Augustin ou Le Maître est là
II le Temps des Rameaux Nus
II
LE TEMPS DES RAMEAUX
NUS
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I
LE PÈRE ET L’ENFANT
Ces très anciennes recollections n’ont plus d’intérêt main-tenant. Augustin les exhume de vieilles caisses, au hasard des explorations. Il transmet dédaigneusement aux frères et sœurs plus jeunes les chevaux sans queue mais avec pattes, les bonshommes usés mais gardant leur tête, les livres d’enluminures salis, mais dont aucun feuillet n’est arraché, con-servés par un petit garçon sérieux, plein de soin et de méthode.
C’est plus tard, beaucoup plus tard, qu’il découvrit la vraie couleur de ces quatre premières années. Invisible pour un en-fant de quatre ou cinq ans, autant que pour un escarbot le plan des herbages où il s’absorbe, elle est encore très difficile à voir quand on a le double de cet âge.
Augustin ne se voyait pas grandir. Il grandissait, tout bon-nement. Par périodes, il totalisait, ayant le sens de l’ordre. À certaines dates symétriques, il se retournait, pour voir, d’un coup d’œil, les mois laissés derrière lui. Les formes de pensée des classes dépassées périmaient chaque année, en juillet exac-tement.
Dès la sixième, une habitude nouvelle naquit : la marche quotidienne vers le lycée, à huit heures du matin. Une serviette remplaça le cartable. Elle passait alternativement du bras droit au bras gauche, suivant que l’un ou l’autre était fatigué. La main inoccupée ne reposait plus dans celle de son père, qui marchait près de lui. Elle pendait libre, solitaire, n’ayant plus besoin de secours. À de tels signes se mesure une autonomie légitimement croissante.
Le trajet présenta pendant les premiers jours un indiscri-
– 50 – minable émerveillement. Puis, des magasins sortirent de l’anonymat, devinrent familiers. Ce qui commença fut une pape-terie aux cahiers neufs, reliés, de l’espèce sérieuse et opulente. Suivit le bazar d’électricité et photographie. Le marchand de nouveautés vint le dernier, ralenti sans doute par ses pesants complets pour grandes personnes, et le lourd sourire de ses trois mannequins. Puis il s’usa lui aussi, quitta le tableau pour le cadre et le cadre pour le néant. Le libraire-papetier tint plus longtemps que tous, grâce à une ruse. Il s’avisa de se transfor-mer. Il adopta des lignes végétales, un genre anglais et le nom de Modern’Library, avec cette apostrophe qui fait le fond de la langue. Les Anglais l’omettent par laisser-aller, par simplicité de gens riches de bien d’autres anglicismes. Mais lui, n’en possé-dait que trois : encore y comptait-il l’adjonction des guêtres et la suppression des moustaches. Ce modernisme mercantile perdit à son tour tout comique. Le voyage, dévêtu de charmes acces-soires, appartint au genre des plaisirs purs et non mêlés.
Augustin entrait dans la catégorie des petits garçons scru-puleux, studieux, dociles. Le sentiment d’une leçon imparfaite-ment sue, que deux ou trois fois par an, le cours des choses le forçait d’éprouver, pesait sur son cœur comme un corps étran-ger.
En classe, sur le banc de devant où il se tenait traditionnel-lement assis, il le manifestait par une restriction de volume, une immobilité écrasée, des yeux qui, n’osant se lever, craignant de se baisser, se fixaient pendant la récitation à mi-chemin entre chaire et sol, sur l’encrier.
Il connaissait la joie spéciale des brouillons nets, aérés, qui prolongeait dans le domaine privé celle des copies soignées. Pas de dessins parasites, de taches d’encre lourdes, d’autres lavées d’un coup de langue. Sur ses livres, une saleté faite par autrui devenait insulte ; faite par lui, péché ; et l’humiliation nuançait le remords. La volupté des pages blanches, des plumes neuves, du crayon de couleur frais taillé, commune à beaucoup
– 51 – d’enfants, était chez lui instrumentale et combative. Elle ren-fermait l’envie de se battre avec de futures énigmes arithmé-tiques ou grammaticales, ses « Navarrais » à lui et ses « Castil-lans ». Il goûtait les satisfactions de conscience tout seul, avec une fermeté silencieuse et fière, qui était sa manière d’avoir dix ans.
Petit garçon qui ne sait pas jouer tant qu’un devoir reste en attente, il souffrait si tout n’était pas achevé, problème ou leçon, à point, à l’heure ; si tout n’était pas rangé avec une régularité nue, dans ses papiers, son pupitre, sa pensée. On le disait réser-vé et susceptible. Des reproches le bouleversaient pour des jours. Il se sentait perdu, marqué devant l’univers.
Il était l’enfant qui écoute, avec une attention froidement dédaigneuse, une leçon ânonnée, un thème de balourd, avec souffrance, une interrogation que le maître laisse, par lassitude, inférieure à l’explication dont elle dérive. Il ressuscitait quand commençait la leçon nouvelle ; il respirait à pleins poumons de l’air neuf.
