Augustin ou Le Maître est là
V L’homme Quittera Son Père et Sa Mère
V
L’HOMME QUITTERA SON PÈRE ET SA
MÈRE
– Occupe-toi de Maman, dit Christine. Il ne faut pas qu’elle se doute. Mme Boudet m’aidera pour la toilette.
Ses yeux d’une humidité lumineuse et hagarde, son visage livide, endormi en une sorte de détente sereine lui donnaient un air de langueur et presque de bonheur vague, absurdement dé-placé, invraisemblable et un peu fou.
Les soins pour la vieille mère étaient de plusieurs sortes. Des uns, Augustin s’acquittait seul. Mais d’autres, plus intimes, véritables soins d’infirmière, incombaient à Christine. Elle fut longue à venir. Augustin entendait des bruits d’armoire, de toi-lette et d’eau. Il tremblait d’avoir des explications à donner. L’assoupissement de sa mère, une attention qui allait s’émoussant l’empêcheraient sans doute de trop creuser les vraisemblances.
En effet, Christine put s’occuper d’elle sans qu’aucune question fût posée. Elle resta fort peu de temps. La tête légère-ment baissée, maintenue à contre-jour pour que sa mère ne vît pas ses yeux, elle n’était qu’effacement, douceur, restriction de gestes. Augustin la suivit lorsqu’elle quitta la chambre et revint vers l’enfant mort.
Ramené auprès du lit de Christine et dans son ancienne chambre, il ne reposait plus sur le côté droit comme l’avait trou-vé le dernier souffle, mais à plat sur le berceau. Ce blanc de cire, sur le blanc de linge, différent de lui, cette immobilité parmi
– 765 – trente centimètres de lainages et de couches de lin, c’était tout ce dont avait besoin la Mort pour sculpter son étonnante imita-tion d’éternité.
Christine l’avait somptueusement vêtu d’une de ces longues capes de bébés, en soie et dentelles, traditionnelles aux anciens baptêmes. Augustin l’avait vue à sa plus jeune sœur, celle pour laquelle on allait autrefois passer les vacances au grand domaine. En réalité, la cape était bien plus ancienne, ayant orné d’autres baptêmes, le sien, celui de ses frères et sœurs, celui d’autres enfants avant lui. Des suites familiales re-culées, de charmantes innocences baptismales, flottaient autour du Bébé mort.
La cape recouvrait de très petits pieds, plus petits qu’un doigt d’homme, des bas d’enfant en laine blanche, des chaus-sons à pompons. Il n’était pas difficile de les deviner sous le lé-ger gonflement des dentelles. L’émaciation du corps donnait l’illusion d’un enfant encore plus jeune. Des bras d’une exigüité poignante se réunissaient sur un ruban de soie blanche d’où pendait la croix, longtemps vue aux rideaux du berceau.
Un puissant Christianisme sauvegardait non seulement toute réalité spirituelle, mais par surcroît tous ces gracieux dé-tails de mort enfantine. Il les soulevait sur une immobile et sur-naturelle houle, les maintenait provisoirement hors d’atteinte, hors de portée de la Mort. Le monstre avait mordu trop bas, en pleine matière. Tous les attraits terrestres des Bébés, qui imprè-gnent leurs corps et leurs petits gestes, ne semblaient pas morts mais seulement inutiles désormais à ce bébé-ci, isolés de lui et sans emploi, n’ayant pas encore eu le temps de s’en séparer tout à fait, et pareils à des roses blanches coupées d’un rosier, puis momentanément reposées sur l’arbuste.
Augustin eut l’idée de quelque accessoire floral, charmant et mélancolique, qui eût dû se trouver autour de l’enfant.
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– Comme il est beau, dit Christine dont l’invraisemblable sourire, fixé sur son petit enfant, suivait en réalité quelque triste et doux rêve de limbes. Comme il est beau !
Deux bougies brûlaient dans les chandeliers de cuivre cise-lé et guilloché, pris par Christine sur la cheminée de sa mère, Augustin ne savait quand ni comment. Elles brûlaient contre le soir blanchâtre, devant ce début de nuit neigeuse, qu’il sentait sans le voir, le dos tourné et les yeux sur l’enfant.
– On doit, continuait Christine d’une voix liquide et sans consonne, dire sa prière devant lui comme devant un ange.
Elle s’agenouilla. Ses lèvres frôlèrent les petites mains. Elle redressa son buste, parut, sans cesser l’agenouillement, s’asseoir sur ses talons pour contempler son enfant de plusieurs distances successives, tout près, un peu plus loin, de nouveau tout près, de ce même sourire perdu. D’en bas, elle levait sur Augustin des yeux sans larmes. Elle n’avait pas encore pleuré depuis les rares sanglots convulsifs qui suivirent immédiate-ment la mort.
Augustin se demandait comment finirait l’absurde douceur exaltée de ce lyrisme funèbre, et ce qui suivrait.
– On ne l’emportera pas dans ce manteau-ci, continuait-elle, mais dans sa petite robe de baptême. Il avait tellement maigri, n’est-ce pas ? J’ai pu la lui remettre. Dieu me le rede-mande dans la robe où je le lui ai donné.
Un jaune très pâle commençait d’être sensible dans la chambre. C’était la lumière des bougies. La nuit se trahissait ainsi sur le petit cadavre. Mais Christine ne remarquait rien, emportée dans les exaltations de la Mort.
– Est-ce que Dieu n’aime pas autant que moi mon petit en-fant ? Pour assurer son éternité bienheureuse, si Dieu me de-mande de me crucifier avec Lui, rien que moi… (Christine leva
– 767 – cette main dédaigneuse qu’Augustin avait tant de fois vu lever à son père) moi toute seule avec mon chagrin… je peux.
Et lentement, séparant les syllabes, notant une coïncidence d’importance extrême :
– Dieu me l’a redemandé aujourd’hui, vendredi, à trois heures du soir.
Augustin, comprit tout à coup l’obscure indication de ce matin : « Je le garderai jusqu’à trois heures » et l’allusion qu’elle venait de faire à Dieu, qui lui demandait de se crucifier avec Lui. Ces deux circonstances confluaient en une commune évocation de la mort de Jésus.
Il était trop clair qu’elle devait interpréter mystiquement toutes les rencontres.
– Pas de péché à expier, pas de miséricorde à solliciter, il est parti dans son innocence, encore tout mouillé du baptême…
Avec une lenteur sourde et éperdue, et l’air dont elle avait dit : « Qu’il est beau », elle joignit les mains, statue de l’extase :
– … Mon petit enfant bien-aimé !
C’était trop présumer de ses forces. Elle n’eût pas dû dire le mot, quoiqu’il lui brûlât les lèvres. Que lui vint-il du fond du néant ? du fond de l’impossible et de l’imaginaire ? des petits bras pressant son cou ? des mains de Bébé griffant ses joues ? Augustin la vit pencher la tête, ainsi que pour dormir, perdre son assiette, s’affaisser sur le plancher avec mollesse, comme un tas de linge.
Il fallut l’étendre, la baigner d’eau, appeler Mme Boudet, chercher où était le vinaigre… Ils virent tout à coup, largement ouverts, ces grands yeux étonnés et tout neufs des fins d’évanouissement.
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Ils la soulevèrent du plancher. Elle accepta d’aller s’étendre sur un lit. La nuit s’épaississait.
Elle accepta aussi, une heure après, la drogue que lui porta Mme Boudet dans une tisane chaude. Elle repoussa avec pitié l’idée de dormir ailleurs qu’auprès de son enfant. Augustin en partant, crut la voir qui pleurait sur l’oreiller, sans crispation, en une douceur inerte.
La mère Rambaud était venue. Pour la question litigieuse des veilles, tout se passa très bien avec Mme Boudet et sans nou-velle pique. Elle se proposa même pour aller le lendemain aver-tir la couturière et la Béate. Augustin se fit expliquer. C’était la vieille femme qui passait dans les maisons pour inviter aux messes des morts. Sur le point de partir, elle affirma qu’elle ne voulait pas « déranger » Christine pour lui redire sa sympathie, mais elle pria Augustin de vouloir bien le faire en son nom, en un style distingué pour carte de visite.
Quand Augustin revint de la chambre où sifflait Mme Méridier, un bol de liquide fumait sur la table, à son inten-tion avec une trempette de pain beurrée. C’était la cuisine de la mère Rambaud. Il avala ce liquide et la partie mouillée du pain, mordit dans le reste puis le laissa. Le liquide était chaud, onc-tueux, à goût d’œuf.
– Je pourrai vous réveiller dans trois ou quatre heures, dit la mère Rambaud. Je sais bien ce qu’il faut à votre mère.
Augustin fit : « Oui » de la tête. La mère Rambaud rempor-ta le bol et le reste du pain beurré.
