était même meilleure puisque, sortant des circonstances et non de sa volonté, elle était plus exempte de tout amour-propre.
Ainsi le lui disait un Recueil de saint François de Sales, ha-billé comme un livre d’école, qui était la lecture de ses moments de loisir.
Une longue habitude de vie intérieure la dispensait même, Augustin le voyait bien, de ce tâtonnement filandreux qu’il poussait autour des sentiments de sa mère. Elle allait aux formes les plus humbles de l’humilité, tout droit, par une sorte d’attraction ou de pesanteur.
Lorsque Augustin surprenait sa mère dans ses occupations du matin, les jours ordinaires qu’aucune visite de médecin ne
– 511 – marquait, elle interrompait pour l’embrasser un chapelet conti-nu. Il fallait que ses lèvres à lui fussent appliquées sur le velours rétracté des vieilles joues, pour qu’il cessât d’entendre les « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure… ». Ils s’asseyaient l’un près de l’autre devant cette table de cuisine chargée, et y restaient longtemps. Christine ne faisait que traverser la pièce avec des accessoires d’enfant. Les occupa-tions de la grande Marie la refoulaient quelque part du côté du bûcher, du jardin ou du petit lavoir aménagé près de la fontaine. L’air gardait toute la journée cette même couleur grise et douce. Les deux hautes fenêtres de la cuisine donnaient au nord, dans des parties de ciel où le soleil ne se montrait pas. On ne devinait le temps qu’il faisait qu’à la plus ou moins grande limpidité de ce coin de ciel.
Tout, dans la vie domestique de Mme Méridier, se passait par répétitions régulières fondées sur de toutes petites commo-dités. Le café du matin était dans ce pot brun, au coin de droite de la cheminée, « parce que, vois-tu, je le trouve là dès que j’ai allumé ». La poudre à café de midi logeait au contraire à l’autre bout, « parce que c’est plus près de la bouillante et que je puis le faire tout en surveillant le reste du dîner ». Elle disait « dîner » comme dans les horaires d’autrefois. Elle ajoutait avec un sou-rire de fatigue candide et de transparence sans réserve : « Comme ça, quand je serai morte, on saura où est tout et on ne se trompera pas. »
La vie de cette vieillesse se retirait des extrémités où la per-sonnalité était la moins engagée, les abandonnait aux méca-nismes de l’habitude. Elle se concentrait aux choses essentielles, au cœur du cœur. Son activité corporelle aussi se ralentissait, se limitait aux régions principales, les frontières les plus lointaines de l’action peu à peu abandonnées à l’automatisme. Le bruit même de sa vie diminuait. Les pas se suivaient plus doucement dans les pantoufles chaudes que Christine lui avait achetées. Des gants invisibles et lourds enveloppaient ses vieilles mains.
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Augustin se défendait contre une inquiétude qui forçait ses portes : Peut-être Christine, qu’occupaient sa vie profession-nelle et son petit garçon, ne se rendait-elle pas assez compte du vieillissement de sa mère ? Mais il se jugeait impertinent, comme si elle n’avait pas de place suffisante pour les deux ten-dresses. Encore une histoire de paille et de poutre. Christine était toujours auprès d’elle et lui constamment absent…
Le médecin vint à l’heure dite. Augustin suivit de grands pas masculins, en route pour la chambre où vivaient Christine et Bébé.
Planté à côté du berceau, le Docteur palpait, auscultait, fai-sait les gestes qui explorent les surfaces explorables, enchâssait des bouts de question dans ces morceaux de silence où se ca-chent les incertitudes et le pressentiment de l’inconnu. Augustin se cachait derrière les deux femmes, hors de toute compétence et aussi, à sa honte, hors de cette simplification subite qui chasse de l’âme maternelle tout autre contenu que la sensation du petit qui souffre.
L’examen dura quelque temps. Le papier de la chambre avait des fleurettes qui faisaient suranné. Une grosse mouche à viande prit plusieurs fois son vol vers le ciel et buta chaque fois comme une petite balle, contre l’obstacle mystérieux des vitres. L’envie de la tuer démangeait Augustin.
Le médecin se redressa lentement, produisant ces petits bruissements de souffles, d’articulations, d’habits, de tout ce qui bruit quand les hommes bougent.
– Il n’a pas l’air trop mal, ce petit bonhomme ! Non, je ne trouve pas, vraiment.
Toute chose redevint graduellement familière, perdit cette apparence solennelle que lui avait fait revêtir l’attente. Les muscles se relâchaient, prêts au sourire pour quand il le fau-
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drait. Il ne fallait pas tout à fait encore.
– Pas de fièvre, n’est-ce pas ?
– 37,2 ce matin.
– Oui. Au faible degré où je les constate, tous ces petits symptômes ont bien peu d’importance, je vous assure.
Le sourire du médecin, ses hochements de tête, le piano-tage de ses doigts, ajoutent même à la parole médicale un timbre qui manque aux mots, une nuance de confiance en soi, de dédain d’aussi médiocres troubles, qui se prennent pour une maladie. Au total, nulle inquiétude.
Augustin l’en croit sur parole. C’est la différence avec Christine. Une mère ne laisse pas ainsi partir les sujets de crainte sans les avoir sondés, vidés, secoués, brossés et retour-nés à fond, exorcisés de tous les possibles. Les lourds yeux noirs restent fixes, immenses, fouillant, pleins d’une interrogation inapaisée. Le Docteur a-t-il bien pu jauger, comme cela, en dix minutes, tout ce qu’a craint, sans le pouvoir préciser, la longue continuité maternelle ?
Pour le moment, ce corps de Bébé repose sans douleur dans le plus impuissant tassement. Rien qu’un duvet de cheveux marron, des lèvres émouvantes de petitesse, conservant dans l’intervalle des biberons la contraction de téter. Le biberon est sur la cheminée, aux trois quarts vide, dédaigné par elles avant d’être fini. Elles ne savent pas que, le moment de boire venu, quelque chose, on ne sait quoi, caché au fond de la maladie, leur déconseillera les douces tétées.
Oui. Le Docteur le voit bien, le biberon. Il entre dans la ca-tégorie des choses qui s’expriment par un haussement d’épaules et des souffles du nez : phu !… phu !
– Et les bouillies ?
– Elles passent. Mais il ferme la bouche après quatre ou
– 514 – cinq cuillerées, et pleurniche ou grognonne, Toujours la même chose.
– Voyons les selles.
Une fade et douceâtre selle de Bébé se délivre des linges jaunes. Le médecin élargit ses narines, renifle pour découvrir dans l’homogénéité de l’odeur de selle, des veinules intermit-tentes, acides ou fétides, qui pourraient peut-être s’y rencontrer. Ils sont là tous quatre, penchés sur la serviette, Augustin avec une vague fierté de devoir accompli. Il est frappé par de petites perles laiteuses prises dans les viscosités jaune d’œuf.
– Ces granulations ? fait-il d’un ton qui révèle toute l’importance de la découverte… Il ne doit pas digérer très bien.
Le médecin néglige de répondre.
– Où en est-il de ses dents ?
