Augustin ou Le Maître est là
IV Vita Mutatur
IV
VITA MUTATUR
C’était une quinzaine environ après le passage de Largilier.
Le Père Jésuite, laissant de côté la ligne directe par Lau-sanne et Dijon, revint à Paris par Lyon, à cause de Christine. Entre le train de Genève et le rapide pour Paris, un battement de près d’une heure et demie devait lui permettre de la voir et de lui parler.
À travers le dédale d’une gare en reconstruction, où l’on heurtait à chaque instant des sacs de ciment et des cloisons en planches, il la conduisit dans la salle d’attente encombrée et l’installa sur une banquette en bois, près de la porte. La salle était pleine de débris de déjeuners et de sacs posés par terre. Des soldats, déplacés pour les permissions, s’entassaient près des illustrés des Messageries Hachette. D’autres incidents : des sifflets qui voyageaient sous les voûtes de verre, les contrôleurs criant les départs, de grands martellements métalliques et un continuel et confus écoulement de foule, composaient des fonds de sons précis ou brumeux.
Largilier avait vu, avant de partir, le Docteur P…, médecin-directeur du Sanatorium. Naturellement ses termes spéciaux donnèrent de la maladie une description technique : « C’est une poussée granulique générale, de pronostic très sombre. Au dé-but sans doute était-ce moins grave. Et peut-être aussi aurais-je essayé… Heu !… (Il n’expliqua pas ce qu’il aurait essayé, soit que l’exposé fût trop technique, ou que l’essai lui-même lui parût problématique et inutile). Que voulez-vous ? Quelque chose en lui a, dès le commencement, refusé de vivre. (Répétant une
– 928 – formule qu’il semblait aimer) : La première condition pour gué-rir, c’est d’avoir envie de vivre… Quelles perspectives ? un mois, trois semaines, qui peut dire »…
– Je l’ai toujours pensé, fit Christine de sa voix éteinte.
– Il s’est confessé dans de vifs sentiments d’amour de Dieu. Il a communié. C’est une grande grâce. Il est bien connu que la reconquête de la Foi est fort difficile quand elle a été perdue par indocilité de l’intelligence. Et la douleur n’est pas toujours une aide, loin de là.
C’est ainsi qu’ils parlaient à voix sourde, dans leur petit coin sale, eau morte en retrait des grands fleuves humains.
Les gens qui venaient là jetaient parfois un coup d’œil sur ces deux isolés en noir absolu. Les conversations s’arrêtaient in-volontairement devant eux. Autour de leur banquette, devant ce morceau de plancher souillé de papiers gras, de pelures de ba-nanes et d’oranges, qu’eux-mêmes ne voyaient pas, un cercle de curiosité fugitive s’établissait.
Un groupe de garçons rasés et de filles peintes, quelque troupe d’acteurs en tournée, entra, essaya des effets de hauteur lente, observant si on les regardait et s’exerçant en même temps à ignorer ces regards. L’un d’eux, osseux, trop grand, pâle de bien des pâleurs, portant des pattes le long de l’oreille, vit le couple en deuil, dit : « Nom de Dieu ! » avec flegme et sans hausser la voix, comme s’il annonçait : « il est trois heures ». Puis il toucha le bois de la porte. Protégé par cette conjuration préalable contre toute malchance dans sa tournée théâtrale, il continua vers les Messageries Hachette une marche de roi dé-chu.
Largilier tira sa montre :
– Nous avons trente-cinq minutes encore.
– 929 –
Avec cette absence de ménagements dans l’interrogation qu’Augustin connaissait bien :
– Vous allez être totalement seule, Madame. Que ferez-vous ?
– J’aurais rejoint ma cousine aux Clarisses, mais je suis sé-parée de mon mari et la loi civile nous divorcera.
– Alors, Dieu vous évite toute recherche. C’est un grand appui que de connaître exactement quelle est sa volonté. Il est vrai qu’il vous enlève aussi le secours de l’évasion et du chan-gement de vie. Vous resterez dans votre lycée, quel que soit l’attrait de l’adieu au monde. Ce n’est pas cela qui vous est de-mandé, mais de vous prêter à la vie des autres, comme si elle contenait votre propre joie, de reconquérir pour vous-même la joie spirituelle, – assez différente de l’autre, – de vous réintégrer dans l’optimisme de Dieu…
Puis il s’en alla vers ses propres sacrifices.
Partie à six heures des Brotteaux, le samedi qui précéda Noël, Christine longeait le lac Léman vers une heure du soir. Elle traversait, sur la rive suisse, ces beaux paysages du Haut-Lac qui sont parmi les plus romantiques d’Europe. Cet hiver-là, Noël fut radieux. Le bel express électrique fuyait sans secousse, en un soleil d’hiver éblouissant. Dans le long wagon suisse, ver-ni comme un énorme jouet, le compartiment se trouvait occupé pour partie par une famille composée du père, de la mère, d’une nurse et de cinq enfants, dont le tout petit, secouant ses jambes de mille manières, faisait force mouvements qui n’étaient pas encore des pas. Les parents aussi paraissaient jeunes, la femme quelconque, le mari décidé et intelligent.
Les enfants ne se tenaient pas de joie. Il fallait leur expli-quer pourquoi certains endroits du lac étaient bleus, tandis que d’autres, tout voisins, restaient verts ; pourquoi on n’était pas
– 930 – sur ce bateau qui passait, au lieu d’être en chemin de fer ; et aussi comment s’appelaient les villes qu’ils entrevoyaient sur la rive française, dans une brume de perle et d’argent. Christine entendit successivement les beaux noms frais d’Évian, Maxilly, Meillerie, Saint Gingolph, lieux charmants, étirés sur leurs élas-tiques prairies-éponges, entre le bleu du lac et les éperons boi-sés couleur de rouille, au-dessous d’admirables neiges fixées par le gel, mêlées aux immobiles coloris tendres de montagnes ro-sées ou gris de lin.
