Augustin ou Le Maître est là
VIII Sacrificium Vespertinum
VIII
SACRIFICIUM VESPERTINUM
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I
CLOCHES DE GLOIRE ET D’HYMEN
Deux faits parurent à Augustin des plus étranges dans son étrange nouvel état.
Le premier fut que les affreux jours dont il sortait à peine lui semblèrent recommencer. Leurs détails revinrent un à un ; il les reconnaissait au passage.
En sa propre chambre, à lui, Augustin, en face du lit où on le maintenait, le fumiste vint installer le poêle à bois des mala-dies, comme il l’avait installé pour sa mère. Dans le tablier de la cheminée, à grands bruits douloureux, il inséra une lame percée d’un orifice rond. Le verni bleu du petit poêle recommença de luire. Christine laissait la fenêtre ouverte, exactement comme il avait fait lui-même et il retrouvait le même mélange de chaleur douce et de filets de vent : Des bols de ce perpétuel lait de ma-lade apparurent aussi dans les mains de Christine, entre ses deux mains à lui, sur sa table de nuit, exactement comme pour sa mère. Mais on lui présentait ce lait froid, presque glacé.
Fallait-il accuser la Mort de manque d’imagination ? ou d’une intention positive de monotonie ? Peut-être désirait-elle être reconnue à la répétition des procédés ? Une ressemblance ténébreuse, plus mystérieuse que la parenté, le liait-elle à la pauvre morte ? Cette hypothèse le visitait de préférence à la tombée du jour, plus propre, sans doute, à meubler les insom-nies de ses premières nuits.
Le passage de la lampe à la veilleuse était pour sa pensée une crise. Elle le lançait en plein songe. Psychisme de station couchée, se disait-il ; psychisme de fatigue et de nuit.
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Cette forme de vie, si inattendue, prolongeait tellement les dernières semaines de sa mère, qu’en ces mornes soirs désœu-vrés il n’aurait pu dire à quel relais se placer dans le cours des jours, à quel cran faire sa mise au point. Dissociées, disjointes, ses idées réfléchies coulaient comme de petits noyaux au fil li-quide des rêves. Les événements précédents revenaient : les dernières respirations de la mourante, le fantastique des neiges, la photographie de Marguerite Gerfaut, Enfant de Marie, et la misérable forme de sa sœur prostrée dont il voyait les deux se-melles. Il surprenait l’impulsion subite d’aller porter son lait à la pauvre malade. Il ne savait presque plus, d’elle ou de lui, qui était vivant, qui était mort.
– J’ai une bonne santé mentale, pensait-il, heureusement.
Le second fait qui le frappa fut ce regard de médecin, ami-cal, appuyé, rieur, tout semblable à ceux qu’il se rappelait fort bien avoir déjà subis sur le palier. Il venait d’entendre, discrets, heurtant la seule poitrine, les petits coups rituels frappés par une main sur les phalanges de l’autre. La figure du médecin se levait d’une auscultation soigneuse et lente. Elle était encore un peu rouge de s’être baissée.
– Ce que vous avez ? Oh ! un petit trouble pulmonaire. Nous en reparlerons dans quelques jours quand vous serez mieux. Vous pouvez bien attendre ce peu de temps ? Non ?
Il subit ainsi deux ou trois visites mystérieuses et gardées.
Qu’y aurait-il au bout de ces quelques jours, lorsque pren-drait fin cette station étendue que le médecin lui imposait ? Son lever, ou l’ajournement de la vie verticale ? L’incertitude qui l’eût agacé et rongé autrefois, au temps des vouloirs durs, l’amollissait de faiblesse.
Psychologie couchée, se répétait-il. En réalité, désir de re-pos laissé par tant de nuits, conscience d’une fatigue immense, adhérence passive et épuisée des membres aux draps, goût du
– 803 – lit, enfin ce qu’il fallait pour qu’en un corps dont tout sentiment de pesanteur était parti, la fièvre pût trembler à petits bouillons imperceptibles.
Elle s’arrêtait vers le milieu de la nuit. Augustin sentait le froid des sueurs. Christine lui passait un gilet de flanelle étalé à cet effet devant le poêle. C’est pour cela qu’il acceptait la veil-leuse.
À de certains moments privilégiés des heures noires, le poids qui l’accablait quittait sa proie, le libérait, s’élevait brus-quement de son cœur. Sans raison ; par le plus gratuit des coups d’ailes. Même les choses le sentaient. Les couvertures se fai-saient tièdes et légères, l’édredon devenait ami. Une certaine douceur connue, attendue, descendait sur lui, l’enveloppait, l’emportait loin de la chambre et de toute souffrance. Il avait le choix entre les images heureuses.
Tantôt c’était la valse de l’adieu, lorsque Anne tournait les pages de la musique, et qu’invisible lui-même, il s’enivrait li-brement de la voir en cette pénombre rose. Ou bien il la recon-duisait à son bras, cachant le bondissement des plus folles joies. Ou bien encore il recevait en plein cœur son pur et douloureux regard et se jetait à genoux dans la boue du cimetière, ivre de gratitude, de deuil et de remords. Elle n’avait jamais cessé d’être auprès de lui, quoiqu’il se languît d’elle jusqu’aux frénésies. Il ne savait au juste, dans cette fluidité nocturne, quand s’effaçaient les images de la veille, quand commençaient celles des songes. Il ne faisait que changer ses manières de la voir. Les beaux dia-logues ardents qu’il conduisait avec elle dans la solitude de la nuit !
Au matin, tout était fort différent. Vers neuf ou dix heures, bien reposé, la tête à plat sur son lit, tout son courrier sur ses genoux, le monde redevenait pour lui, solide, pourvu d’angles, et froid. Des pensées, à la fois nettes et très arbitraires, le visi-taient incessamment, baignées dans une préoccupation cons-tante, aiguë ou mousse, coupante ou ouatée, à des degrés divers
– 804 – de domination et de contrôle et dont il se surprenait parfois à trembler. Il comptait le nombre des jours, et devançait la conva-lescence. Il encerclait d’hypothèses méthodiques l’incertitude. Jamais il n’avait souffert de bronchites pareilles. Pneumonie ? congestion ? Il se perdait dans les catégories pulmonaires. Une chose le rassurait : il allait mieux. Vermeils pendant les pre-mières vingt-quatre heures, les crachements s’étaient faits noi-râtres, puis rouille. Puis toute couleur inquiétante avait cessé. Il pouvait s’adosser à l’oreiller. Il commençait de voir clair dans ses projets et ses espérances. Il désirait Anne, hors des images désormais, d’un cœur positif, reposé, et brûlant. La boîte de pa-pier à lettres était là, attendant qu’il sût avec précision ce qu’il devait écrire. Puis il se rejetait soudain dans son oreiller, brisé d’inquiétudes…
Un jour mat et très gris tombait d’une étendue nuageuse compacte, qu’aucun vent ne poussait. Complètement dénudés par la dernière tempête, tous les arbres qu’on voyait de la fe-nêtre se projetaient contre ces nuages dans l’immobile minutie d’une photographie. Le paysage aussi attendait.
Parfois, au cours d’une lassitude plus grande, il s’affaissait de nouveau sur son lit et s’y abandonnait comme pour dormir. Il entendait la mère Rambaud aller et venir. Il prêtait l’oreille aux bruits du ménage, plus grêles qu’autrefois dans un appartement trop vaste et devenu désert. Sans autre transition que de courtes minutes obscures, il se sentait percé d’une douleur simple, et enfantine : l’étreinte du total départ, du terminé, du « jamais plus », la suppression définitive de la pauvre morte.
Enfin un matin spécial parmi tous ces matins, où Christine entrait avec le médecin qu’elle accompagnait régulièrement, Augustin comprit qu’il saurait.
Il remarqua combien sa sœur était amaigrie et rigide. Sa pâleur semblait sur sa figure moins un trait nouvellement ac-quis qu’une teinte constitutionnelle, installée là pour toujours. Tout ce qu’elle faisait paraissait être fait en une distraction con-
– 805 – tinue, dont elle sortait à temps cependant pour les diverses ac-tions de son ménage. Seules, les conversations avec son frère l’arrachaient à cette absorption paisible et assez uniforme où ne se reconnaissait aucun maximum, aucune acuité spéciale et momentanée de souffrance.
Augustin se rassit sur le lit ; il rassembla autour de lui les couvertures pour se caler. Il se sentait une défensive mêlée de fermeté et d’assurance. S’il fallait déblayer les mensonges, il les déblaierait. Il ne tolérerait pas pour son compte ce bandeau lai-neux posé sur les yeux de Christine jusqu’à deux ou trois jours avant la mort. Jamais la grande inquiétude n’avait pesé plus lourd sur une conscience plus décidée. Il avait légèrement froid entre les épaules.
Tout fut bien plus simple qu’il ne pensait.
– Évidemment, vous devez savoir.
Assis en face de lui, le médecin avait suffisamment parlé de crachoirs, de température, de tout ce qui n’était pas le principal.
– Vous devez savoir, parce que votre collaboration est es-sentielle au traitement et à la guérison.
Il s’expliquait avec une curieuse lenteur, comme s’il prenait le temps de juger de l’effet sur sa figure. Augustin, qui regardait Christine, sentit qu’elle savait.
