Augustin ou Le Maître est là
II Comme un Homme que Sa Mère Console
II
COMME UN HOMME QUE SA MÈRE
CONSOLE
L’ascenseur les déposa au quatrième étage d’une grande maison, en l’une des avenues qui partent de l’Étoile. Le valet de chambre les mit dans un salon d’aspect glacial et compassé d’où une demoiselle vint les tirer. Elle portait une blouse blanche, un voile de tête blanc marqué d’une croix rouge, aux lèvres une touche d’écarlate. Elle les fixa d’un regard cru, dur et direct. Après quoi, son petit menton levé, ses gros yeux baissés, une mèche de cheveux insolemment blonde sortie du voile et arron-die à poste fixe au-dessus du sourcil gauche, elle prit l’air suffi-samment dédaigneux, officiel et enviable gardé pour les rap-ports avec la clientèle.
Elle les précédait par des corridors tapissés de livres où su-rabondaient les collections étrangères, les reliures en toile des volumes allemands et américains. Les deux joues de sa croupe un peu forte se balançaient sur de hauts talons fins, en petits équilibres alternés.
Très loin, dans d’autres parties de l’appartement, on en-tendait des cris et des pleurs d’enfant.
– Vous avez fait bon voyage, monsieur Méridier ? demanda une voix prenante et distante à la fois.
Le grand médecin maintenait sur lui, derrière ses lunettes rondes, un regard souriant, attentif et aigu, où nul élément pas-sif ou subi n’avait l’habitude de figurer.
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Sous les drus cheveux gris, le visage osseux, presque jeune, présentait des détails d’une irrégularité célèbre.
– J’ai là, dit-il, l’éventant entre deux doigts, la lettre d’un médecin que je ne connais pas, mais dont l’examen clinique est bien fait. Il s’accompagne d’ailleurs des analyses bactériolo-giques indispensables.
Augustin reconnut l’écriture du médecin cantalien. Il s’attardait à palper cette voix. Retenue, nuancée, d’une cordiali-té réelle mais vite retirée, un rien de combativité dangereuse y circulait sourdement sous une articulation de professionnel.
La fenêtre déversait un air sans soleil. Augustin regarda l’énorme casier d’acajou ciré qui occupait l’angle de la pièce et s’articulait avec d’autres casiers de fiches. Classés, mais débor-dants, des entassements de papiers, de livres, d’albums, prolon-geaient la surabondance des corridors, foyers de proximité et d’actualité dans l’ensemble d’une documentation colossale.
– Mais, je vous connais, monsieur Méridier, disait le méde-cin, comme Augustin expliquait sa profession, son genre de vie, son histoire. Vous étiez là-bas (il parlait de l’Université améri-caine où Augustin avait professé) à peu près au moment où je m’y suis trouvé moi-même, pour moins de temps que vous évi-demment. Et j’ai vu aussi votre nomination à la Sorbonne.
C’était une de ses coquetteries de paraître n’ignorer que le moins de choses possibles en dehors de la médecine. Sa culture générale, fort vaste, refoulée depuis par sa technicité, ne s’alimentait plus que dans ses repos, mais elle aérait, équilibrait ses travaux et luisait dans leurs interstices. Contrairement à mainte autre contribution humide et nuageuse, les siennes étaient classiques pour la limpidité de l’air qu’on y respirait. Elles amusaient aussi par leur ton polémique, leur sincérité cas-sante et des démentis dont rien n’émoussait le coupant.
– Oui, continuait-il, ils ont de bien beaux laboratoires.
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Puis brusquement :
– Voyons, Monsieur, remontons au déluge. Vous avez souf-fert de quoi depuis votre enfance ?
Pendant qu’il écrivait sur ses grandes fiches quadrillées, Augustin l’emmena à travers les bronchites d’Allemagne et de Suisse, jusqu’à la crise de Pâques, aux souffrances morales, aux fatigues, et à l’hémoptysie des derniers jours.
Le médecin posa sur la maladie de l’enfant deux questions seulement, enveloppées mais précises, comme des coups de poing de champion sous le gant. Augustin vit bien qu’il avait de-viné et sentit un grand froid… Mais l’autre quitta le sujet miséri-cordieusement. Christine conservait son air d’incompréhension impénétrée.
À ce moment, d’ailleurs, on sonna au téléphone.
– Lui-même, fit son formalisme caressant.
– Ou…i ! Ah ! oui ! Ah ! non !… Non ! Je ne puis pas. Je vais demain en consultation à Pau. Mais Breuil vous donnera très bien cette consultation-là ! Oui, le Docteur Breuil, médecin des Hôpitaux, l’un de mes assistants… Airvault, dites-vous ? Vous préférez le Dr Airvault ? Airvault si vous voulez. (La voix se fai-sait déjà d’une politesse agressive). Prévenez-le, l’un ou l’autre et à temps. Ils sont fort occupés… Après-demain ? (avec une courtoisie ironique) Mais comment donc ? Le doyen se ferait un plaisir de déplacer mon cours ! Oui ! Ou…i ! Enfin !… Au revoir.
Augustin l’observait téléphonant. Qu’est-ce qui semblait jeune en lui ? Aucun trait en particulier, ni leur ensemble. Peut-être cet aspect de force et de sûreté de soi, non pas en face des choses elles-mêmes, ni des problèmes qu’elles lui posaient (il était beaucoup trop intelligent pour cela), mais à l’encontre des opinions ; que ses collègues soutenaient sur elles. Sa combativi-té se réfrénait quelquefois, par respect pour lui-même, jamais pour eux. Il s’exprimait avec une politesse cinglante et nuancée
– 844 – qui lui faisait beaucoup d’ennemis, dont il déclarait n’avoir cure. Tout cela n’était pas jeune. Augustin s’était trompé en le croyant tel.
Mais il dut interrompre ses réflexions et se déshabiller. Entre deux rangées de livres, disposé de telle sorte qu’il échap-pait aux entrants, un très beau tableau, qui ressemblait à un Si-sley, crevait l’une des parois de cette bibliothèque écrasante. Par la brèche (et rappelant à Augustin des souvenirs), entraient les détails d’une violente lumière de neige, coupée de plaques d’un bleu glacial et dilué, à ras du sol sous un puissant ciel brun.
– Voulez-vous venir par ici, Monsieur ? Vous aussi, Ma-dame. Mais certainement.
On parcourut un autre couloir tapissé d’autres livres, qu’Augustin vit mal, tout à la pensée des neiges.
La nouvelle salle était sombre, faiblement teintée de rouge, d’une température tiède et agréable. De grands appareillages électriques peuplaient cette ombre, et derrière les premiers plans, des prolongements pleins de secret. Augustin aperçut en dernier lieu les lourds rideaux noirs revêtant la fenêtre. On tou-cha son bras : une demoiselle mince, grave et jolie, toute blanche, l’air hiératique d’une vierge technicienne. Elle lui ap-pliqua la poitrine contre une petite paroi carrée par gestes lé-gers et sans paroles. La lumière rouge s’éteignit brusquement. Dans son dos gonfla un murmure profond et musical. Christine avait disparu. Le médecin avait disparu. Par-dessus une sorte de tablier qui lui montait jusqu’au menton, Augustin ne voyait rien qu’une place indistincte du noir. Il devinait qu’une chose mas-sive, courbée, s’agitait devant lui et aussi à sa gauche. Tout se passait entre ce murmure musical et cette chose courbée. Tout, c’est-à-dire, le mystère électrique, cette lumière perceuse de pa-rois, son étrangeté verdâtre, et les petites taches blanches et noires aperçues dans la nuit d’un poumon d’homme.
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– Voulez-vous avoir l’obligeance de tousser ?… Encore. Je vous remercie.
La chose massive et courbée remuait avec des bruits de corps humain dans des habits. Ces mots lui firent perdre toute incertitude et tout anonymat, redevenir le médecin qu’elle n’avait jamais cessé d’être.
De brèves phrases techniques furent jetées à l’autre bout de la pièce, vers une silhouette bossue, aux contours fondus, pen-chée en une posture inintelligible. Mais l’habitude de la nuit, son attention plus grande et l’occasion montrèrent à Augustin, l’espace d’une seconde, une incandescence rouge sombre et mi-nuscule que la silhouette masquait. Il supposa la demoiselle en train d’écrire sous la dictée.
La chambre s’éclaira avec une soudaineté éblouissante. Le médecin apparut ganté de gants lourds, ocellé de lunettes énormes. La demoiselle fit avancer le bâti contre lequel s’appuyait le patient. De minces doigts sollicitèrent son bras et son épaule.
– De cette manière, disait-elle. Poings sur les hanches. Coudes en avant. (Dédaigneuse et sybilline) : respirez ; n’expirez pas. La voix était prétentieuse, déplaisante, en désaccord avec l’aspect de la jeune fille.
Un bruit criard, extrêmement bref, éclata.
– C’est tout, dit le médecin qui déposa ses gants.
Augustin et sa sœur revenus dans le cabinet au Sisley, re-prirent place devant le grand bureau. Un faible roulement de voiture montait de l’avenue. Le médecin maintint quelque temps son front dans ses mains.
– Dites-moi, monsieur Méridier, fit-il avec une brusquerie égale à celle de la lumière électrique dans sa salle d’examen : voulez-vous aller à Leysin ?
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Et comme Augustin, pris de court, ne répondait pas :
– Vous y passerez le temps qu’il faudra. La vie n’y est pas austère. Le pays est délicieux. Vous êtes séparé des Dents du Midi par des vallées très creuses, où les nuages s’amoncellent, mais vous les dominez baigné par un radieux soleil. Peut-être ne connaissez-vous pas Leysin ?
Augustin avoua qu’il ne connaissait pas Leysin.
– Prenez un congé de deux ans, que voulez-vous ? S’il vous faut plus, nul doute qu’on ne vous le prolonge.
Sa bibliothèque dégorgea une liasse de prospectus luxueux. Des illustrations photographiques donnaient le paysage typique des Alpes, le rude velours des sapins, les grands draps blancs des neiges, bien tendus et sans plis, mis à sécher sur les pentes, un air de festivité générale, de luxe, de joie et de brillants hivers.
– Vous serez soigné fort attentivement par des spécialistes suisses de premier ordre, et, sous leur direction, par des méde-cins français, venus, comme vous, pour s’y guérir et qui y sont restés.
Il pressa l’un des boutons de son appareil téléphonique compliqué.
