Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 5 sur 23

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Augustin ou Le Maître est là

III L’arbre de Science

III

 

 

L’ARBRE DE SCIENCE

 

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I

PHILOSOPHIE

Les deux grandes choses vinrent ensemble ou peu s’en fal-lut.

Augustin traversa le bourdonnement du baccalauréat et la grosse mention sensationnelle, comme un prolongement des distributions de prix, pour lesquelles il imitait docilement l’horreur paternelle. Mais il apprécia le petit voyage. La ville de Faculté était territoire vinicole. Ils mangèrent des ragoûts noirs dans un restaurant de marchand de vins, plein de la forte odeur des gros crus du pays. Les amphithéâtres d’examens donnaient sur les jardins publics. Ce fut un voyage heureux.

Les deux prix au Concours général eurent plus de prestige. Augustin connut ce bonheur tout spécial, de l’espèce scolaire, fait entièrement avec de l’avenir, à la fois vide et débordant. M. Méridier, rajeuni, rafraîchi, ayant reconquis une partie de sa gaieté d’autrefois, se soumettait cet avenir.

Ses projets étaient d’envoyer Augustin faire sa philosophie dans un lycée de Paris. Ils furent déjoués. Le vieil éclectique prit sa retraite, décidément. Le Proviseur écrivit sur le professeur nouveau des éloges d’une modération capiteuse : « Nous avons le premier à l’agrégation. Grand hasard. Il nous restera juste un an. Augustin n’aurait pas mieux à Paris. La classe sera de sept élèves. Laissez-le-nous. »

Tout fut nouveau. Pour la première fois, dans l’octobre grave et chargé de fruits, les avenues illimitées de l’adolescence eurent une longueur de dix mois juste. Augustin quittait son père pour des terres inconnues qu’il labourerait seul. Il retrouva les pupitres portant, gravés, des noms d’élèves ; il dédaigna de

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s’en moquer.

Les sept jeunes gens qui entrèrent, ce matin d’octobre, vi-rent errer dans la classe un monsieur de petite taille, mince et vaguement voûté, au visage rasé et sans ride, mais d’où dispa-raissait tout autre signe de jeunesse.

Il se montra d’une bienveillance presque cérémonieuse. Ils s’étonnèrent de cette distance, de ces manières, de certains gestes des osseuses mains fines, non pas maladroites mais dé-soccupées, ainsi que de certains mots inusités pour eux et du timbre même de sa voix.

Toutes ces choses qui vivaient en lui sans qu’il y pensât, fa-çonnées une fois pour toutes par des influences dont ils n’avaient pas la clef, leur semblaient, plus encore que ses habits, quoique à peu près aussi involontairement, ne pas s’apparenter à leur classe sociale, à la grosse culture classique versée à même leurs habitudes de rudesse et de pauvreté. Elles venaient de plus loin que leur ville, de plus loin peut-être que la France : vaste distance, qui refoulait en une catégorie unifiée leurs professeurs précédents, les autorités du lycée et eux-mêmes. Tout cela pe-sait d’un côté, le nouveau venu de l’autre. Il circulait à petits pas rêveurs, parmi eux, leurs tables, leurs blouses et leurs galoches, un peu comme un visiteur dans un musée d’ethnographie. Le si-lence était total.

Marguillier osa le rompre pour demander :

– Comment dis-tu qu’il s’appelle ?

Augustin écrivit le nom de Rubensohn.

Marguillier commenta : « Ce doit être un Juif. »

Assis à une table où ne figurait aucun papier, aucune note, le nouveau venu commençait de parler. Sa tête, méditativement baissée, lui donnait l’air de regarder à l’intérieur de son front. Émergeant du creux des manchettes pures, ses mains

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s’unissaient en ogives, par l’extrémité des doigts.

– « Il ne servirait à rien de commencer la philosophie par les définitions qu’en donnent les philosophes de métier. Vous n’en saisiriez pas le sens. Il faut vous mettre en face de ce que vous ont appris les sciences positives, et tâcher de vous rendre compte, même vaguement (vous ne le pouvez encore que de cette manière), de ce qu’elles laissent au-delà de leurs acquisi-tions et probablement de leur portée. Et, par exemple, pourquoi y a-t-il plusieurs sciences, et non, comme le voulait Descartes, une seule, explicatrice de l’univers ? »

On entendit sur l’un des bancs arrière : « Ah ! ça, je sais pas ! » prononcé à voix basse, nullement irrespectueuse, moins une gaminerie qu’une défense contre l’intimidation qu’ils subis-saient. Ils étaient trois philosophes sur le premier banc. Augus-tin ne savait comment ils se répartissaient sur les bancs arrière. Personne ne sourit.

« … Ainsi, continuait M. Rubensohn, la notion d’un do-maine spécial de la philosophie viendrait à vous toute seule, faite de leurs lacunes à elles, sciences positives, confrontées avec les légitimes désirs de votre esprit. »

Il avait cessé d’explorer l’intérieur de sa tête, devant l’arche quintuple et blanche de ses mains. Mais les yeux dans leurs yeux, il continuait avec la même absence de hâte et la même maîtrise, ayant, sans doute, besoin pour se lancer, tel un train pour grand voyage, d’une sorte de lenteur préalable et de lourd envol.

Au bout de quelques minutes, il quitta sa chaise et se mit à discourir en marchant.

« … À propos des sciences dont il expliquerait l’ordre, l’épistémologie (ou étude de la manière dont la science est faite, annotait-il, en dégonflant doucement ce grand mot), l’épistémologie montrait que chacune d’elles avait dû, pour se

– 100 – constituer, abandonner l’étude de réalités fondamentales, sur lesquelles l’expérience n’apprenait rien, à savoir : qu’est-ce que la matière, qu’est-ce que l’esprit ? et, si vous le voulez, qu’est-ce que Dieu ? »

Juste à ce moment, le professeur de mathématiques, dans la salle voisine, hurla quelque indication pédagogique, suivie d’un juron de sous-officier. Il était célèbre pour son débraillé, son sans-façons, ses coups de gueuloir, qu’aucune cloison n’arrêtait ni aucune circonstance.

Comme Augustin se demandait pourquoi la restriction du « si vous le voulez », le juron entra en lui presque en même temps que la question de M. Rubensohn. Le nom de Dieu figu-rait dans les deux. Un petit repère grotesque en fut associé à ces premiers jours. L’exposé continua, du même cours large et plein. Les sept ignorèrent la coïncidence autant que M. Rubensohn.

Il est bien connu, et d’ailleurs fort naturel, que le premier contact avec les abstractions philosophiques suscite chez les mieux doués des adolescents une manière d’ivresse divine. L’éloignement de tout repère touchable, une absence de limita-tion et de lisière, un ascétisme éblouissant, donnent une sensa-tion d’alpinisme. Même volupté de l’altitude, même enivrement des cimes, et cette défaillance de joie devant les horizons acca-blants.

M. Rubensohn s’était mouché sans bruit, d’un mouchoir dont Marguillier remarqua aussitôt la finesse, l’absence de vo-lume et l’enfouissement discret au creux de la manchette.

Marguillier rattacha ce détail à une série d’autres qui lui parurent de même ordre : le complet d’étoffe sombre et neuve, le pantalon coupé avec une précise justesse, les chaussures exactes, tout cet ensemble soigné, sobre et froid.

Incapable de retenir ses conclusions, il les confia tout bas à

– 101 – son poing arrondi en microphone, à portée de l’oreille d’Augustin.

– Doit avoir de la galette, ce type-là. Me demande ce qu’il fout ici.

Augustin rejeta cette intrusion comme un contact de mouche. Il était en pleine ferveur. Il avait reconnu, dès l’abord, dans cette exposition traditionnelle d’un programme de philo-sophie, l’équilibre et la solidité des beaux plans classiques. Mais la richesse de ce qui s’y insérait dépassait naturellement toutes ses expériences, le jetait en un émerveillement sacré.

Il ne fit à la philosophie nulle déclaration de fidélité, au-cune offrande, rien de ce qui eût signifié dualité entre apport et apporteur. Il fut l’offrande et l’offrant. Il se jeta en elle d’une seule masse et tout entier.

Il l’aimait parce qu’elle serait le ciment de sa pensée reli-gieuse. Il l’aimait aussi pour elle-même et par surcroît. Il aspi-rait, comme d’un baiser, chacune des idées qui venaient à lui, et ne songeait pas plus à se dire que, hors de cet air-là, il ne pour-rait vivre que ne le pensent ceux qui respirent naturellement un air pur. Ce fut l’évanouissement de tout ce qui n’était pas elle, le coup de foudre, la certitude d’un bonheur noble, total, mystique et rationnel.

L’entourage coutumier des classes se prêtait curieusement à cette adoration. L’odeur d’encre et d’arrosage, la vaste mu-raille gris de fer qui barrait la cour, le long rayon solaire de dix heures du matin, frôlant la pente des toits, tombant droit du ciel, sans intermédiaire, comme une révélation, tout revêtait cette salle d’une sorte de gueuserie hautaine et de crasse no-blesse, ignorante de toute tentation et de toute vie. Ces lieux n’étaient pas indignes qu’on y expliquât Platon. L’allégorie de la caverne au septième livre de la République entretient une sorte de parenté avec la lumière qui filtre aux carreaux verdis des col-lèges. Augustin resta à jamais reconnaissant pour ce matin

– 102 – d’octobre. Toutes choses n’existèrent plus que par les cadres nouveaux qu’elles apportaient à cet amour.

Les différentes parties du cours s’associèrent chacune à un aspect du temps et du ciel. Elles durent beaucoup à la météoro-logie. La notion d’une psychologie sans âme se précisa vers une mi-octobre pluvieuse à nuages bas. La passion prit place au mi-lieu de novembre, sous le ciel lourd d’après Toussaint. Augustin se demanda si elle était émotion, comme le voulait Ribot, ou in-clination, comme le pensait Kant, dans un air de velours gris mat, contre lequel les descriptions des maladies mentales se dé-coupaient, pareilles à des préparations sous un microscope. Il pensa même assez vite que la théorie de la perception et toute recherche psychologique en général s’accommodaient mal d’une table placée en travers du bureau paternel. Il eût souhaité, au moins pendant les heures du jour, quand ne se posait aucun problème de feu ni de chandelle, la solitude de sa petite chambre pour que son ivresse philosophique pût s’exalter en un lieu qu’aucune tradition n’eût habité, un paysage inéprouvé, neuf et nu.

Les principes de la connaissance, dont l’étude prit une par-tie de janvier, se disposèrent dans la sécheresse qu’il souhaitait, la plus voisine possible d’un phénomène d’intelligence pure. Par les rudes matins des premières semaines, aux petites heures des aubes gelées, bien avant le moment où l’on pouvait, en panta-lon, prendre de l’eau chaude à la cuisine, Augustin s’enveloppait d’un tricot de laine montagnarde, puis de sa veste, puis de son pardessus, puis de l’édredon, et buvait une longue et subtile joie dans cet air impersonnellement glacial, sec et coupant comme une analyse.

D’habitude, aucun prestige ne marquait le premier contact de la Déesse. Parfois, pendant l’heure des cours, au moment où M. Rubensohn laissait sans insister tomber un mot évocateur, elle apparaissait, incomplète et marmoréenne, fragment de sta-tue dont tout le reste est sous les eaux. Mais Augustin savait la

– 103 – mauvaise qualité de ces joies prématurées. Mainte idée, qu’il avait crue fixée, lui abandonnait son enveloppe, cape écarlate d’où le toréador est parti. Il devait recommencer, le soir, à la lampe ; explorer tenacement, phrase par phrase, à partir du lieu de rencontre entre le connu et le monde nouveau, jusqu’au point où il cessait de voir. Et là, suivant le précepte Rubensoh-nien, comme ils disaient tous, il fallait n’en pas rester au senti-ment passif d’obscurité, mais autant que possible formuler en termes précis le refus de comprendre, allumer, comme à l’Abbatiale, les petits feux rouges qui jalonnent la nuit. Deux heures de suite, douces deux heures, d’une ténacité fervente, au bout desquelles, respectueusement contrainte, la Déesse se ren-dait enfin et ne fuirait plus.

Alors les termes obscurs, éliminés provisoirement pour d’autres plus simples, rentraient au contexte, réhabilités, den-ses, durs et pleins de lumière. Et les extensions jamais vues en-core, vues pour la première foie, au lieu de venir de leur lointain toutes seules, toutes nues, sans attrait supplémentaire, s’accompagnaient de frémissements de joie sur tout le corps, jusque dans le détail cellulaire.

