Augustin ou Le Maître est là
III Si Vous Ne Voyez des Signes
III
SI VOUS NE VOYEZ DES SIGNES
L’automobile qui menait Augustin et le médecin de Cler-mont s’arrêta chez le médecin local à trois heures du soir. Au-gustin s’en fut à pied rejoindre sa mère et sa sœur.
Il se rappelait une Christine aux yeux durcis, à l’air d’attente tragique. Il la retrouva moins tendue, presque espé-rante.
– Bébé va mieux. Mais maman m’inquiète. Elle est au lit. Il faudra la montrer aussi au docteur.
Augustin pressentit d’étranges jours.
– Bébé a dormi doucement, continuait Christine, avec quelque chose de changé, de moins accablé par ce sommeil. Fi-gure-toi qu’il a bu hier soir après ton départ. Il a bu un biberon qu’il a gardé. Ce matin, autre biberon. Tu sais comme il se re-croquevillait contre la muraille. Eh bien ! ce matin, il semblait presque chercher la lumière.
Puis rencontrant les yeux de son frère et toute l’affection qu’ils contenaient, elle montra cette brusquerie sentimentale qui la caractérisait, ces explosions, longtemps contenues, écla-tant enfin devant une tendresse :
– Mon Dieu ! que tout cela finisse ! que tout cela finisse ! ô mon Dieu !
Qui avait raison ? cette amélioration incroyable ou l’analyse recueillie au laboratoire ce matin même ? Augustin s’en redisait les termes : lymphocytose, présence du bacille de
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Koch, et le commentaire restreint et inexorable essuyé pendant la première partie de cet interminable retour.
Le nouveau médecin était grisonnant, fluet, glacial. Il mar-chait obliquement, semblait toujours en train de passer par une porte entrouverte. Il écouta Christine sans desserrer les lèvres, puis, d’un ton doux, inclinant la tête déprécativement, pour at-ténuer ce que cette exigence avait d’excessif, après tant d’explications :
– Voyons le petit malade.
Christine demanda :
– Faut-il le réveiller ?
– Nous sommes bien forcés.
Le nouveau venu fit les gestes de l’autre : introduction de la main sous la nuque, soulèvement du buste, petits jeux devant les yeux, tous rites maintenant sortis du mystère médical, asso-ciés pour toujours à leur sens mortel.
– Dans son bain, continuait Christine, il est resté d’une souplesse naturelle, comme autrefois ; seulement sa maigreur est extrême ; il a presque fondu, pauvre petit.
Tournée vers le petit garçon, elle répétait les gestes gra-cieux d’avant la maladie, quand elle lui faisait plaisamment : « non ! non » ! en hochant la tête et plissant les yeux.
C’est alors que Bébé à son tour sourit d’un petit sourire pâle et faible, plein de bonne volonté : « Je veux bien montrer mon plaisir d’être dans tes bras. Je veux bien te sourire, du pro-fond abîme où lentement je retourne. ». Puis le visage blanc re-vint à son grave rêve inintelligible.
Devant Christine, le nouveau médecin convint d’une cer-taine amélioration, mais la nia ensuite devant Augustin.
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– Ces rémissions, Monsieur, sont malheureusement clas-siques. La seule chose à faire est d’empêcher cet enfant de trop souffrir et de préparer sa mère.
Puis ce retour sur soi, si naturel aux médecins et dont les parents s’étonnent toujours :
– Nous autres, consultants de cas désespérés, notre posi-tion est très difficile. Nous ne pouvons refuser de venir ; ce se-rait inhumain. Et nous savons ces voyages si vains !
C’était autour de lui, évidemment, de son déplacement à cent kilomètres, de sa position en deuxième juridiction que tout tournait pour le moment. Mais quoi ? Cet homme disait ce qu’il devait dire, et ne pouvait rien de plus.
Augustin le précéda chez sa mère, tandis qu’il parlait à Christine.
Le buste dressé contre une pile d’oreillers, la vieille femme respirait difficilement, tous ses efforts concentrés dans cette oc-cupation laborieuse.
– Oh ! il ne fallait pas me mener l’autre. Celui d’ici suffisait bien. Il ne fallait pas. Il va prendre plus cher.
– Le prix sera presque le même.
– Oh ! il ne sera pas le même.
Puis, craignant de ne pas paraître assez reconnaissante :
– Viens m’embrasser, mon chéri. Tu as pensé à ta vieille mère ? Elle sera bientôt guérie, comme autrefois.
– Ne parle pas inutilement. Ne t’occupe de rien pendant cinq ou six jours. Nous sommes en train de soigner le petit, qui va mieux.
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Mais ses yeux à elle se portaient à droite et à gauche, re-gardaient si tel détail clochait dans la chambre, ou n’était pas rangé comme elle estimait qu’il dût être.
– Augustin, dit-elle, tu cacherais les pantoufles.
Naturellement ce qui faisait l’intense originalité de cette chambre, elle ne le voyait pas.
Des rideaux vieillis, mangés d’anciens soleils, pendaient du plafond, formaient tapisserie, rejetés entre le mur et le bois du lit. La malade, assise dans ce lit, portait une chemise de nuit en grosse flanelle de coton à rayures beiges, qui lui montait jusqu’au menton. Un chapelet à grains énormes, de la taille d’une noix, disposé en cœur stylisé, décorait le fond du lit. Le crucifix pendait à la pointe inférieure de ce cœur. Un second crucifix en bois brun, vulgaire, bon marché, un crucifix de mis-sion, s’appliquait contre le mur face au lit. Une image du Sacré-Cœur, dans un cadre de bois peint en noir dominait la porte. On ne la voyait qu’en sortant. Même alors, l’œil s’arrêtait plutôt sur une autre image de métal d’un identique Sacré-Cœur, cloué à même la porte, avec la devise : « Instaurer le règne du Christ dans cette maison. » Les autres murs exposaient des cadres semblablement peints en noir, une Notre-Dame de Lourdes co-loriée, populaire, et une assez belle et ancienne gravure sur bois de sainte Thérèse. Un tableau bizarre, aquarelle de facture en-fantine, représentait des sortes de violettes autour desquelles on lisait en une calligraphie de primaire et une encre ocrée par le temps : « Bonne Fête. Notre-Dame de la Font-Sainte. Sep-tembre 1882 ». D’autres images de piété, noires, coloriées, den-telées, rassemblées au hasard de mille circonstances, en une pé-riode de trente années, pendaient par des épingles un peu par-tout.
Cette naïve surabondance de garnitures pieuses, Augustin n’en remarquait plus la pauvreté singulière et vieillotte au bout de deux ou trois jours. Mais, devant cette venue de médecins, elles lui semblèrent d’un tel dépouillement, d’une telle candeur
– 692 – de sœur converse, qu’elles en étaient comme rejetées hors de la vie contemporaine, dans un recul de plus de cinquante ans.
Tous les meubles, sortis d’un atelier de menuiserie canto-nal bien avant l’époque des grands magasins, avaient été lancés dans le monde à un moment imprécisable de l’ancien temps. On ne lui avait rien acheté lors de son mariage. Quelqu’aïeule, quelque vieille tante de grand domaine avait déversé sur elle ces meubles meublants d’une hérédité rustique : le lit, la commode, la forte armoire de paysanne riche, la table de nuit, portant déjà les fioles des maladies, une autre table en bois blanc couverte d’une serviette, avec pot-à-eau et cuvette en faïence blanche.
Un rond de papier jauni découpé pour le tuyau d’un poêle absent, masquait un trou dans le tablier de la cheminée. Pas de pendule sur cette cheminée, mais une statue de la Sainte Vierge en plâtre, entre deux beaux chandeliers de cuivre ciselés, d’un Louis XVI très net, encore que provincial et lourd. Entre la Vierge et le chandelier de droite un autre crucifix sur pied noir, en bois, voisinait avec un réveil bon marché. Tout cet ensemble se reflétait dans une glace pour chambre de bonne.