Pendant que Bébé crie, les grosses mains ouvrent les pe-tites lèvres avec autant de douceur, en vérité, que pourraient le faire les doigts de Christine elle-même.
– Ou…i !
Un beau Oui, cette fois, net, sec, final. Pas de ces Oui, traî-nés et mous, où toutes les craintes peuvent se terrer dans une voyelle qui n’en finit pas. Un Oui définitif, qui barre toutes les routes. On ne passe plus après un tel Oui.
– Tout ce que je vois, Madame, c’est un peu d’inappétence additionnée de grognonnerie et d’un petit, tout petit début d’entérite. Il est en pleine crise dentaire. Pas de crise dentaire qui n’amène ces très légers symptômes secondaires, par les cha-leurs que nous traversons. Il n’est pas en train, évidemment.
Et, persuasif :
– Voyons, un tout petit laxatif. Un centigramme de calomel
– 515 – dans une cuillerée d’eau. Une cuillerée à soupe. Et son biberon coupé d’eau, à moitié. (Ouvrant les dix doigts, en subit éven-tail) : Tout simplement.
Avec une rudesse cordiale, et on ne savait quoi de plus :
– Ah ! ces mamans ! Affaiblissons d’un degré l’éclat de ces yeux noirs. Ils en verront d’autres jusqu’à ce qu’il ait vingt ans !
Une espèce de bonheur lent descend sur les traits de Chris-tine. Il les détend et les éclaire. Juste quand elle se préparait à consentir à l’anxiété sa place accoutumée, comme votre côté s’incurve contre un coude dur, voici qu’elle est partie, enlevée soudain, laissant une place vide encore sensible. Car elle n’est pas si loin en arrière, qu’on ne voie sa pointe d’ombre, projetée sur la route où passeront les jours à venir.
Le nez du Bébé se plissa pour un éternuement minuscule.
Le médecin qui ignorait Augustin pendant l’examen, ne causait maintenant qu’avec lui. Il le regardait d’un regard fixe, assez perçant. Ils parlaient du temps que prend la préparation des différentes carrières : en médecine, dans l’enseignement, dans le droit. Augustin lui offrit de quoi écrire, mais il tira de sa poche un bloc où étaient imprimés ses heures de consultations, son numéro de téléphone et, en évidence, son titre d’ancien in-terne des hôpitaux de Lyon. Ses mains étaient maigres, petites et très velues.
Il dit brusquement :
– Ha ! je me sauve.
Il salua. Ses jarrets et son bas-ventre esquissèrent un début de bond. Le malade suivant commença de remuer dans ses perspectives, mêlé d’impressions diverses provenant d’une automobile neuve.
Ce malaise de Bébé, quoique léger, changea quelque chose aux dispositions d’Augustin. Il empêcha qu’il pût parler à sa
– 516 – sœur et lui demander conseil comme il en avait eu l’intention, dans les circonstances nouvelles qui bouleversaient sa vie. Il eût voulu savoir d’elle ce qu’une jeune fille aux sentiments religieux très marqués pouvait supporter de dissemblances avec quelqu’un qui… comment dire ?… Poser la question était déjà fort malaisé, à cause des difficultés auxquelles se heurtait la description du « quelqu’un ». Mais la tâche devenait impossible, de traverser d’un trait aussi flou les inquiétudes de Christine, quelque excessives qu’elles fussent.
Adorations solitaires et réflexions discriminatrices s’ensevelirent ainsi l’une et l’autre dans le même silence pas-sionné.
Après la visite du médecin, tout retomba au calme. Il était trois heures du soir, moment consacré aux travaux de couture et de raccommodage, palier entre les occupations de l’après-déjeuner et de l’avant-dîner, période douce de la journée, l’heure où Augustin travaillait le mieux. Il la passa près des deux femmes. Christine, mal rassérénée, se levait souvent de sa chaise pour aller voir dormir l’enfant. Tout n’était que paroles basses, blancheur du linge au creux des paniers, petit bruit que font les aiguilles. Ces heures-là n’auraient pas eu de date, sans le cadran de la pendule. Leur intimité rappelait des journées d’autrefois, si réelles et si tendrement reconstruites aussi, que n’étant exactement ni actuelles ni abolies, elles pouvaient se suspendre indifféremment à tous les barreaux du passé. Elles n’avaient pas de place fixe sur l’échelle du temps.
– Augustin, dit la vieille mère, avec l’autorité naïve de jadis, donne-moi mes lunettes qui sont sur le rebord du buffet.
Elle tricotait en effet sans voir, mais ses yeux très baissés ne pouvaient coudre qu’avec d’assez fortes lunettes et dans du blanc.
Il les apporta, s’installa pour quelques minutes près des couturières, sur une chaise voisine des leurs, pour boire une
– 517 – dernière gorgée à cette coupe du recueillement et de l’effacé.
Sentant déjà le frémissement léger des départs, puissam-ment aspiré vers une bien autre splendeur, il ne se rassasiait pas de ces mots humbles : « mes lunettes qui sont sur le buffet ». Ils lui semblaient la formule chiffrée d’un sens véritable et ésoté-rique. Quelque chose comme : « Nous sommes ta vie profonde, et tes vrais bien-aimés. »
Cette monotonie des choses domestiques, si semblables d’un jour à l’autre et si simples, parlait comme le verset de l’Imitation : « Que ne pouvez-vous voir ailleurs, que vous ne voyiez où vous êtes ? Voici le ciel, la Terre, les quatre éléments. C’est d’eux que tout est fait. » Elles lui disaient aussi : « Nous formons, à nous toutes, une vie complète et enclose. Ce que tu prends pour des limites, ce sont des appuis. »
Menues habitudes qui vous disposez avec tant de calme et d’intimité, de vous souvent vint ce désir : ne jamais sortir de votre compagnie, par changements de lieux ou de destinée, mais au contraire, continuer parmi vous un vieillissement insensible et partagé.
Même cet après-midi particulier du début de septembre, avec toute l’immensité qu’Augustin comprimait dans son cœur, quelque interlocuteur paradoxal de ses dialogues intérieurs proposait des répliques qui, à d’autres moments, eussent été en-tendues. Il n’était pas très sûr qu’une certaine chose, sonnant comme l’essentiel, ne se trouvât pas entre les murs de la salle à manger, comme ce matin, sur les dalles de cette cuisine calme. De moindre volume et d’autant de masse, peut-être équilibrait-elle sur l’autre plateau le poids et la beauté du monde… Ainsi Augustin pouvait-il surprendre de petites clochettes pures per-çant à travers les immenses orgues de son amour.
Simples jeux d’une sensibilité intelligente, riche et contras-tée. Ils avaient leur équivalent dans le royaume des idées, où Augustin connaissait par éducation et entretenait par métier le
– 518 – souci de voir tous les côtés du possible. Ce goût de l’ama nesciri se heurtait à la saveur du vaste monde, prenait force et attrait en cette opposition. Il poussait au point privilégié du contraste optimum.
Il s’exténua, pâlit, éteint par l’autre lumière. Seules res-taient là sa mère et sa sœur, dans leur vêtement de chaque jour, en train de coudre de petits points blancs, rapides et méticu-leux. Il les embrassa et la force de l’appel l’emporta vers ailleurs.