Au lycée, le lendemain, dans la cour des grands, où circu-laient, isolés et prestigieux, les philosophes, il lui fallait écouter chez les autres, un degré plus bas, des controverses parodiques. Vaton ne supportait qu’au prix d’un émerveillement intarissable l’interprétation berkleyenne du monde extérieur. Montrant à son camarade Appiat, élève de mathématiques élémentaires et par conséquent transfuge, le banc de pierre que sautait à pieds joints Ta-Douleur-Duperrier, il le sommait et le défiait de lui prouver son existence ainsi que celle de Duperrier lui-même. Sur quoi, Appiat lui arrachait, d’un geste illogiquement sûr pour des muscles inexistants, l’orange que Vaton projetait de sucer et tous deux se pourchassaient en rond autour de cette cour indé-montrable, tandis que l’orange passait dans un gosier à la fois altéré et immatériel.

 

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Cependant autour d’Augustin continuaient de couler les jours. Il avait vite compris la cruauté de son plan de solitude et l’impossibilité de le réaliser totalement : loin de leur vie com-mune, M. Méridier dépérissait.

Pendant les semaines de vacances le succès du Concours général avait allumé en lui un feu de paille d’optimisme. Il s’était de nouveau jeté sur ses thèses, avait une fois de plus en-trevu le doctorat et la libération. La thèse latine « Quo tempore, qua mente… » s’était grossie de sept feuillets. La thèse française sur saint François de Sales faisait mine de démarrer elle aussi. Certains morceaux délicats, écrits d’avance et trop longtemps cachés dans les chemises bleues, étalés maintenant sur la table, prenaient des airs de convalescents. Mais ils gardaient, de leur vie recluse, un certain manque de sang rouge, un charme grêle et de la faiblesse : « j’aurais besoin de ressaisir le fil », disait leur auteur, ou encore : « Retrouverai-je le sentiment dans le-quel j’ai écrit cela ? » Il ressentait douloureusement les inter-valles de temps. Certaines pages lui semblaient rédigées par un autre. Là-dessus tomba la « rentrée » et ses détresses. Les in-somnies recommencèrent. La lassitude, une instabilité énervée, revinrent. Elles aussi étaient parties en villégiature et rentraient pour octobre.

Augustin voyait son père pénétrer, à pas peu sûrs de leur droit, dans ce qu’il appelait la cellule du philosophe, puis suggé-rer entre deux toux, avec un degré de timidité pas encore at-teint : « Tu ne crois pas que tu pourrais faire quelque exercice de lettres pures ? Oh ! de temps en temps, bien entendu, pour l’École normale ? » Et comme le regard d’Augustin s’indignait : « Oui, oui, disait-il, c’est la loi des nouvelles amours ! » Et il s’en retournait, de ce même pas d’humiliation et d’incertitude.

Il s’efforçait de légitimer l’incurable abandon de sa thèse. « Pour les mathématiciens, les juristes, l’effort est d’intelligence pure. Ils ne dépendent point (du moins, je le suppose) d’une sensibilité sur laquelle la fatigue a trop de prise. Mais moi, cette

– 105 – faculté susceptible est la matière même que modèle mon tra-vail. »

Il supportait plus difficilement les ennuis de la maison. Les cris de la dernière petite fille, qui n’allait décidément pas bien, le jetaient dans une exaspération dont l’injustice lui faisait honte. Tous les lundis, depuis un temps immémorial, une odeur de lessive phénix et le chuintement des bouillons tombant sur le fourneau emplissaient l’appartement. Ces détails domestiques contre lesquels son ironie amusée protestait jadis en mots sa-voureux, d’une distinction un peu littéraire, le chassaient main-tenant dans son cabinet. Il y restait sans réapparaître jusqu’au dîner, où il ne mangeait pas.

Mme Méridier, alors, changea d’attitude. Désormais, autour d’elle, tout alla tellement bien, s’arrangea si heureusement, que sa voix n’eut jamais besoin d’être élevée d’un ton. Le char du temps glissa sur des surfaces lisses. La chambre où elle couchait avec la petite Jacqueline, dangereusement près de la chambre paternelle, joua à changer de place avec le salon, d’où aucun bruit ne pouvait s’entendre. C’était même plus commode, en ré-alité, si vous vouliez bien faire attention à tel point de détail inaperçu jusque-là, comme le sens d’ouverture de la porte, l’orientation de la cheminée et le danger des courants d’air. La nouvelle disposition l’obligeait sans doute à circuler un peu plus dans la maison, mais elle n’en surveillerait que mieux. Les me-nus servis le soir et à midi comportèrent régulièrement des plats sucrés, des primeurs, que le professeur aimait. Régulièrement aussi, ils étaient censés faire mal à son estomac à elle, ou à ses dents, le siège de la douleur variant, mais la réduction du coût qu’elle entraînait restant constante. Également lui firent mal, mais dans une autre partie de sa sensibilité, les corsages nou-veaux, les chaussures neuves et les chapeaux frais. Pierre et Su-zanne apprirent à jouer à voix presque basse et elle surveillait elle-même leurs devoirs et leurs leçons, dans une salle à manger où se passaient aussi les raccommodages.

 

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Christine lui aida beaucoup à maintenir ces nouvelles con-ventions de sérénité et de silence.

Personne n’expliquait comme elle à la souffrante petite Jacqueline – trois ans – qu’il ne fallait pas pleurer parce que ce-la faisait du mal au pauvre Papa. Elle connaissait l’art de faire en un tournemain, d’une manière suffisamment soignée pour mériter un « 7 pointé », les devoirs que donnait, aux Ursulines, Mère Marie des Cinq-Plaies. Avec la même vitesse, elle appre-nait aussi les leçons, de la manière exacte dont l’exigeait cette Mère. Et, ces tâches remplies, elle réservait la meilleure partie de son temps pour la véritable Maman à la maison.

Cette petite de douze ans comprenait sa mère sans besoin d’aucun signe. Elle n’était, quand il le fallait, qu’immobilité, at-tention, gravité. Ses larges yeux recevaient tout, conservaient tout. Admirables pupilles, qui pouvaient, à leur gré, étinceler de joie, briller comme des micas noirs, ou se faire impassibles, pu-rement réceptives, n’être qu’une tache mate, et privée de reflets, dans une petite figure sans confidence.

Comme l’esprit d’une fillette de cet âge ne mûrit pas d’un seul coup mais que certains cantons particulièrement frais et ré-servés restent longtemps baignés d’enfance, il existait des sujets de conversation qu’on n’agitait qu’entre deux ou trois amies in-times, soit chez l’une d’elles, soit même chez Christine, certains après-midi où elle savait que « ça ne dérangeait pas ». On par-lait de M. l’Aumônier, ou de nouvelles pensionnaires venues de la campagne, ou des manières de telle ou telle « grande », ou de l’Enfant de Marie qui serait cette année choisie pour réciter le compliment à Monseigneur.

– Si c’est Lucile des Aubliaux (on ne pouvait guère hésiter qu’entre les quatre ou cinq noms à particule et saveur locale dont s’honorait chaque année le pensionnat), oh ! écoutez !… oh ! comme ce serait bien !…

Christine pinçait sa robe, plaçait le talon droit dans la con-

– 107 – cavité du pied gauche – une, deux, trois. Puis, demi-courbée, et ensuite redressée en un long glissement de danse, elle se retrou-vait le talon gauche dans la concavité du pied droit, – quatre, cinq, six. Après quoi, respectueuse, mutine, rieuse et toute rouge, elle détaillait : « Mon-sei-gneur », battait des mains et tournoyait de joie.

Une petite compagne rectifiait :

– Quand on regarde Monseigneur dans les yeux, c’est ef-fronté. Mais quand on regarde Monseigneur au menton, c’est très bien. C’est Mère Marie des Cinq-Plaies qui l’a dit.

Soudain Christine eut l’air de se rappeler un important dé-tail oublié :

– Non, ce ne sera pas Lucile des Aubliaux. Parce qu’elle a dit : « Je l’aime beaucoup, Monseigneur. Il est gentil, Monsei-gneur. » Mère Marie des Cinq-Plaies l’a regardée, vous savez comme elle regarde… « Oh ! mon enfant !… On dit « gentil » d’une petite amie, d’une compagne, mais de Monseigneur !… Oh !… mon enfant !… » Et pendant ce temps, Mère Marie des Cinq-Plaies la regardait toujours…

Au temps des pâquerettes, on détachait chaque pétale en prononçant successivement : « Fille, femme, veuve, religieuse. » Toutes les chances de la vie se distribuaient entre quatre cor-beilles exactement égales, et l’élection était réservée à un pétale de pâquerette. Mais à l’hypothèse « femme », ces petites filles sautaient de joie, comme à une malice qu’elles auraient faite à la Destinée, une évasion railleuse vers le Prince Charmant.

Une de ces enfants, externe appartenant à ce qu’on appelait « la société », venue un jeudi demander le texte d’un devoir, changea le ton des confidences. « Il y avait, laissa-t-elle tomber d’un air détaché, candide et supérieur, un élève du Petit Sémi-naire qui l’aimait extrêmement et n’était pas son frère. » La conversation baissa de timbre, atteignit l’indistinct, ne fut plus

– 108 – qu’un murmure de stupeur, de crainte et de pressentiment. Ain-si dans ce petit monde, prenait-on contact avec les énigmes du cœur.

Ces secrets s’échangeaient en un langage très singulier composé pour moitié de mots sourds et chuchotés, l’autre moi-tié faite avec des rires d’une candeur ardente. Ces rires jouis-saient d’une propriété qui les apparentait au phénix. Ils pou-vaient mourir subitement, bâillonnés, étouffés net. Mais la se-conde d’après, ils renaissaient d’eux-mêmes, éclatants, verti-caux comme un feu d’artifice. Ils constituaient, dans ces entre-tiens, les parties destinées à la publicité, les seules qui s’échangeassent tout haut. Les grandes personnes, exclues de la conversation de ces petites filles, étaient ironiquement conviées par ces rires à écouter de loin une joie dont on les condamnait à ignorer les causes. Cruellement abandonnées à leur sérieux d’adultes, elles restaient en détresse sur le bord du bonheur.

Ainsi tout à côté de la vie d’Augustin, sans qu’il les aperçût beaucoup, sans qu’il leur accordât autre chose qu’une bienveil-lance condescendante, d’autres vies se déroulaient plus près du sol, moins empesées de supériorité et d’idéologie.

Comme il revenait d’étudier les facteurs de l’évolution et toute la leçon de M. Rubensohn sur les hypothèses biologiques, Augustin trouva sa sœur dans la cuisine, debout contre le four-neau, surveillant du lait tout en lisant ses leçons. Christine, le livre en main, récitait d’une voix appliquée et rapide, coupée d’aspirations d’air brusques comme des sanglots, destinées à fournir sa matière première à l’émission de voix suivante. Mais en même temps, elle surveillait la casserole, en petite fille ren-seignée, que les ébullitions de lait ne surprennent pas. Augustin s’empara du livre avec cette taquinerie dominatrice qu’il affec-tait parfois pour sa sœur.

C’était un de ces manuels de maisons religieuses, cartonnés de jaune, signés en simples initiales de Frères Quatre-Bras. La page ouverte donnait la liste des grands hommes du siècle de

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Louis XIV, leurs dates et le nom de leurs œuvres. Augustin lut tout haut : « Parmi les grands philosophes, il faut citer Bossuet (1629-1704) et Fénelon (1651-1715). » Il éclata de rire.

– Laisse mon livre, toi, cria Christine outrée. C’est Mère Marie des Cinq-Plaies qui a dit de l’apprendre. Elle le sait aussi bien que toi, peut-être.

– Des Cinq-Plaies ! fit Augustin, plein d’une déférence af-fectée. Oh ! alors ! ! !…

Les yeux noirs de la petite prirent leur teinte dure et fer-mée. Elle le fixa une seconde, glacée, sans parole et lui tourna le dos.

Que sanctionnait-elle par ce dédain et ce silence ? Vrai-semblablement plus qu’une raillerie personnelle à l’égard de ses Mères, plus même qu’une tentative de critique contre un entou-rage cher. Elle éprouvait pour le petit monde des Ursulines une tendresse à peu près aussi forte que l’horreur d’Augustin pour ses cours de récréation à lui. Par une combinaison miraculeuse d’anciennes autorisations, d’oubli et de facteurs inconnus, ces Religieuses avaient été jusqu’alors épargnées par la grande chasse à courre aux joyeuses curées, dont la République pour-chassait leurs compagnes. Elles attendaient Dieu sait quoi et pourquoi, précaires, tranquilles, tremblantes, fleurs tenaces d’un jardin ravagé. L’amour de Christine pour elles avait quelque chose d’une compensation exaltée. Elles gardaient sous la tempête une enfantine paix évangélique, un peu moutonnière et innocente.