La petite jeune fille du vestibule entra, bloc en main, abais-sant sa paupière sur un visage de recueillement excessif. Stylo-mine expectant, elle s’installa devant une tablette glissante, lo-gée dans la face latérale du vaste bureau. Il dictait très vite des mots qu’elle prenait en sténographie. Les premiers : « Je sous-signé », puis l’indication de sa personnalité partirent dans un grommellement indistinct où fourmillaient les « et cetera ». Puis lentement :
« M. Méridier ; Emme, é, ère, i, dé, i, é, ère, présente des lésions pulmonaires bilatérales, dont l’origine tuberculeuse, confirmée par l’analyse bactériologique, ne fait pas de doute.
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M. Méridier a besoin d’un congé de très longue durée pour se soigner dans un Sanatorium. »
Augustin se sentait la plus inerte indifférence, traversée de visions des Alpes. La technique voulait pour lui, décidait pour lui. Elle dessinait sur la surface externe de son âme toutes les arabesques de l’espérance, sans moyen de savoir que l’intérieur était mort.
– Il ne semble nullement nécessaire que Madame votre sœur séjourne avec vous. S’il était cependant possible qu’elle ne fût pas trop loin…
Puis, avec un sens des retouches miséricordieuses, qui ne lui manquait pas :
– Pour elle-même, ajouta-t-il, autant que pour vous.
Augustin espéra pouvoir lui obtenir un poste dans un lycée frontière : elle faisait, elle aussi, partie de l’Université.
Un grelottement étouffé monta du téléphone.
– La radiographie est visible ? Bien.
Elle vint, encore mouillée, entre deux jolis doigts de la vierge technicienne, les trois autres incurvés et levés dans les airs, en pattes de moustiques. Posée sur un verre dépoli, frappée en-dessous d’un violent éclairage doré, caillebottée, grisée, cou-pée du cercle pâle des côtes, elle étalait des hiéroglyphes d’une langue non traduite : un vide blanc grossièrement triangulaire, et des traînées blanchâtres sur du mou de chat grisaillé.
Augustin faisait effort pour se reconnaître dans cette chose étrange. Il tenta des essais verbaux : « Ça, c’est moi, qui suis là ; oui, c’est moi, c’est bien moi, la partie de moi qui crache et tousse, et aussi l’autre (soupçonnant que le vide triangulaire pouvait être son cœur) qui m’envoie à la fois des émotions et du sang. » Cela dura bien dix secondes. L’inconnue générale de la
– 848 – vie était là devant ses yeux, réfractée, morcelée en toutes ces pe-tites énigmes photographiques.
– Vous recevrez l’avis de Leysin en cinq ou six jours au plus tard. Cette radiographie, bien entendu, vous y précédera. Vous devriez y être vous-même sous huit jours. Ne tardez pas.
– Bien, Monsieur, fit Augustin debout et rhabillé. Je vous remercie. Si je ne guéris pas, quelles sont les limites de temps entre lesquelles je puis être emporté ?
Le visage du grand médecin devint brusquement pitoyable et presque affectueux.
– Monsieur Méridier, ce que vous demandez ne présente pas beaucoup de sens. Toutes les vraisemblances médicales sont pour que vous guérissiez. J’ai envoyé à Leysin des malades plus touchés que vous. Ils ont guéri. Vous vous guérirez. C’est au sens actif que je parle. Votre discipline psychique ira de pair avec l’autre. Vous me comprenez. Qu’est-ce qu’un an ou deux de recueillement ? Une richesse de plus dans l’épanouissement de votre vie.
Augustin insista, d’une gravité calme.
– J’ai besoin de considérer les deux hypothèses : guérison et l’inverse, simple prudence et aménagement correct de mon existence.
Déjà d’autres coups de sonnette avaient tremblé dans le vestibule.
Le médecin se tenait debout en un sombre veston soigné. Son sourire était identique, mais cette permanence même, jointe à l’immobilité de son attente, se chargeait de significa-tion : ses habitudes de défense contre les usurpateurs de son temps transparaissaient sous sa parfaite politesse.
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Sa voix ne fut pas tout à fait exempte de cette hauteur nuancée qu’en face d’une contradiction il n’était jamais totale-ment maître de retenir.
– Monsieur, tous les délais sont possibles, entre quelques semaines et quelques années, si en fait d’aménagements cor-rects, vous négligez celui de votre guérison.
Il revint vite au ton ordinaire :
– Comment êtes-vous installé ici ?
– Un petit appartement, rue d’Assas, au bout d’une cour très large, entre le Luxembourg et des jardins. J’ai eu la chance de le trouver en juillet dernier, lors de ma nomination.
– De l’air et de la lumière. Fort bien. Ne vous fatiguez pas pendant ces huit jours. Mangez bien, sans excès. Quatre repas par jour. Je vous permets les démarches strictement néces-saires, chez vos éditeurs, je suppose, ou dans l’administration universitaire. Il faut avoir l’esprit en paix. Pas d’autre ordon-nance que cette feuille. (Il lui tendit un papier lithographié.) Le traitement est à Leysin.
De nouvelles sonneries tintèrent.
Tandis que le valet de chambre passait le pardessus :
– Madame, dit le médecin, auriez-vous l’obligeance de me suivre une minute ? Le temps de signer ce certificat et de vous le remettre.
Quelques instants après, seulement, Augustin fit réflexion qu’il n’avait qu’à signer la feuille devant eux.
Dans l’ascenseur ils lurent les grands titres, masqués par les « et cetera ».
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« Je soussigné, Professeur à la Faculté de médecine de Pa-ris, médecin de l’hôpital… » C’est, dit Augustin, ce qu’il a dicté devant nous.
Puis souriant :
– Cette chose à part, qu’il t’a dite ? Il faut m’entretenir le moral, ou quelque confidence semblable ?
Christine sourit à son tour.
– Il m’a certainement dit qu’il fallait t’entretenir le moral.
Ils firent quelques pas indécidés sur le trottoir.
– Il est trois heures et demie. Peut-être pourrions-nous passer au Ministère, rue de Grenelle ?… Non, je ne suis pas fati-gué. Il nous recevra certainement sans demande d’audience, du moins s’il a le temps.
Christine obtint cependant qu’ils attendissent le lende-main. Il fallait bien employer ces filandreux huit jours.
Ils traversèrent l’avenue pour trouver un taxi. Un des bas côtés formait allée cavalière. Des fers à cheval, pleins de pluie marquaient dans la terre molle. Un groupe les éclaboussa. L’homme paraissait un professeur d’équitation. Une grande fil-lette de douze à treize ans montait auprès de lui. À chaque se-cousse, d’une seule masse, sa chevelure s’élevait et s’abattait.
Cette fin de pluie, ces allées cavalières, cet horizon jaune derrière le Trocadéro rappelaient un paysage très semblable, bien lointain, lourd de tristesse et d’avenir. Au temps dont il se souvenait, elle était encore une petite fille délicate, fine, d’une beauté assez farouche et toute la hauteur de l’enfance. Il le sa-vait maintenant : c’était jusqu’à cette époque qu’il fallait faire remonter son amour. Aujourd’hui il n’y avait plus rien. Il devait en prendre son parti, avec une maîtrise de soi ferme et funèbre.
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– Alors, tu ne veux vraiment pas me confier ce qu’il t’a re-commandé ? fit-il avec un sourire détaché, qui provenait, sans que Christine pût le savoir, de la formule du médecin sur « l’épanouissement de sa vie ».
Pouvait-elle répéter le pronostic chargé de réserves ?
– La situation est sérieuse, Madame. Surtout, je n’aime pas chez votre frère cette apparence morale déprimée, ce calme froid et cet air mort.
– De bien manger, dit-elle, et bien dormir.
Les heures du lendemain, toutes officielles, apportèrent à Augustin la satisfaction qu’il désirait. Le déplacement et le con-gé de sa sœur furent réglés ; le sien était de droit.
Depuis sa philosophie, il n’avait entretenu avec M. Rubensohn que des relations sans contact. Ils s’envoyaient leurs livres, s’écrivaient aux promotions, aux événements heu-reux. Un invisible vieux ciment consolidait ces moellons.
Un huissier désagréable, assis devant une immense fenêtre grise, commença par leur refuser l’admission, disant que M. le Directeur de l’Enseignement secondaire ne recevait les profes-seurs que sur audience. Le garçon négligea ostensiblement la carte d’Augustin, l’abandonna au coin d’une vaste et grossière table où nulle tache d’encre ne pouvait marquer puisqu’elle était peinte en noir. Au milieu d’officiels plis jaunes, classés par taille, il prit le temps de terminer, dans un journal pour bou-tique de coiffeur, un article à dessins roses. Mais un coup de sonnette le fit se précipiter sur les cartes et sauter de sa chaise, avant qu’Augustin et Christine n’eussent fini de goûter l’harmonie de ces gris et noir, de ces jaune et rose.
Revenu, l’huissier sélectionna obséquieusement le couple en deuil parmi d’autres gens qui attendaient.
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Il maintint ouverte l’énorme porte directoriale, eut le temps de voir M. Rubensohn venir au-devant de son visiteur, lui prendre le bras et l’épaule avec une affection tout à fait tendre et l’installer dans l’un des fauteuils. Peut-être même l’entendit-il dire : « Comme il y a longtemps, cher ami ! »… Sa caressante in-sistance sur les diphtongues les emplissait de regrets, de doux reproches et de câlinerie.
La pensée pleine de l’ancien Rubensohn, Augustin en sen-tait dégrader lentement l’image et faisait, sans le vouloir, le tri des choses conservées.
Le regard avait changé d’horizon, de rêve et de portée. Il s’était rabattu vers la terre et ses complexes jeux. L’homme gar-dait la peau glabre, fine et blanche de jadis. Il était gras, domi-nateur avec lassitude, jouant la satiété du bonheur, d’une sûreté d’élégance et d’une science de la sobriété vestimentaire qui montrait ici, comme autrefois dans sa classe, la même absence de parenté avec ses entours, et que sa vraie vie n’était pas là.
Il écoutait tout le récit d’Augustin, l’interrompant de courtes demandes, avec la plus attentive amitié.
Ce qui avait fui, c’était la jeune gravité, l’ascétisme intellec-tuel, le temps des mains méditatives, ployées en berceau devant le front osseux. Il avait trouvé mieux que la certitude : l’inutilité de la chercher. Sa sérénité s’en trouvait affinée. Il devait vivre en un phénoménisme exquis.