– … Une guérison infiniment probable, si vous consentez à user des méthodes qu’il faut…
– Allez, allez donc, Docteur, fit Augustin que tant de pré-cautions glaçaient. Tout ce que je demande, c’est la vérité nette.
Il disait ces mots sans le calme qu’il eût souhaité. Il les criait avec ses nerfs.
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– Vous avez de petites lésions tuberculeuses, principale-ment au sommet gauche, voilà tout. Vous en guérirez, comme tant d’autres ont guéri. C’est une loi de type statistique.
Ce qu’Augustin vit uniquement à ce moment-là, c’était les lèvres du médecin, ces belles lèvres incarnates, saines et riantes, et aussi la persistance de l’attention, dans le rire de ses yeux. Juste derrière lui, en partie coupé par sa silhouette, il ne pouvait pas faire autrement que d’apercevoir l’ensemble de la glace sur la cheminée, et même le luisant du poêle bleu. Mais tout s’absorbait en un grand vide subit, rien ne surnageait, sauf pré-cisément ces petits détails insignifiants, et parmi eux les lèvres rouges. Il les voyait remuer pour parler. Mais les mots versaient leur charge près de lui et non en lui, dans ce grand vide, un peu à côté de son intelligence. S’il en comprenait le sens c’était après coup, par retardement, parce qu’ils n’étaient pas des bruits quelconques, mais portaient avec eux des idées claires, qu’on ne pouvait s’empêcher de saisir.
– Au stade où vous êtes, continuait le médecin, cinquante pour cent des malades ordinaires guérissent, et quatre-vingts pour cent des malades dociles, intelligents, persévérants et… fortunés ; et ne vous plaignez pas, vous êtes dans la bonne co-lonne. La tuberculose n’est pas une maladie démocratique, que voulez-vous ? Au fond, quelles maladies le sont ? La démocratie est une conquête de la conscience. La vie ne la connaît pas.
Il prenait alternativement à témoin Augustin et Christine, les enveloppant tous deux dans le bel épanouissement de sa bonne humeur. Augustin enfoncé dans son lit, le corps brisé, la bouche ouverte, les muscles morts, sentait à l’endroit du biceps, une manière de douleur légère, de contusion en train de guérir, comme d’un coup qu’il aurait reçu autrefois avec une barre de fer. En même temps gonflait en son cœur une protestation colé-reuse et désespérée : moins contre la vérité, qui ne le pénétrait pas encore complètement, que ces accessoires plus à sa portée :
– 807 – ce ton faussement léger, cette sociologie déplacée, cette envie trop visible de parler d’autre chose, ces lèvres rouges.
– Voyez, déjà il ne crache plus de sang. Alimentez-le, Ma-dame, ce malade-là. Ce n’est pas un de ces malades que la fièvre nourrit, comme disent les bonnes gens. De braves petits plats, œufs frais, bonne viande. Il aime les nouilles ? oui ? Donnez-lui en. Sans excès, bien sûr ; la suralimentation est passée de mode. Et puis, repos. Au lit. Pour le moment, du moins. Douce tempé-rature, bon air, fenêtre ouverte. Parfait.
C’est là-dessus qu’Augustin demanda d’un ton dur et froid, qui le surprit lui-même, et qu’il eut le temps de juger sot :
– Tout cela est fort bien. Mais je désire avoir l’analyse des crachats… Je veux être sûr. Positivement sûr.
– Les signes cliniques sont assez sûrs, dit le médecin, après quelques secondes de silence. Mais naturellement, je ne puis pas vous les exposer.
Tourné vers Christine, il prononça, avec quelque chose comme une pitié amicale :
– Naturellement aussi, nous ferons analyser les crachats. Le grand public intelligent est toujours ainsi : laboratoire égale certitude. Et réciproquement : certitude n’égale que laboratoire. C’est une opinion qu’ont consolidée les vulgarisations contem-poraines de la médecine.
Et il ouvrait les deux mains avec indulgence. Beaucoup de médecins ont besoin de commenter au chevet des lits. Il était de ce nombre. Tourné vers le malade, il reprit son sourire… Sans être trop forts, les battements de son propre cœur étaient per-ceptibles à Augustin.
– Allons, allons ! Préoccupez-vous surtout de votre guéri-son. Le diagnostic, c’est mon affaire. Nous étudierons ensemble le lieu et la date des mesures définitives.
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Et sans se rendre compte qu’il se répétait :
– Vous guérirez comme d’autres ont guéri.
Comme il partait, traînant entre les portes. Augustin sur-prit de son lit, en un intérêt désespéré :
– Il était ici à Pâques ? n’est-ce pas ?… Et il toussait ? déjà à Pâques ?… il toussait ? Il est resté ici combien de temps ? com-bien de jours à peu près ?
Puis le bruit des pas décrut ; des gonds lointains crièrent. Augustin s’enfonça complètement dans le lit et ferma les yeux.
L’analyse fut connue dès le lendemain. Un peu avant midi, quand le médecin vint, il la révéla. Il cita avec une légèreté né-gligente, un certain nombre de bacilles par champ. « Le type même des bacilloses curables. » C’était bien ce qu’il pensait.
À un obscurcissement de sa lumière intérieure, Augustin s’aperçut que malgré l’effrayante dépression morale qui durait depuis la veille, il avait continué d’espérer contre toute espé-rance. Les mots « bacillose », « tant de bacilles de Koch par champ » frappaient un endroit laissé douloureux par la révéla-tion précédente. Mais cette douleur singulière se mêlait d’invraisemblance, de passivité, de tranquillité stupide comme si on lui eût dit seulement : « Il est dix heures et demie, il fait beau », ou telle autre phrase également atone. C’était à travers cette épaisseur d’inertie qu’il percevait vaguement de l’inexorable, du définitif, du final.
La lutte entre cette finalité et la conscience qui se refusait à l’admettre, il la connaissait bien déjà. Seulement, ce qui, dans les affreux jours antérieurs, lui avait paru à jamais terminé, l’était par comparaison avec d’autres choses qui, elles, persis-taient dans l’effondrement du reste : sa propre vie et les pers-pectives de son bonheur. Un égoïsme involontaire (il s’en ren-dait compte) avait ainsi vicié, à sa honte, les finalités précé-dentes, et même les plus profondément senties, comme la perte
– 809 – de sa mère, ses derniers adieux, et le sentiment de l’universelle mort.
D’ailleurs même maintenant, même assommé par la révé-lation totale, il ne discernait pas très bien tout ce qui était ter-miné. Un trou vertigineux se creusait devant ses regards, sur les bords duquel il lui semblait se défendre de tomber. Il entendait, sans tout à fait croire qu’il s’agît de lui :
– Voici, Monsieur. En deux mots, mon conseil est celui-ci : Soignez-vous dans un sanatorium, puisque vous pouvez le faire. Mettons un an si vous voulez, peut-être plus. Qu’est-ce que deux ans ? Vous êtes en pleine jeunesse.
Augustin continuait de se taire.
– Bien entendu, il faut d’abord que vous alliez consulter, à Lyon par exemple, ou à Paris. Je vous parle de Lyon parce que je le connais bien. Et puis, c’est à mi-chemin de la Suisse où sont des Sanatoria excellents. Toutes indications de radiographies, de cures, de sanatorium, vous seront offertes par les spécialistes que vous consulterez.
– Indications de… ? demanda Augustin passivement.
– De radiographies, de cures, de sanatorium, reprit le mé-decin en soignant son articulation.
Le visage d’Augustin gardait une rigidité et un blafard de calcaire. Les encouragements du médecin glissaient sur lui et lénifiaient une région où il n’était pas.
– Évidemment, il faut de la bonne volonté et même du cou-rage. Pas plus que pendant la guerre ; pas plus que dans bien d’autres circonstances de la vie. (Il faillit ajouter : Pas plus que vous n’en avez à côté de vous. Son geste désignait Christine, mais il retint les paroles). Si vous allez à Leysin, beaucoup de médecins que vous y verrez sont eux-mêmes des guéris. Vous ferez comme eux.
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– Vous m’envoyez là-bas, quand ? finit par demander Au-gustin d’une voix morte. Demain ? après-demain ?
Le médecin sursauta, puis d’un ton qui contrastait avec son apparente légèreté antérieure :
– Dix jours, monsieur Méridier ! Dix jours, au moins ! Et au repos complet ; musculaire, intellectuel, moral. Demain ! Il faut tout de même que vous soyez en état de supporter le voyage. Demain !
Une vague pitié plissait sa paupière et serrait ses lèvres saines. Il avait l’air de rappeler doucement à la raison un enfant malade et un peu gâté.
Lorsque Christine, revenant d’accompagner le médecin, se retrouva devant ce pâle visage crispé, elle comprit cette fois, dans sa valeur physiologique et son plein sens médical, cet as-pect d’extrême distinction ascétique et ardente qui frappait sur la physionomie de son frère. Très peu de chose suffisait pour lui en donner désormais la clef : un détail physique bien mince : le faible rose momentané qui colorait ses pommettes. Mais elle s’effrayait, peut-être plus encore, de cet air de froideur, d’abandon de tout, de désespoir total et d’immobile furie muette.