Leur sombre porche solennel restait doux comme un chien de garde pour les enfants de la maison. Dès qu’il était franchi s’ouvrait un univers enchanté. La pénombre vert-bleu des jar-dins intérieurs au rare soleil, le contraste avec l’admirable jardin des charmilles, qui servait pour les jours de parloir, les distribu-tions de prix et les processions ; les deux chapelles, la grande et la petite, pleines en hiver de rameaux dorés et de fleurs artifi-

– 110 – cielles, mais lors des fêtes d’été, au temps après la Pentecôte, bondées de fleurs comme au Cantique des Cantiques, étouffées, suffocantes sous la terrible odeur des lis ; les classes voûtées aux impostes rondes, ouvrant sur des cloîtres à statues, tableaux pieux, devises et petits autels ; les parloirs à plantes vertes, cirés à glace, où malgré les réprimandes et l’invitation des patins en étoffe, on pénétrait en glissant ; les processions des Enfants de Marie et des Enfants des Anges, rubans bleus et rubans feu, beaux yeux luisant d’envie de rire, de secrets et de ferveur ; la cérémonie des notes de semaine devant Mère Assistante ; les gammes de piano et les exercices jaillissant de tous les corri-dors, sautant hors des fenêtres dans les jardins intérieurs, cri-blés et transpercés par les pépiements des oiseaux ; la gaieté de cette énorme maison pleine d’enfants ; les religieuses de tout âge, de tout air, de toute corpulence, les Mères et les novices, les converses et les dames de chœur, les paysannes et les nobles, les massives et les fines, les ridées et les jeunes, les revêches et les tendres, les unes souffrantes et pâles de la pâleur de leurs lis, d’autres fortes comme des hommes, toutes gardant ce même air de restriction, de surveillance de soi et d’autrui contre l’infinie variété des périls ; lorsque tous les matins, les deux petites sœurs, Christine et Suzanne, même robe blanche et bleue, même ruban de natte, même petit pas posé, l’une ingénue et do-cile, l’autre importante et ingénue, se donnaient la main pour passer le vieux porche, la grave maison, comme elle avait fait auparavant pour leurs grand-mères et leurs mères, semblait fermer, sur ces enfants, des bras.

Des regards de douze ans sont profonds. Outre une inten-tion possible de sarcasme, peut-être discernaient-ils dans les paroles d’Augustin et d’autres semblables que de temps en temps il ne retenait pas, le péril souvent dénoncé de « soumis-sion aux jugements du monde », de « flottement à tout vent de doctrine », presque de péché contre la vertu théologale de Foi, certainement de « rationalisme », danger dont les quatre causes énumérées au catéchisme expliqué à l’usage des maisons d’éducation chrétienne, sont, comme chacun sait, la vaine cu-

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riosité, l’ignorance, les passions et l’orgueil.

Il était très vrai qu’Augustin, imitant Vaton, éberluait trop souvent Christine de raisonnements extraordinaires. Il ne détes-tait pas d’essayer sur elle un petit effet de scandale. À table, dé-jà, l’année précédente, il avait parlé de saint François de Sales, de Pascal, de Port-Royal et du gallicanisme, en termes libres et prétentieux à la fois, dont s’amusait son père. Il fallait bien ac-cepter certains moments rieurs en cette raide jeunesse.

Mais ce n’était là que la surface des choses. Augustin ne raillait ainsi que parce qu’existaient en profondeur d’autres pré-occupations dont il se taisait. Ces moqueries sur des sujets inof-fensifs exprimaient en une autre langue ce que recouvrait préci-sément son silence sur de lourds sujets voisins. Peut-être était-ce cela que devinait obscurément Christine.

Dès la fin du premier trimestre, Augustin sentit naître une situation qui ne fit que se confirmer par la suite.

Contrairement à ce qu’il avait espéré, de décisifs moyens de conviction et d’apologétique, une vérité totale où s’engloberaient à la fois ses dogmes et l’Univers, il vit que la phi-losophie développait ses surfaces en une complète indifférence aux directions proprement chrétiennes sur l’âme et Dieu. Une indifférence bien plus radicale que celle des classes antérieures, laquelle, par comparaison, semblait feinte et convenue. Elle pré-tendait n’être gênée par rien, fouler des voies souverainement autonomes et libres de péage, où ne circulait aucune suggestion, aucun conseil, rien que son char aux chevaux blancs.

Elle semblait, d’aventure et sans les chercher, rencontrer les solutions chrétiennes en de vastes convergences et le cœur d’Augustin se gonflait d’une haute et austère joie, d’un senti-ment de présence de Dieu qui eût choisi pour se révéler le mode intellectuel ; avec cette restriction, que la plénitude de la joie n’apparaissait jamais que comme une espérance, se reculait vers quelque moment futur, quand les convergences seraient totales.

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Mais d’autres fois, c’était l’inverse. Le donné tentait d’échapper aux modèlements venus d’en haut. L’inférieur pré-tendait engendrer le supérieur, sans direction ni finalité, par une complexité croissante de choses sans âme. Le sentiment et la notion même de Dieu n’étaient que matière pour des syn-thèses finalement athées. M. Rubensohn faisait, il est vrai, re-marquer qu’il n’y avait là, pour le moment, que tendance intel-lectuelle, espoir ambitieux avançant à peine au-delà de sa mé-thodologie, et cette critique faite par un esprit d’une exactitude fine et robuste rassurait Augustin. Ce lui était une revanche que de voir le bistouri aigu de son maître ramener ces solutions mé-canistes à leurs dimensions positives (qui étaient petites) et couper tout le dépassant.

Il espérait pouvoir formuler un jour avec précision le point de vue supérieur d’où elles s’apercevraient partielles, utiles et dominées. Il enchaînait provisoirement le monstre. Plus tard, il l’asservirait.

En somme, dans aucune de ces deux offres, la spéculation philosophique contemporaine ne pouvait proférer comme le grand féodal : « Qui je défends est maître. » Elle aidait singuliè-rement ceux qui possédaient déjà le sentiment de Dieu, leur fournissait le moyen d’unifier autour de ce concept-roi la totali-té de leur pensée. À condition de le capter au préalable, et de le nourrir dans leur cœur.

Mais elle l’imposait difficilement à qui ne l’avait pas. Même, il n’était pas sûr qu’une sorte de pesanteur ne régît pas, comme les masses physiques, les fluidités dorées de l’intelligence, que sa tendance spontanée ne fût pas du côté mé-caniste et irréligieux, comme s’il y avait là l’exercice d’une plus grande aisance et d’un moindre effort, peut-être une paresse, une belle descente vers des demeures ouvertes et de faciles sé-jours, tandis qu’il fallait, de l’autre côté, monter, suer et souffrir.

Or, pour le dur coup d’aile, M. Rubensohn, en définitive, aidait peu. De cet esprit riche, omniabsorbant, lucidement cri-

– 113 – tique dans tous les cantons où sa sympathie le portait, on ne pouvait certainement pas dire que fussent absentes les méta-physiques de l’ascension. Maie ce n’était pas de leur côté que poussait sa pensée personnelle. Il les expliquait avec un péné-trant et défiant respect, comme si elles étaient surtout suscep-tibles d’attrait pieux et d’explorations poétiques. Il soulevait tout juste un coin du voile qui recouvrait le Saint des Saints.

Plus tard, tout à la fin de l’année, après les deux secousses morales qui agitèrent sa classe de philosophie, l’idée vint à Au-gustin que la pensée de son maître était encore sur ces points infixée, qu’il n’avait qu’un très faible désir et aucune hâte de la fixer, que les leçons de recherche lui semblaient, comme il le di-sait lui-même, plus précieuses que les leçons de dogme. Peut-être parce que ce sentiment de Dieu, très intime et préalable, qui doit orienter le labeur philosophique comme une cause à la fois finale et préexistante, précisément il ne le possédait pas.

– Qu’est-il au vrai fond de son âme ? vers quoi va-t-il ? se demandait Augustin, quand M. Rubensohn conduisait devant leurs bancs son long pas perpétuel qui ne menait nulle part, simple pendule auxiliaire, battant le rythme de son esprit.

– En est-il ainsi pour chacun des pas de sa pensée ? Ne sont-ils qu’une gymnastique pour la maintenir alerte, dans une limpide critique éternelle, désengluée des certitudes ?

Mais parfois aussi, lorsque, installé de nouveau dans sa chaire, M. Rubensohn penchait son front osseux sur les longs doigts rejoints de ses deux mains pâles, en une attitude de prière rationnelle et de méditation purement humaine, Augus-tin se surprenait avec stupeur à en sentir par éclairs et même à en envier la hauteur désolée et la redoutable poésie.

*

* *

Cet enfant vivait à cette date du plus dédaigneux idéalisme,

– 114 – et le plus éloigné des hommes. Au cours de leurs longues pro-menades dominicales dans l’aigre temps de mars, entre les averses et les soleils, M. Méridier faisait remarquer l’air de pas-sion candide, la beauté violente et virginale que donnaient aux vergers les pétales d’un rose presque humain précédant les feuilles, sur les rameaux nus de l’avant-printemps.

– Nous commentons, disait-il, le paysage et nous ignorons le nom des arbres fruitiers. Pêchers ? pommiers ? je ne sais pas.

– Nous avons, dit Augustin, choisi la meilleure part.

– Je crains fort qu’elle ne nous soit pas enlevée, fit son père, avec l’ironique aménité qu’il exerçait sur lui-même et sur toute chose, quand il se sentait bien.

Ils lisaient peu les journaux. Ils vivaient assez à part de la petite ville. Augustin revint, un jour, du lycée avec Appiat, ex-terne maintenant, son père ayant transporté au chef-lieu son portefeuille d’assurances et agence d’affaires. Des affiches ocre ou écarlate couvraient l’Hôtel de Ville, le Tribunal, tous les lieux d’affichage et jusqu’aux troncs d’arbres du boulevard de la Gare. Augustin s’étonnait.

– Tu ne sais donc rien ? s’indigna Appiat. Ce sont les élec-tions municipales, voyons ! Les modérés essayent de déboulon-ner la mairie radicale de Marguillier, le papa Marguillier, Mar-guillier-sans-curé.

Tandis que la pensée d’Augustin se reportait aux cours de morale civique bardés de sociologie, que professait M. Rubensohn, Appiat supputait le nombre des employés du chemin de fer venus depuis l’agrandissement de la gare, les ou-vriers du nouveau tissage, succursale d’une maison de Saint-Étienne, ceux de l’usine hydro-électrique en construction. Plus essentielles que toute vue philosophique, des précisions chif-frées le tenaient aux entrailles.

– Une sacrée veste pour ce dimanche-là, pronostiqua-t-il.

– 115 –

Mais de ce dimanche, Augustin ne vit rien. Il était couché, souffrant. Il se désespérait des cours manqués, du déshonneur apporté à ses notes par de grands trous, à raccommoder au fil des notes prises par les autres. Il comptait que cette maladie ne dépasserait pas les vacances de Pâques. Elle atteignit cette li-mite de temps, la franchit, continua, on ne savait où.

Une chaleur agacée baignait ses articulations, sa nuque, ses mâchoires. Ses jambes cherchaient les bords du lit pour s’étendre dans leur repos froid. Une toux râpeuse le meurtris-sait. La chambre sentait l’iode et l’eucalyptus. On mit sur la table de nuit une sorte de sirop qui se prenait dans du lait. À plusieurs reprises se posa sur sa poitrine, assez près des yeux pour qu’il pût contempler l’extraordinaire spectacle de ses pe-tites bosses et de ses roses détails, la tête du médecin, où se des-sinait à jour frisant le buissonnement des favoris. Ces poils s’enfonçaient sous la perspective, comme les bateaux au-dessous de la terre dans les géographies d’enfant.

Parfois, il s’assoupissait en plein jour. Quand il rouvrait les yeux, sa mère, entrée sans bruit, le regardait, debout contre son lit. Il avait le temps de surprendre la transformation du visage, l’effacement de cette tension qui n’avait pas su fuir assez vite pour faire croire que, comme d’habitude, tout était pour le mieux et s’arrangeait fort bien. De son père, il voyait l’hésitation inquiète, humiliée, les mains qui, ne sachant porter tasses ni remèdes, s’embarrassaient néanmoins dans l’air comme si elles les portaient, tandis qu’en leur repos, celles de sa mère restaient actives, subtiles, douces et pleines de force.

