Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 18 sur 23

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Augustin ou Le Maître est là

IV la Voix qui Pleurait dans Rama

IV

 

LA VOIX QUI PLEURAIT DANS RAMA

La grosse Marie entra en se frottant les mains pour se dé-fendre d’un froid qui commençait d’être engourdissant.

– Cette fois-ci, Messieurs et Dames, c’est l’arrière-saison.

Ayant demandé si « ça n’allait pas mieux » elle commença dans la maison ses bruits coutumiers.

Pour qui eût senti les différences, ils manifestaient cepen-dant on ne savait quoi de plus libre, de moins englué de pesan-teur et d’inertie. Les portes se fermaient, les brocs d’eau se po-saient sur la pierre, avec une soudaineté franche, alerte et va-guement gaie, sur laquelle le deuil d’à côté ne mordait pas. La grosse Marie allait se marier.

Au cas où vous l’eussiez par hasard ignoré, ou peut-être oublié, vous auriez pu le deviner aussi à un relent de pâte à l’œillet pour les mains et d’eau pour les cheveux, qu’elle s’était mis en l’honneur du dimanche, et qui semblait si tenace et de si bonne qualité qu’il voltigeait encore le lundi dans ses coups de jupe. Ainsi le garçon boucher expéditeur qui la « fréquentait » pouvait comprendre qu’il ne prenait pas seulement une fille so-lide et lourde en viande, mais une qui savait porter toilette, ai-mait la bonne odeur et ferait bien dans un café.

Aucune de ces considérations simples et saines n’intéressait les trois personnes enchaînées aux dernières heures d’un enfant mourant.

 

– 723 –

La grosse Marie resta peu de temps. Lorsque le médecin vint, elle était déjà partie. Penché très bas sur le berceau, il examina, comme tous les matins, l’enfant couché dans la posi-tion d’avant « l’amélioration », jambes pliées, dos rond, tour-nant contre la lumière un affreux petit visage rouge et contracté.

Le plus triste désordre déshonorait cette pièce, dont Au-gustin avait aimé dans les premiers jours la netteté ascétique. Au milieu de la cheminée, un biberon attendait, inentamé, re-froidi, qu’on ne regardait plus. Des linges ou des étoffes, on ne savait quoi, gonflaient en petit tas mou au pied du lit, hâtive-ment recouvert, portant, sous le jeté, des bosses diffuses. La masse des brumes, ouatée et mate, circulant derrière les fe-nêtres, remplissait la chambre d’un blanc horizontal.

Bébé gémit quand le médecin passa la main sous son petit corps et qu’il essaya de prendre son pouls. Le médecin n’insista pas.

– C’est une rechute grave ? demanda Christine d’une voix dure.

Augustin écoutait comme il allait mentir, mais il laissa tomber la question, parla de température, se fit montrer la courbe, opposa un ton froid à ses durs yeux noirs pathétiques.

– Il ne boira pas beaucoup de lait, j’en ai peur. Vous pour-riez lui préparer de l’eau sucrée. S’il souffrait pour avaler, vous humecteriez ses lèvres ? Ça suffira pour quelques jours. Com-ment va votre mère ? même état ?

Ils y furent tous les trois. Même état, en effet. Pourquoi vouliez-vous qu’il changeât ? Toute chose restait, identique. La même mèche aux reflets d’argent sale passait sous le bonnet de nuit. Christine la replaça doucement et lui baisa le front. La vieille femme, assise sur le lit sans traversin, pour que le dos s’appliquât directement aux oreillers tassés contre la muraille se réchauffait de couvertures et fichus de laine, toujours croulants.

– 724 –

Le médecin remplaça le strophantus par la théobromine.

– Faut-il maintenir la fenêtre entrouverte par ce temps gla-cial ?

– Oui. Mais faites du feu. Et couvrez-la bien. Mieux que ce-la.

Puis il partit comme tous les jours.

C’était dans l’escalier où Christine, retournant à l’enfant, ne les suivait pas, que les confidences avaient coutume de s’échanger. Une tradition se formait. Elle réglementait jusqu’au timbre de voix dont se servaient les deux hommes. Ils n’eussent pas eu l’idée de parler sans façon ni précaution, de la manière ouverte dont on demande par exemple : « Comment allez-vous » ? Il fallait baisser le ton, faire choix d’un murmure bas et sourd, afin que l’escalier ne pût rien rapporter au palier, ni ce-lui-ci à la salle à manger.

Une fois attaquée sur ce mode mineur, la conversation con-tinuait jusque dans la rue, avec des arrêts, des reprises, des « sur place » et des hâtes, selon les heures. Cette fois, ce fut plus bref.

– Si l’enfant ne crie pas trop quand on le met au bain, es-sayez de l’y mettre. Si vous voyez une souffrance inutile, dissua-dez-en votre sœur. Et c’est tout. Ça peut durer encore de cinq à huit jours. Plutôt cinq que huit.

Augustin fixait d’une attention immobile une tache de rouille rugueuse et rousse qui rongeait la balustrade.

– Quant à votre mère, dosez-lui le choc, hein ! Son myo-carde n’est pas en état de le supporter, vous le pensez bien. Oh ! non !

Il prolongea, fila, nuança cet : Oh !

Augustin murmura d’une voix flottante et déracinée :

– 725 –

– Est-ce qu’il y a un danger mortel ?

Comme ce mot le pétrifiait, il s’aperçut qu’en avance sur sa sensibilité, sa pensée seule avait redouté cette mort.

Le médecin eut un geste d’incertitude, puis se mit à parler comme pour lui-même :

– Inutile de suractiver le cœur. Déblayer l’engorgement veineux et les barrages de la circulation, ça suffit pour le mo-ment présent. Combien de temps durera ce moment ? Ce n’est pas moi qui peux le dire. Du lait, des diurétiques, avant le coup de fouet de la digitale… Votre mère allait un peu mieux ?

– Elle parlait mieux ; elle se couchait presque.

– Voilà ! Elle respirait couchée ! Elle urinait ! Voilà ! voilà !

À chaque voilà, une secousse de la main triomphait d’un contradicteur virtuel :

– C’est cette nuit ? ce matin ? qu’elle a recommencé d’étouffer ?

– Ce matin, devant l’aggravation de l’enfant.

Le médecin projeta le menton en avant et écarta subite-ment les deux bras :

Le geste disait : « Devancés ! » La voix se borna à un con-seil :

– Ménagez-lui le choc ! C’est une question de vie ou de mort.

Revenant de conduire le médecin, Augustin s’arrêta à la porte de l’appartement, eut un souvenir de cellier et de bûches, redescendit trois marches, se souvint de la clef, remonta.

– Je voudrais la clef du bûcher.

 

– 726 –

Christine le regarda, égarée.

– Pour faire du feu dans la chambre… Je commanderai un poêle à bois, mais nous ne l’aurons que demain.

– Ah ! oui, fit Christine.

Augustin entra dans le jardin, fut pénétré par la gluante brume, tourna à deux reprises une clef dure, respira un air de caveau et de poussière de bois, venant des bûches entassées sur un sol d’ancienne écurie où la rigole centrale marquait encore. Il s’écorcha les mains à des nœuds et des échardes, remonta fati-gué, à pas lents. Il sentait le poids du bois et la douleur des échardes.

D’inertes idées gonflèrent autour de cette souffrance. Tou-jours les mêmes idées, sur la vertu des besognes humbles, le prix de la pauvreté et autres romantismes tolstoïens. « Chercher son eau, chercher son pain, couper son bois, monter son bois, comme les petites gens de chez moi autrefois. On le porte avec des os, avec des chairs, avec des muscles, qui touchent d’un côté aux choses humbles et de l’autre à l’esprit, comme une bêche touche à la terre et de l’autre côté touche à la main… Un grand luxe, quand tout cela obéit bien, se place où il faut, se fait ou-blier… »

Il continuait de monter en serrant les bûches.

Il les maintint à grand’peine, en serrant très fort. Elles s’abattirent sur le seuil même. Il les releva une à une.

Évidemment, une femme d’ouvrage à demeure était indis-pensable, une domestique, une garde pour la journée et la nuit. Il l’avait fait demander la veille par la mère Rambaud, et de nouveau par le boulanger. On devait bien trouver, dans cette population de paysans riches, quelque ancienne rentière en train de mourir de faim sur ses Emprunts russes ou son Turc unifié, une vieille femme d’autrefois, définitivement plongée –

 

– 727 – et pour cause – dans la profondeur des fameuses choses humbles…

Augustin descendit pour chercher des brindilles et des fa-gots dans un autre coin du bûcher.

Par la force des choses, en cet incroyable désarroi matériel, son esprit dut se peupler de pensées nouvelles et de préoccupa-tions de ménage, comme de couvrir son lit, vider les eaux de toi-lette, faire bouillir des bassines d’eau, disposer sur la table de cuisine ce qui ressemblait à un déjeuner. Christine en prendrait ce qu’elle pourrait… Elle ne pouvait s’occuper elle-même de toutes ces besognes.

La malheureuse le faisait cependant. Son frère la surprit, retournant son lit à lui, qu’elle trouvait bâclé. Déjà le traversin chevauchait deux chaises juxtaposées. Il dut se précipiter pour l’arrêter.

– Laisse, laisse, disait Christine, de cet air sombre et ab-sorbé qu’elle ne quittait plus. Il faut bien que ces choses se fas-sent.

Ils s’y mirent tous les deux.