Il prit juste le temps d’enlever ses pantoufles et se jeta sur son lit. Sa souffrance était simple, cette fois : une sensation de poids, d’étreinte et de désert. Il eut des crises de larmes courtes, nullement apaisantes et qui semblaient agitées du même frisson que lui. Il avait froid. Ne pas s’être déshabillé était une erreur ; on ne dormait pas comme cela, tout bonnement, en enlevant ses
– 769 – pantoufles et son faux-col. C’était de ce froid qu’il frissonnait. La fenêtre avait dû s’ouvrir et rester ouverte. Il fut la fermer, reçut sur le visage le souffle glacial et cru de la nuit et s’en retourna souffrir.
Était-ce avant-hier ? était-ce hier qu’on avait donné à sa mère les quarante gouttes de digitale ? Il perdait ses repères. Toutes choses semblaient tourner et se confondre. Sa mère était vraiment épuisée. Le médecin avait bien dit deux jours pour l’effet de la digitaline… On devrait commencer de voir… Elle avait murmuré quelques confuses paroles sur cette absence d’amélioration de l’enfant. Confuses ? ou simplement mal en-tendues. Il ne savait pas.
L’image de sa sœur fut devant lui tout à coup, sa pauvre sœur, ses inquiétantes exaltations mystiques et ses yeux d’extase mortuaire. « L’heure et le jour du Calvaire : vendredi à trois heures du soir. » Dieu ne lui était pas ce qu’il était pour sa mère : aussi calmement, aussi naturellement doux.
Il se revit lui-même sortant de cette chambre, véritable-ment saoul de souffrir, buvant de nouveau ce liquide à goût d’œuf, rencontrant le regard de la mère Rambaud… À elle aussi Dieu était calmement et naturellement doux. Quelques âmes ne perdent jamais le sentiment de la paternité de Dieu. Mais d’autres ont besoin d’intermédiaire lyrique entre le désespoir et la soumission. Lui eût été de la sorte, ne se serait soumis qu’à travers une exaltation. Sa vieille idée que le seul terrain d’exploration correcte du phénomène religieux est l’âme des Saints lui parut insuffisante. Les âmes plus modestes comp-taient aussi, les classes moyennes de la sainteté.
Il dormit d’un sommeil fort léger, plein de trous et de rêves, occupé de Christine, de sa mère, de l’enfant mort. Chris-tine allait et venait avec des bougies, s’agenouillait, était sur le point de s’abattre. En somme des peintures très voisines de celles de la veille, sans toutefois la sensation d’étreinte et de brûlure qui voulait bien l’abandonner pour quelques heures.
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Maintes démarches l’attendirent, le matin du samedi : pas-ser chez le médecin, à l’église, à la mairie, aux pompes funèbres. Une petite liste avec des numéros lui fut commode. Y figura aussi le magasin de nouveautés pour les vêtements, les gants noirs, le crêpe. Sous les roues des voitures giclait une boue de neige fondue.
Les trottoirs gelés glissaient. Mieux valait marcher sur la chaussée, dans une neige salie, refoulée. Des femmes ba-layaient, riaient, s’interpellaient sur ce singulier hiver. Les cla-quements de sabots jouaient des airs précis et vifs de casta-gnettes. Des enfants à cache-nez se poursuivaient dans la neige. Des cris d’une joie grêle et sauvage sortaient d’un préau de mai-son d’école. La ville, gênée, désorientée par ces encombrements de neige, se frottant les yeux, mal réveillée dans un air neuf et blanc, manipulait avec gaîté et maladresse un vaste jouet pré-maturé, à elle offert par un père Noël trop pressé.
Des ruelles écartées, donnant sur les jardins et les champs, portaient deux ornières uniques et de rares fers de chevaux sur leur solitude immaculée.
En face de la poste, Augustin s’arrêta, hésita, repartit.
– Mais non ! Je ne puis pas écrire sans savoir l’heure de l’office. Et d’ailleurs !…
Il laissa en l’air ces mots interminés, d’un chagrin houleux, obscur et déchirant.
La couturière vint vers dix heures. À cette même heure, à peu près, se montra la Béate. Elle esquissa dans le vestibule, puis dans la salle à manger quelques pas d’un silence si extraor-dinaire qu’Augustin regarda ses chaussures : comme la mère Rambaud à la première visite, elle avait laissé ses galoches sur le palier et, par convenance, marchait sur ses bas. Ils étaient roux, couleur des moutons du pays, matelassés d’une véritable tapis-serie, aux talons et aux orteils.
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Augustin lui dressa une liste d’une dizaine de noms com-prenant quelques survivants du temps de son père et des rela-tions de cette époque. Il l’assura que sa sœur lui en donnerait davantage.
– J’irais bien sans qu’on me le dise, fit la Béate ; mais si j’allais, des fois, chez des gens que vous soyez pas du même bord…
Augustin lui affirma que tout irait bien.
Le médecin revint le soir. C’était sa seconde visite de la journée. L’absence d’Augustin dans la matinée l’avait privé de la première.
Il continua ses explorations sur le misérable corps. La vieille femme haletait laborieusement, s’essayait à parler avec un effort infini. Augustin continuait de ne pas saisir très bien ses mots. Il était question de flacons de sirop, de Christine, de croix, ou peut-être de l’expression « je crois ». Elle tournait vers Augustin les bouffissures de son visage et ses yeux bleu passé, anxieux d’être compris. Lui, multipliait d’une voix calme l’acquiescement verbal, se disant que les dernières pensées de sa mère lui échapperaient sans doute.
– Nous allons, dit le médecin, vous faire une nouvelle sai-gnée, Madame, pour vous soulager mieux.
En sortant, il expliqua :
– C’est malheureusement la quasi-vacuité du système arté-riel, que voulez-vous ? Toutes les veines turgescentes, et aussi le foie. Vous avez vu ? La digitale ne paraît pas agir.
– Qu’est-ce qu’elle devrait faire ?
– La quantité d’urine augmenterait ; l’œdème se résorbe-rait ou du moins commencerait. Je ne parle pas des modifica-tions cardiaques, que vous ne pouvez pas voir.
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Augustin demanda si après cette seconde saignée on lui re-donnerait de la digitale.
– Mais vous l’empoisonneriez, Monsieur, cria l’autre. Lais-sez-lui le temps d’éliminer la première dose !
Augustin faillit dire qu’il était bien naturel qu’il ne sût pas, puis se tut. À quoi bon, n’est-ce pas ?
– Non ! non ! non ! non ! fit ensuite le médecin à Christine qui lui parlait tout bas. Quelque pénible que ce soit, abstenez-vous.
Il serra leurs mains et sortit, silencieux dans ses snow-boots.
– Que lui as-tu demandé ? fit Augustin quand il fut parti.
– Si je devais révéler la mort de Bébé et les obsèques.
Le lendemain après sa visite – très matinale, ce qui lui arri-vait parfois le dimanche, – le médecin demanda à Christine si elle se chargerait de faire des piqûres d’huile camphrée. La ma-lade allait évidemment mieux : après la saignée elle avait dormi mais elle se sentait très faible malgré la caféine, et l’on ne savait jamais.
– S’il y avait une défaillance, vous n’auriez sans doute pas la possibilité de me faire appeler ? N’hésitez pas à pratiquer vous-même la piqûre.
Cependant la pauvre vieille mère se croyait mieux. La pos-session de sa pensée et de ses mots, semblait revenue. Elle re-trouva, pour parler à ses enfants et les regarder, ses yeux tendres et épuisés. Puis cette tendresse parut se concentrer sur Christine et la choisir dans le groupe qu’ils formaient tous les deux. Christine se pencha vers elle pour l’embrasser. Mais le vieux bras fit effort pour lui entourer le cou. Quand Christine voulut se relever, ce bras insista, la serra contre ses joues. Chris-tine les sentit mouillées. Elle entendait de tout près les souffles
– 773 – que la vieille femme lui poussait contre la figure. Elle l’embrassa de nouveau très doucement, sur sa joue veloutée, mouillée, à goût de sel. La vieille femme se mit à lui parler très bas, d’un ton de confidence. Resté trop en arrière, Augustin ne comprenait pas, attendait. À ce moment sonna le deuxième coup de la messe de huit heures, suscitant les souvenirs d’un calme bon-heur prodigieusement lointain : il datait de quinze jours.
Christine se redressa et se tourna vers son frère :
– Augustin, Maman demande que nous portions sous ses yeux le corps de Bébé.
Il y eut un profond silence qui dura longtemps.
On n’entendit que le pétillement du bois dont Augustin ve-nait de garnir le petit poêle.
– Elle savait, dit Christine, quand ils revinrent dans la salle à manger.