*
* *
– Madame et Mademoiselle se promènent en ce moment dans l’allée du bord de l’eau. Madame a fait donner l’ordre de prier Monsieur de les rejoindre.
À cent mètres de là, commençait le tunnel creusé par l’allée du bord de l’eau, dans des futaies en pleine verdure, à peine touchées de l’automne. « Monsieur » en prit le chemin.
Une timidité terrifiée s’arrangeait comme elle pouvait avec la décision qui raidissait Augustin. Il marchait vers les nobles hêtres en victime ayant cessé de se débattre. Un paysage de prairies et de bois, posé par grands pans paresseux dans cette limpide fin d’été, sollicitait une rêverie passive et large, sans prétendre qu’à un rôle secondaire et marginal dans la vie de ces minutes. Le dur noyau était ce sentiment d’irrévocable et de tendu qu’Augustin imposait à ses craintes.
Pendant la demi-heure de bicyclette entre la dernière mai-son de pépiniéristes-maraîchers où finissait le faubourg et les premières rondeurs des futaies des Sablons, il avait tâché de mettre un ordre net et tranché dans ses décisions et dans ses at-tentes. Nulle raison d’espérer que deux rencontres pussent suf-fire pour qu’une jeune fille s’intéressât à lui. Il n’avait pas à sa disposition, jouant son jeu, plaidant pour lui, huilant vers lui toutes les pentes, les suggestions de la beauté… Il sourit de cette
– 519 – remarque accessoire. Il n’aurait qu’à offrir à toutes les de-mandes possibles, s’il y en avait, une docilité sans obstacles, et sous l’extérieur d’un plaisir très simple, s’abandonner silencieu-sement à toutes les délices d’aimer. Ce mot même le blessait comme bovariste, et romantique, et banalisant. Mais quel autre prendre ? Quel autre aussi ardent et vorace ?
Il eût voulu offrir une conscience transparente, hypersen-sible, toute nue, sans surcharge, sans mot. Et aussi ne gêner en rien ses attentes à elle ni ses habitudes, ne pas s’en faire remar-quer. Un gouffre secret sous une amitié. Tous ces désirs ne s’arrangeaient pas très bien ensemble.
Une chose éclatait aux yeux. Aucune démarche, aucune tentative, si indirecte qu’elle fût et si lointaine, ne pouvait venir de lui. Toute initiative émanerait d’elle. Cela au moins était lim-pide. Tout le reste sentait la chimère, l’impossible, quoiqu’il ne pût préciser exactement ce qui était chimère, ce qui était impos-sible.
Il le savait par expérience : tous les moments où il se dispo-sait à la voir, des troubles, incertitudes, controverses avec lui-même, les ravageaient. Il n’y manquait aucune forme de l’angoisse ni du désespoir. Mais tout disparaissait en sa pré-sence dans une immense lumière. C’était la loi des cœurs pas-sionnés.
Avant qu’il pénétrât dans le demi-jour des arbres, une nou-velle onde de timidité lui persuada qu’il était nécessaire de dé-velopper quelques mouvements légers, n’importe lesquels, de paraître dégagé et libre. Il renoua sa cravate. Il se retourna pour apprécier l’horizon. Il pensa à sa bicyclette, s’efforça d’en conce-voir de l’inquiétude, se rassura. Autour de lui tout démentait cette agitation. Le déploiement des prairies restait vide. Des nuages précis et frais parcouraient le ciel. Ce paysage était en at-tente, inoccupé, prêt à toutes confidences et à les loger toutes dans sa vaste douceur. Augustin s’enfonça sous les arbres.
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Mme Desgrès des Sablons tenait son ombrelle fermée dans son gant gris de Suède, à demi-retroussé, légèrement maculé à l’index. La corne blonde de l’autre bout dessinait des arabesques dans la couche d’air, à quelques centimètres du sol. Augustin marchait à sa droite. De l’autre côté était Anne. Il tremblait va-guement. Peut-être que ce tremblement s’apercevait et sa trop grande joie, et l’invraisemblable ivresse de pouvoir la voir toute seule, affamé égoïste, sans compagnie que lui-même, juste elle-même aussi, sans salon, sans personne, dans la solitude des bois qu’elle aimait. Il pensa que ce serait sans doute infiniment rare et s’en désespéra dès la première minute de sa joie. Anne se penchait parfois légèrement en avant pour l’écouter.
Il l’avait fixée dès les premiers moments, d’une avidité en-registreuse et désespérée, s’abreuvant pour toute la promenade, à une coupe qu’ensuite on lui eût enlevée. Entre l’abstention et la voracité, un moyen terme viendrait bien, il ne savait comment encore. Cette image de pâleur rosée, précise s’il osait vouloir, lui suffirait dans l’intervalle.
L’illusion qu’elle donnait lors du déjeuner, d’être faite d’une matière délicate et sans pesanteur, ne gardant qu’un mi-nimum de contact avec la terre, il lui semblait comprendre ce qui la produisait. Elle provenait du calme d’une démarche sans hâte, si parfaitement fondue et continue d’une seconde à l’autre, que la belle promeneuse n’était à aucun moment plus agissante ou plus reposée. Les deux bras s’allongeaient dans une immobi-lité docile, le cou s’inclinait d’un fléchissement de tige florale, comme si, ne déployant que juste l’effort nécessaire à cette lente et douce avancée, il ne lui en restait plus assez pour tout autre mouvement qu’une légère flottaison rêveuse sur la liquidité du temps. Il s’inquiétait aussi de ce mutisme, plus marqué qu’aux premières rencontres.
Tout le début de la visite ne fut pourtant qu’agrément ai-mable, et l’immense allée silencieuse y prêtait son cadre déme-suré. Les chaussures d’Augustin craquaient sur ce sable semé de
– 521 – silex, brindilles de bois mort et mousses rases, parure des allées de châteaux très bien tenues, où peu de voitures passent.
Mme Desgrès des Sablons allait de la même marche lente, avec plus de nonchalance physique et moins de rêve, en une sorte d’indifférence de se trouver là ou ailleurs, ce jour-là ou le lendemain, parmi des moments tous semblables et d’une prose stabilisée, agréables au surplus et dont aucun n’invitait à cher-cher quoi que ce pût être derrière lui. Augustin avait appris à ses yeux, à son visage et à son corps la manière d’exprimer une cer-taine aisance mêlée de gaîté, où se dissimulait très suffisam-ment son mélange habituel d’angoisse et de délice. Ses regards aussi connaissaient le moyen-terme cherché, et la technique exacte. L’art de regarder Anne leur était venu tout seul, par une sorte de don, comme le génie. Avec un parfait naturel et sans paraître les voir, il dévorait chacun des mouvements arrondis, un peu las et coulants de son jeune corps.