Augustin cacha sous le lit deux pantoufles propres, pauvres et très usagées.
Les médecins entrèrent. Christine leur expliqua que la veille, après le départ de son frère, sa mère avait commencé d’étouffer. Le matin, s’étant levée avec son habituelle dureté pour elle-même, les palpitations et suffocations la reprirent comme elle haussait les bras pour se coiffer. Le docteur, venu pour Bébé, trouva deux malades à soigner.
Une blessure particulière déchirait Augustin, au milieu de sa souffrance générale. C’était toujours la même chose : jamais il ne s’ajustait exactement à ceux qu’il aimait. À quelques dix jours avant la mort de l’enfant, se plaçait affreusement l’espérance de ses fiançailles. De même, pendant qu’il descen-dait au flanc des gorges, hier soir, la pensée pleine des récits de
– 693 – l’abbé, devant lui l’immensité lunaire et la noble forêt, sa mère, ici, commençait de souffrir, et sa sœur voyageait d’un malade à l’autre au milieu de la nuit.
Le médecin mince et grisonnant maintenait un perpétuel clin de paupières et pinçait les lèvres, écoutant les mots murmu-rés par le confrère du Cantal : « vieille hyposystolique, surme-nages, émotions ». Christine avait ses yeux immenses et cernés des jours de grande fatigue. On entendait, très loin dans la cam-pagne, le ronflement d’une machine à battre.
Le Docteur étranger mit l’oreille et les mains un peu par-tout sur cette poitrine, tandis qu’au-dessus de sa calvitie distin-guée, cerclée de cheveux gris bien peignés, faiblement parfu-més, la vieille femme continuait d’ouvrir sa bouche bleue pour procéder au travail de la respiration. On découvrit les pieds, les jambes qu’Augustin s’émut de trouver très gonflées. Christine rebordait soigneusement les couvertures. Le médecin, regarda dans la table de nuit, demandant :
– Y a-t-il longtemps que ces urines n’ont pas été vidées ?
Enfin, d’une voix froide, extrêmement polie, ayant l’air d’offrir des excuses aux assistants, à son confrère, à la malade :
– Nous ne dérangerons pas davantage madame Méridier.
– C’est vous, Monsieur, qui avez été bien bon de vous dé-ranger, dit-elle en haletant.
– Pardon ? Comment ? fit le médecin qui saisit mal. Com-prenant soudain que cette pauvre vieille femme pensait à être aimable et reconnaissante, il eut un sympathique sourire dans ces mêmes tons froids.
Tandis qu’ils se retiraient pour s’entretenir, selon l’usage, Augustin revint avec Christine vers la salle à manger.
– … La pendule n’est pas en retard ? demanda-t-il.
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Après tout, n’est-ce pas, n’importe quelle question était bonne. Il suffisait d’y mettre une tranquillité naturelle. Il était donc indifférent qu’on parlât d’une pendule en retard, de ceci, de cela, ou d’autre chose, ou même de la machine qui battait dans les champs.
Il sentait à plein sa grande fatigue. Les mots vacillaient en lui, ainsi que les idées. Il décida qu’il prendrait quelque drogue pour dormir, quand on serait à la nuit.
Le médecin consultant changea la situation réciproque de ses deux jambes croisées.
– Il y a en quelque sorte deux traitements pour Madame votre mère. Le traitement physique établi dans l’ordonnance que nous allons vous remettre, et le traitement moral, non moins important.
Ses yeux tournaient autour de lui cherchant où il avait pu mettre l’ordonnance, mais il finit par voir que son confrère la pliait.
– Non moins important. Son cœur cède. Il touche à sa fin. Une asystolique n’a pas impunément les émotions qu’elle a eues ces jours-ci.
Augustin s’imaginait voir un assemblage de vapeurs ora-geuses d’où la vérité sortait par tragiques éclairs. Il dut faire ef-fort pour écouter purement et simplement les explications.
– Pour elle, continuait le médecin avec un certain choix d’expression, la formule classique est la suivante : pas d’autre mouvement du cœur que les mouvements strictement indispen-sables à la vie. Avec le régime et le traitement, peut-être aurons-nous la chance de voir passer la crise. Je dis : peut-être. Cette vie dépend des précautions morales que vous prendrez. Les
– 695 – opinions absolues ne sont jamais vraies, mais faites comme si elles l’étaient.
Il se leva, ce qui le fit paraître plus petit.
Augustin avait de nouveau senti passer le mensonge.
Il se leva aussi, le remercia, lui demanda le chiffre de ses honoraires.
– Mille francs, dit-il d’une voix faible et distincte.
Reconduit jusqu’à la rue, il sortit avec son air de toujours se couler par une porte entrouverte, mince, bien mis, funèbre.
Augustin remonta l’escalier lentement, comme si la lenteur de sa marche empêchait de s’évaporer quelque réflexion pro-fonde qui eût occupé en ce moment son âme. En réalité, il se bornait à penser qu’il lui faudrait changer de chambre, peut-être coucher dans la salle à manger. Comme il mettait sa main sur le vieux bouton usé qui tournait presque jusqu’au bout de sa révo-lution avant de dégager le pêne, le premier déferlement du dé-sespoir le saisit là, sur place. Comment venu ? Tout seul ? len-tement gonflé, comme une goutte d’eau tombant d’un robinet ? pendant les réflexions profondes et creuses de l’escalier ? ou de-vant ces vieilles choses matérielles, l’escalier, la rampe, le pêne, qui resteraient les mêmes dans le bouleversement de tout, qui continueraient leur vie de pauvres choses affectueuses, quand la maison serait hideusement vide de toutes les présences bien-aimées ?
Cela vint comme un tourbillon et passa aussi vite, parce qu’Augustin vit un urgent devoir d’en arracher sa pensée. Il fal-lait voir clair, agir net, dans toute la partie du traitement où il était possible d’agir. Toutes ces réflexions n’avaient pas grand sens. Telles quelles, cependant, déversant sur lui leur charge d’énergie, elles étaient bonnes. Il s’y accrochait.
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Comme il entrait chez la malade, il distingua d’avec la voix habituelle de Christine, d’autres mots familiers et étranges, des mots interrompus, sifflés, coupés de prises d’air. C’était la nou-velle manière dont parlait sa mère.
– Ils sont partis, fit-il d’un ton calme et naturel. Je suis content de te l’avoir amené. Il a confirmé tout le traitement de l’autre, indiqué le temps approximatif que tu mettrais à te re-mettre.
– Combien a-t-il pris ?
– Oh ! pas plus que pour Bébé seul, dit Augustin paisible-ment. Sa course en voiture et une centaine de francs en plus. Laisse, maman, repose-toi. Ne t’inquiète pas.
Elle avait, à portée de sa main, une petite sonnette de salle à manger qu’il se rappela avoir vue autrefois.
Quand ils furent tous deux seuls, sa sœur et lui :
– Qu’ont-ils dit de Bébé ? demanda Christine.
Sa voix était précise, décidée, presque une voix d’affaires. Si l’émotion se voyait, c’était au tremblement des lèvres. Mais il n’élevait les yeux que jusqu’à ses mains, qui s’étreignaient.
– Il n’y a qu’à continuer, fit-il, très calme.
– Il ne dort pas en ce moment. Il n’est plus couché en oreille, en demi-cercle. Il est détendu. Il me regarde.
Elle proposait toutes ces descriptions partielles comme si leur total eût signifié « convalescence ». Elle dit même :
– Pendant que vous parliez, figure-toi qu’il m’a souri en-core une fois.
– Dis-moi, Christine, fit soudain Augustin, Maman a souf-fert toute la nuit. Qui l’a veillée ?
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– Mais moi, naturellement.
– Explique-moi pour quelle heure tu veux le biberon de Bébé, quelle quantité de lait tu lui donnes, ainsi qu’à Maman, puis va te reposer. Dors quelques heures.
