Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 12 sur 23 · partie 1/3

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Augustin ou Le Maître est là

III le Déjeuner

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

III

 

LE DÉJEUNER

C’était un mois plus tard, après la mi-juillet, toutes be-sognes scolaires terminées et l’année finie.

Ce jour-là, jour du déjeuner aux Sablons, Augustin devait rencontrer Mlle de Préfailles pour la seconde fois. La première était ce fameux examen pour lequel M. et Mme Desgrès des Sa-blons lui avaient fait l’honneur de venir le voir.

Seul dans sa chambre, Augustin s’habillait lentement, évi-tant toute brusquerie, tout ce qui pouvait effaroucher ses sou-venirs, fausser ou casser les rayons de ce beau matin lumineux, qui perçaient les ombres de la chambre.

… Sur les bancs de chêne universitaire, un groupe d’abbés, plusieurs rustiques, maigres, tondus ras, noircissait la partie gauche de l’amphithéâtre, et l’un fixait Augustin avec des yeux de charbon dur. De l’autre côté, à droite, cinq ou six demoiselles et une dame mûre bavardaient. Les autres candidats s’entassaient sur les bancs d’en-haut comme sur une branche supérieure où ils eussent été plus à l’abri. Détaché, lancé en avant, tel un chef de file, un vieil étudiant, peut-être répétiteur de lycée, avalait d’inquiétude sa salive, et sa pomme d’Adam ve-lue, douée d’autonomie, montait et descendait à chaque bou-chée, en un faux-col lassé de vivre.

Isolée, immédiatement sous la chaire, séparée d’eux tous par tant de places vides et de bien autres espaces, parfaitement calme, gardant sans y penser, parmi ses timidités ou ses médita-tions, une sorte d’indifférence et glaçante élégance, attendait une grande jeune fille inconnue.

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Sur le dépoli des carreaux, passait le plumeau des feuil-lages. Le pépiement d’un oiseau solitaire criblait le silence de ses piqûres ; un soleil onctueux de Jardin des Plantes départe-mental, enduisant l’extérieur de cet aquarium, filtrait par ses in-terstices. Sommeil d’Université provinciale, et les fragments de philosophie technique servaient de rêves.

Que faisiez-vous là, mademoiselle de Préfailles (Anne-Élisabeth-Marie-Armelle), inaccompagnée, anxieuse, immobile avec tant de grâce ? Qu’allait-on mettre dans la colonne encore vide, contre cette parenthèse chuchotant à l’oreille la confidence de vos prénoms ? Qu’est-ce qui parlerait par vos délicates lèvres volontaires, si l’on en croyait le regard qu’on avait osé jeter sur vous, une fraction de seconde, pour retrouver la grave et mer-veilleuse enfant d’autrefois ? Comment s’exprimerait le mystère de votre âme, visible au choix étonnant que vous aviez fait d’être là, en des occupations où les jeunes filles de votre ressemblance n’avaient pas encore coutume de se présenter, au lieu de pour-suivre sur toutes les routes le miroitement des destinées heu-reuses ? De quels heurtements habiles, toucher les portes de vos châteaux intérieurs ?

Elle se tint debout devant son intérêt violent et refréné. Comme dans les minutes précédentes, une réserve, une hauteur dans l’attrait, que sa conscience claire ne prenait certainement pas la peine d’avoir, avaient néanmoins habité son corps, ainsi des supplications amollirent ses seules attitudes ; il ne savait quoi de jeune, gracile et fléchissant, dans les longues lignes de sa beauté. Des prières traversaient ses douces surfaces. Sur le rebord de la chaire, un gant d’antilope gris serrait l’autre d’une crispation permanente. Des respirations portaient jusqu’à lui leur goût d’eau pure, avec des mots restreints, éteints et d’ailleurs justes, sur le schéma des concepts dans la théorie Kantienne de la connaissance, étranges à entendre de cette jeune fille-là.

Augustin s’agaçait un peu et s’apitoyait à la fois. Mais la

– 438 – lumière bleu sombre d’admirables yeux approfondis de timidité dominée, l’avertirent que ce n’était pas tout à fait les sentiments qu’il convenait qu’on offrît à Mlle de Préfailles. Derrière lui, dans l’amphithéâtre, il percevait une sourde admiration silencieuse. On a des sens, qui discernent ces choses-là.

Vraiment sa tâche, à lui était difficile. Il ne regardait pas la jeune fille. Professionnellement, c’était préférable. Et de plus, il n’osait pas. Il ne regardait rien, pas même cette jaquette dou-blée de soie blanche, ce costume de jeune fille, qui le troublait. C’était bien difficile. Il y avait entre eux soixante centimètres d’air confiné, où il reléguait son regard durci, maintenu aux re-fuges techniques.

Un instant il s’interrompit dans un éclaircissement qu’il donnait, eut l’air de réfléchir. En réalité, il tremblait un peu. Trop contrôlée, l’émotion ternissait sa voix, la faisait professora-lement sèche. Il intimidait Mlle de Préfailles et le sentait. Il se contenta de dire que c’était compris avec précision et très con-venablement exposé. Ce qui rendit la jeune fille à son irritante distinction lointaine pendant que se baissaient ses yeux.