La violence secrète de ce bonheur débordait autour de lui dans l’étendue des futaies. Elles avaient l’air de l’accepter, d’être complices, de fermer sur lui leurs yeux. Quand tout serait fini, on retrouverait là toutes ces choses, si on osait y repasser. Car ce bonheur finirait, évidemment. Il durerait ce qu’il durerait. En attendant, Augustin le respirait, l’expirait. Il pénétrait en lui, par ses respirations de fièvre : de minces filets d’air, restreints et hachurés. D’où venait cette petite souffrance qui l’accompagnait ? de sa précarité ? de toute l’angoisse cachée dans sa joie ? Même sans cette angoisse, Augustin sentait qu’il aurait encore souffert. Peut-être alors d’un simple excès de joie, d’une joie trop aiguë, impossible à nommer à moins de toute une périphrase, comme « extrême, intolérable et douloureux bonheur apporté pour quelques heures seulement par cette sorte de brûlure qu’est la présence réelle ».
Heureusement baissée de pression et de violence par le voisinage de Mme Desgrès des Sablons, mais non pas changée de nature, pénétrée par elle d’un plaisir modéré, presque affec-
– 522 – tueux et plus tiède, cette joie devenait supportable, ce qu’elle n’eût pas été à l’état pur et brûlant. Augustin n’eût jamais pu être agréable, trouver le ton et le langage naturels. Il n’eût pu dire avec simplicité : « ce lieu est charmant », lorsqu’il vit le ri-deau latéral des arbres se reculer, admettre entre lui et l’allée, le miroir allongé d’un étang couleur de bronze.
Mme Desgrès des Sablons, dans le détachement d’un haut rêve ironique, dispensa son regard de l’inutile effort des ac-commodations, ce qui l’emplit automatiquement de la poésie des lointains.
– Ce sont d’assez belles futaies. Je ne doute pas qu’on ne les rase un jour, dit-elle, d’avance pleine de sérénité.
– Et l’on assécherait ce doux pays des lacs ?
– Cette petite Anne est vraiment indulgente pour six pieds d’eau mêlés de vase…
– Je les préfère aux vrais pays des lacs…
Anne sourit à sa tante avec une sorte de câlinerie, de ca-resse, où revivaient de doux souvenirs qu’elles auraient eus en commun.
Augustin dépassa la marque délicate qu’il s’était lui-même imposée sur ces chemins mal sûrs :
– Quelle vertu a donc ce pays, Mademoiselle, pour être ain-si préféré ?
C’était bien dit. Dans la finale bémolisée, rien ne marquait ni le feu de sa poitrine qu’il avait fallu éteindre, ni le courage qu’il avait dû rassembler pour faire face à ce terrible mot de « Mademoiselle ».
Avec un mortel anonymat d’expression elle répondit :
– Oh ! je ne pourrais pas dire… On a toujours des souvenirs
– 523 – d’enfance, ou d’adolescence, qui embellissent les lieux.
Puis le visage retrouva sa rêveuse et désespérante réserve, tandis que les pas légers créaient alternativement à droite et à gauche de sa robe, de souples plis passagers.
Augustin savait bien, et comprit une fois de plus, qu’elle pouvait le faire souffrir infiniment. Devant la belle et froide jeune fille, il sentit les premières pointes d’une détresse qui lui rappela les pires moments du déjeuner.
Il ligota sa douleur, sauta sur elle, jugula sa tête de pleu-reuse, se dominant avec efficacité, obscur plaisir, et cette sorte de fraîcheur qui suit un danger évité.
Il a commis une faute. Quoi d’étonnant qu’il ne figure pas encore parmi les intimes qui connaissent les raisons particu-lières de ses amitiés ! Il en est le témoin. C’est déjà beaucoup. Qu’il y puise les motifs d’une gratitude infinie !… Est-ce qu’il n’aime pas tout d’elle ? Réserve, abandon, joie, souffrance, en vrac, en tas ? Tout, pourvu qu’elle soit présente !
Moralité : ne jamais lui parler de sujets directement per-sonnels. Il ne sait pas le faire. Il ne le peut pas. Parler « en géné-ral », sur ces sujets qu’on appelle « divers ». Y être gai, amu-sant, et aussi, profond, tout ce qu’il pourra. Tout cela ensemble, et bien d’autres choses. Qu’elle y prenne ou dédaigne ce qu’elle voudra, exactement comme pour sa vie !
Ainsi il peuplait le silence où elle le laissait.
– Voyez donc, dit Mme Desgrès des Sablons, pointant vers la pièce d’eau le bout de son ombrelle, voyez remuer ces eaux qu’on croirait immobiles.
De faibles rides rondes naissaient continuellement et s’élargissaient autour de points qui pustulaient sur le glacis bronzé. La peau du petit lac recevait en mille endroits des pi-qûres de moustiques et les véhiculait jusqu’à ses rives sur des
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vaguelettes circulaires.
Anne glissant la main sous le bras de sa tante jouait avec la partie retroussée et festonnée de son gant.
– Ce sont, dit Mme Desgrès des Sablons, des moucherons qui frôlent les eaux.
– Isolément, dit Anne, leurs trajets ne sont pas gracieux. Mais ce foisonnement de lignes brisées n’est pas sans vie ar-dente, ni sans beauté.
Augustin dit en souriant qu’en effet ce n’était pas la vraie grâce, selon M. Bergson. Puis il se haït de ce pédantisme. Les « sujets divers » donnaient mal… ! Nouvelle détresse ! Vrai-ment, il était bien moins maître de lui, et dans un trouble plus grand qu’au temps du déjeuner.
Mais Mme Desgrès des Sablons eut la bonté de demander dans cette même langueur estivale, ce qu’était cette vraie grâce, que M. Bergson semblait connaître si particulièrement.
– Elle est faite de lignes courbes, dont le changement de di-rection incessant, fondu et sans heurt exprime sympathie, ac-cueil, effort des hommes et des choses vers nous.
(Autant continuer maintenant, puisqu’il est commencé, ce ridicule développement professoral !)
– Vraiment, dit Mme Desgrès des Sablons, souriant aux pro-fonds entrelacs aériens, est-ce que vous saviez cela, petite Anne ?
– C’est ce qui explique, continuait Augustin, le pathétique de certaines danses…
– Est-ce que vous dansez, Monsieur ?
– Je n’ai, Madame, que des opinions de spectateur. Les évolutions de danseuses, leurs penchements d’épaules, de tête,
– 525 – de corps, de bras arrondis vers vous, vous présentent une of-frande d’elles-mêmes qui est l’extrême grâce. Vos désirs, vos rêves, ceux mêmes que vous ne vous êtes pas dits, prennent corps devant vos yeux sans que vous puissiez comprendre par quel sortilège la danse a pu en prendre conscience avant vous, les capter et vous les offrir.
– Oh ! vous rappelez-vous, Anne, la petite fille qui danse dans le tableau de Romney ? La petite fille isolée à la partie droite du tableau de Romney ?
– Children of Earl Gower, dit Anne avec cette perfection spontanée de phonétique anglaise qui suppose des nurses lon-guement persistantes et sachant leur métier. Et comme ces sou-venirs lui plaisaient, elle leur sourit à travers le temps.
– La danse, dit Augustin, s’enfuit le moment d’après, em-portant ses offrandes. Elles n’étaient pas pour nous. Elles n’étaient pour personne en particulier. Mais notre sensibilité ne pouvait les lire sur le dessin des lignes sans croire aussi qu’elles lui étaient destinées : condition sine qua non de la lecture. L’œil voit que l’Univers s’en croit aussi le centre… C’est le pathétique de la danse, que cette offrande et ce refus mêlés.
