Augustin ou Le Maître est là
II les Plus Heureux Jours
II
LES PLUS HEUREUX JOURS
Augustin ignorait ce pays nouveau, n’ayant jamais voyagé qu’entre sa ville d’université et le Cantal. On traversait des gares de triage ; des deux côtés de la quadruple voie, des paysages au type inconnu glissaient sur les plans de l’air. Projections avan-cées de très grandes villes, usines, maisons ouvrières, noirs en-vers de demeures, courettes hideuses où séchaient des linges, carrefours au vif éclairage, cantonnés de cafés, telles étaient ces formes de géographie humaine, très différentes des formes fa-milières. La vie y apparaissait, au premier regard, brutale, morne et gaie, autant qu’on pouvait l’explorer au galop d’un ra-pide.
Plein de la saleté des fins de voyage, le compartiment de troisième classe bruissait d’excitation lassée. Un terne reste de jour, de sombres volumes de brume et la fixité filante des lampes à arc peuplaient ce crépuscule d’extrême septembre. Parfois l’express sifflait longuement.
Le bruit de la course changeait de timbre. Une vitesse fré-nétique perçait les gares ; des immobilités d’hommes et de malles volaient en sens inverse, avec des lettres en bleu qu’on n’avait pas le temps de changer en noms de villes, aussitôt reje-tées derrière l’épaule, comme des noyaux de fruits mangés.
En face d’Augustin, son père, ayant fumé la dernière ciga-rette et jeté le papier jaune du scaferlati, étendait sous la ban-quette ses longues jambes, tandis que ses regards, traversant le plafond du wagon, fuyaient entre deux valises, vers le ciel cré-pusculaire, Dieu savait où. Ils se taisaient tous deux, s’étant dit tout ce qu’ils pouvaient se dire, et l’habitude qu’ils avaient d’être ensemble nourrissait sans paroles leur communauté d’âme.
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Toutes les variétés de l’espérance, de l’élation et du bon-heur avaient peu à peu succombé aux coups multipliés des sen-sations nouvelles, et même il ne restait de celles-ci que leur par-tie commune : l’élargissement et l’étrangeté.
Paris fut là. Augustin, son père et leur valise s’écoulèrent dans un fleuve humain, composé du ruissellement de tous ces hommes et de bien d’autres, sous les grands édifices de verre, de fonte et de nuit. Des gens savaient leur chemin dans ces remous, presque tous. Quelques-uns d’une sécurité inerte : des porteurs chargés de très belles valises, aux noms d’hôtels d’Italie ou d’Égypte. Les messieurs propriétaires des valises, le savaient aussi, d’une indolente science, partie infime de la notion beau-coup plus vaste des grands parcours internationaux.
Des messieurs en pardessus de voyage et une jeune fille de type anglo-saxon, blonde, de très grande taille, regardaient une locomotive immense, qui poussait de grands sanglots métal-liques à des intervalles mathématiquement égaux. Augustin s’aperçut qu’il remorquait, sans qu’il sût pourquoi, ce petit inci-dent perdu.
Les conversations paternelles de la dernière demi-heure lui revinrent : « Si nous prenons la malle avec nous dans la voiture, c’est quarante sous et cinq de pourboire, et une demi-heure d’attente, probablement. Si nous la donnons à Duchemin, c’est cinquante sous et six de tramway. Nous prendrons la voiture. »
Le fiacre les mena au petit trot, sous une traditionnelle bruine, le long de boulevards sans nom qu’on quitta pour des rues sombres et populaires. Aux maisons d’angles, des plaques bleues peu lisibles épaississaient l’étrangeté des sites par les éclaircissements eux-mêmes obscurs. M. Méridier ne manquait pas d’offrir quelques identifications ténébreuses qui, la minute d’après, renforçaient l’anonymat de Paris.
Le fiacre longeait des maisons jaune brun, d’une odeur de misère, des marchands de vin, des boutiques de légumes et des
– 151 – boucheries fermées. Ils furent arrêtés par un embarras de ca-mions et de baladeuses. De tristes passants rapides les frôlaient. Un vieil homme pris de vin, en blouse blanchâtre, eut le temps de développer, juste contre leurs roues, des réflexions pâteuses. Augustin entendit : « Tout ça, c’est des prrr… oblèmes ! Ceusses qu’ont étudié, y savent. Moi, je sais pas. » Ce détail, perdu dans la pauvreté des très grandes villes, resta longtemps épinglé à ses premiers souvenirs de Paris.
Ils s’évadèrent par des rues fort désertes, coupées d’embranchements moins peuplés encore, creusés à travers de véritables solitudes monastiques. Une vie multiple et ancienne leur soufflait des possibilités innombrables, austères et sans bonheur.
– Ah ! dit le père, voici le Panthéon.
Il formait dans le ciel une tache mate, haute et ronde, qui semblait une variété de la nuit. On entrevoyait des édifices d’un curieux moyen âge, derrière des murailles aveugles.
Le fiacre s’arrêta. Ouverte, la porte cochère montra un jar-din à perspective courte, avec des colonnes en fonte et un jet d’eau sur la pelouse de droite. Un bec de gaz d’avant Auer sif-flait dans une lanterne, au centre d’ondes successives de jaune et de nuit.
Un homme en bourgeron bleu traîna la malle et dit : « Pour quelle classe ? Première supérieure préparatoire ? M. le Provi-seur reçoit demain toute la journée. Venez plutôt le matin. Ve-nez plutôt vers huit heures. » Après ces précisions concen-triques, il cracha, reçut vingt sous et ferma la porte.
Augustin et son père reprirent la valise et la portèrent à un petit hôtel sordide que le professeur avait occupé pendant son année de bourse d’agrégation.
– Elle n’est pas trop lourde, papa ?
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– Nous l’avons allégée de nos repas, comme dans la vie d’Ésope.
Toutes les traîtrises que recèlent les actes de débarquer, de prendre une voiture, de calculer les pourboires, de décharger malles et valises s’étant laissé désarmer, et toutes angoisses apaisées, Augustin eut conscience d’une légèreté heureuse dans la démarche de son père. Paris lui offrait une acceptation de sa personne, qui allait presque jusqu’à l’accueil. Et il se laissait glisser de nouveau sur les pentes de l’avenir.
La rue, droite et large, ruisselait de lumière.
L’enfant reprenait le sentiment de ses puissances et de quelque chose comme une solitude, dans le chaos bariolé des premières foules. Il pleuvait tout à fait, de cette sorte de pluie qui glisse sur le vernis et la soie du bonheur, sans parvenir à les mouiller. Des phrases cent fois dites réapparaissaient, par pure monotonie de joie : « En latin et grec, tu es très au point ; les raffinements viendront tout seuls. En français et philosophie, la maturité est question de temps, que les efforts hâtent peu, pourvu, bien entendu, qu’on ait le don, qui ne t’a pas été refu-sé… Et l’on verra ce que l’on verra. » Ainsi ils s’en allaient sous l’averse douce et dorée.
Ils dînèrent dans un petit restaurant du boulevard Saint-Michel, d’éclairage étincelant et de prix minime, confondant confort et clinquant par désarmement devant la vie. Désarme-ment inégal ; radical et de naissance chez le professeur, dont le métier ne faisait qu’imiter l’âme, provisoire chez Augustin, et qui céderait sous des poussées venues de plus loin, d’un autre canton de sa race.
Le garçon enroué, cordial et boutonneux, portait des plaques de pelade dans ses moustaches. « Voilà, dit-il, en les plaçant contre le vitrage. C’est le meilleur endroit pour voir les dames. » Ils choisirent un potage vermicelle, un merlan frit, hé-sitèrent entre une longe de veau marengo aux cèpes et du poulet
– 153 – cresson. D’autres noms de mets magnifiques, sur la carte vio-lette, tirée à la gélatine, imitaient la poésie des inscriptions illi-sibles. À mesure qu’avançait le dîner, une déception tentait, sans grand succès, de mordre sur leur idéalisme. Les noms étaient peut-être les mêmes que pour la cuisine maternelle : plus prétentieux seulement. Mais la substance de ce que l’on mangeait, l’honnête, succulente et généreuse substance de mou-ton gras et de feu de bois, un simple reflet d’elle-même la rem-plaçait, un pur rien, une saveur négative, un goût de carton-pâte, qu’une, traîtresse tranche mince leur abandonnait sur la langue en mourant. Ils s’accordèrent, en fin de repas, une glace vanille qui sentait l’eau.
Paris roulait au verso des vitrages, derrière l’écran des ri-deaux au crochet et des plantes vertes. Traversant un gronde-ment continu, certains sons brutaux à cassure nette, timbres de tramways ou cornes de véhicules mécaniques, transportaient vers des régions inconnues quelques parties infinitésimales de la formidable vie. Ils refusèrent le café, versèrent six francs trente dans les mains du garçon aux moustaches lacunaires et retrouvèrent dehors une pluie plus légère, sous laquelle ils s’en furent jusqu’à leur hôtel. Le père manipulait un exemplaire nouveau de l’éternelle cigarette.
Les souvenirs remontaient en foule du fond de son imma-térielle jeunesse. Il en reconnut quelques-uns au coin même de ce kiosque à journaux qui leur faisait face, non loin d’un café cé-lèbre. D’autres n’avaient pas assez de force pour dépasser les limbes intérieurs. Ils restaient d’étranges petites choses molles, faites de résurgences et d’oubli, d’actuel et de passé.
Le professeur rappelait sa bourse d’agrégation :
– Tu n’en auras pas besoin. Tu auras mieux.
– Tu recevais combien, papa ?
– Cent vingt francs par mois. J’en envoyais une trentaine à
– 154 – ta grand-mère que tu n’as pas connue. C’était certainement la pauvreté (ici, ce geste de distinction et de renoncement mêlés, qu’Augustin connaissait trop…). La grande pauvreté. Gêné par rien, ni argent, ni événement. Il ne se passait rien dans ma vie. Ailleurs peut-être, oui. Mais dans ma vie, non. Une fois par se-maine, le samedi ou le lundi (je ne me rappelle plus), à cause du feuilleton dramatique, j’achetais le Journal des Débats, un nu-méro de couleur rose. Je n’allais pas au théâtre autrement. Aus-si la vie parisienne m’a-t-elle toujours semblé de consistance théâtrale et de teinte rose. C’est tout ce que j’ai su d’elle. Mais l’antiquité me donnait mes revanches. Le renouvellement des études historiques ne datait pas de si loin que nous n’en goû-tions encore la fraîcheur. C’était la fin du temps de Fustel, celui de Gaston Paris, celui de Boissier.
