Augustin ou Le Maître est là
VI Canticum Canticorum
VI
CANTICUM CANTICORUM
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I
LE RETOUR
« Augustin Méridier, professeur à la Faculté des Lettres, Lyon. » – L’homme d’équipe lut ce nom et ce titre sur une valise qu’il venait de décharger des bagages et qu’il livrait. Le proprié-taire était ce jeune homme de trente à trente-cinq ans, arrêté sous l’horloge extérieure, regardant le paysage. Un gros garçon niais et rose, en bras de chemise, chargeait des malles sur un omnibus d’hôtel.
Augustin constata que ni sa mère ni sa sœur n’étaient ve-nues l’attendre. C’était un torride début d’été. Il aimait cette température à cause de ses rhumes incessants. Mais il en crai-gnait la fatigue pour sa mère, et le bébé de Christine avait dû re-tenir sa sœur à la maison. Dans l’appartement frais et vide, l’appartement d’autrefois, les deux femmes restaient seules, dé-sormais, sa sœur dans un quasi-veuvage, pire qu’un veuvage, seules parmi les restes de tous les événements que plus de dix ans de durée, dont cinq ans de guerre, avaient amoncelés sur toutes les vies et sur leurs vies.
Augustin demanda : « Pourriez-vous prendre cette valise avec vous et la déposer en passant chez Mme Méridier, rue de l’Abbatiale ? » Un Monsieur rasé, d’une gravité commerciale, vêtu d’un cache-poussière beige, s’introduisit dans la boîte rou-lante.
Le garçon regarda la Légion d’honneur d’Augustin et sa jeunesse, puis resta indécis. Son esprit se composait d’un cer-tain nombre d’impulsions et d’images que toute nouvelle venue désorganisait. Par exemple, on allait de la gare à l’hôtel, ou réci-proquement, à certaines heures, porteur de malles d’une varia-bilité quotidienne mais attendue. On remontait la rue de
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l’Abbatiale, sans y arrêter.
La sonorité des roues changeait ; l’air plus froid tombé de la haute Abbatiale rafraîchissait les joues jusqu’à l’horloge qua-drangulaire, exactement. Après quoi, le soleil rebrûlait. Les roues retrouvaient le son mat primitif et quatre caisses d’oranger composaient sur un trottoir d’hôtel modeste, un bo-queteau qui était le signal visuel de l’arrêt. Des couleurs plus vives, écarlate ou jaune cru, pouvaient s’y joindre, rayonnées du chapeau des dames qui attendaient sous cet ombrage.
Quarante sous passèrent de la main d’Augustin dans celle du cocher, geste créateur de pacte solennel à forme indécrite.
Immédiatement l’action de déposer une valise chez Mme Méridier devint sœur des actions quotidiennes, participa des travaux et des jours. Même, comme la dimension variable des malles, ou les taches d’écarlate et de jaune dans le carré des orangers, elle présenta ces qualités d’inattendu et toutefois de parfaitement ajusté aux circonstances, où les moralistes voient l’essence de l’esprit.
« Je vas la déposer en passant, si Monsieur veut, dit le co-cher. »
Ce « si Monsieur veut » était prétention et non servilité. Il signifiait l’habitude que croyait avoir le cocher des formes em-ployées dans de plus grands hôtels, où des compagnies de voya-geurs riches s’abattent, le temps de faire constater leur race dif-férente, pondre un pourboire dans des paumes et reprendre vol.
Le cocher refit les gestes du départ. Le Monsieur beige se réjouit en sa boîte roulante et la petite place retomba dans la torpeur de l’été.
Les bâtiments de la gare ne cherchaient point à paraître soignés, ni n’esquissaient d’architecture. Ils étaient plats et in-nocents. Ils tendaient la main aux premières maisons du quar-tier neuf que les chemins de fer font naître à la lisière des très
– 397 – petites préfectures : aux Hôtels de la Gare, du Roulage, des Voyageurs, aux Charbons et Transports, au ciment armé d’un garage et à quelques autres bâtisses plus petites, juste sorties de terre et pas encore adultes. Un boulevard de la Gare, rigide et rectiligne, les portait toutes à la fois comme au bout d’un manche et les soumettait à l’agrément du chemin de fer.
Calée sur ses deux faces, entre ce boulevard et le bâtiment du P. O., la cour de la gare s’ouvrait sur ses côtés aux routes qui arrivaient des étendues rurales, et y retournaient après un stage dans l’agglomération des hommes. Elles venaient de traverser un fourmillement de jardins, sentiers, fossés d’eau et clôtures, soigneusement semé de hangars et de petits ateliers, pour qu’on ne les confonde pas avec les véritables champs. Elles ne gar-daient aucun secret pour Augustin, les lui ayant tous confiés un à un, au cours des promenades avec son père, ayant tout dit et tout montré. Il connaissait quels murs, fatigués de veiller autour de trop minuscules héritages, avaient croulé de pur ennui, et rien n’existait plus des dispositions anciennes qu’un buisson-nement de ciguës, de pariétaires, de ronces et de pierrailles. Mais il savait quels autres, érigeant des crépis tout blancs, ren-frognés de culs de bouteilles coupants et incorruptibles, mon-taient d’intègres gardes autour de tonnelles dont on ne voyait que le faîte, symboles de cœurs très fermés.