Cette hivernale splendeur d’or blanc n’était pas fixe et im-mobile. Elle tremblait de vibrations transparentes et se recréait à tout instant. Ce tableau de montagnes, d’eau, de neige et de lumière, que Christine ne pouvait aimer que d’une manière dé-rivée, à travers une immensité de renoncements à chaque ins-tant reconquis, s’ajustait au contraire à merveille aux autres, à leur jeunesse et à leur vie.
Elle ne devait pas considérer le bonheur offert à ses yeux comme le second terme d’une comparaison dont le premier eût été son propre abandon et son désert, mais comme réellement du bonheur dont elle avait à prendre sa part, en acceptant la vo-lonté divine dans sa double forme inégale. C’est ce que Largilier lui avait expliqué.
Il en était ainsi même si les gens heureux allaient l’ignorer elle-même à jamais, comme ceux qui étaient là, même s’ils la repoussaient, comme la femme du concierge, même s’ils ne de-vaient lui garder aucune gratitude au monde, ce qui était le des-tin probable de tous les enfants que son métier lui demandait d’équiper pour la vie.
Le Bébé (garçon ou fille, on ne savait) se débattit entre les bras de sa nurse, tenta de poser pied à terre, prétendit partir pour le vaste monde, fut recapturé, et tout pleurant, son petit dos arqué de fureur, réinstallé sur des genoux casaniers. Chris-tine pensa : « Quelques mois encore, et il eût été ainsi. » Puis
– 931 – elle cessa de regarder les enfants, le lac, les paysages du soleil et de l’hiver.
Elle descendit de son lent wagon à crémaillère vers quatre heures du soir, à Leysin-Feydey, sur une rue toute blanche, parmi des cubes blancs bordés de fleurs de Noël.
Dès qu’elle revit Augustin, un coup de stylet dans la poi-trine l’avertit qu’elle venait bien tard. Une maigreur nouvelle sculptait son visage, le réduisait aux parties dures et aux grands yeux. Il ne se levait plus. Christine fut déchirée du regret de n’être pas restée. Elle n’était partie qu’afin qu’il se crût assez bien pour se passer de sa présence. Hélas !
Il lui sourit, la remercia, s’assura qu’elle demeurerait toutes les vacances de Noël, demanda si sa chambre était proche de lui. Il parla avec précision, netteté, indifférence à son propre état, infiniment plus calme et rasséréné qu’elle ne l’avait quitté, peut-être même qu’elle ne l’avait connu. Deux oreillers relevaient sa tête ; ses respirations étaient courtes, petites doses d’air, minces et sans volume, destinées à couler quelques jours encore. Les yeux de Christine se portèrent sur la main d’une pâleur bleue qu’il étendait sur le drap de lit.
C’était l’avant-veille de Noël, quand l’année prend cette pa-resse des eaux près de leur embouchure. Des jours très lents, tous pareils, coulaient en une identique oisiveté de fête. Les hô-tels-sanatorium brillaient de gaîté, vibraient de musiques. De-puis les vastes halls du « Grand-Hôtel » ou du « Mont-Blanc », jusqu’aux établissements dits « populaires », en passant par tous les intermédiaires pour classes moyennes, échelonnés le long des pentes, sur une neige qui durerait six mois, tous s’ornaient d’arbres, de fleurs, de pianos, de gramophones, de demoiselles et de tasses de thé. L’année conservait pour ces jours une sorte de température toute morale, une bouffée spé-ciale de chaleur humaine, chargée de pénétrer partout et de dé-geler ce qu’elle pourrait.
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Un piano montait jusqu’à Augustin par les fenêtres ou-vertes, banal instrument pour musiquette et danse. Augustin dit qu’il lui plaisait, parce que, superficiel, il ne cherchait pas à donner le change, se contentant d’agiter, à quelques centimètres du sol de creux petits pantins colorés.
Christine s’était proposé de rester auprès de lui pendant toute la longueur de ces heures. Ce lui fut très commode. Il put parler de ce dont il avait à parler, sans se presser, chaque chose en son temps, avec de longs silences et des repos. Christine dis-cernait comme un certain plaisir, dans cette possession de lui-même, dans le jeu toujours net de son intelligence, luttant contre tant de faiblesse, dans le classement méthodique de ses idées, juste un peu souligné et qui sentait l’effort. Mais quoi ? C’était la nature de son frère. Il la garderait jusqu’au bout.
Il commença d’expliquer, avec sang-froid et méthode, comment leur compte-joint permettrait à sa sœur de retirer de la Banque Fédérale, succursale de Leysin, sans aucune difficul-té, et (c’était la différence avec la législation française) sur simple signature… Devant les pauvres yeux fixes de Christine, il s’interrompit, prit le temps de lui offrir un long sourire naturel, pressa la main posée le long de la sienne, sur le lit :
– « N’est-ce pas ? il faut bien parler de cela. »
Autre chose : dans le carton : « Personnel », à Lyon, se trouvait une chemise bleue marquée : Déclaration de succes-sion. Il l’avait faite lui-même. Tout y était expliqué. Il ne fallait pas que Christine fût embarrassée…
Elle se rappela en effet de grandes feuilles blanches sur les-quelles il avait travaillé, les derniers jours de Lyon. « Mais oui, il fallait parler de cela. Sur d’autres sujets, infiniment plus poi-gnants, ils avaient bien conquis le calme. »
Puis il dut prendre un long repos. Christine lui suréleva la tête, essuya sa sueur, entendit : « lave-toi les mains ».