– J’ai regretté, continuait-il, d’avoir été reçu dès ma se-conde année, trop tôt… À cinquante mètres d’ici, pourrissaient les baraquements Gerson, véritable « zone de fortifs » dans les restes de l’ancienne Sorbonne. Le latiniste Riemann y profes-sait. Il est mort en Suisse, d’un accident de montagne. Ce n’est pas une mort de latiniste. Je lui dois infiniment. J’aimerais re-voir avec toi ces baraquements, mais eux aussi ne sont plus.
Ils durent emprunter un instant, à cause de la pluie, l’abri d’une tente de café.
Augustin pénétrait ainsi l’âme de son père, y retrouvant, sous toute la culture ultérieure, le fond triste et délicat.
– Je suis injuste, continuait M. Méridier. Je garde aussi, envers Paul Desjardins, une grande dette profonde. Mais je ne sais pourquoi, ce soir, je préfère mon passé classique.
La même intuition leur vint à tous deux. Le père l’exprima :
– Parce qu’il est le seul que nous ayons partagé.
Mais il mêla les matières où se jouaient ses souvenirs et sa rêverie.
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– J’aimerais savoir ce que fait ta mère en ce moment ; au milieu de quelles besognes elle se débat en pensant à nous…
Puis une émotion tout à fait imprévue :
– Quel que soit le temps qui me reste, tu seras là pour les petits…
Et comme il voyait Augustin tout raidi de douleur subite, il ajouta d’un demi-sourire :
J’espère que tu n’auras pas à le faire trop tôt.
. . . . . . . . . .
Quand ils se réveillèrent le lendemain, dans la franche pluie des rentrées, le jour gris jaune leur montra deux lits d’un affreux acajou, des dessus de lit en dentelle pourrissante, et un baldaquin du temps de Balzac.
La chambre sentait une mince odeur bizarre et inexplica-blement fade. Ils ouvrirent la fenêtre pour la chasser.
Le spectacle, bien qu’Augustin le devinât banal et sem-blable à celui de tous les autres matins, leur parut triste – ce qu’il était – et de plus tout à fait particulier et spécial à ce jour, et tel qu’on ne pouvait vraiment le voir qu’une fois. Il faisait corps avec des impressions de rentrée, de séparation, de partie de vie révolue, à quoi se mêlait la souffrance causée la veille au soir par les paroles de son père. Tout cela n’était ni plaisant, ni douloureux, grave seulement, au-dessus du plaisir et de la dou-leur.
Longtemps après, quand Augustin voulut retrouver cette maison, rien n’en restait : disparu, l’hôtel borgne ; charrié en de lointains et poussiéreux décombres, eux-mêmes dissipés dans les terrains des diverses banlieues. Huit étages de meulière, de calcaire de Beauce et de ciment armé le remplaçaient.
– Ce côté est la partie noble de l’édifice. J’habitais par der-
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rière. Je te montrerai.
Ils décidèrent d’explorer le revers. Ils s’y rendirent par des couloirs à carreaux rouges, sur lesquels respiraient des cabinets infermables. L’odeur ne venait pas de là, bien qu’elle crût à chaque pas.
– La chambre où nous avons couché coûtait quarante francs par mois. Celle que nous allons voir, vingt francs.
Un garçon frisé, au cou gras et trop blanc, granulé de petite vérole, caressait le carreau rouge avec un manche à balai habillé de chiffons. Ils glissèrent la tête par l’ouverture des portes.
– Voue pouvez entrer, fit le garçon frisé.
Un haut mur strict barrait une courette à si courte distance que le garçon l’eût touché par la fenêtre, avec le manche de son balai. Par-dessus le mur, des cimes d’arbres oscillaient dans un ciel jaune où couraient des vapeurs.
– Le jardin des Feuillantines, dit le père, celui d’Hugo.
Mais Augustin ne pensait qu’à l’odeur. On la percevait là, dans la pureté de l’état naissant, mêlée à rien d’autre. La pous-sière l’atténuait sans en changer l’essence, comme l’eau tempère le goût du vin. Doucereuse, repoussante, indescriptiblement sournoise et évoquant le bouge, elle s’atténuait pour reparaître, si Augustin changeait de place, faisait un pas ou un geste, ou simplement y repensait. De consistance variable, tantôt mince et diluée, tantôt concentrée en empâtements d’épaisseur presque touchable, elle étalait dans l’arrière-gorge, au centre des nausées, une onctuosité narquoise, une sorte de crème in-fâme et permanente, de substance inconnue, d’une fadeur à s’évanouir.
– Mais enfin, qu’est-ce que ça sent ici ?
Soit qu’il devinât des voyageurs de passage dont le séjour ne pouvait être abrégé par ce renseignement, ou qu’il y vît le
– 157 – moyen d’exprimer son mépris pour tous ceux qui, juchant à son propre échelon social, se faisaient néanmoins servir par lui, le garçon frisé émit sans hésitation un diagnostic compétent et froid.
– Ça sent la punaise.
– Cela ne sentait pas ainsi autrefois, dit le père, pour au-tant qu’il me souvienne.
– Ça sentait un peu, dit le garçon frisé. Ça sent davantage depuis qu’il vient des Russes.
– C’était rudimentaire sans doute, continuait M. Méridier sans répondre, comme toute chambre à vingt francs.
– Trente-cinq, rectifia le garçon.
Augustin n’aurait jamais cru que son père pût descendre à cette, bassesse sociale, où l’Université laisse se dégrader les in-tellectuels pauvres. Perdu dans ses évocations gréco-latines, son père n’avait pas dû s’affecter beaucoup de cette horreur, ni peut-être même la sentir.
. . . . . . . . . .
Il fut entendu avec le Proviseur qu’il entrerait en « pre-mière supérieure préparatoire ». Pourquoi se hâter ? « La pré-paration avait aussi son rythme. » Suivaient des conseils de simple bon sens, pour lesquels le Proviseur semblait quêter l’approbation de son père. Ils avaient l’air de deux médecins consultants.
Le vieux monsieur décoré, qui parlait à Augustin, regardait avec intérêt son maigre et sérieux visage.
– Et puis, dit-il, changeant brusquement la conversation, pas d’excès de travail, n’est-ce pas ? Du sommeil, beaucoup de sommeil. Une veillée facultative existe. Je soulèverais mes in-ternes, si je la supprimais. Je n’ai jamais vu les très bons élèves
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en avoir besoin.
Le premier feu de bois de l’année sifflait derrière leur dos. Un luxe administratif rouge sombre et grenat régnait dans la belle pièce grave. L’Université imitait, quand il le fallait, la grande bourgeoisie.
Ils s’en furent au Louvre, à Notre-Dame, et aussi, comme le père continuait à rechercher ardemment sa jeunesse, tournèrent autour de la bibliothèque Sainte-Geneviève. M. Méridier ne s’y retrouvait plus. Augustin commençait de sentir autour de lui une force d’une complexité extrême : intellectuelle, écono-mique, morale, pompant les sucs d’une immense histoire, es-comptant d’infinis futurs. Quelque chose de sa vie intérieure grossissait, au fond de lui, à cette étonnante mesure. Parce qu’il sentait le désir d’absorber le plus possible du contenu de cette force, – tout l’art, et toute la philosophie, et toute l’histoire, – il avait besoin d’un précis rappel du bon sens calculateur qui fournissait les seconds moments de sa nature.
À la messe de Saint-Étienne-du-Mont, ils se tinrent debout près de la balustrade du fond. Peut-être le père désirait-il éviter les quatre sous de chaise. Loin du chœur, tenu au bout d’une longue laisse, l’esprit d’Augustin vagabondait. Un ouragan de distractions soufflait dans sa pensée. Jamais la clochette n’avait paru plus froide et plus lointaine, ni plus comble et plus confuse l’immensité de ses futurs. Un huissier à chaîne, vieillot, décoré d’une médaille inconnue, annonçait un prêtre quêteur, à coups de canne sourds. Entre deux rêveries, Augustin pensa à Renan, le méprisa, fut hautain avec lui, décida que lorsque ses besognes scolaires seraient finies, eh bien ! on verrait !
Il subodora le retour de la fameuse question obsédante : celle de la vocation, celle de l’appel. Il remarqua la diction du vieux prêtre qui venait de prononcer en chaire de très courtes paroles, avec une articulation d’acteur. De cette froideur forma-liste qui l’avait frappé dès le début de la messe, la cause était obvie : un très subtil parfum janséniste fumait sous ces voûtes
– 159 – depuis trois cents ans. À l’élévation, il se mit à genoux à même les dalles. Quelque remords, un recueillement tardif, l’idée d’un temps perdu à rattraper, le saisirent, et, encore une fois, l’inquiétude de l’appel. Il lui sembla impossible que Dieu voulût l’arracher au légitime attrait de cette force infinie qui le sollici-tait. Le devoir était de vivre dans le présent jusqu’à ce que tout fût clair. Dieu ne se réfractait-il point dans l’œuvre de Dieu ?
Son père rêvait, debout, un petit sourire sur sa figure fine, son âme revenue peut-être aux temps de l’Action morale et de Paul Desjardins.
À mesure que s’avançaient les heures, leur sensibilité à l’un et à l’autre baissait d’éclat et de flamme, exactement comme le jour. Augustin devait dîner le soir au Lycée pour épargner le prix du repas. Ils allèrent, avant cette rentrée, payer l’hôtel. Le père trouvant intolérable le retour à une chambre d’où son fils serait parti, préféra prendre en main la petite valise provinciale en toile grise et ils la véhiculèrent ensemble autour de l’énorme Panthéon.
Ils ne se parlaient guère plus. Aucun mot n’aurait pu dé-charger la millième partie de ces minutes gonflées.
Parfois se faisait jour, non pas un soupir, mais une respira-tion audible, coupée d’étranglements et de ressauts, comme une petite cataracte. Une seule espèce d’entretiens : les détails maté-riels.
– Et toi, papa, où dîneras-tu ?
Il trouverait, près de la gare, du pain et du jambon à ache-ter…
– Et cette valise, comment la porteras-tu jusqu’au tram-way ?
Il prendrait son temps…
Augustin, raidi, tendu, se sentait pris dans un corset étroit.
