Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 16 sur 23

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Augustin ou Le Maître est là

II Sacerdos In Æternum

II

 

SACERDOS IN ÆTERNUM

Augustin et l’abbé se trouvèrent devant l’hôtel comme l’horloge de la gare, visible au bout de l’avenue, marquait six heures moins dix.

À l’extrême bord du trottoir, plusieurs tonneaux coupés en deux, juste au milieu de la bonde, abritaient un fusain en cha-cune de leurs moitiés, constituant, comme leurs homologues, les tonnelles de banlieue, une retraite d’intimité avinée, un coin de campagne pour buveurs. Le trottoir tolérait des tables rondes et des chaises. Un banc vert passé, marqué « Allez frères », am-puté d’un pied, équilibré par un bloc de bois, offrait ses courbes, vieux mutilé bienveillant. Augustin posa son sac et attendit.

Un portail immense s’ouvrait aux voitures et aux chevaux. Des dépendances considérables s’étendaient derrière l’immeuble, remises, écuries, vastes cours baignées dans une odeur de foin, de poules et de bestiaux. Des paysans passaient, guidaient des chevaux, criaient en mots patois violents, dépen-saient le surcroît d’âpreté accumulé pour la foire, comme on di-lapide les derniers sous d’une monnaie étrangère avant de ren-trer en France.

Par la fenêtre ouverte, Augustin voyait très bien le gros homme de ce matin et de la gare, cubique, puissant, assis de-vant une table parmi des blouses bleues. Il l’avait pressenti : c’était lui. Avec une autorité ennuyée, il manipulait des billets de banque que les paysans logeaient dans leurs poches d’un geste de plonger aux grandes profondeurs.

 

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– Ah ! fit l’abbé qui semblait ne pas oser approcher, mon frère en a pour un quart d’heure encore.

L’opération finie, la table dégagée et cinq ou six verres, remplis d’un liquide rouge vif, consommés sans doute aux frais de l’homme quoiqu’il n’y mît point les lèvres, Augustin le vit se lever sans regarder ses buveurs, d’une surrection massive et morne.

C’est alors que l’abbé l’aborda.

Pendant qu’il exposait leur parenté et leurs désirs, en un compte rendu coupé par les grognements du marchand de bes-tiaux, Augustin ne pouvait s’empêcher de goûter la congruence de cette voix de feutre, cette épaisse absence de gestes, l’animalité repue des mâchoires et les énormes doigts roux de manieur de vaches.

– Monsieur, fit Augustin quand l’abbé eut parlé, je vous remercie de bien vouloir…

– Mais moi, dit l’homme fixant le petit ruban de la Légion d’honneur que portait Augustin, je ne sais pas si je vas vous emmener, moi. Je ne suis pas un service public. Il y a des ga-rages. C’est pas pour les chiens. S’il fallait qu’on emmène tous les cousins et toutes les cousines…

Il parlait de sa voix sourde et enrouée qui ne devait pas s’entendre à trois pas : toute vibration en surcroît, toute nuance, tout attrait humain, perdus dans ces sonorités obscures comme des sculptures sous des sables.

Augustin se sentit poignardé. L’urgence du départ, la vie fuyante de Bébé, des morceaux dépareillés d’horaire, la vision d’un express filant au bord de nuit, mêlés dans sa tête, s’imprégnèrent d’une vague saveur d’insulte. Il tourna les ta-lons, jugeant toute excuse inutile. Mais l’abbé le rappela presque aussitôt par la fenêtre.

 

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– Monsieur Méridier ! Monsieur Méridier !

– Ben oui, faisait l’homme quand Augustin rentra, comme il y a tout de même un de mes toucheurs de bœufs qui est forcé de rester ici ce soir, pour des bêtes « que j’y pensais pas », je peux vous donner sa place, si vous voulez. La décoration d’Augustin continuait de l’intéresser. Peut-être l’avait-elle déci-dé !

Et d’un ton qui était un adoucissement quoiqu’il n’y parût guère :

– C’est pour la gare de Brioude ? Oh ! vous y serez avant l’express de Clermont !

Augustin remercia ce rouage économique à peine assez dif-férencié pour constituer une personne humaine. Le visage rouge et blond, rasé de près, lavé de frais, soigné, sentait une vague odeur d’eau de toilette. Une partie de l’œil gauche luisait sous la grosse verrue. Un peu bigle aussi, il semblait à la remorque du premier, en retrait sur quelque bas-côté de la route où l’autre fi-lait droit.

– Restez-là, restez-là ! fit-il. Et il l’ignora désormais.

Il acheva de régler ses notes au comptoir, rédigea et remit des ordres écrits à deux gars en blouse, fit des comptes, sortit, se planta debout, face à l’enfilade des cours, au beau milieu de la porte cochère, et cria d’une voix de graisse et de basalte, un rauque appel dont la première syllabe devait remonter à des temps d’une très antique histoire :

– Haou ! Dzulot ! Pregno ton volant, et aména-té.

Des paysans le saluèrent avec cette déférence qu’ils de-vaient jadis marquer aux grands propriétaires, tempérée par le pataugement dans les mêmes étables.

La voiture vint. Augustin reconnut cette marque voyante et fort chère qui garnissait la page entière d’un illustré de luxe avec

– 650 – le dessin d’une automobile, d’une dame seule, d’un chauffeur et d’un pékinois, arrêtés tous les quatre devant un perron à co-lonnes. Elle tremblait à souffles très doux, toutes ses lignes fon-dues en des résultantes d’une pesante et volante élégance. Mais, sur les tapis et les housses, se dispersait en désordre un mon-ceau déshonorant de sacs, de paquets, de boîtes métalliques, de caisses en bois étiquetées « fragile » et trois gros pains de six livres. Une peau de bique couvrait le tout. L’odeur de foin et d’avoine nuançait la respiration du pétrole. Quelques graines sortaient de la déchirure d’un sac.

– Allez ! allez ! dit l’homme à l’abbé et Augustin qui fai-saient des manières à qui franchirait le premier les sacs. Vous vous direz bonjour demain. J’ai quatre arrêts en cours de route.

Il s’installa, embraya, démarra, sans s’occuper de Julot, qui dut courir après la voiture, et l’envahir au vol. Deux dos de peaux de bique, l’un neuf, celui de Julot, l’autre râpé, celui du patron, dressèrent deux gonflements jumeaux.

La voiture erra autour des carrioles et des troupeaux de moutons. Elle tâtait les creux, contournait les éventaires, les tentes de la fin du jour. Tous ces tassements paysans se fussent maintenus hermétiques devant une automobile inconnue, mais se révélaient perméables et meubles pour la sienne, d’où par-taient des jovialités patoises et ces cris sans articulation dont on parle aux bœufs.

On attendit quelques minutes au passage à niveau. Augus-tin put loger ses jambes parmi les sacs, puis le doux paysage dé-sarticulé se mit à couler sur chaque rive de la route.

Enfoncé dans le capitonnage, son coude appuyé au bras de fauteuil émergeant de la paroi, relâché des inquiétudes maté-rielles qui le tendaient depuis deux heures, Augustin s’abandonnait à quelque chose comme une désolation mêlée de repos.

 

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Ce n’était pas là qu’il voyageait, sur cette route que longeait la rivière, avec cet abbé mystérieux et ces deux peaux de bique barrant un horizon qu’il ne regardait pas, mais dans une autre voiture presque semblable, séparée de lui par vingt-quatre heures à peine, et une effroyable distance entre les jours. Il sup-portait immobile, appuyé sur son coude et les yeux fermés, une souffrance pareille au brisant d’une douleur physique.

L’air gardait ce même goût mouillé de prairie et de soir. Un pelucheux manteau de montagne se pencha devant lui d’une transparence de fantôme. Tout au plus se surprit-il à taper ner-veusement du pied.

Il entendit l’abbé lui parler, vit le creux de sa main posé en entonnoir contre ses lèvres.

– Nous allons bien. Nous serons dans les gorges assez vite.

Il fit un vague signe remerciant.

Par des gorges toutes pareilles à celles de son enfance, on atteindrait de hauts plateaux dont il faudrait redescendre pour retrouver les vallées larges où passent les chemins de fer. Du moins il le croyait. Mais le profil des routes et les pays traversés furent plus complexes que ce schéma.

Le glissement de toute chose le sollicitait. Aux deux côtés de la voiture filaient des apparences sans matière : troncs d’arbres, remontées de prairies, maisons pleines de soir, plan-tées au bord des routes : une rapide fuite sans secousse leur en-levait toute masse avec le temps de la sentir. Cette revue de la terre docile finissait par appeler le voyageur vers les formes tor-pides de la souffrance. Rien ne s’arrêtait de ce dont l’essence est de couler : ni le temps, ni les douleurs, ni les délices, ni la vie.

Un chien se jeta contre la roue avant et fit retraite, hurlant, la patte pendante. La peau de bique de Julot penchée vers le pa-tron demanda, flatterie obscure :

 

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– De quoi qu’y se plaint ? L’en a encore trois de bonnes.

Ce fut la seule conversation de cette partie du voyage.

L’ascension, maintenant, se faisait continue dans des pay-sages découverts et vastes dont Augustin pouvait en se retour-nant sonder la moitié descendante, verte de la verdure intense des pays d’eau, peinte en or et rose par ce soir, calme de cet ex-trême calme d’avant le crépuscule. La voiture y courait d’une fuite effleurante, maîtresse des montées, frôlant les chemins de ferme amorcés à la route. Leurs chaos de noisetiers, pareils à des bouts du monde ou à des reposoirs, n’occupaient jamais que l’extrême arête d’un présent rapide, exagéraient le fugitif des choses, disparaissaient à peine aimés.

On s’arrêta à deux d’entre eux, un petit nombre de mi-nutes. Julot resta près de la voiture. Bourret revint chaque fois, seul ou accompagné, écrivant des notes en un carnet à chaîne.

