Augustin ou Le Maître est là
V In Psalmis et Hymnis et Canticis
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
V
IN PSALMIS ET HYMNIS ET CANTICIS
L’après-midi de ce jour, Christine, dans la toilette rapide qu’elle n’avait pas quittée depuis le matin, mais un peu plus ras-surée parce que Bébé semblait mieux et dormait depuis quelques jours, muni de biberons pleins, entra chez Augustin portant deux cartes de visite, de ce type grossier et bon marché qu’on vendait avant guerre pour un franc quarante-cinq.
– Ce sont deux abbés, dit-elle.
– Comment est-il ici ? fit Augustin lui rendant l’une des cartes, qu’elle lut tout haut.
– Ce n’est pas le fils du cousin Jules ?
– C’est lui.
– Il aurait pu le dire, demander à voir Maman… Quelle idée peu aimable !… Enfin ! il ne m’a pas tenue longtemps…
– Autant qu’il m’en souvienne, il est assez difficile de quali-fier les idées de l’abbé Bourret, et pas très aisé non plus de les découvrir.
Le plus important des visiteurs n’était pas lui.
Debout dans le salon dont les fenêtres venaient d’être ou-vertes, Augustin vit avec émotion le limpide visage ascétique de Mgr Hertzog, dont rien ne marquait sur la soutane le rang épis-copal.
– 542 –
Très vieilli, il n’avait gardé des jours anciens que la candeur de son âme inchangée, toujours prêt pour cette chasse aux Âmes qui était sa vie. Un corps aminci, réduit au minimum de subs-tance, de rares cheveux totalement blancs, de doux yeux fati-gués, ayant vieilli autant qu’on pouvait vieillir, avaient l’air d’avoir devancé son âge et d’attendre, au bout d’une très longue route, son cœur et sa pensée qui n’auraient pas l’un et l’autre tout à fait fini de la parcourir.
De n’avoir fait aucun effort pour le rencontrer à Paris lors-que l’Institut Catholique l’avait appelé, Augustin conçut un long remords. Quelques lourds souvenirs, l’horreur d’un an de luttes, tant de secousses auxquelles était mêlée la mort de son père, quoique sans autre connexion qu’un lien superficiel d’époque, formaient un barrage qu’il n’avait pas remonté.
Mais il connaissait assez l’ancien aumônier pour savoir qu’il n’y avait en lui que le désir de lui ouvrir les bras. Il l’eût certainement fait, sans une coutume, parente des habitudes monastiques, de restreindre toute manifestation sentimentale et même d’atténuer l’amitié des yeux.
L’abbé Bourret restait en arrière, l’air souriant, modeste et confit d’un simple guide, d’un introducteur. Sur son visage d’autrefois, la paupière inférieure complètement ouverte, rideau de classeur en ce moment descendu, laissait passer luisant et bonhomme, un regard tout naïf, cordial et même gai. Ses cin-quante-cinq ans ressemblaient à ses quarante ans.
Dans le premier silence entre Augustin et l’Évêque, il leur fut d’un grand secours.
– Je ne fais que devancer, pour montrer à Mgr Hertzog le chemin de votre maison, la longue visite que je me permettrai ultérieurement, dit-il, en une pesante discrétion de rusticité ec-clésiastique. Il maintenait en même temps son chapeau devant sa poitrine d’une forte main blanche et rousse, où persistaient les tavelures de la terre.
– 543 –
Il donnait l’impression de chercher comment aborder un certain rivage.
– Dois-je vous féliciter ? finit-il par demander d’un ton énigmatique qui porta à Augustin un coup violent et lui fit fron-cer les sourcils. Puis il se trouva stupide ; il pensait à Anne à propos de tout. Ce ne pouvait être « cela ».
– Le bruit court dans les milieux informés que vous passez à la Sorbonne. C’est je crois, l’une des nominations les plus pré-coces aux grandes maîtrises de conférences. Nul plus que moi…
Augustin remercia. C’était exact. À chaque étape de sa car-rière, avant et après guerre, une carte de l’abbé, tenace et félici-tante l’avait rencontré, sans qu’il eût jamais revu le scripteur.
La conversation s’établit entre Augustin et Mgr Hertzog ; ils parlèrent de Largilier, Bernier, Zeller.
– J’avoue que je ne les ai pas revus, dit Augustin qui sut un gré obscur à l’Évêque de ne pas insister sur cette époque.
De sommaires renseignements, lui arrivèrent : Bernier, missionnaire en Chine, tué là-bas, ou peut-être pendant la guerre, on ne savait trop. Zeller, vicaire dans une paroisse de banlieue. Largilier, entré chez les Jésuites.
Augustin entrevit des préparations aux grandes Écoles scientifiques, dans quelque « rue des Postes » pour des classes massive de soixante élèves.
– Je regrette, fit-il, que les Jésuites l’emploient à cet usage.
L’abbé Bourret rectifia.
– La Compagnie ne coupe pas les pierres avec des rasoirs. Le Révérend Père Largilier donne trois heures de cours à l’Institut Catholique. Un point, c’est tout. Il passe tout son temps dans les laboratoires. On ne bousille pas un futur prix Nobel.
– 544 –
La paupière inférieure remonta à sa place habituelle, en garde-fou devant la pupille ; l’œil retrouva l’air de raillerie dé-fensive et secrète. Mais l’abbé déjà était debout. Il partit avec des excuses anticipées couvrant sa visite future. Augustin et Mgr Hertzog se trouvèrent seuls.
