Augustin ou Le Maître est là
IV le Grand Domaine
IV
LE GRAND DOMAINE
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I
LE GRAND DOMAINE
Malgré la gêne monétaire où vivait le ménage, Mme Méridier trouva le moyen de fournir à la petite Jacqueline la cure d’air à la montagne dont elle avait besoin.
Au grand domaine, depuis longtemps, les vieux parents étaient morts. Restaient des cousins et cousines de noms variés et le chef était le cousin Jules. La parenté devenait trop lointaine pour que Mme Méridier pût être hébergée comme autrefois. Elle proposa de payer. On savait le cousin Jules pas très commode, obscurément riche et d’une âpreté silencieuse. Il répondit, sur du papier quadrillé de paysan, une lettre calligraphiée, disant qu’ils ne trouveraient pas chez lui toutes les facilités qu’ils avaient à la ville, que pour du bon air, bien sûr, ils auraient du bon air ; et tant qu’à l’argent, que ce ne soit pas ça qui les em-pêche de faire profiter du bon air la petite cousine, parce qu’on s’arrangerait bien toujours.
Il donnait des nouvelles de son fils aîné qui était professeur à son Séminaire de Paris. Le jeune habitait chez sa femme, qui avait attrapé la mauvaise santé. Il énumérait en terminant tous ceux à qui il disait « bien des choses » et signait d’un paraphe compliqué et encerclant.
On partit dans la première semaine d’août. La veille, M. Méridier montrait à Augustin une carte au timbre suisse.
– Elle devrait t’être adressée, dit-il.
Mme Desgrès des Sablons félicitait le jeune lauréat « assez heureux pour faire tout ce qu’il veut ».
– Elle possède, ajoutait-il, l’art des mots charmants.
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Le souvenir des Sablons traversa Augustin. Deux ans déjà. Ni lui, ni son père n’avaient eu l’occasion d’y revenir. Les châte-lains y passaient quelques semaines au temps des chasses.
Le grand domaine, à la fois connu et inconnu, Augustin le retrouvait très semblable et très différent. Les souvenirs et les choses allaient au-devant les uns des autres, s’essayant, se con-frontant, comparant des tailles changées.
La grande cuisine dallée, les placards aux lits clos, une lourde trappe de cave taillée dans le chêne du plancher, sem-blaient des images de l’ancien eux-mêmes, rapetissé et bruni par le temps.
Seule, l’odeur ressortait, fidèle, violente, montrant des traînées, des manières de filons ou de veines, où s’inséraient l’haleine essentielle, l’arome grave et général de meuble ancien et de vieillesse humaine.
Ce parfum de passé introduisit les autres fantômes.
Des images de très vieux grands-parents, ressuscitées à travers tant d’années, rôdèrent sur le corridor de pierre, dans la vaste cuisine brune, et le « salon » où mangeaient les maîtres. Les rencontrer n’exigeait pas beaucoup d’effort ni de gratter longtemps le terreau sous lequel leurs visages dormaient.
Certain baiser frénétique posa encore sur la joue d’Augustin la molle humidité de lèvres sans dents, et cette ten-dresse désespérée qui compensait par l’intensité de l’étreinte la proximité du jour où les vieux bras n’étreindraient plus. Saisie une fois pour toutes à l’instant même de son baiser, intouchée depuis lors, la vieille grand’mère revint exhumée et désembau-mée, dans l’état exact où on l’avait vue pour la dernière fois.
Beaucoup moins net qu’elle, le grand-oncle patriarche, pa-cifique et vieillissant, passait près d’un petit garçon qui était
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Augustin, pour s’essuyer une fois de plus dans l’essuie-mains de la cuisine, à une hauteur que cet enfant n’atteindrait jamais. C’est à cette image unique et singulière que l’enfant, jadis, com-prit combien le grand-oncle était vaste, lourd et colossal. Voilà pour le grand-oncle. C’était bien fini pour lui aussi. On ne le verrait jamais plus…
Et maintenant le cousin Jules se trouvait le maître du grand domaine. Augustin se rappelait sur sa silhouette, alors fi-naude et effacée, la petite barbiche rousse dont il tirait les poils. Il tenait de sa mère, disait-on. Et l’on retrouvait, chez cette si-lencieuse Marie de Labro, ce nez long, fouineur, un peu déporté sur la gauche, qu’ils étendaient tous les deux, aux visiteurs et aux événements, comme d’autres présentent la main.