On déboucha enfin sur les hauts plateaux solitaires. Char-gés d’un riche passé d’enfance et de jeunesse, antérieurs à tous les épisodes de sa souffrance, ils se firent complices des mo-ments inertes que celle-ci traversait miséricordieusement.

De rugueuses prairies de tourbe glissaient des deux côtés, derrière des boqueteaux de hêtres tenaces, tourmentés de vents perpétuels et semblables à des broussailles, gardant même dans les calmes, l’aspect hirsute de la tempête. Derrière ce premier rideau, dans la profondeur des pâturages, les pitons phonoli-thiques, imitaient des ruines féodales. Ils fuyaient, d’une contre-fuite plus lente, trop gros pour aller vite, moins dociles aux sug-gestions de rapidité lancées par la voiture.

Puis le terrain changea pour des sols moins farouches. La route ondula entre des prairies soignées, semblables au grand domaine d’autrefois, désertes, tous les troupeaux depuis long-temps rentrés. Quelques-unes, très encloses, ayant déjà le re-cueillement et l’immobilité de la nuit, ressemblaient à des

– 653 – tombes. Des coupures subites, la rupture des franges latérales jetaient le regard dans le sud-ouest vers de vastes horizons pleins de tous les violets du soir. D’une distance de cinquante lieues montait le sourire paresseux des plaines, la saveur et les formes des autres pays. À la fin du jour, des gens devaient rega-gner ces villes, retrouver des familles joyeuses, allumer des lampes dans des maisons. Il ne semblait pas qu’on y dût souf-frir.

Toute la peine d’Augustin s’était comme ramassée en une boule inconfortable et lourde, vaguement douloureuse, qui avait été déchirante, recommencerait de l’être, mais dans l’intervalle savait s’effacer ou s’adoucir. L’acuité même avec laquelle il sen-tait ces pays, sa manière de les parsemer de petites villes heu-reuses, lui montrait qu’il les parcourait avec Anne. Le danger de l’enfant, la tristesse des siens restaient dans sa ville à lui et dans sa maison, à chaque tour de roue plus lointains. Tout le paysage de son âme se couvrait d’une fine poudre de tristesse, vapeur gris perle et jaune soir, chaude par en-dessous, jusqu’à ce que le seul étonnement de ce demi-bonheur le soumît de nouveau aux forces funèbres.

L’abbé coupait ce mutisme de rares renseignements topo-graphiques. On était dans un autre compartiment des hautes plaines. On allait vite. On trouverait bientôt le point culminant. Augustin s’en apercevait au froid incisif de l’altitude, entrant par la glace ouverte. Puis on aborderait le versant est, et la descente des gorges. Tous ces renseignements, donnés à mi-voix, d’un ton calmement anonyme, s’entendaient d’un siège à l’autre : Augustin ne perdit aucun son du patois que Bourret lançait à Julot avec la dureté et la brusquerie des bourrades qu’évoquait son nom.

Les deux frères différaient-ils tant ? Celui dont il voyait le dos de peau de bique, et l’autre, en laine noire, qui lui parlait de routes, de versants montagneux, de géographie ?

 

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On trouvait aisément la parenté fondamentale, malgré l’aspect général plus maigre et moins trapu. Même construction du dos, de la tête, des mâchoires, même attaque préventive du regard ; ici, plus de dureté interrogative, là, plus de sarcasme et de silence, mais les circonstances de leur vie expliquaient cette différence. Cette vie religieuse de l’abbé, tant de réserves avaient dû l’envahir, tant de restrictions, de dosages, de remparts !

– Qui est l’aîné de vous deux ? demanda Augustin.

Puis il se rappela que c’était l’abbé.

– Moi, de beaucoup, fit-il à voix basse et avec un instinct de prudence un peu ridicule.

La course continua sur l’est, souple et forcenée. Dans peu de temps toute la masse des terres descendrait sur l’Allier d’un mouvement général immense, masqué par des déchirures et des caprices. Chaque motif avait pouvoir de discuter la loi de l’ensemble, de protester par des ressauts, des fantaisies gra-cieuses ou abruptes. La route enfilait des vallées subordonnées, aux remontées et contre-pentes inattendues. Les dykes phonoli-tiques dressaient leurs soudaines collines, des coulées de ba-saltes tertiaires dilapidés croulaient, et le soir très avancé tei-gnait leurs crêtes d’un vague rose de nuit.

De toute la magnificence occidentale longtemps devinée derrière leurs épaules, les voyageurs ne recevaient que ces ter-minaisons roses, survivances disparaissantes de cette immense conque orange et feu dont ils avaient fui le centre à travers tant de pays. Augustin se rappelait des velléités de se retourner, douces et vaines, arrêtées par ce sentiment d’à quoi bon qui cor-rompait tout.

Ils roulèrent encore quelque temps avant de prendre laté-ralement un chemin vicinal, fine route brune où pour la pre-mière fois s’allumèrent les phares. On stoppa sur un chemin creusé d’ornières sèches.

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Julot sauta, tint la portière. Bourret, plus lourd, fit rebon-dir la longue voiture, allégée de lui.

– Vègne, Dzulot.

Docile à l’ordre, Julot s’enfonça derrière son maître dans le chemin terreux.

– Où vont-ils ? fit Augustin.

– Toujours dans des domaines, pour le bétail à vendre. Il a pris Julot. Ça durera longtemps.

L’abbé s’écarquillait les yeux pour regarder dans l’intérieur des terres.

– Ça m’est égal, dit Augustin. Mon train est à dix heures trois quarts. Autant attendre sur ce bout de colline.

L’abbé déjà frappait du pied le sol pour se réchauffer. Au-gustin le vit traverser une haie de sorbiers, grimper sur un pré d’assez forte pente. Il se leva, enjamba la caisse marquée « fra-gile » et le rejoignit. La première route, celle qu’ils venaient de quitter, se devinait vaguement dans la distance, très au-delà du chemin vicinal. Sa ligne, gris cendre, descendait vers des masses boisées, traversant la transparence teintée de la nuit. Elle rede-venait le motif central de ces froids et hauts espaces subitement échappés au rôle accessoire de décor où les rejetait la course en voiture, rendus à l’existence en soi, à leur puissante solitude, à leur immensité.

– Votre frère paraît très occupé ?

– Il court les pays. C’est son métier.

Une lueur délicate, d’un pâle jaune cuivre, qui n’existait pas, il y avait un quart d’heure, suintait de la nuit. Elle étendait sur la route des ombres exsangues et inconsistantes mais qui épaissiraient. C’était la première lumière de la lune. Tranchée du côté rond par un coup de ciseau parfaitement circulaire, lé-

– 656 – gèrement baveuse sur l’autre, encore toute proche de la pleine lune, de minute en minute plus lumineuse, elle montait.

Augustin ne se sentit pas la force de supporter une conver-sation sur la vente des vaches. Violemment rejeté, une fois de plus, aux souvenirs de la veille, il sentait pleinement, comme jamais depuis des heures, la fraîche et affreuse proximité des moments gâchés, massacrés par le goût de mort. Il s’irrita de cet aspect fantomatique et désespéré que prenait autour de lui toute chose, cet éperon de prairie couleur de cendre, cette déso-lation farouche, cette petite brise de cimetière. Il restait vivant ; son bonheur vaincrait cette horreur, un jour ou l’autre. Puis ce partage d’avec les siens, cette impression de refuge dans les hauteurs, lui fut intolérable. Mais un déchirant désir grandis-sait, absorbait ces secousses et ces troubles, devenait unique : parler à Anne, lui dire les choses qu’il avait trouvées pour elle hier, pendant la nuit, se faire consoler par elle et lui baiser les deux mains. La voir, grand Dieu ! la voir ! sentir enfin abreuvée, la longue, la dévorante soif de la voir !

L’abbé le rejoignit sans rien remarquer de sa figure crispée.

– Les marchands de vaches gagnent ce qu’ils veulent. Deux mille huit cents, trois mille, c’était le prix des bêtes ce matin. Il revendra trois mille trois, quatre ou cinq, à la Villette ou à Vaise. Le transfert ne mange pas cinq cents francs par bête ; ni les frais de commissionnaires, ni l’octroi, ni les droits de marché. À deux ou trois cents bêtes par semaine, comptez.

Un foulard noir d’étoffe mince liait son grand chapeau. Ses deux poings enfoncés dans les longues poches ecclésiastiques, tendaient la douillette sur ses reins. Il gonflait le dos sous le vent du soir. Il continua tout seul, nullement gêné par l’absence de réponse.

– Il a pris, en secondes noces, la petite-fille du père Tho-massin. Il continue les affaires depuis que le vieux est mort. À

 

– 657 – l’heure qu’il est, c’est le plus gros marchand de bestiaux de la montagne et des Planèzes, où il y en a de gros.

Augustin revit Bourret, tel qu’il s’était montré ce matin à la gare. Il revit un autre homme beaucoup plus ancien, qui main-tenant était mort. Des mots de l’abbé, inaperçus d’abord dans la pleine horreur de son chagrin, captés tout de même, revinrent, montrèrent leur couleur paysanne : « Le transport ne mange pas », « il a pris la petite-fille », « à l’heure qu’il est ».

Il calculait, calcul mécanique et facile, dont les articles automatiquement rapprochés cheminaient tout seuls à travers sa souffrance. Sur les bases indiquées par l’abbé, le chiffre d’affaires devait atteindre trente à quarante millions.

Il comprenait l’énigme de cette voiture de haut goût, sous son chargement paysan, la marque à la mode et le bric-à-brac de métairie, les pains, les remèdes à bêtes, les caisses d’où sor-tait la paille, tout ce qu’on emportait vers les domaines, autre-fois, aux vrais temps rustiques, dans les tape-culs et les carrioles à veaux.