Le sac à main d’Augustin posé à terre, le long de son pied gauche, attendait que prît fin la rêverie de son maître. Mais elle partit sur d’autres routes, joua au hasard parmi les repères bousculés, embrouillant les transitions et les fils que le réel avait soigneusement disposés d’avance pour la commodité des re-cherches. Enfin le bras s’inclina sur le sac. Ils traversèrent, l’un portant l’autre, toute la longueur de la place, sous un ciel d’un blanc de fournaise, concentré, à soixante-dix degrés de hauteur, en une région sans contour défini, incandescente et infixable. Autour de ses pieds, des ombres s’ouvraient et se fermaient comme des ciseaux noirs.
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Le long de l’immense Abbatiale, la rue fuyait, fjord de fraî-cheur entre deux à pic. La falaise de gauche était le granit roux des murs romans. Des croisillons découpés entre les contreforts éclairaient, près de terre, l’air noir des cryptes. En haut, les vieilles pierres sacrées prenaient un rose sans âge. L’on aimait croire qu’elles n’avaient jamais été regrattées, restaurées, rem-placées par d’autres plus neuves, ni même rescellées. Le temps qui ne savait couler commodément qu’au ras du sol, par le canal des rues, là où il trouvait des maisons à mordre, s’était arrêté pour ces hautes pierres, les laissant intactes, dans leur amorphe azur, depuis le jour, distant de huit siècles, où elles avaient quit-té leurs échafaudages médiévaux.
La falaise de droite était le mur moderne qui bornait l’enclos du Sacré-Cœur. Offensé des chiens et des hommes, dé-crépit après dix ans, pelé par place, fait de matériaux sans race, il opposait une absence de réponse humble et têtue à l’interrogatoire que le gros œuvre d’en face adressait à cette pouille. Mais par-dessus sa crête de jeune mur sénile, le doux capitonnage des verdures, élastique, continu, regonflait à chaque printemps. Des marronniers, des lilas, qui devaient, vus d’en bas, s’arrondir en berceaux concaves, présentaient par-dessus la muraille un moutonnement d’ouates vertes pareil à l’envers des nuages du côté qui regarde le zénith, et que les peintres connaissent bien puisqu’ils lui superposent des Déesses.
Un paysage de grottes, de flocons, de volutes, de duvets, toutes sortes de choses molles et rondes, qui d’habitude ne se montraient qu’en gris trianon ou blanc doré, teintes de vert cette fois, cachait dans ses creux d’inaccessibles nids. À cette fête, où les oiseaux s’égosillaient pour de profonds bonheurs de quelques semaines, la grande muraille d’en face assistait sans comprendre, froide comme pierre, perdue dans son passé.
Telle se trouvait en général, la fraîcheur de l’Abbatiale au cœur de l’été. Mais à l’instant où Augustin y passait, à cette date
– 399 – précise de cet été particulier, des chants de Vêpres se firent jour comme ils purent, à travers les vitraux et les porches. Ils sorti-rent dans un plein air mal fait pour eux, perdant au cours de la traversée, leurs riches volumes vibrants, la fermeté de leur corps et tous les caractères secondaires qui les faisaient exister comme sons. Seule restait, affaiblie et ténue, leur essence musi-cale mystérieuse.
Augustin découvrit qu’il n’avait pas pensé à l’heure des Vêpres et que sa mère devait sans doute s’y trouver. Il eut l’idée d’entrer pour attendre, préféra rester au plein jour, choisit d’entrer, entra. S’il y avait salut, ce serait long.
Petites filles autrefois, avant que fût passé tout ce passé, des jeunes filles chantaient, au même harmonium, les mêmes chants. Les chanteuses d’alors étaient mères, étaient veuves. Agiles, les chants avaient sauté d’une paire à l’autre de ces belles lèvres interchangeables, au retour des mêmes encoches sur la circonférence du temps.
Dans ses rares apparitions d’après guerre, c’était la pre-mière fois qu’il tombait en plein dimanche, droit dans des vêpres molles qui se laissaient percer et traverser sans réagir que par des chants.
Il déposa tout sur la même chaise, son sac, son chapeau et les alluvions de tant de saisons, qu’il fallait réfléchir pour trou-ver leur nombre et planter sur elles le chiffre juste.
Il revit la Fondation Thiers, les premiers travaux de sa thèse, le séjour auprès d’un philosophe illustre et vieillissant, et de ses jardins au Bois de Boulogne une correspondance par les oiseaux. Il revit l’année d’Allemagne, les temps d’Heidelberg… Les sons coulaient sur son âme, juste à la surface de contact entre ce présent et ce passé, entre ce passé et d’autres, infini-ment plus reculés, et plus subtils. Solution qui s’évapore en dé-posant ses poudres, ces chants abandonnaient leur grand ly-risme sémitique, leur voisinage de cèdres et d’encens rituel,
– 400 – cette saveur de Palestine et les alentours des années où il l’avait pour la première fois essayée sur sa langue. Il ajoutait sa vieil-lesse personnelle à celle de ces chants, comme on jetterait un caillou sur les Pyramides, pour les hausser.