Mais Christine parla d’autres tâches.
– Je voudrais transporter, dans la salle à manger, le ber-ceau de Bébé et un lit. En laissant ouverte la chambre de Ma-man, je pourrais à la fois veiller Maman et Bébé.
Augustin dit qu’il y avait pensé lui-même. Cependant la so-lution de Christine était meilleure.
– Je me serais fait aider par la grosse Marie, continua-t-elle. Mais nous tombons mal. Imagine-toi qu’elle est fiancée. Oui. Elle vient de me l’apprendre. À un garçon boucher expédi-teur, ou quelque chose de la sorte. À eux deux, ils prendront en outre le débit de marchand de vins où elle sert, les dimanches et jours de marché.
Augustin ricana, fit : Pouh ! Ils avaient autre chose à faire qu’à s’occuper de ce mariage grotesque. Il imagina en fiancée l’énorme femme, lui mit sur le dos la robe blanche des mariages, recommença de faire : « Pouh ! »
– Elle m’aidera maintenant une heure et demie par jour seulement, et pour me débarrasser, et pendant une semaine en-core.
C’était impossible, évidemment. Il fallait s’occuper de dé-couvrir une aide permanente, femme d’ouvrage ou bonne, avec une garde pour la nuit. Mais Christine craignait qu’on n’en pût trouver de quelques jours. Ils roulèrent à eux deux un lit dans la salle à manger. Et elle y dormit deux heures.
À son réveil, Bébé but, sinon avec appétit, du moins sans rejeter le lait. Il se laissait proposer la fiole, restait lui-même immobile et abandonné. En somme, il paraissait mieux. Chris-
– 698 – tine, agenouillée près du berceau, un des bras arrondi autour de l’oreiller, l’autre tenant le biberon, nourrissait l’enfant, attentive et prosternée. Repu, sans souffrance, le misérable petit visage connut cette détente que la jeune mère appelait sourire. Chris-tine le recueillit dans ses yeux et l’offrit à Augustin par-dessus le berceau.
Le jour commençait de baisser. La machine agricole avait cessé de battre depuis longtemps.
– Écoute, dit Augustin, je vais passer chez les Sœurs du Bon-Secours. As-tu quelque chose d’autre à me confier ?
Il avait un irrésistible besoin de se sentir dehors. Outre son désespoir et cette continuelle impression de mort, l’obligation du mensonge, du miséricordieux mensonge, l’étouffait. Puisqu’il fallait aller chez ces Religieuses, autant le faire tout de suite.
Le Couvent du Bon-Secours somnolait dans une ruelle en cul-de-sac, au nord de l’Abbatiale, non loin de la place de l’Évêché qu’on voyait jadis des fenêtres de M. Rubensohn. C’était une congrégation de garde-malades qui se recrutait presque exclusivement dans la petite demi-bourgeoisie et la classe paysanne, un Ordre simple, un peu rustique, rappelant l’abbé Amplepuis.
Admis dans un parloir prodigieusement ciré, Augustin feuilleta dix minutes un recueil de photographies de Notre-Dame de Lourdes, revit d’un air distrait le paysage classique, le buisson des cierges, la rangée des béquilles suspendues, la triple église, sa rampe d’accès, et le plâtre bleu, blanc et or sur le ro-cher célèbre. L’album n’ayant plus de secret pour lui, il se leva, conduisit vers la muraille des pieds précautionneux et des jambes perpendiculaires. Un sorte de gravure de propagande se trouvait là, intitulée : « Lisez ! méditez ! » et au-dessous, en ca-ractères de plus en plus gros, comme chez les oculistes : « Éter-nité ! Éternité ! Éternité ! » Des bruits de conversation traver-
– 699 – saient une porte fermée. Augustin s’en retourna vers Lourdes. Il se constatait en état d’anxiété complexe et continue.
La Supérieure parut enfin, et ce furent les paroles que Christine craignait : « Non. Il n’y avait pas pour le moment de Sœur disponible. Elles sont trop demandées ; il y a trop de ma-lades. Peut-être, quand il y en aurait… » Elle fit un vague geste de promesse.
Augustin la trouva dure, commune, administrative et soup-çonneuse. Elle imitait probablement quelque commis de bureau qui avait dû l’impressionner. On ne rencontrait ses yeux qu’au fond d’un petit tunnel formé par le tuyautage raidi de sa coiffe godronnée. Un crucifix énorme et incommode, planté dans la piécette de son tablier monastique, lui raidissait le buste.
Tout à coup, il entendit avec stupeur des mots pleins de pi-tié.
– Il vous faudrait bien quelqu’un, pauvre Monsieur. Je vais chercher, et si je ne trouve pas de Sœur je trouverai quelqu’un d’autre.
Il vit alors ce qu’il n’avait pas bien vu : en ces yeux soup-çonneux logeait une bonté de rude femme populaire, de l’espèce active et insentimentale, de celle qui met la main à la pâte et travaille pour le voisin comme pour elle, ne distinguant pas entre les deux. La même fixité enquêteuse et policière durcissait son regard. Seulement elle ne s’adressait pas à lui, comme il avait cru. Bien plus générale, elle visait toutes les peines de la vie, tous ses maux, ceux qu’elle avait vus et soignés, ceux qu’elle soupçonnait possibles, et qui pouvaient indifféremment se trou-ver dans les corps ou dans les cœurs d’hommes. Elle était une parade anticipée contre les circonstances, une manière de se préparer d’avance à leur heurt. Augustin s’était simplement trouvé sur la trajectoire de ce regard combatif.
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Quand il revint, Christine travaillait à la cuisine, un bol entre les mains et une serviette à raies rouges. De l’eau bouillait sur le fourneau à pétrole.
– Je voudrais t’aider, fit-il.
Sur ses indications, il tailla du pain, pela des pommes de terre, jeta les morceaux à mesure, dans la casserole où bouillait la soupe. Christine, de temps en temps, s’en allait sur la pointe des pieds jusqu’au berceau où Bébé dormait sous une gaze. La grosse Marie n’était pas venue, ce soir-là.
Ils dînèrent dans la cuisine. L’assiette de Christine était à un bout de la table, près du fourneau à pétrole. Christine expli-quait : « Je t’ai mis un œuf à la coque ; il est très frais. Il y a aus-si une côtelette froide de midi. » Les choses continuaient leur petit train humble. Ils passèrent à l’eau leurs quatre assiettes, leurs deux verres, les fourchettes : on ne savait à quelle heure la grosse Marie pourrait venir demain. Ils échangeaient quelques mots ternes, parlaient de litres de lait, de strophantus, comp-taient le nombre de crises identiques que leur vieille mère avait faites déjà.
Dans cette existence désorganisée, l’activité de Mme Méridier manquait brusquement comme toutes les choses dont on ne se rend compte qu’en face du trou creusé à leur place. Augustin se sentait brisé d’angoisse, d’inconfort, de re-mords et de pauvreté. Longtemps à l’avance, il eût dû penser aux maladies possibles, ne pas laisser les siens à la merci d’une femme d’ouvrage, les installer autrement. Il avait préféré s’attendrir sur de savoureux ébionismes évangéliques. Toujours la même chose. Lorsqu’on peut voir, on ne regarde pas. Lors-qu’on regarde, il est trop tard.
Ils trouvèrent la malade inquiète, absorbée. Elle multipliait les questions de détail : si Christine avait bien su préparer le dî-ner comme il fallait ? avec quels morceaux de viande ? si elle ne s’était pas trompée de café ? elle faisait : « dz ! dz ! dz ! » ajou-
– 701 – tait : « Quand on n’est pas là ! » Elle demanda si Marie pouvait revenir, et combien de jours, si le boulanger connaissait d’autres femmes d’ouvrage, et si on était allé le voir. Elle se rassura un peu qu’Augustin y eût pensé. Elle avait l’air changée, tourmen-tée, assombrie.