Ce site de paix nocturne et de fourmillements stellaires, ces bruissements continus et lointains, les forts et faibles dus au vent, toutes ces choses abritaient les hommes les plus contem-porains et les plus âpres, en train de commercer, de disputer, de s’enrichir. On se les fût si bien figurées uniquement peuplées d’inquiétudes métaphysiques, de considérations sur les fins dernières et les destinées. Elles bouillonnaient au contraire de toutes les activités de ce monde. Il y existait deux registres, comme aux tympans des porches. Augustin ne le savait-il pas ? N’avait-il pas eu déjà ce spectacle ? Pourquoi en gardait-il ce même émerveillement ?

Redescendu sur la route, l’abbé allait et venait comme sous un préau de séminaire, son masque d’Ibère dur et noir gravé comme une eau-forte par la lune. Il mordait dans un morceau

 

– 658 – de pain et de porc salé, à coups de dents enveloppants qui em-portaient chaque fois un vaste morceau de la surface du pain.

Il entama en mots obscurs, non parce que voilés mais parce que touffus et coléreux, une hargneuse histoire de succession, entre son frère et lui, qui durait depuis la mort du cousin Jules. Il y était question d’un partage d’ascendant véritablement inique, masqué par un imbroglio de ventes fictives, de soultes factices, d’un amoncellement de couvertures cachant des opéra-tions réelles, impénétrables à toute expertise.

– Mais je vous ennuie avec tout cela ?

Puis, oublieux de l’excuse, il recommençait immédiate-ment :

– N’est-ce pas, moi je suis le curé. Je n’ai besoin de rien, pas vrai ? De quoi est-ce que j’ai l’air ? pleurer après de l’argent ?

Augustin regardait avec plus de curiosité que de compas-sion cette ombre noire sur ce bout de route. Entre les jours an-ciens où il galopait, petit garçon sauvage, sur les prairies des domaines, et le moment présent où, dans l’odeur des vaches et des foires, sur une route du Haut-Cantal, il débondait inopiné-ment, les trente ans de séminaire semblaient postiches. Les traits essentiels de la race s’étaient-ils jamais effacés ? Ne se li-saient-ils pas dans cette vie de prêtre, pour qui savait lever les couvercles et regarder dessous ?

Mais c’était plus complexe encore : Augustin flaira brus-quement cette odeur de mystère qu’exhale l’âme humaine pour les olfactions bien faites.

– Laissons, faisait l’abbé.

Et baissant la voix, entraînant Augustin plus loin de la voi-ture, trouvant le moyen d’être plus secret et de multiplier

 

– 659 – jusqu’en ces solitudes, les précautions autour de ses confi-dences :

– Je me prépare, dit-il, à quitter l’Église.

Augustin s’arrêta net, le regarda dans le blanc de lune, stu-péfait, moins de l’aveu que de ce qu’il eût été entraîné à le dire.

– Je vous demande bien entendu le secret à l’égard de tout le monde. Un secret total. Absolu. Pour personne au monde vous ne savez rien.

Il lui étreignait l’avant-bras, et lui soufflait dans la figure une haleine de jambon.

– Ma thèse de doctorat est finie. Elle coupera naturelle-ment tous les ponts. Il faut que je trouve une carrière universi-taire tout de suite, dès ma thèse. J’ai besoin qu’on m’aide. Il fal-lait bien que je vous en parle tôt ou tard. Autant maintenant.

– Comprenez, reprit-il avec une violence sourde, entre le départ de l’Église et l’entrée dans une carrière régulière, il y a un temps neutre, une période de déclassement, qui déshonore un homme. J’ai vu des prêtres ne s’en pas relever. J’ai des raisons pour n’en pas vouloir. Je suis peut-être « brûlé », soupçonné, peu m’importe ! Aucun soupçon ne compte quand on n’est sûr de rien.

Il se tut sur ces mots obscurs.

Un espace intérieur aussi noir et profond que l’autre s’étendit devant Augustin.

Ils allèrent, muets tous les deux, s’asseoir en face des bois devinés, sur une levée de terre qui séparait la route des prairies descendantes. L’abbé se mit à enfoncer le bout de son parapluie dans la terre molle du fossé et à l’en extraire. Il faisait assez de lune pour qu’on vît les petits trous noirs.

 

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Augustin ne savait trop comment débrouiller un nombre de questions considérables. Négation totale ? demi-foi ? raisons théoriques ? historiques ? ni l’une ni l’autre, peut-être ? alors, les mœurs ?… et les dates de tout cela ? celles des premiers doutes, et des autres ?…

Que c’était étrange ! retrouver ici sur l’accotement d’un chemin de nuit, dans l’une des tortures de sa vie, le souvenir d’une ancienne et différente torture, en embuscade auprès d’un certain kilomètre d’une route inconnue ! Qu’il était étrange de se trouver là, près de cet homme et de réentendre, dites par un autre, toutes ces choses de son passé !

– Vous n’avez pas froid, monsieur Méridier ?

– Froid ? Non. Je pense à ce que vous me dites. Je compare à d’autres évolutions, à d’autres crises de demi-foi.

Il s’aperçut cependant qu’il venait d’avoir une respiration un peu frissonnante, avec deux ou trois coups de sa toux fié-vreuse, et de trembler des épaules.

– La demi-foi, disait l’abbé, ça se trouve plutôt chez les laïques, mais c’est fort rare chez le prêtre. Là, c’est tout ou rien, n’est-ce pas ? La demi-foi, pouh ! On a des hésitations, puis faut bien que ça finisse…

– Est-ce que vous dites encore votre messe, monsieur l’abbé ? demanda Augustin. Frappé par l’ironie de l’appellation, il fut trop tard pour la retenir.

– … Faut bien que ça finisse, reprit l’abbé sans répondre. Je ne dis pas que ça ne traîne pas quelque temps avant de finir.

Ils retombèrent dans leur silence.

À ce moment, une voix de garçonnet, juste et rude, se fit entendre à droite de la route du côté de maisons probables, der-rière cette haie de sorbiers et de noisetiers qui ménageait un autre inconnu dans l’inconnu de la nuit. Elle atteignit des notes

– 661 – très hautes, y tremblota, redescendit à mi-côte, trembla de nou-veau et regagnant l’horizontale y prit une sérénité instable et provisoire, faisant penser aux migrations des montagnards, aux nostalgies des autres pays, aux désirs de l’ailleurs, à toutes les insatisfactions de l’espace.

– C’est un « vedelier » qui a dû descendre de quelque mon-tagne d’estives. La maison est toute proche.

– Les « demi-foi », dit Augustin, quelques-uns s’y bercent, d’autres s’y ensanglantent. D’autres attendent tout simplement la fin du phénomène. Mais chaque cas est passionnant.

– Passionnant ? fit l’abbé d’un air à la fois bourru et dédai-gneux. La curiosité est au contraire bien épuisée sur ces cas. Loisy est parti au bon moment. Ça n’intéresse plus personne. Le seul point qui compte est de savoir ce que devient celui qui s’en va.

Il refit les petits trous dans la terre du fossé avec le bout de son parapluie pendant quelques minutes. Puis, sans transition d’aucune sorte, ni rien pour les annoncer, il dévida des souve-nirs en regardant les petits trous.

– Quand ça commence-t-il ? Est-ce qu’on sait jamais ? Qui s’en souvient ?… J’ai un cas présent à ma pensée :

Il s’agit d’un de mes amis, plus jeune que moi de trois ou quatre ans. Il est à la Trappe maintenant, et même je crois abbé de sa Trappe. C’est un sensible, un imaginatif, un idéaliste. Nous venions d’entendre aux Hautes Études une leçon sur les témoignages du séjour de Jean à Éphèse. C’est de ces détails qu’on se souvient, du pittoresque, des incidents, plus que des « demi-foi » proprement dites. La sienne est d’ailleurs remontée assez vite de sa fraction à l’entier. Quant à retrouver l’histoire de ce qui a jalonné ces variations numériques… Et cependant si !

On découvre des repères. Je me souviens qu’au sortir de cette conférence, il devait pleuvoir ou bruiner. Je m’en souviens

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à cause de cette tristesse de ce quartier, qu’il me faisait remar-quer, parce que moi, je ne suis pas très sensible à ces choses. Pour moi, la pluie, c’est la pluie, et l’absence de Foi, c’est l’absence de Foi.

Lui était d’une tristesse terrible, qui déteignait naturelle-ment sur le spectacle de ces rues. Nous allions entre l’Odéon, le Luxembourg, et cette percée nouvelle qu’on a faite depuis vers le boulevard Saint-Michel. « Quel paysage de fatigue intellec-tuelle et nerveuse, d’immoralité sexuelle acceptée (l’abbé fit vol-tiger sa main en l’air), de scepticisme général ! Quel décor pour une crise ! »… Voilà ce qu’il me disait. Évidemment, nous pas-sions entre des hôtels borgnes, des rez-de-chaussée de pseudo-blanchisseuses, et la pluie tombait.

Oui, j’ai un peu senti là le trou noir, je pourrais dire, laissé par la fuite de tout, devant lequel tremblait mon ami. Je l’ai sen-ti grâce à lui. Bien sûr, j’ai eu d’autres moments, puisque vous voulez savoir, mais je me rappelle surtout celui-là.

Ce fut ainsi, sur le chemin amorcé par l’histoire d’un autre, qu’il s’en fut vers sa propre histoire.

– Je me souviens même de quoi nous parlions, et je vous dirai pourquoi. Nous parlions des versets au chapitre I de Luc, sur la naissance virginale, interpolés en faveur d’une notion messianique postérieure à la notion de Matthieu, qui est celle d’une élection née du baptême, repoussée également par Jean au profit de la thèse de l’incarnation du Logos, par Paul au pro-fit de la manifestation par la Résurrection. Je pensais aux re-censions de Schmiedel des manuscrits de Luc.