Aux bords bruns de la nuit, venaient le visiter d’autres rêves, mais d’une espèce particulière, faite exprès pour les ma-lades. Du fond de leur impossibilité, des extrêmes espaces où s’enfonçait leur vie de rêves, à quoi ils auraient dû rester collés par leur nature, voici qu’ils avancent à mi-chemin des choses véritables, dans la pièce même, tout près du lit.

Ils tendent vers son front une main de terreur, d’affreux

– 116 – doigts sans matière ; ils le touchent presque : Augustin s’éveille en sursaut. Sa chambre n’est remplie que par la nuit, par la fauve et rousse veilleuse, par les couleurs imaginaires, les aca-jous factices qui peuplent les creux du demi-sommeil. Dans la chambre à côté, sa maman dort sur un lit provisoire, à portée d’appel.

Un jour, tout alla réellement mieux. Il dormit dix heures magnifiques, d’un noir absolu, sans grisé, sans ces clairs d’étoffe usée que traverse la lampe des insomnies. « Laissez-le man-ger », dit le docteur. Le café au lait se garda de descendre sot-tement, sans rien dire ni se faire remarquer, imitant l’eau tiède. Son arôme familier et renouvelé à la fois, décapé, rafraîchi, pré-senta le relief grattant des choses neuves. Il prit le temps de faire valoir au passage sa douceur écumeuse, cette saveur frin-gante, et si gaie, ce goût de café qui n’est qu’à lui.

L’air entrait par la fenêtre grande ouverte. Bientôt Augus-tin fut capable de se reposer dans un nid d’oreillers qui garnis-sait le fauteuil, près de cette fenêtre heureuse. Alors et non avant, il connut la douceur de respirer. Un air tout frais fourni, jamais utilisé, tombé du ciel le matin même, coulait intarissa-blement par l’ouverture des lèvres, y maintenait comme un bain intérieur froid et azuré, faisant penser à des torrents de mon-tagne, à ces glaciers qu’il n’avait jamais vus. Tout était gai, plein d’odeurs de jardins. L’année lui présentait ce morceau de prin-temps supplémentaire, réservé aux malades : les premiers rires d’avril dont ils n’ont pu jouir, y persistent, gardés pour eux. Christine marchait encore sur la pointe des pieds, mais c’était légèreté, envol, bonheur.

Une certaine mollesse lui restait, qui rendait le lit savou-reux. Les draps entretenaient avec les courbes de son corps un contact amical, minutieux et discret, semblable à un repos entre ciel et terre, dans des nuées mythologiques, sur de l’air épaissi et portant.

Le goût des livres lui revint, mais peu à la fois. Un certain

– 117 – détachement s’y joignait comme une lassitude de choses trop aimées, un désir de promenades sur d’autres terres, où tout se-rait nouveau, langues, géographie, détail des cités et des hommes. De la fenêtre, face aux jardins, que dominait son fau-teuil de malade, on voyait maintenant déferler la pleine boule des feuillages. La convalescence, traînante visiteuse, s’éternisait entre les portes. Et la tête, encore lourde dès qu’elle prétendait, à la manière normale, se tenir toute droite sur les épaules, se faisait, sur un oreiller, aérienne et sans poids, toute prête aux ravissements et aux langueurs.

L’édition Brunschvicg de Pascal se trouvait entre ses mains. C’est ce livre qu’il revoit encore, lorsque, après bien des changements et des années, il se rappelle ce temps de sa vie, et l’émotion particulière qu’il allait y rencontrer.

Il était plongé dans la « Prière pour le bon usage des mala-dies ». Ces phrases unies, d’une densité de liquide lourd, cou-laient jusqu’à son cœur, dont la malléabilité sentimentale l’étonnait, presque du même mouvement dont il absorbait l’air pur. Elles frappaient sur lui des chocs légers, de petits sursauts de contrition douce, des demi-regrets de se sentir peu conforme au détachement qu’exprimait Pascal, et surtout sans désir de le devenir.

« … Je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort ; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort… Je ne sais lequel m’est profitable… » Ces paroles mal ajustées à sa carrière, à sa position, à ses be-soins, réservées aux âmes plus rapprochées des saints, peut-être ne définissaient-elles, pour les cœurs ordinaires, qu’un devoir d’admiration, de nostalgie et d’humilité ? Peut-être exigeaient-elles plus ? Il semblait à Augustin qu’il devait ne discuter rien, ne discriminer rien ; se contenter de subir cette force et cette amertume à travers une inondation de douceur et de repentir. La maladie rassemblait en un courant unique l’épars ruisselle-ment de sa vie, prohibait les déversoirs secondaires, le rejetait

– 118 –

aux pentes essentielles.

C’était, il ne se rappelait plus quel dimanche, la maison si-lencieuse, son père sorti il ne savait où, sa mère et ses sœurs parties pour quelque tâche dominicale. L’on semblait s’être en-tendu pour lui réserver une heure de solitude et de sommeil. Des airs de clairon sonnaient aigrement, très loin, pour quelque grosse fête populaire.

La « Prière pour les maladies » offrant parmi ses notes des références au mystère de Jésus, il s’y reporta. L’édition Brun-schvicg présentait à cette page un fac-similé du manuscrit de Pascal, avec son papier sali, les traits entre les paragraphes, les grands S rigides, et tous les détails de l’écriture ardente. On croyait voir dans la demi-obscurité d’une chambre carrelée de rouge, chauffée aux bûches, meublée d’un lit à courtines, sa pâle main écrire près d’un rayonnage d’in-folios, puis s’interrompre pour soutenir son front.

Augustin entre dans le mystère de Jésus. Tout est ténèbres. Les mots si doux, si lourds, composent de graves phrases noir mat, à l’unique début : Jésus. Tout s’y dit à voix basse : chucho-tement distinct et persistant d’un grand malade lucide qui règle tout avant sa mort.

Comme il vient, pour la première fois depuis qu’il lit le texte célèbre, d’apercevoir, malgré un recul de plus de deux siècles, Pascal lisant et écrivant devant lui, Augustin contemple maintenant un autre personnage à travers une distance bien plus grande encore, une individualité douce, simple et très mys-térieuse, parlant, souffrant comme l’un de nous et toutefois sus-pecte de quelque effrayante identité avec le Très-Haut. Sans doute, il y a les précisions dogmatiques. Mais ce que Pascal montre à travers les pénombres, c’est moins le Verbe du dogme trinitaire que Jésus dans son humanité, dont il va verser tout le sang. Ainsi dut le voir, il y a deux mille ans, quelque disciple ga-liléen, pas très informé encore, mais docile et soupçonneux de quelque grand secret.

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Ce corps humain blanchâtre, étendu sous les Oliviers, ce gisant semblable à tous les autres, écrasé, pitoyable, suant le sang devant la mort, cet homme des basses classes, timide, dé-bile, d’épaules étroites, assez peureux, petit diseux de bonne aventure, mystique et magicien, en dégoût aux grands juifs, to-talement ignoré des proconsuls rasés, maîtres de la terre, il est tout cela, et autre chose. Une Présence formidable, une Puis-sance de Cause Première, joue autour de cette plate douleur de pauvre homme. Elle pénètre ce chétif, elle le traverse, sans l’arracher à son incognito terrifiant. Cette extrémité de bassesse humaine est accolée à cette cime.

Non qu’on distingue rien encore des Pâques prodigieuses, dans ces ténèbres du Jeudi Saint. C’est une puissance masquée qui baigne ce moribond, sans qu’on sache si elle descend sur lui ou s’en exhale, ni pourquoi elle laisse dédaigneusement la Mort et la Douleur frapper, se jouer, faire saigner et souffrir, comme si elles se trompaient d’homme. Ce jardin plein de nuit, rouge de torches, est inintelligiblement lugubre. Il faut parler bas, s’agenouiller, ne pas dormir, pendant qu’agonise Jésus.

Est-ce le tutoiement ? ou le mot d’agonie ? ou cette vision de bras cloués, raidis à angle droit, en un supplice de brute ? Augustin ne peut dire pour quelle raison précise et spécifiable, mais son cœur n’est que cire, où pénètrent, tournent, fondent, et coupent les mots de ce gisant. Des frémissements parcourent son corps, des pieds à la nuque. La pendule-réveil, posée sur la cheminée, bat dans sa boîte ouverte, d’un petit son méticuleux. C’est le seul bruit de la maison.

D’un geste amolli de malade, Augustin repose le livre des « Pensées » sur la table ronde auprès de lui, tout ouvert, les feuilles contre le bois. Cette marée de misère et de Toute-Puissance qui déferle des Oliviers a fini par l’envelopper, lui, Augustin, après Pascal (après bien d’autres), dans ces mêmes flots où baigne le Christ.

Jésus lui parle comme à Pascal : « Je pensais à toi dans

– 120 – mon agonie. » Aucune distinction entre les deux âmes ; celle qui écoute en ce moment même, et celle qui, voici deux cent cin-quante ans, entendit ces paroles, dans les effusions et les larmes d’une méditation de saint.

Augustin ne peut se méprendre : c’est bien lui qui se sent aimé, choisi, sollicité. Une sorte d’appel pressant et murmuré effleure son cœur comme un petit souffle.

Le silence où se propage cet appel est différent des autres silences : milieux inertes, simples absences de bruit. C’est le mutisme des attentes, encore vibrant du message qu’il vient de transmettre, attentif et chargé, tout pénétré d’une terrible dou-ceur. Augustin se sent, d’être distingué par Dieu, une confusion à s’évanouir.

Plus tard, bien plus tard, lorsque, ayant eu le temps d’interpréter et de comparer, il revoit ces moments tels qu’en réalité ils furent, un des points suprêmes de sa vie, il réfléchit qu’à d’autres dates, l’appel se fût composé avec des préoccupa-tions sans nombre pour lui et pour les siens, des questions d’argent, de santé, de carrière, des circonstances extérieures en-combrées, toutes les lettres de change tirées sur le destin.

Et qu’au contraire, à cette date-là, et dans la jeunesse de sa pensée, tout était déblayé, net, expectant, réduit à l’essentiel au-tour de lui et en lui, simplifié comme une chambre de moine : rien qu’un plancher lavé, une paillasse de maïs, un prie-Dieu sous un Crucifix. Un paysage moral d’une sévérité solitaire, où la vue n’accroche rien.

Une énergique reprise rend à Augustin la possession de ses remparts intérieurs que l’émotion commençait de forcer. Il est, lui, Augustin, surpris en pleine maladie, aux prises avec un ap-pel d’une douceur tragique. Des lassitudes de sa convalescence, il faut qu’il fasse soudain sortir les forces nécessaires à mesurer cet appel et l’ampleur possible de ses exigences.

 

– 121 –

Des saints, au début de leur vie de saints, ont du premier coup tendu en offrande, comme une corbeille au bout des bras, le détail futur de leur vie. Mais Augustin n’est qu’épouvante.

Qu’est-ce qui s’agite dans cette épouvante ? De bien petites choses en vérité, sans proportion avec l’immense : toute sa car-rière terrestre, les grands concours, les réalisations déjà com-mencées… Elles jouent l’adresse et la prudence, et même le dé-vouement religieux : « Quand tu auras conquis ces titres, et puis ces autres, et puis encore ceux-là, avec quelle autorité ne parle-ras-tu pas au nom du Christ ? Comme on t’écoutera ! » Levée en masse des arguments et des défenses pour le bonheur en dan-ger. D’autres motifs aussi, d’une sorte plus chaude : les chastes tendresses, les fiançailles inépuisables, toutes les symphonies de la joie. Aucun nom sur ces préfigurations passionnées, rien qu’une direction obscure où tendent d’essentiels désirs.

Oh ! les terrifiants moments, où Dieu confie véritablement aux hommes, avec la tâche de créer leur vie, une délégation de la Causalité ! Perdue dans son oreiller, la pauvre tête malade souffre, s’angoisse. Augustin reprend le petit volume en incerti-tude et désespoir. Il tombe sur la ligne : « Seigneur, je vous donne tout. »

C’est un coup de poing en pleine poitrine.

Ainsi, comme dans les consultations par le livre, où les an-xieux tirent une solution fortuite de la page qui tombe sous leur main, Dieu a daigné penser à lui de la manière la plus indivi-duelle, au moment précis de son besoin. Comme Pascal, il a subi cet ajustement personnel des grâces dont sont pleines et com-blées toutes les vies des saints, et celle même de l’auteur du Mystère.