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Il y avait bien un moyen qu’on pouvait essayer : le jeu des réci-tations factices, des mots qui parlent d’autre chose. « Ille etiam caecos instare tumultus Saepe monet… » Pensé intensément, cela pouvait provisoirement réussir. D’autres détails aussi, ser-vaient, le fiacre, l’odeur de punaise, et même : « tout ça, c’est des prrr… oblèmes ».
À côté de lui, proie d’une bien autre détresse, M. Méridier marchait, soumis mais chaviré, toute son âme en débâcle, ses habitudes bien-aimées cassées et mortes. L’enfant qui sentait cela ne sentait pas tout. Il faussait l’âme de son père. Il la faisait étroite. On parle de l’amour paternel ou maternel. Peuh ! qu’est-ce que ce mot « amour » ? Bien trop ampoulé et étriqué à la fois pour dire le don total, détaillé, raffiné, dans chaque fibre et dans la masse, du cœur qu’un homme a fait mol et large, exprès pour que puissent s’y étirer à l’aise tous les mouvements de son en-fant.
À peu près tout ce qui restait valide de sa vie, le père le lais-serait là, derrière la porte cochère de ce vieux lycée célèbre. Re-foulé sur le trottoir, lui et la petite valise grise qu’il allait main-tenant porter seul, son abandon matériel et moral serait pal-pable comme un corps. Bien sûr, il y avait, consolatrice, l’assurance que le petit ferait ce qu’il n’avait su faire, lui, le pauvre homme. Bien sûr aussi, il restait ses autres enfants. Mais que voulez-vous ? cet amour a ceci de particulier qu’il foisonne autour d’un fils comme s’il existait seul. Et celui-là était le con-fident, l’intellectuellement, l’intimement préféré. C’est plus tard qu’Augustin comprit ces choses, dans le détail des reconstitu-tions posthumes. Sur le moment, il ne sentit rien que le tendre et sauvage baiser d’une moustache mouillée.
*
* *
Le camarade en uniforme qui le guidait coupa court à toute explication d’état civil scolaire.
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– T’es en Cagne ? Moi aussi.
Il lui précisait la topographie nocturne :
– Ça, c’est la cour grand A… C’est notre cour.
Il dardait sur lui les charbons luisants cachés dans ses yeux, à chaque bec de gaz rencontré.
– Comment t’appelles-tu ? finit-il par demander.
Puis sur sa réponse et l’indication de son ancien lycée :
– Ah ! c’est toi, le prix de philo ?
Ainsi la vie de camaraderie, rude et insentimentale, dévora les restes de l’adieu.
L’étude lâchait des hurlements par toutes ses fissures. Le nouveau venu y plongea en nageur. Augustin ne fit qu’ajouter un garçon long et maigre à la série des isolés sur la frange de cette houle.
Le chemin du dortoir lui montra une heure plus tard d’autres corridors en pierre de taille, une autre cour dont il ne sut si elle était aussi dédiée à quelque majuscule, et ce même papillotement de gaz jaune, que chaque tournant d’escalier pas-sait au suivant comme pour un jeu.
Dès qu’il connut l’horaire des classes, Augustin répartit son temps avec la joie de nouveaux mariés plaçant leurs meubles. L’immense travail ne lui avait jamais paru plus fraternel. Chez son père, il n’était que la meilleure partie de lui-même. Ici, il ab-sorbait sa vie tout entière ; il était sa respiration, sa nourriture, ses amours. Augustin se languissait loin de lui. L’acquis gran-dissait automatiquement, tout seul, comme une fortune de mil-lionnaire, et les professeurs étaient les comptables. La gram-maire grecque de Koch, elle-même, engendrait de la joie. Au-gustin eut la chance d’en trouver une, d’occasion, pour trois francs soixante-quinze à un étalage de la rue Cujas.
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L’exemplaire sentait la poussière et l’anisette. Mais rien n’en marquait sur les beaux mots grecs en marbre jauni. Dans la prose, dans les vers où ils se trouvaient enchâssés, ils respi-raient comme des statues sacrées auxquelles ils eussent appar-tenu.
Les après-midi du jeudi, grands emplacements vides d’un seul tenant, offrirent leurs terrains à bâtir aux quatre disserta-tions mensuelles. Quant au samedi soir où, selon sa coutume, bourgeonnait le dimanche, Augustin le réservait pour l’histoire de l’art. Les salles du Louvre se prêteraient le lendemain aux explorations. En un an, il « dépouillerait » tout le musée. L’avenir, n’est-ce pas ? était à lui.
Mais la philosophie, eut la place privilégiée. Dans l’étude du matin, dorée en hiver, azurée dès mars, glaciale et désen-combrée comme un prolongement de la nuit, se constitua toute seule une haute cellule monacale, aux cloisons invisibles sans doute, mais d’une admirable puissance de clôture. Le bruisse-ment continu de ses camarades faisait partie de son bonheur, comme les moucherons de l’été : ils se trompaient simplement d’heure et de saison et bruissaient trop tôt.
M. D…, petit, ventru, poings velus et sourcils froncés, don-nait cette année-là les leçons sur la philosophie française de Descartes à Biran, qu’il reprit plus tard dans ses cours en Sor-bonne. Beaucoup moins élégant que M. Rubensohn, il lisait ses notes sans coquetterie, de toute sa conscience tendue de brave homme. Mais le cours était de substance riche et nourrissante, sans atteindre encore la maîtrise intellectuelle qu’il devait mon-trer dans la suite. Plein de comparaisons fouillées avec les autres époques philosophiques, il débordait ses monographies. Et Augustin obtenait de M. D… des précisions que la première rédaction du cours ne comportait pas toujours.
Toutes ces formes du réalisme spiritualiste entre lesquelles son maître marquait clairement le progrès, eussent paru de plus en plus, au jeune philosophe, l’unique métaphysique possible,
– 163 – s’il ne se fût aussi laissé attirer par l’idée de M. Rubensohn : les empiètements positifs sur les territoires mêmes de la métaphy-sique, une réduction du supérieur à l’inférieur non pas dans l’Être, mais dans la connaissance. Le nécessaire accord devrait ne rien perdre des deux sortes d’explications… (L’étude était très calme. Quelques élèves, terminant leur nuit, dormaient franchement, le front sur l’avant-bras. Les becs de gaz chan-taient comme des crapauds d’une variété spéciale, au long chant continu et ne brisant pas.) Il faudrait étendre les conciliations leibniziennes à un entrelacs de causes secondes autrement complexes qu’au XVIIe siècle. Grande œuvre. Augustin ne dou-tait pas qu’un jour ou l’autre… Là aussi, n’est-ce pas ? l’avenir était à lui.
C’était encore l’hiver : il y avait conflit entre le gaz et le premier bleu de l’aube. Cette paradoxale et froide joie, dépouil-lée de gaieté, ressemblait à celle qu’il avait tant aimée, le précé-dent hiver, lorsqu’il gelait sous trois couvertures, devant les sphinx de M. Rubensohn. Une grosse odeur de chicorée, mon-tant des cuisines, commençait de sourdre sous les portes et de pénétrer la pensée pure.
Ces petits châteaux intérieurs, splendides et solitaires, cé-dèrent bientôt sous la pression des barbares.
Grossièrement classés, ils constituaient trois sortes, mais les variétés et sous-variétés créèrent presque autant de catégo-ries que d’individus et tout classement devint impossible.
Les premiers, barbares de luxe, étaient des externes por-teurs de vêtements élégants et de noms juifs. Une sous-branche se composait de ceux qui les imitaient. Venaient ensuite les pay-sans du Danube, fleuve dont un affluent coule en chacune des provinces françaises. Bruyants et hirsutes, ils usaient d’une onomastique toute semblable à celle que quittait Augustin. Mais tandis que chez ses anciens camarades du Plateau central, ce mode d’expression participait de la sereine simplicité des ré-flexes, il s’accompagnait ici d’une affectée et rabelaisienne joie,
– 164 – soit qu’ils prétendissent à un contraste de vocabulaire et de cul-ture, soit que leur surabondance de vie s’exprimât comme elle pouvait. Une dernière série comprenait les silencieux, les réser-vés, ceux qui fuyaient les frottements. Augustin s’y classait vo-lontiers.
Mais des catégories différentes s’affirmèrent en composi-tion française. Non les six pages officielles, mais les autres, oc-cultes : vers, proses, toutes les rêveries, tous les naturalismes. Mainte imitation caudataire polycopiait les maîtres. Christiani, le camarade de la première soirée, qu’on appelait « l’ardente aux yeux noirs », faisait du Baudelaire très frénétique. Flaubert n’avait pas épuisé les belles couleurs dures qu’il posait à plat sur ses proses. Une part, non minime, en restait pour Traverse. Quant à Levy-Weil, sa manière consistait en petites phrases courtes, parsemées de mots surannés. Chaque phrase se devait d’être une pirouette, ou une formule, ou une impertinence, ou une sécheresse. Il fallait qu’on y sente, disait-il, la présence d’une absence d’images. C’est ainsi qu’écrivait Voltaire, et aussi Beaumarchais et aussi Anatole France, mais Renan l’avait gâté.
Ceux-là livraient du premier coup tout ce qu’ils avaient à donner. Mais ce n’était pas dans leur groupe qu’il fallait cher-cher les âmes profondes. Ni Paulin Zeller n’en faisait partie, ni Bruhl, ni Bernier Félix, ni surtout ce « taupin » qui fréquentait en cagne, Pierre Largilier, dont l’influence devait être si forte sur Augustin, plus tard. Mathématicien de grand ordre et connu pour tel, on le savait capable de ce tour de force : suivre sans notes un Cours de Spéciales, les bras croisés, les paupières cli-gnées sur son visage semé de son. Méditatif et l’air endormi, pas une théorie qui lui demeurât obscure. Il les devançait, comme Augustin avait fait pour Renan. Ses exercices montraient tantôt une généralité magnifique, tantôt une subtilité inattendue ; beaucoup servaient d’exemples. Mais de plus, il était un de ces rares esprits que les limitations scolaires ne limitent pas. Admi-ré des « cagneux » et même envié, sachant presque autant de philosophie qu’eux, il la « sentait » beaucoup mieux, avec toutes
– 165 – ses correspondances scientifiques. C’était pour leur voisinage qu’il avait voulu rester dans ce lycée littéraire. Son succès faus-serait les statistiques, ce qui faisait rire le Proviseur, mais rem-plissait de joie le jeune professeur de Spéciales. On reprochait à celui-ci de ne pas se mettre à la portée de ses élèves, mais qu’était cela pour Largilier ? Il suivait son maître dans la splen-deur des plus abstraites fêtes, sans plus de besoin d’ajustements pédagogiques que l’autre n’avait de souci d’en donner.