Je vous dirai qu’il n’y a pas de prêtres, ni peut-être de fi-dèles (j’entends ceux qui pensent) qui n’aient connu ce que le catéchisme appelle les tentations contre la Foi. Vous savez le conseil qu’on ne manque pas de donner : « Chasser ces pensées, prier Marie Immaculée, protester au fond de son cœur de son attachement à la Foi de la Sainte Église, etc. » Le Manuel à

– 663 – l’usage des clercs des grands Séminaires, au chapitre des Études ecclésiastiques, y consacre un nombre de pages qui augmente à chaque édition. Ces conseils ne fonctionnent, – ce n’est pas à vous que je l’apprendrai, – qu’au début des recherches d’exégèse ; puis ils périment, dès que vos études ont passé l’étape « tentation », pour entrer dans la catégorie du travail scientifique pur et simple.

– Il serait peut-être prudent de se lever, fit Augustin.

L’abbé qui regardait dans le vague, sa grande bouche ou-verte, se tourna brusquement du côté où se trouvait la voiture.

– Simplement parce qu’il fait froid, expliqua Augustin, et qu’il vaudrait mieux marcher un peu.

Les deux mains au fond de ses poches de douillette, les bras tendus dans toute leur longueur, geste habituel à tous les prêtres, l’abbé commença de marcher avec les épaules.

– Nous étions, je me souviens dans cette partie du Luxem-bourg où se trouve ce groupe en bronze ; vous savez : un homme avec des ailes transporte dans ses bras une grosse femme avec une palme, et la présente à un buste. Cela m’avait toujours paru assez sottement conventionnel. Ce fut ce mot : conventionnel, qui me frappa. Il passa d’un sujet à l’autre, étant bon pour les deux. Conventionnels, les points de vue orthodoxes de nos ma-nuels de séminaires, conventionnel l’avis de prier Marie Imma-culée et Saint Joseph. Quelle Marie ? d’avant ou d’après l’interpolation au premier chapitre de Luc ? Quel Joseph ? Celui de Luc, qui revient à Nazareth planter ses choux ? ou celui de Matthieu qui pousse sa pointe en Égypte ? Tout cela était con-ventionnel…

Augustin fit entendre ce léger hum ! nasal qui ressemble à un petit rire triste. C’était précisément l’un des points qui lui avaient jadis paru cruciaux. Il l’avait repris comme typique dans la longue et stricte discussion de son article de Lausanne et

– 664 – d’Harvard, qu’il appelait « Paralogismes de la Critique Bi-blique » concluant que son historicité positive n’était ni consta-table par les croyants, ni contestable contre eux.

– Oui, enfin ! fit-il, en une exclamation obscure et excédée.

– Ah ! mais je ne veux pas dire, coupa l’abbé qui se méprit, que je n’avais rien vu de cela auparavant. Non. Ce qui fut vrai-ment nouveau pour moi à cette heure-là, c’est l’état de séche-resse froide où je sentis que toutes ces choses me laisseraient désormais.

Je pensais à tout cela sans rien dire, ne sachant pas exac-tement où en était mon confrère, ou plutôt sachant bien qu’il combattait encore avec lui-même, dans cette lutte où les plus sentimentaux d’entre nous s’ensanglantent, comme vous le di-siez tout à l’heure. Nous débouchions en face d’une petite rue d’où l’on voyait Saint-Sulpice, ou plus précisément la muraille latérale de l’église. J’entendis mon confrère dire à voix haute : « Magnificat anima mea Dominum ». Il en était resté à notre conversation sur le texte de Luc, bien que nous eussions cessé d’en parler depuis dix minutes.

Puis il se mit à commenter le Cantique marial d’une ma-nière désespérée qui me toucha : « Alors, ton âme ne magnifiera plus, le Seigneur, ô Vierge sainte et douce »… Je me rappelle que je répondis : « Ni ton esprit n’exultera plus en Dieu ton Sauveur. » Une minute après, il reprenait : « Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes… oui, toutes les généra-tions, ô Vierge, jusqu’à la nôtre qui l’aura dit la dernière, et maintenant voici que c’est fini ! »…

J’entendis une sorte de respiration bruyante et saccadée. Je me retournai pour le regarder. Il pleurait en pleine rue, bruta-lement. Il est vrai que ce sont des rues très désertes, qu’il n’y avait personne, et qu’il ne risquait rien.

C’est une tristesse dont je me suis toujours souvenu.

– 665 –

Il devait rester huit ou dix jours encore avec nous avant d’entrer à la Trappe. Et, entre parenthèses : ah ! qu’il prêchait bien !

L’abbé donna un coup de son gros soulier à un caillou rond égaré sur la route, comme il devait faire autrefois aux balles de caoutchouc sur les cours de récréation.

– Ce soir-là, continua-t-il, oui, c’est bien ce soir-là, on nous lisait à dîner le premier volume des Persécutions de Paul Allard et les textes qui établissent, selon lui, le séjour de Pierre à Rome. Nous étions dans ce réfectoire carrelé, aux vastes voûtes de couleur ocre plein d’odeurs de cuisine, ennobli des portraits en pied de quatre supérieurs. Je me revois clairement dans ce réfectoire, grâce à un petit fait, tout simple, auquel je n’avais jamais auparavant porté attention. J’étais le dernier de la table. J’avais un voisin à droite, aucun à gauche. Je me sentais à moi-tié libre, à moitié engagé. Engagé dans cette vie collective où l’on nous lisait Paul Allard. Libre aussi d’y mener ma propre vie intérieure et de n’y admettre personne. Il me parut que c’était la seule chose à faire pour le moment, jusqu’à ce que j’aie pu voir et décider.

– Au fond, dit Augustin avec douceur, vous avez senti ce soir-là moins la fuite de vos convictions (qui était sans doute bien antérieure) que la nécessité de la matérialiser dans un changement de vie.

– Si vous voulez, accorda l’abbé d’un ton indifférent, dont Augustin comprit ensuite la raison : en fait l’abbé n’avait rien changé dans l’extérieur de sa vie.

Nous eûmes ce soir-là après dîner (je ne puis dire à quelle occasion), un salut assez lugubre pour moi dans une chapelle en fer à cheval, intime, austère, elle aussi voûtée de jaune. Ma place n’était pas face à l’autel, mais à la grande allée qui y mène ; il me fallait faire quart-de-tour pour voir l’autel. À genoux, la tête dans mes mains, je ne regardais donc pas le tabernacle ; je me

– 666 – regardais, si je puis dire, moi tout seul, j’étais face à face avec ma solitude. Je ne suis pas très musicien. Les phrases mélo-diques du salut m’avaient paru jusqu’alors admirables, mais c’était par tradition et docilité. Je me souviens que M. Vincent d’Indy nous avait fait une conférence sur elles (Je m’en souviens d’autant mieux que j’ai l’habitude de prendre des notes à ces conférences-là). Il les trouvait lentes, tendres, veloutées, ration-nelles et extatiques, pleines d’une sorte de tristesse heureuse et d’un lyrisme dominé. Ça fait beaucoup de choses, et enfin « ve-louté », et la « tristesse heureuse », je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Mais enfin, soit ! Or, les mots m’apparurent au con-traire et tout d’un coup, entièrement inertes, d’une mortelle sé-cheresse abstraite. Je les mettais à mesure en français pour mieux voir leur platitude scolastique cachée sous du mauvais la-tin. « Que l’antique document cède la place au nouveau rite… ; comme il procède de l’un et de l’autre, que la louange entre eux soit égale. » Comment avais-je pu m’émouvoir de ce latin-là ?

Je ne me rappelais pas m’être jamais senti aussi sec, aussi froidement sec et hostile, quoique tout prêtre connaisse ses moments de sécheresse, bien entendu, comme contre-partie de ses exaltations. Je n’ai pas besoin de vous dire que rien de cela ne se voyait et que j’étais juste un numéro parmi les autres dans cette suite de dos courbés et de surplis blancs. Je me disais sur-tout qu’il serait prudent de prendre le temps de me retourner et de ne pas perdre ma vie une seconde fois.

Je ne sais pas comment je me suis revu au grand séminaire de Saint-Flour. Évidemment c’était une réaction, une remontée vers des formes de piété naïve, où la Foi était un sixième sens comme on dit. (Je ne me souviens plus où j’ai vu ces mots.) Mais pourquoi cette réaction me ramena-t-elle au souvenir de Saint-Flour ? J’aurais pu trouver tout autant, en mes retraites d’Issy et mes premiers séjours aux Carmes, dans les petites cha-pelles perdues aux labyrinthes des corridors. Je suis allé choisir Saint-Flour. Je m’en rappelai les formules pour l’examen de conscience en latin : « Peccavi contra fidem, si irreverenter, vel

– 667 – nimis curiose, in mysteria fidei inquisivi. » Ce sont les formules par lesquelles l’Église se défend à Saint-Flour. Je ne me figurais même pas la vraisemblance de ce péché. J’ai lu de belles pages de vous, dans la Revue des Deux Mondes, sur la piété intellec-tuelle du XVIIe siècle. « Tout était clair dans ces grands édifices froids du dogme, églises immenses et sans vitraux, ouvertes sur des campagnes géométriques. » C’était bien ainsi dans ma pen-sée. Cette formule m’en semblait le portrait.

– Je me rappelle, fit Augustin.

En réalité, l’abbé se trompait. Il ne pouvait savoir. Ces pages extraites pour la Revue des Deux Mondes, par la piété fi-liale d’Augustin provenaient de la thèse de son père, la pauvre thèse qui n’avait jamais vu le jour.