L’Évêque se dit si ravi de le revoir qu’il avait voulu devan-cer les quelques heures où les châtelains des Sablons les réuni-raient. Il était heureux aussi de la manière dont Mme Desgrès lui avait parlé d’Augustin. Le doux nom ardent fut prononcé en passant. Mgr Hertzog n’avait aucune raison de l’omettre et la réserve farouche et palpitante de son interlocuteur s’accommodait encore mieux d’une mention cursive que d’un complet silence.
Augustin n’osa cependant demander ce qu’il brûlait de sa-voir, ce qui lui semblait jeter sur Anne la plus claire lumière : pour quelles raisons les études de philosophie avaient-elles plu à Mlle de Préfailles ? Il l’eût pu sans risque : Mgr Hertzog n’avait en dehors du souci exclusif et religieux des âmes, aucune curio-sité psychologique proprement dite, aucun regard sur les sensi-bilités pour elles-mêmes. Son immense érudition dans les choses du passé le laissait désarmé devant les âmes du présent. Là, Dieu seul comptait, et ce qui, dans ces âmes, aimait et dési-rait Dieu ou pouvait un jour l’aimer ou le désirer. Augustin con-naissait bien cette simplification candide.
Quand il crut avoir suffisamment préparé les abords, l’ancien Aumônier demanda avec une inquiétude touchante :
– J’espère, mon cher ami, que l’Église Catholique vous comptera parmi ses sympathisants.
– Monseigneur, ma sympathie n’est pas douteuse.
La réponse marquait quelque tristesse, un léger regret de ce doute. Et cependant l’incertitude de l’Évêque était juste.
– 545 –
L’indifférence objective de livres où Augustin s’était expli-qué en métaphysique, sans aucune référence, sans aucune allu-sion, ni aucune sympathie pour le christianisme, même quand le sujet l’appelait, ni dans son « Aristote », ni dans « Plotin et son temps », une certaine dureté qu’il avait montrée dans la dis-cussion des thèses où il était juge, l’absence connue de toute pratique confessionnelle, qu’il ne reprenait que pour faire plai-sir aux siens, toutes ces choses constituaient à cet égard de suf-fisants indices.
Si l’on voulait trouver en son œuvre des sympathies reli-gieuses, d’ailleurs fort générales, il fallait se référer à une cri-tique profonde et très remarquée de l’interdiction Kantienne d’utiliser l’idée de cause hors des intuitions empiriques qui figu-rait à sa deuxième thèse ; ensuite, à de très belles pages de sa conclusion d’« Aristote » sur un certain aspect de la finalité. Qu’elle parût, ce que tendaient à en faire les théories contempo-raines, sans intelligence, sans conscience et sans but, cela n’intéressait que l’étude des mécanismes par lesquels elle se réalisait. Réalisée, elle n’en étalait pas moins l’effort inconceva-blement gigantesque qu’avait fait l’Univers pour se hausser jusqu’à la conscience humaine, à partir de pareilles profondeurs d’inanimé. Utilisation de la noble pensée Bergsonienne.
Était-il interdit de se demander en termes de conscience humaine, si cet effort était en vain ?
Cela appelait le théisme, sans plus.
Peut-être pouvait-on les trouver aussi, ces sympathies reli-gieuses, dans cet article paru en une Revue suisse, repris aux Proceedings d’Harvard, puis assez largement répandu ailleurs, où il maltraitait quelques positions caractéristiques de bibli-cisme dit positif. Dure et cassante critique de logicien, d’ailleurs toute négative.
Sa fermeté de grand professionnel de la pensée abstraite, sa parfaite connaissance de ce dont il parlait, une connaissance
– 546 – de l’hébreu très honorable aussi, quoiqu’elle ne fût point d’un spécialiste de métier, avaient rendu le coup assez lourd pour ceux sur qui il portait.
Mais à cette date, ce n’était là, dans sa pensée religieuse, que motifs de suspension et d’attente, loin qu’on y pût voir le principe des solutions nouvelles. Et que cette attitude parût déjà ancienne au principal intéressé, à cause de ses dispositions sen-timentales actuelles, comment l’Évêque pouvait-il le savoir ?
Encore moins devinait-il le sens profond de la conversation qu’engagea Augustin, où celui-ci pensait malgré lui à un autre confident, une autre âme, à laquelle il se sentait lié par les plus forts liens passionnés.
On entendait dans la rue, juste sous la fenêtre ouverte, des piaffements de cheval, de longues discussions féminines sur un trajet en voiture, et de capricieux pleurs d’enfant.
L’Évêque était assis devant lui, très blanc, minuscule, le front baissé, mais les yeux sur les siens, les mains enfouies dans ses manches comme dans les anciens manchons de dames. Il écoutait.
Augustin rappelait les conclusions de sa brochure d’Harvard :
L’histoire, disait-il, comme telle, est indifférente au mi-racle. Nul exégète positif qui ne l’affirme… Et, cependant, pour une intelligence dressée à mettre strictement de côté la person-nalité du Christ, le terrain miraculeux joint aux lacunes histo-riques des exposés évangéliques, est le diagnostic même des créations légendaires et mythiques et le problème devient d’expliquer la naissance et le bourgeonnement de telles créa-tions.
Le sans-gêne dans les maniements de textes, les fragilités d’analyses et les paralogismes, que j’ai montrés nombreux, s’expliquent ainsi, et s’excusent. Pour de simples formations
– 547 – mythiques nées de collectivités dites créatrices, aucun autre procédé n’est possible. Ceux-ci ne prennent la place d’aucun autre. Ils n’usurpent rien.
Infidèles aux textes, mais pour une fidélité plus savante, les méprisant en vue d’une estime plus profonde, toutes ces ap-proximations, hypothèses et avant-vérités, ne sont que le substi-tut d’un récit impossible et d’une vérité qui ne se discerne plus.