Il fallut chercher quelque temps pour découvrir Paulin Zel-ler, jusqu’au jour où une composition française, distinguée et délicate, malgré lui le révéla. Rien non plus ne faisait remarquer le grand Bruhl, externe d’une lecture déjà considérable, dans des directions qu’ignorait Augustin. Massif comme un Suisse, très simple, il riait d’un bon rire populaire. On l’eût pris pour un modeste boursier, mais un des « barbares de luxe » révéla qu’il était extrêmement riche, fils de la banque hollandaise Bruhl frères et Arfvidson, et qu’il passait tous ses dimanches dans une Université populaire assez moribonde, dont il tâchait de galva-niser les derniers soubresauts. C’est lui qui appelait Bernier Fé-lix, avec une ironie fraternelle : « Variété sans serpent d’Héraklès enfant ».
De très haute taille et plus vieux qu’eux, Bernier Félix lo-geait en une blouse noire provinciale un rude corps de gâs char-pentier. Il restait l’un des rares fidèles à cet accoutrement. Il conservait aussi l’habitude d’écrire son nom avant son prénom au coin de ses longs devoirs calligraphiés. Une propreté rou-geaude colorait ses poignets, tel un cultivateur le dimanche ma-tin. Des mains d’une force de tenaille sortaient sans s’attarder à d’inutiles manchettes, directes et simples, comme Dieu les fit.
Aux séances de gymnastique, ce grand corps, un peu gauche au repos, réussissait infatigablement les rétablissements les plus durs, les grandes volées, les croix de fer, les ascensions lentes aux cordes lisses, jambes horizontales, par traction d’un seul bras, avec une lenteur savourante, dans une ivresse de
– 166 – force, une nostalgie de vie rude et rurale qui lui aurait mis les larmes aux yeux si leur production et leur sortie avaient été compatibles avec d’aussi formidables barrières musculaires.
Il était, après Augustin, l’un des rares capables d’écrire sans une faute six pages d’un latin, il est vrai, fort plat. En his-toire, toutes ses dates, tous ses faits, chapelets dociles. En philo-sophie, des plus médiocres. Dès que leur groupe fut constitué, Augustin dut le prendre à part, élémenter les questions à son usage. « Bernier Félix, disait le professeur de lettres anciennes, du bon sens, de l’équilibre. Pas assez de personnalité. Lisez, Bernier, lisez, mon ami. » Le bon Bernier promettait, de tout son honnête visage docile.
Il ne pouvait s’empêcher d’être ridiculement serviable. Dix minutes avant la classe, il donnait un coup de main au garçon balayeur, déplaçait tout seul d’énormes bancs massifs, un peu humilié de sa force. De même, il laissait au réfectoire, avec sim-plicité, les morceaux les meilleurs, et l’on savait qu’il dévorait le pain, les gras, les têtes et les arêtes de sardines, les pelures de gruyère, tout, d’une faim jeune et magnifique.
Sa personnalité ? Le vieux monsieur décoré, au lorgnon de myope, chargé des langues anciennes, était peut-être mal placé pour la voir.
Il eût fallu pour cela, comme le fit Augustin, pendant la ré-création d’un des premiers samedis soirs, monter par le large escalier de bois ciré dont s’honorait le bâtiment en façade sur la rue. Un tapis beige, à deux bandes rouges, expirait de respect au premier étage, à la porte du Proviseur. On s’élevait ensuite au domicile du Censeur sur des marches de bois bruni, dans une ascension sonore et sincère, que l’humilité n’étouffait plus. En-core plus haut, le bois était brut, le carreau, rouge. Aucun revê-tement administratif ne déguisait la nature. La familiarité gran-dissait avec l’altitude. L’aspect des lieux atteignait le pittoresque et même le cocasse. Le couloir bas et sinueux, qui naissait juste à la fin de la rampe, se contournait dans l’ombre, vers une des-
– 167 – tination inconnue, et le plafond s’en gondolait comme une vague vue à l’envers. Y débouchaient un nombre considérable de portes jaunes. Un relent d’urine traversait l’une d’elles, on ne savait laquelle. Le chercheur hésitait, crainte d’indiscrétion. Une superbe fenêtre mansardée, construite uniquement pour l’aspect extérieur qu’elle donnait aux combles, majestueuse et disproportionnée, offrait son visage à la rue. De guingois par rapport au couloir, elle l’éclairait par force, malgré elle, et lui eût tourné le dos si elle avait pu. Elle refusait de le voir et de le sen-tir. Elle paraissait s’arranger pour qu’il ne lui fût jamais présen-té.
L’une de ces portes jaunes, prise dans un pan coupé du pla-fond, devait, pour tourner, perdre son angle supérieur, comme une page, de livre trop cornée. Fixée par quatre pointes, une carte de visite, d’un autre jaune qu’elle, portait, en grosse bâ-tarde bon marché, le nom de l’occupant : l’abbé Hertzog, cha-noine honoraire, et au-dessous, écrit à la main : « aumônier ».
C’était un vieil homme doux, ascétique et loin du monde, possédant le minimum de corps qu’il fallait pour être vu, cons-truire son espace, sentir le froid, le sommeil et le besoin de mourir. Sans grand contact avec le vaste lycée, la première fois qu’il vit Augustin, il le fixa de ses yeux fatigués. La grande affec-tion générale et méconnue qu’il portait à tous ses élèves (les très rares qu’il voyait et la masse de ceux qui ne venaient jamais), ne l’avertissait pas très bien des mots à prendre pour s’ajuster à ce-lui-là. Il se tenait devant une table-bureau vide et rase, d’une netteté abstraite, qu’on embrassait aussi bien en fermant les yeux. Mais des livres tapissaient toute la muraille et sans doute aussi toutes les pièces du petit appartement. Encastré entre les rayonnages, dissimulé dans l’ombre, un Christ brun se cachait, s’effaçant devant toute cette sagesse humaine, comme s’il crai-gnait d’abuser.
Ce fut là qu’Augustin vit Bernier Félix.
– Pour les jeunes de maintenant, disait l’abbé, c’est un
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prêtre de formation sociale, qu’il faudrait.
Un pauvre vieil homme comme lui n’était pas à sa place ici ; qu’on le mette dans quelque bibliothèque de grand Sémi-naire, dans quelque couvent de Religieuses Adoratrices.
– D’utilité, continuait-il, je n’en ai guère d’autre que l’humiliation de me trouver chaque matin en face de mon inuti-lité.
Il leur parlait avec une douceur confuse et riante, comme si c’était lui qui cherchait auprès d’eux des encouragements.
Augustin ne se rappela bientôt plus au bout de combien de minutes la conversation dériva sur le sujet capital. À vrai dire, elle y tendait avant même qu’il eût monté les quatre étages, et c’était quand elle n’en parlait pas encore, qu’elle dérivait. « Il doit être renseigné », pensait-il, tandis qu’il s’entendait lui-même protester contre l’idée d’utilité supérieure qu’aurait un aumônier social. Il insistait, au contraire, sur l’urgence essen-tielle de l’apologétique biblique.
– J’ai, dit l’abbé, quarante ans d’exégèse. Avec ou sans elle, l’essentiel me semble toujours être un acte d’amour de Dieu.
Augustin fut déçu. Ce n’était pas tout à fait cela dont il s’agissait. Le respect qu’il ressentait pour l’aumônier fit qu’il n’osa pas le dire. Bernier Félix avait prêté à la conversation un intérêt docile, ne dépassant point celui qu’il eût montré pour tout sujet scolaire.
Augustin ne se trompait pas en croyant l’abbé « rensei-gné ». Il l’apprit par des camarades de seconde année. Moins vieux en réalité que ne le faisait croire son extrême maigreur, il n’atteignait pas soixante ans. On le savait fort instruit dans sa partie universitaire : la philosophie de langue allemande, qu’il manipulait avec l’aisance de l’Alsacien bilingue. On le devinait de plus d’une érudition prodigieuse dans le canton de ses re-cherches personnelles, qui était l’histoire de l’Église aux pre-
– 169 – miers siècles. Pédagogue singulièrement adroit, il avait confiné ses conférences à la période moderne et contemporaine, la seule qui intéressât ses élèves. Mais il les nourrissait de pénétrations d’histoire générale si substantielles que le souvenir d’une fas-tueuse note d’oral, sur un sujet incidemment traité par lui, se transmettait d’année en année.
Il ajoutait à la fin de ses trois quarts d’heure officiels, dans le brouhaha des cahiers pliés et des bruits de chaussures : « Toutes ces recherches d’érudition ne nous mettent qu’au ves-tibule de la vie religieuse, qui est amour de Dieu. Seule nous y ferait pénétrer une étude psychologique des saints. » Mais ces mots apparaissaient comme une clause de style, la nécessaire et formaliste clochette destinée à rappeler que l’auteur était un « Curé ».
Un mois après, environ, Paulin Zeller informa Augustin que, suivant sa suggestion, l’aumônier désirait voir ceux des ca-tholiques qui disposeraient d’une heure par semaine pour les études d’histoire des origines religieuses. Ils y vinrent sept. Seuls, Largilier, Bernier, Zeller et Augustin furent fidèles.
Des conditions matérielles assez difficiles allaient affecter les leçons. Il s’agissait de ne prendre aux disciples aucun autre temps que celui de leur présence, de n’empiéter sur aucune étude, encore moins sur une classe. Le jeudi et le dimanche étant eux-mêmes promis à d’autres tâches, la récréation de midi et demi à une heure et demie fut à peu près la seule partie du jour qui s’offrît.
C’est là qu’Augustin entendit la première mention des ma-nuels d’ancienne littérature chrétienne, et les noms d’Harnack, de Krueger et d’Holtzmann dont il devait plus tard si souvent feuilleter les volumes. Il fit aussi connaissance avec les Français Duchesne, Loisy, Lagrange et Batiffol. Ils n’avaient pas d’autre indication sur la manière dont ces sujets, radicalement nou-veaux pour eux, étaient dominés par le vieux savant, que la sim-plicité extrême d’un « exposé, où ne restait aucune obscurité,
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aucune allusion inexpliquée.