… (Rage de ces pédantismes ! Rage désespérée ! Il a pour-tant mis çà et là des points de suspension pour n’avoir pas l’air plus qu’il ne fallait de réciter ce couplet de cuistre, qu’il avait honte de poursuivre !)
– Petite Anne, vous rappelez-vous ce que nous avons trou-vé sur le visage de cette petite fille ? n’était-ce pas timidité câ-line ? Rappelez-vous, petite Anne, c’est vous qui l’avez trouvé…
– Toute beauté humaine, lâcha Augustin dans une audace folle et subite, est une offrande de bonheur qui ne s’adresse à personne en particulier, bien qu’elle soit recueillie par ceux que le hasard place devant elle.
Il fut pris, comme sanction, d’une angoisse aussi terrible
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que l’avait été son bonheur.
Est-ce qu’il devenait aliéné ? Est-ce qu’il perdait la tête ? Est-ce qu’il n’avait pas osé la regarder en lui parlant de beau-té ?… Ainsi qu’au déjeuner, revinrent les conseils impérieux : Des convenances ! de la tenue ! trouver sur-le-champ d’autres mots gais, gris, insignifiants, tout simples !
Il les trouva. Ils baissèrent le ton de ce qu’il venait de dire. Ils se fondirent même assez bien avec les mots antérieurs.
Elles continuaient cependant de marcher le long de cette allée à vaste courbe, identiques, surnaturellement calmes et inaffectées, dans la même intimité tranquille où il se sentait spontanément admis. Ses craintes étaient excessives, évidem-ment. Aucune allusion n’avait été sentie ; aucune même, en réa-lité, n’existait… Rien n’était changé de leur amabilité. Il se dé-tendit et, sous ses précautions continues, accepta peureusement de savourer sans trop d’inquiétude cette sorte d’ensoleillement enchanté qu’étalait sur toute chose son immense fièvre heu-reuse.
– Au fond, disait Mme Desgrès des Sablons, on trouverait autour de tous les villages, ces arbres, ces eaux, ce ciel entre les branches… Ce qui fait peut-être… (elle chercha quelque temps)… l’essentiel du luxe, ce n’est pas la jouissance de choses spéciales, c’est de pouvoir se réserver une zone d’expansion pri-vée dans la jouissance des choses communes.
Et elle le regardait en parlant.
Augustin admira cette hauteur d’indolence, cette élégante absence de geste, juste une petite élévation momentanée de sa belle main gantée.
Il l’admira et s’y rafraîchit.
Debout, et un peu en retrait d’Anne, dans tout le prestige des lieux auxquels son scepticisme semblait ne pas tenir, avec le
– 527 – tacheté d’ombre et de soleil qu’un peintre eût posé sur sa robe pour exprimer l’idée d’une châtelaine de parc et de sous-bois, elle était la déesse appréciante et désenchantée de ces solitudes de luxe, dont toute humanité commune eût été refoulée.
C’est ainsi qu’à certains moments son ton de voix, ses pa-roles reflétaient comme une image d’elle-même qui eût été la véritable, rarement montrée : calme, maîtresse d’elle, char-mante sans doute, mais plus intelligente encore, de bon sens net et de poésie bannie, coupant l’aile à tous rêves, y compris les siens.
– C’est en effet un grand luxe, admit Augustin, que de pou-voir à notre gré attirer ou écarter les hommes…
– Peut-être n’est-ce pas la méthode la plus juste ni la meil-leure dans nos relations avec eux, dit Anne.
– Peut-être abuseraient-ils de toute autre, petite Anne so-cialisante, suggéra Mme Desgrès des Sablons.
Puis, tournée vers Augustin.
– Mon beau-frère appelle ainsi sa nièce.
Augustin sentit une sorte de confiance, de resserrement des liens qui momentanément les unissaient. Il soutenait un sourire d’indifférence héroïque. On ne savait, grâce aux branches, de quelle couleur était le ciel ni ce qu’il admettait déjà des tons du soir.
– Oncle Henri me raille trop, dit Anne, un peu de confusion sur le visage.
À qui, au juste, parlait-elle ? À sa tante ? À Augustin ? au sol sableux de l’avenue ? Lui s’angoissait de ces visibles timidi-tés dominées, plus profondes qu’aux premiers jours.
– S’il ne s’agit que d’écarter les promiscuités, continuait-elle, c’est peut-être de l’autre côté qu’il faut chercher, par
– 528 – exemple, vers les dénuements franciscains. On est trop sûr qu’ils seront peu partagés.
Elle sentit qu’elle parlait seule, et reprit avec cette hésita-tion initiale qui avait ravi Augustin quand il la conduisait à dé-jeuner, et qu’il thésaurisait dans les débuts de son amour :
– La jouissance des biens matériels ne doit pas donner une forme d’âme essentiellement différente de celle que crée leur simple désir.
– Les dénuements franciscains !… dit Mme Desgrès des Sa-blons, les yeux sur les feuillages, sans daigner rien joindre à cette phrase énigmatique et interminée, qui resta finalement suspendue dans le sous-bois comme une autre couleur diaprée, sans descendre sur rien. Elle eut le temps d’y trembler un cer-tain nombre de minutes pendant qu’ils se taisaient tous les trois.
Augustin sentit qu’on avait passé la psychologie des appa-rences et de la beauté ou plutôt que celle-ci ne trompait pas. Il osa contempler directement (il l’eût fait de tout autre) ce visage d’une perfection délicate à chaque instant traversée et rompue d’hésitations, de grâce et de pensée. Faisant retomber plus haut ses souvenirs, il se rappelait d’autres réponses tremblantes et décidées dans la forme charmante de leur courage. Il lui sem-blait comprendre enfin ce qu’était Mlle de Préfailles, bien mieux que lorsqu’il balançait entre Furse et Watteau. Il s’enchantait de tant de retenue et de sûreté d’elle-même, d’ardeur, de gravité, et de quelque chose comme un idéalisme nostalgique.
Il voyait agir et jouer, sous ses yeux, la ligne d’un long ata-visme de séductions impérieuses, le don de susciter les amours et les grands dévouements passionnés, d’enjuguer les hommes, de les atteler aux chars de belles causes historiques, poétiques et perdues, sans autre salaire que l’immense joie de la servir.
Toute la physionomie des héroïnes d’autrefois, nées aux
– 529 – marges vendéennes, dans le pays d’où venait son nom, revivait en elle sans qu’elle le sût. Identique, mais assouplie à l’intellectualité moderne, elle joignait une intelligence déliée au rare métal de leur volonté fine, à leur cœur romanesque et charmant. Telle aïeule de miniature, princesse de rêve et de pas-sion, beauté pensive et ravissante, avait regardé les sombres hommes de ses landes, de ce regard qui les changeait en héros.
L’œil d’Augustin descendit de la petite tête héraldique jusqu’aux chaussures de daim gris mat. Elles se mouvaient avec cette délicatesse précise et continue qui évoquait un contact flo-ral. Sur le sol, aux places touchées, Augustin souhaita de mettre ses lèvres. Seul, il l’eût certainement fait. Il sourit de lui-même. Il se dit qu’il avait bien compris.