À certains moments précis des horaires, parcourant l’un derrière l’autre, sous l’oppression du censeur, de longs couloirs en ciment losangé, les « sixièmes » entraient à la file indienne, dans une classe fraîchement balayée, ses « huit » d’arrosage en-core noirs. Ils trouvaient le professeur debout, immobile, la fi-gure conventionnellement solennelle, mais le ventre pacifique, au-dessus d’un pantalon impossible à solenniser. Ces moments illuminaient l’enfant comme une rentrée dans la lumière, le re-tour vers une grave amitié, vers un protecteur.
Une belle explication comprise lui apportait une multiple joie : aigu plaisir d’une énigme résolue, satisfaction de cultiva-teur se promenant dans de beaux champs récemment achetés, bien à lui, enviés des autres, et aussi une certaine émotion plus vaste, moins matérielle, faite de domination intellectuelle et de fierté. Les vérités générales de type oratoire exprimées aux en-fants par de vieux hommes idéalistes, chargés de famille,
– 52 – pauvres et ingénus versaient vraiment sur cet enfant tout ce qu’elles recèlent de sucs nourriciers et d’antique magnificence.
Bien des petits garçons semblables, tenant, comme on dit, la tête de la classe, sont chaque année remarqués par les provi-seurs, aux débuts d’octobre, dans le soleil pluvieux des rentrées. Rien n’en eût distingué Augustin. Mais, de plus, il avait son père.
Ils se comprenaient tous les deux très profondément, très au delà des mots. Ils travaillaient ensemble, le soir, pendant les deux heures délicieuses logées entre cinq et sept, pour eux seuls. Le petit prenait l’habitude de juger lui-même du « fini » de son explication dans le De Viris, de la mécanique certitude de sa le-çon en grammaire latine, à peine dirigé et guidé par le coup de pouce paternel.
À l’heure de la veillée, de huit à neuf, « comme chez les grands », tous devoirs faits à plein, toutes leçons maîtrisées, une ingéniosité dont le petit garçon ne se rendait naturellement pas compte abaissait au niveau où il pouvait les cueillir, à l’aise et sans fatigue, les fruits d’un jardin prodigieux. L’enfant, sentant parfois l’envie d’embrasser l’arbre, se retenait de jeter autour de lui ses petits poignets, à cause de la gravité de ses dix ans. Il ne se retenait pas toujours. Un sourd et fort amour gonflait le père d’un enivrement que cachait son visage et dont éclatait son cœur.
– Cet enfant vous est une joie ? interrogeait le collègue, agrégé de grammaire.
– Une grande joie, répondait l’autre, de l’air brusque, hâtif et confus dont on mange un gâteau qu’on ne partagera pas.
Les classes passèrent ainsi dans un enchantement.
Un poêle à charbon, trapu, gris cendre, immobile comme un chat de foyer, portait sur sa tête plate une casserole d’eau près de l’ébullition. Par les joints des fenêtres sifflaient les hi-
– 53 – vers. Le poêle susurrait sa petite chanson méditative, en tiers dans leur tendresse et dans leur solitude.
Il y avait sur les murs quelques photographies d’art grec, achetées non pas autrefois sur la trop mince bourse d’agrégation, mais au cours d’un séjour à la Bibliothèque Natio-nale, nécessité par la thèse, exprès pour les soirs que le père comptait passer avec son fils. Huit figures choisies avec une cer-taine discrétion dans le nu et ramenées entre deux cartons, au fond de sa petite malle plate. Ce n’était pas un accessoire immé-diatement utile, même pas une prévision. C’était un devance-ment de bonheur.
Sur la cheminée, au pied de la pendule-réveil, un cadre de photographie abritait un assez vieil homme à longue barbe, grand air d’autorité humble, rude endimanchement d’habits noirs : le grand-père paternel, instituteur des environs de 1880. C’est tout ce qu’Augustin en apprit jamais. Pas de grand’mère, perdue, dissoute, inofficielle, pauvre ménagère des anciens temps, qu’on n’avait pas songé à capturer pour la postérité, dans le sillage de son époux.
La famille, si claire du côté maternel, encore qu’Augustin fût trop jeune pour s’en rendre compte, remontait dans l’autre ligne à des régions fort brumeuses, où disparaissait toute trace. De quels écrasements sociaux, de quelles déficiences alimen-taires étaient venues jusqu’à son père, à travers une longue route, cette nervosité rétractée, cette appréhension des pesants corps humains et la fuite vers des joies de pensée pure ? Augus-tin se le demanda souvent par la suite.
Vers la fin de la « quatrième », il y eut un secret entre eux. Aucun d’eux ne le dit jamais à l’autre, mais il savait qu’il le sa-vait.