L’abbé lui présentait, ainsi altérés, ses propres angoisses à lui, Augustin, et ses souvenirs de famille, expropriation bizarre de choses qu’il avait cependant toutes raisons de croire siennes, strictement, exclusivement siennes. Déformée, changée de timbre, transposée en un ton de sécheresse coléreuse, inéclairée surtout, coupée de tout commencement et de toute racine, Au-gustin entendait une nouvelle rédaction de sa fameuse nuit !

– Pureté du dogme et de la vie allaient ensemble, conti-nuait l’abbé. Je n’ai eu aucun mal à me défendre contre les ten-tations charnelles, non aucun. Et puis quoi ? les trois quarts de ces troubles proviennent de ce qu’on met là de la poésie, du ve-louté, comme dit M. Vincent d’Indy. Mais les petits paysans ont vu vêler les vaches, n’est-ce pas ? et ils ont aidé. La question des mœurs se pose en général à des convictions déracinées ou ébranlées. Il est rare qu’on commence par elle.

Les tentations de l’esprit étaient juste la même chose, juste aussi aisées à combattre. Pureté, pauvreté, incuriosité, s’appliquent indifféremment à la vie intellectuelle et à la vie mo-rale au Séminaire de Saint-Flour et à ceux qui lui ressemblent. Mais peut-être que je vous ennuie…

– 668 –

Ils allaient et venaient, en effet, d’une manière assez morne sur la route.

– Que voulez-vous ? Le domaine est en pleine terre à un quart d’heure du chemin, au moins autant que je puisse voir. Ça fait une demi-heure en comptant le retour. Une autre demi-heure de marchandages… Nous avons le temps de parler.

Augustin l’assura qu’il l’intéressait plus profondément en-core qu’il ne pensait.

– Je ne sais pas non plus pourquoi l’on fixa ce soir-là le texte de la méditation pour le lendemain. Ce n’est ni la coutume ni le lieu. Peu importe, n’est-ce pas ?… Il suffit de savoir que ce soir-là ce fut le cas. On lit le sommaire dans les « Méditations » d’Hamon. Quelques professeurs l’utilisent aussi. Je me souviens de ce texte. C’était : Perdam sapientiam sapientium ; et pru-dentiam prudentium reprobabo de la première aux Corin-thiens.

Je fus naturellement frappé, sur le moment, de la coïnci-dence avec mes propres pensées. J’éprouvai presque un retour de ces anéantissements, de ces silences intérieurs que nous res-sentons devant ce qu’une longue habitude de sensibilité nous fait considérer comme des manifestations directes de la protec-tion de Dieu.

Ce n’est que plus tard, dans la nuit qui suivit, que je me remémorai combien ces textes-là sont fréquents, que je n’avais que l’embarras du choix entre ces maximes agnostiques, que ç’aurait pu être aussi bien le Sinite illos, cæci sunt et duces cæ-corum du XVe chapitre de Saint-Matthieu ou le Quicumque non acceperit regnum Dei sicut puer de Luc ou l’Ego sum veritas, ou n’importe quel autre de ceux de Jean, et qu’il y avait bien trois chances sur cinq que je tombe sur l’un d’eux. J’exagère ; mais il y en avait beaucoup.

 

– 669 –

– Ce grand nombre faisait disparaître l’effet de surprise, mais il augmentait peut-être l’importance de la leçon, dit Au-gustin en regardant à ses pieds.

– Tiens ! j’aurais dû y penser en effet, dit l’abbé avec un pe-tit rire. Mais depuis longtemps déjà je connaissais l’agacement de trouver des maximes morales au lieu de renseignements his-toriques.

Enfin ! J’anticipe ici de quelques heures, car ce n’est que dans ma chambre que je pouvais m’apercevoir de tout cela.

L’oraison mentale de Saint-Sulpice, vous savez qu’elle comporte ce que la rédaction traditionnelle qui remonte à M. Olier appelle la préparation la moins éloignée, et qu’il dis-tingue à la fois de la plus éloignée et de la prochaine. Vous savez aussi qu’elle consiste à penser dès le soir au sujet donné, à y re-penser le matin en s’habillant et à se tenir en un grand silence et recueillement, depuis la prière du soir jusqu’à l’oraison.

Naturellement les nécessités intellectuelles du professorat m’avaient fait départir de ces règles et de bien d’autres, dès avant mes études bibliques. D’ailleurs on n’y est pas obligé sous peine de péché. Aussi, sans plus songer à la méditation, cher-chai-je, en entrant, mes notes pour un article que j’étais en train de faire sur les textes concernant le séjour de Jean à Éphèse. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il devenait, depuis quelque temps déjà, difficile pour moi d’écrire sur l’Ancien ou le Nou-veau Testament. Mon enseignement se bornait d’ailleurs à des conférences de grammaire hébraïque et j’évitais à peu près toutes les questions où j’aurais risqué d’être très mal à l’aise. Enfin ce n’est pas le point.

Je me rappelle que je me préparai le bol de lait condensé que je prends le soir avec un peu de cacao. Ma chambre était maintenue tiède par le feu que je laisse brûler à combustion douce, jusque vers une heure du matin. Je me rappelle tout cela parce que je fus saisi par cette impression de bonheur austère et

– 670 – douillet à la fois, que vous avez eu l’air de me reprocher lors de votre visite.

– Je ne vous ai certainement pas trouvé malheureux, ac-corda Augustin, avec un sourire que la nuit laissa invisible.

– Tout d’un coup, je repensai à la première aux Corin-thiens. Je me dis que « la sagesse des sages » est la même en histoire, que l’historien soit assis sur un escabeau de religieuse Clarisse ou dans le fauteuil d’un club anglais, où d’ailleurs je n’ai jamais été. Par conséquent mon confort ou mon inconfort ne faisaient rien à l’affaire. Je n’étudiais pas les questions histo-riques avec mes mortifications ni avec mes jeûnes, ni avec mes prières, ni avec mon action de grâces d’après ma messe, mais avec les règles de la méthode historique comme j’aurais étudié le Code des Wisigoths ou la Constitution d’Athènes. Peut-on mettre en jeu une autre science que celle des savants ? une autre prudence que celle des prudents ? Pouvais-je me dire : « Si j’étais laïque, si j’étais Harnack ou Havet, ou qui vous voudrez, telles indications comporteraient telle conclusion. Elles en ont une autre parce que je porte un vêtement noir et long avec beaucoup de petits boutons ? »

Augustin se répétait que c’était étrange : les mêmes idées, presque les mêmes mots qu’il avait lui-même tant de fois mâ-chés jadis, ce même appel – clause de style – aux maximes de méthodologie très générales conçues comme régissant sans be-soin de retouches particulières, ni d’ajustement aux problèmes spéciaux, tous les cas historiques indistinctement, alors qu’en réalité, tout en restant, au tréfonds, identiques, elles se remodè-lent à chaque application. Oui, tout y était, sauf, bien entendu, l’argument de la soutane aux petits boutons.

– Je me rappelle, continuait l’abbé, m’être mis à la fenêtre, l’avoir ouverte, m’être appuyé au barreau de bois recouvert de zinc. Une de vos phrases aurait pu me revenir à la pensée : « Dieu a choisi de passer par nos intelligences. » Je me suis mis à marcher de long en large dans ma chambre. Je disais : « Et

– 671 – voilà ! Eh bien, oui, voilà » ! Mais je ne pouvais rien trouver d’autre. « Tout est noir devant moi, pensais-je ; tout est noir derrière moi. Et moi au milieu, déraciné de tout mon passé, en-tamant un avenir inconnu. Eh bien ! voilà ! Il y a longtemps que ça couvait. La coquille a cassé, à la fin. Et puis voilà ! »

J’ai dû rester quelque temps à marcher, sans émotion quel-conque, disant comme un imbécile : « Et voilà ! Et puis voilà ! » Après un certain temps de marche, je fus étonné par le bruit de mes souliers que je n’avais pas quittés. Je m’imaginais, réveil-lant mon voisin de dessous, mon voisin d’à côté, stupéfiant le séminaire. Je sentis une extrême confusion, ce qui, après les heures que je venais de passer, me fit rire. Je mis mes pan-toufles et continuai ma promenade solitaire avec des coups étouffés sur le plancher.

Ils en entendront bien d’autres, me dis-je.

J’avais pensé autrefois, dans des ennuis identiques : « Ça se tassera. » Mais alors, j’eus une double idée, là, en me prome-nant sur mes pantoufles. D’abord qu’il était impossible que « ça » continue de se tasser toujours. Il y avait une limite où ça deviendrait incompressible et ce serait la presse qui casserait. Puis, qu’il était inutile de prendre la chose au tragique et qu’il fallait se donner le temps d’aviser. Au sérieux, oui. Non au tra-gique. À quoi bon, n’est-ce pas ?

– Évidemment, dit Augustin, d’une manière vague, pensant que cette fois, la « nuit » de l’abbé différait de sa propre « nuit ». C’était à quelle date toute cette… il fut sur le point de dire « toute cette histoire », mais préféra la forme plus correcte : « toute cette discussion avec vous-même » ? Après la première visite que je vous ai faite ?

L’abbé eut un « oui » cotonneux tout de suite tempéré de rajustements. « Peut-être, fit-il, je mêle un peu les époques. »

 

– 672 –

Depuis quelque temps il semblait à Augustin qu’il ne sui-vait plus ses confidences dans la même ligne que lui et les pas dans ses pas, mais sur une sorte de trajectoire parallèle et con-trôlante. Il recoupait ce récit avec ses propres souvenirs : Ma-thurin Loubidoux, Toussaint (ou peut-être Patrice ?) Leneveux, pseudonymes campagnards cités par l’abbé à leur première en-trevue, d’un tel ton de complaisance qu’il soupçonnait pour la première fois l’identité des deux personnages et de l’abbé Bour-ret lui-même. S’il en était ainsi, la crise semblait bien plus com-plexe, et plus ancienne qu’il ne la décrivait.