Il était très évidemment le maître, au moins autant que le vieil oncle autrefois, avec moins de pesanteur et de volume, une moindre affirmation de toute sa personne. Non qu’il en fût in-capable, mais parce que c’était inutile. Il suffisait pour s’en rendre compte de le voir se soumettre le grand mestreval roux, tavelé comme une peau de bête, à la fois rude, sauvage et doux, très haut, debout devant le maître froid. Le cousin commandait sans geste, avec un certain air qui montrait ses dents jaunes, juste au-dessus du petit bouc grisonnant.
Il portait la blouse des gâs de ferme, mais plus soignée, bleu foncé, presque noire, embellie de piqûres décoratives au-tour des grandes poches à portefeuille. Au-dessous d’elle, le cousin mettait les jours de semaine une veste de chasse, marque de son rang social, traditionnelle sur les domaines. Laineuse, lourde et sentant le suint, des boutons la décoraient, à motifs cynégétiques, hures de sangliers dans un enroulement de cors. Le dimanche, il revêtait un habit de tissu noir.
À côté de lui, servile, inquiète, toujours affairée, se tenait la femme du cousin Jules, cette grosse et insignifiante Noëlle, bonne beurrière, parfaite à la basse-cour, et qu’on savait riche.
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Quelque chose avait décidément changé, qu’on ne devait plus voir souvent ni dans ce domaine, ni dans d’autres tout semblables où se morcelait l’unité géologique des grands pla-teaux volcaniques. Jadis, c’étaient des baisers voraces sur des joues d’enfant, du bruit ou la gêne d’une timidité heureuse, de belles nappes frustes attendant, dès le matin, les mangeurs, toute la cordialité tendre de la parenté. Maintenant la bienvenue se bornait à un plaisir mitigé d’étonnement, tempéré d’une sorte de vague inquiétude, qui vous arrivait en un étroit filet de lu-mière verte dardé par l’œil de Marie de Labro, droit sur le vôtre.
À table, au dîner de midi, le cousin Jules parla lentement, posément, à sa manière. On évoqua les anciens. Augustin dit qu’il se rappelait la vieille grand’mère. Le cousin s’étonna : il y avait si longtemps qu’ils n’étaient pas venus ! Puis il donna des indications traînantes et non techniques sur la manière dont elle était morte. Il lui était venu comme un mal à la jambe, qui était toute noire, et faisait comme des écailles. Le vieil oncle aussi se trouva expliqué avec cette même précision incompé-tente et tranquille. Sa mort fut datée par confrontation avec d’autres événements dont on était plus sûr. C’était la veille d’une foire de la Saint-Matthieu ou plutôt l’avant-veille. « Il n’avait jamais voulu prendre la montagne et c’est après lui que je l’ai prise. Ça fait donc quinze ans maintenant. »
La cousine Marguerite, sœur du cousin Jules, était morte très jeune, peu de mois après ; la tante Agathe aussi, vers le même temps.
– Elle était portée sur la dévotion. C’est peut-être pour ça que son fils s’est fait curé. Du reste, il y a toujours eu des curés dans la famille, des curés ou des bonnes sœurs.
La conversation dévia sur les arrivants, les parents venus de la ville.
– Alors, il paraît que tu veux entrer professeur, à ce que dit ta mère ? Tu seras pensionnaire, dans ton école ? C’est le gou-
– 198 – vernement qui paiera ta pension ? Ça te coûtera rien ? C’est par ici, ou à Paris ? Et tu sortiras de là… enfin, oui, comme ton père.
Puis la question essentielle dont les autres formaient le préambule :
– Et ils te paieront combien, en sortant de là ?
La modicité du chiffre lui parut nécessiter quelque consola-tion :
– Mais tu as ta retraite. Et tu ne seras pas toujours bien oc-cupé ? Tu pourras gagner quelque petite chose à côté ? J’en ai connu qui donnaient des leçons à des « genses » qui avaient de quoi. Des genses qui leur donnaient encore la pièce par-dessus le marché, après avoir payé.