Dès que la porte jaune s’ouvrait, au coup de sonnette lon-guement tremblant de petite épicerie rurale, l’air s’emplissait d’une odeur de vaisselle et de chou-fleur, soupçonnée dès le pa-lier. La première partie du parfum attestait les occupations de la bonne et la seconde les goûts culinaires qu’elle imposait à l’aumônier. Ce mélange n’accompagnait pas la leçon d’un bout à l’autre. Il filait, avec tact, à l’anglaise, après le premier quart d’heure de familiarité. En revanche, le tapage des assiettes dé-placées et replacées, l’ouverture et la fermeture des meubles, le glissement sifflant du balai persistaient derrière le mince bri-quetage, traversaient les paroles de l’abbé : haute prière parmi des bruits de frères convers. Bien qu’il s’exagérât la poésie de la femme d’ouvrage, Augustin goûtait cette mystique comparti-mentée.
La leçon terminée, le vieil homme récitait le Salve Regina, les yeux fermés, ses deux mains jointes réunissant leurs os mi-nimes. Augustin ne se rassasiait pas de cette figure pâle et se-reine, que de rares cheveux couvraient d’une sorte de mousse grise, intermédiaire entre la calvitie et la chevelure. En compa-raison de cette heure, une bonne part du travail quotidien pa-raissait d’essence inférieure et de catégorie seconde, zone de vins moins fins autour d’un cru célèbre.
En majorité, les élèves se montraient, au point de vue reli-gieux, assez sobres de renseignements sur eux, à part certains cas extrêmes trahis par des débordements verbaux. Augustin mangeait à la même table que Christiani. On servit un vendredi des haricots et des merlans. Comme Christiani criait : « ce bou-lot de sale clérical », ou quelque exclamation de la sorte, Augus-tin, interpellé, dit que c’était une opinion religieuse de type sali-vaire, et comme telle indiscutable. Des bruits de grosse vaisselle incassable traversaient les mots et les hurlements.
Les initiatives de l’affirmation partaient presque toujours du clan libre penseur, et les voix catholiques ne se faisaient en-
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tendre, que pour les répliques.
– Curieux phénomène, remarquait Augustin.
– N’est-ce pas un peu de lâcheté ? demandait Bernier, opi-nion que Paulin Zeller nuança avec sa délicatesse habituelle !
– Nos certitudes sortent plus que la leur des régions in-times de notre conscience. On aime peu lever le voile sur ces re-traites.
Augustin appuyait :
– Leurs opinions à eux (justes ou fausses, ce n’est pas la question) sont produits intellectuels plus qu’œuvres de sensibi-lité. Comme tels, elles recherchent volontiers précision et con-trôle dans l’accord avec autrui. Moins personnelles et plus communes, dans tous les sens du mot, l’exposition en place pu-blique est de leur nature.
– On n’en aurait que plus de mérite, insista Bernier dont la simplicité fit souvenir Augustin de l’abbé Amplepuis.
Il ne dit rien, mais se rappela la conduite de Bernier. Les dimanches des premières semaines, avant qu’il eût obtenu la permission de sortir dès sept heures du matin, il ne déjeunait pas. Il passait des cubes de pain à la presse hydraulique de ses mains, et les empochait. Il méprisait le chocolat dominical. Pis encore : il transmettait stoïquement au voisin le savoureux li-quide. La fumée du sacrifice encensait ses narines, Jupiter hié-ratique, immobile et berné.
Augustin ne comprenait pas, jusqu’à ce qu’il l’eût vu un jour entrer à Saint-Étienne-du-Mont, à la première messe basse qui suivait sa sortie et y communier. Ô Bernier Félix ! naïf, fort et doux, Héraklès enfant ! vous aviez, vous aussi, la pudeur de votre vie intérieure !
De noyau presque aussi stable qu’un corps chimique, le clan des « talas » (comme l’argot de l’École normale appelait les
– 172 – catholiques) finit par se composer essentiellement de Largilier, Paulin Zeller, Bernier et Augustin. Des vétérans de « la grande cagne », composés d’élèves ayant concouru les années précé-dentes, s’y joignaient. Bruhl y fréquentait volontiers, quoique Juif.
Leur promenade dessinait dans la cour grand A une trajec-toire à deux rebroussements. Le premier, au contact des co-lonnes en fonte supportant le préau côté Panthéon, et le second, à l’autre bout, quand la rangée des cabinets vous insultait de ses souffles.
Bruhl propagandait pour son œuvre. Lui et Augustin étaient les têtes philosophiques de la classe. Inférieur à Augus-tin dans tout ce qui relevait de la culture classique, et même en philosophie, pour l’acquis et la netteté de pensée, mais bien plus que lui au courant des choses d’art, de musique, de culture étrangère, il avait surtout infiniment plus d’expérience réelle. De la vie parisienne et internationale (dont Augustin ignorait tout), ainsi que des réalités économiques, vues du côté des grandes affaires, il parlait avec une allusionnelle bonhomie, toute sa ferveur étant de l’autre côté. Augustin, en face de lui, se sentait parfois un enfant.
– Je te voudrais avec nous, lui disait-il, au cours de ses plaidoyers socialistes. Si tes croyances catholiques dominent le contingent, il faut aussi qu’elles s’y épanouissent.
– Je n’aime pas beaucoup les actes de Foi hors de leur seule place indispensable.
– Cochons !… cria Bruhl.
Augustin fit un haut-le-corps. Mais l’exclamation où rien n’indiquait le pluriel, s’adressait aux « taupins » dont une équipe, pour flétrir les fréquentations « cagneuses » de Largi-lier, venait de lancer contre eux un ballon de football qui attei-gnit Zeller.
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– Si j’acceptais… (Voyons ! Je cherche une belle phrase noble, à cause de toi) les offres spirituelles du socialisme, je ne tirerais certainement pas du donné tous ses renseignements techniques ; mon risque serait fou.
Bruhl (une manie qu’il avait) saisit par un bouton le veston d’Augustin et se mit à tirer dessus, comme s’il l’entraînait par le truchement de ce bouton.
– Il y a vingt siècles, le risque que courait Jésus transcen-dait sagesse et folie !… Ça ne t’ennuie pas que je te parle de Jé-sus en termes laïques ? demanda-t-il soudain d’un ton de res-pect profond, incertain des libertés qu’il pouvait prendre, en quoi il rappelait M. Rubensohn.
– Pas du tout. Mais ne confonds pas et laisse mon bouton. Les techniques économiques ne sont pas objets de révélation. Jésus n’y est pas un exemple.
– Signé : Augustin Méridier, membre de l’institut, murmu-ra Zeller du bout des lèvres, tout en frottant son bras contusion-né et sali.
On stigmatisait parfois, de cette plaisanterie, le manque de souplesse d’Augustin, sa sécheresse péremptoire et la sûreté de ses succès scolaires.
– C’est curieux, remarquait Bruhl, je vous imaginais plus mystiques que discursifs, plus fins que géomètres, plus per-méables aux raisons du cœur… Oh ! qu’ils sont embêtants !
– On vous l’enverra dans l’autre cour, cria Largilier, visé et atteint, cette fois. Convertissez-vous l’un l’autre, chacun con-quérant son ami, continua-t-il en ce curieux dialogue pendu-laire.
Mais le genre de reproches que lui adressait Bruhl ne pou-vait déplaire à Augustin. Il y discernait une garantie d’efficacité pour sa future apologétique. Et aussi un coup de sonde assez
– 174 – profond dans ce qui était sa véritable nature, à lui : un certain goût du positif, une certaine parenté avec les gens des Planèzes. Un intellectuel n’échappe pas plus qu’un autre à sa race, mais il l’explore mieux.
– Sais-tu que tu cites du Leibniz ? fit-il à Largilier.
Comme il donnait la référence, le ballon le heurta en plein dos.
– Débarrasse-nous-en, Bernier, fit Bruhl en soufflant de mépris.
Lancé dans le ciel d’un coup précis et tout-puissant, le bal-lon diminua sur les plans inclinés de l’air et commença, juste au-dessus d’un bâtiment à quatre étages, la seconde branche de sa parabole. Bernier s’était comme jeté à sa suite. Une fraction de seconde, le sol brun apparut, sous la ligne brisée de ses deux jambes.
– Ah ! les rosses ! cria un gros taupin en se jetant sur eux.
Mais une musculature d’un autre ordre le heurta comme une muraille. Des prises souveraines domptèrent ses poignets, brisèrent ses soubresauts. Le retournant d’où il venait d’une in-vitation irrésistible :
« Fous le camp », dit Bernier d’un ton suave.
. . . . . . . . . .
Vers le milieu de l’année, Bruhl parut évoluer.
Il rencontrait Augustin le dimanche dans l’une des salles du Louvre. Ils s’en retournaient ensemble, à l’heure où l’on fer-mait le musée, un peu avant le soir. Remontant les quais avec son ami, Bruhl admirait Notre-Dame et Saint-Séverin d’une admiration enfantine et ingénue, étonnante chez ce garçon qui connaissait tant d’autres églises et s’était promené à travers l’Europe.
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Il interrogeait, plein de bonne volonté, mais, interprétant tout en symboles, avait besoin d’explications précises et de tris rigoureux.
Il entrait avec Augustin, le regardait prendre de l’eau bé-nite, s’étonnait des lampes du tabernacle, s’arrêtait devant les ex-voto de la Vierge, lisait à voix basse leurs libellés : les innom-brables « Santé recouvrée », les « grâces obtenues », les « merci à ma Mère » appuyés d’initiales et de dates, seules identifica-tions de ces gratitudes anonymes.
Pendant qu’Augustin priait devant la chapelle de la Sainte Vierge, il attendait debout parmi les colonnes capricieuses de l’abside. Ce parfum d’encens bon marché, cette fumée de bou-gies pauvres, cette humble odeur de vieilles gens et de fond de bénitier, qui peuple les églises populaires, remuaient obscuré-ment son cœur. Une certaine émotion gênée sortait de son grand corps et de son manque d’habitude.
– Quelle magnifique poésie ! disait-il. Tous les soucie ma-tériels, la santé, le pain quotidien, et aussi le besoin d’art et de joie, toutes les solides nécessités humaines restent reconnais-sables sous cette fleur divine, la font tenir debout, lui donnent consistance et rigidité. Quelle profondeur !
Mais Augustin expliquait que ce n’était pas là le cœur de la vie religieuse. Sa pensée voyait clair et tranchait :
– Si tu veux, deux vers expriment les différences. De ton côté : « J’aime la majesté des souffrances humaines. » Mais de l’autre : « Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ? »
– Peut-être, faisait Bruhl, rêveur.