« J’ai versé telle goutte de sang pour toi. »

Augustin est emporté sur les hautes mers. Ballotté, inerte, entre l’acceptation et la résistance, également loin des deux, fétu

– 122 – sur de grands flots, il se murmure à lui-même, tandis qu’il maintient sa tête hors de l’eau :

– Seigneur, mon Dieu, je ne pourrai pas !

Il pleure à sanglots bas, de regrets, de détresse et de la ter-reur de Dieu. Cœur que disputent deux combattants, il mesure en tremblant les forces respectives. Une sorte de sécurité ab-jecte grandit dans son désespoir.

En vain, la même voix sourde et impérieuse, qui a jeté dans l’existence le Temps et l’Univers, descend-elle à cet inconce-vable aveu :

– Je t’aime… plus ardemment que tu n’as aimé tes souil-lures…

Entre elle et celui qu’elle poursuit, s’interpose un bouclier mou, fait de plat sens commun et de prudence humaine, qu’elle ne traversera pas.

Peut-être a-t-il pris, pour immédiat appel, une poussée d’exaltation née de la maladie… « Tes souillures »… sans doute, mais tes réalisations permises ? ton terrestre bonheur béni ?… « Je prendrai le temps de voir clair, le temps et l’aide… Il est des moyens légitimes, voulus de Dieu, mes propres réflexions, mes lectures, des conseils ; autant de critères de toute vocation pos-sible. » Le mot de vocation l’épouvante encore. Il ne se rassure que parce qu’elle est loin. Ces phrases de défense et d’autres semblables sortent d’inépuisables réserves de sens pratique, de froideur et de raison.

L’attente ardente s’attiédit. L’appel relâche ses insistances. Il s’affaiblit moins qu’il ne se tourne vers ailleurs, comme s’il s’était trompé, qu’il cherchât quelque autre, à tâtons, dans la même pièce, d’un doigt que tentent d’autres cœurs. Un senti-ment précis du positif prononce des mots qu’Augustin ne veut pas entendre, quelque chose comme : « Tu t’es bien défendu. »

 

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Mais la tristesse et l’incertitude, nées de l’appel méprisé, portent avec elles comme une clarté rétrospective. L’appel n’a été ni subit ni isolé. Maints moments antérieurs de la treizième à la seizième année, s’éclairent à cette nouvelle lumière, obscurs lorsqu’ils se produisirent. Des plénitudes mêlées d’espérance, sans rapport à rien de terrestre, vaguement connexes à du sacré. De rares moments lumineux, pas toujours liés à des cérémonies ou à des communions, allant, venant, sans grande raison, dans son âme, brises douces, sortes de poussées vers des lieux d’où l’on voit de plus près l’autel.

Le tintamarre de fête populaire se détourne vers des rues extérieures, et l’on sent plus lointaine la ville qui mange, boit, s’amuse et fait du bruit.

C’est le lendemain matin que M. Méridier, pénétrant dans la chambre d’Augustin, un journal à la main, lui dit :

– T’apprendrai-je que le succès de la liste Marguillier a été écrasant et, qu’une fois de plus, la République est sauvée ?

Sa mère venait d’ouvrir la fenêtre et de lui porter son dé-jeuner. Une odeur d’imprimerie et de café au lait se répandait dans l’air du matin.

*

* *

Dix jours de perdus. Tel est le bilan de la maladie.

Plus de l’infixé, parmi les perspectives d’Augustin et ses certitudes pratiques, un compte à débattre sur les registres de son âme, une nouvelle attitude de défense et de semi-détresse prise malgré lui par tous les sentiments qui le composent, jusqu’à la joie de respirer et la douceur de vivre.

À la rentrée de Pâques, M. Rubensohn a été parfait.

– Envoyez-le-moi donc, a-t-il dit à M. Méridier.

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Augustin va chez son professeur deux ou trois foie par se-maine, selon les semaines, pour réparer le désastre. L’histoire, les langues, provisoirement refoulées, ont cédé à la philosophie tout le temps sur lequel elles débordaient.

Dans le vieillot appartement dont la mort eut l’idée, au mois d’octobre, d’enlever M. l’Archiprêtre, exprès pour y loger en meublé M. Rubensohn, une seule chambre avait échappé aux fauteuils acajou, au doré des pendules sous globe, aux rideaux lie de vin, aux photographies agrandies du Saint-Père avec leurs dédicaces au pied. Les volumes bleu-vert de la collection Alcan, et une foule d’autres, allemands ou anglais, tapissaient sur trois côtés cette chambre laissée vide. Le quatrième s’éclairait sur la place Saint-Cyrille, que les abbés prenaient de biais, avant d’ouvrir une barrière à hauteur de main, dans la porte cochère d’en face. Quand on avait de la chance, on discernait, par rares entrebâillements, un jardinet où l’hiver et l’été maintenaient la même froideur tombale. Avec plus de chance encore, il vous était donné d’apercevoir, caché sous des lierres et sommé d’une croix en simili-bronze, l’accès aux bureaux de Monseigneur.

Outre ses livres, le cabinet de M. Rubensohn s’ornait d’une table fort vaste, de trois fauteuils confortables, et, singularité qui avait beaucoup frappé Augustin, d’un très beau vase à fleurs, toujours garni.

Les absences forcées enfin compensées, lorsque Augustin remercia, plein de gratitude et de regret, pour celle des leçons privées qu’il crut la dernière, il entendit :

– Mais revenez donc ! Vous ne savez pas toute la philoso-phie !

On était en mai déjà. M. Rubensohn refusa tous hono-raires. Son élève et lui travaillaient tous les deux pour un but identique : le Concours général.

Augustin reçut là le dernier développement que pouvait lui

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offrir cette incomparable année.

Déjà, bien des semaines auparavant, lorsqu’il se battait avec les gaucheries et les inadaptations des débutants, son père était allé prendre, sur un rayon de sa bibliothèque, un livre de Caro. Augustin souriait, pensant au mépris dont M. Rubensohn avait enveloppé les bons vieux Cousiniens. « Oui, je sais, dit M. Méridier. Mais ils avaient un art. Leur abstraction connais-sait des images sobres et vastes. » Et il comparait quelques phrases de Caro, aux plus pénibles d’entre celles d’Augustin.

Cette leçon le frappa beaucoup. Une sorte de beauté encore inexplorée sortit des abstractions et l’enchanta. Elle allait jusqu’à varier ses aspects et ses catégories. Elle n’était pas la même dans la conclusion de Boutroux à la « Contingence », au chapitre premier des « Données immédiates » et au quatrième livre de Malebranche. Et aucune des trois ne rappelait Caro.

– Je ne blâme pas cela, dit M. Rubensohn des essais d’Augustin. Soyez-en sobre. Pas plus de deux par devoir. Et cha-cun très sobre.

Au goût des compositions extrêmement ordonnées, qu’il portait des classes antérieures, s’allia ainsi un don d’images et de formules, conquête sur l’abstraction pure. Quelquefois, lors des grands bonheurs, comme une récompense de l’invisible, une sourde vibration entre des mots calmes. À l’extrême bout des avenues, dans la forêt des théories, on sentait en jeu les destins humains.

Parfois, la leçon terminée, ils s’accoudaient à la fenêtre, avant qu’Augustin partît.

– C’est un coin de province exquis, disait M. Rubensohn, chez qui cette vieille rue française suscitait paradoxalement un vif sentiment d’exotisme.

Les chanoines à cheveux gris, les jeunes abbés secrétaires, cheminaient sous leurs yeux.

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Devant la barrière à hauteur de main, sous le dépassement des feuillages, les vieux s’immobilisaient brusquement, le temps d’enfanter une idée avant d’entrer. Les jeunes, alors, s’arrêtaient comme eux, et pleins de déférence, les regardaient faire beau-coup de gestes avec la main et quelques branlements de men-ton, comme si l’idée qui barrait leur marche devait au préalable se diffuser à travers toutes sortes de petits muscles et que la voie libre ne fût obtenue qu’après plusieurs minutes de cette télégra-phie de vieillards. Allégés enfin de tout ce poids mental, dispos et désormais au point, ils pénétraient chez Sa Grandeur.

– Le pittoresque de la rue s’étend jusqu’aux âmes, conti-nuait M. Rubensohn. Je me sens pour elles, en tout respect, bien entendu, un intérêt très vif.

Augustin s’étonnait de ce mot « pittoresque » appliqué aux âmes. N’étaient-elles donc qu’un pays nouveau offert à cette universelle exploration psychologique, et que M. Rubensohn traversait comme il traversait les appartements de l’archiprêtre ? L’acceptait-il parmi les détails de son installa-tion : le vieux chat de l’ecclésiastique, le tremblement provincial des pendules, la même odeur de côtelette vers midi, et de pois-son le vendredi, véhiculées toutes les deux par la même vieille bonne dont il avait doublé les gages pour la faire consentir à servir un Juif ?

Augustin prêtait sur ces sujets, aux réflexions de son maître qu’il pouvait mieux qu’en classe solliciter, cette attention spé-ciale, intense et fraternelle ressentie par toute âme religieuse pour les incrédules de bonne volonté. (Et ceux-ci la lui rendent bien.) Il les écoutait d’autant plus passionnément qu’ils réveil-laient un souvenir dramatique parfois en train de s’assoupir. Il n’avait rien dit à l’abbé Amplepuis de ce qu’il commençait de nommer : « l’appel ». Il lui semblait que sa foi n’avait jamais été plus vive ni plus sensible. Jamais plus grands, non plus, le trouble et l’inquiétude de son âme en face de ce que la pensée chrétienne nomme « la volonté de Dieu ».

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– Le catholicisme, disait M. Rubensohn, reste d’un vif at-trait. Vous êtes mieux placé que moi pour le savoir. Métaphysi-quement, sa puissance demeure extrême. Psychologiquement, aucune réduction des spécialistes du type Janet ou Delacroix, ne me persuade. Je ne suis pas même sûr qu’il ne s’évade pas des lacets de l’histoire. Évidemment, il reste l’imprévisible élasticité des recherches positives, soit historiques, soit expérimentales, le recul de l’ontologique devant les nouvelles déesses…

– Oui, continuait-il sur une insistance d’Augustin (et son doigt annulaire polissait à petits coups caressants sa lèvre ra-sée), les problèmes de la conscience ne peuvent rester couchés dans leurs vieilles formules après toutes les analyses biologiques et sociologiques qui sont en train. Ceux de temps et d’espace, celui de la nature ultime de la matière, la nouvelle physique de l’énergie les bouleverse. Elle bâtit entre elle et la conscience des ponts insoupçonnés. Des instruments et des méthodes incroya-blement mordants rongent les vieilles métaphysiques-coussins sur lesquelles tant d’âmes se sont appuyées. Tout ce qui leur échappera définitivement, si ce mot a un sens, sera d’une inac-cessibilité telle qu’elle ne nous intéressera plus.

– Dieu n’en sera qu’agrandi.

– Oh ! sans doute ! fit M. Rubensohn, conjuguant les deux allusions célèbres : moins que jamais, il sera la Vénus des carre-fours. Et c’est tant mieux pour les cœurs à qui il se rendra sen-sible.

*

* *

Un maître d’étude, M. Moreau, qui préparait sa licence de philosophie, avait obtenu de suivre les cours de M. Rubensohn. Installé seul au troisième banc, petit, bilieux, rageur, mordant son pinceau de moustache, toujours en train de gratter quelque chose, son jarret, son avant-bras, ou même son aisselle à travers le gilet ouvert, on l’appelait Mort-aux-Puces, dans la section

– 128 – qu’il surveillait. Lorsque les philosophes admiraient devant lui la leçon qu’ils venaient d’entendre, il avait la spécialité de ré-pondre, à quelque date qu’on fût, en les renvoyant à une partie du cours encore à intervenir, mais que lui, M. Moreau, connais-sait déjà : « Oui, mais ça, c’est encore rien, disait son air gour-mand, vous verrez bientôt ! » Et dans ses clins d’œil précipités, ses deux paupières avaient l’air de se gratter l’une l’autre.

Il apporta l’« Avenir de la Science », sollicitant respectueu-sement l’avis de M. Rubensohn, sur l’opportunité de sa lecture. M. Rubensohn expliqua que ce Renan première manière datait, moins peut-être par ses espérances que par la hâte simplifica-trice qu’il mettait à les formuler. Vexé, le maître d’étude intro-duisit, quelques jours après, la « Vie de Jésus », in-douze popu-laire, broché de jaune, corné, malpropre, lu à quelque table de pension de famille, sur une toile cirée imitant la nappe, entre le fromage et le café tiède, servi en retard.

– Emportez-la, dit-il à Augustin. Prenez-la donc. Vous me la rendrez quand vous voudrez.