Elle ajouta de la même voix perdue :

– Peut-être aurons-nous quelqu’un cet après-midi. La mère Rambaud a une personne en vue.

Elle avait l’air de remplir avec une sorte de résignation mê-lée de rage toutes les tâches qui l’arrachaient au berceau.

Peu de temps après, comme il venait de lui faire avaler par force quelque affreux déjeuner sommaire :

– Je ne sais plus que faire pour Bébé, dit-elle. Il a une fièvre terrible. Il gémit dès que je le touche. Je ne sais si je dois lui donner un bain.

 

– 728 –

– Je le laisserais tranquille, fit Augustin qui se rappela le conseil du médecin. Peut-être un peu d’eau sur le front et les lèvres…

Elle ne tarda pas à le rappeler :

– Il me semble que Bébé louche, que ses regards chavirent.

Mais pour observer deux pupilles inégales et deux yeux di-vergents, il fallait chercher attentivement dans les blanches té-nèbres du berceau. Le nouveau trouble ne s’était montré qu’à une investigation maternelle minutieuse, constante et agenouil-lée, pour laquelle ne comptait pas sa propre crucifixion.

– C’est peu de chose, dit Augustin en se relevant. Je ne vois rien de bien spécial.

Il avait conscience de la douceur tremblante avec laquelle il mentait.

Un très léger soubresaut agita le petit bras sur la couver-ture. Christine se remit à humecter les lèvres de l’enfant. Augus-tin la quitta pour l’autre malade, puisque ainsi s’écoulaient leurs jours.

Il ne pénétrait chez sa mère que sur la pointe du pied, comme s’il fallait respecter l’impressionnant silence qui com-mençait de régner dans l’appartement. Il arrangea le feu, re-nouvela le bois qui se consumait vite. Une claire flamme volti-gea sur les bûches, parmi les fumées à goût de terreau et l’ébullition des gouttelettes sur les écorces. La température ne s’élevait guère. Un courant d’air léger, qui sentait la brume, agi-tait les rideaux et persistait dans les sifflements du feu.

Christine survint, appuya un bol de lait contre les lèvres de la malade, refit l’arrangement des oreillers, embrassa sa mère, partit.

Les bouffissures blafardes s’élargissaient sur le visage et sur le cou, et sans doute sur tout le reste d’un corps qui se pré-

– 729 – parait à vivre tout seul de son côté, de quelque vie laide et monstrueuse. Sa pensée, sa tendresse, tout ce qui constituait sa mère, avait à s’arranger de cela, pendant que c’était encore pos-sible. Les deux yeux bleu passé continuaient le vieux sourire tendre, réalité spirituelle engluée dans des chairs qui ne s’y inté-ressaient plus.

Ce fut ce sourire qu’Augustin surprit au passage, comme il se relevait, ayant rebâti l’édifice du feu. Il s’approcha, dégagea un bras qui remuait dans le tas informe des couvertures, appro-cha son oreille pour qu’elle n’eût pas à parler trop fort.

Les draps de lit, pas frais, sentaient l’urine.

– Ta pauvre sœur, dit-elle, va passer par une épreuve…

Puis émettant tout naturellement sa prière comme une autre forme de la respiration :

– Oh ! mon Dieu ! s’il n’y avait pas Vous !

Ainsi elle soupçonnait ; elle savait. Nul besoin de rien lui cacher quand le temps viendrait.

– Je voudrais que le Bon Dieu me laisse quelques jours pour la consoler un peu.

Augustin dit qu’il ne fallait songer qu’à guérir. Mais il vit que cette pensée la laissait aussi étrangère que les boursouflures du visage l’étaient à son sourire triste et tendre.

– Quand tu sortiras, continua-t-elle, mais ne sors pas ex-près, tu iras chez M. le Curé lui demander de venir me donner la Sainte Communion et l’Extrême-Onction.

Ce grand mot d’Extrême-Onction descendit en lui avec une magnificence solitaire, flambeau qui, sans s’éteindre, s’enfoncerait sous de profondes eaux. Lentement naissait et prenait corps une certaine chose grave, imprécise, d’immense

 

– 730 – hauteur au-dessus de la vie, devant quoi la Mort elle-même pa-raissait secondaire et même traversable.

Il ne put que parler très simplement, comme elle-même.

– Quand veux-tu te confesser ? Ce soir ? demain ?

– Si M. le Curé pouvait venir demain, avant que j’aie pris le lait ?

– Tu pourrais communier en Viatique, fit-il, réprimant tout attendrissement devant ce scrupule qui lui ressemblait tant.

– Peut-être qu’il faudrait la permission ?

– Je la demanderai pour toi.

Ce n’était même pas le mot sérénité qui convenait pour cette attente de la mort. Il était trop poétique, trop endimanché. Il différait trop des modestes sentiments quotidiens. Cette at-tente de la mort, d’une telle simplicité, et si calme, ressemblait à toutes les autres attentes, celle de la nourriture, celle du cou-cher, celle du lendemain qui suivrait la nuit ! À la suite de la pauvre malade, Augustin s’y sentait pénétrer de plain-pied, tout naturellement. Il lui semblait qu’elle fût assise sur sa chaise d’église, un peu en avance pour la messe, en un recueillement mêlé de repos. Bientôt la clochette sonnerait ; elle s’agenouillerait ; elle entrerait dans les formes réfléchies de la prière. Cette attente de la mort n’était-elle pas ainsi ? N’en pou-vait-on parler avec elle comme elle en parlait elle-même ? Cette vieille femme cheminait d’un rythme si doux sur le morceau de chemin qui lui restait encore, qu’elle ne risquait guère de forcer, à cause de cette promenade au soir tombant, les battements de son cœur.

Dans la rue, c’était un ciel bas et froid d’où la brume sem-blait partie. Mais elle n’avait fait que changer d’étage. Elle de-vait traîner et s’effilocher, pas beaucoup plus haut que les che-

 

– 731 – minées. Il faisait presque nuit. Il y avait pour cinq minutes de chemin jusqu’à la cure.

Augustin retrouva le trottoir du jour de la foire, lorsque dans la première épouvante, apercevant sous tous les person-nages de la comédie économique, les squelettes qui soutenaient les gestes, il opposait à chacun des passants qui ne s’en dou-taient pas, le pronostic de leur propre mort.

Un mot de sa mère lui revint au coin de la vieille place du marché, devant la pharmacie où il avait tant attendu.

– Oh ! mon Dieu, s’il n’y avait pas Vous !

Il s’entendit murmurer presque à voix haute : « S’il y a Lui, il est bien caché. »

Jamais il n’avait été moins maître de tout ce qui circulait sur ses chemins de pensée. En ce moment, c’était ce Schopen-hauer banalisé qui ruisselle dans la littérature, mêlé aux souve-nirs du Deus absconditus, cher aux Pascalisants. Sans doute d’autres visiteuses obséderaient à leur tour ce cœur qui ne choi-sissait pas… Il retrouvait les lassitudes de jadis.

Les maisons le guidaient, barraient son trajet aux endroits qu’il fallait, lui ouvrait les correctes issues latérales. Il se fiait à cette complicité de son corps avec les maisons. Il coulait entre ces rives dont elles bordaient sa route. Un ecclésiastique, venant en sens inverse sur le trottoir d’en face, donna dans sa direction un coup de son grand chapeau. Il l’aperçut vaguement dans l’obscurité, à travers sa fatigue et sa rêverie.

Une figure de piété imprimée sur métal, ne tenant plus qu’à un clou, ayant pivoté autour de ce clou, pendait, la tête en bas contre une porte. C’était là.

– Monsieur le Curé ? Ça tombe mal, cria la domestique au bonnet tuyauté. Elle se lança en une broussaille d’explications.

 

– 732 –

M. le Curé ne devait rentrer que le lendemain à onze heures, mais par compensation sans doute, M. l’Abbé venait de partir et n’y serait peut-être pas demain matin.

– C’est juste qu’une nuit, n’est-ce pas. Et pour les malades, il y a M. le Chanoine, l’ancien Curé de… (elle cita une autre pa-roisse). Il est retiré, il y voit pas beaucoup, on le prévient quand il faut et il confesse encore un peu. Il y a aussi l’autre M. l’Abbé, celui de Paris, qui est pour quelques jours ici. Il ne vous refusera pas. Attendez que, pauvre.

Elle tira violemment sur la corde d’une sonnette qui reten-tit dans les étages.

Pleine d’une bonne volonté confuse, elle demanda quel âge avait sa mère et branla la tête. Elle s’attristait, montrant cette spontanéité de l’âme populaire, qui met à peu près tout en commun, les sentiments, l’usage des objets, jusqu’à la confi-dence de maladies que cachent les bourgeois. À tout hasard, Augustin lui demanda si elle ne connaissait pas une bonne, mais bien entendu, elle n’en savait pas. Derrière elle, s’amorçait un couloir carrelé où pendaient les douillettes.

Un grand abbé noir descendit l’escalier sonore. Il s’arrêta net devant Augustin qui reconnut l’abbé Bourret.

– C’est vrai, pensa-t-il. Les huit jours qu’il devait encore passer ne sont pas finis…

L’abbé le fit entrer dans un salon dont le plancher blan-châtre venait d’être lavé. Quelques chaises de paille le meu-blaient, avec des gravures religieuses et une sorte de secrétaire en bois teinté et verni. Le haut, abritant un rayonnage de livres, était séparé d’une partie inférieure fermée, par un abattant qui formait table.