Ils se disaient adieu sur le boulevard Saint-Michel. À tra-vers une bruine couleur acajou et criblée de lumières, Bruhl sautait dans l’un des tramways qui filent vers le Trocadéro. Au-gustin voyait s’enfuir sur l’impériale, parmi les occupants des places à trois sous, le col relevé et l’air frileux, le fils de la grande
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banque hollandaise Bruhl frères et Arfvidson.
Très loin encore du vrai concours, pleins du double et pro-fond charme du travail et de l’amitié, toutes questions politiques et religieuses s’offraient ainsi à leur jeunesse. Le modernisme et les socialistes fabiens, l’évangélisme tolstoïen et la critique de Poincaré, la sociologie de Tarde ou de Sorel et l’individualisation des peines, tout se fondait dans la même ca-rence de données de fait et la même précision abstraite.
Les sujets perdaient en leurs discussions le relief et le poids des choses véritables, autour desquelles se concentrent les faims d’argent et de bien-être et tous les durs intérêts des hommes. Ils s’idéalisaient dans l’air léger de la raison pure, qu’aucune expé-rience n’épaissit.
Les meilleurs n’ignoraient pas ce paradoxe. Ni Largilier, ni Augustin, ni Bruhl ne s’y méprenaient. Mais précisément cet ir-réel les enchantait : « Dans notre enfance, disait Largilier, nous jouions à l’explorateur et au soldat. Nous continuons de jouer. »
La cour grand A, la cour aux trois préaux, surpeuplée, salie de boue, flagellée de pluie, où les groupes se gênaient et se bousculaient, leur était symbolique : fermée à la rue, séparée de la vie pratique par de brutales murailles, largement ouverte sur le zénith. Les quatre amis avaient spontanément choisi le préau de l’Est, le seul dont on pût voir le Panthéon et les rondeurs de son dôme. Ils sentaient le vague besoin de quelque palier inter-médiaire entre le sol et l’infini.
Très voisin des cuisines, l’odeur des mets y distinguait les jours. Un fumet de ragoût de bœuf aux carottes, spécial aux mercredis, prit place parmi les plus chers souvenirs de leur jeu-nesse.
Augustin y parlait de l’« extrapolation de la contingence », cédant au curieux plaisir qu’apporte le langage mathématique
– 177 – aux littéraires dont ce n’est pas le métier. Le voisinage de Largi-lier lui rendit le double service d’être informé et prudent.
– Suivant des idées qui n’ont maintenant rien de bien nou-veau, loin que la conscience puisse provenir d’une complication du processus déterministe des choses, c’est elle, disait-il, qui se fraie un chemin à travers leur contingence. Mais pourquoi arrê-ter à la conscience empirique cette ascension de l’Univers ?
Comme une autre bourrade les jetait l’un contre l’autre, ils prenaient finalement le parti d’aller sous la pluie finissante cou-per d’eau leurs abstractions sèches en choisissant la moins écla-boussante des flaques.
– Quel degré supérieur vois-tu dans les faits ? demandait Bruhl.
– Nulle vie de saints qui n’en déborde. On y touche l’absolu dans l’expérimental. Je pense à une hagiologie.
Et il citait la Vie de sainte Thérèse, par les Carmélites du diocèse de Paris, deux volumes, quatre cents pages environ cha-cun. Épuisée pour le moment.
Sans qu’ils eussent besoin de changer de direction, les gros yeux bleus de Bruhl se déprenaient de tout point immédiat, s’accommodaient pour l’infini. Tous ses traits viraient au rêve. Il partait pour ces longs voyages idéalistes, dont les gens des grandes affaires, à la seconde ou troisième génération, sentent parfois le vague et puissant attrait.
C’étaient de beaux jours ardents, chargés et pesants d’avenir. Augustin commençait des joies profondes et de forma-tion lente qu’il n’avait jamais éprouvées encore. Tout s’y fon-dait : les discussions entre intelligences de son modèle, la même candeur posée sur diverses doctrines, le même café au lait, amer et lourd de pain ; au dortoir les mêmes lits minces, les étroites cuvettes où basculait parfois le traversin. Ne connaître que des buts généraux et désintéressés, savoir qu’il en existe d’autres,
– 178 – ignorer comment ils sont faits, participer au même travail et à la même jeunesse, sentir pousser chaque jour de quelques nou-veaux centimètres les fortes racines de l’amitié… douces choses, qu’on voit mieux plus tard, d’un peu plus avant sur la route, et comme dans les tableaux de Carrière, à travers ces buées qui s’évaporent de la vie.
La leur prenait l’aspect d’un paysage uniforme et sans ombre, enivrant d’immensité, sans autre incident que son infi-nitude même et la joie des grands galops libres. Augustin ne se sentit jamais plus heureux. Une certaine assurance en ses forces et dans les intentions du Destin, un mélange de foi, de piété, de raison, un bonheur terrestre ennobli de participations éter-nelles, toutes les incertitudes ayant le visage de l’espérance : c’étaient de beaux jours.
Il n’y manqua même pas cette espèce de fierté que donne la vue d’un grand homme.
Il vint dans les dernières semaines de mai, à une classe de grec du bon M. Poiret qu’on appelait le père Poiret. Un domes-tique entra porteur de deux chaises, suivi d’un vieux monsieur robuste et voûté, encore très vert, au visage vigoureux et bon.
– Ah ! dit M. Poiret en se levant, voici M. Lachelier.
C’était sa dernière année d’inspection générale, qu’il con-duisait aussi bien en lettres pures qu’en philosophie. Le vieillard illustre et si simple s’assit sur l’une des chaises dont l’autre resta vide, tout seul, familièrement.
– Ah ! c’est Œdipe-Roi qu’on explique ? Eh bien ! mes en-fants, continuez. Je serai content de l’entendre.
Tous les élèves le fixaient d’une curiosité passionnée qui ne se déguisait pas. Lui leur riait, comme un grand-père.
Le père Poiret le désignait des yeux :
– Donnez donc un texte à M. l’inspecteur, voyons !
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– Oh ! dit le grand philosophe, avec une bonhomie pater-nelle, les vieilles gens de mon temps savent ça par cœur.
Comme Augustin, tout près de lui, tendait son livre :
– Vous aussi, lui dit-il, bienveillant et amusé, vous savez peut-être cela par cœur ?
C’était la fameuse strophe chantée par les vieillards thé-bains, où l’homme ne connaît d’autre bonheur que celui de se croire heureux.
– Au moins ce passage, fit Augustin rougissant.
*
* *
Bien qu’il n’eût jamais cessé de compter sur une prépara-tion de deux années, Augustin se présenta dès la première, parce que c’était la tradition.
Le concours commençait en juin. On attendait, jusque vers la fin de juillet, le résultat de l’admissibilité dans des conditions inhumaines, parmi d’affreux jours torrides et anxieux. Le ciel se teignait tous les soirs d’un même rose orangé, qu’on levait sans doute comme une nappe pour l’étaler le lendemain, à la même heure sur le même implacable azur.
La cour grand A avait changé d’aspect. Tous les éliminés partis, une vingtaine d’admissibles, sans veston ni gilet, recro-quevillés dans ce qu’ils rencontraient d’ombre, se posaient des questions d’oral sur un programme d’histoire insensé, allant de Menès, roi d’Égypte, à la guerre russo-japonaise.
Tous de seconde ou de troisième année, ils montraient une résignation ou une insouciance affectées, brûlées l’une et l’autre dans la même fièvre triste qui était l’âme de ces lieux, et de ces jours. Admissible comme eux, Augustin vit partir avec regret Bernier, Paulin Zeller, Bruhl, qui avaient échoué. Il décida de ne pas se préoccuper d’un succès final prématuré, et continua des
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études de philosophie et d’histoire, coupées de visites au Louvre.
Il avait entrepris, sur les conseils de M. D…, les ouvrages de Durkheim. « Le suc s’en exprime vite. Une lecture soigneuse suffit, mais il faut la faire. Elle est assez longue. » Elle durait chaque matin de huit heures à midi. Après quoi, il était à l’école flamande, dans la liesse de Rubens. Il savourait un plantureux concert de joie, des détails éclatants de grasse vie perçant les conventions mythologiques, la pesée de lourds pieds roses sur des volutes de nuages.
À l’oral d’histoire, les souvenirs non rafraîchis de sa qua-trième démêlèrent mal les relations d’Othon III et de Cressen-tius. L’examinateur, un spécialiste du moyen âge, le fixait de ses yeux doux, presque effleurés par les poils extrêmes d’une barbe immense.
– Vous êtes de première année, monsieur Méridier ? Te-nez-vous beaucoup à entrer à l’École dès novembre prochain ? Votre composition écrite est juste, précise, nourrie, équilibrée. Ce sont des qualités !… (Il caressait d’une main baguée sa barbe douce et colossale.) Un peu sèche cependant, froide et ascé-tique. Épanouissez-vous, monsieur Méridier !… Offrez-vous à la vie !… (Des silences séparaient ces conseils.) À votre âge, voyons ! la vie est belle !…
Il le fixait de ses yeux d’herbivore sauvage, silencieux amants de la vie, gardant derrière leur douceur maint souvenir secret de sa beauté.
Il cessa de caresser sa barbe et lui sourit. Le candidat com-prit qu’il ne passerait pas.
*
* *
Augustin n’eut pas à regretter ce retard. La classe de se-conde année, la « grande cagne », se fit essentiellement pour lui
– 181 – et quelques autres, parmi lesquels des nouveaux venus de lycées concurrents. Christiani, Bruhl, Paulin Zeller réapparurent. Mais on ne revit pas Bernier. Largilier, tête de liste aux deux Écoles à la fois, Normale Sciences et Polytechnique, ne devait revenir que comme visiteur sur la cour grand A, où il avait avec eux tant de fois tourné. Paulin Zeller était externe désormais.
Le groupe des « talas » se reconstitua tardivement et mal. Il recevait un coup rude. L’abbé Hertzog, très malade, avait quitté sa fonction et se soignait on ne savait où. Augustin fut at-terré. Il se reprocha de n’avoir pas tiré du vieil aumônier tout ce qu’il aurait pu. Qu’était-ce que onze leçons ? Juste de quoi s’assurer par les certitudes d’un autre. Il revoyait la maigre fi-gure sereine, les yeux bleus pénétrants, calmes et déjà éternels.