La pauvre femme s’assit près de lui, sur la chaise que venait de quitter le médecin, cherchant que dire pour atténuer ce choc dont elle ne s’expliquait pas la violence. Elle pensait à suggérer que c’était au fond peu de chose : deux années à passer en Suisse au milieu du loisir et des pays de montagne qu’il aimait. Elle s’arrêta à temps. Dans l’écroulement de papiers qui parse-mait le lit et la table aux livres, elle aperçut, bien en évidence, sortant d’une boîte de papier à lettres ouverte, une enveloppe portant l’adresse des Sablons. Elle reclassa doucement les feuilles, ferma la boîte et la remit en place. Elle venait de mesu-rer l’inintelligible épaisseur de ce désespoir.
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– Ôte-moi cela, je te prie, entendit-elle.
Elle hésita, ne sut pas très bien ce qu’il fallait ôter, deman-da s’il ne désirait plus écrire.
Il fut quelques minutes avant de répondre, d’une voix douce et basse, qu’elle ne comprit que parce qu’elle savait d’avance de quoi il s’agissait :
– Qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? Qu’on n’entendra plus parler de moi ? que je m’en vais ? Tu veux que j’écrive ce-la ?
Brusquement prise pour confidente, touchée jusqu’aux profondeurs, à une place où elle avait bien cru qu’aucune dou-leur ne pouvait descendre une seconde fois, elle hésita autour des mots :
– Augustin, d’autres se sont mariés après deux ou trois ans de soins.
Elle citait des noms. Mais il retomba dans son mutisme.
Sachant combien son frère était habituellement sobre d’expansions, Christine ne s’en étonna pas. Elle comptait ce-pendant sans l’énervement de la faiblesse et de la maladie.
– Je n’avais pas trop de tout, finit-il par avouer. Santé, car-rière, espérances, enfin tout. Je ne puis pas lui dire : « Je suis tuberculeux. Acceptez-moi néanmoins et attendez-moi. »
Elle vit que sa mâchoire inférieure tremblait légèrement.
– Peut-être elle accepterait, insista Christine.
– Justement parce que peut-être elle accepterait…
Puis, d’une voix dure et formaliste :
– Je m’excuse de t’occuper de cela au milieu de tes propres tristesses…
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C’était un trait de son frère que ces sécheresses inatten-dues, une manière de ramener violemment des confidences ex-ceptionnelles à la ressemblance de récits ordinaires, de les dé-pouiller à la fois de leur tragique et de leur intimité. Ainsi cette sensibilité fermée n’avait pas l’air de s’être épanchée, d’avoir laissé paraître quoi que ce fût de personnel et de réservé.
Christine n’osait demander aucun éclaircissement : elle touchait des régions où tout contact était douleur. Explorant seule, elle remonta vers un temps qui, bien que tout proche, semblait d’une autre ère et d’un autre monde.
Où en étaient exactement son frère et Mlle de Préfailles ? Quelle étape des affections passionnées ? simple intérêt ému de sa part à elle ? plus peut-être ? quant à lui, il éclatait aux yeux que c’était passion profonde, tardive et transformante, où s’engageait sa vie entière et par conséquent sa mort. Quelles pa-roles prononcées ? plus que des espérances ? un début d’engagement ? Il l’aurait dit sans aucun doute.
– Mais là, elle se reprit et rectifia : « il l’aurait dit pourvu qu’il en eût trouvé l’occasion, dans ces épouvantables jours. »
Christine osa remonter vers les moments les plus hideux. Elle conduisit sa recherche sous la torrentielle pluie jaune, contre le caveau de granit poli où ils s’étaient appuyés. Elle revit la belle jeune fille qui était venue, et cette sorte de réserve et presque de distance que sa fine et sombre élégance prenait dans cette foule, sans qu’elle eût besoin de s’en apercevoir ; et au-dessus de cette attitude destinée à tout le monde le beau regard direct, pitoyable et fraternel, et cet élan dont elle avançait vers son frère…
Mais n’inventait-elle point ? Qu’avait-elle bien pu voir à travers cette carapace de crêpe, sous l’écrasement d’une désola-tion absolue, dans ce goût de mort et de fiel qu’elle avait encore sur les lèvres ? Elle le sentit de nouveau exactement comme la première fois, avec cette même torsion sauvage de son cœur… Il
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était imprudent de revivre ces heures, et il lui fallut pour en re-venir plus de temps qu’elle ne pensait.
– Je crois, dit-elle enfin, avec une hésitation saccadée, que toute jeune fille noble et charmante accepterait…
Elle osa même le mot ardent :
– Qu’est cela quand on aime ?
Reçut-il un coup ? Pouvait-elle interpréter ainsi ce mélange d’agitation et d’effort sur lui-même ? Il semblait dans l’obligation de reconquérir, à chaque mot, son calme.
– Même si nous étions fiancés, énonça-t-il lentement, mon devoir le plus strict serait de m’effacer. À plus forte raison…
Christine connaissait son frère jusqu’en ses habitudes ver-bales. Elle savait que si l’affirmation commençait par : « mon devoir le plus strict », il était invraisemblable qu’elle dût jamais changer. Le souvenir des tortures, qu’elle était allée chercher, lui revint, mais enveloppé cette fois de l’immense interprétation religieuse qui les avait élevées au-dessus de toutes les forces ter-restres, destructrices ou constructrices, de mort ou de vie.
– Nos deux routes, dit-elle, mènent au même lieu.
Devant le parti pris de se taire que manifestait son frère, elle acheva :
– Au Calvaire.
Sur le visage d’Augustin parut une moue excédée.
Mais pour Christine aussi, il s’agissait du « plus strict de-voir ». Puisqu’il fallait apparemment, pour les relations de son frère et de Dieu, prendre les mêmes précautions, user des mêmes discrétions et contournements qu’en toute autre tac-tique psychique, l’idée lui vint, en une irrépressible poussée que
– 814 – la meilleure base de départ était sa propre douleur. Si Dieu la lui avait donnée, c’était pour qu’elle servît…
– Si je n’avais pas été, dit-elle, plus que maintenue, suppor-tée par cette pensée du Calvaire, je serais sans doute folle ou morte.
Une pauvre petite phrase bien calme, sans emphase, de celles qu’on prononce les deux mains posées à plat sur les ge-noux…
– Si l’après-mort, repartit Augustin, nous apporte Dieu, c’est évidemment sans commune mesure. Et si elle ne nous ap-porte rien, nous ne saurons jamais qu’elle ne nous apporte rien.
Il se tut sur cette dureté.
Christine avait atteint ce jour-là, le fond des parties péné-trables. Le reste n’était pas entre ses mains. La malheureuse femme dut cependant reprendre la conversation du début, dans des conditions que l’obscurité des confidences de son frère ren-dait difficile. « Si nous étions fiancés… » Cela signifiait qu’ils ne l’étaient pas, mais aussi sans doute qu’ils l’étaient presque.
– Augustin, fit-elle, il faut que je t’en parle encore. Statisti-quement, comme on dit, tu as les plus grandes chances. Les vraisemblances sont pour que tu guérisses complètement. Alors, si elle n’est pas mariée…
Augustin fit une grimace de souffrance harassée.
– Alors, continua la pauvre Christine, ne coupe pas les ponts. Il doit y avoir une manière d’écrire ta lettre. Il faut bien que tu en écrives une, ne fût-ce que pour dire que tu pars.
– C’est bien, fit-il, après quelques respirations pénibles. J’écrirai.
Ce fut le lendemain soir seulement, sous la lampe, qu’il demanda, en tendant une lettre à Christine :
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– Est-ce cela ?
Il y avait sur la table et sur le lit, beaucoup de morceaux déchirés, en tas les uns sur les autres. Il paraissait n’avoir obte-nu qu’après un certain nombre d’essais, ce ton de sécheresse décolorée où il avait pleinement éteint tout ce qu’il devait dire :
Christine lut :
« Madame, je suis resté souffrant depuis la triste cérémo-nie. Je me trouve néanmoins obligé de partir pour Paris. Je vous prie d’accepter notre gratitude infiniment profonde, pour une sympathie qui nous a touchés, ma sœur et moi, beaucoup plus que je ne puis l’exprimer et je mets à vos pieds, Madame, l’hommage de mon profond respect. »
– C’est la fin de tout, dit Christine laissant tomber la lettre au bout d’un bras vertical.
– C’est la fin de tout.
– Elles ne comprendront pas…
– Viendra bien un jour où elles comprendront. Veux-tu fermer l’enveloppe ? tu serais bien aimable. Moi, n’est-ce pas, je n’ose plus rien lécher.
Les journées qui suivirent furent les pires de la période. Il but, mangea, assez peu, avec une docilité mécanique et des mer-cis formalistes. Non qu’il se plaignît de rien. Mais ses quelques rares paroles banales manifestaient une sorte de dureté fu-rieuse, une pétrification de sa sensibilité et de sa conscience.
Quand le médecin revint, il ne put que répéter :
– Pensez à votre guérison. Dirigez votre pensée sur ce mo-ment-là. Interdisez-vous les méditations sur le temps présent.
Et à demi-voix, toujours entre les portes :
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– Faites attention à son moral, Madame. Il perd cinquante pour cent de ses chances. Ha ! ce n’est pas la première fois que je le constate ! Les hommes n’ont pas le ressort des femmes !
Il s’en fut, sur cette autre loi de type statistique.