– Naturellement, fit-il, tâtant le terrain, cette crise de doute définitive, a dû être précédée de quelques autres.

– Certes, dit l’abbé, toute entreprise d’études bibliques est une crise depuis son début, et peut-être ma mémoire confond-elle les détails. Ce qui est sûr c’est que je me sentais à ce mo-ment si peu prêt à quitter officiellement l’Église que je dus me donner à moi-même comme le spectacle de la décision suprême. Je ne pouvais la prendre qu’à condition de me familiariser au préalable avec elle. – « Voyons, me disais-je, j’ai défroqué. Je suis libre. Je suis parti d’ici. Que faire ? » – Aller chez moi quelque temps, dans le Cantal, me passa par la tête. Mais j’en sentis sur-le-champ la totale impossibilité. Tous les liens se ten-dirent, qui me ficelaient à cette soutane. Mon père, mon frère, mécréants réels, étaient catholiques traditionnels. Je n’aurais pas un sou d’eux. Mon retour gênait leur règlement d’affaires et la disposition des biens. Tout le côté mystique de la famille, toutes les femmes, auraient fait bloc avec eux. Ma mère aurait cru voir le diable. Pire : ce diable était son enfant. Un de mes confrères, que je connais bien, a voulu sauter le pas. Deux mois après, il entrait dans un couvent faire pénitence : sa vieille mère était en train de mourir du coup moral qu’elle avait reçu. Elle mourut malgré la pénitence. Je n’ai pas besoin de dire que cette mort y mit fin.

 

– 673 –

Et puis qui sait ? Est-on jamais sûr de ne jamais se repen-tir ? Tenez ! Je connais un prêtre sorti de l’Église, excommunié, marié, avec enfants, non baptisés naturellement, qui se cache d’eux pour aller à la messe tous les dimanches et beaucoup d’autres jours que le Bon Dieu fait !

– Est-ce qu’il y a longtemps que vous avez perdu votre mère, monsieur Bourret ?

– La première année de la guerre. Et quant à rester à Paris, y suivre le destin classique des anciens prêtres ? entrer dans l’Université ? Je n’avais pas de titres, aucun. Même pas une mo-deste licence. J’ai dû m’en occuper depuis.

J’avais l’air très résolu, n’est-ce pas ? Et quand je vous ra-conte tout cela, ce sont les parties dures qui restent, comme le squelette dans les cadavres. Toutes les choses molles s’effacent. Eh bien ! cependant, il y en avait.

Quand je décidai de me coucher et que je regardai mon ré-veil, il pouvait être dans les trois heures du matin. Je le montai pour cinq heures et demie, qui est l’heure de mon lever habituel. Autant dormir deux heures et demie que pas du tout. J’étais dans mon alcôve, très sombre, où se trouve aussi ma toilette. Aussi y avais-je une lampe. J’eus faim. Mon premier mouve-ment, instantané, fut de repousser cette envie de manger, comme une chose aussi impossible que de me jeter par la fe-nêtre. La pratique quotidienne, pendant trente ans, du jeûne eucharistique, nous est seconde nature. Je réfléchis que mon jeûne n’avait pas grand sens, désormais. Je me coupai un mor-ceau de chocolat. Je dus le cracher, de la bouche dans ma cu-vette. Je me retrouvai tout bête devant ce morceau de chocolat craché.

La fête de ce jour était Saint-Jean de la Croix, commun d’un confesseur non pontife. Je ne sais comment cela se fit. J’eus des réflexions, des rêveries, exactement comme j’aurais pu les avoir à mon Séminaire de Saint-Flour, dans la simplicité de

– 674 – mon incompétence, avec trois ou quatre confrères qui me res-semblaient. C’étaient des âmes douces, humbles, pures, exclusi-vement occupées d’amour de Dieu. De belles âmes mystiques.

Comprenez. Si je n’ai pas connu le grand amour, la faim de Dieu, j’ai assez connu de prêtres, j’ai confessé assez de reli-gieuses qui l’avaient. Mon confrère le Trappiste était ainsi. Un autre aussi, parti aux Missions Étrangères. D’autres aussi entrés au ministère paroissial où ils s’usent vite. Ils ne sont d’ailleurs pas plus à l’abri des tentations que moi.

Assis sur mon lit, dans cette paresse d’avant dormir, gar-dant devant les yeux le désert de ma vie, je me mis à penser que moi aussi, s’il me fallait chercher des responsabilités, mon atti-tude morale avait été… euh !… sinon exaltée comme la leur, au moins saine. J’avais eu, moi aussi, mes ferveurs.

Je revoyais mon enfance, mes années de petit Séminaire, de grand Séminaire, rude vie dont je ne sentais même pas la ru-desse, du froid partout, dans nos dortoirs, sur nos mains, dans les traîneaux dont nous parcourions nos neiges, dans tous ces grands hivers qu’on ne connaît plus ; du froid même dans nos familles : jusqu’à ce que j’en vis d’autres, je les croyais toutes dures et austères comme la mienne. Mon Séminaire était encore ce qu’il y avait de plus chaud. Il me semblait distingué, affec-tueux, intellectuel. Historiquement, philosophiquement, mora-lement, il était ce qui se faisait de mieux, jusqu’à ce que j’aie vu autre chose, là aussi.

J’avais, dans ce séminaire, le sentiment d’une ascension sociale et morale à la fois, une promotion dans tous les ordres de Dieu…

Marchant à grandes enjambées dans la lumière de la lune, son squelette solide pointant sous la soutane, tout cet air de paysan robuste persistant sous sa culture et sa complexe vie, et son ombre, derrière lui, comme un diable noir, l’abbé gardait quelque chose de romantique et de sauvagement beau.

– 675 –

– Voyons ! qu’est-ce que Dieu pouvait loyalement attendre de moi, dans cette espèce de contrat passé avec lui, tout à la fin d’une adolescence et au début d’une jeunesse dont je vous montre les composantes ?

J’ai entendu prêcher une fois l’abbé d’une Trappe bava-roise. Il parlait français avec un fort accent allemand. Il disait : « Une dame s’attristait de sentir pour son petit chien plus d’amour que pour Dieu. Que voulez-vous ? Elle était dans son droit. On ne commande pas son cœur. Il suffisait qu’elle fût prête à faire pour Dieu des sacrifices qu’elle n’eût pas faits pour son petit chien. »

Ne les avais-je pas faits, ces sacrifices ? Une vie régulière, pleine de mon devoir professionnel, exacte, scrupuleuse, sans intérêt ni ambition… Était-ce ma faute si mon cœur se portait aussi peu vers Dieu que celui de la dame au petit chien ?

Et d’ailleurs, que j’en ai vus de prêtres, aimant Jésus de grand amour au début de leur vocation, ardents, pauvres, cou-rant les patronages et les retraites de monastères ; entraîneurs de « jjj… eunes », comme ils disent, ascètes, gais, jeûneurs, so-cialisants, sentant mauvais de la bouche, enthousiastes et un peu fous, que j’en ai connus, qui sont partis !…

Je me répétai cela, ni assis ni debout, indécidé dans mon alcôve, me supposant en faute ainsi qu’on suppose un problème résolu, et cherchant les conditions de la faute, comme j’aurais cherché celles de la solution.

Alors, tout d’un coup, je ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne sais pourquoi. Fatigue ? Pitié sur moi-même ? Je trouverais bien des raisons après coup, n’est-ce pas ? Je fus à genoux devant ce lit à édredon rouge. Parfaitement. Je sentis des émotions et des détresses qui me jetèrent à genoux. Remarquez qu’il y avait bien longtemps que je ne prenais même plus mon prie-Dieu pour lire mes prières et mes psaumes, car je continuais de les lire, évi-demment avec les transformations de sens nécessaires à me les

– 676 – rendre intelligibles. Et cependant, je me trouvai à genoux. Je criai : « Pitié ! pitié ! Faites luire la lumière ! » Je m’imaginai, avec la fraîcheur de mes premières années d’ordination, tenir le corps de Notre-Seigneur dans mes mains comme à la sainte Messe, dans cette proximité terrifiante, à laquelle des confrères m’ont dit ne s’être jamais habitués : « Si j’étais un saint, comme je vous regarderais, ô Jésus-Messie-Dieu ! » Naturellement je sentis présentes toutes les conclusions critiques sur Messie et sur Dieu, mais j’écrasais leur ténacité d’une ténacité plus grande : « Vous aussi vous me regarderiez comme vous avez re-gardé l’homme qui vous avait appelé Bon ». (Et ce texte en effet est un des plus beaux de saint Marc.) « Comme tous mes doutes, je ne sais comment, fuiraient devant vos certitudes ! »

Ce texte de Marc me parut chargé d’applications à mon cas, comme le Sapientia sapientium et comme les autres. C’est entre le Christ et moi que fut le dialogue de Marc : Tu connais les commandements ? – Je les ai pratiqués. – Vends tout ce que tu possèdes, puis viens et suis-moi. – Cela aussi Seigneur, je l’ai fait, ou presque. (Je pensais à ma médiocrité actuelle, ma mé-diocrité future, tous les sacrifices d’argent de l’avenir.) – Les sa-crifices d’argent ne sont pas les seuls. – Vendrai-je donc aussi mon intelligence ? Puis-je la donner aux pauvres ? Faut-il la je-ter aussi sur votre autel ?

Je ne sentais ni hostilité, ni attrait, rien qu’une docilité en-nuyée, un peu factice, une sorte d’impossibilité triste : « Vos textes ne comprennent pas tout, ô Maître. La vie est plus com-plexe que de votre temps. Vous n’êtes plus au point. »

Je pensais aussi au mot de l’Imitation : « Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez béni. Si vous voulez que je sois dans la lumière, soyez aussi béni. » Sans doute, mais il est aussi un texte sur l’« aveugle qui conduit l’aveugle ». Tous ces textes moraux, susciteurs d’émotions, sont comme elles, obs-curs, multiples, contradictoires ; aucun n’est lumière pour l’intelligence ! Allons donc ! Je le savais bien !