Moins par la vue que par une sorte de sensibilité suraiguë et de rayonnement invisible, il percevait les multiples sens de ce visage : glaciale et d’une beauté trop visible, comme un Winter-halter classique ; – sportive, solitaire, voyageuse, jeune fille au lévrier, patricienne pour peintre anglais ; – finesse française aux sourcils Watteau… Elle devait vivre successivement en des mo-ments divers, toutes ces vies. À ses profondes réactions innées, tenait peut-être ce noli me tangere, rappelant la fillette de sa première jeunesse ; dans l’ordinaire de sa vie, sans doute était-elle trop charmante, naturelle et sérieuse pour en avoir besoin.

Il se souvint s’être demandé – ah ! presque malgré lui et pendant bien peu de secondes – à quel type d’histoire d’art ou de légende, faisait penser ce rien de hauteur et de mélancolie ? et en même temps cet effacement, ce silence de princesse cap-tive, tant d’éclat involontaire, indiqué à peine et aussitôt dédai-

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gné.

Un vieil appariteur boitillant des deux jambes, mais davan-tage de la gauche, apporta des papiers administratifs jaunes et de grand format, qu’il fallait signer dans le coin de droite et aus-si en marge. Il repartit vers des couloirs aux portes matelassées.

La deuxième interrogation commençait : celle de philoso-phie pure. Augustin proposa le pragmatisme et les théories con-temporaines sur la valeur de la science, qui se trouvaient au programme. Pendant que, très discrètement guidée par lui, elle exposait avec les noms et références attendus cette philosophie bien connue, toute la tension de son visage changea de sens in-terne. Augustin vit se terminer la période officielle des récita-tions. Une âme passionnée de vie intérieure et de ses corres-pondances métaphysiques sortit de ses cachettes de chair, élar-git ses yeux, vivifia et durcit à la fois leurs lueurs bleues.

Augustin sentit qu’il allait peut-être résoudre l’énigme de Mlle de Préfailles et de sa présence sur ces bancs.

Entre elle et lui, les soixante centimètres d’air se chargè-rent de réalité religieuse privée, profonde, appartenant en propre à la fine et grave jeune fille qu’il voyait devant lui, mysté-rieuse. Par une étonnante fortune, il avait charge officielle de recevoir ses confidences. Cela supposait avec elle une parenté d’une rare essence, momentanée, intime, forcée, dont il thésau-risait avec une froide avidité les gouttes précieuses.

Pour quel usage ? Certainement de riches souffrances ulté-rieures (puisqu’il la reverrait), dont il serait trop heureux de souffrir. Elles commençaient déjà de tâter le terrain et pousser leurs racines, en d’immaîtrisables demi-jours.

Il redessinait avec Anne et pour elle le contour des théories de James (« Je suis heureux que vous l’ayez lu, Mademoi-selle »). Il les distinguait de théories voisines et semblables. Il lui prenait presque sur la bouche pour les remodeler, ses idées à

– 440 – elle, fraîches, saines et sans muscle, comme des corps d’enfant.

Elle l’écoutait d’un air qu’il n’avait pas prévu dans ses hy-pothèses et ses classifications de tout à l’heure : une attention tendue, fermée et ravissante, deux fines dents pinçant les belles lèvres, deux yeux d’un calme ardent en un visage figé, le désir de s’ouvrir tout entière à sa pensée, à sa pensée seulement.

– Contre quoi se défend-elle ? se disait Augustin avec aga-cement et une paradoxale antipathie subite, que son ton refléta.

– Mais enfin, Mademoiselle, cette « religious experience » dont parle James, vous venez de m’indiquer très justement son caractère personnel et incommunicable, et la différence d’avec ce que les sciences positives appellent « expérience », valable pour toute raison humaine et non pas seulement pour vous seule ou pour moi seul (cette réunion : vous-moi… peut-être trop osée ?… Augustin se rappelle une ou deux secondes de grand trouble). Cette expérience, selon James, nous révélerait Dieu d’une révélation contagieuse pour autrui, non à la façon d’une participation rationnelle mais par les « voies où souffle l’esprit ». Ce sont chemins extralogiques : contagions sentimen-tales, revivals, tout ce que vous voudrez. Et vous et moi (cu-rieuse répétition, d’une formule jugée dangereuse !) nous sommes d’accord sur son insuffisance dialectique… Et qu’y a-t-il à signer encore ?… Ne puis-je tout signer à la fois ?

– Il y a encore ça, dit le vieil appariteur, qui se révèle bègue et diffuse en outre l’odeur du tabac caporal.

Ni l’un ni l’autre n’ont vu revenir le messager boiteux, ni ne le verront repartir par les bruns vestibules.

– Cette méthode n’atteint que des privilégiés ; mais même introspectivement, peut-on dire qu’elle traduit chez eux un sen-timent de présence de Dieu ?

Ses yeux à lui, brillants d’autorité, de maîtrise et d’intelligence, la dominent cette fois, l’intimident et la soutien-

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nent en même temps.

Le ton de l’examen a certainement changé. Ce n’est plus un simple exposé qui est demandé à la jeune fille ; c’est peut-être même plus que sa pensée personnelle : un peu de son cœur.

… Déjà trois semaines ont passé depuis ces moments, où son souvenir s’enfonce. Avec sa netteté de professionnel, Augus-tin retrouve ses réponses et les siennes à elle, dans la précision de leur lumière incolore, en leur abstraction technique extraor-dinaire sur ces lèvres, comme un champion d’échecs reconstitue son jeu depuis le premier coup. Il revoit la blancheur rosée du délicat visage attentif et volontaire, cet air de réserve et d’ardeur. Mais où donc a-t-il rencontré déjà ce type de beauté ? vers lequel chercher des passés historiques ?