Augustin s’était retourné contre le mur.
L’après-midi, il pria sa sœur de fermer les volets de sa chambre.
– Mais l’air ?…
– Alors, mets-les sur le crochet.
Puis il donna cette explication :
– Ce paysage m’est intolérable.
Christine se souvint qu’il avait précisément disposé son lit en vue de ce paysage, exprès pour en avoir le détail sous les yeux. C’était le même qu’on voyait aussi de la salle à manger, devant lequel il aimait tant se tenir.
C’est plus tard seulement qu’elle comprit. Ce qui s’apercevait dans la campagne, c’était une plaine longue, enser-rée entre des pics, hirsute, sale, d’une douceur violette et ter-reuse, surprise en plein rangement dans le désordre d’après les moissons, par la subite immobilité de l’hiver. La neige récente, fondue partout ailleurs, persistait en plein ciel, sur la bosse des montagnes. Bien plus bas qu’elles, et plus proches, ironique-ment humaines, on découvrait les teintes vaguement mauves des premières futaies dépendant des Sablons, filamenteuses et allégées par l’hiver.
Depuis qu’il avait disposé son lit pour surveiller le paysage, la porte d’entrée de sa chambre échappait à peu près à Augus-tin. Circulant sans aucun bruit dans ses pantoufles, Christine pouvait jeter un coup d’œil sur lui sans être remarquée. Elle apercevait son frère couché sur le côté, crispé, ou bien étendu
– 817 – sur le dos, inerte, ainsi qu’un gisant, ou tourné contre la mu-raille en un mutisme forcené. Elle surprit une fois de petits gé-missements rythmiques, étouffés par le drap qu’il maintenait dans sa bouche. Une autre fois, il grimaça, comme de douleur physique : une violente migraine ou une crise de foie ; les yeux fermés, la face crispée, il comptait en même temps quelque chose sur ses doigts.
Elle put même entrer, sortir, renouveler doucement le bol de lait sans qu’il fît attention à ses courtes présences. Elle crut entendre à l’une de ces visites des mots qui lui parurent comme un début de délire, et qui l’effrayèrent : « Ce n’est pas le plafond qui tourne, c’est le pôle. »
Consulté, le médecin dit que cela lui semblait impossible et qu’elle avait dû mal comprendre. Et en effet, elle ne l’entendit plus. Elle se rappelait l’inquiétant avis. « Il perd cinquante pour cent de ses chances. » Mentalement, elle suppliait Dieu qu’il ne fût pas, jusqu’au bout, de ces âmes que durcit la douleur.
Elle put se croire exaucée subitement.
Le lendemain, lors du premier déjeuner, son frère lui parut inexplicablement changé. Il lui parla d’un ton doux, presque ti-mide, comme s’il avait une demande difficile à lui adresser, et même quelque pardon à obtenir. Du reste il ne dit rien qui se rapportât à sa maladie ; encore moins à la lettre qu’il avait écrite. À son grand étonnement, il la pria dès que le médecin fut arrivé, de lui atteindre un portefeuille qu’il disait avoir laissé dans un veston, lui-même accroché à la penderie de l’ancienne chambre aux deux cercueils.
Seul devant le médecin, il demanda avec hâte et netteté :
– À votre avis, j’étais porteur de bacilles dès longtemps avant cette hémoptysie ? Dès Pâques, par exemple ?
– Peut-être même avant, dit l’autre.
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Ils se regardaient tous les deux, les yeux également luisants et fixes. Après quelques secondes d’une sorte de duel muet :
– C’est moi, dit Augustin, qui ai tué l’enfant de ma sœur.
Le médecin, pourtant fort maître de ses ripostes, mit une dizaine de secondes à trouver :
– Vous avez rêvé cela cette nuit ? Vous auriez mieux fait de dormir.
Mais sa rudesse parut factice au malade. D’ailleurs celui-ci négligea toutes diversions et embranchements latéraux.
– Elle ne l’ignore pas ? Non, n’est-ce pas. Oui, je sais. Vous ne me répondrez rien.
– Je ne répondrai rien, parce que je ne sais rien, ni moi ni personne.
Mais Augustin n’écoutait pas. Il se rappelait la question :
« Il toussait depuis Pâques ? » Il revoyait dans les derniers jours de l’enfant, certains rapides regards jetés sur lui par le médecin, et même un autre, par sa sœur, après un accès de ce qu’on appelait sa toux de fatigue.
On entendit Christine revenir.
Quand le médecin fut parti, Augustin continua de cette même voix timide :
– Ton congé est de quinze jours ?… Oui, heureusement. Peut-être pourrai-je t’en faire donner un second. M. Rubensohn est à la Direction de l’Enseignement secondaire. Il faut bien que les relations servent.
Cette idée de congé venait là sans grande liaison avec le reste. Rien ne l’appelait ni ne l’annonçait. Ce sujet de conversa-tion ressemblait à ceux qu’on hasarde lorsqu’on pense à tout autre chose, à quoi on ne veut pas avoir l’air de penser.
– 819 –
Christine portait encore la toilette qu’elle mettait le matin pour la messe : une robe de laine noire, informe, râpée sous l’avant-bras, son voile simplement rejeté en arrière, et non dé-fait. Elle allait et venait, tranquille, pâle et bien portante, sorte de Religieuse funèbre.
Il la regardait poser sur la table de nuit une assiette va-guement sucrée.
Elle lui parlait toujours de la même voix égale. Il était en train de penser qu’il avait eu raison de dire au médecin qu’elle « savait ».
Il lui prit tout d’un coup les mains.
– Je ne pourrai jamais assez te remercier.
Christine sentait la chaleur fiévreuse de ses mains.
– Tu fais tout. Tu laves jusqu’à ces crachats. Que devien-drais-je si tu n’étais là, toi et ton Calvaire ?
Il vit descendre sur lui un sourire dépourvu de toute joie.
– N’importe quelle infirmière en ferait autant.
– Tu oublies tes propres souffrances… Et…
Après une hésitation, il acheva simplement :
– Que n’oublies-tu pas ?
Cette demi-clarté fut tout ce qu’il crut possible et l’allusion tourna court.
Il lui tenait toujours les mains. Il porta à ses lèvres ces mains osseuses et délicates, spontanément ployées en forme de coupe. Il les lui baisa, l’une et l’autre, d’un long baiser interrom-pu et repris, comme s’il y avait bu. Puis, les laissant retomber :
– 820 –
– Je ne puis t’embrasser autrement. Va te laver les mains à l’alcool. Va, je te prie.
Il y avait un flacon d’alcool camphré sur la toilette. Chris-tine dut obéir et s’y passer les mains.
Ce fut le lendemain qu’on répondit des Sablons. L’enveloppe était grande, gris pâle et portait : « Faire suivre. » Christine la remit à son frère, bouleversée d’inquiétude répri-mée. Il lit, pâlit à l’extrême limite de la lividité, puis lui tendit la lettre sans un mot. Il s’était rejeté sur l’oreiller, la bouche ou-verte et ne regardant rien.
Christine pensa que son chagrin à elle ne pouvait plus augmenter. Il était achevé, total, parfait. Au contraire celui de son frère serait toujours en train de varier. Il y aurait comme des vallonnements, des dépressions, un retour peut-être aux surfaces planes, et aussi de grands bouleversements semblables à celui-ci.
Elle n’osait pas lire la lettre. Que pouvait-elle contenir ? L’étonnement de ce départ inattendu ? l’espoir qu’aucune tris-tesse nouvelle ne le motivait ? Il lui semblait deviner et palper les idées dans leur vêtement d’écriture mondaine, sous le tim-brage gris foncé du papier lourd.
Ce n’était pas tout à fait ce qu’elle pensait.
Immédiatement après le « Cher Monsieur » on annonçait qu’elles partaient elles-mêmes dans très peu de jours. Suivait sans transition, l’espoir que ce faire-suivre lui parviendrait. Cela prenait trois lignes juste. Après quoi, un second alinéa conte-nait :
« Sans doute aurons-nous le plaisir de vous rencontrer cet hiver, et je vous prie de croire à l’assurance de mes sentiments très distingués et sympathiques. Préfailles Desgrès. »
– 821 –
Il n’y avait rien entre les deux alinéas, celui du commen-cement et celui de la fin.
Christine inspectait la lettre comme si quelque chose avait pu s’échapper de l’enveloppe ouverte, quelque chose comme une autre phrase, une phrase médiane qu’elle n’eût pas vu tom-ber, dont la place fût restée vide. Mais il n’y avait rien que cela.
… Ce regard d’une douceur fraternelle, l’avait-elle réelle-ment aperçu ? se l’était-elle figuré ? n’existait-il que dans les confidences de son malheureux frère ? Christine ne savait plus…
Il était là, immobile, encore tout blanc. Des surfaces lui-santes suintaient sans effort de sous ses paupières, s’étalaient sur son visage et paraissaient ne pas couler.
Il demanda d’une voix banale, indifférent à cette stagnation de larmes, comme si ce phénomène purement physiologique ne l’intéressait pas :
– Nous sommes mardi, aujourd’hui ?
– Nous sommes mercredi, fit Christine.
La lettre encore grande ouverte dans ses mains, elle conti-nuait de se dire : « Ce n’est pas possible !… Je ne comprends pas ! » Une minute se passa de la sorte.
– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? interrogea-t-il sans tourner la tête, continuant de diriger sur quelque chose de vague, vers le plafond, son visage mouillé.
Elle s’aperçut, à sa confusion, que sa voix, qu’elle croyait basse, l’avait cependant atteint. Bien entendu elle ne trouva rien à répondre.
– Il devrait exister, commença-t-il, de cette fluide et rê-veuse parole dont il usait volontiers pour ses monologues méta-physiques, une sensation spéciale, chargée d’exprimer la dérive des minutes, comme il en existe une pour le sucré, le chaud, le
– 822 – joyeux. Ce serait la conscience d’une certaine puissance de fuite, de descente vers le butoir final.
Il cherchait en même temps autour de lui, sous son oreiller et son traversin, d’un air distrait et agacé.
– Les périodes dont se compose la vie, minutes, jours, mois, peu importe, nous ne voyons passer d’elles que les évé-nements qu’elles portent sur leur dos.
Il découvrit à la fin son mouchoir, le tira, se moucha.
– Il est étrange que nous ne sentions pas fuir l’essence même de notre vie…
Christine se demandait combien de temps durerait, cet ef-fort singulier pour dériver la douleur vers les thèmes généraux et métaphysiques.
D’une manière ou d’une autre les choses s’arrangent pour ne pas durer longtemps…
Ce fut sur ces mots qu’il fléchit. Étendu sur l’oreiller il n’eut pas à changer. Mais Christine entendit et vit de longs sanglots mêlés aux saccades de toux chaude et de crachats roses, et deux poings rageurs, pressés contre sa poitrine.
Avec ces crachats roses, la fièvre revint, l’abattement et les sueurs nocturnes. Le médecin exigea huit jours encore, un re-tour au lait froid, l’extension à plat sur le lit.
– Nous nous sommes trop pressés, disait Christine, d’un ton aussi calme que s’il se fût agi d’un point fautif dans une ta-pisserie ou dans un tricot.
Comme elle s’en retournait, emportant ce morne et éternel bol vide, au fond duquel demeurait un reste bleuâtre, elle en-tendit une fois sa voix plaintive :
– Ne me laisse pas trop seul.
– 823 –
Elle l’abandonnait bien peu cependant. Tout le temps qu’elle ne passait pas dans d’autres chambres, à classer, à mettre de l’ordre après ces longs bouleversements des maladies et des morts, à préparer le déménagement qu’elle prévoyait, elle prit l’habitude de le lui consacrer totalement.
Il manifestait l’état d’esprit des malades, une fatigue à la fois agacée et docile, le goût tout nouveau des plaintes et des épanchements, le besoin d’une présence autour de lui. Elle ne l’avait jamais vu ainsi.
D’ailleurs rien n’était plus variable que sa désolation. Un désarroi général s’étendait sur ses journées mais non pas uni-formément. Il diversifiait ses aspects et ses secousses, la force de son attaque ou sa langueur, et aussi la conscience qu’il avait de lui-même. Sa forme principale finit par être une recherche obsédante, tourmentée, réprimée puis reprise, menée pendant des heures, comportant tous les degrés d’attention et de lassi-tude. Elle se fragmentait de confidences hachées et sans ordre, et aussi de mutismes subits aussi clairs que ses confidences.
Qu’avait-« elle » pu croire ? qu’avait-« elle » pensé ? qu’avait-« elle » souffert ? Car enfin, elle avait bien réagi d’une manière quelconque en face de ces deux lettres affreuses, à sup-poser qu’elle les eût connues.
Qu’une personne comme sa tante, énigmatique, dédai-gneuse, indolente et déçue, exerçant son ironie jusque sur ses propres déceptions, – que celle-là, du fond de son suspect drame sans drame, lui eût adressé ce chef-d’œuvre de hauteur et de nonchalance, il le comprenait. Mais « elle » ?
Les renversements sentimentaux étaient inintelligibles, ve-nant d’elle. Ils ne lui ressemblaient pas. Ils n’étaient pas elle !… Lui avait-on communiqué sa lettre ? Avait-elle lu la réponse ? Et quand ? Qu’avait-elle pensé ? Et que pensait-elle en ce moment même ?
– 824 –
Un morceau de salon fleuri, ombreux, doré, d’une précision à toucher les meubles, se laissa traverser d’allées de parc, de corbeilles de salle à manger, et d’un timbre de voix qui sonnait dans son cœur avec un horrible bonheur déchirant.
Oui, que faisait-elle à ce moment même ? Juste à ce mo-ment, cinq heures du soir ? juste quand s’assombrissait sa chambre de malade et que Christine commençait d’allumer de l’autre côté de la porte ? Où allait-elle ? Où était-elle ? Qui lui parlait maintenant dans les endroits où elle était ? Détails stu-pides devant la distance infinie qui les séparait désormais et toute la suite des infernales années où elle ne serait pas… Elle aurait dû venir voir !… Elle aurait dû ! « Vous auriez dû ! » Il vit avec un rire de rage qu’il n’avait pas cessé d’espérer hypocrite-ment qu’elle viendrait, même aux pires moments du « plus strict devoir », même en sa pauvre lettre funèbre, même dans la stupidité du premier choc et le mortel orgueil de sa réaction première. Pas une de ces choses d’où ne suintât une manière d’obscure et misérable espérance… « Vous auriez dû venir, ou alors ne pas faire dire ce que vous avez fait dire !… On ne fait pas dire cela… Et puis, d’ailleurs, après tout, Hertzog avait-il bien compris ?… » Le souvenir du retour dans cette voiture le noyait maintenant sous une montée de honte, et la main maigre de Mgr Hertzog sur son bras, et ce coup d’œil vers le chauffeur, et la révélation fulgurante, et la simplicité qu’il avait eue de s’en évanouir.
Un mot réapparut dans une sorte de rire : « les infernales années où elle ne serait pas… » Combien d’années pensait-il donc vivre ? Oh ! fou ! fou ! fou !
Puis tout cessa, la rage, le sarcasme et la honte. Non pas l’un après l’autre mais tous ensemble, se desserrèrent et tombè-rent les liens sinueux de cette enquête enragée. Il ne sut jamais pourquoi les temps du grand domaine revinrent, tout seuls, par détente, par lassitude, par contraste des jours heureux. Ils étaient vides et purs, comme sa jeunesse, pleins de vent et de
– 825 – soleil. Ses parents vivaient et sa pauvre vieille foi. Il y avait le cousin Jules. Il y avait la Font-Sainte ; et une jeune fille simple, reposante et belle aussi, qu’il avait cru aimer une semaine, jadis.
– Tu ne veux pas de lampe ? vint demander doucement Christine.
Il fit « non » de la tête. Son lit était caché dans l’angle d’ombre que formait la porte ouverte sur la salle à manger éclai-rée. Il surprit le regard de sa sœur posé sur lui à travers cette ombre qu’elle essayait de percer. Il se retourna brutalement contre la muraille.
Puis la douleur elle-même s’interrompit. Elle cessa avec une inexplicable soudaineté, fut suivie d’une étonnante minute de calme. Il sut seulement que la souffrance était partie, sans qu’il l’eût sentie partir, sans qu’il comprît comment. Elle n’était plus là : c’était tout ce qu’on pouvait dire. Il traversait une pé-riode indolore et miséricordieuse, pareille à celles qui coupent les rages de dents. Il se dit que c’était une rémission nerveuse ou mentale ; il en avait besoin. D’ailleurs, elle passerait, elle aussi ; mais il avait la paix pour le moment, jusqu’à ce que soit de nou-veau rafraîchie sa faculté de souffrir.
Lorsque Christine revint une demi-heure après, de son même pas sourd et doux, il était profondément immobile. Elle s’approcha, se pencha, prit le temps de voir et d’habituer ses yeux. Il dormait. Il lui sembla qu’un brin de duvet s’agitait avec régularité sur son drap, devant son visage, quoique, naturelle-ment, elle ne pût voir. C’était trop sombre.
La montre pendue à son chevet continuait sa petite fièvre méticuleuse.