C’était à la fin de l’année, dans les premiers jours de juillet, à la récréation qui précédait une classe facultative de langues vi-vantes, la dernière. Les philosophes se promenaient seuls sur la cour.

Augustin sentit dans la poitrine ce heurt mou après lequel le cœur se met à battre pour rattraper le temps perdu. Des dé-faillances parcouraient à la fois sa volonté et ses muscles. Toute opposition fondait devant un désir de feu. Le sentiment du dé-fendu, de l’index, l’écrasait. La brochure jaune, brûlante d’attraits, de périls et de prestiges s’ouvrait seule dans ses mains aux points dociles des coutures. Il s’indignait qu’elle fût éditée à prix infime de propagande, pour cerveaux désarmés. Des phrases déjà le mordaient. « Parcourir un livre, le temps d’éprouver la qualité de sa prose, est-ce lire ? » L’excuse naissait à la manière humaine, de l’acte qu’elle eût dû précéder. Il s’enfonça dans les paysages de Palestine.

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« … Son père Joseph et sa mère Marie étaient des gens de médiocre condition, dans cet état si commun en Orient, qui n’est ni l’aisance ni la misère… Les rues où il joua enfant, nous les voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours qui séparent les cases. La famille était assez obscure… Jésus avait des frères et des sœurs dont il semble avoir été l’aîné… »

Les grandes musiques de Chateaubriand, jouées sur des flûtes plus fines, s’accordaient à des noms bibliques pleins de volupté, de langueur et de parfums. C’était le « double sommet qui est au-dessus de Mageddo, les montagnes du pays de Si-chem, avec leurs « lieux saints » de l’âge patriarcal, les monts Gelboé, les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem ou d’Endor, le Tabor avec sa forme arrondie, que l’antiquité comparait à un sein »… Cette tristesse raffinée que le temps dépose en s’écoulant sur toutes les plages de l’histoire, montait d’accablants paysages, moitié évoqués pour eux-mêmes, moitié engagés dans les légendes, séchés, immuables, depuis long-temps morts et fixés en leur ensoleillement éternel.

On ne sait quoi d’indolent et de détaché pénétrait tous les types de l’explication renanienne, depuis les froides certitudes discursives jusqu’aux communions et aux demi-amours. La dé-daigneuse délicatesse avec laquelle il voyait en Jésus plus clair que Jésus, l’odeur de momie d’un Orient millénaire, une sura-bondance de mots de douceur : « délices, sentiments exquis, charme infini, ravissante figure », ce goût continu de dessert et de miel et cette interminable enfance, voisinaient sans s’y con-fondre avec une certaine façon bonasse et narquoise de décrire en termes d’économie moderne et d’analyse contemporaine des états sociaux très anciens.

Augustin lut longtemps.

Il fut réveillé par un silence subit. Il avait, en lisant, par-couru la cour d’un bout à l’autre et se retrouvait l’épaule contre un arbre, sur des emplacements maintenant déserts. Toute chose prenait cette apparence qui suit les grands renouvelle-

– 130 – ments : un mélange de bouleversé et d’identique, de banal et d’inconnu.

Valait-il mieux rejoindre, en s’excusant, la classe de langues, ou s’en aller ? Augustin ne décidait pas. Il brossait sur sa manche gauche, avec tristesse et détachement, la traînée de poussière verte qu’avait laissée l’arbre contre lequel il s’était ap-puyé. Il commençait de sentir comme une indigestion paisible, pas douloureuse, irréductiblement lourde et qui ne passerait pas.

La classe de langues respirait la fatigue des fins d’année, la familiarité des réunions à faibles effectifs, l’impatience des pro-chaines vacances. On expliquait quelques pages de Christmas Carol, qu’il suivait péniblement.

La légende de Bethléem et de la filiation virginale, les gé-néalogies discordantes, les élaborations populaires de l’idée de Messie, traversaient l’air devant lui, parmi les Scrooges et les Crachitts, dans les rues brunes de la cité de Londres. Il les chas-sait : elles revenaient. Elles jouaient avec lui comme à la balle. Il les repoussait en serrant les poings et les mâchoires ainsi que des bêtes physiquement existantes, qu’il lui fallait étrangler.

Des images palestiniennes, musquées et idylliques, les puits près des bourgades, les bucoliques de Galilée, le doux ébionisme du Christ, le perçaient de l’envie passionnée d’ouvrir le livre en pleine classe et de savourer une fois de plus l’odeur de nard et de jardin clos.

Ainsi, pendant qu’il disputait avec lui-même des voies et moyens métaphysiques aboutissant à Dieu, la question centrale, cœur de sa vie, s’était jetée sur lui à l’improviste par d’autres trajectoires : la méthode historique, une science partielle mais positive du divin. Les chemins de la critique biblique se tracè-rent dans ce paysage fantastique où le bon Dickens traîne ses fantômes prédicants et la chaîne faite de leurs actes.

 

– 131 –

Ce qu’avait voulu dire M. Rubensohn devenait fort clair : l’ontologique chassé par l’expérimental, les méthodes positives transformant l’énoncé des vieux problèmes métaphysiques et le théologique ligoté aux lacets de l’histoire : les deux déposses-sions. Il avait eu tort de ne remarquer que la première, dans le salon de la place Saint-Cyrille, tapissé de livres et fleuri. Il com-prenait maintenant. Intellectuellement, c’était une acquisition ; et une fameuse. Dommage d’avoir à la payer par l’effondrement de ses cathédrales intérieures. Cette intuition le traversa, que si leur vérité était arrachée aux synthèses catholiques, le problème de Dieu en général ne l’intéressait plus.

Débarrassé du livre, qu’il rendit à Mort-aux-Puces, dans l’étude de cinquième où il trônait, Augustin se retrouva sous le soleil banal, parmi des rues trop souvent vues, en une inertie où il ne se reconnaissait pas. Sa serviette passant d’un bras à l’autre, il traînait, d’un air détaché, sa paresse aux étalages. Après tout, était-ce aussi grave ? Toutes ces « manières » qu’il avait faites pour lire, toutes les cérémonies de l’hésitation, un peu exagérées, peut-être ? un peu ridicules ?… Le sérieux de l’index ?… Il avait devancé la permission, voilà tout. Devant la librairie Modern’, il sentit comme une envie de rire : « Renan ? Eh bien ! cette fois, j’ai lu Renan ; je sais comment c’est fait »… Il lui semblait faire sauter en l’air une fiole à étiquette rouge et jongler avec.

Au carrefour de l’avenue Gambetta et de la place de l’Hôtel-de-Ville, des passants s’étaient groupés autour d’un accident. Les légumes d’une petite voiture renversée avaient roulé jusqu’aux délivres d’une maison en reconstruction. La tour nord de l’Abbatiale dominait ces natures mortes. Augustin entendit, au fond de sa cervelle, un sarcasme s’essayer contre la cathé-drale et sa solennité de grosse chose infaillible : « Attrape ça !… Et tire-toi de là, si tu peux »… Tout à fait comme au Calvaire : « Sauve-toi, voyons ! » Était-ce un blasphème ?… bien involon-taire, et comme disait Amplepuis, « pas consenti ». Alors ce n’était pas un blasphème…

– 132 –

La multiplicité de la vie quotidienne pullula ainsi, autour du drame. La grande détresse acceptait d’attendre, cachée, pe-sante et sans douleur. Elle attendit toute la nuit, palpable à tra-vers le sommeil.

Ce fut au matin qu’elle l’écrasa.

Augustin devait se rappeler longtemps la crise de ses seize ans, première des grandes secousses de sa vie. S’il en vint à bout, ce fut par l’énorme puissance d’habitudes morales qui ne voulurent pas mourir.

Il était là, à l’aube, contre son lit, à l’heure où les genoux connaissent d’eux-mêmes que l’heure est venue de prier Dieu. Incapable de prononcer l’article du Symbole des Apôtres : « Et en Jésus-Christ, son Fils Unique, Notre-Seigneur, né du Saint-Esprit et de la Vierge-Marie », il hurlait d’un curieux hurlement à voix basse : « C’est tombé, c’est par terre, c’est en miettes, comme pour la marchande de légumes… Je pourrais aussi bien dire : Notre-Seigneur qui descendez tous les ans, par la chemi-née, la nuit de Noël ! »

Agenouillé, debout, misérable, dans les tapages crus du matin, les discussions de journaliers montant de la courette, le raclement des brocs d’eau sur des barres de fontaines, les bruits quotidiens de tous les pauvres jours, il pleurait sur lui-même à petits pleurs haletants, mêlés de toux et de bouts de prières, d’absurdes prières (à qui ? à quoi ?) perdues, battant de l’aile dans le vaste ciel, mêlées d’un geignard et machinal : « mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! » Toute sa chère vie familiale, toute sa vie religieuse, son austérité raide, bien élevée, orgueil-leuse, les gants sur les mains, le chaud blottissement à plusieurs et le ton de voix de ses parents, qu’il a dans l’oreille en ce mo-ment même, tout est désert, ravages, décombres…

D’autres ont passé par là, sans tant de tragique… Pas lui. Il est comme cela. Il le sait. Il ne sut que plus tard qu’il était bien jeune.

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Il dut reprendre pied tout seul, sans aide. Tout seul, il lui fallut – dans les intervalles de contention extrême qui coupaient ses lamentations sur tout ce qui était fini – retrouver contre Re-nan les gros griefs classiques. Ceux des exégètes catholiques : l’a priori rationaliste, critérium essentiel des négations ; ceux des autres exégètes : le reflet sur son Jésus, de son âme à lui, Renan, et cette laideur de vernis d’art sur l’argile nue de l’histoire. Tout seul, il dut annuler l’immense érudition dont le vieux Renan l’accablait, par l’évocation d’éruditions égales, postérieures et inverses. Comment donc ne l’avait-il pas vu dès hier, cet a prio-ri, dans le glissement facile et la suspecte aisance avec laquelle il précédait les conclusions de Renan sur leurs propres trajec-toires, leur montrait le chemin et arrivait premier ?

La glace de cheminée lui renvoyait son reflet : habillé, con-centré, les bras croisée, un poing dressé jusqu’à sa bouche, et qu’il mordait.

Il sortait de là brisé, suant d’angoisse, vaguement vaincu dans sa victoire, des douleurs sur les bras comme s’il s’était bat-tu, inquiet pour l’avenir et sentant l’attaque grosse de recom-mencements infinis.

. . . . . . . . . .

– Mais que fais-tu donc, Augustin, tu déclames ?

Christine était devant lui, sans qu’il l’eût entendue. Il ve-nait de parler tout haut : « avoir peur… yeux fermés par l’épouvante… violateur de bois sacré »… Peut-être sa sœur avait-elle surpris ces mots-là.

Il demanda l’heure.

– Huit heures moins le quart. Tu n’auras pas le temps de déjeuner.

Il se rappela avoir regardé sa montre au moment du pre-mier agenouillement contre le bord du lit : il y avait deux heures

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qu’il souffrait.

– Mais qu’est-ce que tu as, Augustin ? Mais comme tu es drôle !

Christine le regardait bourrer sa serviette, déplacer deux ou trois fois les mêmes livres, chercher ce qui se trouvait sous sa main.

– Je n’ai rien, finit-il par dire d’un ton de triomphe froid.

Dans ses yeux luisait cet éclat d’impassible joie par lequel débutaient régulièrement ses gamineries.

– Je n’ai rien. Je vais bien. Il fait beau. Je dégonfle un monsieur obèse.

Il leva l’index comme un mage et visa le nez de Christine.

– Je dis plus. Si Dieu s’est accommodé des conditions ana-tomiques et physiologiques humaines, il a dû accepter à plus forte raison les conditions sociales, et parmi elles les méthodes historiques d’un pêcheur de Tibériade. Ô fille des Cinq-Plaies, ô disciple fidèle ! comprends-tu, dis-moi, comprends-tu ?

– Mais dépêche-toi donc, Augustin, criait Christine trépi-dante.

Il engouffra un déjeuner sans pain ; il descendit les esca-liers trois à trois ; il courut dans la rue. Le portier, qui le vit cou-rir, maintint la porte ouverte. Tout ce mouvement remit dans ses pensées une grande gaieté active, l’odeur salubre des jours ordinaires, où rien n’arrive.

*

* *

C’était le second jeudi de juillet, à la fin du déjeuner, quelques jours après Renan. Dès que fut pris le faible café qui suffisait à ses nerfs, M. Méridier interpella Augustin, parmi les

– 135 – pelures de gruyère, les noyaux des dernières cerises et les turbu-lences d’enfants :

– Veux-tu venir te promener ? Laisse tes livres pour ce soir. Nous irons assez loin.