L’enquête continue, sous son apparence objective :

– Cette notion qu’ont décrite Myers et James, cette apo-théose d’un inconscient magnifié, transformé en instrument d’intuition, n’est guère positive, est infirmée par toutes les re-cherches sur l’inconscient. Mais de plus, toute prétendue expé-rience de la présence de Dieu n’est-elle pas faite, au fond, d’éléments qu’une connaissance positive de type psychique peut analyser, dans aucun desquels elle ne trouve Dieu ? Pour James, lui-même, il y a continuité des simples troubles psychiques avec sentiment de présence – où il serait évidemment injurieux de voir Dieu, – jusqu’aux émotions des grands mystiques. Pour De-lacroix aussi. Pour Janet aussi, naturellement. C’est le postulat de tous leurs travaux. Il n’est pas, dans les moments les plus privilégiés de ces consciences où, dit-on, habite Dieu, d’autres composantes que celles de la conscience naturelle, normale ou anormale. Ces moments exceptionnels, ils s’édifient sous nos yeux, avec les matériaux des moments les plus pauvres. Et la psychologie positive ne dispose pas d’autre source d’intuition, ni d’autre instrument pour sauver la « spécificité » de ces commu-nications avec Dieu.

 

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– C’est peut-être que la psychologie positive, bornée à l’étude expérimentale de l’individualité humaine y est insuffi-sante ?

(Ces mots trop techniques, ce visage d’une froide élégance pure, Augustin ne songe plus à s’étonner de les trouver en-semble).

– Pouvez-vous préciser votre pensée, Mademoiselle ?

Un silence que, faute de mieux, remplissent les chuchote-ments des candidats. L’inquiétude subite et réprimée de ces traits où tout se lit, remplit Augustin de remords, mêlés au désir d’épuiser les étranges aveux.

– Mademoiselle votre pensée est certainement intéres-sante. Développez-la seulement. Prenez tout votre temps.

Les premiers mots sortent dans un faible souffle. Mais on revoit vite cette fermeté fine et cette franchise dans la grâce qui font naître d’habitude au fond du cœur des hommes de violents instincts de vie à deux et la volupté d’un enivrement partagé, en des paysages confidents.

– Si, par impossible, dit-elle, un chimiste ignorait la vie, il ne verrait nulle différence entre les éléments chimiques du pro-toplasme cellulaire et les autres molécules qui sont hors des protoplasmes, un peu plus de complexité seulement.

– Il les verrait cependant dans un ordre spécial, dont la matière inerte n’a pas l’habitude : il les verrait organisés. Cela suffirait pour lui permettre de constituer deux catégories diffé-rentes, même s’il ne rattachait la seconde à aucun autre phéno-mène de la vie. Il est vrai que s’il sait déjà les voir dans un ordre spécial…

Il osa lui sourire, et il la conviait à compléter.

Elle comprit et compléta.

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– … C’est qu’il a au préalable l’idée d’un groupement or-donné suivant un plan, c’est-à-dire au fond, l’idée de vie. De même celui qui ignore Dieu ne voit dans l’âme des Saints qu’hallucinations, morcellement de personnalité, pour tous les phénomènes de contact entre une âme et une Présence dont il n’a pas l’idée. Et en effet, quelle autre source auraient-ils pour lui ?

– Fort bien, Mademoiselle. Si je jette sur le sol toutes les lettres de l’Odyssée, leur regroupement fortuit ne différera en aucune façon du poème d’Homère pour quelqu’un qui ne sait pas le grec :

Puis il durcit, et précise sa pensée à elle :

– Comme il n’y a de conscience que pour l’observateur conscient, il n’y a de sainteté qu’aux yeux du croyant. Tout ins-trument de connaissance s’arrête aux réalités de son ordre, ignore les ordres supérieurs.

C’est bien ce qu’elle voulait dire. Cette formule ferme l’entoure, la soutient, la porte. Elle s’y appuie et s’y repose. Au-gustin rencontre le regard bleu, chargé de puissances spiri-tuelles et d’intelligente gratitude, et toute sa prise sur lui n’est pas due à sa seule beauté. Il redresse avec violence un fléchis-sement sentimental d’une douceur ardente.

– Ne trouvez-vous pas, Mademoiselle, que cette conception parfaitement soutenable, parfaitement dégagée par vous, en-ferme le croyant en un subjectivisme bien strict, à l’abri des cri-tiques, mais impuissant aux conversions ?

Derrière la jeune fille, une tache noire protrude avec pru-dence, se développe en épaule, attire à elle une large oreille, des cheveux en velours ras, la moitié d’un front, un œil unique, énorme… C’est l’un des Abbés qui écoute.

– « Impuissant » ? fait-elle. Mais des complicités lui ai-dent. Si la pensée de l’incrédule est le plus souvent inaccessible,

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à une certaine hauteur morale, son cœur appelle Dieu.

– Soit, dit Augustin doucement. À cause d’une certaine inertie des habitudes intellectuelles, la pensée de l’homme dans les premiers moments de l’expérience religieuse, ne fait jamais que la théorie de l’état précédent, tandis que l’état suivant perce déjà parmi ses inquiétudes. Ce retard de la théorie sur l’invention ne me déplaît pas. J’admets fort bien aussi « à une certaine hauteur morale ». Dieu est une prime. M. Boutroux dans son Introduction à Zeller a cette phrase tout aristotéli-cienne : (Je cite de mémoire, mais son texte n’est pas fort loin de cela.) « Lorsque, dit-il, l’être a atteint toute la perfection dont sa nature est capable, cette nature ne lui suffit plus. Il a acquis l’idée claire du principe supérieur dont cette nature s’inspirait sans le savoir. C’est ce nouveau principe qu’il a désormais l’ambition de développer. » – Vous vous rappelez peut-être, Mademoiselle ?