La nuit fut presque bonne. Sa dose de soporifique lui fit un long sommeil. Dans l’inertie reposée du matin, il se sentit va-guement confus. Ne pouvait-il éviter de tourner sa pensée vers les côtés inabordables ? Peut-être même aurait-il pu la veille ? Il
– 826 – suffisait d’un petit effort, n’est-ce pas ? d’une petite sollicitation vers autre chose. Il avait écrit la lettre qu’il devait écrire. Il avait eu raison. Que voulait-on qu’il fît d’autre ? et de quoi se plai-gnait-il ? que se fût produit ce qu’il avait cherché ? qu’aucune exception spéciale ne lui fût réservée dans la destinée générale des hommes ?… Il n’était qu’un faible, un lâche… Ce qu’il fallait faire de ces beaux jours précieux, c’était de les mettre ensemble, comme au milieu d’un linge blanc, puis nouer ensemble les quatre bouts. Et c’était fini…
Il sentit gonfler et déborder des profondeurs de ce mot « fini », une inondation de désespoir, comme la veille, exacte-ment comme la veille, mais cette fois, un mou, pluvieux, indéfi-nissable désespoir… Un faible et un lâche !… Il avait pourtant l’exemple devant lui !… Un faible et un lâche. Ces deux mots avaient une sorte de mollesse tactile, une saveur, comme un mois auparavant le mot de mort, et il les retournait aussi dans la bouche. Ils avaient le goût des pleurs, des résignations plates, des renoncements abandonnés, tout un écœurant mélange de chagrins, d’attendrissements, et d’anciens bonheurs. Dans quelques années on ne saurait plus si ses moments heureux avaient été véritables, ou espérés, ou rêvés ; on ne saurait plus bien. Tout serait confus. On ne distinguerait plus. Alors à quoi bon distinguer maintenant ? Il n’y avait qu’à laisser le tout dans son irréalité misérable. Car c’était bien la forme que cette aven-ture aurait prise plus tard, s’il y avait eu un plus tard, lorsqu’il eût été vieux, s’il avait pu devenir vieux ! Ah ! fou, fou, fou !… C’était ça, son désespoir…
Une nausée morale soulevait sa poitrine. Le désordre où il se sentit plongé lui fut subitement insupportable ; désordre de son lit, de sa chambre, de sa pensée ; tous les désordres dans un même désordre… Hier, c’était le thème de l’amertume et de l’insulte, aujourd’hui, celui des résignations fades. Il y avait ain-si des thèmes variables avec son degré d’excitation ou d’inertie, peut-être avec les heures, ou sa dose de sommeil, ou les associa-tions de ses idées. Ah ! le dégoût de tout et le dégoût de tous !
– 827 –
Quand donc aurait-il la paix et le long silence autour de sa grande misère ? un reclassement de ses motifs tel qu’il pût fournir, juste pour quelques mois, une acceptation tout unie, plus encore que celle de Christine, quelque chose comme l’acquiescement de la mère Rambaud, et même plus bas encore, un plat consentement de brute ? Il s’enfonça d’un mouvement enragé dans un oreiller qui sentait la sueur et la plume. En même temps, un de ses coups de bras abattit la couverture sur la tasse, la jeta à terre, la cassa. Christine put venir, appelée par ce bruit de vaisselle, relever les morceaux, les emporter, sans qu’il sortît de sa furie inerte.
Enfin, d’un jaillissement spontané, une consolation naquit très simple, souveraine et désespérée. Le désespoir faisait pont, une pile dans cette boueuse souffrance, mais l’autre, déjà sur les terrains glacés. Il lui semblait passer sur l’arche unique de ce pont. Les termes de la consolation étaient si simples, en effet, si extraordinairement simples, qu’ils s’étaient laissé cacher sous toutes les bigarrures du momentané : pas étonnant que leur ef-ficacité eût échappé à sa vue ! Mais ces bigarrures ne tenaient pas. On les grattait de l’ongle et les termes de la consolation res-sortaient. Ils étaient ceux-ci : au bout d’un certain nombre de mois, vous entendez bien, – de mois ! – il serait mort.
Que la mort fût ceci ou cela, chargée ou non de divinité, terminaison ou espérance, elle présentait une caractéristique in-finiment simple et élémentaire, qui était de mettre fin à sa vie. Ce qui le séparait d’Anne, ce n’était pas tant « le strict devoir », la loyauté, la délicatesse, tout le contenu secondaire de son tendre et tragique amour, c’est le fait qu’il allait mourir. Lettres glaciales, abandon, oubli, qu’est-ce que tout cela, grand Dieu ! Le tout était de bien s’en pénétrer, de bien se le fourrer dans la tête, – car il convenait, n’est-ce pas, de choisir des termes fami-liers et populaires, ceux mêmes qu’eût employés la pauvre mère Rambaud.
– 828 –
Ainsi cédaient autour de lui toutes les contre-pressions des choses. Les livres ? ses livres ? sa carrière ? Nausée ! Nausée et néant ! la curiosité métaphysique ? qu’importe à ceux qui dans trois mois iront voir ? même nausée et même néant. Toute sa vie, il en voyait le symbole sous ses yeux : une tasse cassée, une chambre silencieuse, et cet appartement désert… Ce qui l’attendait hors de sa vue, à l’autre bout de ce ruban mal tendu, long de trois mois, c’était la vieille mort, amie des hommes, so-lide camarade, une bonne et brave mort tranquille, la seule chose au monde qui ne trompât point…
Ce jour-là, Christine le trouva très calme, très lointain, très sombre.
L’après-midi du lendemain, il prononça quelques mots qui frappèrent Christine. Il recommença de parler sur des sujets gé-néraux et impersonnels, où figuraient les stoïciens du second siècle, leur indifférence dogmatique, la distance où ils étaient de Zénon le Phénicien ou l’hymne de Cléanthe.
Assise auprès de lui, Christine classait les correspondances reçues à l’occasion de leur deuil, et s’occupait d’y répondre.
– Ne te fatigue pas, conseillait-elle.
Il répondit :
« Je ne crache plus de sang » et continua ses cogitations.
– Sans doute cherchant un point central pour leur âme, ils avaient moins besoin de dogmatique que de sérénité. L’une ne mène pas à l’autre. Sans la soif, j’ignorerais que j’ai besoin d’eau. Mais ma soif, ne fait pas que j’ai de l’eau à boire…
Il sembla à Christine que même en ses pauvres moments calmes, son frère désirait surtout la reconquête purement utili-taire d’un équilibre moral perdu ; qu’il cherchait moins « le royaume de Dieu et sa Justice » que la sérénité qui en eût été le surcroît. Rien n’indiquait que ce point de vue central dont avait
– 829 – besoin son âme, il s’efforçât de le trouver sur les cimes chré-tiennes. Christine se demandait s’il l’y chercherait jamais. Elle s’en désolait secrètement et cette peine prenait place parmi les autres.
Il s’étendit de nouveau à plat sur son lit, masque immobile et tout blanc. Christine ne pouvait deviner qu’il y avait aux Sa-blons trop de souvenirs de conversations et de musiques où sonnait ce mot de sérénité.
Dans une confession avant la messe du matin, elle reçut du vieux chanoine presque aveugle, une réponse à ses inquiétudes.
« Sans besoin même d’invoquer l’obscurcissement de la Pa-ternité de Dieu dans les grandes douleurs, les incrédules de type intellectuel, sont ceux dont la conversion demeure la plus diffi-cile. En général, ils ne vont guère au delà de la sympathie, de la parenté des tendances. Ils s’en tiennent là. Cela se comprend. Ils sont assez subtils pour penser dans tous les sens. Arrive bien un moment, cependant, où ils se trouvent au pied du mur et doivent conclure et se décider. Ne perdez pas courage, mon en-fant. Outre que les âmes de prière ne désespèrent jamais, il faut bien que votre douleur serve à quelque chose. »
Elle reçut comme le choc d’une brusque lumière. La for-mule était celle même qu’elle avait découverte toute seule pour son propre usage, quelques jours auparavant. Dieu la lui con-firmait. Elle se trouvait dans la Chapelle de Saint-Joseph, dite aussi Chapelle des Enfants de Marie, suivant que le fidèle pen-sait à son identité liturgique ou à ses utilisations. Le beau con-fessionnal de noyer ciré, gonflé de volutes et de courbes, sombre, fauve et pareil à quelque énorme armoire, luisait dans une nuit colorée par un vitrail touffu d’apôtres, prophètes et do-nateurs.
Contre le fer forgé des grilles, une profonde bouche de ca-lorifère, jamais chauffée, sentait le terreau et les catacombes.
– 830 –
C’était le lieu le plus sombre de la cathédrale, et on s’y trouvait bien pour méditer.
Christine pensa qu’il existait au moins un bon signe : elle pouvait laisser sentir à son frère ce souci constant et discret de ses intérêts éternels, sans qu’il se raidît contre cette tactique. Ce qu’il avait accepté de sa mère (avec une certaine condescen-dance cachée en sa tendresse) il l’acceptait maintenant d’elle. Dans ses pires amertumes des derniers jours, dont aucune n’échappait à Christine, elle avait pu réciter à son chevet la prière du soir, comme autrefois sa mère. Certes, pour les solu-tions chrétiennes, sa sympathie accentuée pendant ces mois-ci venait de reculer et de gravement s’affaiblir, tant par brusque indifférence générale à sa vie antérieure, que par répulsion posi-tive et violente contre tout ce qui prétendait plus ou moins se substituer à son bonheur perdu. Et peut-être aussi, comme di-sait le chanoine, par cette éclipse de la Paternité divine, née des grandes douleurs. Christine le sentait bien. Et cependant il n’en écoutait pas moins tout le détail de la lente prière avec un som-nolent respect. Il lui arrivait même de répondre au de Profun-dis.
Cette attitude d’Augustin ne lui était pas venue par transi-tions imperceptibles. Elle existait à partir d’une certaine date précise et brusque. Christine ignorait pourquoi. C’était le soir même du jour où il lui avait humblement baisé les mains.