D’innombrables préoccupations minuscules pesaient sur elle : « Que cela tombe mal ! mon Dieu ! » Aux réponses de Christine, elle répliquait : « Ce n’est pas cela qu’il eût fallu. » Elle reparla aussi à Augustin de l’argent de son voyage de ce qu’avait pris le médecin. Elle manifestait pour d’infimes détails une anxiété pénible à voir et qu’on ne lui connaissait pas quand elle allait bien. Puis elle se tut quelques minutes. Après quoi, elle limita ses questions à la santé de Bébé, s’il avait bu, s’il avait vomi, ou « rendu » comme elle disait. Elle parut satisfaite des bonnes nouvelles, et ferma les yeux.
Après les soins pour la nuit, quand sa mère eut bu la der-nière tasse de lait, Augustin assistait au défilé usuel des for-mules priantes, à la neuvaine, aux invocations rituelles à Marie, lorsqu’un état de fatigue subit et vertigineux le força de s’asseoir. Une lassitude de quarante-huit heures l’accablait.
– Je voudrais me coucher, dit-il à Christine. Je te supplie de m’éveiller quand tu te coucheras à ton tour.
« Oui, oui, fit-elle, va vite. » Mais quand il revit le premier petit jour, après un sommeil fiévreux et écrasé, il s’aperçut qu’elle l’avait laissé dormir sans le réveiller.
Le dimanche qui suivit, – troisième jour de l’amélioration, – la tyrannie des petites occupations humbles fut plus pesante encore. La grande Marie ne vint pas. Christine avait heureuse-ment trouvé de bon matin le domestique du marchand de grains. Il aiderait pour les grosses besognes, comme de monter le charbon et l’eau. Christine décida d’allumer le fourneau et d’aller chercher le lait avant la messe. L’eau du bain s’apprêterait et son frère pourrait surveiller l’ébullition du lait
– 702 – pendant qu’elle-même serait à l’église. Le beau soleil des jours précédents s’était caché. Il faisait brumeux et frissonnant. Au-gustin allait et venait en toilette sommaire, dans un apparte-ment en désordre, une salle à manger où l’on avait dormi. Le fourneau commençait de ronfler dans la cuisine.
Ce fut à cette heure matinale que le surprit le docteur.
Une fois fermée la porte entre la chambre de sa mère et la salle à manger où était Bébé, les deux hommes regardèrent l’enfant. Très calme, le visage réduit et amaigri, les bras à plat le long du corps, dans leur courbe naturelle, le petit malade fixait, on ne savait quoi, d’un air de gravité et de refus des joies, poi-gnant.
– Quand je pense que sa mère le trouve mieux !
– Si l’enfant souffre et se plaint, dit le médecin sans ré-pondre, vous le mettriez dans un bain tiède, – et de temps en temps, des cuillerées d’eau sucrée.
– Mais il boit ses biberons, en ce moment !
– Oui, oui, évidemment. Tant qu’il les boira, qu’il les boive !
La voix était dure et sourde, un peu impatiente de cette comédie que la maladie s’amusait à jouer. On sentait une fois de plus le tragique de cette lutte entre des bacilles et des cellules d’enfant, cette souillure des valeurs morales par un fourmille-ment immonde.
– Voyons votre mère, dit le médecin.
Il demanda la quantité de lait et de tisane, le nombre des granules de strophantus, les émissions urinaires. Il palpa les jambes et les pieds.
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– Eh bien ! dit-il avec une autorité qui commandait à la fois à la maladie et au malade, ça ne va pas plus mal, loin de là ! Il faudra être plus sage quand on vous aura guérie, hein !
À ce moment, deux événements se produisirent simulta-nément.
D’abord un bruissement lointain de liquide, une odeur de roussi fade et vaguement sucrée, de lait bouillant débordant sur le feu. Ensuite, comme son frère courait pour juger du désastre, Christine entra. Elle le vit, un torchon en main, le manche de la casserole dans ce torchon, courbé, grotesque, ne sachant où dé-poser l’objet, ni sur un fourneau où foisonnait une pellicule rousse, ni sur la table qu’il eût salie, ni en l’air où évidemment il n’eût pas tenu.
– Le Docteur est auprès de maman, fit-il à tout hasard, pour changer la conversation.
– Est-ce qu’il reste beaucoup de lait ? s’enquit-elle après le départ du médecin, avec une gaîté équivoque et cette pitié amu-sée dont elle accueillait autrefois les maladresses de son frère.
– Écoute, dit-elle après inspection, il y a environ trois quarts de litre de parti. Mes biberons sont prêts, heureusement. Mais il n’en reste pas tout à fait assez pour Maman et nous ne pourrons en avoir d’autre que ce soir. Encore faudra-t-il aller le chercher. Nous déjeunerons autrement. Nous prendrons du fromage, de la confiture… Nous avons des trésors infinis.
Ce ton serra le cœur d’Augustin.
Il signifiait une sorte de légèreté, de retour aux temps heu-reux et comme d’élan dans l’espérance. On y devinait, plus que la veille, une confiance mystérieuse, presqu’un remerciement.
– Que s’est-elle dit, pensait Augustin, pendant ses prières et sa communion ?
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Agenouillée près du berceau, elle parlait à Bébé, d’une pauvre voix mal sûre :
– Nous sommes réveillés, Oncle. Nous allons mieux, beau-coup mieux. Nous ne disons pas encore gr… gr… euh… euh… Mais nous le dirons bientôt. Nous mettons nos petites mains dans notre bouche pour savoir si elles ont le même goût qu’avant la maladie… Parce que bientôt nous serons guéris, la Sainte Vierge va nous guérir…
Ici, Bébé plissa son petit nez et éternua.
– Oncle, nous n’aimons pas l’odeur que vous avez mise dans la chambre. Vous savez, cette odeur de lait brûlé. C’est celle-là que nous n’aimons pas.
Elle tournait vers l’enfant une face immolée, riante et éper-due. Augustin s’en fut vers sa mère, le visage grimaçant.
La pauvre femme trouvait le moyen de sommeiller, malgré les sifflements épuisants de sa bouche ouverte. Elle reprenait le repos qu’avait interrompu le médecin. Un bol de lait vide sur-montait la table de nuit. Des peaux de lait bouilli collaient au bol. L’ouverture de la fenêtre, masquée par le rideau, suffisait à donner à cette chambre un peu d’air, ce qui l’empêchait de trop sentir le renfermé et le malade. Christine avait pris ce soin avant d’aller à la messe. Augustin s’assit sur une chaise basse juste en face du lit pour mieux la regarder dormir, mais elle lui fit sans parler un petit signe avec les yeux.
La visite du médecin l’avait fatiguée. Sur ses vieux traits naissaient des traits nouveaux : des taches d’un bleu mort, le pincement des narines, l’ouverture continuelle et lassée des lèvres, toute la partie inférieure du visage tendue en avant comme dans certaines faces d’aveugles. Les épaules se haus-saient à chaque respiration. La maladie ajoutait ces détails, d’apparition très récente, à l’apport plus ancien et permanent de
– 705 – l’âge. Il la regardait sans parole, le cœur comprimé comme dans des mains.
Ils déjeunèrent au café et au beurre, sans lait. Augustin es-suya une vaisselle réduite au minimum. Bébé ramené dans son ancienne chambre, Christine soumit la salle à manger à un ba-layage rapide. Ils décidèrent de faire cuire à l’eau, sans les peler, les pommes de terre du déjeuner de midi. Christine s’excusait de cette vie simplifiée.
– Si Dieu me laisse mon enfant, tout cela est bien peu de chose.
Revenu vers sa mère, il lui vit cette expression qu’il con-naissait, un air de malice timide auquel se prêtaient tant bien que mal les tissus déformés.
– Tu es devenu femme de ménage ? dit-elle avec lenteur.