L’Évêque appuyait sur lui avec un fin et rêveur sourire, ses yeux de vieux savant, sceptiques de constructions humaines, et qui avaient tant lu ! Tant de noms propres se glissaient pour lui derrière ces allusions et ces phrases générales, avant que de dis-paraître à peine murmurés !
– Pour l’intelligence contemporaine, bardée de positivisme, continuait Augustin, c’est le chemin direct, la route nationale où le trafic actuel roule tout seul, tant elle court droite, descen-dante et tentatrice : À la descente, tous les diables aident. Inu-tile pour se le cacher de joindre les mains devant les yeux. Croire est harassant. Nier, c’est rentrer dans l’expérience com-mune. Aussi nier est toujours plus facile.
À ce moment, les tenaces pleurs d’enfant, qui montaient de la rue, s’exagérèrent. Tout à coup, au milieu même de son expo-sé, Augustin sentit un soulagement brusque que l’enfant qui criait ne fût pas Bébé. Il comprit alors l’intérêt qu’il avait pris à l’incident. Exorcisé, le bruit disparut.
– Je n’ai pas fini, Monseigneur. Ou bien (et c’est l’alternative) un désir de Dieu, un respect étonné du Christ sol-licite déjà l’intelligence (attrait des Saints, bienfait social, sens métaphysique du divin ou parade contre la mort, quelle que soit cette sollicitation et de quelque gris que soit cette aube). Le Christ se laissant voir en lumière historique suffisante, quoique mêlée d’ombres, le premier devoir (de logique et de respect) est alors de déclarer ces ombres obscures et non pas destructrices. Un témoignage obscur n’est pas un témoignage inverse. Tout
– 548 – essai de sauter des méthodes aux essences est tricherie. Il n’y a pas d’escalier pour la chambre au-dessus.
Il parlait avec cette netteté paradoxale et anguleuse qui était sa marque. Il s’en défiait d’habitude mais aussi l’accentuait pour peu que l’exposé fût polémique ou passionné. Elle affectait jusqu’aux muscles de ses mains et de ses mâchoires. Il lui arri-vait de parler sans desserrer les dents.
– En ce qui concerne ces points obscurs, fit-il, s’ils n’éteignent pas nos autres lumières, eh bien ! il faut accepter d’ignorer. C’est le sens de la profonde formule catéchistique, nullement enfantine ni tautologique : « nous croyons parce que Dieu l’a dit ». Après tout, nous ne comprenons pas tout Dieu, même en ses textes. Il n’est pas plus encerclable dans la Bible que dans l’Univers.
Ces grands mots tombèrent dans le silence étendu entre les deux hommes, faisant des cercles qui eurent tout le temps de s’étaler puis de s’effacer tant qu’il dura.
– Voilà, Monseigneur, les deux seules routes possibles.
Cependant je reste entre les deux : l’une où je ne suis plus, l’autre où je ne suis pas, où me poussent d’obscurs désirs et des besoins moraux.
… Tout cela semblait droit, limpide. En dépit des appa-rences, celui qui se confiait là sentait une grande anxiété sourde, et la gêne d’un peu de honte. Réprimée pendant l’exposé, cette poussée se fit jour, s’étala. Il se sentit rougir.
Il savait trop quel nom portaient ces obscurs désirs et ces besoins moraux. Plutôt que cet affaissement sentimental des anciennes disciplines de son intelligence, il eût compris les « conversions » brusques, le renversement subit qu’ont fait quelques saints : se jeter d’un seul coup en Dieu malgré toutes les poussées inverses… Aucune générosité de cœur n’ayant pu l’y conduire, ni la constante nostalgie de l’ancienne foi, il était
– 549 – scandaleux qu’un fléchissement passionnel l’y sollicitât mainte-nant. Le regretter ne servait à rien au monde. Il ne savait même pas quels violents et confus espoirs, à défaut du seul espoir véri-table et impossible, se mêlaient à ces confidences si nourries d’idéalisme, si spécieuses, si apparemment inspirées du seul souci des intérêts éternels. Il craignait que sa rougeur ne se vît.
Mais Mgr Hertzog était debout, doux visage de pensée pure, que la méditation faisait lumineux et laissait ingénu. Cœur sans défense, qu’on trompait si bien, il ne savait pas soupçonner les motifs sous les propos, ni les visages d’hommes sous les masques dialectiques.
– « Tout tourne en bien pour les élus, dit-il en partant, jusqu’aux obscurités de l’Écriture, car ils les honorent à cause des clartés divines… »
Augustin termina la pensée célèbre :
– « Tout tourne en mal, pour les autres, jusqu’aux clartés car ils les blasphèment, à cause des obscurités qu’ils n’entendent pas ».
Lorsqu’ils sortirent sur le palier, des pleurs d’enfant vin-rent de l’intérieur, cette fois. Augustin s’arrêta une seconde, écouta, continua de descendre, mena jusqu’à la rue le vieil homme menu et blanc.
Arrêté dans le courant d’air de la porte ouverte, comme Mme Desgrès des Sablons à sa première visite, l’Évêque termi-nait :
– L’exégète pour qui l’âme de Jésus est le problème essen-tiel se sépare des autres, même dans les recherches positives. La véracité de Jésus est argument capital. Et c’est un « fait » aussi, que l’étrange attrait du Christ.
Il ne vit pas le petit nuage sur le visage d’Augustin, reflet de tant d’exégèses et d’inoubliables suspicions.
– 550 –
Ce fut très momentané. Presque « un temps de raison ». De nouveau, son grand souci l’envahit.
– Après tout, se disait-il, en remontant, ses scrupules exa-géraient. Il avait parlé pour « elle ». Il le savait bien. Avec le se-cret espoir que ses paroles lui seraient rapportées. Mais les mé-canismes de l’évidence n’en fonctionnaient pas moins, jugeant des apports dont peu importaient les sources ni s’ils étaient ou non humectés de tendresse humaine.