Ainsi se poursuivait la série des déterminations par les-quelles ce méfiant esprit positif essayait de s’assimiler un état de choses si difficilement intelligible pour lui.
Quand furent bus le café et la liqueur de prunelles faite par la cousine, on sortit sur le devant de porte. Il était deux heures et la pleine chaleur de l’après-midi. La maison, la vaste grange-étable, une autre grange dont le rez-de-chaussée servait de re-mise et écurie, formaient les trois côtés d’un carré de cour, pavé de cailloux ronds. Le quatrième était une murette au contrebas bordé d’une double rangée de vieux frênes percés par les mille aiguilles du soleil.
Jacqueline jouait sans bruit dans leur ombre fauve qui grimpait lentement contre les façades de l’Est. Un bébé dormait en son berceau paysan, de châtaignier brun, menuisé sur le do-maine, avec des arceaux pour les rideaux et des planchettes courbes pour le bercement.
La vieille Marie de Labro désapprouvait, de tout son mu-seau pointu, qu’on fît ainsi dormir en plein air les petits enfants. Des raisons d’hygiène motivaient cette opinion et aussi
– 199 – d’obscures considérations sociales. Le berceau avait bercé le père du bébé, et avant lui son grand-père et il remontait plus haut encore, recouvrant son utilité à chaque génération nouvelle entre de longs paliers d’oubli. Aucun de ses occupants n’avait jusqu’alors dormi en plein air, comme des bohémiens, qu’elle appelait « boumians ».
Le cousin Jules arracha ses hôtes à la contemplation de la cour et à cette muette acrimonie.
– Faut aller voir les étables.
Mais M. Méridier, se sentant un peu fatigué, dit qu’il préfé-rait s’étendre dans sa chambre.
– Faut pas vous gêner, cousin. Montez que dormir une couple d’heures. Le dimanche tape sur la tête.
Les étables étaient vides, chaudes, immenses et basses, inexplicablement étouffantes, bien que traversées de courants d’air. D’un bout à l’autre, les petites croisées carrées s’ouvraient sur une longue ligne droite ; les deux vastes portes, pendues à des gonds de charron de village, béaient, et l’on devinait le rauque cri qu’elles poussaient le soir. L’étouffement ne venait pas de l’irrespirabilité d’une atmosphère nullement confinée, ne rappelant en rien l’odeur des pièces closes. Il s’offrait aux na-rines avec l’air pur, refoulait sans le faire disparaître son intact et aigu oxygène. On étouffait sans savoir pourquoi. Mais le cou-sin expliqua le mystère. Au-dessus du plafond s’entassait le formidable amas de foin des granges. La puissante odeur de milliards de tiges d’herbes descendait par les innombrables in-terstices et les incomptables fentes qui fissuraient les entre-solives. Cent cinquante hectares de bonne terre de fauche respi-raient au-dessus des étables.
Le cousin Jules « tenait » là-dedans soixante dix vaches à lait, des bœufs et des taureaux. Il l’expliquait avec précision et indifférence, montrant du menton une série de crèches, forme
– 200 – nouvelle, qu’il commençait de faire installer. Mais ce n’était pas là ses seules bêtes à cornes ; il ne comptait pas ce qu’il appelait ses « bines » et ses « manes ». Augustin apprit qu’à côté des bêtes à lait, cheptel proprement dit des exploitations rurales, d’autres animaux s’achètent au printemps, se revendent à l’automne, et s’engraissent dans l’intervalle, sur ces grandes pâ-tures qu’on nomme traditionnellement des « montagnes », dans toute l’étendue des terres d’élevage.
Le mot ne signifiait pas, comme Augustin l’eût pensé, es-carpements pour alpinisme, avec accompagnement d’aiguilles et de glaciers, mais un vaste pays pastoral de haute altitude, où montaient pour les « estivages » les bêtes tenues l’hiver dans les étables des grands domaines. Une allée et venue d’achats et de ventes commençait aux foires de printemps et d’arrière-saison, sur toute la surface des plateaux basaltiques, pour se continuer, par chemins complexes et bifurcations ignorées, jusqu’aux mar-chés de Lyon, de Paris et plus loin encore. Un paysage écono-mique et spéculé pesait sur le paysage naturel.