Lui, sentit cette nausée morale, née dix minutes aupara-vant des paroles de Christine : « Nous sommes réveillés, Oncle, nous allons mieux. »
La pauvre femme aussi trouvait qu’elle allait mieux :
– Je voudrais, fit-elle avec ce débit morcelé qui devenait maintenant le sien, que tu me donnes mon livre de messe qui est dans l’armoire.
Il se leva pour atteindre le vieux livre fatigué. Il reconnut l’étoffe noire où les maisons religieuses taillent leurs couver-tures et dont l’un des plats se termine par un volet et une bou-tonnière. Le livre contenait des images, des rubans-signets, des Sacrés-Cœurs, des photographies de personnes mortes depuis longtemps, un portrait de son père découpé et collé sur du pa-pier épais, au-dessous d’une prière écrite à la main.
– C’est quel Dimanche après la Pentecôte, demandait-elle ? Il y a un ruban bleu pour le marquer.
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– J’ai changé le ruban de page, avoua Augustin, conscient d’un manque de respect dans le maniement du signet. Il dut chercher la date liturgique.
Les premiers feuillets portaient une table des fêtes mobiles. Mais le dernier millésime se trouva bien antérieur à l’année pré-sente, le livre datant de sa jeunesse ou même de son temps de pensionnat. Augustin remontait le long des pierres milliaires, tâchant de trouver son chemin par les Évangiles :
« Le Royaume des Cieux est semblable à un Roi qui faisait les noces de son Fils… » Non. Il avait lu cela un Dimanche pré-cédent à la Messe de huit heures, sur la chaise voisine de celle de sa mère.
– Ce doit être le vingtième dimanche, dit-elle.
Il tourna quelques pages. Le livre sentait le linge, les an-ciennes armoires et une inidentifiable odeur démodée.
Elle désira lire elle-même. Il mit la main sur les vieilles lu-nettes aux verres raclés, dépolis, ébréchés sur les bords, qu’elle ne renouvelait pas. Il se rappela s’être dit qu’il lui ferait la sur-prise de les lui renouveler. C’était encore et toujours la même chose : ce renouvellement non plus n’aurait pas le temps de ve-nir. Un coup de stylet amorti, comme enveloppé de linge, le frappa au cœur. Sa mère se fatiguait à lire, sous ces lunettes im-possibles. Les vieux yeux au bleu laiteux faisaient de leur mieux, construisaient les rayons dans leurs milieux transparents, ins-crivaient les mots religieux au fond de leur rétine. Il en serait ainsi pendant quelques jours encore… Elle avait retrouvé sa douceur.
Augustin se mit à chercher les parties de la messe variables et les inséra dans les prières générales qui figuraient au début du livre. Il lisait en latin, mais croyant le français plus commode pour elle, il passa à la traduction qui faisait face, puis lassé de ces paraphrases cotonneuses, traduisit directement.
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À sa grande surprise, elle préféra le latin.
– Je sais bien ce que ça veut dire, à force de voir le français tout près.
Était-elle violentée dans ses habitudes des grises rédactions ecclésiastiques, par un français trop neuf ? Il le supposa.
Il lui lut ainsi les textes en leur ordre : le Confiteor, le Ky-rie, le Gloria ; puis, dans la partie du livre marquée du ruban, une Collecte, une Épître, qu’il traduisit, parce que le texte devait lui être moins familier.
Son visage à elle gardait un recueillement de pierre et des esquisses de mots agitaient ses lèvres et son cou.
Il tomba sur le passage célèbre : « Loquentes vobismet ip-sis in psalmis et hymnis, et canticis spiritualibus, cantantes et psallentes in cordibus vestris Domino. »
« Il faudra, se dit-il, que je cherche à quelle époque ils ont fait choix de ce morceau des Éphésiens. » Il se rappelait la théo-rie de la lettre circulaire, la table des ressemblances avec l’Épître aux Colossiens, des phrases de Sabatier sur l’apôtre Paul et l’hypothèse de l’amplification d’Holtzmann… Qu’importait tout cela ? Le primordial, l’essentiel, ce n’était pas ce hérissement de suppositions, mais cette espèce de lumière toute blanche éma-née de la phrase merveilleuse. Ainsi parlait-il en son cœur double.
L’émotion admirante devint si forte qu’il s’arrêta quelques secondes après le point final. Ce texte irradiait le plus audacieux refus d’apercevoir la douleur essentielle à toute chose, un con-seil éperdu de joie, le dépassement de toutes les données des sens et le don de voir à travers la mort. C’était cela le primor-dial, ces conseils de divine joie. Il finissait par sentir un éton-nant mélange de mort et de joie.
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La porte fit entendre ce bruit de gonds, qu’elles trouvent le moyen d’émettre toutes les fois qu’on désire leur silence, dans les maladies ou la nuit. Christine parut, un petit tricot de laine à la main. Augustin reprit sa lecture. Christine s’assit auprès de lui et joignit les mains. Heureusement il n’était pas supersti-tieux : les aiguilles à tricoter tombèrent en croix sur le tricot de laine. Il lut le Graduel, puis l’Alleluia, puis l’Évangile, selon saint Jean, qu’il traduisit comme l’Épître : « Il y avait un officier du Roi, dont le fils était malade à Capharnaüm… ».
Arrivé à la phrase : « Il le pria de descendre pour guérir son Fils qui était à la mort… », le sentiment des coïncidences devint si poignant, le Bébé mourant dans la chambre à côté se présenta à lui d’une manière si cruelle qu’il dut interrompre sa lecture avant que l’émotion n’en fît éclater la surface. C’était un piège-à-loup, un traquenard des textes sacrés. Il se leva, parut chercher son mouchoir, sortit, disant du ton le plus ordinaire : « Un petit instant », et criant dans son cœur : « Comment Christine sup-porte-t-elle cela ? »
Il s’en fut dans sa chambre, se jeta sur ses épreuves d’Aristote, lut avec une impassibilité violente : « Le livre Lamb-da de la Métaphysique reprend ce que la Physique disait de l’Acroasis, mais les deux démonstrations ne coïncident que par un circuit dont il importe de tracer avec netteté la courbe… » Cette douche froide le pénétra, le glaça quelques secondes. Il re-vint, reprit ses récitations d’une voix dont l’impersonnalité se trouvait suffisamment reconquise. Le chapelet reposant sur le petit tricot blanc, cachait la croix des aiguilles. L’air que respi-rait la malade entrait avec un certain bruit par l’ouverture de ses lèvres.
« Jésus lui dit : « Si vous ne voyez des signes et des pro-diges, vous ne croyez point ». – L’Officier du Roi lui dit : « Sei-gneur, venez avant que mon enfant ne meure. » – Jésus lui dit : « Va, ton enfant vit ». Christine continuait de « supporter ce-la ».
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Mais lui, l’émotion lui bloqua la gorge, l’empêcha d’entamer la suite : « Repose-toi, fit Christine à voix basse. Je vais te remplacer. »
Elle lut le Credo, puis le psaume de l’encensement : « Que ma prière monte vers toi comme l’encens, et mes mains levées comme le sacrifice du soir. » Puis le psaume du lavement des mains : « Je me laverai les mains parmi les innocents et j’assiégerai tes autels, Seigneur. » Prodigieuse poésie ! Il se sen-tait ébloui par cette lumière… Et en effet, Christine lisait bien. Elle y mettait le ton, la familiarité des longues habitudes, une voix imprégnée, macérée, saturée de prières.
Elle quitta sa chaise pour le Sanctus et s’agenouilla sur la descente de lit. À ce moment les cloches commencèrent de son-ner la fin de la Grand’Messe, la grosse cloche, les cloches plus petites, chantant et dansant… Leur bourdonnement puissant, incessamment nourri et vivifié par l’éclatement des belles sphères sonores, avait l’air de sonner dans la chambre même, l’emplir de surfaces vibrantes.