Une célébrité venait à M. Méridier de la distinction de son enseignement, autant que de l’indiscipline qu’il tolérait dans ses classes. Elle le coupait de tout avancement. Elle était l’excuse
– 54 – des inspecteurs généraux pour avoir laissé, dans son obscure province, ce professeur de seconde, maladif et traînant sur sa thèse, d’une pénétration, d’une finesse, d’une mesure hors de proportion avec ses besoins professionnels. Cette indiscipline restait d’une année à l’autre, comme une odeur. Elle s’incrustait à la salle, aux murs, au mobilier, autant que les noms des galo-pins gravés sur leurs pupitres. Des classes qui partaient à celles qui venaient, la tradition en passait comme d’un plaisir sans risque, une activité saine et libre, une sorte de devoir.
Le maître finissait par ne plus donner ses leçons qu’à trois ou quatre élèves, rassemblés sur le banc de devant, futurs lau-réats de concours, précieusement recueillis par le professeur de première. Il multipliait pour eux les remarques de la pédagogie la plus techniquement intelligente. Le reste bruissait, se battait, protestait avec des cris de dents arrachées quand le rythme des dictées de devoirs leur paraissait trop rapide, lisait des romans à trente-cinq centimes, se passait des illustrés vicieux.
Un quart d’heure avant le tambour des fins de classe, tous criaient : « C’est l’heure, M’sieu, c’est l’heure. » Parfois au sein d’un bruit général anonyme et désintéressé, sans autre but que lui-même, comme une œuvre d’art, une insolence gratuite par-tait en météore. La mise à la porte prononcée par le maître ex-sangue dont les bras tremblaient, était discutée, démentie, con-firmée et enfin rapportée au sein d’un bourdonnement collectif émis par le nez, bouche close, gonflant, nuancé, musical, comme un effet de chœurs russes.
En général, après des incidents de cet ordre, le professeur tâchait d’essuyer de son mieux sans la montrer, en se retour-nant, s’il le pouvait, vers le tableau noir, une sécrétion lacrymale collant à son lorgnon.
Une année, la classe fut le théâtre d’une scène célèbre.
Un fort gaillard de dix-neuf ans, entré au jour de l’An, vo-cation tardive des études classiques, s’installa sur le fameux
– 55 – banc de devant. Rude bûcheur cantalien qu’agaçait ce bruit, il commença par tourner vers le fond de la salle une menaçante figure boutonneuse. Puis, se levant sans permission, avec une simplicité d’homme, concentré, voûté, énorme, il abattit, d’une main adulte, sur la plus insolente tête à claque, une gifle mas-sive et solitaire dont l’effet dura trois mois.
L’élève Lehugueur Marcel, rencontrant Augustin dans une courte récréation d’internes et d’externes mêlés, lui cria un jour d’une rauque voix d’adolescent qui fait l’homme :
– Ben, mon vieux ! ce qu’on l’a chahuté, ton paternel. Si la Vache s’était pas amenée !…
La Vache était le Censeur.
Augustin, élève de troisième, n’avait pas encore treize ans. Il portait un sarrau noir bien tiré, à trois plis, une ceinture de cuir, un col marin blanc, pur et dédaigneux. Sa peur de la brute le faisait trembler.
– Pendant ce temps, des chiens galeux devaient aboyer aussi dans la rue, fit-il, s’exerçant à un beau mépris tranquille et dangereux.
Puis il attendit le coup de poing.
Au pied d’un acacia misérable, des papiers déchirés souil-laient la terre, parmi des trous à billes et des croûtons. Lehu-gueur Marcel, sans plus penser à ce qu’il venait de dire qu’à la réponse, planta, sans malice, dans un chanteau de pain, une mâchoire inférieure féroce. Le mépris d’Augustin s’en accrut.
Sur le seuil de la classe, M. Méridier apparut enfin, en compagnie du Censeur. La poignée de main qu’ils se donnèrent jeta par terre la vieille serviette et le vieux parapluie, solidaires l’un de l’autre dans la même gaucherie. En les relevant, Augus-tin vit la barbiche jaune et blanche, le plan miroitant du lor-gnon, le visage de tendresse et de moquerie tristes. Il prit le bras
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de son père d’un air joyeux.
– J’ai encore eu dix sur dix, mon Papa, pour le thème…
Ils continuèrent de commenter le beau thème si travaillé, extrait du Sermon sur la Mort, pour lequel son père avait suggé-ré les passages du De Officiis dont il fallait s’inspirer en quelques endroits.
Mais dans le temps même où ils se parlaient, l’enfant se re-prochait d’avoir précisément choisi la banalité qu’il ne fallait pas dire : la note dix sur dix lui était tellement habituelle que ni lui ni son père ne la remarquaient. De même n’eût-il pas dû res-susciter l’appellation enfantine : « mon papa » qu’il n’employait plus. Ainsi comprirent-ils l’un et l’autre, en même temps, que cette conversation avait valeur de baume, et ils s’en allaient tous les deux, l’enfant doucement gai comme auprès d’un convales-cent, le père vaguement protégé.