L’extrême noblesse et la mélancolie avec laquelle il leur était apparu autrefois, recouvraient peut-être des désirs ter-restres, des émois précurseurs existant dès cette date, quoiqu’ils ne se fussent montrés qu’ensuite, par précipitation sans doute, au sein d’un cœur primitivement transparent. Peut-être, au con-traire, n’étaient-ils nés réellement que plus tard, des impures besognes de la vie.
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Beau cas d’évolution, pensait Augustin. Mais qui pouvait le décrire, que lui-même ?
– Attendez, cher ami, fit-il au cours du silence qui suivit.
Il pressa sur son téléphone.
– Monsieur Le Friant ? Ici, M. le Directeur. Oui, moi-même. J’aurais besoin que vous veniez. Immédiatement.
– Un de mes chefs de bureau, expliqua-t-il. Une connais-sance des textes (il rit)… héroïque !
Il avait eu pour Christine, en lui montrant un second fau-teuil, l’inclination de déférence formaliste d’un homme bien éle-vé, infiniment superficielle. Seule, son regard l’eût certainement traversée sans la voir (à moins qu’elle n’eût été jolie), percevant à la place son état civil, les pièces de son dossier, son écorce administrative, tout, sauf elle-même.
Augustin se rappelait sa carrière forte et singulière. Une chaire de Faculté, un siège de député occupé deux ans, un bref Rectorat avant sa Direction, la parfaite intelligence de manœu-vrier et la parfaite intelligence tout court avec laquelle il avait présidé, dirigé, conclu mainte conférence épineuse… Il était étrange qu’il s’accommodât de cette Direction. Mais l’était-il moins qu’il eût accepté jadis cette année de philosophie provin-ciale, dont il avait fallu à cette date toute l’ingénuité d’Augustin et celle de son père pour ne pas s’étonner ?
Cet homme devait cacher des creux insoupçonnés, des ca-prices de destinées, de soudaines lassitudes d’action et des be-soins de retraite morale avant de rebondir. Peut-être sa satiété dépassait l’apparence ?
Augustin pensait au peu qu’il savait de sa vie privée. Ma-rié ? divorcé ? Il gardait un vague souvenir de quelque chose.
Un petit homme entra, voûté mais inégalement, un haus-sement d’épaule installé à demeure à gauche de son pauvre cou.
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Inégalement rasé aussi, et, de ses moustaches démodées et longues, l’une s’effilait en yatagan correct, mais l’autre ne pou-vait pas, renonçait, tombait en parapluie et l’on devinait les gouttes d’eau. Il s’assit sur une chaise en face d’Augustin, fami-lier, timide, armé.
Christine comprit ainsi clairement, si elle ne le savait déjà, que l’administration se partageait en deux : la partie utile, sou-bassement florentin, rugueux, d’inremuable masse, percé de trous prudents et de rares regards. Puis portée par lui, la su-perstructure, légèreté, lumière, dentelles de Venise, et l’ascension jusqu’aux Dieux.
M. Le Friant connaissait la teneur des lois non écrites et l’immuable scénario : le Directeur se réservait l’onction de l’accueil, le baume des consolations, tout le charme des regrets, mais le dernier mot était pour lui, chef de bureau, bon chien de garde, fidèle, grondant, réglementaire et final.
Qu’avait-il besoin de régularité anatomique, de nettoyage vestimentaire ni d’aucun mérite accessoire ? Il tirait vie de ses textes exclusivement. Il avait leur austérité hérissée, leur solidi-té immatérielle, leur poids de monument.
– Madame Andraud-Méridier ? dit-il d’un petit ton bre-douilleur, quand fut venu son tour de parler. Ah ! oui, madame Andraud-Méridier. Je sais parfaitement.
Il prononçait : « Ch’sais p’faitement » et hochait la tête. Des dates précises traversèrent son débit. Il avait une mémoire des détails prodigieuse.
– Congé déjà accordé pour raisons qui sentent la faveur. Tout à fait impossible de le prolonger. Impossible aussi d’examiner une demande de changement de poste en ce mo-ment.
Et d’un ton assourdi, pour lui-même cette fois, pour con-vaincre sa conscience, la prendre à témoin, la prier de mesurer
– 855 – un peu, si elle pouvait, la profondeur de l’impossibilité, aspirant sa remarque du fond d’un abîme :
– H’en ce moment !
Il cita des dates de décisions ministérielles, sur les mouve-ments de personnel, les délégations et les congés.
Il avait dit tout ce qu’il avait à dire. Il ajouta un haussement de son épaule déformée et ce branlement de tête, droite et gauche, qui marque la pitié. Pitié pour les difficultés person-nelles de la requérante, qu’il devinait, et aussi pour le peu d’apparence qu’elle se pénétrât jamais des textes réglemen-taires, deux choses également déplorables. C’est ainsi que son cœur mêlait les compassions.
– Qu’elle nous fasse parvenir une demande régulière par voie hiérarchique ! conclut-il en une explosion qui souleva ses petits bras.
– Le brave homme ! pensait Augustin.
La main grasse et fine de M. Rubensohn tapotait son men-ton d’un geste de pianiste, faisant valoir l’indépendance de son doigt annulaire.
– Mon cher monsieur Le Friant, vous n’avez pas bien com-pris ce qui vous est demandé, fit-il avec une douceur consola-trice, nuancée, ponctuée à miracle.
Une mortifiante suspension de quelques secondes eut lar-gement le temps de développer toute sa saveur d’humiliation :
– Je ne vous prie pas, M. Méridier ne vous prie pas de nous apporter vos propres décisions. Je vous invite à m’indiquer simplement les possibilités matérielles, c’est-à-dire : vacances de poste, ou existantes ou à faire naître, dans les conditions que sollicite Mme Andraud-Méridier et de me soumettre ensuite la rédaction administrative de la disponibilité momentanée que je lui accorde.
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Sa guêtre grise se balançait entre la chaise de M. Le Friant et son propre fauteuil, à cinquante centimètres du sol, au bout d’un pantalon parfait.
Augustin vit derrière le lorgnon scintillant du chef de bu-reau, s’affoler son œil servile et rigoureux.
– Bien, monsieur le Directeur, fit-il, je vais vous soumettre l’état des chaires et postes pouvant répondre aux desiderata, dans les académies de Lyon, Grenoble et Besançon, et vous ren-seigner sur chacun.
Il trottina vers la porte. Sa petite jaquette tombait sans taille, comme un rideau, le long de son dos défectueux.
Une bûche craqua dans le vaste feu. Il eut le temps, avant de sortir, de poser le pied sur une étincelle qu’il releva, encore fumante, et il la portait dans ses mains, comme pour un juge-ment de Dieu.
L’état des postes étalés devant leurs yeux, ils comparèrent les distances par Genève et Lausanne. Un arc de cercle définis-sait le lieu géométrique des pays possibles. Annecy, Chambéry, Lons-le-Saunier, Besançon, comme tout cela était indirect ! Il y avait Bourg. C’est vrai, il y avait Bourg. Mais Bourg, peuh ! Bourg !… ce n’était que Bourg ! Tandis que Lyon, au contraire, Lyon !… Eh ! bien, c’était Lyon ! Et Bourg était-il beaucoup plus près de Genève ?
– Acceptez Lyon, Madame. Si grande ville ! De plus, vous retrouveriez là le passé de votre frère.
M. Le Friant fut incomparable. Il rappela à M. le Directeur, combien, dans les grandes villes, le jeu des vacances et des délé-gations comportait de ramifications et de moelleux. Il fit appa-raître sous un jour différent les hérissements du maquis légal. Les décrets, règlements, décisions et toutes les insertions aux Bulletins Officiels, dégelés, se fluidifièrent. Certes, tout le monde pouvait les connaître, eux et chacune de leurs parties.
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Mais leurs combinaisons et carambolages, l’extension de leurs dispositions, les subtils échanges et prêts d’articles qu’ils se con-sentaient en clignant des yeux, voilà où le jeu révélait ses fi-nesses, fête pour l’esprit, tactique de champions et d’as. Des commodités administratives insoupçonnées surgirent, prirent corps. Des réactifs secrets et puissants décelèrent les promesses de permanence dans les situations provisoires. Des panneaux qu’on eût cru d’une seule pièce, se désarticulèrent, mirent au jour des tiroirs cachés. Des textes desséchés s’humectaient en des mains tièdes, bourgeonnaient.
Augustin était un peu confus. On avait l’air d’attendre les commodités de Christine. Suivant la vieille expression fatiguée, le réel débordait ses cadres ; l’administration se désossait comme la nature.
– Veux-tu prendre une voiture et rentrer seul ? demanda Christine. Je voudrais voir Marie Gerfaut, avenue de Saxe.
– Nous irons ensemble. Il fait doux, je n’ai pas froid !
La voiture partait déjà vers les Invalides.
– De quoi souris-tu ? fit Christine.
– De cette bonne volonté des choses, de toutes ces facilités refusées à notre père autrefois.
Ce fut la partie avouée de sa réponse. L’autre, il la tut. Il eût aimé savoir si Christine souhaitait réellement s’épancher seule auprès de sa cousine, parler avec elle d’autres formes de vie, possibles dès qu’il ne serait plus : – ou si son idée n’était qu’habileté innocente pour l’attirer dans l’émotion d’une visite religieuse ? Deux hypothèses vraisemblables, et peut-être vraies toutes les deux.
Le taxi continuait son chemin par des rues silencieuses ; entre un chevet d’église, des maisons de rapport démodées, des
– 858 – magasins bruns sans apparence, et les portails fermés de nobles vieux hôtels. Il contourna les Invalides, descendit vers les pa-rages de l’École militaire, promena son petit halètement dans des quartiers déblayés et nus.
Ils descendirent devant un cul-de-sac creusé dans la paroi gauche de l’Avenue de Saxe. L’immeuble de pierre au fond de l’impasse faisait penser à un pensionnat ou à une maison de force, mais toute une série de croix sculptées aux linteaux dé-mentaient ces assimilations.
Personne ne vous demandait où vous alliez. Personne ne s’occupait de vous ni ne vous rencontrait. On montait un esca-lier plein d’échos et de solitude, en une rêverie de Belle au bois dormant. Au faîte, une porte ouvrait droit sur une chapelle, sou-levée au haut de cet escalier vertical et sans issue, bouton porté par une haute tige, pour une floraison en plein ciel.
Augustin retrouvait, défraîchis, de plus courte taille, pleins de charme encore, tous les souvenirs de sa première visite, au temps du grand lycée, il y avait quinze ans.