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L’infirmière vint apporter, étalé sur un plateau, un déjeu-ner pour deux personnes, solide et appétissant. Des œufs à la coque, du poulet au riz, de la compote de pruneaux et une cafe-tière. La compote parut au malade inerte mais absorbable. Le poulet au riz auquel pendait un lambeau de peau rissolée, brun doré, couleur de jus, évoqua des choses épaisses, répulsives, et l’odeur de poulaillers sales.
– J’aurais peut-être pris un peu de riz, sans ce voisinage de viande…
Il commença de creuser avec paresse quelques bouchées dans le riz sous-jacent, aux endroits où le jus n’avait pas péné-tré.
Vers quatre heures du soir, après le temps du repos, la grosse infirmière allemande lui monta un courrier où les lettres et brochures commençaient de se faire rares. Christine fit sauter la bande d’un journal français de tendance bourgeoise et uni-versitaire, dont l’abonnement l’avait suivi à Leysin. Elle lut tout haut le sommaire pour attirer son attention. Adossé à ses oreil-lers, l’air perdu dans la contemplation d’un rectangle de ciel que lui déversait la grande baie, il ne répondait pas. Elle parcourut de l’œil les six pages.
– Soutenance de thèses : M. Bourret vient d’être reçu Doc-teur ès-lettres avec mention honorable. Est-ce que c’est lui ?
Il fit : oui, des paupières, ajoutant :
– J’aimerais savoir qui était du jury.
– Veux-tu que j’écrive à Largilier pour le lui demander ? dit Christine, soucieuse de satisfaire ce caprice de malade et crai-gnant vaguement qu’il n’eût pas le temps de recevoir la réponse.
Augustin sourit, remua l’index de gauche à droite.
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– Toutes les obscurités de l’Écriture et toutes ses clartés tomberont ensemble, s’entraînant l’une l’autre, sur un versant ou sur un autre, selon le côté où sera ton cœur.
Christine ne put naturellement comprendre cette maxime subite.
– Ton cœur ? fit-elle, choisissant de faire éclairer une petite obscurité, au sein de la grande.
– Au sens pascalien ; au sens d’intuition. Le « cœur » : ce-lui qui sait qu’il y a trois dimensions dans l’espace et aussi celui qui « sent » Dieu.
Un peu partout autour d’eux, on commençait d’entendre gazouiller, ou rugir, ou chantonner des musiques de phono-graphes mêlant les jazz et les chants de Noël.
– Écoute. J’aurais voulu rééditer (on me le demande) mes Paralogismes de la Critique biblique. Avec une conclusion posi-tive. Je devais l’envoyer à Largilier. Mais naturellement je ne puis plus. Il faut se connaître. C’est-à-dire, dans mon cas, con-naître son corps, fit-il avec un sourire d’une grande paix.
Il pria sa sœur d’ouvrir l’armoire. Elle trouva sur un rayon, du papier blanc au format de ses anciennes fiches.
– J’ai pu juste écrire trois pages, dans une grande aisance. Imagine quelqu’un marchant avec des muscles terrestres, contre une pesanteur moindre, dans la Lune ou dans Mars. Un mé-lange d’aisance et d’épuisement… Je conclurai par référence à Pascal. Je voudrais que tu écrives.
Stupéfaite, Christine exprima quelques craintes.
– Non. Je sais parler sans fatigue. Protester me fatiguerait plus.
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Elle s’assit et écrivit docilement sous sa dictée, tout près du lit, à contre-jour, dans cette chambre toute blanche, dont tous les murs réfléchissaient l’immense lumière du ciel.
Dès les premières phrases, Christine leva les yeux sur lui une seconde. Mais il était tout à sa pensée, ne regardait rien d’autre. Elle le vit, bien appuyé, son front supporté par une main enfouie elle-même dans l’oreiller, sans le moindre effort physique, tout immatérialité et pâleur.
Les idées jaillissaient, se disposaient toutes seules, grâce à une acuité intellectuelle née de l’affaiblissement de son corps et de cette exaltation des derniers jours. Elles semblaient voler sans poids charnel, en une fluidité de musique. Christine pen-sait à des oiseaux océaniques, spécialistes des grands vols, pla-nant sans autre élan que l’inépuisable effet d’un premier batte-ment d’ailes.
Puis il continua, s’associant Pascal, le liant à ses propres raisons en petits ensembles serrés :
– « Les Juifs ayant vieilli dans ces pensées terrestres, une terre grasse, des temples bien bâtis pour y offrir des bêtes, et le Messie pour les rendre maîtres du monde… Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles… etc. » Largilier retrouvera le texte exact.
« Pensées terrestres, erreurs charnelles », ce sont leur « positivisme », leur « historicisme » à eux. Indifférent que l’âme soit agrafée aux parties de la pensée d’où Dieu est absent, par l’appât des biens temporels ou par les procédés des sciences de la matière : deux formes du royaume terrestre, illégitimes hors du terrestre.
« Jésus venu dans une obscurité telle que les historiens (anciens) l’ont à peine aperçu »… les lois économiques de la bassesse sociale (acceptées par lui) le cachaient à leurs tech-niques terrestres.
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« Jésus venu dans une obscurité telle que les historiens (modernes) l’ont à peine aperçu ; les lois sociologiques de l’intechnicité des témoignages (acceptées par lui) le cachent à leurs techniques terrestres.