Un tourbillon de souffrances et de pensées contradictoires encombra le cœur d’Augustin. Ces allées et venues du samedi, ces chuchotements, ces bruits de sonnettes à la porte avaient dû lui faire comprendre, et puis cette subite absence de lavages, de bains, de soins, ce silence sur les jours précédents. Cependant la vue du petit enfant mort lui serait certainement une grave se-cousse supplémentaire… Il lui semblait qu’il allait tuer sa mère.
– Maman a déjà vu bien des morts, dit Christine. La pensée de la mort lui est familière. La mort, c’est la présence de Dieu pour dans quelques heures. C’est le plus grand des Sacre-ments…
Ils portèrent tous les deux le berceau à travers la chambre de Christine et la salle à manger. Augustin marchait à reculons, se retournait pour éviter les chaises et les tables, se heurtait, à chaque pas, au désordre et au provisoire. Sans avoir besoin de se consulter, ils évitèrent le poêle qui chauffait déjà.
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Ils placèrent le berceau contre l’armoire bloquée ainsi, pour quelque temps. Il fallait en effet le déposer sous les yeux de la vieille mère afin qu’elle pût le voir sans se retourner. Elle joi-gnit les mains. Son menton sembla mâchonner. Des larmes grossissaient et coulaient sans qu’elle y prît garde des deux côtés de son nez pincé et de ses lèvres inertes. Elles tombaient dans l’entrebâillement de la chemise. Les bougies donnaient une lueur singulière à cause de la pénétration d’une lumière exté-rieure presque éblouissante, d’un blanc minéral et d’un éclat de porcelaine, uniforme et ne se concentrant autour d’aucun soleil.
Christine lut les prières de la messe exactement comme l’autre dimanche. Sa mère avait dû le lui demander en même temps que le transport du petit enfant. Ces deux dimanches, le précédent et l’actuel se ressemblaient, se répétaient, s’efforçaient d’aplatir entre eux tout le temps de la semaine, et de s’appliquer l’un contre l’autre. Mais ils ne le pouvaient pas entièrement, à cause du petit mort.
Certes, Christine avait raison. Depuis les lointaines années où les tâches de la vie la reçurent toute fraîche, jeune fille aux nattes calmes autour d’une figure lisse, l’habitude de s’oublier soi-même, la constante soumission à la volonté de Dieu, la dé-fiance instinctive des joies terrestres, préparaient sa mère à toutes les épreuves lorsqu’elles se représenteraient et l’y éga-laient naturellement. La grande douleur des départs éternels ne faisait qu’épaissir autour de certains moments privilégiés la gra-vité générale de toute vie. La mort ne recelait aucun mystère. Elle était, comme disait le catéchisme, « la séparation de l’âme d’avec le corps », sa comparution en « jugement particulier », devant le « Tribunal de Dieu ». Ne s’y présentait-elle pas à toutes ses communions ?
Christine fit mention de la messe des anges au début d’octobre et lut l’Évangile où Jésus appelait à lui un petit en-fant : « Sinite parvulos ». Quand le vieux Chanoine citait ce
– 775 – texte, Augustin ne s’était pas imaginé qu’il fût liturgiquement si prochain.
Les deux cintres où posait le tulle lui cachaient la figure de cire. Il voyait juste l’extrémité du grand manteau de baptême avec le faible renflement des petits pieds.
Ce qui frappait dans ces heures, c’était leur silence et leur vide. Il ne s’y passait aucun incident extérieur, aucun événe-ment, rien presque, qui commençât et qui finît. Elles n’avaient pas l’air faites du temps. Le temps s’y écoulait perceptiblement contre une autre réalité plus profonde et fixe, cachée derrière la durée. Il charriait indifféremment et entraînait tous ces événe-ments superficiels qui ne faisaient pas corps avec cette réalité profonde.
De timides sonnettes tintèrent. Des visiteurs vinrent. Au-gustin dut les recevoir, Christine suppliant qu’on ne l’arrachât pas de la place qu’elle occupait entre sa mère et son enfant. Il les écoutait, leur présentait des remerciements et des excuses for-malistes. On entendait des conversations à voix sourde, des mots de sympathie très semblables, et le pas des gens qui des-cendaient. Ces choses se posaient comme des poussières sur l’invisible superficie du temps et il les emportait en coulant.
Mme Boudet leur fut précieuse. Elle se montra zélée, adroite, attentive, maintenant qu’elle avait obtenu plein hom-mage et toute la considération dont elle était altérée.
Parfois Augustin, gagnant à pas silencieux l’embrasure de la fenêtre venait appliquer au carreau, en une attitude qui lui devenait habituelle, sa pauvre tête vertigineuse. Il retrouva le souvenir d’un rêve qu’il avait fait, il ne savait même plus lequel de ces jours : celui de la nage dans des eaux blanches. Il réflé-chissait peu ; il ne « remuait » pas d’idées ; il se sentait, sauf à de courts moments, à peu près inerte. Il subissait sans réagir une écrasante pesée de tragique et d’éternel.
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Lorsqu’il s’arrachait aux remémorations passives de ses songes, il se disait parfois : « Il arrive qu’on ait besoin d’éternité, comme on a besoin de pain, d’eau et de sommeil. Un peu moins souvent, seulement. On ne dit point qu’elle nous soit donnée, mais simplement qu’on en a besoin ». Un marécage noir, une boue profonde, où c’était bien en vain qu’il eût voulu tomber à genoux, c’est tout ce qu’il trouvait pour exprimer cette confrontation de ses données et de ses désirs. Un mot de la messe de ce matin lui revenait, tout seul, sans être appelé par l’automatisme de ses piétés antérieures : « Non sum dignus, non sum dignus… » Pas entièrement « dignus ».
Car il ne s’agissait point, n’est-ce pas, de confondre comme Spinoza, l’intemporalité des opérations logiques avec l’éternité ? Il avait écrit quelque chose là-dessus, – quelque chose de méta-physique, quand il arpentait ces royaumes secs, ivre de pensée pure et de solitude, jadis.
C’était à deux heures, qu’on devait mettre l’enfant en bière. Inutile pour sa mère d’ajouter au premier choc, un second. On le transporta de l’autre côté de la maison, où se trouvaient le sa-lon et la chambre inhabitée. Au retour, Augustin prit un couteau à la cuisine, descendit et gagna le jardin sous la neige.
La vieille grille céda, lui couvrant les mains de rouille mouillée. Il marcha dans la poussière de neige, jusqu’à de lourdes broderies blanches pesant sur des arbustes. Il coupa des buis, des branches de houx, trouva à y joindre de petites boules blanc crème et d’autres rouges. Cela fit un assez gros buisson, d’une pure et amère odeur de terre, de neige et d’écorce. Il avait peine à porter la brassée qui lui masquait le sol. Il reprit le che-min de la maison, le nez dans l’odeur. Un souvenir violent le dé-chira d’une douleur passionnée, brutale et toute terrestre. Tout son corps se souvenait, sa nuque, ses poignets, et jusqu’aux muscles de ses bras. Pendant quelques minutes rien n’exista qu’une souffrance sauvage ; rien ne compta, ni maladie ni mort. Il y avait combien de jours ? Exactement treize. Il montait ce
– 777 – même escalier, comme aujourd’hui, sans voir le sol, avec cette même lenteur, cette même fraîcheur d’odeurs végétales, et, sur son bras, le poids des roses.
Pendant qu’il coupait ces plantes au jardin, une Religieuse était venue, qu’il trouva avec Mme Boudet, en train de fermer les persiennes. Déjà des bougies brûlaient à côté d’un crucifix en un cadre de peluche, qu’on avait dépendu et posé à plat sur la table.
Ils arrangèrent ces branches et ces feuillages sur des chaises, sur cette table, et même par terre, autour du berceau.
La Sœur était une petite femme lourde, rustique et décidée. La bonne Mère l’avait envoyée en apprenant le décès. Heureu-sement qu’elle s’était trouvée libre ce jour-là. » Augustin regar-dait remuer, au côté gauche de son menton, une excroissance verruqueuse d’où sortaient des poils blancs.
L’odeur du terreau et des bois écorcés emplissait cette chambre, autrefois déserte. Elle changeait ainsi d’apparence. Elle prenait cet aspect d’avant-funérailles, cet air de solennité sociale et de gravité compassée que les hommes se hâtent de substituer au sentiment pur et simple de la Mort.
C’est là que vinrent les gens de la mise en bière. On enten-dit approcher leurs voix sourdes, leur rythme de porteurs et le plomb de leurs pieds.