Une vieille petite religieuse riante, au visage couperosé, les reçut à l’entrée, les installa sur un banc de cette chapelle, les y fit attendre comme au salon. Augustin reconnut les simili-vitraux découpant sur le bleu leurs compartiments lancéolés que traversaient des trajectoires d’oiseaux. Même le frottement d’un balai sur quelque plancher invisible ne lui était pas com-plètement nouveau. Dans toutes les inutiles visites dont il se souvenait, un balai avait frotté là.
Comme il portait les yeux sur l’autel, il vit se lever lente-ment du sol un tas de bure, couleur croûte de pain. C’était la tourière qui venait de baiser en se prosternant, le pavé du chœur.
– Est-ce qu’il y a quelque chose de spécial ? demanda Au-gustin. Une exposition du Saint-Sacrement ? Je ne sais quoi ?
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– Non ! Elles se prosternent toujours ainsi devant le Ta-bernacle.
– Ton parapluie vient d’en faire autant, fit-il avec sa même indifférence détachée.
Christine ramassa le parapluie tombé dans l’allée centrale.
– Voulez-vous venir ? demanda la tourière, d’un air riant et continu de bonheur sans cause.
Ils passèrent dans des couloirs étroits, entre des murs blanchis de chaux traditionnelle, sur des planchers lavés, d’une propreté invraisemblable. Ils longeaient des maximes morales imprimées sur ces murs, en lettres noires pour étiquettes d’emballeur. Quelques-unes ne dépassaient pas le versiculet pieux, mais d’autres, denses et fortes, étincelaient de splendeur biblique. Augustin s’arrêta devant celle-ci : « Pourquoi la terre et la cendre s’élèvent-elles d’orgueil » ? C’était une citation de l’Ecclésiaste avec l’indication du verset.
Une grille en bois, basse et longue, occupait toute la largeur du parloir où ils entrèrent.
– Notre Mère Vicaire va venir, annonça la tourière au souffle ravi, comme si elle leur offrait une place gardée au para-dis.
– L’assistante de l’Abbesse, expliqua Christine. C’est une charge que Marie remplit depuis deux ans.
Augustin se sentait dans un silence si pur qu’il entendait le bruit de sa montre.
– Au fond, fit-il, en cette impression de bonheur décoloré que laissent tous les cloîtres, on doit pouvoir vivre très bien ici. Je m’en accommoderais.
Il parlait tout bas, comme si des paroles trop fortes de-vaient marquer sur ce grand calme et rayer sa surface.
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Une statuette bleue de l’espèce bon marché décorait une encoignure. Comme il se retournait vers les autres parois, il lut cette maxime, juste dans son dos : « Cherchez-moi et vous vi-vrez, dit le Seigneur » (Amos). Il trouva que l’Ancien Testament donnait beaucoup.
On entendit des glissements de targette et le bruit roulé de plusieurs verrous. Sans secousse et bien graissé, un rideau de bois, derrière la grille, se repliait panneau par panneau. Quelqu’un prononça : « Loué soit N.-S. Jésus-Christ » d’un ton récitatif et conventionnel. Augustin vit une grande forme debout devant eux, et d’une couleur singulière. Elle n’était pas grise, ni jaune, ni brun clair, plutôt soupe mitonnée. Oui, c’était bien ce-la. Soupe mitonnée. Un voile hermétique à raides plis noirs tombait devant le visage.
Il ne savait pas s’il apercevait de face ou de dos la silhouette simplifiée. Il n’était même pas sûr qu’elle eût dit : « Loué soit N. S. Jésus-Christ ». Peut-être était-ce autre chose qu’il convenait de faire, ou une autre personne qu’il fallait louer.
De très grande taille, massive, hommasse, la religieuse lais-sait deviner une anatomie de manœuvre. Cette grille, cette bure, cette noire rigidité voilée, et vingt ans d’intervalle, avaient transformé la Marie de chez nous. Les souvenirs d’autrefois, lancés à la rencontre, ne trouvaient plus rien, revenaient comme la colombe. Ces yeux de fantôme à travers les voiles se mainte-naient sur Christine et l’ignoraient lui. Au dessus d’une autre inscription noire, deux pieds en plâtre orangé, nus, à hauteur d’homme et fleuris de roses décoraient le mur derrière la Vi-caire. La grille cachait le reste de la statue. Elle semblait sur-prise en pleine ascension.
De ternes mots de couvents et de bonnes femmes expli-quaient « les intentions du bon Dieu qui peuvent paraître dures mais sont pour notre bien », ou la nécessité d’obéir « à sa sainte Volonté », et autres lieux communs de sympathie pieuse. « Votre mère était tellement bien préparée, n’est-ce pas ? et
– 861 – quant à l’enfant, le voilà auprès du bon Dieu bien avant nous. C’est un petit voleur de Paradis. » Monotonie de consolations où rien ne distinguait la Mort d’une simple bronchite, d’une perte d’argent, de la pluie ou des autres « intentions du bon Dieu ».
Hors de la visite et délaissé par la conversation, Augustin s’approcha avec le plus de silence qu’il put de l’angle droit formé par les murailles. Il y fit glisser sa chaise et s’y appuya. Le dos-sier de la chaise et la muraille formèrent comme un réduit, où, enserré de deux côtés, il put reposer son dos et ses épaules.
Pourquoi ces consolations l’avaient-elles surpris ? Elles étaient ce que pouvait dicter à ces femmes la prédominance presque monstrueuse d’un motif-centre, d’un motif-roi. Pour qu’elles possédassent sur Dieu la fameuse preuve expérimen-tale, il suffisait que leur cœur pût sentir suprême ce que leur pensée jugeait suprême. Si Augustin l’avait pu lui-même, l’angoissante question du reclassement de ses motifs se trouvait résolue. Mais il ne pouvait pas.
On a pourtant besoin de motifs, même pour trois mois de vie, de quoi conduire entre deux œillères, sur ce tout petit bout de route, la rosse humaine bien fouaillée. En lui, au contraire, règne le désordre d’une chambre de mort, la chambre funèbre d’il y a trois semaines, et il se perd dans le tas des valeurs qui ne serviront plus.
Derrière la clôture, les consolations s’étaient faites plus tendres : « Depuis que j’ai reçu votre dépêche, toutes mes com-munions ont été pour vous, ma chérie. Ne croyez pas que je ne comprenne pas. Dieu n’a pas défendu de pleurer. » On croyait sentir passer la tendresse retenue et l’ascétique douceur d’un baiser arrêté par les grilles.
Ce silence et cette paix arrachaient Augustin aux moments actuels, le rendaient au passé, le lançaient sur les pistes des calmes anciens jours. Sans doute, ce passé tenait de Marie un certain charme autour duquel il avait rêvé autrefois. Mais ce
– 862 – charme n’eût pas moins existé sans Marie ni personne pour le soutenir, solitaire et diffus dans une luminosité déserte. Que son adolescence avait été belle, riche, pleine d’attentes, si natu-rellement hiérarchique et en ordre qu’il ne s’en était pas aper-çu ! Il fallait, pour le lui apprendre, tous les chaos qui avaient suivi. Elle se nommait piété, raison, froideur ardente ! douces années ! De petites visites pâles font : toc ! toc ! à ses vitres, de l’extrême bout de leur doigt blanc. Voici la lumière orangée d’un fanal d’écurie, le frappement d’un sabot de cheval, le froid matin vert, l’onglée d’août sur les hauts plateaux, et cette tasse d’eau à goût d’herbe et de fer blanc, qu’a refusée jadis la grande femme voilée, debout devant l’entrecroisement de ses grilles…
C’était la fin de sa jeunesse heureuse, le meilleur morceau dans la comédie de sa vie, la dernière scène de l’Acte Un.
Un bruit singulier s’était déjà fait entendre, qu’il commen-ça seulement de remarquer : glissement régulier et racleur d’une varlope abattant des copeaux. Brr ! crran ! brr ! crran ! Quel bruit insolite dans une telle maison ! Une autre chose aussi étonnait : de l’encoignure où se trouvait Augustin, comme il plongeait les yeux obliquement de l’autre côté du treillis, il crut apercevoir le rebord extrême d’une étoffe de bure, ni pliée, ni rangée, jetée en tas sur une chaise de coin, dans la partie clôtu-rée du parloir, désordre bien peu conventuel ! Puis sa songerie oublia bientôt le bruit de varlope et l’étoffe de bure.
Il parcourait sa vie en une indifférence détachée, pleine d’ironie et d’indolence, et ne la connaissait sienne que parce qu’il la voyait plus clairement.
La dernière scène de l’Acte un ! Et voici l’Acte deux. Autres lieux, autres costumes. Ce qu’on est convenu d’appeler le drame de pensée pure. Le coude appuyé sur le dossier de sa chaise, Au-gustin dessine avec son index de vagues décors tremblés.
Premier tableau : la critique positive détruit le Christia-nisme du jeune héros. Scène de nuit : dramatique et concentrée.
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Deuxième tableau : la critique de la critique positive détruit la critique positive. Scènes morcelées, multiples et molles, diluées sur bien des jours. On voit fuir à tire d’ailes le grand Génie blanc des certitudes. Exeunt : la Critique biblique et le Génie blanc. Musique du Crépuscule des Dieux.
Acte trois : l’apparition de l’Ange. L’ange reconquiert le jeune héros. Mgr Hertzog est là pour la dernière scène et la bé-nédiction nuptiale. « Donne-moi ta pensée et reçois mon amour. » Tentatrice !… Musique de mariage. Musique pathé-tique. Musique de sarcasmes, de ridicule et de sanglots.
Quel beau sujet ! Cornélien, renanien, un peu bébète. Grave erreur du Destin dramaturge qui n’a pas vu le beau sujet ! Quel besoin d’un quatrième acte ? et pourquoi ce nouveau per-sonnage, le plus banal, le plus ressassé du monde qui court la rue en carrosse noir, et des chevaux teints… Exit : l’Ange. In-trat : la Mort. Maladroit !
La furie de douleur des jours précédents revenait sous une autre forme… Augustin se leva, s’approcha de la grille, échangea avec la Vicaire des mots aimables et quelconques qui le forcè-rent de se calmer. Une cloche sonna dans quelque corridor per-du.
Comme la Religieuse fermait les panneaux, il eut le temps, de voir un spectacle singulier. Le paquet de bure, jeté en tas sur la chaise, en un coin du parloir grillé, remua. Un pied pur, de chair pâle, vivante cette fois, sortit de l’étoffe, en agita les plis pour les regrouper, rentra sous la bure. Ils partirent sur cette image étrange. Elle l’accompagna quelque temps, dans les re-mous de sa tristesse, le long des couloirs nus et déserts, bordés des lettres noires, pour étiquettes et pour maximes.