« Il eût dû assumer les critères terrestres : apparat royal, témoignages établis par l’École des Chartes. Il est venu. Ils n’ont pas cru que ce fût lui… »
À ce moment derrière la mince cloison de briques éclata un Noël composite et charmant. Augustin sourit, renonça à parler, fit signe à Christine d’écouter. C’était un Adeste entrecoupé de Minuit chrétien, tous les morceaux faisant bon ménage, s’arrangeant de se joindre et de se mêler : carillons, hautbois, harpes ; musiques d’une aigreur enfantine, couleur de neige, de feuilles et de baies rouges, fondues ensemble et agglutinées dans la profonde nuit de Noël.
On croyait recommencer toute sa vie, la reprendre par l’autre bout, par les jours qui touchent à l’enfance.
La musique s’arrêta, rendit à Augustin sa pensée.
– « … Ils n’ont pas cru que ce fût lui. La « charité » le leur eût fait apercevoir. »
« Toutes les obscurités de l’Écriture et toutes ses clartés… tomberont ensemble, s’entraînant l’une l’autre sur un versant ou sur un autre, selon le côté où sera ton cœur. »
Veux-tu relire ? Ce phonographe m’a gêné.
Christine lui relut d’un bout à l’autre, à voix lente, très arti-culée pour le fatiguer moins.
– Un peu solennelle, peut-être, la dernière phrase ? Et aus-si un peu obscure ?
Christine fit non de la tête.
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– Une autre pensée de Pascal, étincelante, l’explique : « Tout tourne en bien pour les Élus, même les obscurités de l’Écriture, car ils les honorent… »
Christine reprit sous la dictée :
« Les textes d’une époque, écrits avec les procédés de cette époque et de ses classes sociales. Tout inspirés qu’ils soient, ce vent ne les souffle pas hors de leur temps natal. Ils restent les enfants du temps empirique. »
« L’intechnicité des témoignages, source des obscurités. Les techniques terrestres les réduisent et tout surnaturel avec elles. Mais elles en sont châtiées, car il ne leur est donné d’établir à la place aucune vérité de leur ordre ; et dans l’ordre divin, hors des obscurités, les clartés accablent ; et l’arbitraire des réductions et des paralogismes fait trembler. »
Il dut s’interrompre pour cracher. Christine devina, attei-gnit le crachoir, le lui reprit, le referma. Ainsi s’unissaient les pensées d’outre-mort, les musiques d’un jour et les dégrada-tions corporelles en un beau mélange, bien concentré.
« Une technique indifférente et vierge d’influences, aux prises avec les obscurités, au lieu de réduire accepterait d’ignorer.
« Mais une technique supérieure accepte d’ignorer et d’« honorer » ; c’est-à-dire ajoute foi aux obscurités, à cause de ces clartés qui accablent.
« Tout tourne en bien aux Élus, même les obscurités, car ils les honorent à cause des clartés divines. Tout tourne en mal pour les autres jusqu’aux clartés, car ils les blasphèment à cause des obscurités qu’ils n’entendent pas. »
« Car il y a toujours du préalable : Dieu ou la terre ».
– Voilà. C’est tout.
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Ce fut là que l’infirmière ouvrit, leur plaça selon le rite quo-tidien le thé sous les narines, leur rit d’un large optimisme ai-mable et s’en fut.
Augustin accepta un gâteau mis à mollir dans le thé.
Le phonographe voisin s’était tu. Les occupants prenaient leur thé dans les salons d’en bas. Les dernières mesures d’un jazz lointain continuaient, caquetantes, étouffées, mixture de thèmes ; et leurs vagues composites venaient battre ce haut îlot solitaire. Il était cinq heures du soir.
Christine rangeait dans l’armoire les nouvelles fiches, sur des fiches anciennes qui s’y trouvaient déjà.
Il suivait ses mouvements et la manière soigneuse dont elle rangeait les papiers.
– Ce sont deux autres liasses, dit-il, à lui envoyer aussi.
Christine lut tout haut sur l’une : Deux cas de devancement pratique de la certitude. Des explications la rejoignirent entre les deux battants ouverts de l’armoire laquée.
– J’y compare le pari de Pascal avec une démarche toute voisine : les confessions de semi-incrédules. Les conditions d’humilité docile, évidentes dans les secondes, éclairent aussi le premier.
Elle avait fermé l’armoire et s’était rapprochée de lui pour ne pas le fatiguer. Il cessa de la regarder, contempla un fin nuage rose feu, long comme un radeau, le bas parfaitement lisse, le haut présentant la surface rugueuse d’une croûte de pain, que la glace de l’armoire découpait pour lui dans le vaste soir.
– Oui, toujours des conditions, des causes secondes, un mécanisme mental, ce psychisme positif dont s’accommode Dieu. Ceux qui voient clair traversent ce mécanisme. Les autres s’y engluent, le croient suprême et non pas seulement instru-
– 939 – mental. Toujours la même opposition. Toujours deux manières de comprendre. Et c’est pourquoi l’on convainc si peu.
Sa pauvre voix coupée par les arrêts logiques et les reprises de souffle chuchotait dans cette petite chambre trop blanche, médicale et standardisée. À la fois maîtrisante et exténuée, pleine d’une intelligence désincarnée et déjà éternelle, persistait la raide précision de jadis. Christine pensa qu’il l’aurait jusqu’à la fin et que c’était sa manière de mourir debout. Elle entrouvrit les lèvres et fléchit les épaules, invisiblement.
La tête supportée dans ses hauts oreillers, tout son poids supprimé, Augustin continuait dans cette lucidité et ce vide fa-cile que donnent les extrêmes faiblesses et les jeûnes :
– Naturellement on m’accusera de fléchissement intellec-tuel, d’asthénie mentale in extremis.