Tous les fumiers se trouvaient maintenant arrangés à la moderne, vers l’autre façade de la grange-étable, celle qui don-nait sur les prairies. L’herbage présentait là, au ruissellement des eaux et des purins, le dru et puissant velours, le profond vert-bleu qu’il a toujours en bordure des fermes. Les gros sou-liers graissés du cousin Jules s’enfonçaient avec une souplesse lourde dans l’éponge des prairies. Augustin, qui venait derrière, héritait des bouffées de pipe.
Ils décrivirent un assez large circuit pour revenir par l’allée des frênes, d’où s’apercevait tout le développement des terres vertes. Leur surface, variée par des fronces très douces, aussi loin de la végétation primitive, aussi travaillée qu’un parc, on-dulait ainsi sur un nombre de lieues dont on ne voyait pas la fin.
Comme un renflement léger gauchit une ligne horizontale, un mugissement profond et éloigné pénétrait parfois ce dia-logue muet du ciel et des prairies. Quand il cessait, il semblait
– 201 – seulement s’y confondre et s’y assimiler pour en nourrir l’invisible et sereine matière. La noblesse pastorale du grand domaine s’adaptait à la lenteur solennelle d’un jour qui, dans quelques heures, commencerait de jaunir. Une horizontalité in-terminable absorbait tous les accidents d’altitude moindre, tous les vallonnements, tous les abrupts, jusqu’au hérissement menu des grands lointains, séparés de tout le reste par d’immenses vo-lumes d’espace. Ces couleurs pâles, prolongées à d’infinies dis-tances et dégradées dans le même bleu, maintenaient à ce pay-sage un degré d’abstraction extrême, une sorte de sensibilité de somnolence dont Augustin savourait le recueillement étincelant.
Fumant sa pipe, debout contre ces étendues, le cousin Jules en extrayait ce qui lui convenait comme un appareil de physique fait son choix dans l’expérience totale.
– Il y en a pour une quinzaine de jours, de cette sécheresse-là. Ça fera baisser le prix des bêtes à l’arrière-saison. J’en sais qui ont rentré la moitié du foin, qu’ils rentraient d’ordinaire.
– Et vous ?
– Par ici, ça se remarquera guère. La terre tient l’eau. Les sources ne tarissent pas. J’ai eu mes mille chars de foin. J’aurai mes cent chars de regain, comme d’habitude.
Il ne regardait pas Augustin. Il regardait ses propriétés. Il réfléchissait pour lui-même, pour sa terre, pour ses calculs se-crets. Il ouvrait sur eux de brèves fenêtres. Parler n’était pour lui qu’une autre manière de réfléchir. Les devoirs de l’hospitalité lui imposant de parler, il ne pouvait le faire que des seuls sujets qui comptaient dans sa vie.
– C’est une bonne terre. Si ses revenus changent d’une an-née à l’autre, c’est pas son fait, c’est le fait des cours, autant dire de la terre des autres.
– Elle recueille, fit Augustin, l’eau des vents d’Ouest tom-bant sur les pays du basalte ; elle a leur richesse en phosphore
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lavique.
Le cousin attendit quelques secondes, puis répondit :
– Peut-être bien.
Cette indifférence pour le centre même de ses préoccupa-tions stupéfia Augustin. Le cousin Jules était encore plus utili-taire qu’il ne pensait. Les faits tout seuls, les données des sens. Et parmi les explications, celles seulement sur lesquelles son ac-tion avait prise, tout ce qu’il pouvait directement ou indirecte-ment manipuler. En dehors d’elles, il accordait aux théories, tant positives que mythologiques, une égale hospitalité. Ce qui était élevage, commerce de bestiaux, économie et législation ru-rales, il en comprenait les rouages, dans la mesure de ses be-soins, avec une netteté subtile. Il ébarbait ce qui débordait.
– C’est l’aîné qui garde le domaine ?
– S’il peut, fut la sèche réponse.