Augustin sentit s’éclipser les Méditations de Descartes et s’allonger jusqu’à sa rencontre l’image de petits chemins creux plongeant vers les moulins.

Mais les petits chemins creux ne vinrent pas. À leur place, la route nationale se mit à fuir, large, plate, d’une correction administrative et sans visage. M. Méridier s’y engageait quel-quefois, jamais aussi loin. Après une heure de marche, les fu-taies des Sablons finirent par préciser leur confusion lointaine, modeler des renflements, creuser des grottes dans leurs ouates vertes et dures. M. Méridier prit le chemin qui les desservait.

– Mais, papa, c’est aux Sablons que tu vas ?

– C’est aux Sablons.

– Mais il y a quelqu’un aux Sablons !

– Il y a Mme Desgrès des Sablons, puisqu’elle m’a écrit.

Augustin connaissait l’habitude qu’avait son père de faire mystère des nouvelles, pour peu qu’elles fussent heureuses et surprenantes à la fois. Il aimait les présenter en pleine réalisa-tion, dans tout l’éclat d’une jeunesse dont on n’avait pas vu l’enfance. Ceci fait, il les dédorait, les ramenait aux couleurs communes.

– J’y commence, fit-il, une série de leçons en vue du bacca-lauréat de novembre, pour un candidat qui s’est déjà fait refuser l’année dernière. C’est le neveu de M. Desgrès des Sablons, le fils de sa sœur, un jeune M. de Louviers-Baulny, si j’ai bien lu. Tu te rappelles sans doute Mme de Préfailles ? Elle me rend le service de se souvenir de moi.

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Augustin commença de marcher avec un peu plus de rai-deur et de silence. La crainte que « cela se vît » le glaçait. Peut-être, déjà, lors de Musset, « cela » s’était-il vu…

Si peu qu’elle existât, rudoyée, bafouée, chérie, cette chi-mère voletait depuis deux ans à travers sa vie et il refusait de croire que c’était depuis bien plus longtemps encore. Malléable et sans squelette, sans anecdote en son histoire, sans événement pour lui constituer une rigide et inchangeable nature, elle se glissait avec souplesse dans ses brefs songes. Elle se promenait parfois parmi ses paysages familiers. Plus heureuse que lui, elle partait pour des voyages qu’il ne ferait jamais, et rentrait le soir. Invitée charmante et qui s’accommode, elle se trouvait à l’aise dans ses habitudes familiales. Aussi dépouillée qu’elles de toute aventure, elle existait sans bruit, ni vie extérieure, en un grand secret. Elle y joignait une saveur de conte de fées, une certaine familiarité avec l’impossible. Un seul côté du monde elle trem-blait d’aborder : celui même où on l’eût cru chez elle. Le paysage des Sablons lui faisait peur et le grand vieux château mélanco-lique. Augustin ne l’y menait jamais. D’ailleurs, s’il voyait bien que ses émotions le poussaient sur ces chemins-là, il ne savait pas vers quelle personne, et n’était même pas sûr qu’il y eût quelqu’un pour les recevoir.

Une forte et subite intrusion du réel bouscula ces fantômes.

M. Méridier franchit avec Augustin les passages latéraux d’une barrière blanche autour de laquelle s’équilibrait l’extrême avancée des futaies. Ils entamèrent les premières courbes d’une avenue soignée, déserte et neuve.

– Tout cela est changé, disait le professeur à mi-voix, comme si on pouvait l’entendre de trois kilomètres. Ce coin de futaie, jadis assez sauvage, s’est discipliné, n’est plus qu’un parc.

L’ondulation vague de sa main anéantissait la barrière blanche, défaisait l’œuvre de l’architecte paysagiste, évoquait le temps d’avant le grand mariage et même des jours bien plus an-

– 137 – ciens. Il faisait revivre la vétusté paysanne qui avait autrefois régné là, pleine de bonhomie et d’abandon. Il ressuscitait les landes et les jachères, les ornières de ferme et les charrois fores-tiers, toute la négligence d’un domaine rural jadis imposant, mordu par les dilapidations diverses d’une ancienne fortune.

Ils traversèrent le grand silence de futaies de luxe. Un chant d’oiseau unique, vrillant un zénith de feuillage et de ciel pâle, accompagnait leur marche, puis passait le mot d’ordre à un autre chant d’oiseau. De chaque côté dormaient de vastes es-paces inhabités, pleins d’une substance fraîche et hautaine, sé-crétée par de solennels bois, étroitement appropriés mais dé-serts.

À mesure qu’on approchait, les lieux changeaient de na-ture. Les volumes d’air vierge, inépuisablement fournis par le profond moutonnement des arbres, développaient une certaine senteur presque sociale qui les distinguait de l’air pur et simple des champs. On pressentait, au bout des avenues, des présences de haute vie. De plates surfaces vertes naquirent du refoulement des futaies. Des massifs d’arbustes ballonnés, docilement ronds, admis parmi les entourages proches, portaient la marque d’une familiarité plus grande et d’une emprise directe. Entre eux, des fleurs rouge écarlate, disposées avec mesure et calcul, éclataient comme de petites joies vives. Tout devenait humain. Le dernier rideau d’arbres ne laissait apercevoir encore que la couleur ar-doise de vastes toits compliqués.

Composite et gardant des parties très anciennes, le château paraissait écrasé, vu par cette arrivée latérale. Une avancée de constructions raides conduisait jusqu’au sol ses plans inclinés comme pour en remonter les hommes. Pareille à un texte d’invitation formaliste et précis où tout contresens est impos-sible, elle exprimait rigidement ce qu’avec bien d’autres nuances avait murmuré la longue traversée des verdures : quelques gor-gées bues à de nobles coupes, la défense d’être dupe, la musique flexible de l’accueil, et la prière, à qui écoute, de poser son doigt

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sur les touches et de collaborer.

Deux dames et une petite fille se montrèrent entre ces mas-sifs. Le professeur, découvert, avançait sous le grand soleil. Au-gustin le suivit, résorbé. Toutes ces choses faites pour elles, ces avenues, ces dispositions du paysage, cette heure de préparation silencieuse s’effaçaient désormais, expiraient à leurs pieds, inu-tiles : celles qu’elles annonçaient étaient là. Légères, posées sur leurs prairies, elles respiraient, avec un bonheur qui ne se don-nait pas la peine d’être conscient, les parfums d’air dont se nourrissaient sans doute exclusivement leurs vies.

Augustin se sentit pesé, laissé, repris, jugé par des crité-riums et des repères dont il n’avait pas l’usage, d’une noncha-lante finesse infaillible. En même temps, il entendait une voix de gorge délicate et prenante, ralentie d’hésitations et, par en-droits, d’une rugueuse grâce, lorsque des incertitudes factices semblaient peser matériellement et racler çà et là, sur le poli de son cristal. Extrêmement pure ailleurs, caressante et pralinée, et d’un tel détachement, en hauteur !

Mais lui savourait, avec une hostile ardeur glacée, cette substance vocale railleuse et cristalline, cette manière de mu-sique sans note ni chant. Elle offrait aux visiteurs des nuances ravissantes, assez impérieuses : une amabilité presque gaie, penchée, sans y descendre jamais, jusqu’au niveau où elle ris-quait de devenir intérêt, bienveillance ou peut-être amitié ; cer-taines poussées d’ironie, maintenue elle aussi a l’état naissant ; un désir général de familiarité et d’abandon, qui se laissait, d’une obéissance riante, barrer la route par de strictes forces mondaines. De la tête, portée en léger retrait, descendait d’assez haut la lumière d’un regard qu’Augustin prit la hardiesse de rencontrer une seconde, pour en oublier aussitôt la couleur. Il eut le temps de voir que la jeune femme était belle, longue, d’un pâle rose mat moiré d’oranger, venu sans doute du soleil qui traversait son chapeau d’été. De toutes les anciennes images qu’il eût pu conserver d’elle ou reconstituer, aucune ne

– 139 – s’appliquait, aucune ne ramenait du passé la moindre simili-tude.

Ses traits gardaient un sourire permanent, plus formaliste et décidé que la voix. Peut-être celle-ci traduisait-elle à son insu la réalité variable de son âme, tandis que le brillant visage n’exprimait que ce qu’elle avait choisi d’être au premier contact.

Elle était vêtue de délicates étoffes d’été, à la fois floues et appliquées, dont, bien entendu, il ne savait pas le nom. Ses yeux, n’osant se lever au-dessus des gants gris de jardin, eurent le loisir d’y voir un peu de la paume de sa main gauche.

Son père lui offrait des compliments soignés, d’allure étu-diée, plaisants et bien écrits, respirant une gaieté légèrement cé-rémonieuse. Il lui parlait comme à une grande dame des textes classiques. Il paraissait heureux. Il présenta ce mince garçon de seize ans.

– Et qu’allez-vous en faire ?

(De grâce, que son père ne dispose donc pas les projets d’Augustin en éventaire devant ce sourire !)

– Ce qu’il voudra, madame.

– Ce qu’il voudra ? Mais comme il a de la chance !

Ce dernier mot « chance », prolongé et comme étiré par la voix merveilleuse, parut à Augustin, ce que sans doute il était, plein d’amusement, de moquerie légère, ou même aussi d’intérêt et de familiarité naissante, et peut-être encore de vagues choses ressemblant à des regrets sur elle-même. Ainsi, du moins, Augustin crut-il le soupçonner… Il se sentit, à sa stu-peur, déborder d’une subite inondation de gratitude, d’asservissement, de ferveur et de joie, avec d’autres émotions inconnues. Il leur barra la route d’un rude, coup de frein, se criant à lui-même : « Assez ! » et qu’« il n’était pas fou ».

L’autre jeune femme resta en retrait, ne dit mot, sembla se-

– 140 – condaire. Mme Desgrès des Sablons ne lui présenta pas les visi-teurs.

M. Méridier demanda comment allait M. de Préfailles.

– Mais fort bien, je suppose. Mon frère commande son avi-so dans quelque mer chinoise, ou cochinchinoise, ou japonaise, je ne sais. Nous ne savons. Voici sa fille. Petite Anne, voulez-vous donner la main à ces deux messieurs ?

Une délicate petite fille de huit à neuf ans, dont les beaux cheveux châtain blond descendaient en spirales, la seule qui fût restée grave parmi tous ces sourires, n’avait cessé de regarder les deux nouveaux venus de toute la profondeur de ses yeux purs. Elle leur offrit sa menotte d’enfant sans la moindre timidi-té.

Un jeune homme s’approcha, se tint debout près d’elles. Un peu plus âgé qu’Augustin, gras, immobile, maître de lui, il attendait qu’on le présentât, avec un sérieux froid qui simulait l’homme mûr.

La belle main gantée se tendit vers eux.

– Au revoir, cher monsieur. Je vous abandonne à votre le-çon. Mais comme vous seriez aimables tous les deux, de ne pas nous quitter avant le thé !…

Augustin reprit contact avec le réel bien avant la fin de la leçon, dans l’unique fauteuil de la chambre où l’élève de son père les avait conduits. Pendant que s’ânonnait un mot à mot de Tite-Live, lui, oublié, lisait La Bruyère dans une édition clas-sique. Avec des manières très différentes de celles qui préva-laient sur le préau des « grands », le jeune Louviers-Baulny s’était excusé de lui donner « cet auteur » à lire, faute, disait-il, d’autre roman. Le bourdonnement de la leçon continuait. Le jeune homme parlait en redressant une tête parfumée, rousse, grasse, charnue à la nuque. Des « heu ! heu ! » traînés et autori-taires coupaient son débit, mais chaque fragment restait ex-

– 141 – traordinairement assuré et calme, au milieu des pires sottises latines. Dès qu’un début de rectification partait du professeur, un nouvel essai de traduction refoulait l’erreur et la vérité du même ton massif et maître de soi, fragmenté des mêmes « heu ! heu ! » impérieux, destinés à arracher au texte latin un sens ac-ceptable, à force de décision dans le commandement.