La rêverie d’Augustin traversait les cloches, traversait les prières. Elle s’y posait, les quittait, s’y reposait sans effort, s’y appuyait entre deux vols.
Il constatait comme il ne l’avait jamais fait leur étonnante concordance avec les situations morales, leur pouvoir de ré-pondre à la multiforme angoisse humaine. Une vertu coulait d’elles, comme jadis des vêtements du Christ. Dans la même minute ou presque, il rencontrait toutes les formes de la rési-gnation, de l’apaisement et de l’espérance : le Fiat Voluntas tua du Pater, le Da propitius pacem, le souhait de paix : « Pax Do-minus sit semper vobiscum » et aussi la réponse du Christ : « Pacem meam do vobis, pacem relinquo vobis ». Il pensa à l’adjonction : « Mais non pas comme le monde la donne. »
La réponse à sa question de ce matin sauta à sa pensée : « Que s’est dit Christine pendant sa messe et sa communion,
– 710 – qui puisse expliquer sa confiance inexplicable ? » – Nul doute que ce ne fût la parole de Jésus à l’Officier royal : « Va, ton fils vit ». Elle avait dû l’accepter comme un tout, comme un bloc, à peine entamée par l’effrayante réserve : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges. » Il le savait : l’horreur qui ensanglante-rait dans huit jours ces deux femmes n’éteindrait pas leur clarté intérieure. Elles se trouvaient avec Jésus dans l’union la plus in-time et la plus étroite. Elles iraient jusqu’où il voudrait les em-mener, fût-ce en plein Calvaire. Sur ce chemin sanglant, elles porteraient avec docilité les conditions de leur vie, comme un porteur d’eau ses brocs d’eau aux bras.
Augustin ne sentait plus rien de précis ; rien qu’un courant tranquille et doux qui rejetait la santé et les formes habituelles du bonheur dans la catégorie des choses secondaires sans avoir la possibilité ou peut-être le courage de mettre quoi que ce fût à la place ; une grande attente déserte, comme un Avent sans fin.
Il se reprocha brusquement de n’être pas allé ce matin à la messe, avant ou après Christine. Non qu’il s’y reconnût lié par quelque obligation, mais parce qu’il s’y rendait les autres di-manches avec sa mère, et que l’absence d’aujourd’hui soulignait par trop sa condescendance de ces autres dimanches. Condes-cendre !… en vérité ! Il sentait un fort mépris de lui-même. Au fond, il avait moins le sentiment de l’existence et de la paternité de Dieu que le respect des âmes qui éprouvaient ce sentiment-là ! Quel son confus rendent ces mots : « Croire en Dieu » !
Quand la messe fut finie, Augustin demanda ce qu’était ce petit fichu de laine.
– C’est pour Bébé, fit Christine. Pendant sa convalescence, je voudrais lui faire passer au jardin les beaux jours que nous aurons encore en octobre. Mais aujourd’hui c’est dimanche et je ne puis pas tricoter.
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– Ah ! oui, dit Augustin, après deux ou trois secondes. Il ajouta : « Dimanche, en effet ; le repos dominical », d’une Voix atone et étranglée.
Ils baignèrent l’enfant qui s’abandonnait en somnolant. Devant les membres mous, le petit ventre creusé, Christine fixa sur son frère ce navrant sourire qui demandait pardon d’espérer et désirait en même temps qu’on l’y encourage.
– J’aurai du mal, fit-elle, à le remonter de là.
– Évidemment, acquiesça Augustin, de la même voix étranglée.
Ils vidèrent à eux deux le bassin de zinc. L’eau allait et ve-nait d’une seule masse en une direction qui croisait celle des deux poignées. Augustin réfléchit qu’elle risquait d’éclabousser le parquet. Beaucoup de remarques inertes le traversaient ainsi.
– Tu devrais te coucher, dit-il à Christine, quand ce fut fini. Au moins deux ou trois heures ; autrement tu ne tiendras pas. Je suffirai à surveiller Bébé et à donner le lait de Maman. J’irai ensuite chercher le lait frais pour remplacer celui du matin.
Elle s’étendit sur son lit, tout habillée, et dormit d’un de ces épais sommeils noirs, tyranniques et d’une grande profondeur de repos. Augustin put circuler dans l’appartement, s’occuper de sa mère, lui parler. Les cloches de Vêpres sonnèrent avec leur habituelle violence. Rien n’éveilla Christine. On vint frapper à la porte du vestibule. Augustin répondit.
C’était une vieille femme épaisse et toute simple qui re-cueillait parfois le sou des chaises à l’église. Augustin se rappela vaguement l’avoir vue dans les anciens temps.
Elle marchait à petits pas pour ne pas faire de bruit. Elle portait une coiffure de laine noire tricotée, des galoches vernies, un corsage noir très propre, d’où sortaient ses deux mains croi-sées sur un tablier de cotonnade, noir aussi à cause du Di-
– 712 – manche. Elle ne se fût pas sentie endimanchée, sans tout ce noir. Au dos de son corsage de pauvre femme, une sorte de cou-pure naïve ornée de deux boutons, formait un début de basque, dédiée à ceux qui eussent pu désirer un ornement dominical quelconque, ennoblissant sa toilette, la haussant d’un degré au-dessus de ce qu’elle était tous les jours. Elle quitta ses galoches et entra sur ses bas.
Mère Euphrasie du Bon-Secours, lui avait dit qu’on aurait besoin d’elle pour veiller. Elle offrait de veiller une nuit sur deux. « Pas toutes les nuits, pauvre, parce qu’elle avait tous ses ménages à faire et tout ça, n’est-ce pas ? Cependant si elle avait su que ce fût ici, elle serait bien venue sans se le faire dire par le Bon-Secours. » Elle avait changé de quartier après la mort du père Rambaud. Elle ne savait plus rien.
Augustin reconnut la mère Rambaud d’autrefois. Elle de-manda : « Et alors, c’est vous qui êtes le fils ? »
Sachant qu’il y avait deux malades au lieu d’un, elle souleva de son tablier, sans les disjoindre ses deux avant-bras et ses mains, en signe de résignation désolée.
Quand elle fut partie, qu’il eut donné à sa mère le bol de lait périodique, se fut assuré qu’elle était bien couverte, qu’elle avait bien chaud, Augustin se vit de nouveau seul. Un silence compact, illimité, interrompu par rien, chuintait dans ses oreilles. Si le temps infini, désencombré de matière, se mettait à exister pour lui-même, et à couler, c’est sans doute ainsi que coulerait le temps.
Il s’approcha de son fauteuil, hésita, et au lieu de s’y asseoir s’en fut vers sa fenêtre, regarder les brumes. Il était indifférent qu’il portât ici ou là, cette lourdeur qui pesait à la fois sur son cœur moral et sur son cœur de chair.
Il y avait une fiche sur sa table : « On sait le rôle de la dia-lectique dans la position des aporiai »… Là, devant ces plu-
– 713 – vieuses brumes qu’il voyait de sa fenêtre, il imagina les aporiai au sens étymologique du mot, escarpements parmi les rochers, absence de passages et de cols, routes difficiles percées dans des bois. Puis sa pensée se trouva envahie par son grand bonheur impossible, par son désespoir propre, personnel à lui-même, re-foulé en ses plus désolés jardins clos. Il revit Anne, son long et pelucheux manteau de montagne ; les ruines de l’Abbaye où il devait la conduire, les routes difficiles des « aporiai », le chemin sinueux à travers les bois, la lumière du sourire bien-aimé. « Tu m’as ravi le cœur, ma sœur fiancée… » Il revint s’asseoir à sa table, abattit sa tête sur ses deux avant-bras, en une crise de dé-sespoir muet, vidé de toute protestation et de toute colère…
Il eut juste le temps de se lever et de se remettre, comme l’autre fois. Christine réveillée, allait et venait. Il la trouva près du berceau. Elle n’avait rien à dire que les simples choses accou-tumées : Bébé dormait, comme toujours ; leur mère semblait reposer un peu ; il était heureux que la mère Rambaud pût les aider ; c’était peut-être l’heure d’aller chercher le lait en rempla-cement de celui du matin.