Il se jugeait sans exaltation, se voyait nettement, connais-sait sa servitude. Elle l’avait aidé à comprendre. Il savait que si Mlle de Préfailles lui avait fait l’honneur de désirer de lui quoi que ce fût, à peu près rien n’eût compté au monde, et que c’était ainsi.
Sans souci de pédantisme, il reprit la pensée d’Anne, comme il l’avait fait déjà, il y avait un mois, – puisque cela lui avait plu. – Il expliqua que le niveau moral moyen des hommes dépendait en effet pour la plus grande part des facteurs écono-miques, au point qu’une école de science sociale (due à l’abbé de Tourville) en avait fait l’instrument d’une psychologie collective vraiment explicatrice. Il les avait vus agir sur les Planèzes. À peu près seules, les âmes vouées aux grands idéalismes (le plus grand de tous était le religieux) échappaient à l’entraînement des déterminismes humains. Elles conquéraient le détache-ment, et l’autonomie par surcroît. Seuls les Saints étaient libres et créateurs.
Il s’inquiéta cependant quand il eut fini. N’avait-il pas dé-veloppé trop longtemps, une assez quelconque pensée ? Il la supplia, moins que tout bas, sans parole, d’avoir pitié de son angoisse cachée et de son trouble. Elle avait écouté les yeux
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baissés.
Mme Desgrès des Sablons fit sauter la conversation très loin de l’abbé de Tourville. Elle cita Assise, la piazza, San Francesco, le portique du cloître et l’église inférieure, l’hôtel Subasio et l’horizon de Pérouse, enfoncé dans un couchant si doux.
– Quel était donc ce mets singulier et délicieux qu’ils nous ont servi ? vous rappelez-vous, petite Anne ?
Des visions riches et précises d’art et de voyage, (celles-dont Augustin avait dédié quelques miettes à Mme Marguillier) s’offrirent dans une liberté heureuse, tout leur secret caché, rien ne s’en trahissant qu’une animation soumise à deux ou trois imprévus contrôles, et peut-être, çà et là, un peu trop d’inexplicable joie. Et encore ? qui pouvait dire ?… L’émotion née de Giotto avait le droit d’être grande, et aussi l’effet de tant d’autres belles choses secouantes, expliquées avec détachement et une sorte de souriante poésie brusque. Anne semblait se plaire extrêmement.
Son amour variait ainsi avec chaque circonstance, à chaque tournant sur sa route, à chaque détail nouveau de paysage mo-ral. En tous ces changements il semblait toucher des sommets indépassables, qu’il dépassait. Dévorant des moments uniques, Augustin perdait presque le sentiment de leur précarité, la crainte que tout ne fût chimère. Il comprenait le bonheur chré-tien comme un rejaillissement éternel. Le ton, sauf deux ou trois petites erreurs certainement inaperçues, continuait d’être par-fait, plaisant, d’une semi-camaraderie respectueuse. Les yeux d’Anne se fixèrent sur les siens, pour la première fois, lui sem-bla-t-il, avec quelque chose imitant la sécurité d’une ancienne amitié, et dans cette amitié une nuance de plaisir, de confiance, de repos.
Il lui semblait ne pouvoir désirer plus, que c’était là un pas immense, qui devait sans doute combler tous ses vœux. Au sein de cette joie, il se sentait désirer encore…
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Directement exposé aux limpides feux bleu-sombre, ceux-ci ne pouvaient se retenir d’offrir, comme il l’avait lui-même ex-pliqué, les riches promesses de ce bonheur lyrique, postulat de toute beauté. Mais ils ne le savaient pas. De toutes ces idées trop générales pour être allusives, elle n’avait rien pris pour elle, heureusement. Toutes ses puissances de séduction et de con-quête s’exerçaient en une indifférence presque dédaigneuse, en tout cas sans qu’elle y fît attention. Elles n’exprimaient presque rien d’elle-même, étaient simplement les pouvoirs spontanés d’une beauté héréditaire et le chef-d’œuvre, transmis, de son corps. Mais son âme personnelle et réfléchie, si elle n’ignorait pas ces dons (et comment l’eût-elle pu ?) semblait plutôt les res-treindre et les confiner au profit de qualités d’un autre ordre, comme sa franchise d’accueil, le naturel de ses paroles et leur sérieux charmant, de visibles profondeurs morales, une amitié fidèle, droite et lente à naître.
– Il faudrait, dit Mme Desgrès des Sablons, avec ce mélange de caprice et d’indifférence dans le choix des sujets, qui était si bien d’elle, il faudrait demander à M. Méridier. Nous irons sans doute voir les ruines des Bois-de-Chaudefonds. Comme vous se-riez aimable d’y venir avec nous. Vous auriez de si belles choses à nous dire…
– C’est assez mal accessible, réfléchit Augustin, d’une voix qui semblait chercher, s’arrêter, balbutier, alibi commode d’une émotion qui l’étouffait.
– C’est à deux heures de voiture.
– Et à une heure et demie de marche à travers les bois.
– Ravissant ! dit Anne, en plein rêve.
– Nous choisirons un très beau jour après nos déplace-ments du début d’octobre… si M. Méridier est libre.
– Certainement, Madame, fit sa rude hâte immaîtrisée.
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Un contrôle subit sur lui-même le gela pendant quelques secondes. Après quoi :
– Certainement jusqu’en novembre, Madame, nuança-t-il d’un timbre encore sourd.
– Il reste, je crois, quelques très nobles choses ? demandait Mme Desgrès des Sablons. Nous ne les connaissons pas.
– Ce sont, expliquait Augustin, les ruines d’une abbaye cis-tercienne, perdue en des ravins et des solitudes que la forêt a to-talement reconquis. Elles forment maintenant les plus beaux lieux de rêverie. (Il n’arrivait pas encore à sentir comme réelle, cette incroyable espérance.)
Ils étaient arrêtés tous les trois, dans une partie de l’allée assez découverte, à une certaine distance déjà de l’étang de bronze.
– L’abbaye, en pleine école auvergnate, montrait des péné-trations clunisiennes. Naturellement peu de choses en restaient, mais révélatrices. La hardiesse bourguignonne était reconnais-sable, plus belle à son goût que l’ogive écrasée de la Chaise-Dieu. Il suffisait de se rappeler la splendeur de Cluny. Toute la flamme du gothique, et plus de mesure. Toute la noblesse du plein cintre, ses certitudes de pensée, sa sérénité. S’il fallait des symboles, c’était le chant d’une voix magnifique, égale et sans cri.
Il parlait avec une lenteur cherchante, raffinée, paresseuse, écorçant un rameau de bois tombé qu’il venait de trouver sur l’allée, ce qui semblait transmettre à ses mots une sorte d’intérêt hésitant.
– J’avoue, devant le très beau roman cistercien du XIe siècle, Bourgogne ou Normandie, des joies aussi grandes que celles du gothique, aussi chargées de sens divin. Leur sérénité me fait penser à d’admirables prières de saint Thomas d’Aquin, si rationnellement mystiques dans leur beau latin lourd ; il était,
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il est vrai, dominicain et du XIIIe siècle.