Augustin voulut écarter Christine doucement, mais sa main lui fit : non. D’un oblique regard rapide, il eut le temps de revoir l’immobilité extatique, un apaisement incroyable des traits, une sorte de lumière de larmes dans ses yeux absents fixés sur le Bébé, regardant en réalité on ne savait quoi ni où, peut-être rien sur terre. Toujours pas de pleurs, mais un ou deux frissons pa-reils à un sanglot fragmenté, réduit à ses vibrations élémen-taires. Elle resta ainsi face à l’enfant mort, jusqu’à sa disparition sous le couvercle.
– 778 –
Augustin pensa à demander qu’on le fît appeler, si quelque chose survenait. On ne pouvait compter sur cette tension exal-tée. Elle fléchirait. Elle avait fléchi déjà. La bonne Sœur devait rester auprès de Christine pour l’assister. Augustin eut cepen-dant l’idée d’adresser sa demande à Mme Boudet pour ménager ses susceptibilités et qu’elle n’eût pas l’air de venir en second dans les consignes de la confiance. Christine s’était affaissée sur les genoux, mains jointes, l’air poignardé et les yeux clos. Au-gustin la quitta bouleversé. À la porte il se retourna pour la re-garder encore, mais ne vit que deux semelles qui passaient sous sa jupe.
Revenu vers sa mère, il entendit au bout de quelques mi-nutes son nom partir comme un sifflement ou un murmure chuinté, des oreillers où reposait la malade. À travers les défor-mations que commençait la mort, quelque chose parut vouloir sourire sur son visage. Lui aussi sourit.
Elle parla d’une voix faible et coupée, mais distincte, peut-être à cause de la caféine et de l’huile camphrée qui la soute-naient.
– Ta pauvre sœur va se trouver bien seule.
Il lui sembla qu’elle se reprenait : « Je sais bien que tu lui aideras. »
Il avait sa main tout près de la sienne à elle, il la sentait se poser sur son bras, comme pour plus d’intimité dans le conseil : « Quand tu te marieras prends une jeune fille bien simple, bien pieuse… » Une informe houle gonfla en lui, mais déjà sa mère parlait d’autre chose : « Quand je serai morte, vous ne me met-trez rien de beau. À quoi bon, pour pourrir ? En haut de l’armoire, le paquet ; Christine sait. Il est tout prêt ; Christine sait le nombre de messes qu’il faudra commander. »
Il lui porta aux lèvres son mouchoir parce qu’elle toussait et s’embarrassait la gorge. Mais elle n’avait pas tout dit.
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Elle attendit quelque temps comme pour prendre son élan, puis sans préparation :
– Tu communieras avec ta sœur pour ta pauvre mère, n’est-ce pas ?
Augustin sentit un coup au cœur aussi fort que le premier, quand elle avait parlé de la jeune fille simple et pieuse, et de plus, un mélange de dégoût de lui-même et de froid désespoir.
– Pas tout de suite, si tu veux, continuait-elle. Mais plus tard, quand tu te sentiras préparé… Lorsque je serai morte, je prierai bien mieux pour toi, vois-tu, parce que ce que je ne com-prends pas maintenant, je comprendrai.
Il lui fallut souffler encore. Elle ne pouvait pas dire beau-coup de mots à la fois. Dans l’intervalle, ils restaient là, tous les deux, en un effrayant silence où l’on n’entendait que ses souffles.
– Qu’est-ce que quelques années ? fit-elle… Rien, ne dure longtemps. Nous serons tous réunis un jour dans la vue de Dieu, avec ton pauvre père… Tu verras…
Ce fut ce « tu verras » à la fin, qui lui creva le cœur. Elle se servait habituellement de ces mots pour lui promettre les petites récompenses enfantines, les petites surprises qu’elle lui ména-geait. Il les avait entendus sur la place de l’Abbatiale, le premier jour de son retour.
Il fit semblant de chercher brusquement quelque objet sur le parquet et put sangloter hors de sa vue, en une désolation courte et emportée. Il croyait devoir pleurer vite. Cependant, les pauvres yeux de sa mère ne voyaient plus grand’chose. Se re-dresser n’était pas dangereux.
Sa parole s’embarrassa bientôt. Augustin comprit encore : « Tu tousses toujours beaucoup ». Puis il fut question d’un sirop que le médecin aurait ordonné à Augustin de prendre. Elle de-
– 780 – vait confondre dates et circonstances : le médecin n’avait jamais conseillé de sirop à Augustin. « On n’a pas pensé à t’en ache-ter », dit-elle, mais d’un ton plus doux que celui dont elle lais-sait entendre que les choses n’allaient pas bien quand elle ne se trouvait pas là pour s’en occuper.
Elle était visiblement à la limite de ses forces. Sa tête s’affaissa de côté dans les oreillers.
Ce furent les dernières paroles intelligibles prononcées par Mme Méridier. Elle but avec docilité et fatigue, après la théo-bromine, le bol de lait que Christine lui maintint contre la bouche. Mais elle ne l’acheva pas. Christine lui essuya les lèvres. Elle avait rejoint sa mère peu de temps après Augustin et dé-sormais n’en partit plus.
Assise tout contre le lit, un petit livre noir sur ses genoux, elle gardait entre ses mains, l’une des mains aux ongles bleuis. Par cette caresse du contact, pendant que sa mère la sentait en-core, passaient des communications moins fatigantes que la pa-role.
Un moment vint où Christine se retourna vers Augustin pour lui demander à voix sourde : « Fais un peu de feu ». Au-gustin rechargea le poêle. Il ne faisait cependant pas froid. Ce n’était pas le froid de la chambre que Christine commençait de sentir sur la main qu’étreignaient les siennes.
Quand il revint de renouveler là provision des bûches, sa sœur débitait d’une voix volontairement monotone : « Nous méditerons pendant cette dizaine l’agonie de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers. » Elle eut à réciter les deux parties des Ave, sa mère ne pouvant naturellement plus répondre. Elle trouva dans le petit livre noir, pour la méditation annoncée, une for-mule qui devait remonter au temps de M. Olier : « Résigné à subir cette loi de votre justice, j’accepte la mort en expiation de tant de forfaits que j’ai commis et en union avec mon Sauveur.
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Que je meure donc, ô mon Dieu ! dans le temps, le lieu et la ma-nière qu’il Vous plaira de m’ordonner… »
Augustin était assez familier avec la phraséologie des livres de dévotion pour ne pas trouver comique ce terme de « forfait » appliqué aux minuscules fautes de sa pauvre mère, mais il esti-ma brutale et cruelle cette évocation directe de la Mort. Quand sa mère lui avait-elle demandé la terrible prière, que sans doute Christine n’eût jamais d’elle-même osé prononcer tout haut ? Peut-être dans les longues veillées, lorsqu’elles s’entretenaient de sujets pieux, en chrétiennes qui savent où elles vont ? quand elles parlaient de la Mort comme d’une chose qui vient tout na-turellement, ainsi que la nuit à la fin du jour ? La prière conti-nuait, d’une voix aussi égale qu’un murmure, comme un très doux tapis de sons sur lequel eût cheminé le sommeil. On en-tendit craquer le bois dans le poêle. Augustin occupait le fau-teuil, le menton dans ses mains, profondément immobile.
« Ma communion quand je serais préparé, pensait-il, pauvre femme ! jamais elle n’avait osé entrer si clairement dans ma vie intérieure… Fameuse vie intérieure !… Fameux jardins clos !… Méritent vraiment qu’on se gêne pour y entrer !… Ma communion quand je serais prêt… une jeune fille pieuse et douce… » Sa vie avec Anne, ce qu’il appelait « son déchirant bonheur », lui apparut colorée d’une autre teinte, d’une teinte de soir. Il pensa qu’ils aimeraient tous deux, quand ils seraient deux et que viendrait leur tour, d’accepter ensemble la douce mort, comme on prend un morceau de pain.
Un petit filet de feu jaune blanc, subtil et rectiligne traversa la chambre en biais, fixa une tache lumineuse droit sur l’armoire. Le soleil avait enfin percé les nuages. La rêverie d’Augustin lui figura des ruisseaux élémentaires à la surface mollie des neiges. Il s’affligea de cette distraction puis la com-prit inévitable. De longues minutes d’une patience horrible commenceraient bientôt d’abonder autour de cette agonie ; des distractions toutes pareilles les hanteraient. Cela aussi faisait
– 782 – partie de l’ensemble des choses qu’il fallait accepter doucement. Il n’était pas libre de ne pas apercevoir ce soleil jaune qui jouait l’arrière-automne, ni tous les autres détails de cette grande paix.
Un peu après cinq heures, au bord de nuit, la malade eut une syncope. La tête se jeta brusquement en arrière, écrasa les oreillers. Christine la redressa, et tendit en même temps l’autre bras à Augustin en demandant : « De l’éther. » Puis les souffles retrouvèrent leur régulière faiblesse.
Augustin n’alla pas tout de suite se rasseoir. Il s’en fut à la fenêtre, les mains derrière le dos, contempler un paysage inat-tendu, triste et splendide.