– Voici trois lignes d’Isaïe, dit Augustin s’avançant vers une partie du corridor où ils n’avaient pas encore pénétré :
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Christine dut l’attendre. Il venait de s’attarder devant l’inscription, s’étant prêté au long retentissement de ces trois lignes dans son cœur.
– Pourquoi ce bruit de varlope qu’on entendait ?
– Elles ont une Sœur qui fait leur menuiserie.
– Et qu’est-ce donc que ce pied nu qui remuait sous cette robe ?
– L’auditrice qui accompagne toute Religieuse appelée au parloir. Elles font en effet le sacrifice de leur intimité.
Christine répondait comme un guide ou comme un caté-chiste. Mais il n’avait demandé des renseignements que pour éviter une question sur le motif de son retard à la rejoindre. Lui ne faisait pas le sacrifice de son intimité. Il était tout au verset d’Isaïe : « Comme un homme que sa mère console, ainsi je vous consolerai. Je vous porterai sur mon sein, et je vous balancerai sur mes genoux. »
Puis il s’en détacha avec indifférence, au moment même de l’attrait.
La fin de la journée passa très vite. Fatigué de ces deux vi-sites successives, bien qu’il eût pris le temps de goûter et de s’étendre aux heures fixées par le médecin, Augustin se coucha fiévreux.
Christine lui porta une lettre d’Italie, venue par le courrier du soir.
– Tu ne verras pas ton ami Largilier. Il est à Rome pour deux mois encore.
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Augustin avait eu le temps de penser à un autre correspon-dant possible, et d’en supporter d’absurdes et humiliants bat-tements de cœur.
La lettre annonçait qu’à son retour d’Italie, Largilier vien-drait le voir en quelque lieu qu’il fût.
De longues heures après, en un état de sensibilité bien dif-férent, il se connut au centre d’une compagnie très gaie. La mai-son tremblait tout entière, de cris, de taquinerie, de danses et de chœurs enfantins.
Des enfants entouraient un établi de menuisier, chantants et dansants, frères des petits chanteurs des cantorie de Flo-rence. Visible par saccades entre les guirlandes de leurs bras, une sorte de religieuse mécanique, un automate voilé, varlopait avec furie, en une envolée de jupes couleur de pain. Vues malgré le voile, ses lèvres remuaient tout le temps, – naturellement puisqu’elle priait. L’important était ce rythme, ces chants, ces mouvements d’une grâce dansante : « et ri ! et rrran ! ma sœur menuisière ! » Les copeaux tombaient avec les Ave.
Christine se détacha en tournant du groupe des enfants danseurs, et sa petite tête rieuse fouettait l’air de ses deux tresses.
Un couple brumeux et singulier qu’il n’avait pas vu encore, qui venait de naître, tout seul, de rien, commençait de tourner : deux personnes pesantes, relevant pour valser les mêmes lourdes robes couleur de pain. Chose étrange, elles valsaient pieds nus.
Quelqu’un demanda :
– Vous ne reconnaissez pas Mère Marie des Cinq Plaies et Mère Marie des Trois Mages ?
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Les deux Mère Marie tournoyaient au bras l’une de l’autre, montrant, par périodes égales, comme des phrases, deux visages fous et suants.
Une autre voix dit :
– Elles dansent bien.
C’était M. Rubensohn. Il se promenait avec son père et l’Évêque. Pourquoi l’Évêque ? Mais Augustin sentait qu’il était tout à fait naturel qu’il fût là.
M. Rubensohn exposa la théorie bergsonienne de la grâce, dans un paysage d’une jeunesse merveilleuse où sous le nom de rue aux Prémontrés se trouvait en réalité une avenue toute nou-velle et inconnue, M. Rubensohn expliquait que cette Abbaye des Bois de Chaudefonds, liée, on ne savait pourquoi, à cette le-çon sur la grâce, datait en réalité du début du XVe, du temps des enfants chanteurs. Mais comment avait-il su qu’Augustin s’était rendu à cette abbaye, puisqu’il était bien sûr de n’avoir fait que le rêver ?
Puis tout s’évapora dans la plus lumineuse joie.
Ils virent Anne à cheval, adolescente, radieuse et les che-veux flottants, comme Augustin l’avait déjà vue, il ne savait où. Son père dit avec une politesse cérémonieuse et surannée qu’ils allaient avoir l’honneur de saluer Mlle de Préfailles. Mais Augus-tin savait bien qu’elle n’était venue que pour lui.
L’air était d’une beauté incroyable, rafraîchi d’un soleil édénique et de petites brises qu’on sentait. Anne dit qu’elle les lui ferait partager et le sens était très clair. Mais il fallait se hâ-ter ; le train allait partir et c’était la raison de cette tension dans l’attente. Ils partiraient ensemble. Il ne fallait pas s’évanouir cette fois. L’essentiel de la conversation religieuse qu’elle avait désiré d’avoir avec lui, n’était plus la difficulté biblique, mais la question de la douleur. Les circonstances amenaient ce glisse-ment de points de vue. Lui expliquer cela sans déformation lo-
– 867 – gique, quoiqu’en plein rêve, il le sentait horriblement fatigant. Du reste une sourde poussée inclinait toute chose vers le réveil. Elle lui tendit une petite main gantée de gris, d’une précision touchable ; il se courba pour y mettre ses lèvres en une explo-sion de gratitude et de sanglots. Elle le regardait tendrement de ses yeux violet sombre, pleins de promesses et d’éclat.
Il s’éveilla sous la violente douceur de ces regards, retrouva la chambre nocturne.
Il n’avait jamais fait de plus beau rêve. L’apercevoir dans la fraîcheur et la fantaisie d’un long songe était un bonheur bon à prendre. Il savourait sa présence comme s’il la voyait encore et pleurait doucement dans son oreiller, ce qui lui était facile puisqu’il s’était réveillé en larmes. L’émotion du rêve durait plus longtemps que ses images, qui se délabraient lentement.
Il fut fier de la manière dont il avait supporté ce rêve. Ni fu-rie, ni âcreté, ni refus idiot d’accepter l’inéluctable mais une large douleur ruisselante où commençait enfin de pénétrer la conviction qu’il ne la verrait plus. Elle sortait de sa vie, devenait une ombre. Une cassure arrachait de lui ces trois mois pathé-tiques. Ni son existence à elle, ni la sienne, ne se rencontre-raient plus. Les idées d’apaisement, de renoncement, de fin de tout, se mêlèrent.
« When to the sessions of sweet silent thought « I summon up remembrance of things past. »
S’il avait dû vivre un certain nombre d’années, après mainte crise intercalaire, ces grands vers qu’il aimait se seraient bien présentés un jour. Mais la mort rendait tout plus simple !
Une longue barre dorée, inattendue, verticale entre plafond et sol marquait la porte de Christine. Elle avait d’un seul coup fait pivoter et remis en place la topographie confuse où son ré-veil laissait la chambre. Il était six heures et demie du matin. Il fut entr’ouvrir la fenêtre, reçut le froid de l’aube, se recoucha, ramena son édredon jusqu’au menton. Christine pour entendre
– 868 – le cas échéant son appel, laissait jour et nuit la porte simple-ment appliquée contre le chambranle, sans la fermer.
Il l’entendit partir, étouffant tous les bruits possibles, le cri des serrures, le craquement des parquets et des gonds. Il sentit l’impression physique de la solitude : heureusement elle ne se-rait pas longue à rentrer.
Elle s’en allait ainsi tous les mains, une fois à Montmartre, une fois à Notre-Dame des Victoires, et aussi à un petit couvent voisin, commode, qui servait de pension de famille pour bonnes et filles de service. Elle rentrait toujours à huit heures, lui pré-parer son déjeuner. Rien n’était moins mystérieux que ses ma-tinées. Elle ne lui lassait rien ignorer.
Il croyait bien maintenant qu’elle avait fait exprès de l’amener voir Marie. Elle avait tenté de lui conduire Larguilier. Elle l’eût entraîné à Montmartre si sa santé le lui avait permis. Elle ne lui infligeait aucune conversation religieuse, aucune suggestion, aucun conseil, mais accumulait devant lui tout ce qui pouvait lui en parler. Il voyait suffisamment clair cette douce tactique. Elle avait pris son âme en charge. Naturellement pour rien au monde, il n’eût laissé sentir le moindre déplaisir de ce qui n’était même pas une insistance, simplement une pré-sence orientée. D’abord parce qu’il aimait qu’on s’occupât de lui par faiblesse de malade, ensuite parce qu’il l’aimait elle-même, enfin parce qu’il avait tué son enfant.
Christine maintenait auprès de lui, non loin d’une lampe à esprit de vin et d’une boîte d’allumettes, un pot de thé au lait et des biscottes beurrées. Il fallait cinq minutes pour faire chauffer ce petit repas. Il demeurait là, vaguement odorant, invisible dans la nuit, discret, hors de contact mais à portée de son bras s’il voulait l’étendre ! bon symbole de ses prières à elle.
Des voitures de laitiers passèrent à toute vitesse sur le ma-cadam de la rue d’Assas.
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Les fantastiques matériaux du rêve revinrent traverser son informe songerie : les Bois de Chaudefonds, la sœur menuisière, la danse des Marie aux pieds nus, Anne à cheval adolescente et radieuse. Et aussi, la partie logique de la trame romanesque, celle qui l’avait tant fatigué : la question biblique disparue, rem-placée par le problème de la douleur.
Le petit génie raisonneur qui veille et s’agite dans les songes avait trouvé pour lui ce résumé assez juste.
Affaissé dans son lit, sans mouvement, sans désir, sur le bord du sommeil, toutes les couches successives de son corps pesant sur la dernière, celle qui touchait les draps, dans un ac-cablement plein de repos, il ne se plaignait plus. De quoi se fût-il plaint ? Il comptait dans sa vie cinq ou six heures d’un bon-heur effréné, n’est-ce pas la moyenne humaine ? Il avait son compte. Il lisait en lettres noires sur du plâtre de muraille : « Comme un homme que sa mère console, ainsi je vous console-rai. Je vous porterai sur mon sein, et je vous bercerai sur mes genoux. »
Avant de se rendormir, il eut le temps de murmurer que c’était une splendeur.