– C’est une grande perte, disait-il.
– Très grande pour moi, fit assez énigmatiquement Zeller. J’aurais dû…
Il n’acheva pas ce qu’il aurait dû.
Le souvenir des douces conférences revenait avec leur par-fum des premiers temps du Christ. Augustin s’était un jour ex-cusé de ne pouvoir assister à l’une d’elles. Il se rappelait avec amertume que ç’avait été la dernière.
– Iou ! Iou ! ô ! ô ! caca ! hurlait Christiani. Je compatis ! Je mène un thrène. Je condole au deuil tala.
– Qu’est-ce que tu dis ? demanda durement Augustin, ce qui étonna Christiani, habitué à la manière bon enfant dont on prenait d’habitude ses plaisanteries.
Il crut de son honneur de les continuer.
Il regardait Augustin de bas en haut, à cause de sa taille ri-diculement petite, supplémentée par de hauts talons.
– La colombe savante est bien mal. Je porterai sur sa
– 182 – tombe une mesure de grains purs, dès que mes vénérables pa-rents m’auront donné trois drachmes.
– Ils le feront certainement, siffla Augustin, quand tu seras plus grand et mieux élevé.
Le nouvel aumônier parut après deux mois. Il commença un cours qui n’intéressa personne sur l’Encyclique de Léon XIII et les solutions économiques chrétiennes. Il était jeune, mal portant ; il avait l’air d’un soldat blond, blessé. L’archevêché lui donnait cette aumônerie pendant sa période de convalescence.
Les études d’ancienne histoire religieuse ne reprirent pas. Elles n’étaient que retardées, pensait Augustin. Il faudrait bien un jour ou l’autre s’y donner à fond, quand les tâches scolaires seraient terminées et en particulier celles du Concours.
Il pointa enfin à l’horizon, après huit nouveaux mois d’un travail régulier. Un second juin naquit à l’encoche voulue sur la roue du temps.
Augustin, souhaitant quelques heures de repos, descendit un jeudi, par la rue Soufflot brunie d’arrosages, odorante de bi-tume. Tout ce district appartenait aux étudiants en Droit. Cette appropriation se marquait aux étalages. Des cours lithographiés de Pandectes et de Droit administratif reposaient sur de mornes volumes juridiques d’occasion, marqués de diverses macules de pluie et de sénilité. De vieux jeunes gens les feuilletaient en pas-sant.
Augustin traversa comme à gué l’intervalle entre le bassin du Luxembourg et les cafés des deux angles. En proie aux dépa-vages chroniques et aux déplacements de rails, la rue imposait des sauts d’obstacles aux passants. Le Luxembourg offrait ses plafonnantes verdures. La diversité des parterres, le passage de groupes criards, la gaieté du jardin bondé de jeunes filles et d’étudiants bien mis, tout ce mouvement coloré donnait à Au-gustin le spectacle d’une vie assez charmantes et d’une jeunesse
– 183 – qu’il ne connaissait pas. Des allusions aux cafés du quartier tra-versaient l’air. Les courses de Longchamp et d’Auteuil, des pré-occupations d’examens, des noms de camarades, remuaient en-semble, mêlés de grands rires, pleins d’insouci et de banalité. Des retours ultérieurs en province se pressentaient : le souvenir de joies crues et fortes s’atténuerait lentement dans des études de notaires ou d’avoués, ou des cabinets de médecins. La vie professionnelle laissait déjà passer, par l’entrebâillement de ses fenêtres, de gros espoirs de politique, de beaux mariages et d’argent.
Des questions s’échangeaient sur des termes techniques : les servitudes réelles – les naturelles, les légales et celles du fait de l’homme. Nul ne doutait qu’elles n’existassent véritablement au sein des choses, comme des espèces chimiques ou des cris-taux. Il s’agissait seulement de les décrire, de compter le nombre d’arêtes, dix-huit à vingt sans doute, dont les avait, en les créant, munies la nature.
Augustin saisit également, au vol, des appellations d’un la-tin technique jamais bien expliqué dans ses dictionnaires, et qui l’inquiétèrent ; on parlait d’actio fiduciae directa et contraria, de condictio certae pecuniae. Comme il jetait un regard oblique sur un petit livre de droit élémentaire pour le reconnaître en remontant la rue Soufflot, son dos fléchit sous un heurt plat. Trois garçons riaient silencieusement.
– Et il a fallu deux ans pour qu’on le retrouve ! cria Mar-guillier.
Il était élargi d’épaules, vêtu de clair, épanoui, avec d’inattendus détails de toilette, une cravate feuille morte raffi-née, un feutre élégant sur ses cheveux hirsutes de jadis. Tous les traits de l’ancien Marguillier se montraient les mêmes et diffé-rents, recoupés à d’autres gabarits, bénéficiaires d’une transfi-guration discrète et somptueuse, teints d’une sorte de lumière. L’air plus jeune que quand il était jeune, il portait sur son front, ses yeux, ses lèvres, un ensemble de plaisir et de gloire, mêlé
– 184 – d’une troisième substance savoureusement complexe, une sorte d’essence parisienne, qui ayant rencontré sa figure pour s’y po-ser, y fût restée, s’y trouvant bien. Il éclipsait, bien entendu, Ap-piat et surtout Vaton, qui le suivaient comme son ombre. Au-gustin comprit tout, d’une seule bouffée de mémoire : Marguil-lier, le grand Marguillier, Marguillier le maire et l’ancien avoué, Marguillier-sans-curé était sénateur maintenant.
Devant des bocks, au fameux café d’en face, ils se deman-dèrent ce qu’ils faisaient, entrechoquant les réponses aux grands rires de leurs jeunesses.
– Marguillier Gustave : deux points, ouvrez les guillemets. Passé ? ne parlons pas des absents. Présent ? le droit ; deuxième année. Options ? ça ne vous regarde pas, vieux copains. Futur ? Ah ! voilà ! Secrétaire de queuque minisse, avant que ça lui ar-rive à lui-même. Appiat, à ton tour.
– La médecine, mon vieux, première année.
Appiat se tut, ayant l’imagination courte et le culte du fait. Il était le moins changé des trois. Une modestie taciturne et cal-culatrice habitait ses yeux luisants.
Quant à Vaton, c’était l’étonnement d’Augustin. Une barbe blond fauve, avec des coulées jaune serin renouvelait son visage. Ignorant la direction et la densité dans lesquelles il convenait de croître, elle s’essayait de droite, de gauche, renonçait, revenait sur elle-même et se terminait vaporeusement. Vaton, au pre-mier regard, semblait vieilli, désenchanté, revenu de tout. Et en même temps, d’une jeunesse prodigieusement neuve, étonnée de l’univers, comme s’il eût mis toute son adolescence à s’apercevoir qu’il était splendide et qu’il s’en étonnât d’un seul coup pour tout le temps passé.
– Alors, qu’est-ce qu’il fait, Vaton ?
– Ah ! des choses, dit Marguillier d’une voix céleste et ve-loutée, ses yeux blancs haussés vers la toile rayée de la marquise
– 185 – qui se comporta en l’occurrence comme un substitut de l’azur.
– Non, il ne fait pas « des choses », dit Vaton. Il fait de la littérature.
Il souriait à Augustin de ses yeux câlins et tendres, ravis de retrouver une ancienne amitié. Il souriait avec un grand charme de réserve, de rêverie et d’intelligente impuissance. Augustin comprit que la fraîcheur étonnée de son visage venait tout en-tière de ce regard.
Cependant les répliques se croisaient.
– Des vers, mon vieux. Il fait des vers. Et il s’est débaptisé. Vaton tout court ? Connais plus. Connaissons plus. Lui-même connaît plus. Il s’appelle Vévé. C’est deux initiales pour Vaton-Verlaine. Une comédie lyrique. Trois actes.
– Jouée ?
– Méchant !… Plus vingt-trois mille quatre cent vingt-deux autres vers, hors actes et scènes, indépendants, francs-tireurs.
– Publiés ?
– Quarante-cinq d’entre eux l’ont été. Et payés. Non, vingt-huit seulement. Deux sonnets, c’est vingt-huit vers ? Dis, Vévé, combien que t’as touché pour tes deux sonnets ?
Vaton, désespérant d’arrêter ce flux, s’était retourné vers Augustin. Évidemment, il écrivait. Il préparait aussi sa licence ès lettres. Et il était surveillant d’internat dans une école secon-daire ecclésiastique.
– En somme trois zones concentriques et de plus en plus intérieures. Pion, étudiant et la troisième n’a pas de nom.
Vaton avait l’air d’émettre des mots trop légers pour se te-nir en équilibre dans l’air. Il parlait du bout de lèvres pares-seuses, avec insouciance, plaisanterie, fierté, et une sorte de
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riant désespoir.
– Tu as vraiment publié quelque chose, ou est-ce que Mar-guillier plaisante ?
– Des petites choses vagues dans des bouts de revues…
Vévé ne semblait pas du tout désireux de préciser. Où donc Augustin avait-il lu quelque chose de semblable ? Dans quel texte classique ? Il remuait des souvenirs incertains.
– Tu te présentes à la licence en juillet prochain ?
– Non, évidemment. La Sorbonne a négligé de consulter les horaires de mon école, de manière à placer l’explication des programmes dans mes temps libres. Simple oubli.
– Tu devrais essayer de passer une bourse de licence.
– Quand se passent-elles ? Et comment se fait-on inscrire ?
– Mon petit, fit Augustin fâché de n’avoir pu arrêter à temps l’appellation pitoyable, cette insouciance te mènera à quoi ?
– Oh ! dit Vévé avec une nuance de susceptibilité qui rap-pelait l’ancien Vaton, je ne cherche pas à arriver. Marguillier y suffit.
– T’en fais pas, dit Marguillier, j’arriverai pour deux.
– J’ajoute que Vévé n’a pas de maîtresse connue, dit Appiat à voix haute et calme, envoyant l’interruption par-dessus la tête des autres causeurs comme un objet qu’on fait passer.
Augustin retrouva tout à coup le texte classique auquel il pensait en regardant Vévé. C’était du La Bruyère :
« Phédon a les yeux creux… il croit peser à ceux à qui il parle, il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur, il parle bas dans la conversation. Il articule mal… Il attend qu’il
– 187 – soit seul pour éternuer… Il n’en coûte à personne, ni salut, ni compliment. Il est pauvre. »
Tous les traits n’y étaient pas. Mais il y en avait quelques-uns.