– Le premier vicaire, changé de poste, n’est pas encore remplacé et il n’y a plus de troisième vicaire. Le nombre des vo-cations va diminuant, ce qui se répercute même dans les pa-

– 733 – roisses de villes des diocèses les moins touchés. Mais vous sa-vez, en cas de danger de mort, j’aurais pu moi-même…

Augustin se demanda s’il avait bien compris. L’abbé faisait tourner une clef autour de son index. Il avait ce sourire immo-bile et prolongé qui intriguait tellement Augustin dans leurs premières rencontres.

– Mais oui, fit-il. N’importe quel Jus canonicum…

Son œil chercha sur les étagères du meuble verni.

– Autant celui-ci qu’un autre.

Il se leva pour prendre un in-octavo broché de bleu.

Augustin assistait muet à l’étrange scène.

– C’est le Catéchisme du Concile de Trente. Voyons. (Il émit le Heueueu des attentes)… Chapitre 8 de la deuxième par-tie. Paragraphe 13.

D’une voix chantante et officielle :

– « S’il y a danger de mort et qu’on n’ait pas la faculté de se confesser à son propre prêtre, l’Église, de crainte que quelqu’un ne périsse dans ces circonstances, permet à n’importe quel prêtre, unicuique sacerdoti, d’absoudre de toute sorte de pé-ché. » N’importe quel prêtre. Fût-il privé du pouvoir de juridic-tion. Fût-il interdit. Même Loisy pourrait confesser votre mère. Sacerdos in aeternum.

Se retournant il fut fermer d’une poigne robuste la fenêtre d’où venait un vent coulis.

Le livre bleu s’ouvrait sur l’abattant, couché sur le ventre, et sa couverture regardait le plafond.

– Maintenant continua l’abbé, quant à la qualité du mi-nistre… Ah ! non ! Ça c’est dans l’autre volume.

– 734 –

Il ferma le livre, le remit en place, chercha le tome deux, reprit son ton de lecture officielle :

– Les ministres, dans l’exercice de leur fonction n’agissent point en leur nom propre, mais Christi personam gerunt ; ils jouent le rôle du Christ, comme dans une pièce de théâtre, qu’ils soient bons, qu’ils soient mauvais, pourvu qu’ils emploient la forme et la matière voulues par l’Église et qu’ils aient l’intention de faire ce qu’a voulu faire l’Église.

L’Église en est restée à une époque formaliste du Droit, commentait-il. Formalisme d’une grande utilité d’ailleurs…

Sauf l’irritant sourire qui lui aiguisait le visage, il faisait penser au cousin Jules expliquant devant l’auberge de la Font-Sainte : « Faut la transcription. »

L’étonnement d’Augustin l’arracha pour quelques minutes à ses troubles.

– Tous les traités de Droit Romain s’expliquent là-dessus monsieur Bourret, fit-il. Mais si vous me permettez cette re-marque, c’est l’intention qui, dans votre cas, me paraît défi-ciente.

L’abbé qui replaçait les deux livres se retourna :

– Déficiente ? Comment cela ? Mon intention en tant qu’homme est hors de question et d’enquête ; mon intention en tant que prêtre seule compte ; elle est sans défaut.

– Je ne discuterai pas, dit Augustin avec une extrême dou-ceur, cette illusion psychique. Et il se leva.

– Mais d’ailleurs, voyez vous-même. (L’abbé retira le livre qu’il venait de ranger,) Tenez, même page ; quelques lignes plus loin : « Même Judas Iscariote… fit-il d’une bouche qui trouva l’art d’insérer dans son soupir primitif un autre et plus profond sourire. Même Judas Iscariote… »

– 735 –

Quelqu’un frappa à la porte d’un heurt dur, en même temps que se levait derrière l’huis, un grand cri indistinct et ur-gent. L’abbé ouvrit.

– Faut manger la soupe, annonça la bonne.

L’abbé referma.

– « Même Judas Iscariote avait baptisé plusieurs dont nous ne lisons pas qu’aucun ait du être rebaptisé. Tandis que le bap-tême de Jean-Baptiste dut être redonné par les disciples de Jé-sus… » Je vous dis cela, parce que vous craignez peut-être qu’en restant dans l’Église provisoirement, je ne manque en quelque sorte à mon contrat… Si, j’ai bien vu ! Si, si, si !

– J’attendrai monsieur le Curé, dit Augustin, demain s’il vient ; sinon après-demain.

– Mais, reprit l’abbé, comme s’il terminait une plaisanterie et retombait aux choses sérieuses, je vous demanderai mon con-frère le chanoine B…, mon ancien professeur au grand Sémi-naire, qui a gardé de l’attachement pour moi.

Il replaça le livre, effaça un pli qui se formait sur la couver-ture et ouvrit la porte.

Augustin sentit l’odeur d’une soupe aux choux et aux hari-cots, et salua en passant la vieille bonne.

Les aveux du voyage nocturne, sous le grand sceau du se-cret, – et, d’autre part, toutes ces apparences conservées : les sacrements, les messes, l’habitation à la cure, quelle juxtaposi-tion étrange ! Un mois avant, Augustin eût cherché à com-prendre cet extraordinaire plaisir de mystification flegmatique. Mais maintenant, à la pensée de cet homme confessant sa mère, une sorte de dégoût physique lui montait à la bouche et l’occupa jusqu’à la maison.

Quand il rentra, il vit la nouvelle femme d’ouvrage. Elle était noire et de petite taille, l’œil et le nez également aigus. Elle

– 736 – tournait autour des sujets de conversation, donnait des conseils médicaux, citait un autre enfant en exemple. « Les médecins l’avaient abandonné, Madame. Pour dire la vérité, il était un peu plus grand. Eh bien ! il l’a guéri avec de l’eau magnétique ! Cet « il » devait se rapporter à un personnage déjà nommé avant l’arrivé d’Augustin. »

Comme on ne lui répondait pas, elle s’arrêta en une rési-gnation pincée.

Elle s’appelait elle-même, Madame : Madame Boudet. Elle nommait son défunt époux : Monsieur Boudet. « Monsieur Boudet, expliquait-elle, disait à ces Messieurs ». « Monsieur Boudet » devait être quelque employé subalterne de la mairie, peut-être le concierge. Et « ces Messieurs » représentaient la partie des hiérarchies administratives françaises qui constituait au-dessus de Monsieur Boudet une sorte de cylindre fait de rondelles successives et superposées.

Bien qu’il fût la plus basse et peut-être même le morceau de sol qu’elle recouvrait, Monsieur Boudet luisait de la gloire et du prestige de toute la colonne. Ce prestige étant impersonnel, abstrait comme la République, et par conséquent insécable, chacune des rondelles et leur assiette bénéficiaient de lui tout entier.

Augustin pensa au mot de la mère Rambaud : « Il y aurait bien la Marie Boudet, mais elle est si drôle ! »

Au demeurant peu importait le pittoresque de cette hono-rabilité susceptible. Ils avaient besoin d’un minimum de service pour leurs chambres hâtives et leurs repas squelettiques. Mme Boudet suffisait. Elle pouvait même faire en plus quelques petits savonnages. Elle viendrait à dix heures, resterait dans l’après-midi de trois à sept. Elle dit d’un ton sec qu’elle ne veil-lait pas.

 

– 737 –

D’ailleurs elle ne serait pas allée dans toutes les maisons, vous comprenez bien.

Augustin rendit compte à sa mère de ses démarches ecclé-siastiques, promit pour le lendemain la visite du Curé, ou celle du Vicaire, ou celle du Chanoine, expliqua avec précision les présences et les absences du clergé paroissial. Il se rappelait qu’elle aimait lorsqu’elle allait bien, qu’on lui rapportât avec minutie le détail des besognes domestiques qu’elle confiait. C’était moins un contrôle des tâches exécutées qu’une impres-sion de communauté et comme de fusion de cœur avec celui de ses enfants qui était l’exécutant.

La chambre était douce, chaude. Un poêle à bois, en faïence bleue, livré et posé pendant l’absence d’Augustin, luisait sous la lampe.

Celle-ci partageait la pièce en noires opacités capricieuses, refoulées par des sortes de golfes d’une faible couleur d’or mar-ron et de contour imprécisable.

Dans la salle à manger l’abat-jour portait un rectangle de papier supplémentaire qui couvrait d’ombre le petit berceau. Christine refusa les sardines que Mme Boudet servit, refusa le potage aux pommes de terre et au lait. Assise près de l’enfant, elle s’enfonçait dans une absorption silencieuse.

Augustin lui offrit de partager la veille, lorsque Mme Boudet fut partie, la mère Rambaud ne venant qu’une nuit sur deux. À sa surprise, elle accepta avec une docilité brisée.

– Tu vois, dit-elle, Bébé n’a besoin que de bien peu de chose : lui humecter les lèvres d’eau sucrée, baigner sa petite tête chaude, c’est tout ce que je puis faire. Je n’ose pas le re-muer.

Il fut convenu qu’elle dormirait la seconde partie de la nuit.

 

– 738 –

Augustin sommeilla presque tout de suite, et jusqu’à deux heures du matin. Les plus lassantes images faisaient corps avec sa fatigue. L’abbé parlait devant des prélats du Concile de Trente en camails pourpre à fourrure d’hermine, sous des bon-nets vénitiens. Augustin suivait d’une tension d’esprit extrême d’horribles choses sophistiques. Des abbayes romanes, se voûtè-rent sur son rêve ; Anne passa près de lui sans le voir, sachant cependant qu’il était là ; un mélange de souffrance et de joie brûla sa poitrine. Il se réveilla sur cette douleur et toussa.