Elle se prit à rêver sur elle-même, ses propres destins et le ravage de sa vie. Elle quitterait bientôt cette vieille Abbatiale, sa petite ville et sa maison. Pour toujours ? Elle ne savait pas. Pour aller où ? Elle ne savait pas. De sa pauvre âme mutilée, tout s’échappait, sauf le centre, comme eût dit son frère. Augustin pensait que la possession de ce centre lui apporterait consola-tion et sérénité. Mais elle ! elle l’avait ce centre, et sa possession ne la consolait pas. Dans les coups de couteau subits de la souf-france, elle le sentait ce centre, ferme contre son cœur comme une colonne obscure. Elle s’y appuyait, en éprouvait la rigidité
– 831 – dure et douce. Mais il ne la consolait pas. Les soins qu’elle ren-dait à son frère, le souci de son âme en péril, oui heureusement, ces devoirs l’occupaient encore, et la tenaient debout.
Elle vit sortir le vieux chanoine de son confessionnal et disparaître vers, la sacristie sa silhouette robuste et voûtée.
Au bout de quelques jours, Augustin put passer toutes les après-midi dans le vieux fauteuil de la salle à manger. Ils y avaient tous les deux dormi bien des nuits, pendant la double maladie. Ils le connaissaient depuis l’enfance. Il était plein de souvenirs qu’on ne se donnait pas la peine de rappeler, telle-ment ils étaient présents et faisaient corps avec l’étoffe. Il sen-tait la vieille cigarette comme un homme. Il avait presque figure humaine. Ses bras ressemblaient à des bras.
Auprès du fauteuil, sur une petite table portative, se trou-vaient un horaire de chemins de fer, une boîte de papier à lettres et « La Princesse de Clèves », brochée, entr’ouverte, et retournée contre la table. Augustin avait défense de travailler. Il lisait, usait les heures. Christine passait devant lui à pas silen-cieux, sans paraître remarquer les crispations fugitives ou le durcissement momentané de son visage. Le déménagement commençait déjà d’être visible, çà et là dans l’appartement.
– Augustin, entendit-il, en passant à Paris tu aimerais peut-être voir ton ami Largilier ? Veux-tu que je lui écrive de ta part ?
Il réfléchissait, quand un coup de sonnette très inattendu le fit tressaillir.
– La mère Rambaud répondra, dit Christine.
Elle entra en effet, tenant la carte de l’abbé Bourret.
– Reçois-le, je te prie, fit Augustin excédé. Je regrette. Je suis souffrant. Qu’il te dise ce qu’il veut.
– 832 –
À peine partie, il souhaita la rappeler. Elle devait associer à l’idée de Bourret l’histoire de la fausse guérison, la consultation, le voyage à Clermont-Ferrand, et tout ce rappel d’affreux jours. Mais déjà elle n’entendait plus.
– Voici, dit-elle à son retour. Textuellement, ou peu s’en faut. Je rapporte ces paroles avec d’autant plus de fidélité qu’aucun moyen ne m’est donné d’interpréter leur obscurité.
« La personne dont M. Bourret a entretenu M. Méridier re-vient de Paris. Elle a appris que dès son Doctorat passé, il serait possible qu’une conférence aux Hautes-Études lui fût confiée. M. Méridier sera probablement au jury du Doctorat. Cette per-sonne repart pour Paris et demande quand elle pourra y rencon-trer M. Méridier. Elle aurait à l’entretenir de bien des choses. » Voilà, termina Christine. J’ai dit, à tout hasard, un des jours de la semaine prochaine. On préviendra la personne, si c’est im-possible.
– La personne a pris sa décision, à la fin ? fit Augustin. C’est dommage, tout son romanesque s’en va.
Il revoyait l’automobile sur la haute route du Cantal, en face du chemin de ferme, dans les profonds bruns nocturnes ; – et l’âme non moins ténébreuse qui avait choisi de se manifester là.
– La personne est romanesque ?
– Comme toute énigme. Résolue, elle est platitude. Si tu veux me rendre le service d’écrire à Largilier, je le verrai bien volontiers.
Un jour vint enfin où le médecin se montra pour la der-nière fois. Il annonçait l’heure et le jour du grand spécialiste pa-risien. Augustin pouvait partir. Le médecin conseillait le voyage le plus confortable possible, bien entendu.
– 833 –
Tandis que Christine remerciait, lui demandait de bien vouloir préparer sa note d’honoraires, annonçait la possibilité d’une longue absence, Augustin, qui le considérait, discernait un certain air de triomphe mal explicable, luisant dans ses scléro-tiques. Il lui semblait que ce n’était pas (ou que ce n’était plus) le grand choc du triomphe, quand l’homme étant d’un côté, le triomphe de l’autre, ils n’ont pas encore eu le temps de se com-pénétrer. Ce triomphe, quoique tranquille et calme, l’imbibait cependant d’une obscure allégresse, l’humectait en ses profon-deurs. Il érigeait son attitude, ensoleillait jusqu’au sentiment qu’il avait de son corps et de ses habits, jusqu’à l’aisance avec laquelle il portait son volume de chairs. Bien sûr, des traces de cet état nouveau s’étaient depuis quelques jours rendues per-ceptibles sur la physionomie du médecin. Mais les petits indices ne se voient jamais qu’après les gros.
Il ne montrait plus cette contention d’esprit professionnel-lement limitée au malade, ignorante du reste du monde. Il soi-gnait de haut, en un optimisme lumineux, avec une facilité à la-quelle suffisait la moindre partie de lui-même. L’autre, arrachée aux tâches praticiennes, voguait en d’incorruptibles cieux.
Il prononça, en un épanouissement de vie heureuse :
– Soignez le moral de votre frère, Madame. De plus en plus. Je n’aime pas cet air d’indifférence à la vie. Faites-lui en reprendre le goût.
Il s’en fût, donnant explicitement le prétexte, et incons-ciemment l’exemple, méconnaissant candidement l’ironie de pareils mots, laissé par sa technique aussi loin qu’il pouvait l’être des deux grands deuils qui l’écoutaient.
. . . . . . . . . .
Ils partirent pour Paris le soir du lendemain. L’ancien Hô-tel de France devenu le « Grand Hôtel et de France » envoya son autobus prendre trois malles de livres et de vêtements.
– 834 –
L’express de Paris passait à neuf heures. On l’appelait « ex-press » quoiqu’il employât les deux premières heures à se traî-ner sur une ligne sinueuse, desservant des localités de petite in-dustrie renouvelées par la houille blanche. Des usines ronron-naient au ras des torrents, dans de hautes vallées boisées et ma-gnifiques.
Dès cinq heures du soir la mère Rambaud était venue ai-der. Augustin allait et venait par les chambres, taciturne et ab-sorbé. Il avait fait un très petit choix parmi les souvenirs. Il em-portait la photographie de Marguerite Gerfaut, Enfant de Marie, n 79, ainsi que l’instantané de son père, pris quelques mois avant sa mort.
Il vit Christine plier pour la mère Rambaud de petits vête-ments en lainage, de ceux qu’on appelle « vêtements pour le premier âge » dans les catalogues de grands magasins. Elle posa sur la pile un mantelet blanc inachevé, où le peloton et les ai-guilles tenaient encore, fait de cette laine duveteuse qui gonfle sur les berceaux. Augustin fut quelques secondes avant de l’identifier, tellement il paraissait audacieux qu’il fût là. C’était le tricot qu’elle destinait à la convalescence, pendant les beaux jours d’octobre que Bébé devait passer au jardin.
– Vous prendrez cela aussi, fit-elle de son ton uni et bas, peut-être un peu plus bas que d’habitude.
Elle lia le petit paquet avec une extrême lenteur, une sorte de caresse interminable. Augustin se sentit trembler. Il est vrai qu’il était encore bien fatigué, et qu’il se tenait debout depuis longtemps.
La mère Rambaud remercia sans emphase ni déploiement de sensibilité, avec un sens naturel de la mesure et cette distinc-tion populaire d’autrefois, en femme qui a l’habitude du mal-heur et sait comment le prendre.
– 835 –
Elle devait emporter avec elle et remettre au notaire les clefs de la maison. Christine se débarrasserait-elle tout de suite de l’appartement ? Chercherait-elle un sous-locataire ? Elle ne savait encore. Les circonstances en décideraient. Une seule chose était certaine : elle ne l’habiterait plus.
– J’ai oublié de dire à Madame, avertit la mère Rambaud lorsqu’ils partaient déjà. Madame sait ce qu’on dit du Docteur ?
Elle continua d’une voix admirative et désintéressée, avec une douceur de traits qui était, par elle-même, du respect.
– Qu’il épouse la demoiselle à M. Marguillier, Mlle Marie-Louise, celle qui a été élevée à Paris. Et on dit aussi qu’il se por-tera comme député.
Dans les libres cieux imaginaires sonnaient des cloches de gloire et d’hymen. Ils partirent sur cette musique de bonheur terrestre.
L’autobus du Grand Hôtel croisa dans son trajet l’ancienne rue aux Prémontrés, devenue rue Étienne-Dolet, là où les roues changeaient de son dans les vieux omnibus. Juste à ce coin de maison, quatre mois auparavant, il avait rencontré celle qui sor-tait des Vêpres. Quelque chose commença de lui serrer le thorax d’une étreinte permanente. La disparition de sa mère n’était qu’un, parmi des changements écrasants. Les nouveaux mois qu’il entamait lui semblaient faire une vie singulière, grave, brève, et sans but, une sorte d’appendice à sa vie finie, une en-veloppe de temps dont on avait mal pris les mesures, laissée trop longue pour son contenu, et pendant derrière lui. Elle res-semblait à ce paysage d’hiver, qu’en ouvrant pour la dernière fois sa fenêtre, au moment de partir, il venait de regarder déses-pérément, avant d’abattre sur lui les volets pour toujours. Sauf eux deux, il n’y avait personne dans la voiture.