Et puis, c’était la guerre, si courte pour lui. Toute sa com-pagnie prise, d’un coup de filet, quelque part près de Charleroi, le départ pour l’Allemagne, blessé. Sa grande chance : le Doc-teur scandinave, visiteur neutre de prisonniers, connu par lui à Paris, puis à Heidelberg. Bénéfice : trois ans de Lausanne ; les villas d’Ouchy, celle de « Mon Repos » cachées dans leur parc, plus vertes que leurs verdures ; l’Université sur la haute colline, – et il y professa ; – de vieilles rues protestantes, merveilleuse-ment propres et les toits du XVIe siècle qu’enjambent les ponts contemporains ; la cathédrale expurgée, raclée de catholicisme ; l’outremer foncé du Léman sous tous les gris possibles aux brumes ; le bleu romantique des Alpes, les pics, aiguilles, hör-ner, nadeln, pizzi et guglie, crêtés, malgré la différence des langues, du même blanc de neige : violent tableau qu’aucun chant d’église n’entamait plus. Tout au sud, sur d’autres pentes, Évian, Thonon, Yvoire, la rive interdite de la patrie.
Trois choses arrivaient de France : des journaux censurés, des correspondances caviardées, et le vent d’ouest, libre mais vide. Ces malheureuses lettres arrêtées aux frontières, rudoyées, avilies de toutes manières, découpées au ciseau comme « den-telles » d’enfants par l’arbitraire des auxiliaires de deuxième classe, dans la poussière des contrôles postaux, apportèrent la mort de la frêle Jacqueline, le départ aux armées du jeune Pierre, qui voulait « vendre » et n’aimait pas le latin, et puis sa mort, le dernier mois avant l’armistice ; Christine, Sévrienne, puis Universitaire, mariée à un blessé de guerre mal remis qui paraissait charmant ; un certain son de glas dans les lettres ma-ternelles ; dans celles de Christine une pauvre tendresse sans emploi, depuis trop longtemps en attente…
Oui, il y avait bien un salut : il ne l’éviterait pas. Il
– 401 – n’apercevait pas sa mère. Ses regards cependant ne se trom-paient point de chapelle, ni ne s’égaraient entre les piliers…
Son retour en France, à l’armistice, ses belles thèses de Doctorat passées, un autre livre prêt pour l’impression, ses fiches rassemblées pour un troisième, et pas mal de billets de Banque suisses en train de hausser… Il versa dix sous à une jeune quêteuse modeste et inconnue et deux seulement à la loueuse de chaises, qui ignorait la valeur des sous nouveaux.
Une fois rentré en France et sa chaire de Faculté obtenue, c’était le départ pour Harvard, parmi les professeurs d’échange que la République envoyait outre-Atlantique en propagandistes. Et de nouveau l’élargissement des horizons au prix d’un conti-nuel éloignement des siens.
Le blessé de guerre de Christine, maintenant très guéri, très gai, très léger, toujours charmant, toujours sur la voie d’affaires splendides, sa fuite, sur un pas de danse, avec une demoiselle aussi gaie, aussi légère, leur double départ vers d’autres bonheurs… Toute vie n’étant qu’un jeu, il lui laissait en gage, comme à pigeon vole, un petit garçon de trois semaines. Ces nouvelles tenaient dans une triste lettre de France, non con-trôlée cette fois.
Christine, rentrée dans la vieille maison, commençait entre son enfant et ses occupations professionnelles au lycée de jeunes filles, une vie déveloutée de joies, mais non pas de séré-nité ni d’une sorte de monotone bonheur.
Enfin Suzanne, l’effacée, la secrète, les voyant tous trois rassemblés, sûrs à peu près du lendemain, entrant dans l’Ordre religieux que toute son adolescence avait désiré, passant à sa jeunesse la consigne de désirer encore, immédiatement lancée dans les parties neuves de la Terre, séparée du Cantal par des mois de voyages, un large écartement des méridiens, une ouver-ture plus large encore et vaguement sanglante, peut-être dans son propre cœur, sûrement dans un autre, qu’elle laissait pour
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ne plus revoir.
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Augustin vint au-devant de sa mère comme elle se hâtait vers le bénitier. Elle parla la première, après les baisers. Ses mots, d’un provincialisme naïf, son fils ne les entendait jamais que dans ce coin de France. Il pouvait croire qu’ils ne servaient qu’entre eux. Ils attendaient, imperceptiblement plus usés, à chacun de ses successifs retours. Ils étaient les seuls où elle fût à l’aise, les seuls à pouvoir habiller son âme des vêtements unis qu’elle aimait. Elle en revêtait tous ses sentiments, des plus simples aux plus profonds, rebelles aux paroles, comme un tissu de laine est selon les besoins ou les températures, fichu d’épaule, ou coiffure, ou couverture de lit, mais jamais rien exactement.
Elle parlait de la chambre qu’elle avait préparée, des côte-lettes « premières » achetées pour le dîner qu’elle appelait sou-per, ainsi qu’au vieux temps, demandait de quelle manière il préférait ses œufs. Le sentiment qui unit les mères aux enfants, inchangé depuis les premières années, voulait qu’on fît sem-blant de croire que les conditions matérielles du bonheur n’avaient pas changé davantage, et qu’elles consistaient encore après une semaine entière de sagesse, à manger de la confiture de groseilles au lieu de fromage, avec le pain de son goûter.