Il se rappela le jour où, revenant de la seconde visite, il avait tourné son lit de façon à mieux voir le côté du paysage où se trouvaient les Sablons. Il y regarda malgré l’heure, se heurta aux ouates noires et trembla devant l’épaisseur, l’hostilité, l’impossible opacité de la nuit. Le sentiment d’une identique impossibilité de ses désirs le poignit deux ou trois secondes. Mais il était fou ! rien n’avait changé, rien ne devait changer de ses espérances, de cette douce brûlure continue, mêlée d’angoisse et de désirs. Il plongea son front dans la cuvette, sen-tit comme toujours la rénovation glaciale et fit de nouveau face à la vie.

Une raie verticale de lumière dorée bordait la porte de sa chambre, traînant un bout de queue à l’intérieur.

Dans la demi-lueur où baignait la pièce, Augustin vit une Christine violemment simplifiée, osseuse, enfantinement pathé-tique et les immenses yeux noirs qu’elle avait petite fille. Com-ment tenait-elle la malheureuse ?

– N’entre pas voir Maman, fit-elle. J’en viens. Elle semble dormir.

Elle fut s’étendre tout habillée. Lui s’assit à son tour sous le rond de lampe jaune.

Il pensa qu’il pourrait indifféremment prendre le fauteuil ou s’allonger sur le lit. Périodiquement, il se lèverait pour poser

– 739 – sur les lèvres de la petite victime la goutte d’eau sucrée qui tan-tôt serait léchée et tantôt resterait là. Cette ébauche de front derrière lequel les bacilles continuaient leur multiplication de vermine, il l’humecterait et l’essuierait tour à tour.

Il pensait quoi ? il éprouvait quoi ? Rien qu’une fatigue mortelle, qui faisait choix pour mieux se faire sentir du moment où il appuyait la tête contre le dossier du fauteuil. Elle plongeait bien plus profondément que le corps, plus bas que cet amas de jointures dolentes. Il ne se donnerait certainement pas la peine de se rendre compte de quoi il souffrait, de quoi il était fatigué. Qu’est-ce que c’est que se rendre compte ?…

Comme il retournait vers Anne et son rêve, un souvenir lui revint : les buées sur l’étang, dans la lune, aux Sablons : elles étaient en or. Au bas des gorges, sur la prairie : de nacre et d’argent. Or c’étaient les mêmes. C’est ainsi qu’on « se rend compte. »

Sur la table se trouvait un petit pot, laissé par Christine. Il le saisit, le sentit : du café. Une tasse, une tasse et demie, peut-être. Il but à même le pot ce café fort et froid où restait un peu de marc.

À côté, le bol vide où sa sœur avait bu. Une mouche noyée dans la soucoupe.

– Oui, qu’est-ce que c’est que se rendre compte ?

… Bien sûr, naturellement. En pouvait-il douter ? Les pré-occupations religieuses se retrouvaient là. C’était pour elles le moment des moments. Elles jouaient leur jeu. Obsédantes, comme jadis, mais en d’autres cantons de l’universelle inquié-tude, errant sur d’autres plages : le royaume des fins, de la mort et de l’éternité. Extraordinaire ténacité de ce problème des fins ! Toujours là, à toute heure, dans la brume, dans le soleil, dans la nuit, au bûcher sous la charge des bûches, parmi les rues de la petite ville, dans le déchirement, ou l’inertie, ou l’excitation, ou

– 740 – la lassitude, sous son propre nom, ou sous un autre, sous le pseudonyme de la vie humble ou d’autres déguisements, l’éternel problème des fins le fixerait comme un grand visage jusqu’à ce qu’il réponde. Augustin le suppliait, l’interpellait : « De grâce, laisse-moi ! Est-ce cette nuit-ci que je te résoudrai, au chevet de ce petit moribond ? »

Lui s’écartait un instant, revenait vite, parlait par allusions, par incidentes, utilisait les occasions, – et Dieu sait s’il en man-quait dans cette maison de mort ! Augustin recevait chaque fois comme un frappement de doigt sur l’épaule.

Parfois la question des questions n’avait besoin de pronon-cer aucun mot. Une simple couleur de sensibilité, à base de dé-solation, de dégoût, d’anxiété et de monotonie. Cela voulait dire : « Je suis là. »

Cette nuit-ci parmi toutes les nuits, il lui semblait qu’il eût pu dessiner – voyez-vous, là ? – en noir sur là toile cirée, les causes secondes en troupeau, oh ! emmêlées, effroyablement emmêlées. Mais attendez, cela n’est rien. Ajoutez : nécessaires, calculables, impassibles, pareilles à la multiplication des bacilles derrière le front de cet enfant. C’est à travers cette cohue qu’il faut que l’âme et l’immortalité percent leur passage vers l’Éternel. Ah ! ne lui demandez pas comment. Il ne sait pas. Il est trop fatigué pour répondre. Tout ce qu’il peut, c’est de figu-rer, avec le pouce, de petites broussailles sur la toile cirée.

À genoux devant le berceau, il effleure d’un baiser léger l’enfant qui se meurt. Du velours moite, de petits cheveux, des yeux déjà vidés, une odeur urineuse et douceâtre, voilà ce qui vient à sa rencontre et aussi le rappel d’une chose charmante qu’avait trouvée Christine, et dont il est quelques minutes à se souvenir : « On trouve sous ses lèvres une petite joue et c’est une rose ; on trouve sous ses lèvres une petite rose et c’est une joue. » Oui, c’est bien ce qu’elle avait dit.

 

– 741 –

… Une goutte d’eau sucrée, un linge humecté d’eau froide, fameuses barrières pour retenir l’âme de ce côté-ci de la vie. Où va-t-elle cette âme ? et même où est-elle en ce moment ? Il y a trois semaines, elle éclatait de vie, elle savait mille façons mi-nuscules et forcenées de se soumettre le monde. Et maintenant, elle replie ses ailes d’une certaine manière inconnue. Le langage des causes secondes ne l’exprime pas. Il n’est fait que pour l’expérience commune, où ne se voit rien de Dieu. Sur aucun clavier, il ne pourrait jouer autre chose. Toutes les touches cas-seraient sous le coup de poing du Titan.

 

À sept heures et demie du matin, dans le désordre des pièces non faites, on sonna. Augustin se trouva devant un gros vieux prêtre robuste, couperosé, le cheveu dru et gris…

– Je viens porter la Sainte Communion à Madame votre Mère, dit-il. Après quoi, il attendit en un recueillement si ex-traordinaire qu’il paraissait factice, ressemblait à une paralysie ou à une cécité subite.

Christine, prise de court, se hâtait. Augustin n’ayant jamais assisté aux cérémonies de l’Extrême-Onction, ne servait à rien.

Il voyait des déploiements de linges, des déblaiements de tables, d’autres mouvements rapides et silencieux dont il ne de-vinait pas le but. Une voix sourde et précise lui jeta : « Allume deux bougies », puis : « un verre à pied, propre ». Il exécuta de confiance la règle des rites inconnus. Dans la salle à manger, le vieux prêtre gardait sa raideur hiératique. Mais un surplis blanc le revêtait cette fois, et une longue étole bordée d’or. Il y avait un grand manteau noir posé sur le dossier d’une chaise.

Auprès de la malade, les deux bougies, les linges blancs, le buis du Dimanche des Rameaux et le verre d’eau bénite compo-saient un petit autel.

Christine introduisait le prêtre en s’effaçant.

– 742 –

– Maman désirerait se confesser, lui dit-elle de la voix res-pectueuse et sourde qu’elle eût prise pour se confesser elle-même. Mais il répondit simplement : « Pax huic domi », ce qu’il supplémenta au bout de quelques secondes par cet autre sou-hait latin : « Et omnibus inhabitantibus in ea ». C’était un ré-pons et il avait attendu qu’on le lui énonçât : une faute, de ne pas l’avoir fait. En d’autres circonstances, Christine n’y eût pas manqué.

Elle tournait fébrilement les pages d’un recueil de prières recouvert de papier gris comme un livre d’écolier. On n’avait pas eu le temps de renouveler le feu. Il faisait très froid. Augustin ferma doucement la porte. Le vieux prêtre debout, massif, fai-sait écran devant la fenêtre, contre les hachures d’une pluie nei-geuse.

Augustin le vit s’avancer, s’agenouiller en face du petit au-tel. Devant ces flammes exsangues des bougies de plein jour il pencha sa tête de loup gris. Un miroitement d’or luisait entre les bougies. Christine répondait aux versets latins sur l’aspersion par l’hysope et la blancheur passant celle des neiges. Mais bien-tôt elle fit signe à Augustin. Comme il ne comprenait pas, elle dut lui dire tout bas de partir. Le vieux prêtre s’asseyait déjà au pied du lit.

– Qui est-ce ? demanda Augustin de l’autre côté de la porte.

– Le chanoine B… fit Christine.

Puis ce sentiment que, malgré les pires appréhensions, une femme n’évite jamais :

– Oh ! je suis confuse de ce désordre ! Je suis confuse !