Comme elle protestait :
– Oh ! fit-il avec ce sourire assez hautain qu’elle connais-sait…
Après quelques secondes de silence :
– C’est une épreuve dont la Mort m’évite l’orgueil.
Une des réflexions qui avait suivi sa confession à Largilier lui revint aux lèvres : « Une fuite vers Dieu par les raccourcis. » Mais à cause de Christine il retint la suite : « J’imite, en plus mal, le petit Bébé mort. »
Comme elle partait, il parla lui-même de la Communion de Noël.
– C’est entendu avec le desservant, fit-elle. Il arrivera inco-gnito après sa première messe.
À peine prononcé, elle regretta ce mot : « incognito ». Mais son frère avait compris. Le Sanatorium désirait éviter toute cé-
– 940 – rémonie et même toute présence trop visiblement religieuse non pour son caractère religieux mais à cause des inévitables asso-ciations mortuaires.
Il la remercia sans lui demander d’explication, et la laissa partir.
Ainsi se cachaient-ils l’un à l’autre ce qui les eût remués tous les deux.
Une agréable surprise vint le lendemain, vers onze heures, un peu avant l’heure de son déjeuner. Le médecin assistant ve-nait de passer. Tous les gestes de prise de température et d’auscultation avaient mis une fois de plus en mouvement la mécanique des soins. Très précis, parce que très proche, un vé-ritable morceau d’orchestre perça la faible épaisseur de ces constructions bon marché et les musiciens semblaient jouer dans la chambre.
– C’est un gramophone. Il est bien meilleur qu’hier. Ils ont renouvelé leurs disques. Le Grieg qu’ils nous donnent est par-fait.
Ce fut le soir de ce jour qu’il reçut l’Extrême-Onction. Avec application, attention soutenue donnée aux rites, comme si un devoir intellectuel se superposait au devoir moral. Mais le cé-rémonial, qui était long, fut coupé de courtes défaillances. On dut à deux ou trois reprises le laisser en repos. Il sentait de tout petits vertiges, purement physiques cette fois, et très passagers.
Le jour d’après, ce fut Noël. Augustin se trouva un peu mieux. Christine put lui donner le Missel, l’appuyer et le relever devant ses yeux. Le médecin assistant, dans les quelques mi-nutes qu’il accorda à Christine derrière la porte, lui apprit que de courts paliers pouvaient couper cette descente continue et que la journée serait douce probablement.
C’était un homme jeune, pesant, à tête rase et presque sphérique.
– 941 –
– D’ailleurs, fit-il d’une phrase amorphe et miséricor-dieuse… dénouement généralement bref, facile, sans agonie…
Il la fixait, derrière ses lunettes circulaires, de deux gros yeux ronds, immobiles et bon enfant.
Le temps n’avait jamais été plus beau. L’énorme fenêtre s’ouvrait sur un hiver incandescent. Le vaste creux du ciel, d’un azur vif et comme rieur, saturé de blanc solaire, vibrait de danses internes et d’une sorte de froide furie de vie.
– Je puis rester seul, dit Augustin, quand vinrent les deux heures de repos et de silence qui suivaient le déjeuner. Pro-mène-toi. Va aux Vêpres de Noël. Jouis de la neige.
Dans le hall transformé en sapinière et salon de fleurs, Christine rencontra le médecin directeur, dont celui qu’elle voyait le matin était l’assistant. Craignant pour son frère la fa-tigue de toute cette gaîté, elle lui demanda si sa petite fête dure-rait longtemps.
– Longtemps ? Non. Elle ne débordera pas sur le temps des repos. Vous aurez un peu de musique de trois et demie à six. Nos malades ne pourraient pas supporter plus, ni moins de gaî-té.
Il avait quitté sa blouse blanche professionnelle. Il appa-raissait dans le veston de tout le monde, à la fois raide, timide et distingué. Ses yeux étaient doux et fins, et sa figure « faisait jeune ».
– Il y a quelques semaines, je vous aurais encore proposé de l’emmener de Leysin. Maintenant, bien entendu, c’est impos-sible… Huit jours ? trois jours ? Ah ! qui peut dire ? Il répétait les renseignements de ses lettres et ceux qu’elle devait à Largi-lier.
Christine se rappela qu’à deux reprises, en un mois, les lettres du médecin lui avaient en effet présenté cette suggestion
– 942 – discrète : l’inutilité d’un plus long séjour et le départ. Comme Augustin ne pouvait se retirer qu’en un second sanatorium, que ce paysage de montagne lui plaisait, qu’il n’avait pas d’autre « pays aimé », la suggestion tomba toute seule, détail perdu dans l’amplitude du désastre.
Mais Christine comprenait maintenant : cet air général de gaîté et de fête, la nécessité de dissimuler la venue du prêtre aux lits des moribonds, ce petit sourire froid d’un médecin, d’ailleurs aimable, l’éclairaient. Ni dans les chambres où ils dorment, ni dans les statistiques où ils figurent, les hôtes des sanatoriums n’aiment le voisinage des camarades glacés, raidis et horizontaux.
Lorsque l’ascenseur la remonta à l’étage, les sons du gra-mophone étaient si parfaits qu’on se figurait entendre un piano. Augustin avait pu s’en distraire sans fatigue. Christine en fut heureuse pour lui. Elle le trouva couché comme elle l’avait lais-sé. Il ne semblait pas avoir bougé pendant toute son absence. Mais un second coup d’œil le lui montra, sous cette immobilité trompeuse, ravagé de souffrance et de désespoir, comme aux pires jours du Cantal, au moment des deux lettres, avant la si-mili-résignation et le lent épaississement de la couche de cendres.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, saisie.