– 677 –

C’est à cela qu’aboutissait ce petit accès de sensibilité, à une pitié critique et railleuse qui dominait les textes moraux. J’aurais pu prévoir. C’était le même « moi » que je trouvais par-tout, parce que c’étaient les mêmes choses. Ma sensibilité ne changeait rien aux choses.

Allons ! allons ! allons ! allons ! fallait-il que je fasse appel à la vieille expérience de l’Église, que je devais pourtant con-naître ? à son intellectualisme solide ? à sa méfiance du senti-ment ? Je souris de moi-même et je me relevai.

Serait-ce la dernière crise ? Y en aurait-il d’autres ? Qui pouvait dire ? Me réveillerais-je en sursaut, rêvant de l’enfer comme tel autre que je connais ? Qui pouvait prévoir ? Une formation morale de prêtre est lente à disparaître. Loisy le sait bien. Renan a de ces phrases sur la longue odeur des cires qu’on vient d’éteindre, ou quelque chose comme ça.

Je ne sais si l’on est « sacerdos in aeternum », mais on l’est certainement pour longtemps.

– Monsieur Bourret, commençait Augustin, soucieux de voir clair dans cette longue histoire…

Mais l’abbé, tourné vers la voiture, cria :

– Je crois que quelque chose vient là-bas.

Des lanternes remuaient sur le petit chemin de ferme par lequel le marchand de bestiaux était parti. L’une, jaunâtre, se balançait près de terre, à côté d’une autre, plus haute, fixe, blanche, électrique.

– Il faut se dépêcher, dit l’abbé. S’il ne nous voyait pas, il partirait sans nous. Et il s’enfuit vers les lumières d’une course bruyante et engoncée.

La nappe des grands phares domina la lune, montra une route rugueuse, alluma des feuilles vertes. La machine se mit à

– 678 – trembler en silence, comme devant l’auberge. Debout près d’elle, l’abbé n’était qu’un tas de drap noir, capricieux et érigé.

L’enrouement de Bourret, se mêla au patois paysan. Presque toutes les bêtes étaient vendues, mais on disputait en-core pour quelques-unes.

– Mène que mon lot à la gare demain, Julot, dit Bourret. Allez, faut partir. Le Monsieur décoré qu’est là, il est pressé d’avoir son train. Et moi non plus, j’ai pas le temps d’attendre.

Vint le débat classique des champs de foire. Le paysan qui a vendu se fait intermédiaire.

– Monsieur Bourret, allons ! Donnez cinquante pistoles de plus, que diable !

Et l’autre paysan lève son bras au ciel devant les Destins écroulés :

– Les aura point pour cinquante pistoles de plus ; non, que je te dis !

Comme Bourret enjambe le marchepied, revirement tra-gique. Le paysan dégage toute responsabilité en face du dé-sastre :

– Prenez-les ! Ça ne vous portera pas bonheur, fait-il d’un ton de funérailles et de fin du monde.

Mais l’indifférence de Bourret ramène à leur volume exact ces gonflements de théâtre.

– Julot, tu marqueras aussi le second lot et tu le mèneras avec le premier.

Le gros portefeuille à chaînette s’ouvrit de nouveau pour la sortie des billets de mille, comptés dans le cône éclatant des grands phares.

Le paysan solennel changea d’aspect, devint bonhomme.

– 679 –

– Vous avez les bêtes pour pas cher.

– Pas meilleur marché qu’à la foire, dit Julot.

– Il le sait bien, fit Bourret dédaigneux.

Le paysan avait en effet l’air de quelqu’un qui le sait bien.

La grande nuit était pleine de commerce, d’étables chaudes, d’argent et de critique biblique. La voiture tourna. Les phares, au cours de leur révolution explorèrent le côté des étables. Un coq, trompé, chanta en pleine nuit, puis se tut, hu-milié de son erreur. On entendit des phrases hétérogènes, mê-lées de français et d’une phonétique patoise intranscriptible. La machine quitta le chemin vicinal, rejoignit la grande route et fila vers les gorges. Il était dix heures moins le quart.

Augustin s’était renfoncé parmi les capitons. La voiture descendait en d’admirables bois dont il devinait la beauté au vo-lume des troncs frappés par les phares et leur rectitude de co-lonnes.

Julot resté à la ferme, aucun dos en peau de bique ne ca-chait plus les profondeurs d’un paysage noir, limité et infini à la fois. Le pinceau des phares tournant dans les obscurités laté-rales, balayait des bois instantanés, verdâtres et laiteux.

Un gros morceau de sa jeunesse réapparaissait pour Au-gustin dans ce décor théâtral et tragique. La crise exégétique de jadis, rafraîchie, aiguisée, proéminait parmi d’autres douleurs. Plus loin encore, du fond de son enfance, des gorges toutes semblables remontaient, décharnées, sans substance, pleines de puériles joies disparues. Tous ces souvenirs personnels traver-saient les confidences de l’abbé.

Plus il y pensait, plus elles lui semblaient singulières et suspectes. Il revint à l’identité soupçonnée, Loubidoux, Lene-veux, Bourret. L’abbé plaçait cette crise après sa première visite à lui, Augustin. Très près alors, puisqu’il avait, dès l’année sui-

– 680 – vante, déménagé de la fameuse chambre ? Tenait-il à conserver l’apparence orthodoxe qu’il s’était donnée lors de cette première visite ? Augustin le pensa. Il pressentit, que dès cette époque et depuis longtemps déjà, Bourret, ayant cessé de croire, dissimu-lait. Des crises de sensibilité avaient-elles pu apparaître ulté-rieurement, telles qu’il les décrivait ? Ou au contraire des hési-tations antérieures étaient-elles retouchées par sa mémoire ? Devait-on aller plus loin ? Croire à une simple mise en scène ? à l’étrange joie de la vie double ? Ou s’arrêter à des enjolivements, sur fond de sincérité, d’une profondeur involontaire…

Augustin était incapable de choisir parmi les hypothèses et d’ailleurs qu’importait ? Des mots étonnants, sans que l’abbé le voulût, jetaient un jour sur la nature exacte de sa « crise », ne fût-ce que cette idée incroyable de « contrat avec Dieu ».

– Dites-moi, monsieur Bourret, fit-il à demi-voix, cette car-rière universitaire dont vous me parliez…

Mais l’abbé fit un geste apeuré, minuscule et hâtif. Rappelé au silence, Augustin se retourna vers le beau paysage exalté par la nuit. Des immobilités blanches apparaissaient au hasard des tournants, pleines de cette sérénité de cimetière qui l’avait tant frappé. Humanisées, détendues par la longue descente, près de leur fin, les gorges présentaient des clairières d’air qu’on devi-nait à travers la nuit.

Augustin se reposait malgré lui. La fatigue miséricordieuse apportait une fin provisoire à tant de brisements, de secousses et d’angoisses. Même ses curiosités sur la psychologie de l’abbé, s’émoussaient. Il se sentait lassé profondément, jusqu’aux moelles, de tout ce qui ressemblait à la question exégétique, se-cousse de leurs deux existences. Elle ne pénétrait pas au sou-bassement des choses. Elle ignorait la métaphysique de l’Éternité et toute métaphysique. Plus impuissante que ces phares, elle n’éclairait en rien les parois noires qui bordent toute vie. Elle était muette sur la mort.

 

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Dans l’avant-paysage fouillé par les grands phares, surgit un pont couvert de ronces. La voiture ralentit, le franchit, prit sa courbe, émergea dans le blanc lunaire. Le fond des gorges fut at-teint, coupé perpendiculairement, dépassé, et le torrent libéra un court instant toute l’ampleur d’un beau son sauvage. Une prairie plate apparut, s’étala, se laissa deviner grasse et molle, bordée de peupliers sortant des vapeurs nacrées d’une rêverie de limbes, pleine des douces flûtes tristes de la nuit. En arrière et de plus en plus loin, décroissait une succession de blancs de lune et de noirs violents, où se plaignaient les eaux.

La petite route tordue par les gorges se redressait, jouait aux grandes routes, et ne trompait personne, gardant le souve-nir de trop de villages. Elle disparut, bue par une autre beau-coup plus vaste, à la mesure des très grandes distances et d’une rectitude non jouée. Ses platanes bordiers, les uns immenses, d’autres tout jeunes, d’autres morts, les phares les frôlaient avec une impartiale fugacité.

– Dix minutes encore, dit l’abbé.

Les pierres kilométriques grossirent, devinrent rondes et larges. Des chemins de vergers naquirent du flanc fécond de la route et se perdirent dans la lune. De grands murs unis com-mencèrent de tomber tout droit, d’aplomb, dans leur souligne-ment d’ombre.

Aucun des trois hommes ne parlait. Bourret alluma une ci-garette tout en maintenant la main sur le volant. Une odeur de tabac pénétra l’intérieur de la voiture.

Les maisons clairsemées se supplémentaient d’immenses portails rougeâtres ayant l’air d’accessoires. Pareils aux post-scriptum des lettres ils contenaient cependant l’essentiel, à en juger par les haquets à tonneaux des terres vinicoles qui sta-tionnaient devant eux.

 

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La voiture filait d’un glissement ralenti, rapide encore. Les maisons se rapprochèrent, se tassèrent. La route se ramifia en rues. Tout dormait du sommeil des petites villes où il n’y a ni foire ni fête locale, rien que des bourgeois dans des lits chauds. Une avenue parut, barrée à angle droit par une bâtisse longue, à prolongements latéraux. On vit des ombres remuantes piquées de falots. La douce et belle voiture s’arrêta. Les phares s’éteignirent. C’était la gare.

– Eh ben ! M’sieu. On vous a tout de même mené à temps pour votre train. Eh ?