Loin de prendre fin, le désordre conquit d’autres provinces, envahit des placards et des rayonnages, se prolongea en cris de vieilles serrures et de gonds. Christine reparut portant des ac-cessoires étranges : un paquet d’ouate qu’elle se mit à défaire, à

– 743 – morceler, à pelotonner, une assiette, de la mie, de l’eau, comme pour un repas d’oiseau.

Lorsque le Chanoine ouvrit la porte, Augustin comprit que tout ce qui lui avait jusqu’alors paru recueillement n’en était que l’imitation et l’ombre. Il le retrouvait en sa plénitude sur les immobiles traits de sa mère, dans l’expression de gravité im-mensément profonde que l’âme arrivait à imposer par sa seule présence, à toute cette chair empâtée et bleuie, vivant déjà dans le gâchis qui lui plaisait.

Le discours du vieil homme fit passer devant Augustin les mêmes évocations de mort dont s’écrasait sa propre pensée, mais séparées de cette inépuisable épouvante, où il vivait depuis six jours. Il les vit asservies, simplifiées, forcées d’entrer sous les gabarits nouveaux, ressortissant du stock d’idées générales, à la fois administratives et surnaturelles aménagées en vue de l’absorption de la Mort, de son intégration dans les perma-nences. C’étaient de grands thèmes théologiques, pleins de dogme, de raison, de maîtrise de soi, et d’une humble assurance en la paternité de Dieu.

Le vieux prêtre parlait en des formes de phrases déjà an-ciennes, qui eussent trahi chez d’autres une légère affectation d’archaïsme, mais représentaient en réalité la manière dont quelque Directeur qu’il avait aimé devait encore professer l’éloquence, dans les séminaires lyonnais de sa jeunesse. Avec cette maîtrise des textes sacrés, traditionnelle dans ce qu’on ap-pelait autrefois, non pas le Gallicanisme, mais l’Église de France, ce prêtre septuagénaire, un peu voûté et de ventre gros, encore vigoureux et large d’épaules, le visage fibrillé sous des cheveux gris qui ne blanchissaient pas, se montrait tel que l’avaient fait cinquante ans d’austérités, un règlement sacerdo-tal ponctuellement suivi, les secrètes mortifications intérieures et les grands jeûnes de jadis. Il était un de ces Curés des temps conservateurs et concordataires, chefs de paroisse un peu stricts, un peu rigoristes dans la direction des âmes, mais plein

– 744 – de prudence, de bon sens et d’autorité tranquille, de ceux qu’il fallait d’abord connaître, comme disent les bonnes gens, mais dont on ne savait, ensuite, si l’on ressentait pour eux plus d’affection ou plus de respect.

Un problème : Comment cet homme, l’ancien professeur de l’abbé Bourret au grand Séminaire, qui avait gardé des rela-tions avec lui, qui le connaissait, n’en perçait-il pas la cuirasse ?

Sans doute, parce qu’il devait voir Bourret fort rarement, ensuite parce qu’il était bon, et que cette qualité admirable, la plus haute de toutes, peut-être pour l’avoir, faut-il payer rançon.

Le Chanoine communia la malade. Christine était à ge-noux. Augustin s’y jeta aussi, un peu en retard. Christine se leva avec une douceur soudaine sans qu’il comprît pourquoi, mais ensuite il la vit présenter aux lèvres de sa mère l’un des verres d’eau préparés, tandis que son autre bras entourait l’oreiller où reposait la tête.

On entendait à travers la salle à manger le bruit des brocs d’eau sur la pierre, le heurt des galoches, toutes les sonorités produites par la grosse Marie et huit heures du matin. Augustin attira le dossier d’une chaise et s’y appuya. Il sentait un début de vertige et se rappela qu’il n’avait pas mangé. Christine, retom-bée à genoux, gardait le buste rigidement droit.

Elle dialoguait en latin avec le vieux prêtre. Il s’agissait de la puissance du Diable et de l’imposition des mains. Les for-mules classaient les fautes par régions d’origine avec une grande simplicité, comme des crus et des denrées. Le cours des paroles s’interrompait quand le Chanoine saisissait les cotons préparés, ou qu’incombaient à Christine des opérations douces et lentes, comme de découvrir les pieds en écartant les draps. L’effort vo-cal reprenait quand le pouce traçait les petites croix d’huile. Au-gustin ne se rappela pas si le nombre en avait été de six ou sept. Dans la formule répétée six ou sept fois aussi, revenait le même

 

– 745 – mot : « et suam piissimam », avec la monotonie d’une chanson d’ouvrier.

Grande assurance, que de guérir ainsi l’âme de la langueur et de l’infirmité nées de ses fautes, et que la formidable paterni-té de Dieu agît, par le moyen de ces petites croix d’huile !

Toutes ces choses étaient d’une telle simplicité !

En partant le prêtre, pencha sur l’enfant son lourd visage de demi-aveugle :

– Vous avez double inquiétude, Madame.

– Monsieur le Chanoine, pour mon petit enfant, ce ne sont plus des inquiétudes, dit Christine d’une voix ravagée et respec-tueuse.

Comme il avait l’air d’attendre une explication, elle éclata en bredouillements reniflés, où l’on entendait le mot : Calvaire.

Le vieux prêtre lui épargna toute dénégation. Mais quand il voulut la consoler, parlant de la conquête immédiate du Ciel, ci-tant le « Sinite parvulos » et le « Me autem propter innocen-tiam meam suscepisti », Augustin sentit que les mots ne traver-saient pas les épaisses parois de cette souffrance. Une douleur irritante et supplémentaire naissait de cet effort vain.

Le vieil homme ne s’y trompa point.

– Mon enfant, dit-il, il est réellement des circonstances où les seules conduites possibles sont les conduites héroïques. Bien peu de martyrs ont cherché le martyre. Tous l’ont accepté ce-pendant. Il est assuré que certaines parties de notre pauvre vie sont d’autant plus aisées qu’elles sont plus aveuglément aban-données à Dieu, comme si le degré ordinaire et moyen des ver-tus nous était moins praticable que la sainteté que Dieu paraît exiger de nous. Si c’est votre lot, ne vous en plaignez pas.

 

– 746 –

Il s’inclina cérémonieusement, sans leur tendre les doigts, saisit son gros parapluie mouillé qui gouttait sur le palier, et sa vieille main rouge commença de descendre le long de la rampe.

Restée entre les portes de la cuisine, la grosse Marie expli-qua d’une voix où sonnait le plein air des pluies :

– Quand j’ai vu M. le Curé, j’ai bien pensé que ça n’allait pas mieux.

Puis cherchant quelque temps, la bouche ouverte, elle trouva :

– Ça serait bien à désirer que ça aille mieux.

C’était une sympathie. Augustin l’entendit ajouter pour Christine, le détail des diverses besognes qu’elle avait déjà faites ; tous les matins les mêmes. Il n’y avait là rien de nou-veau, sauf peut-être ce vague désir de la grosse Marie de présen-ter, au moins par là, quelque contrepartie au Destin.

– Je vas toujours finir de monter mon bois. Après, je sa-vonnerai mes « lanceaux ».

Le médecin vint comme tous les jours.

Bébé était à chaque instant souillé de sueurs et de selles diarrhéiques. Christine ne savait pourquoi puisqu’il ne buvait plus.

Le docteur écoutait, distrait. Il abandonna le poignet de l’enfant avec la même douceur qu’il avait mis à le prendre disant tout bas : « Incomptable ».

Penché à un certain angle, sur ce petit visage d’un rose si-nistre, il examina les pupilles à travers les paupières entrou-vertes. Les deux autres, debout auprès de lui, comprirent. Re-dressé, il devança toute interrogation.

– Nous sommes bien désarmés, Madame.

– 747 –

– Donnez-moi quelque chose pour l’empêcher de souffrir, dit-elle, d’une voix sourde au calme mortel.

Le médecin eut l’air de se jeter sur cette idée :

– Il ne souffre pas, je puis vous l’affirmer.

Il cherchait autre chose pour ne pas partir sur ce silence. Tourné vers Augustin, avec cette gravité durcie, que les maîtres de cérémonies prennent aux grandes obsèques :

– Tout se passe pour lui dans des régions physiologiques, plus bas que la conscience.

Gauches réponses, qui s’entêtaient à ne pas mentionner la visiteuse noire, lui laissaient la charge de s’annoncer elle-même officiellement, quand tous ses précurseurs déjà se promenaient par la chambre. Le vieillard aux croix d’huile savait mieux parler de la Mort.

Dans la chambre voisine, après l’examen de Mme Méridier, le médecin se redressa en soufflant du nez. Il regarda dans l’angle du plafond, avec des yeux rapetissés, plissés, pleins de distraction, de bonhomie et presque d’amusement :

– Quel affreux temps, fit-il. D’ailleurs à sept cents mètres, en pleine montagne !… Mais il fait bon ici. Ce feu marche bien.

Les longues pluies glacées sifflaient contre le mur. Quelques gouttes hardies tombèrent dans la pièce par l’entrebâillement de la fenêtre. L’air était âpre et tiède, comme une caresse rageuse.

– Allons, Madame, c’est très bien. Nous allons vous laisser reposer un peu, puis je viendrai dans l’après-midi pour vous faire respirer mieux.

Mais dans le vestibule, tout changea :

 

– 748 –

– Écoutez, Monsieur, votre mère ne va pas du tout. Le cœur faiblit beaucoup plus qu’il n’est normal, même dans son état.