Les chaleurs revinrent presque tout de suite, après quelques heures d’une pluie fumante, qui ne rafraîchit rien.
Bébé ne pouvait aller beaucoup mieux, évidemment. Au-gustin notait les températures, la proportion des biberons ab-sorbés, la qualité des selles et presque le nombre de gémisse-ments, en des sortes d’équation dont l’inconnue ne se dégageait guère. Il y avait au moins un élément de pronostic favorable : la diarrhée cessait. Le reste de l’amélioration viendrait en son temps.
Mais l’histoire changeait pour Christine. Au vrai, il y avait deux Christine. Une était faite d’idées à peu près claires et pou-vant s’énoncer. Elle pensait et parlait troubles dentaires, bibe-rons, bouillies. Elle était tendue, optimiste et méticuleuse. Mais une autre Christine doublait la première, imperméable aux rai-sonnements de type médical que multipliait Augustin. Une grosse boule d’anxiété lui gênait continuellement quelque chose autour de l’aorte, permanente, et d’une lourde pesée inerte. Christine mangeait avec, dormait avec, en d’absurdes nuits ha-chées.
Si l’enfant malade pleurnichait, régurgitait le biberon, se retournait, grognant, après huit ou dix succions, toutes ces réac-tions par quoi la petite vie innocente n’exprimait que transitoire malaise animal, apportaient à la mère une souffrance d’une bien
– 551 – autre richesse, où s’intéressait toute la multiplicité de son cœur, suivant cette cruelle loi d’amplification qui régit tous les amours.
Si le Bébé buvait au contraire de bon appétit, – ce qui pou-vait coïncider avec une heure plus fraîche du jour, avec un repas antérieur à rattraper, – les répercussions changeaient de sens. Elles se développaient vers une joie non pas pure et sans mé-lange, mais inquiète et pleine de la peur des espoirs trop beaux.
Un jour que le Bébé avait vomi, on revit se pencher sur l’enfant le dos du médecin. Ses mains velues l’assirent sur le berceau, tâtèrent le rose plissé des petites cuisses.
– Je trouve, docteur, qu’il a maigri. Si ! Si ! il a maigri.
– Molli un peu, tout au plus. Le pli que fait le doigt dans l’épaisseur des cuisses est peut-être un peu plus lent à se rem-plir. Le poids ? Baissé de quelques grammes, je suppose. La température ? Cet après-midi 37° 5, hier 37° 8. Oui, petite pous-sée fébrile. Avec cette chaleur, que voulez-vous que cela prouve ?
Puis redressé, souriant, d’une autorité qui repousse d’avance toute objection contre l’imprécision forcée de ses pro-nostics :
– Franchement, je ne puis rien dire encore. Je reviendrai.
Et à une angoisse de Christine qu’il saisit au vol dans ses profonds yeux noirs :
– Naturellement non, il n’y a rien à craindre. Mais avec ces petits-là on fait toujours un peu de médecine vétérinaire. Comme ils ne peuvent parler, il faut laisser aux choses le temps de parler pour eux. Plus de diarrhée, me dites-vous ? Plutôt un peu de constipation ?
Et, d’un ton qu’Augustin trouve nettement encourageant :
– 552 –
– Ah !
Il sort de sa poche le bloc déjà vu, écrivant et donnant en même temps quelques éclaircissements sur la manière de pren-dre « voyons ! une toute petite potion au citrate de soude ».
– Et je repasserai… dans trois jours, vous réconforter.
Comme Augustin le reconduisait, il s’arrêta un peu à la porte, parla de tout autre chose, des étudiants de leur époque commune, qu’ils avaient tous les deux par hasard rencontrés.
– Vous vous rappelez un tel ? et tel autre ? Il citait des ca-marades de médecine ayant oscillé entre Paris et Lyon.
– Appiat ? mais fort bien.
– Il m’a dit vous avoir connu. Il est installé quelque part, pas très loin d’ici. Et un autre ? un drôle de corps. Non ; pas dans la médecine. Attendez ! On l’appelait Verlaine, et un autre nom, avant Verlaine. Il existe toujours, me disait Appiat. Vague professeur libre, je ne sais plus où. Hà ! je me sauve…
Et ce fut la seconde visite.
La petite chair continua de souffrir avec une naïveté dé-sarmée. La conscience rudimentaire, posée là en attente, pour de riches développements futurs, ne pouvait que marquer, on ne savait contre quoi, la souffrance la plus vaine et la plus igno-rante, comme un lapin que saigne un furet donne en l’air des coups de griffe vagues et sur rien.
– En somme, pensait Augustin, quoi de décidément grave ? La situation, méthodiquement analysée, ne montre rien. Je comprends très bien les inquiétudes de Christine, mais enfin !…
Le matin au lever, quand il embrassait sa sœur, il lui de-mandait :
– Pas de changement ? Pas d’aggravation ?
– 553 –
Christine eût pu dire à son gré : « Le seul fait qu’il n’y a pas de changement est grave. » Ou encore : « Je ne sais plus ce qui est grave ou ce qui ne l’est pas. » Mais elle haussait simplement les épaules, sans rien dire que : « il a telle température », ou : « il a bu tel volume de lait. » Augustin comparant les phrases banales au visage assombri qui les prononçait, trouvait qu’elle exagérait un peu.