De grandes buées traînantes, à la fois nacrées, mauves et roses, gonflaient et moutonnaient à la surface fumante de la neige, sous un ciel bas d’un gris éblouissant. Entre leurs haillons effilochés, des déchirures à ras du sol le découpaient en mor-ceaux fixes d’une porcelaine éclatante. Cette riche buée, rose en surface, opaline en profondeur, quel feu obscur la colorait ? quels jeux secrets de la lumière ?
Augustin s’étonnant de cette vaporisation directe des neiges, cherchait d’où venait ce rose, puisque tout le ciel était gris. Mais il cessa bientôt de se demander quoique ce fût.
Christine maintint un bol de lait aux lèvres de sa mère mais la malade ne parut pas s’en apercevoir. La Religieuse vint man-ger. Mme Boudet la remplaça auprès du cercueil. Augustin et Christine avalèrent un œuf sur le plat, avec autant d’appétit que du chanvre. Mme Boudet partit. La mère Rambaud prit sa place. Ces minces événements étaient tout ce qui se passait dans la maison.
À neuf heures, Christine appela, d’une douceur brusque et rapide :
– La petite casserole, la seringue, l’alcool et l’ouate !
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Il cherchait affolé. Mais la même voix lui fixa une direction raide, un axe fixe dans les formes mouvantes.
– Sur la commode, devant les livres, à droite…
Christine fit la piqûre. Puis on vit se réinstaller cette respi-ration misérable qui ne devait guère conduire l’air plus bas que la gorge et faisait penser à un poisson juste retiré de l’eau et en-core vivant.
Augustin recueillit des indications à voix basse : « faire re-bouillir la seringue, la nettoyer d’abord, faire aller et venir le piston comme ceci »… Et soudain :
– Non. Écoute : Prie la Sœur de venir. La mère Rambaud la remplacera.
Il dut traverser la salle à manger. Toutes les portes étaient ouvertes ; Mme Boudet avait pu partir, la mère Rambaud arriver, sans qu’on ait rien entendu. Mme Boudet avait négligé de fermer derrière elle, ce qui augmentait encore l’aspect de désordre donné à l’appartement par les incessants changements de lits et le provisoire des solutions domestiques. Très sûre d’elle, main-tenant, dans la maison, Mme Boudet devait sans doute moins se gêner ? Peut-être avait-elle voulu simplement rester à portée d’appel ?
Il revint auprès de Christine et vit la Sœur faire les mou-vements qu’il n’avait pas sus.
… Disgrâce des mains maladroites… D’autres mains, jadis souffrirent de cette même gaucherie. C’était dans une pièce voi-sine et très petite, au cœur de son adolescence, au moment de l’ancien « appel ». Des mains humiliées, pleines de bonne vo-lonté, sachant mal porter les remèdes, les mains de son père malheureux. Ne se souvient-il pas ? Et au contraire, celle qui, toutes besognes faites, s’en va maintenant par les étroits pas-sages, veillait alors autour de son lit de convalescent…
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Les larmes dont il est secoué, dans ce fauteuil où il a pris refuge, sont autres que celles qu’il a jusqu’alors versées. Elles n’ont plus ce goût de désolation et de déchirement. Elles res-semblent… comment dire ? à une collaboration. C’est bien cela. Elles acceptent et collaborent. Jamais, plus qu’en ce moment, il ne s’est rapproché de son ancienne âme, celle qu’il a laissée, dans cette pièce voisine et très petite, pour qu’après de longs circuits de vie, il vienne la reprendre un jour.
Doux Être fort et fraternel, ô Jésus, qui que vous soyez, maître de la souffrance, vous qui avez bu, jusqu’à la lie, le tra-gique des minutes dernières, vous qui l’aviez « appelé » autre-fois, à quelles conditions maintenant consentiriez-vous à le con-soler ?
Dans la salle à manger, sonne une pendule traînante, qui n’eu finit plus. Cinq heures ? Cette pendule se trompe. On a ou-blié de la monter. Elle jette une heure quelconque avec les restes de ses forces.
– Augustin !
Augustin reconnaît la voix saccadée et brève. Il l’a enten-due, lors de l’autre mort.
– L’alcool !… La seringue !
La figure qui souffre n’est plus celle de sa mère mais une autre, étrange et inconnue : De transformantes tuméfactions violettes, une bouche de folle, grande ouverte, des yeux ef-frayants et nouveaux, pleins d’une angoisse qu’il n’a jamais vue.
Augustin est incapable d’aider. Il vacille. Il sanglote à petit bruit, comme de l’eau bout. Mais la Sœur, impérieuse, le de-vance, l’écarte. Il entend : « Tenez la lampe » ! Il reçoit, repose, il ne sait où, l’assiette où sont la seringue et les morceaux cassés de l’ampoule. Il a dû poser la lampe quelque part. Il se rappelle avoir cherché un endroit d’où elle ne pourrait blesser ces yeux de terreur, qu’il ne connaît pas.
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Les deux femmes qui entourent la malade la lui cachent tant l’une que l’autre. Augustin devine au lieu de voir. Il devine que les bras de Christine, soutenant sa mère, passent en cein-ture lâche, par-dessus son cou, ses épaules, et ses derniers souffles. Elle presse à la fois contre son corps le corps de sa mère et l’oreiller, d’une mollesse qui craint de toucher. De quelque côté qu’on tente de tourner ce lit, un obstacle vous re-jette, ou Christine, ou la bonne Sœur, ou l’empilement des oreil-lers, ou le barrage des rideaux ; on ne sort pas d’un mélange d’ombre et de jaune vague. Un respect terrifié arrête cette cir-cumnavigation tremblante… Il y a longtemps que l’injection est faite. Pourquoi des deux femmes s’éternisent-elles là ?
Christine se redressa enfin, très lentement. Glaciale et hié-ratique, elle commença d’enlever les oreillers, celui d’en haut d’abord, et puis les autres. La Sœur agenouillée ou vautrée, sou-tenait quelque chose. Augustin vit sortir une vieille couverture rayée qui servait de coussin. Les deux femmes purent faire glis-ser doucement en avant le corps de Mme Méridier, pour l’étendre à la fin dans une attitude horizontale et poser sa tête sur le dernier oreiller gardé pour la recevoir. La Sœur aidait avec une précieuse et inémotive efficacité.
Alors Augustin comprit. Il fut s’agenouiller à un angle de lit, où il ne gênerait pas tous ces mouvements. Il mordit le drap du traversin et se le logea dans la bouche.
À ce moment une voix glapissante le fit sauter :
« Je vous recommande à Dieu tout puissant, mon très cher frère (se reprenant soudain), ma très chère sœur, et je vous re-mets entre les mains de Celui dont vous êtes la créature. Que la troupe glorieuse des Anges… »
La voix changea son timbre sur ces derniers mots. La bonne Sœur s’efforçait d’atteindre par des secousses, dans le fond d’une interminable poche, son mouchoir, qui voisinait avec un trousseau de clefs et de petits objets en métal.
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« … Vienne au-devant de votre âme. Que le Sénat des apôtres qui doit juger avec Dieu tout l’Univers, vous fasse un ac-cueil favorable… »
Elle devait glapir de la sorte les prières du matin et du soir, dans les orphelinats de petits garçons.
Augustin s’était levé, puis penché sur ce lit changé de forme. Il semblait qu’il y eût encore un peu de sueur au front où il posa ses lèvres. Une odeur de lit, de chemise de nuit, de vieil-lesse sortait du corps de sa mère. Le visage était tiède ; une fente fixe luisait entre les paupières fermées.
La Religieuse avait déplacé la lampe et enlevé l’abat-jour. Il chercha machinalement quelque abri contre cette grosse lu-mière crue. Le dossier du fauteuil qui faisait ombre, l’attira dans cette ombre.
Il connut qu’on lui touchait l’épaule.
– Augustin, dit Christine, laisse-nous un instant.
Les lèvres de sa sœur rentraient : une dureté supplémen-taire et momentanée s’exprimait sur son visage. Il ne sut pas que c’était par pitié de voir sa figure à lui, blanchâtre et ravagée, et ses cheveux où logeaient des barbes de duvet venues du tra-versin.
– Il nous faut faire la toilette mortuaire. Va-t’en. Demande à la mère Rambaud de venir et prends sa place.
La bonne Sœur avait déjà retroussé ses manches sur des avant-bras très blancs et pleins de tendons. Augustin voulut sor-tir, se retourna, hésitant, n’eut pas le courage de regarder dans son ensemble la forme horizontale, vit ce qui était le plus visible et le plus près de lui, une vieille main restée à demi ouverte, à peu près comme lorsqu’elle travaillait. Il vint mettre ses lèvres sur un velouté déjà un peu refroidi, se releva avec une certaine violence et s’en fut vers la porte. Il fut tenté de remettre à la
– 787 – place où elle les cherchait d’habitude, les lunettes de sa mère oubliées sur la commode.