Ils durent attendre qu’achevât de monter Mme Boudet. On voyait croître et se détailler sa coiffure en coques de satinette noire. Elle adressa aux deux hommes un de ces saluts pleins de froideur, de dignité, de conscience de soi dans l’effacement qui n’appellent pas de réponse, ni n’en désirent. La minceur de ses lèvres tirées les assurait qu’elle souhaitait ne rien écouter de ce qu’ils disaient. Elle les contourna sans les regarder et referma doucement la porte.

– Votre mère fait un œdème volumineux. Jamais la digitale ne passera là-dedans. Et il faut qu’elle passe. Il n’est que temps. Je viendrai cet après-midi pour la saigner. Je ne vois pas d’autre moyen de crever ces barrages.

En rentrant Augustin dit à voix sourde que leur mère n’allait pas du tout.

– Le médecin reviendra ce soir pour la saigner.

Christine leva sur lui des yeux durs et fous.

Il s’aperçut que malgré l’état de sa mère, malgré toutes ses inquiétudes, malgré l’Extrême-onction, elle n’avait jamais entiè-rement cru au dénouement final.

La présente crise, en un peu plus grave, ne ressemblait-elle pas aux autres crises ? Elle savait quels soins donner et à quelles heures. Elle l’avait fait d’autres fois. Elle se reposait sur ces ha-bitudes, s’en rassurait obscurément. Toutes les manipulations matérielles, lavages, petits repas de lait, remèdes, arrangements de couvertures et d’oreillers, étaient presque les seules occa-sions qui l’amenaient auprès de sa mère. Elle y venait avec une douceur humble comme si elle cherchait à se faire pardonner ses absences, sûre cependant de faire tout ce qu’il fallait. Le ser-

 

– 749 – vice rendu, elle embrassait la malade, d’un baiser long et effleu-rant et retournait près du berceau.

Ce fut cette vue trop optimiste des choses que dissipèrent les pronostics médicaux. Pour la première fois devant Christine les paysages d’une double épouvante se déroulèrent dans leur ampleur et leur impassibilité.

Elle allait et venait, déchiquetée de détresse et de stupeur. Elle ouvrait des placards, les refermait, ne sachant ce qu’elle y venait prendre. Elle entrait dans sa chambre, en ressortait d’un air égaré. Augustin l’y surprit, agenouillée, la tête enfouie, les épaules agitées de petites secousses. Un continuel : « Ce n’est pas possible ! ce n’est pas possible ! » pleurait sans arrêt en elle. Il y pleurerait longtemps encore, plein de cette invraisemblance dont s’accompagnent toutes les morts, comme avait fait jadis pour Augustin la mort de son père, et comme elles font tou-jours.

Christine se demanderait si elle ne rêvait pas. Elle heurte-rait chaque fois sa pensée à la même inexorable et identique ré-ponse, chaque fois du même heurt dur. Jusqu’à ce que, rouée de coups, vidée de forces, ramenée face au mur et s’y cassant la tête, toute protestation contre l’incroyable finît par s’affaiblir et s’éteindre. Elle vivrait alors dans l’atmosphère nouvelle et dans sa solitude, sans plus oser s’en étonner, l’acceptant comme seule véritable, avec de rares crises de paroxysme, quand apparaî-traient par exemple les images de l’ancien bonheur encore hu-mides de vie, et aussi quelques survivances de stupeur démente, comme un sanglot d’enfant grondé qui n’en finit plus.

Les allées et venues de Mme Boudet chez le pharmacien, l’étalement des langes passés au savon par la grosse Marie et que l’autre ensuite faisait sécher, des espèces de repas qu’elle présentait aux heures accoutumées, toutes ces occupations remplirent en apparence le temps.

Assez tard dans la soirée vint le premier avertissement.

– 750 –

La vieille mère soulagée, avait bu deux bols de lait, pour apaiser la soif de la saignée ; elle reposait. Il régnait dans l’appartement cette oisiveté qui traîne autour des maladies. Au-gustin finit par gagner brusquement sa chambre. Il ouvrit les portes de l’armoire, retrouva les éternelles fiches. La dernière, qui portait une ligne transversale barrant un paragraphe, s’appelait « Sterêsis dè kai éxis ». Cela du moins était dur, froid, sec, géométrique, indolore. Cela ne pleurait pas. Avec suffi-samment d’entêtement, sa pensée pourrait peut-être s’en occu-per une heure ou deux ? Encore serait-ce de peu de service, sa douleur, pareille à un organe de son corps, montrant une struc-ture et des exigences qu’il ne pouvait modifier qu’à condition d’en éprouver une autre douleur. L’image de ce qui se passait à côté revint toute seule, obstinée, tyrannique, porteuse de détails de lit et de berceau. Il jeta sur les autres la fiche « Sterêsis dè kai éxis », et s’en fut tapoter la vitre.

Des stries obliques remplissaient l’espace dans la direction où s’étaient portés tant de fois ses yeux et son cœur désespérés.

Il sentit comme une colère contre il ne savait qui ou quoi, une dureté furieuse, une rancune de volé, un désir fou de ne plus penser qu’à elle, de crier : « assez ! assez ! » à tout le reste, de fermer sur lui, s’il l’eût pu, les portes du monde. Il comptait quatre, non cinq, non, il disait bien, quatre jours, depuis le mo-ment où il avait manqué irréparablement sa visite. Quatre jours de silence noir. Revoir l’endroit du salon où elle s’était trouvée, l’escalier où elle avait parlé à Christine, sentir le parfum de sa tante, associé à elle… quel enfantillage !… La tête posée sur la vitre, il se laissait aller au doux et déchirant besoin de sa pré-sence, au désir de se faire consoler, mêlé à la certitude qu’aucune chose ne serait jamais plus ce qu’elle aurait pu être, que toute joie tomberait désormais pour lui sur une âme sacca-gée, sur un avenir massacré par cette double mort.

D’autres sentiments encore attendaient qu’il voulût bien s’occuper d’eux. C’étaient des remords. Se surprendre attentif à

– 751 – son bonheur personnel, retomber sur son amour comme sur une surface de stabilité, pour recommencer le jeu après mal-donne, penser à la beauté possible ou impossible de sa vie, quel emploi de temps, devant cette torture des siens !

À sa stupeur, il lui arriva de constater une haine subite pour son amour, non pour celle qu’il aimait ni pour sa souverai-neté ineffable, mais pour son amour, comme s’il pouvait le dé-sincarner de celle qu’il aimait, le faire vivre à part d’elle et de lui, entité monstrueuse. Il détesta cet amour, et le ligotage de son cœur à ce moment spécial de son existence. Haine suivie de cet agenouillement fictif et de ce repentir éperdu, dont il avait senti la douceur au fond de lui-même, quand il désespérait qu’elle s’intéressât jamais à lui, aux premiers jours qu’il l’aimait.

Il fixait une empreinte graisseuse, dont son front avait marqué la vitre, et qu’on voyait encore malgré le début de la nuit.

Il se sentit touché doucement à l’épaule : Christine le re-gardait d’un étonnant visage calme et tragique : « Je crois que c’est la fin », dit-elle.

Bien que la chambre tournât vaguement autour de lui, Au-gustin eut cependant besoin d’un certain nombre de secondes pour comprendre de quoi c’était la fin. Il se jeta tout de suite sur cette forme de consolation qu’utilisent les médecins :

– Il ne souffre pas ?

– Je ne crois pas, fit-elle, avec ce même calme de cruci-fixion.

Mais lui ne trouva pas de différence entre ce moment et les précédents du même souffle misérable, pas plus qu’il n’avait rien discerné de précis avant d’être averti, à travers la fente des petites paupières mauves. Rien n’avait changé dans la position où s’étaient par hasard arrêtés les derniers mouvements volon-taires, après lesquels il n’y en aurait plus d’autre.

– 752 –

Il voyait, assise et de profil, une Christine aux mains jointes dont les épaules montaient et descendaient avec une douceur régulière. Ils restèrent là un certain temps.

La porte du palier claqua, des pas lourds et précautionneux s’approchèrent. C’était la mère Rambaud. On entendit des bruits de conciliabule. Mme Boudet partait. La veille, au moment de partir, elle était venue dire avec une inutile précision de dé-tails : « Je prépare du café au lait. Madame le prendra quand elle voudra. Tout est prêt. Il n’y a plus que telle autre chose à faire. Le couvert est mis dans la cuisine. » Minutie d’information oiseuse et insistante destinée à faire remarquer la perfection de son service et la discrétion qu’elle mettait à ne pas la signaler autrement. Augustin lui dit assez rudement :

– Oui, Madame Boudet, ça va bien.

Dans la conversation qui se prolongeait avec la mère Ram-baud, il crut entendre :

– M. Boudet disait à ces Messieurs…

Mais sans doute, c’était dans sa tête à lui que traînait la rengaine. L’air rusé, familier et sordide dont elle parlait à la mère Rambaud s’accordait mal à ce formalisme pincé qu’elle n’employait que pour eux.

Elle s’en alla, marge grotesque, sous la grande frise de la Mort. L’on put entendre de très loin battre la porte de la rue.

Vint pour sa mère, le moment des remèdes et du lait. Il prépara le feu de la nuit, assujettit l’ouverture de la fenêtre, fixa l’écran de la veilleuse.

Comme il l’embrassait, en l’effleurant, à la manière de Christine, il entendait quelques mots bredouillés : « … dire à Christine de ne pas oublier… pour demain »… Il s’agissait d’une des occupations périodiques de leur petit ménage, du temps que Bébé allait bien. « Il fallait que Christine dise combien de mi-

– 753 – nutes elle voulait faire cuire la bouillie, parce que… » Les autres mots furent insaisissables.