Sa capote de tulle, qu’elle ne modifiait plus depuis long-temps, indiquait un deuil continu, fait tantôt de deuils véri-tables et tantôt de leurs intervalles. À un certain âge, les cou-leurs n’ont plus grand chose à vous faire croire. On n’est plus dupe de leur langage. On sait que tous les coloris de ce monde ne dispensent d’aucun des renoncements nécessaires à préparer l’autre : travail austère. Le noir est la couleur de ce vêtement de travail.
Sous cette capote, Augustin scrutait le vieux visage. Son cœur se serrait devant chacun de ces regards à la fois limpides
– 403 – et clignotants, tant ils disaient leur volonté de rester dans la joie, comme on rompt le jeûne un jour de fête, – et aussi le désir de ne rien voir des années écoulées entre le passé des tout petits et la minute présente – et même la prétention de s’assurer la complicité de l’avenir, le temps n’étant sans doute qu’indifférent bain neutre, qui ne peut changer les êtres chéris.
Une pensée lui venait, qu’il repoussait avec violence. Il lui interdisait de se montrer, la condamnait à l’inexistence, la reje-tait dans sa nuit. Docile, elle rentrait aux régions aveugles. Mais une vapeur noire montait de son invisibilité, maculant toutes les autres, épanouies dans la lumière. C’était l’appréhension des changements qu’avaient commencés la souffrance et l’âge sur le vieux visage aimé. L’horrible idée lui montrait que les jours de sa mère diminuaient en nombre, approchaient de la fin, que les chers yeux voilés se fermeraient sous une fatigue suprême et que l’impersonnalité des choses serait plus forte que son cœur.
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L’ombre des maisons formait sous leurs pas de longs rec-tangles réguliers, gris de sable, autant de tapis sans épaisseur étendus au pied des façades nord. Les maisons d’en face dor-maient, assommées sous les coups de soleil, tous volets clos, tous stores descendus. Des triangles de cette même couleur sable, pendaient sous les balcons ou les saillies, en tabliers mal coupés.
Ils marchaient tous deux, lentement, dans les plates-bandes d’ombre. Une pâtisserie en pitchpin aux courbes mo-dem-style rajeunissait les pierres d’une vieille maison Renais-sance. Augustin ne reconnut pas l’emplacement Duperrier. Le nouveau négociant, négligemment appuyé de l’épaule entre ses portes ouvertes, enroulait sur l’autre l’une de ses grosses jambes. Rasé de près, il s’honorait d’une chemise propre, phé-nomène hebdomadaire qui dépendait, sans qu’il s’en doutât, de la circonvection de la Lune autour de la Terre. Mais il n’avait ni faux-col, ni veston. Pleinement conscient de ces lacunes, il les
– 404 – tolérait avec une démocratique aisance, témoignant par là que son esprit libéré n’acceptait des accessoires dits dominicaux que la chemise et le menton nets, rejetant les autres. Hiérarchie de valeurs dont Augustin s’attarda à rechercher la plus vraisem-blable origine dans la philosophie du XVIIIe siècle.
Lorsque passa Mme Méridier, le pâtissier porta sa lourde main à la hauteur nécessaire pour déplacer sa casquette, s’il en avait eu une, tout le reste du corps restant immobile. Ce geste trahissait une certaine nuance, une certaine intention dans la politesse. Il exprimait le souvenir que gardait le pâtissier d’un achat de tartelettes ou d’éclairs au café encore tout proche. Il était une prestation que les usages faisaient due en outre de la fourniture. Mais on ne savait quoi de trop négligent dans le dé-placement de cet avant-bras, et comme conséquence de trop lé-ger dans le salut, témoignait d’un respect de volume moindre et de poids insuffisant. C’était le signe dont le pâtissier stigmatisait les achats uniques, qu’on ne renouvellerait pas avant de longs mois.
Ils montèrent les trois marches en pierre d’un perron ar-rondi. L’anneau de fer forgé, piqueté de rouille, représentait un serpent se mordant la queue. Les vieilles habitudes prirent la main d’Augustin et la placèrent aux vieux endroits. L’effort tan-gentiel du poignet, le velouté rugueux de cette rouille, ressusci-tèrent un grand morceau de passé et il devina l’odeur qui allait suivre. Elle était là, tapie derrière la grosse porte, jointe pour toujours au bruit de ses pas sur les dalles. Elle parut chargée de tant d’adolescence, de tant de souvenirs de son père, qu’il dut fermer les yeux pour empêcher le jour actuel de les traverser. Tout le vernis de sa vie récente, il le laissait sur le seuil, pour le reprendre à son départ. À chacun de ses rares et courts séjours, c’était ainsi.
Jusqu’à un mètre du sol environ, un soubassement de pein-ture ocre régnait aux murs du vestibule et tournait avec l’escalier. Sur le reste de la muraille, depuis la limite de l’ocre
– 405 – jusqu’aux marches supérieures dont on voyait monter l’envers, la peinture passait au jaune café au lait. Foncée ou claire, la même fumée familière l’embuait, aussi peu déplaçable qu’une concession à perpétuité. Au fond du vestibule, en face de la première marche, s’ouvrait la grande porte de cuisine des mai-sons bourgeoises d’autrefois. Les fumées dont l’escalier portait la marque venaient de là.