Non. Mlle de Préfailles n’a jamais lu l’introduction à Zeller. Sa respiration, coupée net, le dit sans ambage. Elle paraît chas-sée d’un Éden. Augustin la rassure avec une douceur où rien d’autre ne se voit.

– Vous avez le droit de ne pas l’avoir lue. Ne sont à votre programme ni Aristote ni les Présocratiques.

Il lui semble la protéger d’un bras fort et invisible. C’est le seul bonheur qu’il se permette.

– Mais comme vous voyez, nous sommes en pleine méta-physique, hors de toute atteinte de l’introspection. Vous pour-riez me dire, il est vrai, que celle-ci en est cependant la source inavouée…

Il attend, amical et suggérant, comme déjà il s’était mon-tré :

– Et aussi qu’elle la confirme, continue-t-elle. Le mot de Pascal : « Tu ne me chercherais pas »… ne rend-il pas l’idée de

– 445 – ce principe supérieur qu’on cherche sans le savoir… ?

Ainsi, en fin d’examen, durant quelques étranges secondes, ils s’entretinrent intimement tous les deux.

Une âme humaine est normalement inexplorable. Mais de celle-ci venaient de monter pour lui de belles idées adoles-centes, graciles et passionnées, qu’il se sentait encore, après trois semaines, le désir de serrer comme des personnes, entre ses bras.

Le silence où demeurait à présent Mlle de Préfailles indi-quait que cette intimité venait de prendre fin et qu’il n’y avait aucune chance au monde pour qu’elle recommençât jamais.

Tout ce que dix merveilleuses minutes avaient fait paraître secondaire et de pur accompagnement : la nette élégance de la jaquette gris clair, le gant d’antilope froissé, l’inexistence réso-lue des parfums, se mit à revivre… Se permettrait-il une plus longue émotion autour de cette passante, d’où pouvaient naître tant de songes et de douloureux désirs ? Mais la puissante psy-chologie postiche que projettent les prismes de la beauté, n’est que ce qui reste quand l’être réel est parti… Augustin écrivit sous ses yeux le 14 et le 16 qui sanctionnaient ses réponses dans les colonnes respectives des deux épreuves, tandis qu’elle atten-dait muette et opprimée. Il entrevit le rose pastel qui se répandit en remerciement sur ses traits. Il pensa que dix points d’avance devaient la tranquilliser largement sur son épreuve de latin. Il ne la regarda pas s’en aller. Peut-être le silence subit des occu-pants des trois bancs supérieurs venait-il de ce qu’elle passait devant eux.

L’amphithéâtre s’était dépouillé de tout intérêt et même de tout sens. La minute d’après lui en rendit un : l’apparence qu’il devait présenter pour le balayeur matinal : vide, sale, à goût de poussière ; et aussi l’inattendue et point désagréable dérision des fleurs qui survivent aux fêtes, et du décor qui s’éternise au-tour d’une soirée où rien ne se passe plus.

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Il crut bien se rappeler, parmi des souvenirs jamais oubliés de la première rencontre, contemporaine de ses dix-sept ans, une comparaison de deux âges, murmurant en lui, malgré lui, toute seule, se poussant de nouveau en ce moment unique et après tant d’années… Ridicule !

Il sourit de lui-même, ne s’indigna point, ne prit point, comme autrefois, la peine de rejeter cette offre d’un bien volé. N’était-il pas beaucoup plus sage, plus froidement sarcastique, plus vieux ?

– Monsieur Fontaine !

C’était le maître répétiteur dont la pomme d’Adam montait et redescendait.

 

Augustin revint de ce long voyage et retrouva sa chambre parce que ses mains, ses yeux, ses habitudes, à peu près compé-tents pour la mise en place des chaussures, des bretelles ou des tibis sur la chemise, se refusèrent à sélectionner seuls la cravate. De plus, ils n’avaient pu deviner qu’il ferait chaud : le faux-col choisi par eux à gauche du tiroir accoutumé fléchirait le long du chemin. Réveillé, le rêveur enleva ce col, le roula avec sa cra-vate, y substitua un faux-col mou.

Un désastre : la coupe de cheveux datait de quinze jours ! Pas le temps de courir chez le coiffeur ! Un vaste pan dans l’horizon du bonheur fut caché par cette disgrâce.

Augustin se résigna amèrement. La bicyclette, en vingt mi-nutes de course, empoussiérerait ses chaussures. Il les essuierait à de l’herbe. Le temps passait. Les encombrements de la vie ma-térielle, ce faux-col, ces chaussures, les coups de brosse de chaque côté de la raie méticuleuse, tout cela s’arrangeait en-semble, brins de jonc très humbles autour de panerées merveil-leuses. Chaque minute de cet avant-midi, de cette heure, en elle-même toute simple et toute ordinaire, anticipait sur d’autres

– 447 – minutes étincelantes. Le morceau irrégulier de ciel, les feuil-lages massés sous les fenêtres, semblables au premier abord à ce qu’ils avaient coutume d’être vers dix heures du matin, conte-naient dans leur substance divinement rajeunie par la nuit, des odeurs végétales entièrement neuves, essayant leurs premières forces. Le soleil humide et tout frais montait des pentes d’un cristal bleu, fait d’une seule pièce homogène et immense, où l’eau des grands lavages nocturnes n’avait pas encore tout à fait séché.