Sa famille ressemblait à toutes les familles de petite bour-geoisie, auxquelles appartiennent les agrégés des lycées provin-ciaux de catégorie modeste. Le chiffre des traitements, l’échelonnement des naissances, les mœurs familiales héritées composent autour d’eux un déterminisme d’humilités qu’ils supportent en général avec stoïcisme.
Ils ont même le don de ne pas le voir, comme d’autres s’endorment quand ils le veulent. L’hémisphère supérieur du monde baigne dans la pensée pure, la liberté, trente siècles d’idées générales, d’Hésiode à M. Bergson. Ces choses sont, comme chacun sait, le tout de l’homme. Dans l’hémisphère infé-rieur logent quelques petites nécessités, comme manger, se vê-tir, vêtir et nourrir les siens. Elles forment le « surcroît », donné avec le reste, à toute âme qui sait les mépriser.
L’appartement assumait l’aspect spécial des logis à nom-breux enfants. Dans les jours d’hiver, le linge des tout-petits sé-chait au grenier, pincé à des cordes tendues d’un mur à l’autre.
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La lessiveuse bouillonnait dans la cuisine, près du repas en train de cuire. Mme Méridier surveillait les deux. La grosse Catherine rinçait le linge dans un autre coin de la même cuisine. Magnifi-quement massive, maussade et déhanchée, elle l’arrachait à la lessiveuse, l’égouttait, le tordait, le disposait en ronds dans une panière d’osier. Mme Méridier l’aidait en ces besognes. Toute seule, ensuite, la Catherine le portait, contre son flanc robuste, jusqu’au grenier qu’elle ébranlait de sa marche plantigrade.
Il y eut des années où bronchites, rougeoles et coqueluches s’installèrent dans la maison dès novembre et n’en partirent qu’à l’Ascension. Des pleurs fiévreux occupaient la journée et se prolongeaient dans la nuit. La pauvre Maman, ayant dormi trois heures, se trouvait toute levée le matin pour les toilettes, les dé-jeuners et les départs. La grosse Catherine, envoyée au lait et au pain, denrées quérables que les fournisseurs ne portaient pas, procédait à ce ravitaillement avec une inexcitable lenteur bo-vine, aucun incident domestique ne mordant sur son cuir.
Au retour du lycée, le père entrait à lents pas tristes. Il heurtait les chaises, renversait les pots, traînait partout sa gau-cherie et sa bonne volonté. Il finissait par rester immobile, abaissant sur les petits lits des yeux de couleur invisible et plis-sés de détresse, et rien ne rappelait plus la liberté, la pensée pure, ni aucune de ces choses qui sont « le tout de l’homme ».
Seuls les dimanches surnageaient sur ces semaines trou-blées. Mais tout ce qui n’était pas de stricte obligation, premiers vendredis du mois, cérémonies du Tiers Ordre, fêtes secon-daires, comme le huit décembre ou la Purification, perdues dans le prestige des grandes fêtes, s’écoulaient sans laisser sur la rive l’apport coutumier de messes et de communions, fixes bouées sur la fuite des jours. Sentant gauchir par places le cadre de son existence, la pauvre Maman disait : « Je ne sais plus comment je vis. »
Puis ces crises passaient. Les jours cessaient d’être mou-vementés, redevenaient des jours sans histoire qui ne font point
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parler d’eux.
Par la force des choses, Augustin relevait surtout de la sur-veillance paternelle. Mais la vigilance de sa mère, capitale en tout ce qui concernait les choses matérielles, s’étendait de plus aux terres religieuses, exploitées par elle en faire-valoir direct. Une inexplicable solidarité de temps et de lieux associait les prières aux repas. Un régime d’union personnelle unissait les deux royaumes sous la même souveraineté.
La prière du matin, récitée, ainsi que jadis, entre la cuisine et la chambre à coucher, était hâtive, légère, aérée et comme mousseuse, à goût de chocolat et de départ. Elle vous retenait au lacis des Actes et des Commandements, tandis qu’on se jetait déjà dans la grande journée neuve.
Le Benedicite de midi se mêlait dans les arrière-gorges aux premières émissions des choux et du bouillon gras. Le père y as-sistait d’une adhésion tacite, sans se signer, sans interrompre la lettre qu’il lisait ou son tambourinage sur la table.
La prière du soir, grave et recueillie, se disait dans la salle à manger, devant une table débarrassée, parmi des heures con-fuses qui tenaient du plein jour par le travail qu’on y brassait encore et de la nuit par l’apaisement qu’elles conseillaient. Elle admettait deux ennoblissements : d’abord le silence de l’examen de conscience, pendant lequel on réentendait la pendule, puis l’odeur de crypte du De Profundis. Debout, immobile, tenant de l’intellectuel et du publicain, M. Méridier exprimait par son atti-tude, dans une mesure qu’il ne définissait pas, que nul ne défi-nirait pour lui, des sentiments religieux baignés de métaphy-sique et de mélancolie, mais qui faisaient, pour se mêler à la pratique quotidienne, autant de manières et de cérémonies qu’une hypostase de Plotin.