Il se contenta du vieux geste hérité de son père, pour signi-fier la feinte indifférence à d’impossibles bonheurs. Mais le geste, cette fois, ne souleva pas grand’chose : juste le poignet, une main d’une blancheur crayeuse, et le bout de ses doigts dé-formés.
Le piano s’était arrêté. Christine n’en gardait que le souve-nir d’un rythme imprécis aux sonorités rares et charmantes.
– Je voudrais que tu puisses me procurer quelques roses.
– 943 –
– Des roses ? fit-elle, supprimant à peu près l’étonnement que lui causait ce caprice de malade.
Elle se rappela un magasin de fleurs, à droite, en montant vers le Grand-Hôtel et la chapelle catholique, entre une papete-rie et un marchand d’objets de tourisme : une allée charmante, dans de noires verdures et ces fleurs d’hiver qui s’accommodent des neiges. Le magasin serait-il ouvert un jour de Noël ? Elle s’arrangerait toujours pour y pénétrer. Ne désirait-il rien d’autre ? Non, il ne souhaitait que quelques roses.
Cette secousse sentimentale, de motifs inconnus, semblait un gros recul sur ses résignations et l’achèverait peut-être. Était-ce la première depuis le départ de Largilier ? d’autres l’avaient-elles précédée ? Son cœur devait aller et venir, des moindres résignations aux plus grandes, comme le sien à elle, plus vivement sans doute à cause de sa faiblesse immaîtrisable et de ses moindres assises de sérénité.
Elle trouva les roses. Par chance singulière, le fleuriste res-tait seul ouvert entre tous les magasins de la rue montante, à cause des incessantes demandes de fleurs, rameaux de sapin, touffes de gui, houx aux baies rouges, et tout cet extraordinaire goût de légendes, de clochettes et de chansons que les verdures foncées donnent aux neiges.
Elle choisit de belles roses peu odorantes, « pour ne pas fa-tiguer un malade ».
Mais Augustin devait au contraire se plaindre de leur manque de parfum.
Elle le retrouva, demi-soulevé sur son lit, la tête dans sa main, harassé. Elle le remit au lit. Sur la table de nuit, on venait d’installer le plateau de thé. Comme elle lui en proposait, il fit : non ! de la tête. Elle disposa les roses dans ce qui se trouvait de récipients : les verres à toilette, les verres d’eau, le fond du lava-bo, sous les robinets de nickel.
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Mais la sensibilité momentanée qui les avait souhaitées s’était sans doute épuisée. Il n’y prit aucune attention, les regar-da à peine et parut se jeter dans une frénésie de tristesse et de souvenirs.
– Je voudrais que tu demandes aux gens d’à côté… Ils ne refuseront pas… ils venaient me voir autrefois… de recommen-cer ce qu’ils jouaient il y a une heure. Et du Chopin s’ils en ont.
Christine revint, portant l’appareil, des aiguilles et trois disques, qu’elle posa sur le fauteuil avec précaution.
– Elles descendent au hall, disent-elles, « mais si votre frère désire de la musique, rien n’est plus simple que de lui prê-ter l’instrument. »
Elle parlait d’un ton neutre quelconque, dans sa grande in-quiétude cachée, sans chercher la manière juste, ni trop essayer de consoler une douleur dont elle pénétrait à peu près les causes sans les préciser exactement. Elle acceptait d’être passive, spec-tatrice d’une souffrance qu’elle savait en gros, dont elle n’aimait pas deviner le détail, sentant que cette souffrance achevait son frère.
Elle posa le disque sur l’appareil.
D’une sensibilité riche et nourrie, mais sans culture musi-cale technique, Christine interprétait en littéraire, tout en sui-vant d’une attention émoussée, comme un livre qu’elle eût ren-contré dans quelque cabinet d’attente. Elle crut reconnaître le thème de la nature apaisante, avec quelque chose de changé. Transformé, repeint, chassé de France, il devenait celui de l’exotisme et de la consolation.
C’était une nature steppique et sauvage, pleine de chants nomades, de clameurs sous les tentes, de torches, d’ébrouements et de galops ; et aussi des frappements de tam-bourins, des plaintes de flûtes, des heurts sur des poêlons et de grandes fumées.
– 945 –
Une âme trahie et raffinée se plaisait là, cherchait ces fortes émotions frustes. Cette violente vie rudimentaire la nettoyait de l’autre. Elle s’y refaisait un autre bonheur. Il viendrait bientôt. On sentait comme un nouveau matin, percer dans ces crépus-cules.
Des chants religieux eussent mieux valu pour qui avait épuisé toute vie terrestre : Franck, Palestrina, Lassus, du plain-chant, toute musique à sens surnaturel, mais qui savait dès ici-bas commencer d’être belle… Ce n’était pas ce que son frère avait préféré.
– Veux-tu aussi Chopin ? demanda-t-elle timidement, quand fut terminée la rhapsodie de Liszt et qu’elle eut enlevé le disque ?
Il se fit dire les titres et puis fit encore « non » comme pour la tasse de thé.
Le plateau du dîner suscita ce mouvement de répulsion nerveuse qu’elle commençait de connaître. Elle demanda qu’on montât du café au lait, qu’il accepta. Elle mangea elle-même hâ-tivement et s’assit auprès de lui sans parole.