Anne manifestait son émotion intellectuelle par ce silence d’une tension docile cette passionnée, cette sorte de rétraction attentive, qu’il connaissait bien.
– Comme ces gens-là devaient être heureux ! dit Mme Desgrès des Sablons en reprenant sa marche lente.
– Leurs spéculations religieuses comportaient une solu-tion, exacte pour leur temps, des problèmes de l’Homme et de l’Univers. Parfaitement sûrs de Dieu, sous leurs grands cloîtres calmes, toute leur pensée, toute leur sensibilité s’enfermaient dans ces circonférences parfaites. Nous leur imaginons un bon-heur de paradis… En fait, trop de textes de la fin du XIe ou du XIIe siècles nous montrent, comme aujourd’hui, un assez gros déchet de passions humaines et le voisinage de quelques saints…
– Serez-vous longtemps à Lyon ? demanda Mme Desgrès des Sablons.
Dérouté par la brusquerie de l’enquête, Augustin chercha sa portée avant d’y répondre.
Avec cette autoritaire netteté dont elle marquait parfois sa conversation familière, elle explique sa question.
– Je veux dire : votre carrière vous laissera-t-elle long-temps dans une ville de province ? Quand vous mènera-t-elle à Paris ? N’appelez à votre secours aucune modestie.
– Madame, dit-il avec détachement, on crée en ce moment à la Sorbonne des maîtrises de conférences avec assez de facilité pour qu’on m’ait offert l’une d’elles. J’ai été nommé en juillet dernier pour la rentrée de novembre. Je ne retournerai pas à Lyon. Quelques petites choses, deux ou trois assez mornes livres que j’ai faits, ont donc trouvé quelque bienveillance… Un autre verra le jour dans trois mois. D’autres, sont à plus longue
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échéance, mais maintenant j’aurai le temps. Voilà, Madame. Aucune modestie n’entache ces aveux.
Elle gardait cette froideur élégante qui était dans sa ma-nière et s’accentuait avec l’estime où elle tenait les gens.
– Ces ouvrages doivent être longs à faire, dit-elle.
– Les méthodes de travail actuelles sont complexes. On ne peut guère étudier la philosophie des IIe et IIIe siècles et les mouvements d’idées religieuses qui en dérivent – ce qui est ma partie, – sans y employer aussi l’histoire, le droit romain du principat, les droits locaux s’il se peut, et les linguistiques d’Asie Mineure ; toutes ces disciplines (sauf exception, bien entendu) de seconde main et par les résultats. Cependant le travail reste long. On ne pourrait se contenter d’études littéraires pures, ni philosophiques pures, ni historiques ou théologiques pures ; tout cas concret les réunit toutes.
Desserrant l’étreinte qui le garottait depuis le début, un peu d’air libre souffla. Augustin se rappelait la détente du mé-diocre Maldonat, à la fin de l’opprimant déjeuner. Pas pour longtemps. Il n’eût pu dire pourquoi ce fut soudain un subit nuage froid, dans ce soir d’été. Il connut une autre forme d’inquiétude : il avait été prétentieux. Oui, c’était cela. Préten-tieux… Pour tout. Pour Bergson, pour Assise, pour Chaude-fonds, pour ses livres. Il avait forcé toutes les notes, dans son désir d’intéresser Anne. Tout était à refaire. Il eut un inexpri-mable petit sourire brisé. Il improvisa de la visite un résumé sans espoir.
Cependant son interlocutrice mit un baume :
– Ce que j’aurais aimé tenter si j’avais été garçon. Anne au moins pourra comprendre vos livres, ceux qui ont paru et ceux qui viendront.
– Oh ! ma tante, dit Anne avec une confusion de modestie aussi spontanément ravissante que l’était tout à l’heure son im-
– 535 – mobilité passionnée. Je me figurerai les comprendre.
– Mademoiselle Anne, fit Augustin qui s’arrêta net une se-conde, le souffle coupé par l’idée qu’il employait cette appella-tion au lieu de « Mademoiselle de Préfailles », Mademoiselle Anne les lira, j’espère, avec d’autant moins d’ennui que…
La fin de la phrase tourbillonna, s’abattit. Il désira dire : « que leurs tendances profondes correspondront aux siennes », ou peut-être même « qu’ils seront écrits pour être lus par elle ». Ces deux idées lui brûlaient les lèvres. Il sentit l’impérieuse né-cessité de sortir de là, n’importe comment, sur-le-champ. Il trouva la platitude : « que je souhaiterais les écrire moins sè-chement techniques et plus humains », regrettant amèrement la première rédaction qu’avait arrêtée sa timidité.
Il se montrait gauche et raide, encore une fois. À tout ha-sard il sourit de son petit sourire docile, touchant et inajusté. Tout cependant semblait s’être parfaitement passé, tout parais-sait naturel, grâce sans doute à la fluidité d’une conversation où Mme Desgrès des Sablons, n’insistait jamais.
– Nous approchons de la fin de l’allée, dit-elle.
Aucune échappée sur le ciel n’était encore visible. Mais le blanc verdi des lisières entrait comme par une porte ouverte dans la chambre close des bois.
Dépassant les derniers arbres, l’allée du bord de l’eau con-tinua entre des pelouses. Augustin vit s’en retourner le tunnel des futaies, périmé et plein de nuit verte. On était en plein air. Une odeur sèche et très diluée de prairie grillée et de feuille morte, portée sur un velours d’air à fond neutre, prévalait sur l’odeur des bois. On ne pouvait dire la minute précise où elle était née.
Avec le plus grand désir de savoir pourquoi la question de sa carrière avait été posée, Augustin n’avait nul moyen de ré-soudre le problème. Deux seules choses étaient plus douloureu-
– 536 – sement claires que jamais. L’impossibilité morale absolue de prendre l’initiative d’aucune démarche. L’impossibilité senti-mentale non moindre de ne pas épuiser jusqu’à leur dernière goutte les enivrements de la présence dans toutes les occasions où la présence lui serait donnée. Les questions sur sa carrière ? Pure amabilité évidemment, sujet de conversation pris parmi ceux qui étaient censé intéresser Augustin davantage, choix bien naturel puisqu’il avait fait figure de pédant.
Ils continuaient leur marche lente, heureuse et de grand loisir. Elles parlaient de sujets qui lui étaient naturellement étrangers, des dates et lieux de villégiature, les courses où l’oncle Paul avait engagé ses chevaux, la prochaine arrivée de l’oncle Henri, et aussi des noms d’artistes à qui on pourrait de-mander de venir pour lui faire de la musique. Augustin en con-nut quelques-uns. Pas un instant la conversation ne cessa de se tenir entre eux trois et non entre elles deux, sans qu’il s’y sentît étranger, ni qu’elle semblât se donner la peine de rien expliquer spécialement pour lui. Art admirable. Le ton d’intimité et d’amitié paraissait l’essentiel et suffisait à jeter toutes lumières utiles sur des sujets quelconques, inconnus.