C’était une de ces chambres mansardées, refuge tradition-nel des salles de jeux et des salles d’études, aux étages supé-rieurs des châteaux. Augustin quitta son fauteuil pour s’accouder à la fenêtre, devant un paysage immense. Les hautes futaies dominatrices s’aplatissaient sur le sol. La distance leur faisait livrer les dispositions et les plans qui les régissaient. Le tapis-brosse des forêts couvrait la terre, en des endroits sans doute choisis d’avance, entre les intervalles bariolés des champs et des routes… Mais non, voyons ! C’était l’inverse. Les forêts avaient poussé les premières, bien avant les champs et les routes, et d’ailleurs, qu’importait !…

Très au-delà, en plein horizon, dans les marges bleues, d’inidentifiables clochers pointaient à l’extrême lointain d’un amorphe et indolent espace, alourdi de soleil. Augustin sentait une douce détresse désespérée, parente de ce repos. Ainsi sim-plifiés, désintéressés des hommes, ces paysages magnifiques et complices extrayaient de son cœur des désirs de solitude et de sérénité. Ah ! qu’importait que celui-ci déshonorât Tite-Live au-tant que les âpres élèves de classes sociales plus rudes, et qu’importait encore, tout près d’ici, la respiration de belles vies heureuses ?…

Quelque chose, dans son cœur, sans qu’il y fût pour rien, parla tout seul, murmura tout seul. Quatre mots seulement : « Dix-sept ans ; vingt-neuf ans. » Ce fut contre cela qu’il s’exaspéra. « Assez de sottises, de bêlements et d’invraisemblances ! Qu’est-ce que cela signifiait ? Est-ce qu’il pouvait dire ce que cela signifiait ?… Il balaierait cette langueur ridicule, ce sentiment aux yeux pâmés… » Ainsi luttait le verba-

– 142 – lisme violent de son monologue moral. Ainsi se faisait-il, captif indocile, traîner sur le sol dur… Il revint s’asseoir avec une froi-deur raide, insoucieux du bruit de ses pas.

Le livre de La Bruyère l’attendait, ouvert sur le fauteuil et le dos retourné. Augustin y lut au hasard :

« Quelques-uns achèvent de se corrompre par de longs voyages et perdent le peu de religion qui leur restait. » De longs voyages… « Un aviso dans quelque mer chinoise ou cochinchi-noise ; je ne sais. Nous ne savons… Voici sa fille… » Augustin reprit sa lecture : « : Quelques-uns achèvent de se cor-rompre… »

Le jeune Louviers-Baulny parlait examen. Il annonçait des espoirs et même des sécurités en termes qui rendaient pour Au-gustin un son prodigieusement étranger.

– Pour moi, M. l’abbé m’a toujours dit que je pouvais pas-ser en français, si seulement je me souvenais des plans. J’avais choisi : « Peut-on attribuer à Corneille… Attendez, monsieur !… les qualités de psychologue et de moraliste qu’on reconnaît d’habitude à Racine ? » Vous connaissez sans doute ce sujet ? Il n’est pas difficile, n’est-ce pas, monsieur ? M. l’abbé m’a très bien expliqué. Il suffisait de se souvenir d’un plan sur Corneille et d’un autre sur Racine et de les ajouter. Ils ont bien au moins cinq ou six idées chacun. Je dois dire que j’ai une mémoire dé-testable. J’avais complètement oublié ces plans. Eh bien ! je vous dirai que je me suis présenté avec un de mes amis qui avait treize idées, dont il se souvenait parfaitement bien. Il a trouvé le moyen de se faire refuser avec treize idées ! C’est formidable, n’est-ce pas, monsieur ?

Ses « heu ! heu ! » avaient disparu, les circonstances étant autres. Des procédés différents assuraient les nécessaires paliers des phrases. Il utilisait à cet effet des aspirations salivantes en-trant par la fente des deux lèvres rapprochées ; elles expri-maient une détente satisfaite, une sécurité, une sympathie qu’on

– 143 – convie l’interlocuteur à partager, puisqu’on le connaît désor-mais et qu’il a pris place dans l’ensemble social destiné à notre bonheur. La réserve de graisse inexploitée que contenait son cou s’arrondissait en cylindres superposés.

Tant d’assurance, tant d’argent et treize idées… En face de cette jeune maîtrise, Augustin voyait son père en profil perdu. Tandis qu’il dictait, d’une voix professionnellement nette, un sujet sur Alceste et Philinthe, sa barbe rousse et blanche re-muait sur ses joues et la courbe de ses épaules fléchissait de fai-blesse. Les irisations de ses rêves parurent à Augustin égoïsme et chimère.

La leçon terminée, le jeune homme se précipita sur la porte avec une serviabilité formaliste et froide qui était dans sa ma-nière. Augustin vit passer des tapis d’escaliers bleus, un mé-lange de pierres de taille et de fer forgé, des embrasures de fe-nêtres profondes, par lesquelles entrait un frais été.

Comme ils débouchaient au rez-de-chaussée sur un vesti-bule de granit et de tapisseries, une automobile déversa son contenu mondain sous la forme de deux dames et d’un mon-sieur vêtu de gris. Près d’eux, en retrait, un domestique était po-sé, pareil à un accessoire. Les visiteurs avançaient lentement. Leurs trois regards traversèrent sans s’arrêter Augustin et son père, les prenant pour quelque partie incommodément épaissie et colorée de l’espace, à travers laquelle ils eussent à observer par transparence, et que les règles d’une bonne observation fus-sent de fixer sans voir, d’un air glacial.

Contre le perron, une deuxième automobile se rangeait dé-jà. À angle droit avec la direction générale du grand vestibule, au bout d’un corridor en bois et pierre, à travers les glaces d’une porte latérale, pendait, verticale et limpide, équilibrée comme un tableau, une autre partie de l’indifférent été.

– Voulez-vous m’excuser auprès de Mme Desgrès qui doit avoir beaucoup de monde ? dit au jeune homme gras

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M. Méridier, dont la brusque décision de timide imitait l’audace.

– Non ! non ! confirma-t-il de ce ton presque fébrile qu’Augustin connaissait bien. Restez ! je vous en prie ! je vous en prie !

Et ils s’enfuirent tous les deux par le sonore corridor qui sentait l’encaustique et la boiserie de chêne.

Pendant que ce mécanisme mondain repoussait M. Méridier avec une force inconsciente de son propre exercice, Augustin réentendait la voix lente, ironique et dorée : « Comme vous seriez aimable de ne pas nous quitter avant le thé ! » L’idée qu’il eût pu la revoir autour d’une table à thé lui étreignit le cœur d’un brusque regret déchirant, mais qui fut court. La ca-resse du fantôme se dissipa dans le grand air.

Ainsi il logeait dans son cœur toutes les contradictoires : l’attrait du renoncement total, du « donne-moi tout », et aussi l’amour des siens, le désir de ne pas les quitter, de les aider ten-drement, et les plus beaux appels de la passion et de la chimère, un goût double, de vie terne et d’éclat… Le débouché sur le parc le surprit en pleine fureur contre lui-même.

C’était une avenue plus courte et plus parée, aux grâces flo-rales admirables. Elle fut, pour Augustin, privée de sens, aussi inertement vide que dans l’étonnement d’un grand deuil. Il n’y verrait plus, de fort longtemps sans doute, celle qui en fut pen-dant cinq minutes le centre et l’apothéose. Puis il se dit que toutes ces choses étaient le type même des idées obsédantes, qu’elles passeraient, qu’elles mettraient un certain temps à pas-ser.

– Elle est aussi charmante qu’autrefois, monologuait M. Méridier, quand elle accompagnait de ses taquineries les le-çons de français que je donnais à son frère. C’était il y a bien longtemps. Je ne sais pourquoi, j’ai l’impression qu’elle reste un

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peu triste.

Ses phrases se coupaient d’hésitations et d’arrêts, comme s’il conviait Augustin à en remplir les intervalles.

– Je crois que nous avons bien fait de partir, finit-il par dire.

– Je le crois aussi, papa, répondit Augustin, d’une voix tranquille.

On atteignit la fin de l’avenue. Les derniers reflets des pe-louses, une corbeille de fleurs, des arbustes taillés précédaient une conciergerie. Ils la franchirent et reprirent en sens inverse la grise prose de la route.

*

* *

Une très grande nouvelle vint aider l’obsession à passer.

C’était la semaine d’avant les prix, dans les jours qui suivi-rent le baccalauréat et la grosse et voyante mention, semblable à celle de l’année précédente. À ce moment juste, éclata le coup de tonnerre. Par-dessus tous les lycées de Paris, Augustin obtenait le premier prix de philosophie des « nouveaux » au Concours général. Il se classait le troisième de France, après deux vété-rans des lycées parisiens, dont l’un remportait le prix d’honneur.

On parlait de cet événement d’un ton posé et calme, comme si on renonçait à égaler les mots à son importance. Quand il apprit la nouvelle, Augustin se sentit la tête tournante, le souffle coupé et, dans son bonheur, un curieux mélange de chaleur et de vide. Il se reprit en main avec ses habituelles se-cousses volontaires, renforcées de railleries contre lui-même. Il trouva pour le cas actuel : « Pensif et pâlissant, comme dans Vi-gny ». – Mais il n’osa pas ajouter l’autre vers : « Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant », dangereusement proche de l’« appel ».

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Le Proviseur attendait, d’un collègue de Paris, l’offre de son lycée, pour la préparation à l’École normale. Il en vint trois. En hâte, M. Méridier demanda conseil à M. Rubensohn, parti en vacances dès le baccalauréat et que la petite préfecture ne devait plus revoir. Augustin lui écrivit en même temps ses effusions, sa gratitude. La réponse parvint d’une ville d’Allemagne, universi-taire et médiévale, ce qui fit luire sur ce bonheur un peu d’exotisme, un petit reflet du vaste monde.

C’était la vraie fin de l’adolescence. Quelque chose de flé-chissant et de terminal, malgré l’assertion inverse du calendrier, figurait aussi dans la substance de l’été. Tout le monde était fa-tigué de ces dix mois de tension mentale et morale, mais cela ne rendait pas compte de cette inattendue mélancolie, mêlée à l’élation qui gonflait Augustin. Son père, gardé à l’attache jusqu’aux prix, écrasé par quarante semaines de servage, connut une dernière classe respectueuse et presque intimidée, qu’il dé-peignit à mots plaisants.

Ils se trouvaient tous les deux dans la chambre-bureau, où tant de choses se tenaient avec eux. Le rayonnage de bois blanc, chargé de livres brochés et de cartonnages scolaires, les statues grecques, le paquet de notes sur saint François de Sales, la thèse latine, tout avait pris la même teinte de finalité et d’adieu. En-core Augustin ne devinait-il pas toute la largeur de la fissure : le prochain départ de son fils et la solitude du pauvre homme avaient frappé la thèse à mort.

Mme Méridier fut longue à embrasser l’ampleur des nou-veaux destins. Le prix lui sembla un livre un peu plus volumi-neux et doré, tenant plus de place dans les placards. Semblable à ces âmes simples qu’une perte de trente mille francs laisse calmes, mais qu’un billet de cent francs égaré désespère, elle dit, quand on eut desservi la table du soir :

– Mais j’aurai à peine le temps de m’occuper des chemises d’Augustin et de ses flanelles !

 

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– Oh ! fit le père, une bonne partie du trousseau est sans doute comprise dans la bourse. D’ailleurs, je vais écrire.

Et la nuance de protection qui imprégnait son sourire, in-diquait des emplacements sociaux tellement hauts désormais…

– Tu vas être interne pour la première fois, mon Tintin, continuait sa mère.

Augustin fit un geste pour rejeter cette considération parmi celles qui ne comptaient pas, qui n’influaient pas sur la manière dont on devait utiliser Kant pour l’apologétique.

Mais Mme Méridier nourrissait des arrière-pensées :

– Je voudrais tant, fit-elle, connaître l’aumônier !

– Il sera certainement très distingué. On réserve ces postes aux prêtres les plus… intellectuels (M. Méridier détacha le mot) du clergé de Paris.

Cependant, si la « distinction » d’un prêtre allait de soi pour Mme Méridier, si elle n’en doutait pas plus que de son « in-tellectualité », ces qualités n’offraient qu’utilisations secon-daires, comme des vins fins qu’on ne boit jamais. Dévoué, humble, pieux, zélé, mortifié, de bon conseil, voilà ce qu’elle at-tendait d’un prêtre, ce qui lui allait comme les étoiles à la nuit, et le soleil au jour.

Elle regarda son fils avec une candeur anxieuse, complexe et tendre. Augustin se mit à rire.

– Mais oui, maman, fit-il sans qu’elle lui demandât rien. J’irai le voir dès la première semaine.

– C’est singulier. Je n’ai pas l’impression que tu nous quittes, tant je cesserai peu d’être avec toi.

Deux heures après, Augustin se retournait encore dans son lit, sans pouvoir dormir. « Je devrais sentir un bonheur im-

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Sa fenêtre était ouverte toute grande sur l’impassible nuit d’été.

 

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