Déchue et louée, comme tout le reste de la maison, cette cuisine servait de dépôt à un marchand de grains et de pommes de terre. Lui-même logeait au premier. On voyait quelquefois passer dans l’escalier sa silhouette de vieux garçon voûté, ro-buste, un peu ours, et qui ne saluait jamais. Ses dépôts, ses han-gars pour camions, prenaient jour sur une ruelle paysanne con-duisant vers des jardins ; leurs faîtes s’apercevaient de l’ancienne chambre d’Augustin, sur l’autre côté de la courette. La cuisine n’était qu’un accessoire pour lui ; il avait pris le pre-mier étage par surcroît, lors de l’extension de son commerce au début de la guerre ; il occupait ainsi deux ou trois pièces d’un appartement désert.
Cette cuisine ne s’ouvrait qu’aux jours de marché ou de foire. Une impasse latérale la bordait, toujours humide et l’eau qui y coulait semblait brune. Le marchand de grains avait con-duit jusqu’au sol et transformé en porte une des fenêtres, pour rouler de plain-pied avec la rue les « diables » de pommes de terre, qui ne pouvaient franchir les marches du perron. Il entrait chez lui par là, montait à son premier par un escalier intérieur, et disparaissait de l’horizon domestique.
L’autre fenêtre restait ce qu’elle avait toujours été. Son croisillon de barreaux tors, ses vitres verdâtres aux araignées permanentes, la laissaient, nettoyages à part, très semblable à son aspect ancien, lorsque la maison menait sa vie bourgeoise opulente et sûre, aux temps royalistes et censitaires. On voyait encore sur la pierre de l’imposte demi-ronde, des initiales ron-gées de rougeâtres lichens et la date 1819.
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Par l’entrebâillement de sa porte, les regards d’Augustin avaient jadis jeté maint coup de filet dans le gris souris de cette cuisine, et les prises grossissaient chaque fois. Mais elles n’étaient que de pommes de terre, de « grains et graines », uniques habitants d’aujourd’hui. Bien plus riches et plus réelles les belles prises imaginaires ramenaient des morceaux d’un sa-voureux passé inconnu. Des choses pour contes de nourrice naissaient à une violente vie : l’édifice grinçant des ferronneries grasses, sous la hotte de la cheminée ; les landiers, batteries, broches et tourne-broches ; l’ordonnance des bassines par taille décroissante, comme des demoiselles de pensionnats ; le billot de bois brut, et dans la fumée des sarments, la cataracte des na-tures mortes. Plus que tout, le reflet des cuivres, bougeant quand on marchait, un alignement de miroirs fauves et circu-laires, par lesquels regardaient les faces déformées de nabots cuisiniers, tombés des légendes allemandes dans cette cuisine Louis XVIII. Toute l’adolescence d’Augustin s’était bercée de ces rêves.
Mme Méridier montait lentement, s’appuyant à la rampe et soufflant à cause de son cœur.
– Vois-tu, mon chéri, dit-elle une fois le palier atteint, je respire fort, parce que je suis vieille. Mais je vais très bien. Je voudrais que tu ailles aussi bien que moi.
Puis elle vit la valise :
– Ah ! ta valise ! Qui te l’a portée ? Tu as bien fait de ne pas te fatiguer sous ce grand soleil… Combien lui as-tu donné ? N’est-ce pas trop ?
Augustin ne s’étonnait pas : cela n’était que souci austère, montrant l’inquiétude de son argent à lui, et, par transparence, l’indifférence qu’elle avait eue toute sa vie pour sa propre peine. Son souffle s’était apaisé, mais elle restait pâlie, ce qui faisait plus émouvantes les rides autour des vieux yeux purs.
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La porte de l’appartement s’ouvrit et Christine parut, por-tant un bébé d’un peu plus d’un an.
– Je te demande pardon de n’être pas venue t’attendre, mais ce petit Monsieur s’y est opposé.
Le bébé, ensaucissonné de molleton, semblait un gros ver blanc cylindrique, muni d’une paire de pattes qu’il agitait. Au-gustin baisa avec crainte la petite tempe mystérieuse et reçut l’un dans l’autre ce contact velouté et cette odeur de bébé.
– Oh ! Monsieur, ne louchez pas, dit la jeune mère, comme les deux lumières violettes se rapprochaient du petit nez.
Augustin interprétait, excusait.
– Il ne louche pas. Il explore le monde dans les limites où il peut. Il n’accepte pas purement et simplement les couleurs qui lui sont soumises.
– Alors, vous serez intelligent ? dites, Monsieur.
Le bébé tournait les yeux vers le haut de la fenêtre où une figure éclatante et bleuâtre l’intéressait.
– Non ! Non ! C’est trop vif pour vous ! Regardez plutôt par terre.
Devant l’embrasure de la croisée, une coulée de lumière so-laire, d’un or franc et naïf, oignait la pierre du corridor et dans tout l’espace entre lui et la surface bleue, des particules dan-saient.