Diffuse tout le long de la semaine, cette vie religieuse se concentrait pour Augustin en deux moments essentiels : la con-fession du samedi et la communion du lendemain. Sa mère et
– 59 – l’abbé Amplepuis, le vicaire qui l’avait préparé à la première Communion, s’étaient entendus sur cette périodicité.
Il n’existait pas dans la petite ville d’autre œuvre de gar-çons que les patronages populaires ; de son côté, le petit Sémi-naire était censé suffire à la formation religieuse des jeunes bourgeois. Rien ne s’appliquait exactement à Augustin. Toute sa vie morale reposerait, « outre l’exemple familial, bien enten-du », sur les Sacrements hebdomadaires. L’abbé insistait sur leur régularité, en joignant, par le bout des doigts, des mains ve-lues et blanches où logeait une force rurale désaffectée.
– D’un autre enfant, on exigerait qu’il y soit fidèle. Mais de lui…
La phrase, non terminée, pendait sans toucher terre. On ne manipule pas Augustin comme un gâs de patronage, par un ton militaire et des bons points. Moins encore par intrusion et con-trôles. Pas davantage avec l’onction conventionnelle, et les fleurs de rhétorique de trop vieux herbiers.
Mme Méridier marquait non pas une indécision, ni un doute, mais une simple hésitation tactique.
– Augustin est d’une bonté délicate, craignant de faire de la peine, un peu difficile à prendre, un peu indépendant…
Elle cherchait ses mots, voyait aussi clair que son mari, parlait plus mal. Elle finit par se rabattre sur ses phrases à lui :
– Son père trouve qu’il obéit moins qu’il n’acquiesce et ne consent. Il dit aussi qu’il sait bien mépriser.
– Enfin, dit l’abbé qui se reconnaît moins compétent qu’elle sur les voies et moyens, mettez une transition insensible entre le moment où il consent et celui où il viendra de lui-même. Je voudrais qu’il prenne l’habitude de venir me voir au confessionnal, les samedis vers quatre heures ou quatre heures et demie. Il aura le temps de quitter ses camarades, d’éviter les
– 60 – questions, n’est-ce pas ? et même de rentrer chez lui, de goûter. Il n’attendra pas. Je ne l’ennuierai pas. Et la communion des dimanches ira toute seule.
Ainsi se tissaient des filets innocents.
Le dimanche matin, l’arrangement des assistances à la messe s’emboîtait comme un jeu de patience. Entre la grosse Catherine qui se levait tôt, M. Méridier qui se levait tard, Chris-tine, puis Suzanne qu’on conduisait aux Ursulines parce que l’omnibus du couvent ne roulait pas le dimanche, une intermi-nable grand-messe à contourner, l’enchevêtrement des déjeu-ners et des soins enfantins, il fallait trouver les cols carrossables et les passages justes.
Comme aucun Office n’avait lieu à sept heures et demie, l’horaire refoulait à huit heures la messe de communion d’Augustin et de sa mère. C’était une belle messe bruyante, d’une vulgarité généreuse, celle des patronages et des caté-chismes.
Il y avait foule. Augustin et Mme Méridier contemplaient près du porche les bousculades de la sortie. Pendant les va-cances de son pensionnat, Christine les accompagnait.
De vastes yeux en charbon noir, grands ouverts dans sa fi-gure ronde, des mains d’écolières gercées en plein mois d’avril, un paroissien gonflé par les images de première Communion de ses petites amies, elle attendait, tassée contre sa mère. Ses deux nattes pendaient devant son corsage, encore mouillées des ablu-tions du matin. Avant de quitter la maison, Augustin les tirait par pure malice, juste pour entendre la protestation habituelle : « Ah ! laisse-moi, toi », pour voir la petite moue délicate et sus-ceptible, qui s’arrange si bien de cette réserve qu’on se donne dès sept heures du matin, les jours de communion. Des abbés en surplis roulaient dans l’allée centrale comme de gros ballons blancs. L’abbé Amplepuis voltigeait entre l’autel et le portail. Quelque réclamation de « parent d’élève » l’accrochait enfin au
– 61 – milieu de l’église, le temps de faire prendre en instantané ce sourire de candeur triste, de sincérité nullement naïve qui con-duisait, à travers son visage préoccupé et ses dents misérables, tout droit jusqu’à son prudent et simple cœur.
Tout ce qui pouvait se dire de prières était noyé dans des cantiques d’enfants.
Un court répertoire de six ou sept airs faisait le tour de l’année liturgique. Aux fêtes de la Sainte Vierge, quatre-vingts galopins, sur une mélodie curieusement mélancolique et désen-chantée, assuraient qu’ils iraient « la voir un jour. Un jour dans la Patri-i-e ». Puis ils se consolaient subitement sur la note fi-nale. Cette mystique langueur confiée à ces gosiers ressemblait à de l’essence de rose versée dans des seaux de fer-blanc.