Sans doute, depuis longtemps, aucun lilas ne survivait plus, ni aucune de ces fleurs qui seront des cerises, des pêches, des pommes ou des amandes. De même avait disparu ce qui marque sur les calendriers de fleuristes la deuxième partie du prin-temps. Mais tout ce que ces jonchées pouvaient contenir de candeur et de virginité, désincarné de leur corps de plante, réfu-gié lors de leur mort, dans l’âme permanente des paysages, en sortait aujourd’hui, affranchi de son support végétal, corps glo-rieux du monde des fleurs, de même substance que les émo-tions, capable de les nourrir et de les accroître, constitué comme elles d’enivrement et d’ironie.

Augustin se sentait ridicule. Mais quoi ?… Ce ne serait pas pour bien longtemps ; il pouvait souffrir un peu ; pure question de tenue ! Cette souffrance n’était pas très dangereuse, ni lui très dupe. Capté, lié, il pouvait casser les fils à tout moment, s’il se débattait bien. Sur les bas-côtés d’une route nationale rava-gée d’automobiles, il pédalerait très lentement pour maintenir ces gouttes de lyrisme dans son cœur plein et lucide, les empê-cher de déborder. En marge de cette route rectiligne, plantée d’ormes classiques, dans les accotements herbus, on trouvait, sans les chercher beaucoup, des esquisses de petits sentiers submergés sous la dernière vague de la vaste houle des prairies. Cette route droite était sa vie. Il s’était égaré une heure dans le plus beau de ces sentiers. Et peut-être que tout était fauché maintenant, depuis cette fin de juin où il l’avait vue, sauf juste-ment quelques souvenirs, comme des touffes oubliées.

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Un quart d’heure avant le moment raisonnable de partir, Augustin décida d’aller revoir Bébé qu’il avait entendu pleurer pendant la nuit.

Bébé était à peu près consolé. Il suçait son biberon avec rancune et bouderie. Il s’alanguit dans les bras qui le prirent, au lieu de rire à la vie comme à l’ordinaire.

– Nous sommes grognon, Oncle. Nous avons deux dents qui vont percer. Cela change tout, voyez-vous. Nous ne sommes qu’un tout petit, mal fait pour la douleur.

« J’en ai pour une demi-heure de pleurnicherie, avant qu’il dorme, continua Christine. Ce n’est pas dans ses habitudes. Je n’aime pas beaucoup cela. Je sais bien que le temps est anorma-lement chaud… »

La cuisine où il vint ensuite embrasser sa mère restait assez fraîche cependant.

Elle épluchait minutieusement un plat d’épinards. Elle avait mis des besicles de presbyte à monture de fer. Il vit luire dans ses yeux son éternelle tendresse irrassasiée.

– Ne te presse pas trop ; ne prends pas chaud ; ne tombe pas ; repose-toi bien !

« Repose-toi » ! Âme maternelle, doucement ascétique, pour qui, presque aucun plaisir ne valant qu’on l’éprouve, le plaisir qui s’offre à son fils prend l’excuse d’un repos ! Augustin connaît ces mots, et leur riche sens intérieur. Un peu honteux de lui-même, conscient d’être fait de fumées, le monde enchanté ferme sans bruit ses grandes portes d’or, devant la densité de ce dénuement magnifique !

*

* *

Le parc où marchait Augustin l’arrêta, comme jadis, dès les immédiats vingt mètres, lors de sa première et lointaine visite.

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Une zone d’appropriation privée s’y différenciait soudainement, plus nette encore qu’autrefois, dans la beauté générale de la terre. Non qu’il y eût défense formelle de passer, brandissement du Code civil. Mais l’équilibre des retraites et des avancées, la concavité calculée des rideaux forestiers, l’amenuisement des avenues entre des hêtres pourpres qui servaient de pylônes ini-tiaux et le bleuté des points de fuite, tout trahissait une ordon-nance pensée, avant d’être peinte en vert et roux, sur la table rase des étendues.

Un mutisme chargé de réserve vous écoutait marcher.

Propriété privée aussi, l’étincelant silence du plein midi. Au ras des pièces d’eau, sur la cime rugueuse des futaies, partout où elles pouvaient trembler contre un arrière-fond bleu, des stries incolores chatouillaient l’air chaud.

Secoué d’émotions confuses, Augustin s’intimidait, s’attardait, cherchait des atermoiements. C’est alors qu’il trouva les roses.

De chaque côté de l’allée centrale, elles se disposaient en corbeilles ovales et ordonnées. C’était leur seconde ou troisième floraison. Bénéficiant de fréquents arrosages, un liseré privilégié de prairies bordait autour d’elles les roux tapis de fin juillet. Au-gustin planta ses chaussures dans les mottes de terres souillées des fumiers du printemps où les pétales des roses, depuis long-temps mortes et tous leurs parfums restitués, rentraient dans le cycle de la matière. Il lisait sur des rectangles en zinc, des noms d’une platitude transfigurée par la magnificence des fleurs et le sens complexe de leurs parfums. La rose Mac Arthur était d’écarlate foncé ; la Comtesse de Derby saumon ; une autre, ayant pour premier nom Mélanie et le second illisible, disposait presque à ras du sol de multiples petitesses écarlates. La rose Rayon d’Or développait des pétales aériens, bulleux, pudiques, plus délicats que tous les tissus des hommes, passés du blanc à l’abricot par des cures prolongées de soleil. Une « Duchess » écossaise logeait un gros cœur d’un rouge de rideaux, parmi des

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pétales extérieurs triangulaires et retournés.