– Ce trapèze couleur bouton d’or lui est un être vivant. Il en est confondu d’émerveillement. Serrez les doigts de votre oncle, petit. Serrez-les fort !
Augustin tâchait de loger, entre les faibles phalanges, son gros doigt d’adulte, lorsque la petite figure se rida. La chose jaune d’or fut rejetée avec fureur et mépris. Des forces physiolo-
– 408 – giques souveraines crevèrent la mince vie de relation et le bébé éclata en cris déchirants et désespérés.
– Qu’est-ce qu’il a ? qu’est-ce qu’il a ? s’affolait Augustin.
– Oh ! c’est très simple. Il est exactement quatre heures treize. Eh ! bien, Monsieur attend son goûter depuis treize mi-nutes.
– Vraiment ? C’est pour ces treize minutes…
– Mais oui ! C’est la raison de ce grand, de ce grrr… and concert.
Le visage de sa sœur tout plissé de sourires et penché sur la petite tête, hochait de gauche à droite et de droite à gauche, pour montrer au bébé que sa maman, en dépit de toutes consi-dérations contraires, entrait pleinement dans son gros chagrin. À chaque hochement tremblaient des épingles dans le massif chignon noir un peu desserré.
Un demi-jour vert-bleu d’été emplissait l’appartement. La dévorante lumière où baignait tout l’extérieur étincelait par minces barres d’or blanc entre les lames des persiennes closes et la fraîcheur naissait du seul contraste entre cette fournaise et cette ombre. On entendait des gonds de placard et des heurte-ments de carafe. Les arbres du jardin balançaient un faible grisé visible à travers la transparence des persiennes. Tout était si-lence, calmes gestes domestiques. Sur un fauteuil, au coin de la fenêtre, derrière les feuilles d’un palmier d’appartement, enfoui entre des bras et des genoux, le bébé tétait avec des bruits diges-tifs ingénus.
Christine regarda son frère, par-dessus l’enfant blotti. Son teint assez terne, ses lèvres charnues, un peu grosses, avec une ombre de moustache, tout cet ensemble honnête et sans grand charme, deux yeux noirs magnifiques, brillants d’intelligence et de culture, le vivifiaient.
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– Il dormirait si je le laissais faire, disait-elle du petit gar-çon repu et assoupi. Mais il faut le peser. C’est mon châtiment de ne pouvoir me décider à le sevrer.
– Ah ! parfaitement, fit Augustin, qui n’avait rien compris. Le bébé criait sur son panier à pesée, qui lui redressait la tête, tandis que sa maman manipulait sur l’autre plateau les poids de cuivre.
– Là, là, c’est fini. C’est fini. C’est très bien. Vous avez pris 150 grammes. Oh ! non, ce n’est pas si triste. N’ayez pas ces sanglots excessifs.
Elle saisit l’un des côtés de la couchette, la vieille mère s’empara de l’autre et Augustin regardait avec la gaucherie mas-culine cette collaboration de deux femmes autour d’un berceau.
Bébé dormait dans l’ancienne chambre de Christine, sa chambre de jeune fille qu’elle avait reprise. Le lit de fer étroit et tendu, la cotonnade blanche d’une netteté conventuelle trahis-saient l’abandon de sa sœur d’une manière si douloureusement insultante qu’Augustin en reçut la sensation directe comme un coup de bâton. Cette jeune femme de trente ans retrouvait la chambre virginale de sa quinzième année avec les mêmes dé-tails des meubles, les mêmes cris de tiroir, les mêmes rayures du sommier, et, accrochées à ces choses, les habitudes dont s’étaient accompagnés les premiers lyrismes de ses rêves. Son âme de jadis lui revenait, cruellement contemporaine de sa ma-turité, et démentie par elle… Mais Augustin pressentit qu’il ou-bliait l’enfant.
Dans le petit lit d’osier où il était porté, ses plaintes qui avaient atteint d’emblée les notes extrêmes, retombaient aux tons résignés et impuissants, désespérant d’être exaucés. Chris-tine penchée sur la petite bouche criante lui parlait d’un timbre changé, pareil à un sourd roucoulement, gonflé de tendresse sous ses surfaces. Graduellement, le bébé se mit à l’unisson du murmure. Ses plaintes se firent de moins en moins hautes, ne
– 410 – furent plus qu’une émission traînante de la petite voix qui se souvenait d’avoir été désolée, continuait par pure inertie et pre-nait lentement le rythme d’avant le sommeil, inspirateur des anciens berceaux.
– Il va dormir, dit tout bas Augustin.
Mais Christine ne répondit pas. Sa voix changea une fois encore, passa au chant assourdi. Le dernier mot parlé, le pre-mier mot chanté ne furent pas plus discernables que ne l’est au moment d’un vol, l’insertion d’une mince tranche d’espace entre le sol et l’oiseau planeur.
Gute ruhe, gute ruhe… Du, die augen zu…
Augustin reconnut les douces syllabes de la berceuse de Schubert.