Le premier jour où la concierge vit revenir Christine vers huit heures du matin, elle se dit que « ça tombait bien » et qu’elle lui éviterait la peine de monter le courrier. Le second jour la confirma dans cette pensée. Le troisième, ce fut plus commode encore : Christine s’avança d’un pas dans la loge. Un bébé d’un an environ dormait dans son berceau.
– C’est le vôtre ? demanda Christine comme elle recevait les journaux.
La concierge vit cette forme en grand deuil sourire au ber-ceau de fort loin, comme si elle n’osait pas s’approcher et préfé-rât rester hors de toute communication et de tout contact.
– 870 –
Désormais, elle prit l’habitude de venir tous les matins of-frir ce même sourire de fantôme. La concierge ne savait pas si elle aimait beaucoup cela.
C’était une assez jolie femme mince, une brune aux yeux durs, de fines lèvres passées au rouge, l’air d’une danseuse es-pagnole ou d’une actrice pour rôles tragiques. Le sergent de ville, son époux, déjeunait au coin de la table.
– Il n’y a pas besoin de demander de qui elle est en deuil, celle-là !
Le sergent de ville, tout en mangeant, lisait en parfaite quiétude le Petit Parisien, plié et appuyé contre une carafe.
Deux jours après, Christine porta pour le Bébé un léger pa-quet, qu’enveloppait un papier du Bon Marché. Devant la dona-trice, la concierge déploya de petits bas de laine et des chaus-sons garnis de ruban bleu ciel, dont elle ne savait naturellement pas qu’ils étaient semblables à ceux du Bébé mort.
Elle remercia, hésitante, et d’une sécheresse réservée.
– Je n’ai pas envie de lui mettre jamais ça ! dit-elle, der-rière son dos.
– Pourquoi pas ? demanda d’une bouche déjà occupée, le sergent de ville, gras, blond, mou, plus jeune qu’elle.
– Je ne veux pas lui porter malheur.
Le sergent de ville pouffa, ce qui troubla la descente d’une solide bouchée de pain beurré arrosée de café au lait.
Les choses rentrées dans l’ordre, il s’expliqua sur cette hila-rité en termes d’argot, où figurait une sorte de doublet du verbe charrier, accompagné d’un nom de fleurs.
Le lendemain, la concierge tendit le courrier à Christine à travers un carreau de sa loge, d’un grand air de dignité froide et
– 871 – sans ouvrir la porte. Il en fut ainsi tous les jours suivants. Chris-tine perdit l’habitude de s’arrêter.
Elle traversait la vaste et large cour aux pavés d’une autre époque, quand elle entendit un pas ferme se hâter après elle. Quelqu’un la salua. Elle reconnut le grand abbé Bourret.
– Peut-être que j’arrive un peu tôt, dit-il, mais j’ai pensé que M. Méridier devait avoir bien des occupations dans la jour-née, et la concierge me dit que vous n’êtes pas là pour long-temps.
– Mon frère est en effet souffrant, ce mois-ci, à la suite de toutes nos peines.
Et se rappelant que cette excuse avait déjà servi dans le Cantal :
– Il n’est pas encore bien remis, et je ne sais pas si…
Mais on n’arrêtait pas l’abbé Bourret avec des points de suspension. Il avait besoin, absolument besoin de voir M. Méridier. Deux mots seulement. Il ne venait d’ailleurs que pour prendre rendez-vous avec lui.
Il fut convenu qu’il reviendrait à trois heures.
Christine dit qu’elle lui avait trouvé une gaîté toute nou-velle, et comme un air qui lui allumait le visage.
Quand il sonna, à trois heures, elle le mit dans une salle démeublée, garnie d’un poêle, d’une glace au cadre chocolat, et de deux caisses d’emballage non ouvertes, d’où sortait de la paille. Le parquet gardait trace d’un ancien linoléum. Une ba-nale gravure, cadeau de la Belle Jardinière, pendait par un seul angle, à une partie mal accessible du mur.
Comme Christine apportait une chaise en s’excusant de ce désarroi, l’abbé l’interrompit par la plus inattendue des indis-crétions :
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– Le désarroi ne durera sans doute pas longtemps, dit-il d’un air fin.
Christine cherchait à comprendre.
– J’ai entendu dire, Madame, qu’il y aurait sans doute un mariage entre votre frère et une bien grande héritière.
Il lui riait droit dans la figure, de ses deux yeux noirs, durs et brillants comme des minéraux. Christine se sentit pâlir.
– C’est un bien magnifique mariage, continuait-il.
Mais elle avait eu le temps de se reprendre :
– Je ne sais absolument pas de quoi vous voulez parler.
– Ah ! bien, bien ! dit l’abbé, gêné. Je l’ai cependant enten-du dire par des gens renseignés. Peut-être que j’en parle trop vite ? Excusez-moi. Je désirais être le premier à l’en féliciter.
– Vous savez, insista-t-il avec cette gaucherie qui tente de réparer le manque de tact, il faut excuser la province. M. Méridier ne s’en apercevait pas. Mais il était très surveillé là-bas.
– Surveillé ? fit Christine avec hauteur.
– Je veux dire remarqué, observé. Enfin il ne passait pas inaperçu, n’est-ce pas. C’est quelqu’un…
Lorsqu’elle l’introduisit auprès de son frère, Augustin était blanc comme elle ne l’avait vu qu’au temps des plus grandes crises. À demi couché sur sa chaise longue de type transatlan-tique, entre des coussins et une couverture, il présentait cette fi-gure glaciale et serrée des moments où il se dominait.
Christine se dit qu’il avait dû entendre.
Mais pas plus qu’on n’arrêtait l’abbé par des points de sus-pension, l’apparence de la maladie chez son interlocuteur ou le
– 873 – froid de son accueil ne l’empêchait de parler de ses intérêts per-sonnels, quand il était venu pour cela.
Il s’attrista, s’excusa de déranger, promit d’être bref, et ayant par cette promesse, rempli tout son devoir de brièveté, commença de s’expliquer longuement.
– Ma thèse est acceptée. L’impression est une question de deux mois. Je la passerai vers Noël. M. G… (il citait le nom d’un spécialiste de l’histoire religieuse) me disait avant-hier que des subventions me seront sans doute accordées. Mais je ne les at-tends pas pour imprimer.
L’abbé laissait à Augustin quelques secondes pour ré-pondre, ce qu’il ne fit pas. Un feu de boulets brûlait. La fenêtre s’ouvrait sur un air de début d’hiver.
– Une thèse, continuait l’abbé, avec mention très hono-rable (qui dépend du jury naturellement mais qu’il n’est pas ex-cessif d’espérer, me dit M. G…) m’ouvrirait une chaire provi-soire aux Hautes Études, et peut-être une maîtrise de confé-rences ultérieure d’Histoire des Religions dans une Université de province. Cette matière ne sera pas toujours réservée à Paris.
Il montrait devant ces futures positions officielles, une fa-miliarité déférente, gourmande et toute neuve, et un peu du respect avec lequel il eût, jeune prêtre, cité le nom de Monsei-gneur. Prolongeant cette conversation où il parlait seul :
– J’ai demandé si vous seriez du jury.
– « Très vraisemblablement, m’a dit M. G… M. Méridier joint à une connaissance profonde et directe de la philosophie antique, sa partie, et à une richesse de documentation histo-rique qui n’est pas absolument rare, un sens des complexités du mental et une aperception du positif dans les subtilités reli-gieuses qui le sont infiniment plus. C’est une précieuse recrue pour la Sorbonne. »
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Je ne puis que répéter, conclut-il, en une formule où la flat-terie sentait le fumet des anciens persiflages, mais ne faisait ce-pendant que marquer sa gaîté nouvelle. Je ne suis pas juge à ces hauteurs.
Il se rejeta contre le dossier, étala deux jambes robustes qui tendirent la soutane, joua du pied dans son soulier gauche, fit une petite inclinaison avec sa tête et attendit.
La fatigue, le silence de son interlocuteur parurent lui être perceptibles. Mais il savait juger secondaire ce qui était secon-daire, comme tous les grands hommes d’action.
– Permettez-moi un étonnement, monsieur Bourret. Comment passerez-vous votre thèse ? soutane ou veston ?
– Hé ? fit l’abbé interloqué.
Il rit d’une sorte de rire d’attente, et, Augustin continuant de se taire, reprit avec cette docilité des solliciteurs :
– Soutane ou veston ? Soutane, certainement. Quoique suspect, je n’ai pas à faire le premier, le geste de l’expulsion. En-suite, en veston, ma thèse ne laisse en quelque sorte apparaître qu’une compétence personnelle, rejetant dans l’ombre ce que j’appellerai ma compétence de métier. Il n’y a pas de petits avantages.
Et d’ailleurs, même en veston, je garderai ma soutane au fond de mon placard…
Il fit, en se frottant les mains, un bruit de peau sèche et souleva sa paupière inférieure, de son vieux sourire gardé.
– … Au fond de mon placard. Sait-on jamais ?
Il laissa la phrase mourir sur cette répétition et cette ironie. L’attitude énigmatique de son juge de thèse l’intriguait sans rien diminuer de son euphorie.
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– Monsieur Méridier, fit-il enfin d’un air de familiarité bonhomme, naturellement, je compte sur vous pour une men-tion très honorable.
Mais Augustin se disait simplement qu’il ne devait pas se laisser dicter ses réponses par la colère où l’avait jeté l’intolérable immixtion de l’abbé :
– Vous vous constatez suspect, monsieur Bourret ?
– Je ne fais plus de cours à l’institut Catholique ; je suis re-foulé dans une aumônerie : une première messe à six heures du matin… Je confesse les Sœurs, je confesse les bonnes dont s’occupent les Sœurs… Je prononce de petits sermons, ma foi, fort goûtés : ne pas être indélicat… ne pas être convoiteux… et puis, n’est-ce pas, ces vieux sixième et neuvième. Cet antique décalogue est plein de sens commun. On se rencontre toujours avec lui. Il n’y a pas tant de manières de prêcher la morale.
– C’est le couvent de la rue B… que vous desservez ? de-manda Augustin tenu en arrêt par la phrase de l’abbé sur « les bonnes dont s’occupent les Sœurs ».
Il pensait à Christine qui communiait là.
Bourret sentit une méprisante désapprobation informulée.
– Les bonnes sœurs n’en subissent aucun préjudice. Ma consécration est valable. Mon consentement de prêtre reste par-fait. Je suis le serviteur à qui l’on dit : « Faites ceci » et il le fait.
Il recommençait la théorie exposée déjà dans la Cure, près de l’Abbatiale.