Augustin multipliait les interprétations autour de l’odeur de rose, encerclant d’approximations parlées sa confidence déli-cieuse et intraduisible. De chacune des fleurs montait le même enivrement de fête, une joie lyrique simplifiée, stylisée et toute la naïveté de bonheur d’une princesse enfant. Leur fête se don-nait à quelque distance du sol, en des palais floraux transpa-rents, dans la couche d’air qui couvre les prairies. C’est là qu’elles exhalaient cet émerveillement candide et continu, cet enivrement de se sentir aimé, qui est l’essentiel de leur parfum, la similitude humaine la plus proche de son impénétrable lim-pidité.

Mais les variétés naissaient au second regard. Sur ce fond commun d’odeur de rose, se posaient suivant les espèces, un goût de poivre, de thé, d’épices, de miel, une odeur de mai et de reposoir et même une vague exhalaison d’encre.

Le tout, dilué dans une sorte d’eau plus limpide que toutes les sources, venue tout droit de fontaines célestes sans passer par la terre, gardant de l’azur dans ses souvenirs. Tantôt posé à plat sur la superficie glacée de l’arôme, tantôt fondu en pleine épaisseur, indiscernablement mêlé à ses empâtements, tout le détail sentimental de l’odeur changeait comme sa substance. Il offrait à goûter l’alanguissement, la gravité, la lassitude d’un bonheur continu, des adjonctions de mélancolie, d’extrême ado-lescence, de larmes sereines, mille aveux couverts, mille facettes morales subtilement distinctes dans l’impossibilité de toute dé-nomination. De l’une des espèces, à l’improviste, sortit une odeur grasse, crémeuse, sensuellement violente, lourde et un peu commune, sans la suprême distinction coutumière des roses.

D’une psychologie toute florale, moins dense que l’autre, aérienne et poreuse, logeant entre ses mailles de belles lacunes d’air, ces créatures royales menaient une vie dénuée de vouloir-vivre et chargée de lyrisme, par une superfluité divine qui eût

– 451 – conféré aux roses des valeurs sentimentales, en outre des coloris et des parfums.

Psychologie étonnamment éphémère aussi, en sa complexe opulence. L’odeur des roses jeunes s’appauvrissait vite et l’accoutumance la tuait. Aux fleurs de trois jours, une sorte de vieillesse végétale s’introduisait dans l’arôme, lui imposait de n’exprimer, de plus en plus, que la physiologie de la pourriture.

Toutes ces foisonnantes rêveries jaillissaient dans cet im-mense silence éblouissant de midi, qu’Augustin percevait comme une sensation positive. Mais elles se nourrissaient bien plus encore de ses indécisions angoissées.

Elles étaient un refuge, une manière d’occuper le temps. Elles rendaient possibles et excusaient à la fois des atermoie-ments infinis. Augustin n’avançait pas. Il restait planté dans la terre meuble. Il se donnait le prétexte d’épuiser des impressions qu’il sentait artificiellement riches, arbitraires, exagérées. Il s’attendrit sur le dernier rosier de roses blanches.

D’un blanc de linge, dépouillé non seulement de toute cou-leur accessoire, mais même de tout parfum, l’extrême pointe de l’exploration n’y découvrait que la présence profonde, sourde et mielleuse des pollens, voisine, quoiqu’en moins épais, de l’enivrement des lys. Des étamines orangé pâle transparais-saient à travers les pétales clos formant voûte, sur le cœur déli-cat des roses.

Cette odeur passionnée, pure et insensuelle, des roseraies différait du parfum d’autres fleurs : l’œillet par exemple qui est plein d’esprit, d’ironie cavalière et d’intelligence, d’un parfum poivré, hardi et mordant, comme un son d’alto ; encore plus d’odeurs communes et grumeleuses, le chèvrefeuille ou le lilas, épaisses, liquoreuses, mal décantées, chargées de toutes sortes de voluptés criardes en outre de leur essence de lilas ou de chè-vrefeuille, qui étant l’unique est l’inexprimable…

 

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Augustin releva la tête, regarda l’heure, s’évada de la rose-raie, tendu, tremblant, ridicule, brûlant de l’envie de fuir très loin de la présence pressentie.

Une observation rétrospective permettait de localiser le phénomène aux premiers pas qu’il avait faits sur les graviers du parc, dès l’abandon de la bicyclette. À la pensée d’Anne de Pré-failles, dont jouait si souvent sa mémoire, lorsque l’éloignement en rendait le maniement inoffensif, succédait Anne véritable, réelle et toute proche. La plus éperdue timidité, et la plus hai-neuse, lui contractait la gorge. Comme à certains moments de l’examen, il la détesta. L’attente brisait son souffle. Insoucieuse de cette géhenne, en désaccord scandaleux avec elle, une émo-tion lourde, douce, insupportable, gonflait, pour quel futur éclat ?

Des coups de vent passaient, sentant les forêts, précurseurs des changements de temps. Venus de nulle part, ils commen-çaient d’exister au milieu même des prairies, soulevaient des feuilles, les reposaient, se reposaient eux-mêmes, rentraient dans l’air, indiscernables.