Mais d’autres airs, plus mâles, revenaient tous les di-manches, précédés de références et d’introductions. « Prenez page 145. Nous voulons Dieu », criait l’abbé.
Il avait juste le temps d’ouvrir les vannes et de sauter en ar-rière. Une cataracte sonore déferlait dans l’Abbatiale.
Chants rugueux et jeunets d’une, rusticité pleine d’enfance, leurs sons crus semblaient la matière première, solide et de bonne qualité, dans laquelle, plus tard, on ferait des voix. Une musique d’enfant de troupe courait partout, mordait partout, prenait son élan et sautait aux clefs de voûte en quatre coups de talon. À ce zénith, elle tournait vers tous les secteurs de l’horizon un petit visage brutal et résolu. Elle lançait des défis : « Nous voulons Dieu, c’est notre Pè… re », laissait une seconde pour répondre et brandissait des flammes orange. Aucun enne-mi ne se présentant, elle retombait d’un seul bond sur le sol, vic-torieuse et démobilisée, criait : « Nous voulons Dieu, c’est notre Roi », et expirait dans son triomphe.
Augustin suivait malgré lui le foisonnement de ces jeux sauvages. Ils encombraient la messe du Confiteor à l’Épître,
– 62 – s’interrompaient à l’Évangile, lâchaient une nouvelle volée après le sermon pour enfants : « Fermez vos livres, croisez les bras ! » L’heure du recueillement commençait enfin à l’Élévation, conti-nuait au Pater, s’affirmait au Domine non sum. Les enfants pouvaient reprendre leurs chants, l’orgue donner ses mesures pour rien, les abbés crier des numéros de pages, rien ne trou-blait, pour Augustin, la solitude enfin reconquise. Toute cette messe de patronage bruissait autour de son cœur comme pluie de nuit sur des vitres.
C’était le moment des « Actes » avant la communion. D’effrayantes audaces métaphysiques, sous leur onction fénelo-nienne, circulaient incognito, les yeux baissés, vêtues de lin. Des petits garçons d’une simplicité docile répétaient par cœur des thèses transcendantes mises à la portée de petits garçons. En vérité, je vous le dis, si vous n’êtes comme l’un de ces petits…
Il arrive à Augustin de sentir (en lui ?… hors de lui ?… pas plus que saint Paul, il ne sait) des minutes singulières d’absence d’effort, de total repos, de grand calme, morceaux privilégiés dans l’immense étoffe du temps. Il éprouve comme un désir sans poussée et sans pointe : vivre docilement blotti, serré contre les siens, et aussi dormir la fenêtre ouverte en une pure nuit d’été. Il n’en sait pas plus long. C’est un écolier de douze ans.
Ainsi se poursuivait la formation morale de cet enfant pas très semblable aux autres, réservé plutôt que timide, assez dis-tant, froid, tendre, très réfléchi, très volontaire. Peu de souve-nirs précis se détachent de ces premières années. Un chuchote-ment général, formé de mille superposés, compose un puissant murmure de monotonie heureuse. Ce sont des jours qui se res-semblent. Leur série tout entière se courbe vers le futur. Une Providence maternelle laisse ce petit dans le repos.
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* *
Vers la fin de la « troisième », une secousse l’en tira.
Malgré son horreur pour les cours de récréation, Augustin s’était promis d’y faire, le plus souvent qu’il pourrait, l’effort d’y attendre son père. Un samedi soir, M. Méridier fut en retard.
La cour des Moyens contenait des élèves de troisième, de seconde, et de grands garçons de la section D où l’on ne fait pas de latin. Rustres robustes, plus hauts de la tête que leurs cama-rades classiques, ils étaient fort respectés par eux. Comme à toutes les récréations de quatre heures, le concierge offrait sous les préaux de vieux bâtons de nougat, des biscuits secs d’un rose chimique et des tablettes de chocolat Meunier, papier jaune et goût fin, en bel ordre sur une toile cirée. De grands gaillards à galoches, en longues blouses noires que l’absence de boutons rendait voltigeantes, longeaient les murs en discutant. Dans un coin, trois arbres mouraient, trois acacias débiles, dévêtus d’écorce et tatoués de noms.
Dans leurs parties hors d’atteinte, l’anémie des grappes poussiéreuses faisait penser à d’autres lieux où des arbres nor-maux poussaient dans de la terre véritable et où c’était l’été. Un maître d’étude errait très loin, au bout de quelque flottante tra-jectoire.
Augustin aperçut un groupe immobile d’élèves, les uns de-bout, d’autres assis sur un petit banc de pierre, d’autres vautrés à même le sol, à l’ombre des troncs d’acacias. Un de ses cama-rades de troisième s’y trouvait, l’indolent et doux Vaton, qui lui était sympathique.
La conversation continua sans que le nouveau venu parût l’interrompre et Vaton accrocha son bras.