La porte de la cuisine entrebâillée, battait, et celle du pa-lier, peut-être même celle du jardin. De grands vents doux commençaient de se lever. On entendait dans la distance le sif-flet de ces vents et le battement des portes.
Comme il traversait le vestibule, guidé par une vague lu-mière de bougies sortant de la chambre au cercueil, un corps mou heurta sa jambe, suivi d’un sourd petit galop, vite arrêté. Il eut une peur brutale, immaîtrisable. Puis les choses reprirent lentement leur cours et leur place. C’était sans doute un chat, venu d’en-bas par toutes ces portes ouvertes. Il renvoya la mère Rambaud de l’autre côté de l’appartement.
Les deux bougies tremblotaient d’une manière fatigante, produisant des sautes continues d’ombre et de lumière. Le petit cercueil au drap blanc devant la cheminée, sur des tréteaux très bas, semblait négligé comme un mort secondaire, seul en face d’une chaise vide. L’alcôve était tout à fait sombre. On sentait vaguement, dans la partie enfoncée, un épaississement de l’obscurité qui s’éclaircissait au contraire sur le devant, laissant deviner un lit. Augustin ne put s’empêcher d’imaginer là quelque autre forme horizontale. Les vents violents et doux qui montaient d’en bas soufflaient jusque dans la chambre.
Une sensation de mort, de fin de tout, presque aussi maté-rielle qu’une saveur, occupait sa bouche, comme elle avait fait en pleine rue dans la stupeur du premier diagnostic médical. Ainsi qu’alors, il lui semblait la mâcher. Ce n’était pourtant que l’odeur des bougies mêlée à celles des houx et des autres branches vertes qu’il avait lui-même portées. Un grossier dessin de larmes noires sur le drap mortuaire signifiait le chagrin, en style de sacristain. Une des bougies cessa de vaciller mais il ne s’en rendit compte que lorsque l’autre s’arrêta à son tour, peu d’instants après.
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Il perçut en même temps l’immobilité de la lumière et l’aspect qu’elle donnait à la chambre : tranquillité de quelques minutes imitant le calme éternel.
Un vieil automatisme tenta de le jeter par des issues qu’un long usage avait polies, vers le scandale de la douleur, l’hostilité d’un Univers où l’âme humaine est un raccroc, une réussite de hasard. Mais rien de tout cela, trop petit, ne s’égalait à l’immense énigme. Et d’ailleurs… y avait-il une heure qu’il avait prié le Christ ? Une heure et demie peut-être ? Tout son cœur était chaos.
La même fatigue extrême qu’il traînait depuis quelques jours le ressaisissait sur sa chaise, incommode, faute de dossier convenable et faute d’accoudoir. Il eut envie de la porter dans le coin de l’armoire pour s’adosser à l’angle, mais il eut peur, net-tement, positivement peur de la forme qui pouvait se trouver sur le lit de l’alcôve, immobile, ne respirant pas. La secousse de tout à l’heure, le heurt du chat contre ses jambes, avait peut-être soulevé ce brouillard émotif pas encore affaissé. Il retrouvait très bien, dans la vaste pièce déserte, précisément au coin de la grande armoire, les endroits que jadis fuyaient ses peurs d’enfant… Il n’y avait là cependant qu’un pauvre Bébé mort dans un cercueil trop grand, couvert de larmes ridicules, et de petites boules rouges et blanches parsemant un feuillage amer. Il alla, d’un pas délibéré, adosser sa chaise à l’armoire, et aban-donner sa tête à une tournoyante et nauséeuse immobilité.
Sa détresse trouvait dans son immensité même et dans sa plénitude, une sorte d’affaissement et de dégoût de tout, qui si-mulait le repos.
Depuis combien d’années n’avait-il plus couché là, en cette chambre inhabitée ? dans une couchette qu’il se rappelait très bien, auprès de cette alcôve ? certainement depuis le temps des premiers catéchismes.
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Peut-être à cause de la chambre ou d’une vague similitude sentimentale, il se rappelait les grands débondements de pleurs qui suivaient les gronderies et les réconciliations au temps de la jeunesse de sa mère, les lits défaits, les blottissements dans ses bras. Un couplet de chanson naïve lui revint, à cause de son timbre de départ et d’adieu, qu’il répéta en une fatigue im-mense, mêlée de fièvre, de souvenirs, et de désespoir :
Nous nous en irons tous
La Désirée, la Rose au Bois,
Nous nous en irons tous…
Ce fut là que le surprit la Sœur.
– Monsieur, vous pouvez venir maintenant. Moi, je vas continuer de veiller ici. Seulement faudra faire venir l’Agathe Rambaud pour qu’on soit ensemble ; parce que notre règle nous défend d’être une seule Religieuse à veiller les morts. Quoique pour un petit enfant, n’est-ce pas, il n’est pas venu de diable dans la pièce, puisqu’il n’y a pas eu de jugement particulier.
Augustin s’en alla, fort étonné que la mère Rambaud s’appelât Agathe.
Il regagna l’autre chambre, où vacillaient aussi des bougies. Malgré le tremblement de ses jambes et la fuite verticale de ses genoux, il lui fallait bien avancer vers ce décor classique des avant-funérailles.
Elle était là, bleuâtre, plombée, déjà lisse, et très immobile. Pour la première fois, depuis cinquante ans, elle ne pensait pas à ses enfants, ni à son mari, ni à aucun des siens. Elle était libé-rée d’eux, rendue à elle-même, plongée dans un impénétrable repos, proie du terrible demi-sourire funèbre. Il fallait que ce qui l’occupait en ce moment fût bien essentiel pour rejeter à l’accessoire et au dédaigné les plus absorbants amours de sa vie. Affaissé au pied de ce lit, presque sous le surplomb du corps, il sentait qu’il ne s’écraserait jamais assez bas. Ce n’était plus seu-lement la collaboration dans les larmes, mais dans le détache-
– 790 – ment de tout, dans une terrifiante concentration de son cœur. La Mort supprimait tous les secondaires, autant dire tout ce qui peuple et meuble la vie, ce sans quoi elle nous serait aussi invi-sible que l’air pur. Elle supprimait tout ce qui occupe le cœur terrestre des pauvres hommes, même l’amour des mères et des enfants, tout ce qui n’est pas le rapport suprême, lequel ne se manifeste pas moins dans les anéantissements que dans les créations. Une chose simple, la Mort ? Oh non ! Nullement simple… Une vague gratitude, se mêlait à la conscience qu’il avait de ne point se trouver totalement immergé comme il eût pu l’être, dans l’océan des épouvantes, pas entièrement aban-donné, mais au contraire obscurément soutenu, maintenu à flot, il ne savait par quoi au juste, sur les profondeurs de la Mort.
Des mains l’effleurèrent en avertissement, arrêtèrent le frissonnement de ses épaules. Ce n’était pas Christine mais la mère Rambaud. Elle lui montrait Christine. Celle-ci paraissait chercher quelque chose autour d’elle, à droite, à gauche, avec une curieuse apathie. Augustin la vit juste cesser cette recherche et se laisser aller dans le fauteuil. Sa tête s’inclina, d’abord sur le côté puis sur la poitrine. Elle finit par rester immobile en une position très inconfortable qui stupéfia Augustin, jusqu’à ce qu’il eût compris qu’elle s’évanouissait, comme devant le ber-ceau de son enfant.
La ranimer prit du temps, plus que l’autre fois. Lorsqu’elle revint à elle, somnolente et d’une blancheur absolue, il fallut la soutenir, la conduire à sa chambre, l’aider à s’étendre toute vê-tue sur son lit. Quand ce fut terminé, Augustin renvoya la mère Rambaud auprès de celle qui ne devait pas veiller seule.
Il revint, dans la pensée qu’il n’avait pas autre chose à faire qu’être auprès de ce pauvre corps, comme s’il pouvait là, mieux qu’ailleurs, participer à ces réalités essentielles dont elle vivait désormais. C’était une sorte de communication qu’il eût eu en-core avec elle, un long ruban dont l’autre bout allait la rejoindre.
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Prier pour elle ?… Des trois personnes qui le pouvaient, sa sœur dormait épuisée, la Religieuse et la mère Rambaud veil-laient auprès du petit mort. Et sur ses lèvres à lui, quel sens au-rait le De Profundis ? C’était lui, le loin de Dieu, le privé de lu-mière, le vrai mort. C’est lui qui criait « dans les profondeurs ». C’était pour lui, non pour sa mère, qu’il devait demander à Dieu de ne point observer de trop près les iniquités des hommes, de peur que personne ne pût soutenir.