Une fois franchie l’ultime corbeille de roses, se proposèrent comme nouvelle protection, des massifs de rhododendrons tas-sés contre le sol, ballons défleuris où persistaient les mille traits des pistils. Mais après ? Un grand espace découvert, juste sous le perron, où elle se trouverait peut-être, à moins qu’elle ne fût dans quelque vestibule, derrière cette énorme porte en glaces et fer forgé, ridicule en un vieux château !… Au plus tard, il l’apercevrait en un vague salon Louis XVI (puisque cette époque s’associait à elle), assise sur quelque bord de canapé, banale comme un portrait historique, une de ses fines chaussures pen-dant de haut ; il pourrait revoir aussi, relevés cette fois, interro-gateurs, d’une indifférence délicate, sous ses sourcils Watteau, les regards dont il n’avait vu que l’anxiété… Et puis, non ! ce n’était pas le type, du moins pas entièrement. Il finirait bien par identifier, dans son origine historique exacte cet irritant mé-

– 453 – lange : décision, dédaigneuse grâce, rêverie, attention tendue et glaciale ardeur.

Cette confusion de délice et d’angoisse à la fin l’exaspéra. Il serra les poings et les mâchoires, aucune autre utilisation mus-culaire ne se présentant. Il cria, comme il avait fait à seize ans : « Il y a ici une demoiselle et il y a moi. Et rien de commun entre nous deux. Rien. » Il fut tenté par : « Je ne l’aime pas », mais s’arrêta court devant cet explosif. Ses violences verbales s’accrurent. « J’étais libre et net. Je nettoierai cette glu. » La pe-tite déesse insultée, le regarda, comme pendant l’exposé de Kant. Il s’agenouilla au fond de lui-même, juste devant le cana-pé d’où les minces souliers de daim gris pendaient de haut. L’émotion douce et lourde continuait de gonfler et de gêner sa poitrine.

 

Anne ne parut pas entre les derniers massifs, ni sur le per-ron, ni dans le hall d’entrée. Augustin put se glisser sur le da-mier des carreaux gris et bleus, contourner des zèles ancillaires, gagner un cabinet de toilette, extraire le faux-col de ses réserves, vérifier la raie des cheveux, resserrer puis relâcher sa cravate avec une minutie agacée. L’eau jaillit d’une bouche de nickel, doucha ses poignets, rebondit sur la porcelaine d’un lavabo im-mense. Des sonorités de gong s’enflèrent et moururent, répétant l’expérience des nœuds et des ventres. Ces lieux se fermaient par une porte de plein acajou, tel un salon de paquebot. Comme on crie : « Le Roi boit », aux épiphanies, elle retentit pour sa sortie, d’un bruit de canon qui occupa tout le volume des vesti-bules et déborda jusqu’aux étages.

Introduit dans le grand salon, tout son visage se pétrifiait de fermeté dure, et aussi tout ce qui, de son cœur, lui restait soumis et accessible : bien peu de chose, guère plus qu’un faible morceau de sa surface.

Très loin, droit devant lui et face à la porte par où il était

– 454 – entré, de hautes baies lui rendirent au premier regard des par-ties du parc verticales, encadrées et pendues, entièrement nou-velles où il ne retrouvait rien de la demi-heure précédente. Entre elles et lui, se multipliait un mouvement coloré, à base de roux sombre et grenat, entre de hautes parois blanches. L’air foisonnait d’intonations mondaines, de déplacements glissés, de groupes debout, ingénieusement répartis entre des fauteuils immobiles et habités. Il voyait mieux, à mesure qu’il avançait, l’ensemble de rides arrangées, de cheveux gris composés, d’airs d’attendre, les lèvres bues du dedans et l’inquisition des re-gards, tous attributs communs à un certain nombre de vieilles dames qu’il ne se soucia pas de séparer en êtres distincts.

Longue, indolente, l’un de ses bras jouant avec une chose d’or, sorte de bijou à ciselures, Mme Desgrès des Sablons, pen-chée vers l’une des vieilles dames, l’écoutait avec un de ces sou-rires distraits et ravissants, dont la bénéficiaire ne se rendait pas compte qu’ils survivaient à la conversation et se trouveraient prêts pour d’autres, toutes pareilles. Ceux-mêmes qui sentaient qu’elle ne leur concédait qu’une amabilité fournie par un sens mondain d’une justesse ancestrale et parfaitement fondue à sa substance, lui savaient respectueusement gré de la leur accor-der, à défaut d’un intérêt personnel trop précieux et inattei-gnable, qui devait bien exister cependant pour quelqu’un.

Développée sur la bergère et pur chef-d’œuvre, la ligne de son bras ajoutait à la souplesse fixe du meuble, une autre mo-mentanément aussi reposée, mais toute précaire et presque frémissante, marquée au coude, au poignet délicat, à l’attache de l’épaule, par l’immobile bondissement de la vie.

Dès qu’elle aperçut Augustin, tout l’intérêt inemployé qui errait dans ses articulations et autour de ses prunelles, précisa franchement son sourire, éclaira ses regards, fit qu’elle lui tendit d’un mouvement presque affectueux cette longue main pleine et fine, qu’il se rappelait avoir vu baiser. Geste spontané, où il sen-tit pour la première fois se relâcher l’intolérable tension de son

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cœur.