La pauvre femme ne savait plus de quelle souffrance elle souffrait au juste. Tout était réuni et mêlé en une confusion de douleurs. Le premier coup qui l’avait frappée paraissait durer encore et continuer simplement son élan d’une façon cruelle-ment longue, qui eût eu besoin, pour se développer, de plusieurs mois et de plus d’une victime. La souffrance changeait de forme : elle diminuait d’acuité, mais augmentait de volume. Une chape de plomb posée sur elle, s’opposait aux heurts nouveaux, comme une callosité providentielle développée par l’aptitude à souffrir. Si elle ne retrouvait plus l’affolement des premières, dans les nouvelles épreuves, celles-ci épaississaient néanmoins un peu plus l’impénétrable rideau qui la séparait du monde.
– 946 –
La musique des danses et des chansons s’était atténuée. On l’entendait encore vaguement à travers les étages.
– Veux-tu que je dise la prière avec toi ? demanda-t-elle très bas, la bouche contre son oreille ?
– Oui, fit-il, et il l’écouta avec un recueillement épuisé.
Des pas sonnaient, que les tapis trop minces assourdis-saient mal, et des bruits de portes fermées. Des malades rega-gnaient leurs chambres et passaient en sifflant des airs. Le sana-torium par degrés retombait au silence. Elle se pencha sur son frère, l’embrassa et lui dit adieu pour la nuit.
Le lendemain, beaucoup plus calme, il lui parut mieux. Il accepta le thé et la crème qu’on lui servit, avec deux gâteaux secs. La visite médicale fut faite par le médecin distingué et doux qu’elle avait vu la veille et non plus par son assistant. Christine assista à la prise de température, à l’auscultation. Celle-ci fut si légère qu’elle ressemblait à un effleurement, à une marque de sympathie qu’il eût donné avec son oreille, faute de le pouvoir autrement.
– Vous ne souffrez pas ?
– Nullement. Cracher me fatigue.
Christine avait en effet remarqué que sa toux remuait une sorte de colle graillonnante dans sa poitrine encombrée. Elle voulut porter le crachoir à ses lèvres, sans remarquer le signe de dénégation du médecin.
– Non, fit Augustin avec son habituel souci de précision, émouvant à ces minutes. Ce n’est pas la prise du crachoir, c’est l’acte de cracher qui m’épuise.
Il désira que Christine lui lût la Messe de Saint-Étienne, premier martyr, ne pouvant la lire lui-même comme il avait fait pour celle de Noël.
– 947 –
– Cela ne te fatiguera pas ?
– Au contraire.
Puis avec un sourire de détente :
– Largilier m’a expliqué que les Saints portaient leur dou-leur à bras tendu… Un peu d’optimisme thérapeutique ?…
Christine sourit, puisqu’il semblait le désirer. La Messe fi-nie, il la pria de prendre un papier jaune dans le tiroir de son armoire.
– Si tu veux le garder en souvenir de moi, tu me feras plai-sir.
Elle déplia et lut :
« Faculté des lettres de Lyon. » Et sur les blancs de l’entête : « de Préfailles (Mademoiselle), Anne, Élisabeth, Marie, Armelle. »
Elle fut longue à comprendre comment ce papier se trou-vait là, puis sentit naître sur son visage à elle, un autre triste demi-sourire, long à s’éteindre.
– Écoute, fit-il.
Elle s’approcha, pour ne pas l’obliger à parler avec trop de peine.
– Prends tous ceux de mes livres que tu désireras.
Christine avait admiré combien sa bibliothèque était déjà riche. Elle occupait deux pièces de son petit appartement de Lyon.
– Lui envoyer les autres pour son École risquerait de la troubler ? Largilier décidera.
– 948 –
Il parlait avec ces sifflements et graillons embarrassés qu’elle avait remarqués. C’était à peine une respiration. Il sem-blait s’efforcer d’avaler de l’air à petites gorgées, comme avait fait leur mère ; ce symptôme s’aggravait même depuis la veille.
Cependant il s’expliquait, avec une netteté épuisée :
– Hier le choc était trop fort. Aujourd’hui je supporte. Cette musique de Liszt, nous l’avons aimée ensemble, nous devions l’entendre de nouveau tous les deux. Une heure avant qu’on me donnât le panier des roses.
Christine se rappelait dates et coïncidences, revoyait le dé-part de son frère, le soir du dîner. Mais aucune image ne lui re-venait de cette corbeille de roses. Elle cherchait en vain, dépla-çant de féroces souvenirs.
Comme toute l’amertume de cette recherche se montrait sur son visage, elle surprit la grande pitié de son regard à lui, fixé sur elle. Ils comprirent tous deux.
Quelques cuillerées de consommé furent acceptées au dé-jeuner de midi. Mais l’obligation de lever la tête fatigua le ma-lade. On lui glissa un second oreiller. Il resta ainsi une heure environ. Christine pensa qu’il aurait plaisir à revoir le paysage qu’il aimait. Les colossales épaisseurs calcaires édifiaient dans le ciel de hauts autels d’une noblesse angélique. La Dent du Mi-di, le Chamossaire, les Diablerets, sans le plus petit nuage au-dessus des crêtes, sans le moindre coton pendu à leur flanc, dis-posaient leurs blancs fixes contre un azur aux puretés in-croyables, dépassant celles de l’été.
Christine mit sa tête au niveau de celle de son frère.
– Inutile, fit-il, quand il eut compris ce qu’elle voulait.
Une demi-heure après, elle dut s’approcher encore :
– J’ai tout… je pouvais mourir brutalement… loin de toi… C’est beaucoup de miséricorde…
– 949 –
– Arrête-toi, dit doucement Christine.