Elle expliqua le chemin des fermes. Le mieux était de pren-dre une bouteille vide, la dissimuler dans un sac à main et la rapporter pleine de lait, comme font les paysans. Augustin prit un sac à main et s’en fut par la ville. Il y avait encore deux ou trois heures de jour.
Il fallait gagner le faubourg, contourner les terrains maraî-chers par des sentes garnies d’orties et de détritus, et l’on tom-bait tout de suite sur l’immense campagne de prairies entourant la petite ville et débordant sur elle. D’antiques chemins supplan-tés par des routes survivaient là, pour les débouchés ruraux. Ils desservaient des fermes dont l’emplacement traditionnel n’avait pas changé non plus depuis de très anciens temps. On les re-trouvait sur les vieilles cartes, les minutes notariées et les plans d’autrefois.
– 714 –
Naturellement, c’était inévitable, il le pressentait, il l’aurait juré : il avait parcouru ce chemin-là, où il s’engageait, dans leurs promenades avec son père. Il retrouva dans la cour où il dut en-trer, des morceaux spécialement choisis de son passé, d’une net-teté à la fois précise et effacée : le soir empourpré d’un jour chaud, des miettes de pain de seigle dans un bol de lait à goût d’herbage, la vague odeur vertigineuse d’un grand char de foin laissé là…
– Du lait ? lui dit-on ? Ça serait du lait frais que vous vou-driez ? C’est qu’on le met tout de suite cailler, voyez-vous. Gn’y en a pas.
C’était une jeune femme d’une beauté vulgaire, rouge et hardie, en équilibre splendide sur de fines chaussures à peine maculées par le fumier de ferme, princesse rustique des jours nouveaux.
Augustin comprit son erreur, s’expliqua.
– Ah ! c’est pour une « pratique » ? Mme Méridier de la rue de l’Abbatiale ? Et c’est vous qui êtes le fils ?
La phrase même de la mère Rambaud, celle qu’il eût sans doute trouvée partout, chez chacun de ces gens, transformés ou non par la guerre. Leur même besoin de références jugeait in-dispensable de scruter les nouvelles poussées, de palper leur trajet jusqu’aux anciens troncs.
– On vous en donnera, fit-elle…
Augustin repassa devant les granges, les odeurs d’étables et toutes les associations d’un passé mort. Le litre de lait pesait à son bras. Comme toutes les fois que le hasard les lui imposait depuis quelques semaines, ce subit afflux d’occupations humbles jetait son esprit dans des réflexions singulières, sur le prix de la pauvreté, les besognes modestes, les âmes simples, les vies restreintes, tout ce qu’il appelait le côté « russe » des pers-pectives morales. Il en constituait une sorte de classe générale
– 715 – comprenant tous les dépourvus et tous les déficients, toutes les catégories de la vie morne. Nul doute cependant que ces effec-tifs ne participassent à l’essentiel occulte des valeurs. Comme l’Énigme Sacrée ne leur proposait, au bout de son bras obscur, aucun des prénoms du bonheur empirique, ni la beauté, ni l’indépendance, ni la joie, ni la santé, ni l’intelligence, ce ne pouvait être qu’une réalité fondamentale affreusement pro-fonde, sur laquelle ils avaient à bâtir tant bien que mal l’édifice de leur vie. Et nous aussi, semblablement… Il repoussa, lassé, tout ce romantisme de la souffrance, simple contrecoup de sa prostration morale, automatisme inerte simulant la réflexion et la pensée, matière à bourrer le vide des minutes, signe de fa-tigue, comme les obsessions d’autrefois.
Les promeneurs habituels des dimanches encombraient les rues et les routes ; des troupes de jeunes filles, rieuses, fraîches, d’une honorabilité évidente, groupes d’Enfants de Marie sortant des Vêpres, barraient toute la largeur des chemins en se don-nant le bras.
Il tira sa montre devant la porte ; il était parti depuis deux heures. Trois quarts d’heure à l’aller, un peu moins pour reve-nir, parce qu’il savait sa route, une demi-heure passée à at-tendre, c’était bien le compte…
Remonté chez lui, le lait posé dans la cuisine, Christine lui confia d’un certain air ironique et flatté, honorée à la fois, et se raillant de l’être :
– Nous venons d’avoir une visite.
Augustin se sentit pâlir. C’était l’expression exacte dont elle avait annoncé la venue de M. et Mme Desgrès des Sablons, en des temps tellement différents (quoique tout proches) qu’ils constituaient comme une autre partie de sa vie. Et aussi cet air de respect postiche et de railleuse semi-envie que les gens de petite bourgeoisie à la fois cultivée et pauvre – (et même ceux d’entre eux qu’aucune jalousie n’habite) – prennent presque in-
– 716 – failliblement pour parler des classes sociales fort au-dessus de la leur, et qu’ils ne voient qu’en passant.
– Mme Desgrès des Sablons, qu’accompagnait une belle jeune fille de grande mine et, je dois le dire, d’une parfaite sé-duction de simplicité. Mlle de Préfailles ?
Ceci d’un ton interrogatif et en tournant la tête vers Augus-tin qui ne répondait pas.
Elle vit une figure d’une blancheur livide, deux yeux ar-dents et ravagés.
Son sourire, sans disparaître tout à fait, se figea, se dé-pouilla de sens. Une lueur nouvelle grandit en elle, éclaira tout. Il lui fallait parler cependant, Augustin gardant un silence af-freux.
– Ces dames savaient que Bébé était malade. Je leur ai ap-pris que Maman l’était aussi et que nous passions de bien mau-vais jours.
Le mutisme acharné d’Augustin la força de continuer :
– Mme Desgrès m’a répondu – (Christine faisait des efforts pour retrouver les mots exacts) – : « Voulez-vous dire à votre frère notre très profonde sympathie et tous nos espoirs, et les accepter aussi pour vous, Madame. » Enfin une phrase dont l’amabilité m’a frappée. Elle a ajouté : « Nous quittons les Sa-blons pour une semaine. » Mlle de Préfailles a précisé : « Pour une semaine juste. » Elle-même a repris : « pour une semaine juste. Si votre frère veut bien à notre retour venir nous dire que vos inquiétudes sont passées, il sait combien nous en serons heureuses. »
– Quand sont venues ces dames, exactement ? finit par demander Augustin.
– Tu étais sorti depuis dix minutes à peine.
– 717 –
– Elles n’ont pas dit quand elles partaient au juste ? ni où, évidemment ? insistait Augustin sans s’inquiéter de ce qu’exprimait son visage.
Il était six heures du soir. On se trouvait au bord d’une nuit brumeuse, pleine des premiers froids d’octobre, arrivés subite-ment.
– Ce n’est pas si loin, dit Christine en hésitant. Si tu vou-lais…
Il fixa à travers la fenêtre un morceau de ciel brun.
– Non ! non ! non ! cria-t-il d’une bouche qui grimaçait de violence. On ne court pas après le bonheur quand les siens souf-frent.
Ce fut le seul aveu qui passa ses lèvres. Il quitta la cuisine d’un air têtu et désespéré.
Cinq minutes après, revenant avec l’ardent visage égaré du début :
– Je voudrais savoir… (un arrêt d’une fraction de seconde) les paroles exactes de Mlle de Préfailles.
– Celles mêmes que j’ai dites. Elles sont restées cinq mi-nutes seulement. Visiblement, elles craignaient de gêner. C’était Mme Desgrès des Sablons qui parlait. Mlle de Préfailles me re-gardait avec une attention continue, et… comment dire ? – une sorte de timidité dans la sympathie.
Christine planta dans les yeux de son frère un regard pro-fond et mal sûr. Oserait-elle ? Elle osa.