Avec la vieille mère, Christine était tout autre, lui montrant la même confiance tyrannique, tranquille et absolue que Bébé mettait en elle-même. Ses plus profonds instincts de sensibilité sautaient par-dessus trente ans d’intervalle. Elle pensait tout haut devant elle, laissait balbutier ou pleurer ses inquiétudes et ses réflexions dans un dialogue tellement spontané qu’elle eût pu le conduire toute seule. Avec la plus implicite assurance, elle disposait autour d’elle l’amour de sa mère comme jadis le duvet tiède et sans poids couvrant son lit d’enfant. Elle avait une ma-nière de prendre moralement toute la place, telle une fillette dans son lit. Chacune de ses poussées d’émotion suscitait natu-rellement un émoi maternel sans même qu’elle y pensât.
Parfois une crainte venue de source différente la frappait en éclair, illuminait des fonds d’un autre noir. Elle se disait qu’elle eût dû atténuer les chocs dont elle heurtait ce vieux cœur. Une sorte d’appel vers une protection surhumaine lui fai-sait murmurer : « Pas tout à la fois, mon Dieu » ! Même il arri-vait qu’elle le murmurât devant sa mère. Augustin finit par le lui dire, sans une suffisante douceur, ce dont ils s’attristèrent tous les deux.
– Somme toute, quoi ? Il fait chaud et ses dents percent.
Il lut dans les yeux de Christine une sorte de surprise dans la peine, qui lui serra le cœur.
– Oui, c’est vrai, fit-elle. Je devrais faire plus attention. Puis, très doucement : « Prie Dieu que je me trompe. »
– 554 –
Il crut voir quelque vague ressemblance avec les désaccords de leur adolescence, quand il raillait les Religieuses qu’elle ai-mait. Sans la crainte de paraître railler aussi Christine, il eût re-pris à son compte le mot du médecin : « Affaiblissez l’éclat de ces yeux noirs ; vous en verrez d’autres, jusqu’à ce qu’il ait vingt ans. »
Les jours qui suivirent lui donnèrent raison. Bébé prit plu-sieurs biberons, les garda, dormit. « La potion au citrate fait son effet, pensa Augustin. Nous finirons par en voir la fin. »
Ce mieux paru durer. Christine put revenir coudre dans la salle à manger, les après-midi, avec une imitation de la tranquil-lité d’autrefois. On revit un peu de l’ancien sourire de perspica-cité indulgente.
– J’ai des excuses à offrir, fit-elle, un matin. J’ai oublié de dire que j’avais vu Mme Marguillier dans la rue. Il y a bien quinze jours. Je suis bien coupable.
– Ah ! fit Augustin, sans sortir de sa rêverie.
– Je rapporte trois phrases essentielles. J’ai d’ailleurs ou-blié les autres…
Premièrement : « J’ai eu le plaisir de déjeuner auprès de Monsieur votre frère, que je ne connaissais pas. Comme il est agréable ! Marie-Louise était ravie ! Vraiment ravie ! (D’un ton de très brave femme, ce qu’elle est d’ailleurs.)
Deuxièmement : (Avenante, presque insistante.) Mais vous ne venez donc jamais nous voir ? Ni lui non plus ? Au moins un dimanche après-midi, pour une tasse de thé ?
Troisième phrase, d’un air confidentiel cette fois, très « entre nous » (Christine, leva verticalement le petit doigt de la main droite) : « Marie-Louise est très sérieuse, vous savez. Oh ! très sérieuse ! »
– Voilà, conclut-elle. J’ai dit l’essentiel.
– 555 –
Puis, sur la pointe de ses chaussures silencieuses, elle s’en fut au berceau. Mais son frère n’avait cure de Marie-Louise.
– Peut-être est-ce une illusion, il me semble presque qu’il recommence d’engraisser un peu, fit-elle en revenant, avec ce beau regard pathétique des mères, qui sourit et supplie à la fois.
*
* *
L’automobile traversait la petite ville. Augustin mit la main sur le bouton d’éclairage intérieur et éteignit. Il avait dix mi-nutes au plus, selon ses calculs, pour calmer son émotion, relâ-cher l’étreinte enserrant sa poitrine, retrouver une manière normale de respirer et de sentir.
La voiture gagna les boulevards circulaires des anciens remparts. Le pinceau des phares caressait successivement chaque tronc de platane, fouillait l’intrados des feuillages, frôlait le square d’entrée, ses buissons, ses statues, son monument aux morts et la femme nue et casquée qui menaçait le bâtiment de la petite vitesse de deux seins personnifiant la guerre et la victoire.
La voiture montrait sur la chaussée des rugosités insoup-çonnées, faisait sortir des variétés subtiles de vert blafard et de ton pierre, et les rendait à la nuit. Puis elle se lança sur la route rectiligne.
Le bord de nuit, infiniment tiède, commençait d’épaissir et se devinait stellaire. Mais Augustin ne regardait pas. Tous ces vestibules d’heures enchantées le sollicitaient en vain de se dé-tendre, d’être perméable au bonheur.
Deux jours après l’arrivée de Mgr Hertzog, étant allé aux Sablons comme on le lui avait demandé, il n’y avait pas trouvé Mlle de Préfailles. Il mit trois minutes à comprendre. Après quoi une douleur violente le mordit comme une bête. Violente, mais non brutale : moqueuse au contraire, ironique, lui présentant une plaisanterie féroce, silencieusement taillée aux mesures de
– 556 – ses vœux. Il sut néanmoins rester assez longtemps pour Mme Desgrès et quelques visiteuses. Il fut d’une gaîté simple, agréable, sans aucune gêne, tout au moins allégée de l’étranglante timidité de son amour.
Dans cette voiture, au parfum ténu qu’il reconnaissait en tremblant, gardant sous ses yeux fermés la violente image des beaux lieux dont il savait bien que cette fois elle ne serait pas absente, il sentait revenir cette timidité désespérée. Elle avait marqué tous les moments qui précédaient la présence et ne fai-sait pas d’exception pour celui-ci.