Pourtant le sujet était trop volumineux pour cet exutoire. Le cousin y revint avec une prudence et des tâtonnements qu’Augustin se rappela plus tard.
– Ici, dit-il, ça ira peut-être bien tout seul. L’aîné s’est mis curé. Il n’a plus besoin de terre. Les filles sont pour s’en aller.
– Est-ce qu’il va venir en vacances ?
Le cousin utilisa ce vocabulaire militaire que les ruraux emploient pour toutes les formes de l’autorité.
– On lui donnera pas de permission ; il est quelque chose au séminaire Saint-Sulpice ; sa mère sait la chose juste.
Toute vocation religieuse passionnait Augustin, mais bien plus encore dans ce milieu vigoureux et matériel. Comment s’était formée cette âme aux dons probablement conjoints d’esprit pratique et d’idéalisme ? D’où venait le courant mys-
– 203 – tique initial ? De quel ancêtre ? « Il a dérivé vers ma mère, sans doute Christine et Suzanne, peut-être moi… Comment s’arrangent ensemble ce sens positif et ces tendances reli-gieuses ? » Une sorte de clarté expérimentale baignait l’ancien « appel ». Augustin retrouva les idées qu’exposait M. Rubensohn, devant la placette de l’Évêché, sur la nécessité de résoudre le plus possible de questions positives autour des grands problèmes métaphysiques.
Le cousin Jules marchait entre de légères ornières dessi-nées par les chars de foin sur les chemins de prairies. Ses se-melles écrasaient en passant de grosses sauterelles.
Il semblait à Augustin qu’il comprenait un peu. Ce prêtre avait dû sentir l’action de Dieu aussi simplement que celui-là sentait ses intérêts terrestres. Ni anxiété, ni nuances de déci-sion, ni hésitation entre les destins, ni rien de ce qu’Augustin avait hérité, à dose minime, des complexités de son père. Quelque chose du déterminisme des bestiaux.
Dans les deux cas, pour l’abbé et pour Jules, même adapta-tion immédiate au donné, mais c’était le donné qui changeait. Des dieux différents, mais le même culte pour ces dieux. L’abbé Amplepuis devait s’expliquer de même. L’action divine passait par ces causes secondes. De cette matière première, Dieu faisait ses saints.
C’était à l’aube du lendemain. Augustin fut pénétré par une couleur d’un blanc dur, une insistance de la lumière, blessant de moins solides parties de son rêve nocturne. Elle les chassait comme avec le coude, se faisait à chaque expulsion la place plus large, s’annexait d’autres choses de son espèce, appartenant au monde d’où elle venait.
Elle conquit ainsi le rugueux du drap de chanvre, une odeur de soleil sur les lessives, des pas sur les planches, le dur patois de voix fortes, bronzées de grand air. Le plein jour en-trait, cru, splendide, avec la franchise de cinq heures du matin,
– 204 – par les étroits carreaux de fenêtres dont les fermes des hautes terres s’éclairent parcimonieusement.
Dans le lit voisin, au lourd acajou enrobé de rideaux, M. Méridier dormait du sommeil écrasé des nerveux quand vient l’aube.
Les bruits quotidiens s’organisèrent. Le chœur des coqs et des poules s’éloigna, se morcela, revint par lambeaux, comme les chanteurs contournaient les granges et s’égrenaient dans les prairies. Les attelages de bêtes à cornes poussaient des mugis-sements graves et magnifiquement vides, contre lesquels les maigres jurons des bouviers éclataient de pensée et de volonté.
Le jour changea, perdit son neuf et sa splendeur solitaire, devint le jour ordinaire qui a tant servi, que tout le monde tu-toie, chargé de tous les bruits qu’y entassent les hommes.
Augustin s’habilla. Le cousin Jules était déjà parti quelque part, disait-on, du côté des regains. La grande cuisine présentait l’aspect des matinées. Une toile cirée couleur acajou recouvrait le milieu de l’énorme table rectangulaire, pour dix-huit per-sonnes. Hors de ses atteintes, les deux bouts exposaient le bois brun original. Des miettes de pain bis, des pelures de saucisson, des taches de vin et de lait, marquaient le pourtour des écuelles à œillères, en faïence coloriée. À côté du lait, dix ou douze verres à vin grossiers et côtelés, témoignaient que des hommes bu-vaient impartialement les deux liquides.