C’était la première fois qu’il constatait ce commencement de délire. Un sentiment de culpabilité, un amer reproche re-commença dans son cœur. Pauvre négligée ! Christine, tout à l’autre douleur ; lui, visité de brûlants désespoirs, aucun totale-ment à elle, pendant le peu de jours où ils l’avaient encore. Il la regarda respirer. La disposition de la veilleuse l’enveloppait d’une ombre dont on ne voyait sortir que le nez et les attaches du bonnet de nuit gonflant sous le menton.

Christine n’avait pas quitté le berceau.

La mère Rambaud les trouva là, leur apporta deux bols de potage, les posa sur la table auprès d’eux.

– Il faudrait bien que Madame mange un peu, dit-elle à Augustin. Il est tard, voyez-vous. Elle ne pourra pas rester comme ça sans manger.

Elle parlait d’une voix basse pleine de peine, de pitié, et de la notion nette des irréductibles choses matérielles, plus fortes que les souffrances. Elle s’en fut avec une douceur lourde et sans bruit. La fumée du potage sentait une honnête odeur de navets, d’oignons et de pommes de terre.

Comme il lui conseillait de manger et de se reposer, Chris-tine lui fit signe que non.

– Vois-tu, en ce moment, je l’ai encore à moi. Je puis le re-garder encore. Laisse-moi. Je te réveillerai peut-être bientôt.

Il lui porta cependant aux lèvres le bol de bouillon, qu’elle but.

Couché, ivre de fatigue, sa chambre lui parut extrêmement froide et déserte. Il prit juste le temps de monter sa montre. Abandonnée à l’oreiller, sa tête commença, comme d’habitude,

– 754 – de sentir des piqûres intérieures qui cette fois ne diminuèrent pas. Il retrouvait les insomnies nerveuses d’autrefois.

Deux fortes cuillerées de valériane lui firent au bout de trois quarts d’heure perdre le contact des draps. Il savoura l’enveloppement d’un écrasant repos. Les grandes ailes noires qui l’opprimaient se déprirent de lui.

… Augustin écarte maintenant de molles barrières pour re-trouver la présence de sa sœur. Non pas Christine, mais son autre sœur, Suzanne, partie pour la Chine, il y avait bien long-temps. Il se sent une certaine vigueur reposée. Il nage dans des eaux presque blanches, sous une curieuse voûte blanche, et il rêve qu’il rêve, et qu’il a déjà vu de pareilles choses en rêve. Il bat ces eaux blanches d’un effort graduellement inutile, car elles cèdent, changent de nature, deviennent aériennes et entrent comme toute chose dans la grande remise en place des fins de songe.

Les rideaux revenus du néant, bordent son lit, comme tous les matins. Seule persiste cette lueur blanche qui tombe d’un plafond curieusement lumineux et mat. Augustin se lève, gagne la fenêtre. Tous les jardins sont sous la neige, une neige précoce de la mi-octobre, tombée toute la nuit.

Il a dormi comme une masse, six heures de suite.

Des arbres isolés, d’autres en bouquets percent le blanc ab-solu des neiges. Ils en soulèvent des lambeaux qu’ils portent sur leurs épaules, manteaux splendides et guenilleux, seul incident sur la molle étendue immaculée. Le ciel gris jaune ne compte plus. Toute lumière est ramenée au sol, captée et absorbée par la neige. D’instinct, Augustin cherche sous les arbres les ombres bleutées spéciales aux pays de neige. Mais il n’en voit pas. Seules, aux moyennes distances, des points privilégiés, des pail-lettes éblouissantes, d’une petitesse atomique, ressemblent à des rugosités de la lumière.

 

– 755 –

La grande douleur s’est réveillée plus tard que lui de quelques minutes, et c’est devant ce spectacle qu’elle le rejoint.

Christine devait l’appeler pendant la nuit. Que s’est-il passé derrière ces portes puisqu’elle n’est pas venue ? Son cœur se contracte sous cette mystérieuse poigne dure dont il a mainte-nant l’habitude, pendant que l’eau glacée lui brûle le visage, lui engourdit les mains sur le linge.

À pas lents, confus de sa bonne nuit, Augustin s’approche de Christine affaissée contre le berceau. La lampe à pétrole, à demi remplie la veille au soir, se trouve maintenant presque pleine. On a dû pendant la nuit la renouveler. Il a fallu remuer, ouvrir des portes. Rien de tout cela n’est venu jusqu’à lui.

– Comment va l’enfant ?

Toujours de même. Provisoirement laissé de ce côté-ci de la vie, on ne sait pourquoi ni pour combien de temps. Christine s’explique de cette même voix basse, comme s’il y avait dans la chambre quelqu’un à ne pas réveiller.

– Je ne fais rien. J’essuie sa sueur. J’humecte ses petites lèvres… Il peut passer dans une heure, une demi-heure. Je reste près de lui.

Mais il ne passa pas. On vit recommencer l’horrible insipi-dité du jour. La grosse Marie monta le lait, le bois, l’eau. La seule différence fut l’insolite raclement de ses sabots pleins de neige.

Quand elle parut dans l’encadrement de la porte, ses grands bras désœuvrés conservant la courbure dont ils portaient les bûches, elle ne demanda pas si « alors ça n’allait pas mieux ». Elle vint simplement dire, avec un certain respect dans sa voix assourdie, que puisqu’il n’y avait pas de bain à faire chauffer, ni de « lanceaux » à laver, eh bien ! n’est-ce pas, tant vaudrait qu’elle s’en irait bientôt parce qu’il fallait « balyer » la neige sur le devant de porte de la boucherie et de l’auberge.

– 756 –

Peut-être qu’elle ne viendrait plus. Elle pouvait pas dire. « Ces messieurs et dames verraient bien. Ils avaient quelqu’un main-tenant. »

Le médecin traversa la salle à manger comme une chambre mortuaire, atténuant le bruit de ses chaussures, honteux d’être pesant et bien portant.

Augustin sentait sur son pardessus une odeur râpeuse d’air humide, pur et glacé, pendant qu’il bavardait près de Mme Méridier.

– Curieux temps, faisait-il. Vrais jours d’hiver-Le bon-homme qui lave ma voiture m’a dit ce matin qu’il n’avait pas vu ça depuis 1892. Ça durera quatre ou cinq jours peut-être, le temps de vous maintenir au lit, Madame.

Il s’inclina devant Christine avec une sorte de respect et ignora le berceau.

Mais dans l’escalier :

– Le cœur est le même, le pouls est le même. Les jambes gardent leur œdème. Le mieux qu’elle croit sentir est tout sub-jectif, et la trompe. Que fera la digitale là-dedans ?

Il leva les yeux et les bras.

– Digitaline cristallisée, n’est-ce pas ? Quarante gouttes. C’est un produit fixe, défini. Vingt gouttes le matin, autant l’après-midi. L’important est qu’elle absorbe ses gouttes en un seul jour. Et ne pas renouveler, sous peine d’effets d’accumulation, vous me comprenez. On verra dans deux ou trois jours si le remède a prise sur le cœur.

Augustin toussa d’une petite toux quinteuse. Le médecin baissait les yeux sur la pierre noircie par la neige fondante des sabots de Marie. Il les releva, les planta droit sur le tousseur.

– Vous n’avez pas de fièvre ?

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– Je suis fatigué, évidemment, fit Augustin d’un ton vague.

Il était sorti sans pardessus, le soir de la brume, pour aller chercher le Chanoine. C’était peut-être cela ?

Mme Boudet partie, leur déjeuner absorbé, la digitaline prise, ils se trouvèrent de nouveau seuls tous les deux, au pire moment de ces après-midi mornes. L’enfant continuait de vivre. Christine avait repris sa faction affreuse. Sur cette façade de la maison où l’on n’entendait rien de la rue, le silence ne s’étalait pas comme aux jours ordinaires. Il était ouaté, mat, aussi absolu que le blanc des neiges. Les sons isolés qui entraient là, le sifflet du chemin de fer, l’aboi des chiens, les fontaines dans les cou-rettes, un bêlement de chèvre qui s’y joignit par grand hasard, perdus, déracinés de tout, voltigeaient en pleine atmosphère, entre le ciel et des lieues de neige sourde. La pendule battait comme pendant la nuit.

C’était l’heure où Augustin prenait de son désespoir la pho-tographie la plus détaillée et la plus clairvoyante, où il se sentait aussi le plus isolé, le plus séparé, dans l’affliction des siens. Il était singulier que cette grande solitude se plaçât toujours dans la seconde demi-journée, vers trois heures du soir.

Un vide d’attention étrange faisait ressortir, autant que ces bruits sur ce calme mortel, certains détails du paysage : les té-nus glacis bleus cherchés en vain le matin, et sur le ciel jaune noir, des plages d’un blanc tendre et puissant, imprégnées d’ensoleillement diffus. Jamais il n’avait connu plus total aban-don. De grandes étendues désolées d’avenir ressemblaient à ces champs déserts, mornes et scintillants.

Il reconnut dans le chant complexe de ses souffrances le timbre déchirant qui annonçait comme toujours l’approche de son ancien bonheur. Alors, il s’écarta de la fenêtre, reprit sa place auprès de celle que la mort torturait d’une torture plus simple.