Le château se montra par un côté qu’Augustin ne connais-sait pas encore, gris granit, très haut, avec des préparations d’arbustes étalées sur le sol comme des exordes très ornés. Des ronflements d’automobile, sectionnant la promenade, inaugurè-rent le dernier tronçon.
– Qu’est-ce qu’on entend là-bas ?
– Une visite qui vient ou qui repart.
Les deux dames continuèrent sans hâte au rythme anté-rieur de leur pas.
Augustin sentait depuis quelque temps déjà l’approche des dernières minutes. Indifférente à toute autre réflexion de ses voix intérieures, à toute idée nette ou troublée, à toute espé-
– 537 – rance, ou en l’air ou fondée, à tout reproche, à tout ce qui n’était pas directement elle-même, la chaleur de la présence d’Anne possédait entièrement son cœur, et le sentiment qu’elle allait fi-nir le serrait à la gorge. Leur pas marquait sur un sable au ratis-sement méticuleux. De nouveaux grondements d’automobile se répercutèrent contre les façades, logeant dans chaque note son double. Augustin se découvrit, s’arrêta, attendit immobile, comme au déjeuner. Mme Desgrès des Sablons fut quelques se-condes à comprendre qu’il lui disait adieu.
Il lui sembla qu’elle le regardait avec cette même bienveil-lance amusée, calmement clairvoyante, qu’elle avait montrée au moment du déjeuner, avec ces yeux charmants et fatigués où un rien de domination ne pouvait s’empêcher de se faire sentir.
– Nous ne vous donnerons même pas une tasse de thé ? fit-elle, tandis que sa souple ligne longue s’appuyait à l’ombrelle. Nous avez-vous vraiment consacré toutes les minutes que vous nous destiniez ? N’en sauriez-vous perdre d’autres ?
Une fois de plus Augustin admira l’aisance de cette sympa-thie de grande dame, et cette imperceptible ironie, sa marque, qui se discernait à l’élégance même de la phrase, à son allure « écrite » et à sa lenteur.
Mais il n’y put porter qu’une attention courte : dans les yeux d’Anne un sourire commençait, qui n’irait pas jusqu’à s’épanouir. Ce fut un autre anéantissement, une autre offrande, un cri intérieur, un nouvel agenouillement qu’elle ne saurait pas.
Prisonnier de sa décision première, il la maintint à cause de cette impuissance des timides et des sentimentaux, et aussi de la totale impossibilité où il se sentit de voir Anne au milieu d’autres personnes, lui-même confondu avec elles, secondaire, affreusement partagé, brûlé de souffrance et de bonheur.
– Eh bien ! donc, au revoir, cher Monsieur. Croyez bien que
– 538 – nous avons trouvé cette visite trop courte. N’est-ce pas, petite Anne ?
– Assurément, fit Anne avec une amitié gracieuse et toute simple, qui donna à Augustin ce même coup au cœur qu’il avait déjà éprouvé quand il s’était sentit pâlir, lors des renseigne-ments du vieux Marguillier.
– L’Abbé Hertzog nous arrive… quel jour de la semaine prochaine, petite Anne ?… Et vous, Monsieur ? quel jour pour-rez-vous venir dîner avec lui ? Nous désirerions que ce fût assez vite. Bien entendu, je vous ferai prendre. Vous ne pourriez venir tout habillé sur votre bicyclette. Mais vous viendrez nous revoir auparavant.
Une partie, la moins importante, du stock d’attention d’Augustin, saisit, reconnaissable sous la prétérition, l’indication de tenue de mondaine et d’habit du soir, et la but comme un pneumatique.
L’autre partie, la plus grosse, était une complexité affolée où tout se mêlait : stupeur, inquiétude, crainte de n’être pas à temps pour faire venir de Lyon sa tenue de soirée, anxiété de déplaire, une joie douce à pleurer, l’ironie de tant de roma-nesque, une peur de se voir deviné, foudroyante et délicieuse, un raide commandement d’avoir à se tenir, une moquerie fra-ternelle qui le regardait de tous les coins du ciel.
La poignée de main d’Anne fut nette, chaude, cordiale, l’invitant à ne rien chercher derrière elle, dans la direction de profondeurs absentes. Mais qu’elle le voulût ou non, elle déposa sur l’épiderme d’Augustin la douceur mortelle de son effleure-ment de velours.
Ce contact séjourna quelque temps sur l’emplacement où il était né, Augustin prenant la précaution de le protéger contre le souffle du vent. Suffisamment invisible dans l’ombre, sous la protection des premiers arbustes, en une chapelle de branchage
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à ras du sol, il se composa un air distrait, puis, osant s’agenouiller devant sa propre main, la porta d’abord douce-ment puis frénétiquement à ses lèvres.
Sentant l’impossibilité de revenir par les bords du petit lac, il retourna le long des lignes d’accès déjà explorées, par les rose-raies, où, tremblant du pressentiment d’Anne, il avait trouvé des sens compliqués au parfum des roses.
Les rosiers aux pétales pourris, tombés dans les fumiers du printemps, offraient, comme on repasse un plat, leur identité désuète devant la différence des jours.
Un membre de phrase pur et cristallin sur « les dénûments franciscains » lui revint avec le timbre exact de la parole d’Anne. Il y avait donc, dans le fait qu’elle fût absente, des degrés, et cer-tains d’entre eux, les plus miséricordieux, la laissaient devant lui vivante et touchable. Il se jugea ineptement timide de n’être pas resté pour le thé ; il l’aurait vue une demi-heure encore. Il fallait tout faire plutôt que partir. C’était trop tard.
Et puis, grand Dieu ! qu’importait ?
Cette absence n’était rien ; tous ces détails n’étaient rien ; ces joies elles-mêmes n’étaient rien ; il se trouvait séparé d’Anne par des distances formidables que les renseignements du vieux Marguillier ne diminuaient pas et, même sans ces distances, les dissemblances religieuses le faisaient trembler. Anne ne pouvait être qu’une de ces jeunes filles, exigeantes d’une totale union d’âme. Enfin s’il n’y avait ni ceci, ni cela, ni autre chose, il restait les mille formes de l’inconnu. Par-dessus les forêts et les prai-ries, l’immense et indifférent espace déferla sur sa solitude dé-sespérée.
On était aimable pour lui… Qu’est-ce que cela signifiait : Une fantaisie de mondaines à goûts intellectuels ?… Il se rappe-lait l’arrêt d’un coupé, certain soir, à la sortie des cours de Sor-bonne, autrefois.
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Ce déséquilibre, ce ballottement fiévreux qui le brisait, cette reconstitution forcenée de son âme autour d’une présence, ce passage incessant de l’extrême joie à l’extrême peine dans le minimum de temps, dans l’intervalle de quelques battements de cœur, dans la durée d’une même brûlure, tout ce chaos et ce ra-vage moral, il eût plutôt cru que ces choses venaient après de longues secousses passionnelles et la lassitude d’interminables mois. Faux renseignements ; méprise d’un cœur plus jeune qu’il ne pensait…
Il marchait entre de marginales formes vertes, ivre d’amertume, de sarcasmes, de déchirement et de vain amour.
Où avait-il lu : « vos mains sentent le miel, la neige et les roses » ? Peut-être nulle part…
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