– Oui, enfin ! coupa Augustin.
– Autre chose, dit l’abbé et presque aussi importante. Toute exégèse véritable nous étant interdite, maint article, mainte brochure ont dû paraître sous des noms de guerre. On ne laisse pas de s’y égayer quelque peu sur les incompétences,
– 876 – les concordances arbitraires et autres innocences des exégètes officiels. On use à leur égard d’impertinences que d’autres per-sonnes pourraient trouver excessives et peu courageuses sous un masque. Ces auteurs-couvertures, qui rendirent peut-être des services, vont cesser d’exister.
– « On » va tuer Mathurin Loubidoux et Toussaint Lene-veux ? Je regretterai ces prénoms paysans, fit Augustin, scrutant en une sorte de rêverie, cet abbé nouveau.
L’espèce de noblesse obscure que lui conférait son an-cienne réserve, le secret de sa vie et tous les dessous qu’on y sentait, la régularité hautaine de ses habitudes d’intellectuel monastique, tout cet abbé d’autrefois se dégradait devant ses yeux. Un côté mystificateur et d’une gaîté à froid, apparaissait à la place, toutes barrières déjà tombées ou sur le point de l’être.
Les plaisanteries entendues à la Cure, s’expliquaient ainsi, et les railleries dont foisonnaient Loubidoux ou Leneveux, que leur pesanteur de grand séminaire empêchait seule d’être fé-roces. Augustin se rappelait le cousin Jules, son étrange plaisir des duperies impassibles, le sarcasme tranquille et prolongé qu’il servait à Thomassin.
– Je vous demanderai de ne rien révéler de ce que vous pourrez… il hésita, faillit dire : savoir, aiguilla sur : soupçonner. Je n’aimerais pas trop que fussent connus, du moins pour le moment, et avant ma nomination, ces excès de littérature pseu-donyme. J’ai peur que l’Université n’y voie un manque de sincé-rité.
Lui énoncerait-il de vaines maximes prudhommesques ?… Déjà Bourret commençait de vivre très loin sur des terres diffé-rentes, un peu comme la foule qui garnissait la foire, dans la grasse vie des gens heureux. À quoi bon ce ressentiment pour la maladresse de tout à l’heure ? Sa « gaffe » principale était de faire, sous son vêtement métaphysique, partie de ces gars so-
– 877 – lides, positifs, matériels, lourdement ignorants de tous les mes-sages de la Mort.
– Et vous changerez de carrière pour Noël ? interrogea Au-gustin avec quelque froideur dans la nonchalance.
– Et je changerai de carrière. À cinquante-cinq ans ! Trente-cinq ans de perdus !
Il se mit à parler d’un ton changé, moitié monologue, moi-tié conversation, agitant des spectres de vies dilapidées, mêlant les allusions, les silences et les hésitations :
– Moi aussi, j’aurais pu monter par les grandes Écoles, pro-fesser en Amérique, oui… Enfin !
Augustin sentit couler le petit filet d’envie. Il se contenta d’ajouter à sa précédente rumination sur l’inutilité des maximes solennelles, une nouvelle rallonge silencieuse :
– … Et dans trois ou quatre mois, cet homme ne m’enviera plus.
À ce moment, il entendit l’interrogation par laquelle l’abbé vivant et véritable demandait la permission de se pousser du coude parmi toutes ces images d’un abbé reconstitué.
– Qu’en pensez-vous, monsieur Méridier ?
– J’essaie de rattacher à vous vos a priori d’historien, fit-il, de ce même ton émacié et sans poids, dont il parlait à Christine des Stoïciens, du temps fugitif et du butoir final, insoucieux de ce tournant brusque dans la conversation antérieure, indifférent à la stupeur de Bourret.
Il considérait l’abbé, subitement immobilisé, observateur et près de la parade, pour une attaque qu’il n’avait cependant au-cune raison d’attendre, mais qu’il sentait, sans se l’expliquer, venir depuis le début. Sa prudente paupière inférieure était en
– 878 – place devant sa pupille. On ne savait quel détail d’œil ou de lèvres rendait narquoises même ses immobilités.
– Dans mon cas, et si je comprends bien, fit-il avec lenteur, ces a priori sont simplement les lois de toute vraisemblance po-sitive. Les exégètes orthodoxes, pour s’en mettre à l’abri, n’ont qu’une chose à dire, de quoi ils ne se font pas faute : c’est que rien n’est impossible à Dieu.
Mais Augustin ne pouvait répondre en ce moment. Il sor-tait précautionneusement de sa couverture un mouchoir où quelque chose semblait caché. Le geste de se retourner pour se servir d’un mouchoir appartenait aux rites populaires des bien-séances. Il était paysan et probablement pratiqué par l’abbé. Augustin conclut qu’il devait passer inaperçu. Il se retourna pour cracher dans son crachoir. Ce lui fut un repos de quelques minutes où il reprit haleine. Puis il balaya l’objection d’une pâle main dédaigneuse :
– Un exégète orthodoxe est aussi bon logicien que vous. Il peut invoquer la Toute-Puissance de Dieu pour la réalité d’un fait, mais jamais pour sa preuve.
Il sentait une chaleur rugueuse dans sa poitrine, une envie de tousser encore, une restreinte agacée et une furieuse gêne générale où couvaient des motifs obscurs.
Tout à coup, étonné lui-même à mesure qu’il parlait, il se vit lancé sur de vieilles pistes.
– Vraisemblance positive ! C’est justement ce qui est en question ! Peut-être sommes-nous hors de l’expérience com-mune et des vraisemblances positives ! Peut-être est-ce un cas unique ? Peut-être, après tout, s’agit-il du Fils de Dieu ! On ne peut savoir d’avance ! Réservez l’hypothèse ! Dites comme mon maître Lavisse : « Moi, historien, je ne sais pas ce qui s’est passé le matin de Pâques. Mais la face du monde en a été changée. » Il
– 879 – faut quelque proportion entre l’effet et la cause. On ne change pas avec rien la face du monde !
… Bien sûr, dans son âme normale, il n’eût pas jeté à l’abbé ce système de vues abstraites, polémique et méprisant, cette apologétique de pure logique historique, inintelligiblement jail-lie de ses scepticismes accablés. Ce qui criait en lui, il le savait bien, ce n’était nul souci d’Église ou d’âme, mais une émeute de motifs personnels qu’il avait crus domptés, une vieille aversion mêlée de mésestime, ce goût de fiel du filet d’envie, l’affreuse in-trusion du début, le torturant secret de son cœur, avili, jeté en pâture, tombé au domaine public.
Il lui semblait qu’il n’y eût rien dans la chambre, que sa toux, son silence et un grand Bourret noir, aux yeux aigus.
Gêné par ce silence, il continua d’un ton de colère nerveuse et de hauteur excédée :
– Vous avez le droit de choisir vos a priori. Mais rendez-vous en compte ! La conscience des postulats est l’acte essentiel de l’intelligence ! Dites au moins que deux histoires sont pos-sibles, selon l’a priori que vous choisissez ! Mais vous, votre choix est fait ! Non par vous, mais par toutes les parties sèches, toutes les branches mortes de votre âme. Et naturellement vous ne comprenez pas !
Comme Bourret le regardait, tranquille, bien portant, un peu étonné, de cet œil attentif et tendu qui cherche le mot des énigmes, l’interpellation culmina toute seule, éclata dans cet air orageux :
– J’appelle mort celui dont les traits de vie collective, ori-gine, classe, métier, – joints naturellement aux tendances phy-siologiques – épuisent le psychisme. Or, si complexe que vous fassent les cases secrètes creusées en vous par la longue nécessi-té de dissimuler, monsieur Bourret, au fond, c’est peut-être vous qui êtes mort.
– 880 –
– Je suis heureux que vous n’alliez pas jusqu’au Jam fœtet, fit Bourret, souriant, et d’un parfait sang-froid.
Mais déjà, en ses vicissitudes sentimentales immaîtrisées, Augustin regrettait cette apostrophe, à peine proférée.
Non que Bourret pût en saisir les racines et le sens pro-fond. Sous la forme de phrase : « C’est peut-être vous qui êtes mort », quelle apparence qu’il pût deviner l’autre personne qu’il eût été plus vraisemblable de voir mourir ? Mais parce que lui, Augustin, se sentait profondément humilié de sa propre vio-lence : cet automatisme de l’emportement, si rare chez lui, sem-blant souligner là une intrusion qu’il eût impérieusement fallu mépriser.
Dans une partie de son cœur fort indifférente à la carrière de Bourret et à son positivisme historique, il entendait une pauvre parole sourde et triste :
– Je ne me contrôle pas ! Je ne me possède pas ! Suis-je dé-jà si bas ? Et qu’importe que cet homme ait dit ce qu’il a dit, lui ou un autre ? Qu’importe qu’il pense ceci ou cela de Jésus ?
Il retomba sur sa chaise-longue, immobile, le mouchoir sur la bouche, toussant, tandis que Bourret, devant l’étrange vio-lence d’une scène dont il devinait obscurément quelques motifs, le regardait sans songer à partir. C’est ainsi que les trouva Christine. Elle avait dû venir, attirée par les bruits de toux et les paroles hautes.
– Je crains que tu ne te fatigues, fit-elle. M. l’abbé qui te voit souffrant et pas encore remis, acceptera fort bien que tu ne lui parles pas davantage.
Bourret s’excusa, gêné, tourné tantôt vers Augustin et tan-tôt vers sa sœur.
Il était désolé d’avoir fatigué M. Méridier. Il espérait le voir se rétablir bien vite. Les grippes, n’est-ce pas, étaient si mau-
– 881 – vaises, que cela n’avait rien de bien étonnant. Lui-même avait été un peu touché.
Il partit à reculons, son chapeau velouté pressant sa cein-ture, tandis qu’Augustin lui lançait de sa chaise longue :
– Je regrette que ces questions générales nous aient en-traînés un peu loin du point spécial qui vous intéressait. Si je puis vous rendre service, je le ferai.
– Je ne me suis pas dominé, se plaignit-il à Christine. J’ai été violent. J’ai laissé parler mon agacement et ma faiblesse…
Une singulière remémoration lui revenait, de la conversa-tion entendue dans le cortège funèbre, derrière les deux cer-cueils :
– La Marie-Louise ? Ça ferait pas un vilain mariage !
– Moins que l’autre !