– Je l’ai trouvée extrêmement charmante.
– Je te remercie, ma petite Christine, dit-il d’un ton sourd, mais décidé et final. Et il rejoignit sa chambre.
Ils n’en reparlèrent plus de la soirée, ni de longtemps.
– 718 –
La mère Rambaud vint vers huit heures, comme elle l’avait dit. Sa douceur ferme, arracha à Christine et Augustin la vais-selle qu’ils commençaient. Elle travaillait avec soin, vite et sans bruit, de ses mains à tout faire, robustes, boudinées, crevassées, où remuait toute une géographie de plis.
Il fut convenu qu’elle s’étendrait pour se reposer, dans le lit de la salle à manger. Christine lui expliqua en quoi consistaient les soins très simples que nécessitait sa mère. Elle écoutait, do-cile. Quand Mme Méridier la remercia d’être venue, d’une faible voix entrecoupée, qui prenait du repos entre chaque syllabe, elle répondit, assez mystérieusement : « C’est bien mon tour. » Pen-dant la prière, elle se tint en arrière de la famille, à genoux entre les portes, comme un donateur.
Bien entendu, Christine se réserva les soins nocturnes de Bébé. Il allait moins bien depuis quelques heures, depuis le re-tour d’Augustin, semblait-il.
– Je le trouve rouge et chaud, fit Christine.
Elle prit sa température. Il se plaignait faiblement. Elle re-prit cet air absorbé qu’Augustin lui avait vu quelques jours au-paravant et toute autre préoccupation cessa de compter pour elle. Elle entendit à peine la mère Rambaud lui dire : « Y aurait bien la Marie Boudet, mais elle est si drôle. »
Augustin avait, sans mot dire, porté tout le soir son chagrin ravageant, mêlé à la sourde douceur opiniâtre de se dire qu’elle était venue. Accentué parfois jusqu’à l’intolérable, cet état de sensibilité ne laissait pas de ressembler à quelque chose comme du bonheur. Alors il avait honte de lui-même. Une fois de plus il s’apparaissait en face des circonstances en un désaccord total et coupable, qui était par lui-même une douleur. Il vivait comme en deux parties : l’une où il s’occupait de sa mère, lui portait le lait et la tisane, l’écoutait respirer, trouvait, comme Christine, Bébé assoupi, rouge et grimaçant ; – mais tout cela, pas avec tout lui-même, pas avec tout son cœur. Un large morceau restait
– 719 – indisponible, pris par cet affreux mélange de douleur et de joie. Son air de distraction le montrait, et cette sorte de regard inté-rieur qui l’empêchait de voir devant lui ; mais naturellement personne n’était là pour s’en apercevoir.
Il se retira, laissant ouverte la porte de sa chambre, et commença d’aller et venir sur ses pantoufles. Ces voyages le ra-menant régulièrement devant l’armoire, il l’ouvrit, creusa une place parmi les livres et les papiers, et y logea toutes les fiches d’Aristote, d’un seul coup, en masse, en bloc, comme un moel-lon. Une subite mauvaise odeur de pétrole lui vint aux narines. Sa lampe charbonnait. Sa mère, d’habitude, garnissait les lampes. Christine n’avait pas pensé à le faire. On ne peut penser à tout. Il souffla dans le verre toute sa rage et sa détresse. Par la porte venait la lointaine lueur de la salle à manger.
Soudain, comme il avait déjà fait quelques heures aupara-vant, il s’abattit contre le lit, à genoux, la tête dans les mains. Il fut tout aux Sablons, en douleur et frénésie. Il commençait à se familiariser avec ce geste d’effondrement, de détente et de dé-sespoir.
Pas un des mots de sa sœur qui ne fût entré en lui, comme une brûlure. « Une belle jeune fille de grande mine, d’une par-faite séduction de simplicité, cette attention continue, cette ti-midité dans la sympathie », c’était le portrait des premiers mo-ments d’Anne, de celle qu’il avait appelée Anne de l’Apparition.
Il pleura devant elle, et presque sur sa main, délicate et parfaite, que Christine avait touchée. Il pleura effondré sur ses mains. Le regret de n’être pas parti, comme le suggérait Chris-tine, le crucifia. Il aurait vu Anne, une fois encore, su où elle al-lait. Peut-être eût-il osé dire que ce départ le glaçait. Il la voyait partir, lui-même abandonné sur le commencement de ses routes. Le bout de ses chaussures frappait la descente de lit, à petits coups enragés. Il lui semblait qu’elle s’en allait de sa vie. Il fut calmé, – momentanément – par l’invraisemblance de cette horreur. Un peu de raison entra en lui, et de renoncement, mais
– 720 – sur un seul point, un point précis : si l’occasion de la voir lui était encore offerte, il s’abstiendrait, comme il avait dû s’abstenir. Il avait bien fait ce qu’il avait fait… Ainsi pleurait le malheureux.
L’odeur de la lampe éteinte l’incommoda. Par la fenêtre en-trait une hargneuse brume et la morsure glacée de la nuit. Il frissonna, de froid, de fièvre, ou de l’atrocité de ces jours. Il sen-tait une fatigue et un épuisement mortels.
Étendu dans son lit, sa cuillerée de soporifique absorbée, une chaleur maladive occupa son crâne, les articulations du coude, des genoux, de la nuque. L’oreiller, sous la tête lourde, lui fut doux. Dormit-il une minute ? un peu plus ? Il perdit pos-session de lui-même, puis goûta derechef la douceur de l’oreiller. Le fourmillement des articulations s’était atténué. Le contact de ses draps le quitta de nouveau, pendant que se régu-larisait l’automatisme velouté du souffle.
… Après bien longtemps, le nouveau domaine où il mar-chait fut éclairé par une lampe glauque et mate, à la suite de cir-constances multiples, confuses, épuisantes à comprendre. Du reste, elles disparurent. Il marchait près d’un personnage incer-tain, lié à lui par une tendre sympathie timide. Il voyait surtout les jambes. Le rêve lui dit que c’était son père. Mais ce n’était pas tout à fait son père. Ils allaient entre des troncs d’arbres noirs, dans des gorges très subites, sur des chemins menant vers des bestiaux… Oh ! restez, bien-aimée, car c’est vous. Vos petits pieds sont en brume, mais vos mains sont claires et je les vois. – Vous pouvez maintenant me baiser les mains. – C’est elle qui l’a dit, mais peut-être que c’est seulement mon grand désir. C’est pourquoi quelque chose empêche… Votre présence est d’un pré-caire affreux. Je sens, à je ne sais quoi, que vous allez partir, à je ne sais quel hérissement de choses tristes… Chassée par un grand cri… une ruée de bestiaux sortant des gorges, des cornes de vaches, des cornes de vaches !… Un grand cri, qui fit le pont entre le songe et le réveil.
– 721 –
Augustin rentra dans l’angoisse, parmi ce fourmillement de mots sans aucun sens. L’angoisse l’attendait. Il n’eut qu’à la re-prendre ainsi qu’on reprend ses pantoufles.
C’est Bébé qui a crié, exactement comme il y a quelques jours, du même cri d’enfant poignardé. On entend des pas, des portes de placard ; il est facile de suivre Christine aux voyages de la lumière ; le reflet vient jusque dans sa chambre.
Ha ! ha ! ha ! c’en est fini, cette fois, des dissimulations de la Mort !
– C’est Bébé qui a crié ?
Christine fait oui, du menton, sans dire mot. Elle parle as-sez, avec ses lèvres serrées et ses yeux tragiques.
– Il a gémi toute la nuit, explique la mère Rambaud.
Sa main placée en écran devant la lampe projette sur le mur une autre main immense qui couvre l’enfant, le berceau, un large pan de papier brun. Le lit de Christine est défait. Les plis du drap, le rejet de la couverture, le creux de l’oreiller restent tels que les a laissés son corps sautant du lit.
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