C’était une causerie saccadée, coupée de silences, pleine d’allusions et de sournois sourires. Augustin fut long à com-
– 64 – prendre ce qui s’y agitait jusqu’à ce que Lehugueur Henri, frère de Lehugueur Marcel (celui qui avait appelé le Censeur, la Vache), dédaignant toute expression approchée et soucieux de n’offrir à la vérité que des lignes droites, prononçât dogmati-quement :
– Eh bien ! moi, je te dis qu’elle aurait marché.
Son voisin se releva lentement du sol, haussa un genou et s’y appuya le coude, dans l’attitude des statues d’angle aux fron-tons grecs.
Mélancolique une seconde, le temps de sentir l’irréparable, Lehugueur regretta :
– C’était la plus bath !
De rudes mots d’obscénité et d’excrément éclatèrent au so-leil et, ainsi exposés au plein air, perdirent leur caractère d’émissions verbales, churent en masses molles et fumèrent comme leurs modèles.
Le genre de confidences, familier aux chambrées, flottait au-dessus de ces corps vautrés. Il y prenait un air supplémen-taire de grêle vilenie, tenant à leur jeunesse.
Lehugueur Henri s’était spécialement distingué. Il avait es-suyé la joue de la môme avec sa manche, mon vieux, comme ça, avant de l’embrasser. L’élève Duperrier, surnommé Ta-Douleur-Duperrier, se borna à dire « flûte ! » par manque d’imagination. Mais Vaton, plus personnel, brûla l’étape de l’étonnement, s’éleva d’un bond au lyrisme. Tordant les mains, les yeux au ciel, il déclamait d’un air vorace : « Une fille de joie ! une fille de joie ! » et semblait chaque fois reprendre, à la même assiette, une nouvelle lichée de ragoût.
Certes, quelque connaissance de ces choses avait pénétré jusqu’à Augustin, à travers cette éducation singulière, intellec-tuelle, familiale, attentive et retirée. Certaines causeries de ca-
– 65 – marades, des lectures de rencontre, l’étalage de journaux illus-trés à la Modern’Library, – filles saumon clair et officiers rouge vif – lui avaient appris en gros le sens des conversations dites « déshonnêtes ». Elles s’apparentaient à la saleté physique, à la grossièreté de tenue et de propos, souveraines sur les cours du lycée, qu’il abhorrait pour cela. Il s’en écartait comme d’une or-dure matérielle, dont ne parlent même pas les gens bien élevés.
Or, subitement, voici qu’elles changent de nature et de puissance, deviennent des palpitations, des bouffées, une sorte de chaleur ténébreuse, des chants de chasse dans la nuit.
Lorsque Augustin ne peut plus se dissimuler qu’enfin il comprend, il reconnaît qu’il avait compris depuis longtemps dé-jà, presque dès le début, quand Vaton lui serrait le bras. Cette lumière rétrospective incendie les demi-ténèbres où se réfugiait sa honte. Des quartiers de la ville jamais mentionnés, des ruelles aux noms bizarres et les coups du menton de Lehugueur Marcel suscitent une espèce de curiosité et d’allèchement atroces, nouveaux jusqu’alors dans son cœur. Des détails luisent à travers la fumée : des portes rouges ou vertes, de grosses pré-sences déchevelées, une odeur d’eau de Javel et de papier d’Arménie (venue là comment ?). Que toutes ces choses sont confuses et désespérées !
Un brusque effort l’enleva au bras qui le maintenait, tenta de l’arracher à d’autres contacts enserrants. Autour de lui, des timidités riaient.
Témoin de la lutte, Lehugueur lança sur le groupe une invi-tation gouailleuse, argotique et obscène, qu’Augustin comprit par les gestes. Soulevé de terre et courbé pour un bond, il criait : « Tiens-le donc » et invoquait Dieu. La victime attendait, tour-billon de mépris et de peurs domptées, d’une impassibilité éperdue, comme s’il dépendait de sa volonté de rester ou de par-tir.
Un haut gaillard, déjà barbu, méprisant et désabusé, émit
– 66 – d’un ton traînard les mots libérateurs, calma cette sorte de flots :
– Fous la paix à ce gosse. C’est le petit de Larme-à-l’œil.
Ainsi Augustin connut à la fois qu’il était sauvé et le sur-nom de son père.
Il se rappela être parti avec une lenteur affectée, pour gar-der les apparences, et parce que la secousse lui coupait les jambes. Il était extraordinaire qu’autour de lui rien n’eût chan-gé : même sol souillé, même saleté de la terre, mêmes fissures noires dans les murailles, même incurie d’entretien. Entre les hauts murs, un ciel soufré, comme dans les livres de géographie, au chapitre des simouns.
Ainsi le pauvre enfant s’en allait-il, après cette initiation inattendue et irrévocable.