Il sursauta. Quelqu’un cherchait à forcer la fenêtre.
La peur qu’il avait cru laisser de l’autre côté de la maison revint. Elle l’immobilisa, lui rida la peau du dos, l’habita jusqu’aux moelles. On trouvait quelque chose comme cela dans la Bible, il ne savait où. Comment avait-il osé mordre les draps et le traversin ? En ce moment, il n’eût pas pu à cause de sa peur.
Puis il comprit. La fenêtre était entrouverte pour faire par-tir la chaleur du poêle, incommode dans la chambre d’un mort. Le vent traversait les volets clos et ébranlait cette fenêtre. Ces grands vents du Midi enveloppaient la maison, la poussaient avec une vaste force molle. Toutes les neiges devaient ruisseler sur un grand nombre de jardins noirs.
Mais toute autre chose eût été mise à profit par sa dépres-sion nerveuse. L’au-delà, pour le regarder, faisait choix d’un vi-sage : les traits, en train de rajeunir, de cette morte. La couche d’air où elle avait rendu le dernier soupir restait encore dans la chambre. Cet air expiré, peut-être l’aspirait-il en cette minute même. Il finissait par se faire de sa mère une conception déchi-rante et enfantine. Il l’imaginait rejetée aux pays de grande dé-solation, de mutisme, de nuit, de gravité éternelle. Elle était ty-rannisée, refoulée de force dans sa petite chambre sous la terre, et elle continuait d’une façon très mystérieuse d’y sentir et d’y souffrir sans paroles. D’où venait cette étrange absence de do-mination sur lui-même ? De sa fatigue infinie ? de ces vents fous autour de ce silence ? de sa solitude ? Il comprit le mot de la
– 792 – bonne Sœur : une Religieuse ne doit pas rester seule à veiller les morts.
Certes ! solitaire ! bien sûr, il l’était. Si le face à face avec Dieu est le rapport essentiel, sans Dieu, tout est solitude. Dès qu’on a compris cela, tout ce qui n’est pas Lui vous laisse radica-lement, incurablement solitaire. Il l’eût été partout, dans les foules, dans les grands bonheurs, sous tous les bouillonnements de la vie, dans l’ignorance même de cette solitude. La Mort ne faisait que la mettre en lumière, mais elle existait avant. Elle était consubstantielle à l’Être.
Le bruit de sa toux peuplait la chambre. Il devait être entre quatre et cinq heures du matin, on ne pouvait pas savoir. Au-cune montre n’était montée, ni aucune pendule. On avait tout oublié. Il évaluait au jugé, à la quantité de nuit qui avait passé. Il sortit pour aller chercher son manteau.
Christine, qui venait de se relever, se trouvait dans la salle à manger avec la mère Rambaud.
– Je viens voir si on n’a pas besoin de moi par ici. L’autre peut bien veiller toute seule un quart d’heure. Ça ne lui fera pas tourner les sangs, dit-elle, avec cette familiarité des petites gens pour les Sœurs en qui ils sentent leur propre classe sociale et un genre de vie d’une dureté semblable.
Il fut convenu qu’il irait se coucher à son tour, jusqu’au ma-tin. La mère Rambaud et la Religieuse veilleraient dans la chambre de la morte, Christine s’en irait près de son enfant.
– Il faudra bien les réunir ici ou là-bas, dit sa calme voix de rêve. Nous ne pouvons séparer ainsi nos affections.
Dans sa triste chambre où aucun volet n’était mis, Augustin put voir entrer par la fenêtre le commencement du petit matin. En allant ouvrir, une poussière d’eau l’effleura, frange extrême du plein fouet des pluies. Il resta quelque temps à goûter leur parfum élémentaire, calmant, comme tout ce qui, dans l’Être, se
– 793 – classe assez au-dessous de la conscience : les végétaux, les mi-néraux, les neiges… Des brouillards volumineux et bas fuyaient ; d’obliques pluies sifflantes occupaient le ciel gris fumée.
Il fut entendu qu’on retarderait les obsèques. Les deux cé-rémonies se feraient ensemble, le mardi matin, sous un seul ca-tafalque. Naturellement, l’office serait celui de l’enterrement des adultes. L’Église, expliqua le Curé, ne prie pas pour les petits enfants, mais se réjouit de leur entrée au Ciel.
En passant devant la poste, Augustin téléphona aux Sa-blons. C’était un devoir. Que ce fût aussi un trouble violent, une compensation ardente et désespérée, il n’y pouvait rien… Ap-prenant que « Madame et Mademoiselle étaient attendues pour aujourd’hui », il décida de télégraphier.
Comme il achevait d’écrire l’adresse bien-aimée, le mot de sa mère lui revint : « Prends une jeune fille simple et pieuse ». Il était à jamais trop tard pour lui expliquer.
La neige fondante ruisselait sur les rues. Augustin marchait comme l’avant-veille, dans la même boue noire éclaboussante.
La mise en bière eut lieu le lundi soir. La jeunesse habi-tuelle de la Mort lissait le visage de sa mère, et sa sérénité attei-gnait le début du sourire. Elle vivait d’une douce vie fantastique dont les couleurs normales eussent été le blanc et le violet pâle. Ces couleurs ne semblaient pas provenir des tissus, ni des ré-missions musculaires, mais d’une sorte de sensibilité mélanco-liquement heureuse qui eût constitué l’état normal et provisoire des âmes, dans les premiers jours de leur autre vie. Autour du chapelet sur lequel gauchissaient ses doigts, Christine avait dis-posé des plantes vertes, comme lui-même, pour l’enfant. La bonne Sœur avançait, reculait, inclinait la tête, clignait des yeux, cherchait, pour mieux voir, la bonne position et la meilleure dis-tance. L’ayant trouvée, elle dit : « Ah ! c’est une belle morte ! »
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Lorsque entrèrent les hommes, on retrouva Christine af-faissée auprès de son enfant, comme deux jours auparavant, un bras passé autour du petit cercueil, la tête tombant sur la poi-trine, broyée et buvant aux plus épaisses lies. Augustin la releva avec douceur. On mit les deux cercueils l’un près de l’autre comme Christine avait demandé.
Quand il revint, dans cette chambre livrée au désordre post-mortuaire, Augustin vit l’armoire ouverte et le poids du corps encore inscrit sur les draps. Il s’assit sur le prie-Dieu entre les battants de l’armoire, noyé en une inondation de sanglots. Ses suprêmes paroles murmuraient encore parmi ses misérables derniers souffles, et c’était exactement à cinq pas : « La mort n’est rien. Nous serons tous réunis dans la vue de Dieu, tu ver-ras. » Il pleurait en un bouillonnement de rage et de sérénité. Puis ce paroxysme passa, comme ils le font tous.
Il se retrouva humant l’odeur de l’armoire, un parfum de lavande et d’autres odeurs, sorties d’anciens sachets. En se rele-vant, le tiroir ouvert heurta sa tête et lui fit mal. De vieilles lettres y étaient classées, écrites par des tantes depuis long-temps mortes, parlant d’un projet de mariage concernant des cousines qu’il ne se rappelait même plus. D’autres lettres d’une calligraphie enfantine, s’étalaient sur du papier à fleurs, pour anniversaires. Il y en avait de lui, de Christine, de ses frères et sœurs morts ou partis, en paquets, sous des liens blancs. La douleur de sa tête traversait leur lecture. Il découvrit une pho-tographie de sa mère, toute jeune, seize ans peut-être, un petit visage rural, virginal et farouche. Son père l’avait-il jamais con-nue ainsi ? Au dos, la photographie portait : « Marguerite Ger-faut. Enfant de Marie, Couvent des Ursulines, Mauriac (Cantal), Numéro 79. » Pour retrouver des traits pareils, aussi ronds, aus-si lisses, il fallait se rappeler son visage d’avant la mise en bière et le terrifiant rajeunissement de la Mort.
Il trouva aussi un instantané de son père pris par un col-lègue, ce qui expliquait qu’il n’en n’eût jamais reçu le double.
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L’affaiblissement des derniers mois s’y lisait sur les traits, les yeux, le sourire aux coins tombants. Toute la nuit en wagon res-suscita, cette nuit d’il y avait près de vingt ans, quand il avait senti au moment des plus atroces doutes, sa détresse soutenue et comme prise en mains, il croyait se rappeler, par le seul désir d’un souverain secours. Au moins, était-ce bien ainsi ? Il fouil-lait avec opiniâtreté sa mémoire… ce devait bien être ainsi. Mais il fallait se défier de la mémoire… peut-être ne faisait-il que re-culer dans le passé le désir des minutes présentes, tellement se trouvaient semblables ce présent et ce passé : ses deux parents partis, le même voile sur les ultimes destinées, le même voile et les mêmes désirs… Quelque chose de plein et d’éternel pleurait gravement dans son cœur. Ah ! tenez ! nul ne sait, nul ne peut dire ; nulle véritable certitude ne passe celle de la petite chan-son :
Nous nous en irons tous
La Désirée, la Rose aux Bois,
Nous nous en irons tous…
Pour la nuit, il eut autant de docilité que Christine en avait montré la veille. Épuisé, il toussait et tremblait. Il prit du sirop acheté à cause du désir de sa mère. La vieille Rambaud chauffa son lit. Une lourde dose de soporifique l’assomma et le fit dor-mir.