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Lorsqu’ils eurent atteint le compartiment des couchettes, Augustin fit observer qu’il était peut-être inutile de préparer les deux lits supérieurs, ceux d’en bas devant suffire. Il eût préféré n’avoir pas ce toit sur les yeux. Mais le contrôleur, qui n’avait reçu aucun pourboire, remarqua d’un ton pincé que d’autres voyageurs pouvaient survenir. Ça ne leur était pas défendu ! Il n’avait pas loué les quatre couchettes.
– Bien ! bien ! fit Augustin qui toussa de sa toux fatiguée. L’autre, plus petit que lui, le regardait de bas en haut, roulant son crayon entre deux doigts prétentieux, en gants jaunes râpés, un début de sourire relevant les courts poils raides de sa mous-tache. D’ailleurs personne d’autre ne vint.
Une fois étendu, sous la tiédeur de la couverture, les oreil-lers installés, la glace demi-ouverte, dans l’air violet de la veil-leuse, Augustin sentit, plus fortement encore que dans l’autobus, cette déprise du réel et cet allègement de tout.
La masse de la vie était tombée derrière lui, d’un bloc. Le surplus pouvait indifféremment consister en ceci ou cela, appar-tenir à lui ou à un autre. Il importait peu. De jeunes officiers cir-culaient dans le couloir et fumaient. Il entendit des conversa-tions vives, des éclats d’un rire facile, des récits de chasse et le nom des Sablons s’y trouvait.
La secousse fut profonde mais parut brève. Elle eut l’air de s’enfoncer, de disparaître, de couler d’un cours souterrain. Juste un peu de nervosité dans la manière dont il se releva, s’assura que la porte du compartiment était fermée, mit le verrou et puis se réinstalla, brûlé de désespoir et de délice.
C’était l’image des lieux qui, cette fois, restait vague. Mais « elle » au contraire se manifestait par un doux et léger senti-ment de présence et la pesée de sa main sur son bras. La pre-mière palpitation de leurs mots imaginaires précisa le rêve : elle venait pour lui dire adieu.
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Elle s’était désolée de la réponse dure, désolée aussi de sa lettre inintelligible. Se pouvait-il autrement ? avait-il pu croire ? Les mots qu’ils échangeaient, leurs plaintes, leurs larmes, tout ce bonheur trempé et ruisselant lui montraient qu’elle savait en-fin, qu’elle avait deviné.
Jamais ses regards ne s’en emparèrent, ne la possédèrent aussi bien. La lumière bleu foncé de ses yeux lui riait avec tris-tesse, candeur et rectitude. Il apercevait dans leur détail les deux ou trois douces ondes de sa chevelure, sentait de nouveau le parfum que dans la voiture il avait refusé de sentir. Elle dut se pencher vers lui pour lui parler et, dans le mouvement qu’elle fit, appuyer sur sa robe ses deux frêles mains longues, aux veines bleues dans leur couleur chair.
Les voyageurs du couloir s’étaient arrêtés juste devant la porte du compartiment à couchettes. L’intolérable gaîté de leur bavardage troubla le rêve. Violemment rejeté à sa solitude, à la matérialité atroce de son abandon, le malheureux se sentit per-du en une désolation furieuse. Il souffrait comme sur son lit, huit jours plus tôt, dans toute la furie du premier chagrin, dans tout son corps, et tout son cœur, comme il s’était bien promis de ne plus jamais souffrir.
Toutes les consolations qui tour à tour s’étaient montrées fécondes, la dureté, le stoïcisme, la mort étaient fétus dans la tempête. Il faut des moments propices, des sortes d’appels lan-cés par la fatigue même de la souffrance, pour que ces considé-rations fonctionnent. Hors de là, elles cassent comme des flèches contre un cuirassé.
– J’ai été une bête, criait-il d’une voix basse et forcenée. Je n’avais qu’à expliquer, avouer. Peut-être eût-elle accepté de me laisser guérir. Je serais au moins revenu vivre autour d’elle, dans son voisinage et dans l’air qu’elle eût respiré.
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Il se rappelait les mots : « Vous nous rendriez ce service » ? et j’ai « deux belles chances ce soir », et le timbre de la voix qui les avait prononcés.
Il expérimenta là une de ses pires épreuves. Christine sur l’autre couchette l’entendait se tourner et se retourner par sac-cades et pleurer sourdement. Elle remit en silence sur lui la couverture qu’il avait fait tomber. Le train circulait dans les gorges avec une grande lenteur, en des échos de cathédrale.
Puis ce paroxysme une fois de plus s’affaissa, plus lente-ment toutefois qu’il n’avait coutume de le faire, sans cet arrêt subit qu’il avait comparé à la fin brusque d’un mal de dents. Il sentait se perdre, en une saveur de cendres, de lourdes et dé-croissantes traînées de douleur. Il finit par rester immobile, inerte, souffrant d’une souffrance fixe et désespérée.
Lorsque revint l’image bien-aimée, ce retour se montra supportable et plus doux. C’était au grand salon des Sablons, appelé par ses souvenirs de tout à l’heure : « J’ai deux belles chances ce soir. » Elle était assise sur le tabouret bas et large : une sorte de velours de pénombre masquait son ardent visage délicat, mais ses deux mains qu’il trouvait si belles étaient comme il les avait vues, enlacées en pleine lumière sur ses ge-noux croisés. Il était à peu près agenouillé devant elles, à portée de les baiser et n’osait pas.
– Vous auriez peut-être accepté d’attendre, ô bien-aimée ! (Il lui fallut le temps de supporter le choc de ces mots). Mais vous voyez bien… je ne pouvais pas… Vous vous fussiez cru liée par des liens plus forts, précisément à cause de mon malheur.
Le mot « bien-aimée » lui ayant paru affaibli, il le rempla-ça. En une ivresse verbale, une frénésie de prosternement, il lui dit, séparant les syllabes, qu’il l’a-do-rait, au sens plein, au sens théologique, au sens d’anéantissement servile, d’absorption passionnelle souveraine, de désir de rien autre au monde, qu’il
– 839 – croyait toute la religion qu’elle eût voulu qu’il crût, – et qu’est-ce que ça lui faisait ?
Attentive, mal visible, juste assez présente pour entendre, elle semblait accepter qu’il lui parlât ainsi.
– Je vous ai fait souffrir, reprenait-il ; peut-être vous n’avez pas compris…
C’était l’éternelle allusion aux lettres, le triste thème iné-puisé.
Presque subitement, il se lassa de ce dialogue imaginaire, de ce boursouflement, de toute cette fouille des pires blessures qui n’était qu’une autre manière dont il ne cessait d’en occuper son cœur. Il avait été frappé, laissé pour mort, jeté par terre. Qu’on l’y laisse tranquille et que ce soit tout ! Il ne sentait même plus la force de dire : « quelques mois encore » et « rien ne dure longtemps ». Il s’épuisait et se reposait à la fois dans une dou-leur morne, durable et somnolente, mêlée d’une lassitude sans nom.
Des stations étaient passées. Le train commençait de pren-dre de la vitesse. Les grands intervalles sans arrêt naîtraient bientôt. Il y avait peut-être une heure, une heure et demie qu’il se trouvait là, dans ce wagon bien suspendu où nul choc ne pas-sait aux couchettes. Tout glissait en une lourde douceur sans se-cousse, sur une surface unie, sous laquelle battait le puissant rythme martelant.
On n’entendait plus depuis longtemps que ce grand pilon-nement nocturne brisé aux aiguillages, reprenant après eux sa même phrase sans fin, abaissant d’un degré l’acuité de la cons-cience souffrante, l’inclinant vers le mécanique, le monotone et l’engourdi.
L’épuisement d’après les crises s’emparait d’Augustin, l’affaissement bien connu, imitant la paix. Lui aussi passerait. L’odeur des bois, de la pluie, de la nuit, entrait par la glace bais-
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Il pensa à remonter sa montre et la présenta non pas à la veilleuse, mais à un filet de lumière qui venait du couloir et lui-sait dans le bâillement vertical et doré du store. La montre mar-quait onze heures vingt. Il connut quelques moments de clarté et de calme inéprouvés depuis des mois, antérieurs à ce long temps de passion et de douleur. Peut-être était-ce, enfin revenu, l’instant d’efficacité pour sa vieille connaissance, l’idée de la ri-gide et solennelle Mort.
Une demi-heure après Christine l’entendit rire, d’un rire bas, âpre et saccadé. Il était en train de marmonner des phrases suspendues, comme « grand amour mélodramatique » et aussi « que d’histoires ! » et « quel manque de mesure ! » qu’il pré-sentait à sa pensée comme autant d’échantillons à choisir mais dont elle ne retenait aucun. Elle en prit un enfin, une pièce complète à beaux reflets archaïques : « Au fond, si je cherche bien, quelqu’un de mes ancêtres paysans, croquant, valet d’armée, manant cultivateur, a dû nourrir au fond de son cœur naïf quelque dévouement falot, éperdu et inépuisable pour une jeune suzeraine du temps jadis. »
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