Et comme Augustin le remerciait de l’avoir conduit jusqu’à la gare :

– C’est que j’ai à y faire. Ma journée n’est pas finie. Prendre quelque chose ? Beuh, oui. Pas d’alcool. Demandez-leur du café au lait, bon et chaud.

Il ouvrit une barrière, disparut vers les voies, avec cette maîtrise sans façons qu’il avait partout.

Augustin commanda son café au lait bon et chaud, puis se promena avec l’abbé sur la partie du quai où s’ouvrait le buffet, en proie à ce désœuvrement et cette passivité que donne l’attente des trains dans les petites gares désertes. Ils agitaient les possibilités d’une carrière universitaire un peu en marge, quelque maîtrise de conférences consolatrice, où l’abbé pourrait sentir se terminer honorablement, comme il disait, son contrat avec Dieu.

– Je vois signalé, dit l’abbé, un article de vous : « Paralo-gismes de la critique biblique. » Mais il n’est pas facile de se le procurer.

– J’en publierai une édition française.

– On dit qu’il est d’une critique trop strictement logique ?

– Elle ne saurait l’être trop, dit Augustin.

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Ils longeaient un bâtiment d’aiguilleurs bâti en bois et sen-tant le goudron. Le luisant des rails passait au jaune paille sous l’incidence des réverbères, puis se compliquait du côté des ai-guilles.

– Il porte sur quoi ? demanda l’abbé.

– Qu’il n’y a pas « une » méthode historique. Et que « pen-ser avec les règles de la méthode historique » a peu de sens, si on ne précise laquelle. Ménageons l’individualité des cas.

Deux sonnettes de gravité différente tremblaient côte à côte, comme une clochette de vaches, et l’autre de brebis. L’abbé fit : « Ah ! »

– De plus, j’y analyse quelques paralogismes nés de l’oubli de cette maxime. Ou si vous préférez, en termes moins pédants, quelques cas-types, où l’exégèse dite rationaliste s’exagère la portée de sa critique.

Il s’arrêta, regarda au fond du buffet, et se mit à parler comme pour lui-même :

– À côté de deux ou trois grandes affirmations directes de Jésus sur sa filiation divine, que vous frapperez de suspicion si vous voulez, vous n’en soupçonnerez pas du même élan deux ou trois cents autres, où cette filiation est suggérée avec une sorte de prudence humaine. Ou alors, c’est votre a priori, qui soup-çonnera, ce n’est plus la critique.

– Au fond, dit l’abbé rêveur, c’est Renan qui a vu juste. Le surnaturel, c’est devenu impensable, qu’est-ce que vous vou-lez ?… Ce qu’il faut dire, c’est que c’est impossible, parce que c’est impossible.

– C’est certainement une raison, fit Augustin avec une hau-teur pleine d’aménité.

 

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Ce fut sur ce quai que les retrouva Bourret. Ils entrèrent dans le buffet où un bleuâtre lait aqueux refroidissait sous un éclairage poussif.

La grande fille rousse, magnifique et insolente qui, voyant un jeune homme de mine trop bien élevé et un curé, ne s’était pas donné la peine de faire mieux, dut sur un ordre brutal et bousculant, allumer le grand feu, reprendre sa chicorée tiède et son lait anémique, faire griller son pain, y joindre du beurre, apporter à part du vrai lait brûlant et du café fort. De son chef, la fille y joignit des brioches.

Bourret en baigna une, se la mit d’un seul coup dans la bouche, sous la moustache dégoûtante de bon lait fumeux. Le café, son absorption cuisante et râpeuse, son étalement sur l’estomac en savoureuse tache, l’épanouirent, lui donnèrent en-vie de parler, de se sentir s’épandre dans un groupe. La journée était finie. Il étala sur la table ses coudes et sa pensée, large-ment.

– J’ai mon train complet pour Paris-Bestiaux. Tout va bien. Tout est prêt. Je fais partir demain. Ça va. Vous brûlez pas. Vous avez le temps. Y a du retard. Vous ne prenez pas de café ?

Augustin qui buvait son lait pur, expliqua que le café, à cette heure, l’eût empêché de dormir.

– Moi, m’en faudrait bien un litre pour que je sente quelque chose.

Il calculait en monologuant, mais tout haut :

– Treize bêtes ce matin. Quatre-vingt-trois bêtes à la foire. Sept, deux et vingt-trois en remontant. Total : Cent vingt-huit. Faut se remuer.

– Ne le plaignez pas, monsieur Méridier, dit l’abbé. Il gagne ce qu’il veut.

 

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La grosse figure à la loupe se pencha en arrière en une sorte de réflexion lente, et le ferme regard remontait en même temps sous la paupière pour des méditations du seul type qu’il connût.

– Il y en a qui vous disent : « Un marchand de bestiaux qui ne gagne pas ses cinquante mille francs par semaine est un im-bécile. » Eh bien ! moi, je peux vous dire : non !

Le chiffre retentit en un grand silence.

– S’agit pas seulement pour sortir ces chiffres, de jauger sa vache, d’un coup d’œil, à trois livres près. Pouh ! qu’est-ce que c’est que ça ? Tout marchand de bestiaux sait le faire.

Il s’essuya les lèvres du dos de sa main, puis tira son mou-choir et se moucha. Il ne mêlait pas les deux fonctions.

– Tout marchand de bestiaux sait le faire, confirma-t-il en une transition pesante. S’agit d’opérer sur un chiffre d’affaires vaste, de savoir vos mouvements de bêtes, vos débouchés et vos prévisions de prix, dans les au-delà de la Villette et même à l’étranger, de deviner quand vous ne savez pas et de tomber juste, et de deviner de préférence deux ou trois jours avant les autres. Faut aussi que vos transports et que vos assurances mar-chent comme al’doivent, que vos embarqueurs embarquent comme y savent que vous le faites vous-même ; que vous ne maqui… maquignonniez pas avec votre clientèle, même si vous le pouvez, parce que ça ne sert pas deux fois. Et il n’y en a pas beaucoup qui ont tout ça ensemble, je vous le garantis.

Augustin reconnaissait cette voix massive qui avait dompté la grande fille rousse, qui s’adaptait, sans bavure ni manque, à sa fonction de crier des ordres aux troupeaux, ou aux hommes qui leur ressemblent.

– … Et alors, oui, fit-il, en un sourd claironnement d’épopée, ils font leurs cinquante billets par semaine, si la chance les aide, sur les pentes des abattoirs !

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Que devenaient les vieux récits sur le secret paysan ? Certes, celui qui osait avouer de pareils chiffres dépassait l’étape de ces secrets-là. Augustin sortit de ces pérégrinations de pen-sées pour demander d’un ton doux et dénué d’ironie à payer la triple consommation.

L’abbé expliqua à son frère la carrière et la situation de leur parent, et l’autre comprit parfaitement.

– Quand j’étais jeune, fit-il, je n’avais pas envie d’apprendre. Heureusement. J’aurais fait quéqu’instituteur, quéque percepteur, quéqu’agent-voyer. Ou j’aurais vendu des Oremus comme celui-ci.

L’abbé étendit un sourire docile et noir entre le gros homme et le fond de son propre cœur.

– Tout ça, continuait Bourret, c’est médiocre, c’est de la pe-tite instruction. Je donne à mon fils la grosse. Je crois qu’il y mord. Autrement, je le ramènerais aux bêtes. Je l’ai mis au lycée Louis-le-Grand parce qu’on m’a dit que c’était le premier de Pa-ris.

 

Quand Augustin dans son compartiment d’express, eut mangé ses dernières madeleines, baissé les glaces, éteint la lampe, étendu son corps sur les coussins bleus, il sentit abonder librement dans ses jarrets, dans ses cuisses, dans sa tête, une fa-tigue qu’il ne dominait plus.

Il frissonnait. De chaud ? de froid ? il ne savait. Il frisson-nait pleinement, à son aise, d’un frisson enfin affranchi de toute restreinte et libre de vibrer. Il eut à faire un effort d’une difficul-té immense pour se lever, remonter la glace contre le froid.

Le lourd express s’attardait sur ces lignes de montagne. Le voyageur sentit un certain bien-être sous son pardessus étalé. Les grands wagons battaient sous lui à coups rythmiques, amor-

– 687 – tis par les coussins et bientôt par l’indolence et l’alanguissement de son corps et de sa pensée.

… L’attitude du marchand de bestiaux envers la mort con-sistait à l’ignorer sereinement ainsi que toute préoccupation d’au-delà et d’éternité. Deux ou trois jours avant le grand pas-sage, il serait temps d’aviser. Juste deux ou trois jours avant. Les prêtres diraient à ce moment les deux douzaines de mots qu’il faut… Ainsi le voulait son sûr instinct, pratique et carnas-sier. Son positivisme englobait la mort.

… À quoi bon penser à d’autres, qu’aux choses heureuses et bien-aimées ? Augustin se rappela le dernier sourire d’Anne avec une précision merveilleuse, celui qui l’avait violemment ému, lorsqu’elle avait dit : « Je m’accuse aussi de trop de dis-traction » et qu’une teinte rose animait son visage.

Il prit le temps d’en détailler, une fois de plus, le déchire-ment inépuisable.

Il faisait clair sous ses paupières fermées, malgré la chaleur de sa tête et cette sensation circulaire d’épines émoussées.

Quelque chose, contre son corps, le gêna, persistant, dur, plus fort que son demi-sommeil. Il ouvrit son pardessus, dépla-ça le tube de bois du laboratoire, rentra aux chambres funèbres. Mais il s’en arracha, s’étendit de nouveau sous le pardessus, dans la même reposante fatigue, désira Anne d’un désir tendu, continu et doux. Il la désira jusqu’aux pleurs. Elles ruisselèrent sur ses joues paisiblement et sans secousse.

 

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