Ils accompagnèrent Augustin jusqu’à son lycée, bavardant à grands éclats, le plaignant de se coucher si tôt, protestant que si on voulait les obliger, eux !… C’était Marguillier qui criait. Il le faisait pour trois. Augustin ne trouvait pas désagréable, une fois en passant, cette mousse de plaisir légère, coloriée et sans con-sistance qui flottait pour quelques heures sur sa vie.
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* *
Comme l’an dernier, l’écrit se passa pendant huit torrides jours sous les toits de la Sorbonne. Augustin disserta sur une pensée de Pascal, exposa l’histoire des Pays-Bas de 1609 à 1715, confronta les jugements de valeur et les jugements de vérité, traduisit en grec une page de Fénelon et en français un passage du De Officiis, compara en latin Tite-Live, Salluste et Tacite et attendit son destin.
On écrivait sur de grandes feuilles sortant de l’imprimerie Nationale, avec les l barrés au milieu. La future chaleur du jour perçait la fraîcheur du matin. Les fenêtres s’ouvraient sur des toitures aux zincs inquiétants. À midi, on disposait sur le coin de la petite table, de chaque côté d’un chiffre blanc, la demi-bouteille de vin, le café, les sandwichs, réunis par l’Économe ; on déjeunait en se relisant.
Augustin se plut extrêmement à l’histoire, y retrouva Taine, Fromentin, Lefèvre-Pontalis, et s’y « épanouit ». Mais il s’enchanta de la philosophie, montrant la compénétration des deux formes de jugement et les cas où la nature elle-même fai-sait des jugements de valeur.
En latin et en grec, il glissait, patineur de grand ordre, sur
– 188 – des surfaces lisses, là où d’autres haletaient et tombaient. Der-rière lui s’agitaient les inquiétudes et les destinées. La chance jouait pour lui, comme elle fait pour tous les forts et les biens préparés, ce en quoi elle joue dans les règles.
– Ah ! flûte, cria Christiani, lorsqu’ils redescendirent dans la rue, la dernière composition terminée. Allons-y.
– Où ça ?
– Au claque.
Le mot éclata au ras du sol, dans la boue, à d’infinies dis-tances de cette haute joie.
Augustin passa l’oral après un mois et demi de terribles at-tentes, vers le 3 ou 4 août. Sa dernière épreuve fut l’explication grecque. Tous ceux qui avaient déjà passé revinrent là pour l’entendre. Dans les couloirs circulaient quelques professeurs de première supérieure, dont le cher père Poiret qui semblait y re-trouver chaque fois ses enfants. Des élèves de troisième année, en pleine agrégation, passaient avec une discrétion distante.
On constatait une fois de plus l’extraordinaire sûreté d’Augustin dans l’explication improvisée. Assez loin des exer-cices scolaires habituels et rarement proposé, le texte – un chœur d’Eschyle – lui fut présenté dans une édition allemande sans note. Le vieil helléniste maigre, à la pomme d’Adam pleine de poils, avait peut-être fait exprès de la choisir.
À chaque traquenard tranquillement élucidé, on entendait, sobres et presque muettes, des appréciations que le vieux savant énonçait comme pour lui-même : « Fort bien, monsieur. Parfai-tement vu. » Déçu, le sphinx s’allait suicider dans les roches.
Quand ce fut fini, sans transition :
– Ferez-vous du grec, monsieur, à l’École ? Je n’ose trop l’espérer, avec des notes de philosophie comme les vôtres… En-fin !… Je vous remercie de cette explication, dit-il d’une courtoi-
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sie froide, d’où tout sourire était banni.
Bruhl passait septième ; Paulin Zeller onzième ; Christiani restait sur le pavé, tête de liste des refusés. Augustin entrait premier.
La tension des derniers jours avait été pénible pour tous, même pour lui. « Ne nous la fais pas à l’angoisse, disaient ses camarades, espèce d’infaillible, mécanique sans panne, ca-cique. » (Terme dont on désigne le premier.) Sous ces gros mots, capitonnés par en dessous et bourrés d’amitié, Augustin fléchissait, ému, bien plus qu’on ne croyait. Quand la grande place arriva, le « caciquat » illustre qu’avaient occupé avant lui des personnages comme Taine, quand le vieil universitaire aca-démicien qui dirigeait l’École eut servi aux admis le discours de haute pédagogie où il se plaisait, que le surveillant général à tête d’artiste triste y eut joint les détails pratiques d’ailleurs répétés dans un imprimé, que tous se furent gavés du bassin intérieur et des quatre corridors autour d’un jardin morne, identiques comme un seul devant quatre miroirs, Augustin se retira dou-cement, assommé, lourd d’il ne savait quel poids écrasant. Gon-flé d’émotions et de souvenirs, comblé d’une gratitude envers les siens déchirante et irrassasiée, en proie à un douloureux, in-supportable bonheur, il tremblait de vertige comme s’il sentait sous ses pieds les aiguilles extrêmes d’une immense ascension alpestre. Il avait besoin d’appuyer sa tête et n’en pouvait plus.
Il s’en fut, étouffant ses pas, dans le parloir qu’on trouvait à l’angle gauche du vestibule, entre la porte d’entrée et l’escalier du Directeur. Il enfouit son visage au milieu des grands rideaux administratifs, et sanglota dans leur poussière.
La rue, quand il sortit, restait identiquement provinciale. Les grands événements n’y changeaient rien. Un marchand criait : « Tonneaux, tonneaux. » Trois gros attelages aux queues nouées entraient au trot dans la vieille cour des omnibus. Tout cela demeurait étonnamment tranquille. Ni ce calme, ni sa pauvre joie lourde à porter, ni rien de tous ces événements ne
– 190 – lui semblait frapper la note juste. Rien ne présentait la vraie face des choses, qui était qu’il venait simplement de s’élever de quelques marches pour mieux voir le seul paysage qui comptât : celui des intérêts éternels.
Restaient des dépêches à envoyer, le Proviseur à remercier et les autorités du lycée. Le bureau de poste était tout voisin, au coin des rues d’Ulm et Gay-Lussac. Un vieux dos familier, d’où pendaient les plis d’une jaquette, se hâtait vers leur carrefour. Augustin se jeta vers lui et le bon Poiret, virant au bruit, tourna son regard de père nourricier vers ce galop qui s’approchait pour le remerciement et pour l’adieu.
Sur le pupitre du bureau de poste, il souhaita d’écrire :
« Cacique. Gratitude. Immense tendresse. » Puis quelque chose lui dit que ce n’était pas cela que l’employé de la rue Gay-Lussac devait lire, ni celui du Plateau Central. « Immense ten-dresse ? » Ils n’avaient pas besoin de savoir. Mais parce que ses mains à lui avaient besoin de l’écrire et ses yeux de le lire, il l’écrivit tout de même sur le papier de la poste, puis le déchira en petits morceaux. Il prit une autre feuille et mit simplement « tendresses ». Puis il sortit. L’après-midi finissait déjà. Juste une petite nuance de soir dans le grand ciel d’or blanc. Un quart d’heure de prière aux Religieuses Réparatrices, à cinq minutes de l’École, coupa son chemin.
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La cordialité du jeune aumônier s’épanouit sur sa figure maladive. En entrant chez lui, Augustin venait d’y rencontrer Zeller.
– Ah ! je suis content de vous voir, dit-il. Vous tombez bien…
Laissant échapper des confidences qui vraisemblablement n’étaient destinées qu’à lui-même :
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– Persuadez-le, fit-il en montrant Zeller.
Celui-ci se taisait, gêné, sans que l’aumônier vît cette gêne. Puis le pli de sa lèvre se détendit et il accepta en souriant l’intrusion.
– Voyez-vous ça, disait l’abbé. Il ne veut pas entrer à l’École Normale l’an prochain.
Augustin était muet de stupeur, et Paulin Zeller de résigna-tion.
L’aumônier, grand enfant, continuait, entendant un peu tard ce double silence :
– Je puis le dire, n’est-ce pas ?
– Reste, Méridier, je te prie, fit Zeller, comme Augustin s’excusait et faisait mine de s’en aller. Je te demanderai seule-ment de t’en taire.
– Oui, fit l’abbé, votre ami veut entrer au grand Séminaire tout de suite !… enfin, à la rentrée d’octobre ! Je l’en dissuade. Dieu a besoin d’agrégés. Dieu a besoin de haute culture. Je lui demande en grâce d’attendre trois ans. Ne m’en croyez pas si vous voulez, mon enfant. Allez à Saint-Sulpice pour y consulter des prêtres plus savants que moi, et beaucoup plus sages… Je vous affirme que j’y connais des saints. De grâce, mon cher, mon bien cher enfant…
Augustin restait écrasé, immobile. Une lente lumière mon-tait et éclairait en lui tout ce qui de Zeller était méconnu. Elle il-luminait par le dedans le sens de cette absence d’acharnement dans l’effort et de cette indifférence apparente au succès final, dont parfois l’on s’étonnait.
Dans l’âme délicate et vite fermée de Paulin Zeller, les con-fidences s’étaient taries. Augustin eût aimé passionnément pé-nétrer plus avant, chercher où, quand et comment ces désirs-là lui étaient venus. Plus tard, beaucoup plus tard, quand il eut en
– 192 – main les notes intimes de son ami, il y lut : « Je m’accuse d’une réserve bien trop grande, à l’égard de ceux que Dieu a mis sur mon chemin, d’une réserve à fond d’orgueil ! »
– Le grand Séminaire, je vous assure, monsieur l’abbé, est déjà pour moi un effort. Bénédictin, Oratorien, Trappiste même, tel est mon attrait. J’y ai vu jusqu’à présent, assez naïvement, la volonté de Dieu. Je consulterai Saint-Sulpice, suivant vos con-seils.
Et, comme l’aumônier fermait les yeux :
– La haute culture ? Je n’ai jamais senti avec une plus claire violence le dégoût de l’idole…
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Tel fut le commencement de la nouvelle vie. Dès les pre-miers moments, non de son fait, mais des circonstances, elle se compara pour Augustin à quelque chose d’autre et plus noble, hors de ses prises et de ses désirs, mais non pas de ses nostal-gies.
L’express de nuit l’emmena dans ses fraîches troisièmes. Dès que fut terminé le tassement des voyageurs, le choix des coins et le dépouillement des faux-cols, le sens intérieur des martellements rythmiques commença de s’offrir à ses rêves.
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