Elle le garrottait comme elle avait toujours fait. Elle s’annexait en passant un certain sentiment de guindé, dû à sa toilette du soir, fort inusuelle dans cette petite ville et que quelques passants avaient aperçue.
Contre cet ilot inerte et résistant, déferlaient des flots d’une intoxicante émotion heureuse, mêlée de défaillances de respira-tion et d’une brûlure d’espérance. Tous ces mouvements s’accommodaient entre eux sans qu’il y pût rien. Ils se prome-naient en lui, entraient, sortaient, forçaient les passages : lui, était passif et possédé. Il pouvait aussi peu s’opposer à leurs al-lées et venues qu’à la marche de la voiture. Il sentait fuir les mi-nutes de l’inutile trésor de temps qui lui restait encore, enfoncé dans les coussins, acceptant, les yeux fixes, cette angoisse mor-telle et bienheureuse.
Il regardait la casquette raide que portait le chauffeur, s’intéressait à sa forme spéciale et aux parements blancs de la livrée. De profondes parties sombres épaississaient l’espace du côté des Sablons et l’on devinait les futaies. La voiture y fut à angle vif, siffla la conciergerie à une distance impérieuse, la jeta derrière elle, glissa sous le tunnel noir des feuillages, d’une dou-ceur bruissante, docile et luxueuse.
– 557 –
*
* *
Débarqué trop tôt, la solitude momentanée du grand salon lui fut accueillante. Marqués de souvenirs, mais prêts pour d’autres sens, les emplacements particuliers où il avait vécu se représentèrent : le coin de la Revue des Deux Mondes, celui des Copenhague, le voisinage du grand piano d’où les couples étaient partis, le dossier du fauteuil où Anne avait appuyé ses bras. Le reste retrouvé de toutes ses souffrances lui parut étran-ger et présent à la fois : il s’y reconnaissait, sentait les diffé-rences, se demandait combien de jours avaient passé depuis qu’il avait souffert à chacun de ces emplacements-là. Il était rai-di de restreinte et d’attente.
Un feu bien inutile pétillait et flambait dans une énorme cheminée Louis XIII, dont il n’avait pas encore eu l’occasion d’examiner les détails. Le valet de pied regroupa longuement les bûches avant de le laisser seul. Lui s’agaçait de ces manipula-tions sans fin, désirant retendre son plastron, son gilet, retou-cher sa cravate.
Enfin l’homme partit et Augustin ne sut plus si la chaleur de l’air venait de ce feu, de cette nuit trop tiède ou de tout son trouble.
Une dame en robe crème entra. Elle lui parut massive, fermée, inaccueillante. Trente à trente-cinq ans environ. Ils se saluèrent silencieusement. Elle ne peupla en rien cette haute so-lennité déserte.
Mgr Hertzog apparut ensuite, douce figure à cheveux de neige et, dans sa soutane strictement noire, d’une minceur os-seuse d’adolescent. Il augmenta la confusion d’Augustin par le souvenir des précisions religieuses dont celui-ci lui avait paru demander d’être à la fois le confident et le véhicule. Mais l’Évêque vint à lui avec cette douce affection de type monas-tique, où toute tendresse est tue.
– 558 –
Augustin sut par lui que M. Desgrès des Sablons se trouvait en voyage, qu’on était très peu de monde, qu’il tombait dans une totale intimité parce que…
Ils s’interrompirent, se retournèrent ensemble vers la porte qui s’ouvrait. Et ce fut regroupement, simplification radicale de son cœur, joie, ascension, abandon de tout le reste du monde.
Augustin acceptait la servitude adoratrice en toute clair-voyance et soumission. Les vraisemblables douleurs ultérieures ne comptaient pas, n’importaient pas, fumaient d’avance dans l’holocauste. De sentir ainsi envahie toute la capacité de souffrir et d’aimer d’un cœur d’adulte grave et intact lui était une joie distincte et spéciale, ménagée dans la plénitude de sa joie. Il fal-lait seulement s’occuper d’atténuer le feu dangereux de son re-gard. La chaleur de fièvre localisée dans sa poitrine et qui y res-terait tout le soir pouvait demeurer où elle était. On ne la voyait pas.
Cette discipline sur lui-même, cette prudence acharnée pour ne laisser voir qu’enjouement et gaîté lui permirent de sa-luer ensemble, avec les mêmes mots et le même sourire, dans une délicate gratitude générale et un plaisir inséparé, Anne et Mme Desgrès des Sablons.
– Comment allez-vous ce soir, dit celle-ci ? Venez vous mettre ici. La nuit est exquise. Vous n’avez pas trouvé ? Vous ne semblez pas l’avoir vue ?
L’interpellé expliqua que la nuit, comme la musique, se sentait assez bien les yeux fermés. Fort honorablement, il s’affligea ensuite d’apprendre qu’il ne pourrait saluer M. Desgrès des Sablons.
– Il est parti pour huit jours. Mais vous verrez mon beau-frère, qui nous est arrivé hier.
Augustin se trouvait dans un quadrilatère de fauteuils dont Mgr Hertzog occupait l’un. Il avait, parmi ses essais, découvert
– 559 – une formule de liberté aimable et de loisir. Gardant les yeux fixés sur Mme Desgrès des Sablons, il continuait de ne voir Anne que par les franges de sa vision, se permettant tout au plus deux ou trois coups d’œil naturels, droits, riants, plus libres qu’en la visite des bords de l’eau. La chaleur de son émotion était d’une telle permanence, que, comme du bonheur devenu visible et matérialisé, elle le baignait et le supportait en une sorte de mi-lieu vivant.