Les mots, les sons, le timbre, cette accumulation de sourdes voyelles veloutées, tout ce rythme de wiegenlied pré-sentaient juste le contact subtil et cotonneux nécessaire à sépa-rer d’une conscience de bébé les images et sensations du plein jour. Une sorte d’aile battait au-dessus de la petite forme tour-mentée qui s’apaisait pour dormir.
Gute ruhe, gute ruhe… Du, die augen zu…
Christine se redressa et dit à demi-voix : « Il dort ».
Augustin comprit enfin ce que l’enfant était pour sa sœur. Rien ne restait d’autres chagrins. Nul besoin de discipline stoïque et raidie ; plus de blessure, aucune plaie, la douce petite vie ayant tout cicatrisé. Cette soif de tendresse avait enfin trouvé où boire.
Ils restèrent tous les trois à table après leur repas.
Christine ayant desservi, la vaisselle attendait à la cuisine
– 411 – où la femme d’ouvrage ne la retrouverait que le lendemain. Les compotiers, la crème au gâteau de Savoie, tout ce qu’Augustin était censé n’avoir jamais cessé d’aimer, avaient reintégré les placards. Christine parla d’allumer, mais il fit signe que c’était bien inutile. Un jour de semaine, la vieille mère eût continué de tricoter, sans voir, sa paire de bas pour enfants du premier âge. Mais comme c’était dimanche, elle garda sur ses genoux, dans une oisiveté dont elle avait gêne, ses mains qui, conservant la forme de leurs occupations, semblaient s’excuser de faire pour rien les gestes du travail.
Tout était très semblable et tous trois sautaient par-dessus bien des ans. Les souvenirs d’odeurs réédifiaient les anciennes chambres à fruits ; cette lame de parquet craquait comme jadis aux mêmes jointures. Augustin ne se rappelait pas avoir jamais vu le temps s’en aller si doucement, sans ride quelconque sur son miroir, ne sachant de quel côté couler, faute de pente. Telles des fillettes trop sages, les minutes s’endormaient sans jaser.
Ils voyaient toucher à sa fin ce soir de juin, si longtemps rose et calme, alangui par l’heure d’été. Les massifs d’arbres des immédiats espaces n’osaient bouger dans l’extrême soir, pre-naient des teintes noir olive, et semblaient l’envers de quelque couleur. Vus de près, limitrophes, presque maniables et fami-liers, ils peuplaient les cantons du ciel les plus rapprochés des jardins. Derrière eux dans les creuses profondeurs, des appa-rences infiniment vastes développaient avec une lenteur im-mense les phénomènes de la véritable nuit. Christine, assise à contre-fenêtre, n’était plus qu’une silhouette immobile et tassée, soulevée à rythme égal.
– Mon Tintin, dit la vieille femme, avec l’abréviation d’autrefois, nous allons faire la prière. Tu veux la dire avec nous, n’est-ce pas ? C’est pour remercier la Sainte Vierge de ton arri-vée et lui demander d’être une mère pour mes deux enfants.
– Excellente idée, fit Augustin du ton de plaisanterie dont il cachait ses attendrissements.
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Il avait déjà constaté cette forme d’esprit chez sa mère. Elle consistait à croire que tout ce qu’on sentait en lui de fermé aux dogmes catholiques, ne leur était contraire que superficielle-ment, recouvrait des réalités profondes entièrement conformes, quoique discernables aux seuls yeux maternels. Et c’était pour Augustin lui-même, une épreuve que d’ignorer cette conformité.
Cette attitude ne s’affirmait dans aucune phrase directe mais toutes l’impliquaient. Rien, d’ailleurs, en sa mère ne pré-tendait arracher au secret de leur vie autonome les émotions, les doutes, les désirs, propriété d’Augustin et de personne d’autre. Elle sentait bien qu’elle ne pouvait pas, qu’elle n’eût pas com-pris. Elle acceptait doucement de ne pas pouvoir et de ne pas comprendre…
– Dieu sait bien reconnaître la bonne volonté, disait-elle, même quand nos pauvres yeux de la terre ne l’aperçoivent pas. Ah ! celui-là…
La comparaison ne s’achevait pas. Ce qui était très philoso-phique, car avec qui comparer Dieu ?
Augustin se rappelait s’être demandé jadis, dans les mois qui suivirent sa crise et la mort de son père, comment il s’y prendrait pour minimiser à ces femmes la grande transforma-tion de sa pensée. L’amertume qu’elles risquaient d’en ressentir lui était intolérable. Il haïssait les intransigeances dont il avait eu quelques exemples. Elles protégeaient, habituellement, des pensées d’une qualité fort médiocre et des cœurs bas.
Or, cette croyance de sa mère rendait tout bien plus facile. D’ailleurs, pensait parfois Augustin, avec une légèreté qui l’attristait lui-même, « rien n’était tout à fait aussi lourd ni aussi sérieux qu’on le supposait. Les traditions tenaient à peu près toutes seules dans les pays, et les habitudes dans les familles. Il ne fallait en rien bousculer l’aménité des transitions »…
Il se rappelait les crises d’autrefois, les déchirements, les
– 413 – fameuses « nuits ». Certainement, si ces débats se présentaient maintenant, il ne ferait pas la dépense de tant de tragique. Le manque de sérieux renanien, phénomène général, dépassait Renan, simple forme de transition évitant les « saltus » que dé-conseille la nature. Comme tout était plus simple ! S’il ne s’agissait que de petits gestes de pratique, il leur tendait ses mains dociles et tous ses consentements.