Une forme de douleur officielle et glacée régna le lende-main, dès les premiers pas hors de la chambre. Mme Boudet, dé-jà venue, circulait affairée et silencieuse. La pauvre femme avait rendu service, après tout. Il avait été injuste pour elle, ainsi qu’on l’est toujours, plus ou moins, avec tout le monde. Comme il croisait la petite femme noire, sur le palier, il lui prit la main et lui dit merci. La mère Rambaud aussi était là. Des formes en deuil commençaient de monter les escaliers. Une solide pluie continue s’était installée pour la journée. Il rejoignit, dans la chambre aux deux cercueils, la grande statue noire qu’était Christine.
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Pendant la cérémonie, étourdi de fatigue et de soporifique, il se vit séparé de Christine par l’assez stupide protocole des fu-nérailles. Confinée avec les femmes, des amies, des collègues l’entouraient. Lui, connaissant moins de monde, tout seul sur le banc de devant, se levait ou s’asseyait automatiquement selon les moments de la messe. Ainsi se traduisait pour chacun d’eux, d’une manière différente, leur absence de parents et leur vie de fonctionnaires sans racines. Il se rappela soudain, mais trop tard, la fameuse phrase de la préface des morts : Vita mutatur, non tollitur. Quand l’officiant l’avait-il dite ? Il n’eût pu d’ailleurs l’entendre passer, même s’il avait fait attention. La sombre splendeur des musiques religieuses frôlait, sans la péné-trer, sa torpeur accablée ; le plain-chant mollissait, s’émoussait contre elle, devenait pareil aux ronflements des grands vents.
À l’absoute il vit bien plus de monde qu’il n’eût pensé, bien plus que n’eût laissé croire la vie lointaine et dédaigneuse qu’il avait menée après ses grands concours. Quelques-unes de ces figures lui étaient connues, pleines ou maigres, avec la forme habituelle et les plis de leur visage, leurs cheveux ou leur calvi-tie, leurs préoccupations de tous les jours, un certain reflet de leur métier. Le formalisme de ces sympathies ne laissait pas de lui faire quelque vague plaisir.
Le nombre d’hommes qui passèrent devant lui fut moindre que celui des femmes pour Christine. Quelques silhouettes tra-versèrent sa distraction écrasée : Mme Marguillier, l’honnête et courtaude Marie-Louise, d’autres encore sur lesquelles il ne put mettre le nom juste. Vers le milieu du défilé, deux dames, qui venaient de saluer Christine, se détachèrent du groupe des femmes et vinrent à lui. Il les vit et ce fut la première éclaircie de lumière, et un terrible bouleversement de son cœur. Il vit sa haute ligne fine, son pur et sérieux visage, tout ardeur et pitié. Elle lui donna la main la première, devançant sa tante, avec une douceur, une lenteur, qui le firent éclater en sanglots fous, ré-primés avec la maîtrise qu’il avait toujours sur ses gestes. C’étaient des sanglots de bonheur et d’amertume. Elle était là. Il
– 797 – la revoyait enfin après toute la longue histoire de ces douze ter-ribles jours. Les deux morceaux de sa vie, ou de ce qui en res-tait, allaient pouvoir se rejoindre, s’abouter par-dessus la mort. Une gratitude humble et éperdue, pas à la mesure de la terre, lui sembla monter jusqu’à Dieu, visible à travers le bonheur plus qu’à travers la Mort.
Pendant le voyage au cimetière, il expérimenta cette nou-velle forme de la douleur, la douleur heureuse. Tous ses scru-pules étaient anéantis par la présence dévorante. Il souffrit dé-sespérément que sa mère ne l’eût pas connue. Quand il serrait les mâchoires, c’était de cela : « Prends une jeune fille pieuse et simple. » Elle l’était, et de plus, une profondeur de richesse mo-rale, une splendeur de grâce, le feu d’une passion infinie et toutes les prises d’un consumant amour.
Heureusement qu’on entoure Christine, pensait-il. Lui était tout seul, juste à l’arrière du corbillard. Aux ralentissements, le groupe suivant marchait sur ses talons. Il entendait des frag-ments de conversation tout à fait ordinaires, comme ceux qui parsèment les salles d’attente, les cafés, les bureaux de tabac. Il en surprit un, qu’on cherchait à étouffer.
– La Marie-Louise ; la fameuse Marie-Louise…
– Ça ne ferait pas un vilain mariage !
– Moins que l’autre !
– Évidemment.
La pluie compacte et permanente battait les parapluies. Il marchait comme dans deux éponges, avec sa continuelle envie de tousser et le sang à la tête.
À la porte du cimetière, le dernier tas de neige amassé par les boueux, noirci, sableux, était en train de fondre contre les pieds-droits du portail. Dix ou douze longs cyprès pliaient d’une seule ligne sous les coups de vent, en subites courbes sifflantes.
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Les feuilles restant sur les platanes s’éparpillaient du côté des voitures. La pluie ruisselait sur les fleurs artificielles et les tas de terre. Elle giflait les basaltes bleus et les granits polis des grands caveaux.
Augustin rejoignit Christine et se tint auprès d’elle quand on descendit le petit cercueil au-dessus de l’autre. Malgré le maître des cérémonies, il fut auprès d’elle aussi pour le défilé. Sous les opaques plis droits du crêpe, il l’aperçut comme il l’avait déjà vue, livide, inerte et les yeux clos. Il craignit un ins-tant qu’elle ne s’évanouît comme elle avait fait par deux fois à la maison, mais la pauvre femme allait tenir jusqu’au bout.
Il serra des mains, dit : merci. Et puis il les revit, toutes les deux. On les saluait, sous les parapluies, avec un respect discret, non exempt de coups d’œil obliques et d’une chuchotante curio-sité. Mme Desgrès des Sablons parla la première, souveraine-ment insoucieuse de ce que des personnes à côté pussent en-tendre :
– Dès que vous le pourrez, dès que votre chagrin vous le permettra, venez, n’est-ce pas, vous et votre sœur…
– Comme je voudrais que l’amitié pût vous consoler…
Mais il y fit moins attention. Il venait de recueillir en plein cœur, de celle qui n’avait pas parlé, un sombre et fraternel re-gard, ce qui lui fit une seconde fermer les yeux, comme aux plus émouvantes minutes heureuses.
Avertie du sentiment de son frère, Christine eut peut-être une vague lueur de reconnaissance, bien qu’aucune parole ne parût pouvoir traverser une pareille épaisseur de deuil.
Quand tout fut fini, et qu’avec Christine, Augustin s’approcha du vieux landau fossile qui devait les reconduire, les deux dames les regardaient de loin. Elles semblaient les avoir attendus l’un et l’autre, désirer peut-être leur parler. Il vit leur longue voiture les emporter sous la pluie.
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Comme ils rentraient chez eux, dans ce désert des retours d’enterrement, les femmes d’ouvrage commençaient de balayer et ranger, tant Mme Boudet dont le service cessait, que la mère Rambaud qui conservait le sien. Christine les embrassa l’une après l’autre. Puis ses yeux, sortant de sous le voile, se fixèrent attentivement sur Augustin.
– Tu ne vas pas bien. Couche-toi. Laisse-moi te soigner.
Qu’elle oubliât ainsi sa propre douleur et que ce fût là sa première parole, il en fut touché profondément.
Il se sentait épuisé, en effet, jusqu’à la limite des forces. Dans sa chambre, pour quitter ses chaussures et ses bas, il se baissa devant sa table de toilette. En cette position, il fut surpris par un accès de toux très particulier, plus déchirant que les autres, et en outre foisonnant et asphyxiant, comme s’il avait avalé de travers. Sa bouche se trouva pleine d’un liquide chaud ayant le goût d’une cuiller en fer ; ses joues se gonflèrent, le flot grossit. Il serra les lèvres pour le garder jusqu’à la cuvette. Il dé-gorgea à plusieurs reprises un beau sang vermeil, dont il y avait bien en tout deux verres ce qui lui causa une grande stupeur. Il pensa à prendre son verre à dents, à se laver la bouche. L’eau glacée fit disparaître ce goût de sang chaud qui l’écœurait.
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