 

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Peine nouvelle dans la catégorie de peines : l’attente d’une mort qui ne veut pas venir. Elle s’est annoncée, mais on a pris pour elle un de ses avant-courriers terribles. Elle est capricieuse princesse, et ne rend pas compte de ses desseins. Le cœur des mères doit tisser, détisser, recoudre, découdre ses sacrifices, pour rien, pour le bon plaisir de la Mort. Peut-être leur impose-t-elle d’atteindre un état moral rare et haut dont il faut s’y pren-dre à plusieurs fois pour engranger l’entière richesse. Peut-être désire-t-elle que chacun de ses aller et retour porte un coup par-ticulier sur la malade de la chambre voisine, celle qui à coup sûr mourra de cette mort ?

L’attente dura toute la journée, commença de mordre sur la nuit. À la demande d’Augustin, Mme Boudet dut aller prier la mère Rambaud de les aider à veiller encore cette fois, bien qu’elle fût venue la nuit précédente. Elle s’y rendit sur-le-champ, sans terminer sa vaisselle et sans dire bonsoir. Personne n’y fit attention. La mère Rambaud fut là un quart d’heure après.

« Oh ! ce n’était pas à cause de la fatigue. Elle était bien ha-bituée. Elle dormait le jour, « une couple d’heures ». Heureu-sement, l’Adèle pourrait la remplacer un peu cette nuit-ci. Pré-cisément elle lui avait demandé »… L’Adèle devait être quelque voisine, vivant sans doute avec elle en un constant échange de services, toutes portes ouvertes, dans le communisme de la pau-vreté.

Christine remercia la mère Rambaud en mots d’une dou-ceur et d’une humilité qui étonnèrent Augustin. Elle prit avec une reconnaissance anormale, le bol de potage qu’elle absorbait jusqu’alors d’une résignation mécanique. Augustin se rappelait par contraste le masque immobile, la stupeur tragique des pre-miers jours, une sorte de glace ardente où se durcissait au début son regard, et les accusations muettes obscurément proférées par toutes les attitudes de son corps. Dans la prière, dite comme tous les soirs auprès de leur vieille mère, les mots qui parlaient

– 759 – de la Mort furent comme des mots de cantique. Il y en avait beaucoup. Augustin s’inquiétait de cette exaltation.

La malade retombée à l’état d’avant la saignée, sifflait ses souffles, à angle droit sur son lit.

L’arrangement d’Augustin fut que Christine ne veillerait pas seule. Lui ou la mère Rambaud l’assisterait. Elle accepta de se coucher la première. Au moindre changement dans la respi-ration de l’enfant, on devait l’appeler.

Elle s’en fut avec cette même étonnante douceur. Entre les montants de la porte elle tituba, se redressa. Augustin entendit crier son sommier. La mère Rambaud se prépara à dormir une couple d’heures, comme elle disait.

Au bout de ce temps, elle fut de nouveau devant Augustin. Elle avait mis pour la nuit, au lieu de son bonnet tuyauté une coiffe blanche sans bords qui lui arrondissait sa bonne et ter-reuse figure.

– Il faut aller vous coucher vous aussi, pauvre Monsieur.

Néanmoins il s’attarda quelque temps auprès du berceau où le petit tas de chair qui avait été Bébé se préparait à la dis-persion dans l’universelle vie. Un carré de papier sombre faisait, comme tous les soirs, écran sur la lampe. L’extrême silence ruisselait comme un bruit. L’état de l’enfant ne changeait pas. Ils se mirent à parler à voix basse au-dessus du petit moribond.

La mère Rambaud expliqua qu’elle avait perdu cinq en-fants :

– Il y en eut un qui resta près de dix jours ; l’on croyait qu’il allait passer tous les jours et il ne passait pas…

La vieille femme maintenait sur lui de pacifiques yeux usés, dans sa tête couleur de pot de terre :

 

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– Les médecins ne savaient pas ce qu’il avait, voyez-vous. C’était le mal de la Mort. Contre le mal de la Mort, on ne peut rien, n’est-ce pas ?

Ses deux mains contre la ceinture de son tablier, devant les poches qu’elle avait là, y faisaient sonner des clés et des sous. Ces mains s’ouvraient dans les plis de leur travail quotidien.

– Le Bon Dieu est bien le Maître, pas vrai ? Il en sait plus long que nous. Il n’y a qu’à s’incliner et à se soumettre.

Le dernier membre de phrase, partie de sermons qu’elle avait entendus, paraissait d’une rusticité un peu moins fruste dans l’humilité du reste. Mais la mère Rambaud n’y sentait au-cune différence.

La nuit s’écoula, ramena le même matin de neige. L’enfant respirait toujours. La grosse Marie eut le temps de revenir. C’était, dit-elle, la dernière fois. Elle raconta qu’un peu de neige était encore tombée, recouvrant les chemins tracés la veille dans les rues. Il y en avait un bon pied dans les champs. Le médecin aussi reparut, fit les gestes ordinaires, serra les lèvres devant l’enfant, laissa tomber les bras pendant les confidences de l’escalier. La grosse Marie voulait repartir, ne tenait plus en place, attendait, pour s’évader, Mme Boudet qui ne venait pas.

– Je vas la « quarre », fit-elle.

Elle dégringola l’escalier, pesante et légère, comme une énorme gloire.

Une demi-heure après, on vit s’introduire, la silhouette noire, restreinte et raidie de Mme Boudet.

– Puisque ce n’était pas à elle qu’on avait demandé de res-ter la nuit précédente, n’est-ce pas, c’est qu’on n’avait plus be-soin de ses services ?… Elle n’avait pas cru devoir s’imposer.

Elle leva sur Augustin un visage où la susceptibilité blessée souffrait dans ses yeux gris.

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Augustin regardait les antiques gants de coton noir, aux reprises infinies, la coiffure de lainage noir, ornée d’une sati-nette noire rougie de vieillesse, tout cet ensemble pauvre et dé-cent. Le mot de la mère Rambaud lui revint : « Elle est si drôle ! »

Elle-même les avait prévenus qu’elle ne veillait pas. Il commençait de le lui rappeler, quand Christine, survenant, lui prit la main entre les deux siennes.

– Oh ! Madame Boudet, fit-elle avec sa douceur de mar-tyre, ne nous abandonnez pas. Nous sommes trop heureux des services que vous pouvez nous rendre. Vous voyez qu’ils ne sont pas superflus…

Elle montrait le petit berceau et l’interminable agonie.

Mme Boudet changea la position de ses lèvres, soupira et rentra dans sa cuisine.

– Elle ne voulait pas veiller d’abord, parce qu’elle ne nous connaissait pas et se défendait. Puis elle s’est attachée à nous. Que veux-tu ? Il faut comprendre…

Et tout reprit comme avant, dans l’attente.

Vers midi, Christine vint dire à Augustin, étonné de la pré-vision et du laps de temps :

– Je le garderai jusqu’à trois heures du soir.

Elle conservait dans sa main un chapelet et un petit foulard de soie blanche, froissé.

Un peu avant trois heures, elle appela à voix subite :

– Augustin !

Bébé respirait d’une manière singulière. Il produisait quelques hoquets inégaux, courts, subits et d’une violence crois-

– 762 – sante, séparés du groupe suivant d’inspirations par une inter-minable pause inerte.

– Je crois, dit Christine, que mon enfant bien-aimé s’en va vers Dieu.

Elle était livide, le bord des yeux presque rose vif. On sen-tait passer de solennelles minutes irremplaçables, les dernières de cette petite vie. Quelque chose raidissait Augustin comme un corset de fer.

Deux respirations nouvelles ne durent pas mener l’air bien bas dans la mince poitrine. Un autre hoquet, puis l’immobilité. Un hoquet encore, puis une immobilité qui ne finit plus. L’attente se prolonge quelque temps. Il devient invraisemblable qu’un autre hoquet revienne. Plus rien n’agitera jamais le petit thorax.

À genoux devant le berceau, Christine renversa la tête à un angle qu’Augustin n’eût pas cru possible, et fit en même temps entendre une série de gloussements saccadés, comme d’un rire retenu. Il alla très doucement fermer la porte de sa mère.

Lorsqu’il revint, sa sœur se trouvait dans une position sin-gulière. Un de ses bras entourait sauvagement le berceau, l’autre tombait le long d’elle. Affaissée à même le parquet, son attitude tenait de l’agenouillement et de l’écrasement, comme ces corps de guerriers morts, traînés par des vainqueurs an-tiques. On voyait une tache blanche sur le plancher : la paume de sa main renversée. Augustin mit un genou sur une chaise, qui craqua d’un bruit sec et disproportionné.

 

Il sentait le besoin d’un recueillement terrible, qui n’était possible que les yeux clos.

« … Une plaisanterie de la Mort. Les hommes s’étaient bien effrayés. Mais elle ? la voici simplement venue, puis repartie.

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C’était bien simple. Rien même n’avait pu ni venir, ni repartir. La petite conscience était morte bien avant les derniers hoquets. Qu’est-ce que la Mort ? Quand vient-elle ? Il n’existe pas une personnification qu’on appelle la Mort… »

Mais il savait bien que sa pensée ne pénétrait point très profond dans les immensités funèbres, passait à peine les pre-miers pas et tâtonnait autour du seuil.

Il se rappela les improvisations de Christine : « Dans cette maison, Mesdames, Messieurs, Nous avons un petit garçon. Dans cette maison »… Il éclata en sanglots reniflés. La chambre était étonnamment calme.

 

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