Mme Desgrès des Sablons appuyait à l’oreille de la bergère sa belle tête d’une mélancolie relevée de sourire, dans le ton gé-néral d’abandon apparent et de langueur qu’elle aimait. Un bril-lant solitaire luisait sur un exquis soulier de satin noir porté en l’air assez avant et assez haut par l’entrecroisement des jambes, sous une robe d’une légèreté pure et savante, dont les plis mouillés flottaient et s’appliquaient à la fois.
Mais Augustin discernait en elle ce soir-là, un certain raffi-nement de soumission et même de faiblesse, une nuance de moelleux, qu’en son armature quotidienne de hauteur languide et d’ironie, la grande dame n’avait pas coutume de montrer.
Tout chez elle exprimait à l’état de dilution extrême, de vagues regrets d’on ne savait trop quoi, fort conciliables avec le sourire, pas très affirmés, pas très sûrs non plus que quelque chose de précis valût la peine d’être regretté, hors le regret gé-néral inhérent à toute vie. Et sans doute, si du moins tout était comme autrefois, était-ce là plus que l’apparence, la nature véri-table que ses sentiments devaient nécessairement revêtir sous le pesant regard de renoncement et de puissance qui l’envelopperait bientôt.
Augustin évoquait le jour lointain, jamais oublié, où il l’avait déjà vue ainsi en face de son beau-frère, avec ce même bonheur de docilité, toutefois sans cette grâce pathétique de l’extrême beauté déjà touchée, mais non encore vaincue par des déceptions irrémédiables et par le temps.
– 560 –
Il lui arrivait d’appeler à la conversation, d’un ton délicieux d’amabilité paresseuse, la dame en blanc crème du début, qui avait tendance, non pas au maussade, mais au retranché et à l’absent. Augustin se rappelait de semblables invitations pleines d’une bienveillance indolente, envoyées d’un bateau, par des voyageuses couchées parmi des coussins, à des amis restés sur la rive. C’était un dimanche d’été. Le bateau remontait la Ta-mise en longeant les pelouses de Kew Gardens. Étendu sur ces pelouses, Augustin se sentait néanmoins emporté dans un rythme de rames, perdant le sens des fixes berges, bercé d’inexistantes vagues, en dérive sur une sorte d’immatérielle ex-tension des flots.
La dame en blanc crème, sèchement souriante et presque dégelée, répondait par une phrase qui amorçait une autre ques-tion, mais déjà son interlocutrice ne l’entendait plus.
Tout près d’elle, à la toucher, sur un tabouret large et bas dont elle n’occupait qu’un angle, Anne était assise, splendeur de pensive jeunesse. L’attention d’Augustin, sans paraître dirigée sur elle, ne la quittait pas, la perçait de son acuité froide et ar-dente, absorbant la merveille spontanée de l’attitude et de la minute : on ne savait quoi de rêveur et de silencieux, dont une soudaine familiarité rieuse faisait par moment éclater le vernis.
Entrelacées sur ses genoux, prêtes à se disjoindre, dans l’immobilité instable de la vie, il contemplait deux mains pâles et parfaites, leur satiné mouvant, le vague dessin bleuâtre de leurs veinules. Tout le souple jeune corps était penché et comme déversé du côté où s’entrelaçaient les mains, en cette pose sculpturale et classiquement belle de jeune fille assise aux bras nus.
Mais cette enivrante image d’abandon et de songerie était démentie par l’arc délicat, aisément tendu des lèvres, la lèvre in-férieure parfois mordillée, les sourcils soudain rapprochés sur la pureté du front, comme si la belle rêveuse s’impatientait de ce que le charme des formes ne se prêtât pas à exprimer ce que la
– 561 – pensée désirait dire, que le langage spontané des belles lignes la laissât indifférente, jusqu’à désirer s’en désencombrer.
Comme il avait remarqué, à la première rencontre, l’inexistence de tout parfum, Augustin constatait l’absence de tout éclat cherché, de toute surcharge volontaire, de tout ce qui se fût surajouté à la primitive et naturelle limpidité de ce cristal. Tandis que son raffinement héréditaire, l’élégance atavique que recélaient ses membres et ses attitudes réalisaient seuls et si na-turellement une sorte de plénitude éblouissante, on pressentait le souhait obscur de rester comme au-dessous de ses moyens, la défense de parler trop haut, imposée à une trop évidente beauté. Un attrait d’effacement l’habitait, un goût de réserve et de re-traite. Un certain effort, dont elle n’avait peut-être pas elle-même une connaissance parfaitement claire, comprimait l’épanouissement de ces dons de mondanité brillante qu’elle eût, comme sa tante, laissés si aisément éclater au moindre de ses gestes et en ses ravissantes immobilités.
Pensant aux rêveries franciscaines de l’allée des bords de l’eau, à d’autres évocations encore, Augustin murmurait d’un murmure bas et éperdu : « Princesse de France au Carmel. »
Jamais elles ne lui avaient paru toutes les deux plus amies, plus prochaines. Cette intimité délicieuse, incroyable encore, il y avait trois semaines, dans le timbre juste qu’eût souhaité son plus effréné désir, traversait l’éblouissement de cet amour pour déposer sur ses marges comme une douceur d’amitié.
Lorsque Anne, cessant de lui parler, se tournait vers sa tante ou vers la dame en blanc crème, Augustin se donnait à un enivrement lucide et désespéré : « Jamais, jamais ! se disait-il ; absurde rêve. Et la vie qui suivra sera mort et tombeau. » Mais il suffisait qu’elle revînt à lui avec cette liberté amie à laquelle il ne s’habituait pas pour que cette proximité lui parût de nouveau la forme radieuse et naturelle de sa vie.