Ces cancans, qui visaient-ils ?…
Il n’y pouvait alors prêter nulle attention, ficelé qu’il était par toutes les ligatures de la mort. Quels mariages ? Celui du médecin d’abord, et ensuite peut-être le sien ? Était-ce cela ?
Il fut s’étendre sur son lit, se reposa, s’apaisa, se réhabitua au dédain.
L’abbé cependant descendait le vieil escalier sans tapis, d’un pas distrait, occupé de pensées confuses et de perspectives auxquelles il ne se faisait pas.
Il avait parfaitement aperçu ce que contenait le mouchoir.
Les yeux fixés, sans le voir, sur un paillasson d’escalier, il s’accorda un moment de silence pour bien peser le mot avant de reprendre ce mélange de monologue et de rêverie. Puis avec une
– 882 – clairvoyance qui eût montré à Augustin qu’il s’exagérait la mort de Bourret :
– Ma parole ! Ça sent la conversion d’avant le grand voyage…
Il émit un petit rire du bas-ventre, qu’ignora son visage. Il ressentait une émotion troublante et singulière. D’abord de l’inquiétude pour sa mention. Puis un apaisement sentimental presque agréable, et une manière de satisfaction de conscience, amenée par la fin d’un de ces bonheurs anormaux, vaguement blessants, qui n’échoient jamais qu’à autrui. La descente de ce haut destin à un niveau plus près des hommes n’était qu’obscure remise en ordre. Cependant la joie douceâtre et aci-dulée qui s’insinuait dans son sentiment de la justice baissa de niveau, disparut, il ne sut point par quelle fêlure. Ayant atteint l’étage au-dessous, il s’arrêta non par dessein précis de s’arrêter, mais par une sorte de songerie, une exténuation de son désir de marcher.
En face de lui, par une fenêtre de palier, on pouvait voir au-dessus des jardins, la coupole de son petit couvent. Il ôta son chapeau, se passa la main sur le front, siffla trois notes mélan-coliques, quelque chose comme heu ! heu ! ho ! et s’enfonça quelques minutes en une distraction immobile.
Les murailles, paillassons de palier, postes d’eau des étages, tous les immédiats alentours disparurent de son champ visuel.
Au-dessous de lui, dans le même escalier, la concierge montait sur ses pantoufles. Elle trouva ce grand abbé, tête nue, le chapeau sous le menton, fixant elle ne savait quoi, par la fe-nêtre, avec une attention perdue.
– Monsieur le Curé cherche quelque chose ? fit-elle soup-çonneuse, et le regard noir.
– 883 –
L’abbé bredouilla : Non, non, non, et se recoiffa. Ses yeux reprirent vie. Il redescendit calmement.
Pendant la nuit, deux intuitions visitèrent Augustin dans la tiédeur de son lit.
L’une se reliait, il ne savait par quels filets ni quels canaux souterrains, au Couvent des Clarisses et à la grande phrase sur l’homme que sa mère console. Peut-être s’il avait cherché, eût-il trouvé le plan des canaux. Trop fatigué pour cela… Au surplus, l’important était l’intuition et non ses sources.
Il était faux que, pour le conquérir, Dieu lui eût tendu en appât son malheureux amour, comme il avait eu la sottise de le croire. Pour s’emparer du morceau de sucre dont une vieille dame les tente, les petits chiens sautent en l’air et se dépassent eux-mêmes. Mais c’est une psychologie de vieille dame et de pe-tit chien.
Telle fut la première intuition.
La seconde naquit en d’autres cantons de sa solitude.
Tout finissait par se savoir. Tout se savait. L’homme qui était venu ce soir, dont l’indiscrétion le bouleversait encore, cet homme avait su. Mme Desgrès des Sablons aussi avait su. Tous deux n’avaient pas su la même chose, mais tous deux avaient su. Ce qu’elle avait dû savoir, c’était la raison pour laquelle il restait étendu dans sa chambre obscure, aux volets clos. Tout se sait. Les gens parlent. Alors, ce qu’elle avait écrit se comprenait. Ce qu’elle avait dû écrire d’elle-même et sans le dire à Anne, était bien.
Étendu, très immobile, profondément calme, sous une grande nappe funèbre, il ne voyait rien devant les yeux ni dans sa pensée qu’une impénétrable épaisseur de noir. Le noir final, la grande fin de tout, viendrait bientôt, où s’éteindrait toute
– 884 – souffrance, toute joie, toute conscience, le monde extérieur, le monde intérieur, l’idée de Dieu, et toutes les autres… Ce serait la fin de l’histoire, enfin ! Et un calme tel !… Plus calme que la pierre, que le vide de l’espace, plus calme que tout ce qui était calme… Quel repos ! (Pffu ! cette histoire de sucre et de petit chien !) Peut-être même n’avait-il pas besoin de ce reclassement de son pauvre cœur, qu’il avait tant cherché… ce goût de néant suffisait bien. Quel calme !…
. . . . . . . . . .
Le lendemain arriva l’enveloppe de Leysin. Augustin en re-tira des photographies, des papiers-pelure portant des chiffres imprimés et ces surcharges à l’encre rouge déjà vues chez le grand médecin.
« Restaurant, hall, salon, bibliothèque, cinématographe, ascenseur. »
Augustin faisait le geste des énumérations inépuisables.
– Les prix s’entendent en argent suisse pour un séjour mi-nimum d’une semaine… Parfait ! Tu pourras rester huit jours !
Comme chez le médecin, des images de tourisme faisaient de leur mieux pour le caresser, lui chanter la chanson des voyages, du départ pour les beaux pays.
– Voyons ! Il y a une différence de prix entre les chambres à l’ouest ou à l’est, et d’autre part les chambres au midi avec ga-lerie de cure privée. Et c’est au midi, exactement un peu sud-ouest, qu’on a tout cet horizon de montagnes… C’est bien là qu’il nous faut aller…
Il chantonnait sur un petit air ni gai ni triste, indifférent et inachevé… « C’est-é-é bien là qu’il nous faut-o-o t’aller. »
Sur le long radeau des nuages, la Dent du Midi ressemblait à un énorme M un peu lâche, en équilibre entre deux bandes du ciel.
– 885 –
Augustin calculait au dos du prospectus les émoluments du congé de longue durée et l’adjonction de ses revenus personnels.
– Au change actuel, en comptant 360 jours, ça fait 25.000 francs, ce qui est très raisonnable, et je trouve fort heureux qu’on ait bien voulu s’occuper de mes placements en dollars pendant mon séjour d’Harvard, envié par l’abbé.
Il revoyait le visage aigu et rasé du « lecturer » de sciences économiques, lancé, depuis, dans la grande politique interna-tionale, passionné alors de vie financière et de métaphysique à la fois. Il se rappelait leurs longues causeries en face des pe-louses et des bâtiments néo-gothiques :
– … Oh ! but my boy, you’re but a baby, a mere baby, a dreamer of a baby, a scientific, metaphysical baby…
. . . . . . . . . .
Ils furent à Lyon trois jours, le temps pour Augustin de se procurer les passeports, reprendre contact avec sa banque, reti-rer ses titres et clore ses comptes.
– Je disposerai tout cela autrement, disait-il à Christine, dans son petit appartement de la Guillotière. Tu n’en sortirais pas des transferts après décès et des formalités d’income-tax.
La mort lui était un motif de mise en ordre, un classement particulièrement méthodique, presque une opération de comp-tabilité.
Il méditait cependant une démarche à la Faculté des Lettres, qu’il cacha à Christine.
Face au Rhône et plein de la gravité lyonnaise, le sombre palais universitaire, où il entrait pour la dernière fois, lui laissa l’impression nullement désagréable d’une masse de passé donné en bloc, en vrac où des détails luisaient.
– 886 –
– Mais restez donc dans mon cabinet, fit le vieux secrétaire à barbiche blanche, quand Augustin lui eut demandé de voir deux ou trois copies des dernières licences. Elles sont encore là. Je vais faire porter la liasse devant vous.
– Certainement non ! fit son interlocuteur déjà debout contre la porte.
Il suivit le commis dans la pièce où des liasses reposaient ficelées, sous le velours des poussières.
– Je vous remercie. Je serai très bien ici.
C’était une petite pièce d’archives, déserte, donnant sur la grande salle où les commis travaillaient.
Dans son dos luisait une triste fenêtre dépolie, toute sem-blable à celle qui éclairait l’huissier de M. Rubensohn.
Assis, le front dans la main, il cherchait parmi des copies aux noms maintenant visibles, une fois enlevé le volet de l’anonymat. Une furieuse émotion de type réprimé, un recul de cinq terribles mois, une violente levée de fantômes, lui jetèrent ensemble et l’un dans l’autre des désirs de crier, de s’agenouiller, de vomir, d’abattre son front sur ces papiers, de se rouler dans ce passé. « Elle » était revenue, réservée, glaciale et merveilleuse, telle qu’il l’avait intimidée bien malgré lui, à leur première rencontre, de son regard troublé et autoritaire à la fois. Il éprouva dans son irrésistible force, le bienfait, le repos, la consolation de la Mort.
– Allons ! Il faut se hâter !
Il enleva la copie de philosophie et dans une autre liasse celle d’histoire de la philosophie. Cinq pages chacune, de cette claire écriture délicate qu’il n’avait bien vue que là. Son petit doigt avait passé sur chacune des lignes.
Que prendre ? des prélèvements ? la feuille simple d’une composition, la feuille double de l’autre ? Qui en serait lésé ?
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Qui constaterait ? Toutes ces copies continueraient de dormir sous leur poussière. Nul regard de commis, de bibliothécaire, d’archiviste, ne les exhumerait jamais. Que par chance inouïe, au cours de changements de locaux, la liasse fût collationnée et trouvée incomplète, quelqu’un écrirait : « Incomplet » au crayon bleu et ce serait là un nouvel état de choses, une entité administrative jouissant d’un droit à l’existence aussi grand que le premier état. Il y aurait même incorrection à compléter cette liasse par la suite.
Il se ravisa et froidement prit les deux copies entières, réenveloppa, reficela le paquet avec un soin extrême et dans les anciens plis.
Sous le soleil anémique de l’arrière-saison, l’énorme Rhône roulait entre des tas de sable où jouaient de petits enfants.
Il se souvenait d’heures identiques, d’autres jeux d’enfants sur des tas de sable, un jeune homme promenant ses inquié-tudes religieuses dans la solitude des très grandes villes, les eaux d’un autre fleuve, plus fin et comme paresseux où cha-toyait l’hiver.
Entre ces deux moments si semblables, une immensité d’événements abolis.
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