Évidemment, il manquait d’humour, de légèreté, d’ironie. Il exagérait le sérieux des choses ; il ignorait l’élégance de l’immoralisme et l’efficace des apparences nonchalantes. On lui avait épargné, bien à tort sans doute, la contre-éducation spon-tanée des collectivités d’adolescents, libéralement dispensée par les préaux de lycées, aux jeunes occupants qui s’y ébattent. Il est de tradition sur les cours d’internats, que des garçons de douze ans puissent commencer les réalités physiologiques et les mani-puler, bien avant que leur soient ouverts les développements sentimentaux de l’adolescence. C’est la forme que prend chez ces emmurés l’effort vers la lumière et vers la vie.
Les trains emmènent, au début des vacances, des compar-timents pleins de petits chanteurs. Ils entonnent de hideux re-frains de caserne et croient s’acquitter de quelque fonction hé-roïque, libératrice et hardie. L’État éducateur leur a certaine-ment dit ce qu’étaient théoriquement l’héroïsme, la hardiesse et la liberté. Il a fait peu pour en munir leur âme. Leurs couplets traversent les champs, lors de la Pentecôte, dans la première
– 67 – verdure des moissons, comme des Rogations sataniques.
Augustin continuait son chemin raide et empesé de honte. Tout l’obscène, images et visages, repoussé d’un violent effort, rentrait, forçant des portes vaines. Il fallait le chasser encore, d’une énergie qui se lassait. Aucune culpabilité positive, aucune responsabilité, rien de commun avec le remords, mais un poids sur le cœur, un sentiment de complicité nauséeux et l’envie de mourir.
La fontaine Renaissance, la tour de l’Horloge, la façade du Tribunal, la Visitation conservaient leur air de choses pures et rien n’était changé des sentiments qu’elles respiraient le matin même.
Par-dessus le mur bas de la rue aux Prémontrés, bordée de pensionnats et de couvents, foisonnaient, en puissants feuil-lages, les poudres de verdure de l’avril passé.
Un des trois porches de l’Abbatiale ouvrait une grande bouche noire. Tout le tumulte antérieur s’arrêtait là, mourait là, contre ces choses sereines. Il était cinq heures du soir.
L’enfant pénétra dans la cathédrale avec brusquerie et tranquillité. Si son père avait pu le voir et comprendre, il aurait sans doute répété les mots qui étonnaient Mme Méridier : « Cet enfant obéit moins qu’il n’acquiesce » ; et aussi : « ce petit sait assez bien mépriser ».
L’abbé Amplepuis confessait dans la deuxième chapelle du côté de l’Épître. Deux ou trois enfants attendaient. Une dame chercha à se faufiler parmi eux, les devança vers les comparti-ments latéraux. Mais l’abbé veillait du fond de sa nuit. Le con-fessionnal s’ouvrit : « Les enfants d’abord, s’il vous plaît ! » Le ton était sec et pas commode. La dame se retira lentement, comme de son plein gré, comme si elle avait réfléchi et que l’effet de la voix fût non pas de lui intimer l’ordre de partir, mais de susciter chez elle cette décision spontanée de bouger, qui ca-
– 68 – ractérise la girouette de Bayle. En se retirant, elle laissa choir à ses pieds le coup d’œil offensé qu’elle aurait eu dans un sentier sale. Peu importait. L’enfant était calme, maître de lui, lavé déjà.
C’était une belle nuit, attentive et vaste, peuplée d’odeurs de cave, d’arrosage et d’encens. Augustin se demandait chaque fois comment l’abbé faisait pour reconnaître ses pénitents dans cette double obscurité de la cathédrale et du confessionnal, ombre particulière, creusée au cœur de la grande nuit.
Il tutoyait Augustin d’emblée. Il était tout simple et naturel. La conversation avec ce fantôme se distinguait sans doute par le sujet, de ce qu’elle eût été dans la rue ou à table, mais nullement par le ton ou par la bonhomie, pas plus que n’étaient solenni-sées la respiration, la toux ou l’eau de Botot dont l’abbé se lavait la bouche. C’était bien commode. On finissait par croire que les péchés aussi perdaient leur belle toilette intime et ténébreuse, endossaient le veston de tout le monde, marqué de taches et d’accrocs, la livrée humaine qui a tant servi. Derrière l’énorme autel, à travers un espace scandé de colonnes, un bourdon d’orgue continu, à l’extrême limite du grave, s’exerçait pour le lendemain. De subits jets de son, ternes et dévernis, le piquaient parfois pour le réveiller.
– On ne peut empêcher, disait l’abbé, les choses sales de causer un certain trouble. Nulle trace de péché là-dedans. Qu’Augustin remercie Dieu de l’avoir gardé honnête, pas comme le pharisien, mais comme un publicain de bonne volon-té.
De belles choses paternelles, humblement calmes et toutes droites…
Ainsi connut-il un degré de plus dans sa maturité d’adolescent, le bienfait indirect d’une épreuve boueuse, une forte alliance entre son intégrité morale et son catholicisme na-tal, une sorte de propreté avertie, assez hautaine, et comme un mépris documenté.
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