Ses sentiments jouèrent plus libres ; leur tas desserré s’aéra. Il retrouva certains vieux dons d’imagination l’apparentant à son père, à la fois ironique et cérémonieuse. Quelque part derrière lui, dans une portion d’espace où il avait cru identifier tant bien que mal, en passant, l’angle d’un billard et une tapisserie à motif chinois, en entendait pérorer les hommes.

Une voix en particulier, par sa profonde basse étudiée tran-chait sur les autres. Elle dépassait le respectable, atteignait le grave, effleurait le solennel. Elle prononçait : « Il fera, je crois, fort beau temps », d’une voix qui descendait jusqu’aux racines de l’honneur. Elle creusait des sépulcres pour cendres de ciga-rettes. Mais Augustin ne l’entendit pas longtemps.

M. Desgrès des Sablons s’étant sur-le-champ détaché du groupe des hommes, vint à lui avec un accueil où le ressenti-ment de le voir arriver en retard se marquait par une politesse glaciale et un empressement méticuleux. L’effet en fut cepen-dant atténué, d’abord par la totale inattention d’Augustin, puis par l’attraction involontaire qu’exerçait sur lui, ainsi qu’il l’avait fait à la première visite, le timbre de voix de M. Desgrès des Sa-blons. Il laissait couler comme d’un pressoir, des voyelles melli-fluentes, pâteuses, et si longuement filées qu’elles donnèrent du nez dans l’annonce du maître d’hôtel, la coupant net dès la se-conde syllabe. Mais elles payèrent cette victoire de pertes graves, parmi lesquelles on doit compter la continuité de leur flux, leur syntaxe et cette dignité incomparable que M. Desgrès des Sablons avait eu dessein de leur conférer et qui s’en fut par lambeaux, chacun ne portant plus que des traces, encore recon-naissables, il est vrai, de leur pompe première.

M. Desgrès des Sablons ne s’entêta point. Pendant que re-commençait le maître d’hôtel, il pirouetta, s’éloigna d’Augustin comme d’un inconnu, le laissa imprésenté et, portant sur sa physionomie le subit épanouissement de mille onctueuses at-

– 456 – tentions, vint arrondir son gros bras vers l’une des vieilles dames qui entouraient Mme Desgrès des Sablons.

Comme une nébuleuse procréant des planètes, la masse amorphe des invités lançait des couples en avant toutes les deux ou trois secondes. Leur formation commençait en mouvements irréguliers par lesquels le couple se différenciait au sein de la nébuleuse, puis ses deux moitiés, accrochées l’une à l’autre, par-taient dans le sillage du couple précédent.

Au bras d’un vieux Monsieur que ses favoris coupés ras fai-saient ressembler à un avocat de daguerréotype, Mme Desgrès des Sablons attendit longuement. Augustin se demandait quel rôle lui était dévolu dans la création de ces couples, avec qui il devrait partir, quel procédé l’on trouverait pour l’en informer, lorsqu’il sentit un désarroi, une sorte d’orage mental où tourbil-lonnaient toutes ses pensées. En même temps battaient dans sa poitrine à grands coups d’un marteau mou, de simples chocs physiques au sens mal précisé, avertisseurs d’on ne savait quoi encore et qui mirent un temps appréciable pour se révéler les secousses premières d’une muette et dévorante joie. Ah ! minute terrible, minute comblée ! que de fois, plus tard, il se tourna vers vous !

Anne était près de lui, debout, l’attendant, laissant voir par un certain attrait où s’exprimait cette attente, que c’était elle qu’Augustin devait conduire. Elle prit son bras. De lourdes on-dées chaudes montèrent une à une et rythmiquement de ses profondeurs corporelles. Elle marchait du côté des fenêtres entre le jour et lui. Elle portait une robe d’une belle ligne toute pure, sans fleur, sans rien.

Pendant l’intervalle infiniment court où il osa franchement la regarder, il vit d’abord le luisant satiné de son profil contre la lumière, puis comme elle se retournait sous son regard, une sorte de délicate retenue sur la fine matité de son visage, dans des modelés délicieux. Elle marchait avec lenteur, d’un mouve-ment doux, indolent, continu. Il la vit, – debout et libre – plus

– 457 – belle que ses souvenirs, plus belle qu’il ne l’eût jamais supposée.

Psychologie provisoire, créée, projetée au-devant d’elles par cette vertu qu’ont les formes ; description instantanée des âmes dans le vocabulaire des seules apparences ; exaltation des longues lignes, lisse pureté des surfaces que n’altère aucun em-pâtement de laideur ou de vieillesse ; confidences faites par l’élégance des courbes, regards jetés sur l’âme par toutes les fe-nêtres de la beauté, psychologie d’anticipation, peut-être fausse, peut-être fidèle, plus puissante immensément que la connais-sance directe et véritable, psychologie prometteuse des plus brûlants bonheurs, vous avez l’inexpliqué pouvoir de descendre en un éclair au fond du cœur d’Augustin, au fond de tout cœur qui devant vous s’expose, anesthésiant, brûlant, fondant, résor-bant sur votre passage tout l’équilibre sentimental antérieur, pour le reconstruire d’un seul coup sur un type asservi, proster-né, adorant.

Pendant le temps que dura cette réfection de lui-même, tout ce que purent pour Augustin ses puissances rationnelles fut de lui jeter des suggestions de sens commun, conseils d’attitude et de tenue aisément réalisables, tels que « se dominer », « ne pas se faire remarquer », « ne pas la regarder comme ça » con-seils qui se maintinrent tenaces et insubmersibles sur les bouil-lonnements du torrent émotionnel.

Continuer : partie 2 sur 3