– 562 –
Il avait, croyait-il, admirablement saisi ce ton de bonheur léger qui lui paraissait avec raison l’unique possible. Une seule fois, il lui fallut, le souffle coupé, s’interrompre au milieu d’une phrase, se reconquérir, paraître chercher à se rappeler un mot. Il venait d’imaginer brusquement, d’une poussée pleine de dou-ceur et de feu, cette petite tête abandonnée contre son épaule, ses joues à lui frôlées par la douce chevelure, et tous deux pen-chés l’un contre l’autre, en leur tendresse légitime et bénie, écoutant il ne savait quoi dans la nuit.
C’est à ce moment qu’il dut se lever, geste imité par Mgr Hertzog.
Pendant les quelques minutes que M. Henri Desgrès mit à atteindre le fauteuil d’où le regardait venir sa belle-sœur, Au-gustin comprit que les circonstances allaient lui permettre de voir le personnage qui entrait, hors de son cadre de prestige et de puissance, saisi dans sa nudité humaine, dans son privé, dans son repos, presque sans aucune référence à son interna-tionale, formidable et diffuse fortune, hormis celles qui ne pou-vaient manquer de filtrer à travers ce visage de calme autorité méditative et par les seules syllabes de son nom.
Se rappelant les circonstances où il l’avait vu pour la pre-mière fois et celles aussi d’aujourd’hui, Augustin ne pouvait même pas dire si la vie lui était heureuse.
Il sentait que si ses très faibles perspectives dépendaient de quelqu’un qui ne fût pas Anne, c’était de cet homme, autant que de Mgr Hertzog. Il se réjouit du roman obscur qui planait sur son existence. Peut-être l’adoucirait-il pour lui. Puis il se connut inconcevablement petit et ridicule, eut envie de fuir n’importe où, avec sa honte et son désespoir.
Il le voyait aller à elle sans hâte, avec l’habitude, ni impas-sible, ni hautaine, souveraine seulement, d’ignorer, lorsqu’il en-trait dans un lieu où elle se trouvait, toute autre chose que sa présence.
– 563 –
– Est-ce que je suis en retard ? demanda-t-il debout devant son fauteuil, juxtaposant la tranquille insignifiance de ces mots à cette immobilité chargée de puissance qui, – tant elle savait se faire délicate et tendrement grave, – avait l’air de laisser vivre ceux qu’il aimait dans tout le détail de leur vie autonome, et de s’abstenir de les résorber.
– En retard, Henri ?…
Les points de suspension semblaient contenir un sens sen-timental qu’elle ne voulait pas achever, une valeur de phrase mélodique en suspens, que l’auditeur pouvait appliquer à son gré à cette soirée-là, ou à la vie.
Ils furent momentanément liés par un seul sourire, qui leur eût appartenu en commun, qui n’eût fait que varier de qualité tout le long de la trajectoire entre les deux visages, pour devenir sur ses lèvres à elle fémininement délicieux, toute intimité et toute offrande, peut-être mélancolique mais certainement ra-dieux.
Avait-il vieilli ? Le gris de ses cheveux s’était accentué, at-ténuant la singularité de la mèche presque blanche. Il avait sé-ché, presque condensé un corps resté mince, accentué l’air de méditation de son sévère et singulier visage. Cette apparence d’absorption et d’austérité qu’Augustin se rappelait si bien, se retrouvait là – bien qu’il y fût pour son repos, bien qu’à cette étape de sa vie, et de leur enracinement, ses énormes affaires aux secrètes opulences consolidées pussent être gouvernées de plus loin, avec une hiérarchie plus autonome d’organismes in-termédiaires, un contact personnel rare, spécialisé aux décisions les plus hautes, réservé aux vastes attentions lointaines et aux dominations invisibles. C’est ainsi qu’il avait vieilli, si c’était là vieillir.
Augustin et Mgr Hertzog restaient debout, inaperçus. Anne ayant pris son bras s’appuyait à lui, câline, dans sa robe du soir en crêpe bleu de lin, aérienne, lunaire, au décolleté pur. Le cou-
– 564 – turier avait eu la sagesse de n’apporter à l’admirable étoffe presque aucune adjonction, mais simplement de dégager les souples courbes longues endormies dans la substance des soies. Lui, sans besoin de la regarder, ne se tournait pas vers elle. Il lui suffisait de la sentir là, partie intégrante et familière de tout un ensemble très aimé, symbole des bonheurs normaux que la vie accordait bien à d’autres, qu’il acceptait qu’elle lui refusât.
Il vint saluer Mgr Hertzog et Augustin avec cette courtoisie sobre et un peu restreinte qui était dans sa manière, ce dernier sans plus d’étonnement après quinze ans que s’il l’eût quitté la veille. Puis tourné vers la dame en robe crème, il lui envoya un « Bonsoir Mademoiselle », d’une cordialité cursive, qu’elle ac-cepta avec une sorte de froid dont on n’eût pu dire s’il était guindé ou intimidé, tous ses sentiments fusionnant dans le même mutisme.
Anne reprit son tabouret, tourné maintenant vers le fau-teuil où il s’était assis, gardant cette même attitude confidente et charmeuse. Ils se mirent à parler à voix couverte tous les deux.
Pendant ce temps, Mgr Hertzog racontait d’une jeune fille qu’Augustin comprit être sa petite-nièce :
– Elle était, quoique amateur, une pianiste de premier ordre. Fort entraînée, quatre ou cinq heures par jour, depuis l’âge de dix ans, et le feu sacré. Elle demanda à son fiancé :
« Vous aimez la musique, André, n’est-ce pas ? – Ah ! non. Ça, non ! » Elle ferma son piano à clef et ne l’a plus rouvert de-puis.