Cependant, comme aux Vêpres de l’Abbatiale, la monoto-nie de la prière aidait sa rêverie :
« … Toute l’information textuelle d’Hamelin et de Rodier, toute la poésie métaphysique de Ravaisson, mais aussi une sorte d’âpreté et de sérénité mêlées, dans les incessantes comparai-sons avec les points de vue modernes… » Augustin se rappelait en souriant ce compte rendu de sa thèse sur Aristote, dû à un grand universitaire, son juge de thèse. Dans la seconde édition du volume, il était justement en train de baisser la teneur de cette âpreté.
Il remuait ces pensées et d’autres semblables, pendant les litanies de la Sainte Vierge. Il avait pris une chaise, retourné le dossier contre lui, logé sous sa rotule l’arête du siège. L’autre jambe, oblique et raidie, servait d’arc-boutant à ce système mé-canique. Des complicités au fond de ses muscles et de ses ten-dons, lui rendaient ces gestes faciles. Elles avaient déjà disposé ses mains sur l’anneau de fer piqueté de rouille.
… Lui-même, d’ailleurs, n’était pas sans avoir évolué dans ses négations. Paradoxalement, ce qui le terrifiait jadis, dans les grandes luttes de son âme, avait perdu sa poésie noire, et tout le prestige de la terreur. Ses adorations étaient bien passées pour sa vieille maîtresse, la critique biblique. Les vraisemblances ha-sardeuses et le laisser-aller de ses suppositions, les hardiesses arbitraires et tout l’hypothétique des ponts factices (fort légi-times, ce qu’ils supprimaient devant l’être a priori et par quelque hypothèse que ce fût), se montraient sans voile et dans leur faiblesse, maintenant qu’ils ne menaçaient plus
– 414 – grand’chose, toute métaphysique chrétienne étant tombée, comme il l’avait prévu. De la suspicion dont il frappait mainte exégèse dite positive, aucune discipline religieuse ne profitait plus. N’avait-il pas écrit dans ses années de Lausanne et repris ensuite pour les « Proceedings » d’Harvard, quelques dures pages vigoureuses, sur la manière dont la critique biblique dite « rationaliste » dépassait le positif pur ?
Il y avait une distance que ces Messieurs avaient tort d’oublier, entre l’extrême portée de leurs sondages et le roc des faits. Il n’était pas mauvais qu’un logicien de métier le leur dît, d’un ton fort détaché, sans autre but qu’une critique exacte de leur instrument de connaissance…
… Les images bibliques évoquées par sa mère chatoyaient dans la ciselure de leurs adjectifs : turris davidica, turris ebur-nea, domus aurea… Chaque invocation tournait et retournait le bijou millénaire, tirait un éclair versicolore de la pierre pré-cieuse et incorruptible. Il devait falloir un nombre de répétitions considérables, et la destinataire à qui l’on demandait d’intercéder, dormait sans doute au fond d’un palais hiératique, visible du sommet d’un nombre rituel de collines dont chacune formait autel pour une incantation.
Un moment vint où la prière changea de teneur, ce dont Augustin fut averti par une soudaine descente de ton sur les pa-roles : « afin que je connaisse mes péchés comme je voudrais les connaître à l’heure de ma mort, au Jugement de Dieu ». Pen-dant l’habituel silence de récollection, Augustin prit à la fois conscience d’une intolérable gêne autour de sa rotule et d’un épaississement de la nuit. Il plia, redressa ce malheureux genou à plusieurs reprises et très lentement par respect pour les orantes ; honteux d’avoir des rotules à déplacer et des tendons à remettre en ordre, quand il s’agissait de « larmes amères, pour pleurer nos péchés par Jésus-Christ votre cher Fils et notre Ré-dempteur ».
Son père remuait ainsi ses rotules autrefois. Sans doute
– 415 – aussi entrelardait-il de rêves identiques les prières qu’il consen-tait à suivre. Il est vrai qu’il lui arrivait bien d’y fumer !
Quand tout fut de nouveau en paix dans le domaine de ses jambes, Augustin s’abandonna au sentiment de la nuit. Depuis les profonds massifs anonymes, de petits souffles venaient jusqu’à l’intérieur de la chambre. Il n’y avait pas de lune encore. Tout était transparent et impénétrable, d’une décevante limpidi-té. Les souffles eux-mêmes portaient des odeurs trop diluées pour qu’on pût sur elles mettre le juste nom. Elles sentaient les herbes et la terre. Des émotions pareillement indistinctes et douces, l’effleuraient, à base de gratitude, de regrets, de ten-dresse et de repos. C’est tout ce qu’on pouvait lire sur le visage voilé des génies bleus, fils du silence et de la nuit.
Christine se leva. La prière était finie. Sa mère restait à ge-noux, quelques minutes encore, prolongeant d’une audience privée l’entretien officiel, ce qui était chez elle une coutume. Puis ils s’embrassèrent tous les trois et se souhaitèrent le bon-soir avec des mots tout simples, pleins des plus vieilles habi-tudes de leurs vies.
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