Mais il termina, néanmoins, avec une sorte de sourire :
– … On dira aussi : « euphorie in extremis… »
Vers quatre heures, Christine assise à toucher son lit, vit qu’il la cherchait. Elle se déplaça pour qu’il n’eût pas à tourner la tête. Il la maintenait sous son regard, plein d’épuisement, de possession de soi et de paix.
Elle eut l’intuition qu’il désirait une union de prières, peut-être celles des agonisants. Mais, sans doute, il se lasserait à les suivre. Elle entreprit le chapelet.
Il maintint sur sa sœur ce même sourire sans effort, qui persista bien qu’il fermât les yeux.
De douces petites inconsciences commençaient de l’engloutir, dont il remontait pour retrouver une pensée liquide, lumineuse, un peu vide, sur un immanœuvrable corps de plomb. Il aurait peut-être remué les doigts, s’il l’eût voulu très fort.
Des « Je vous salue Marie, pleine de grâce », d’une matité limpide, ceux de Christine, en appelaient d’autres, ceux d’autrefois (sur des routes, dans des bois montants). Sa mère, très jeune, comme dans le temps de ces Ave Maria, dit : « Quand je serai morte, je comprendrai. » Le passé, le présent, fusionnaient. Il n’y avait plus de durée. Bien sûr, s’il eût voulu très fort, il aurait aussi séparé ces moments qui s’agglutinaient.
Il respirait à petites bouchées, sorties d’une poitrine dense, indolore, hors d’usage.
Une courte inconscience, de nouveau le reposa.
Il en revint sur les mots : « Maintenant » et « à l’heure de la mort » de l’Ave Maria. De même sens, désormais, ils se con-fondaient. Il sut qu’ils se confondaient. Il n’avait jamais pensé
– 950 – qu’ils pussent se confondre. Ce lui fut surprise, élargissement, repos dans la clarté, comme la fin des bois montants.
Il repensa : « … in extremis ». Il sentait qu’un autre mot précédait ces deux mots. Mais il ne put se rappeler lequel.
Il eût souhaité faire une certaine chose dans cette douce clarté tendre. Il ne pouvait, à cause de sa faiblesse. Et même cette tentative le fatiguait, ajoutait à sa sueur. Une transpiration profuse et continue le gênait, lui refroidissait le dos. On n’aurait pas le temps de lui essuyer ce dos. Il savait qu’on n’aurait pas le temps, qu’il ne pouvait plus le demander, qu’on ne devinerait pas. Rien de ce qui exigeait un effort, il ne le pouvait plus.
Mais voici que cette chose qu’il eût souhaitée s’accomplit toute seule : d’elle-même, dans son autonomie de pensée flot-tante, cette faiblesse eut l’idée de « s’offrir à Dieu », comme lui-même avait appris à le faire de ses peines, autrefois. Il sentit que c’était cela, précisément cela, qu’il avait voulu.
Cette « offrande à Dieu » et la sueur froide de son dos, se mêlaient un peu, confusément.
Et de nouveau, la brume l’engloutit.
Dit avec lenteur et attention, de cette voix sourde et nette, propre à ne pas fatiguer un malade, où s’éteignait toute sonori-té, le chapelet de Christine devait bien prendre une demi-heure, avec les commentaires qui séparaient les dizaines.
Quand il fut achevé, elle s’aperçut à une indéfinissable inertie de la figure, à l’inconscience mécanique et hachée de la respiration, à la fixité d’ouverture des paupières, que son frère ne devait plus rien suivre.
À ce moment, l’infirmière entra, posa le thé de cinq heures, dut prendre cette immobilité pour du sommeil et se retira en évitant tout bruit de porte.
– 951 –
Ce fut ainsi, vers six heures du soir, qu’il entra dans la douce et miséricordieuse mort.
Christine se leva lentement ; elle commença d’aller fermer la porte-fenêtre, se ravisa, la rouvrit, s’aperçut qu’elle agissait comme une somnambule, revint vers le corps, le regarda long-temps, vit s’établir des traits d’une jeunesse auguste.
Elle admirait combien, malgré l’effrayant creusement des tempes et du visage, il restait beau de noblesse austère, d’une sorte d’autorité qui commençait d’être riante, à laquelle s’étaient jointes quelquefois bien des nuances de hauteur, de ce calme très pur, fixé dans le marbre des morts. Tous ces dons, exaltés par la définitive immobilité que cette solitaire gardait maintenant l’habitude de voir au bout de toutes ses tendresses, la pauvre âme tourmentée par l’absence de Dieu jusqu’aux mi-séricordes finales, n’en avait désormais plus besoin. Ils demeu-raient là, confiés au visage, pareils à des vêtements bien pliés, rangés pendant le sommeil.
C’était plus beau encore, que l’« autre », celle qui n’avait jamais répondu, devait peut-être le voir, avant les dégradations de la maladie, dans leurs courtes préfiançailles, quand ils s’enivraient ensemble aux mêmes chants, et que, goûtant l’hommage total, sans doute elle inclinait la tête, réfléchissait, et ne refusait pas.
Christine s’anéantissait sous une écrasante sensation de détachement de tout, d’absence de larmes, de table rase et de désert, où absolument rien de la présence de Dieu n’était visible. Nul doute qu’il ne fût là cependant au plus creux de cette ombre. Un jour quelconque de ceux qui allaient suivre, elle ré-entendrait le dialogue de toute consolation :
– Où étiez-vous, Seigneur, pendant ces amertumes ?
– Près de toi.
Elle le savait, mais de science inerte. La chape de plomb
– 952 – pesait de tout son poids sur ses épaules. Elle se sentait prodi-gieusement seule.
Londres, 1921-Leysin, 1929.
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Vous avez terminé Augustin ou Le Maître est là
Joseph Malègue
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