Un disque plat de fromage blanc était entamé, comme dans La Fontaine. Les poules venaient picorer les miettes de pain à même le plancher et la vieille Marie de Labro faisait de temps en temps : « Pch ! pch ! » en agitant ses bras, ce qui les chassait pour quelques minutes.
Marie de Labro et Noëlle portaient la tenue rudimentaire des paysannes : cheveux plats et tendus autour d’une peau rouge lavée au savon, caraco plat, serré sur une jupe à raies ver-
– 205 – ticales. Mais une cousine Berthe qui venait des villes où son ma-ri achetait de la toile pour son commerce ambulant, levée comme les autres et déjà languissante, portait des dentelles sur sa camisole blanche et des papillotes sur ses cheveux blonds clairsemés. Elle signifiait par un certain degré d’oisiveté voulue, qu’elle eût pu, si elle avait daigné, se livrer avec la même maes-tria aux occupations rurales, mais qu’elles étaient au-dessous de ses rêves et de ses désirs.
Le cousin Jules revint, bien après le repas de midi. Il n’était point parti aux regains. Tout au contraire, il allait s’y rendre. Les renseignements inverses se trouvaient faux, ce qui n’avait rien d’étonnant, le cousin Jules n’ayant pas l’habitude de divulguer la direction de ses pas.
Au moment où il allait repartir, éclatèrent des bruits asso-ciés qu’Augustin commençait de connaître : aboiements furieux, roulements cahotés et ces dialogues par onomatopées, que les paysans conduisent avec leurs bêtes.
Un vieil homme entra, à la barbe annelée, sur laquelle il postillonnait et bavait un peu. Il portait la blouse bleu-noir des fermiers en voyage et le bâton à lacets de cuir.
– Voilà mon père Sazerat, dit Jules.
Il eut sur-le-champ sa tasse de café malgré ses dénégations emphatiques et violentes, auxquelles personne ne prit garde, car elles n’étaient que le rite de sa politesse. Elles se changèrent en un air de satisfaction hébétée lorsqu’un petit verre eut rejoint le café.
Ils employaient ces mots qui ôtent aux non-initiés toute possibilité de comprendre. Les femmes pinçaient la bouche, af-fectaient d’autres occupations et détournaient les yeux. La cou-sine Noëlle se mit à chercher dans le buffet, pour avoir l’air plus absente, des choses vagues, qu’elle ne trouvait pas.
– Ha ! nous faut sortir, dit le cousin Jules, comme si la ma-
– 206 – tière réclamait à la fois du plein air et un plus strict secret. On parlera en route. On verra où en sont les regains.
Augustin exprima le désir de se joindre à eux, s’il n’embarrassait pas.
– Tu râtelleras, fit le cousin, bonhomme. On n’est jamais trop pour travailler.
Le nouveau venu conduisait sa jument à la main, dans des chemins labourés d’ornières, semés de pierraille, coupés par l’eau coulant des rigoles. Aucun des hommes ne semblait re-marquer l’état de ces chemins.
– Enfin, demandait Jules, quand est-ce que le vieux Tho-massin vous la prendrait ?
– Il la prendra quand je la lui donnerai.
– Alors, donnez-la-lui.
– Donnez-la-lui ! donnez-la-lui ! Il n’aura pas pour qua-rante-cinq mille francs la montagne de Serrehaut, pour le sûr. Elle vaut le double.
– Elle vaut pas le double, dit le cousin conciliant. Mais en-fin, quarante-cinq mille, c’est pas beaucoup.
– Elle vaut le double, fit le vieux, d’un entêtement buté et sentimental.
L’après-midi restait, comme la veille, limpide et chaud. De furieuses mouches se fixaient sur les bras, et piquaient à travers la laine. On les tuait sur place, sans leur faire lâcher prise. Les arbres des haies coupaient les chemins de ferme en comparti-ments de soleil et d’ombre et la chaleur paraissait fixée pour un nombre indéfini de jours.
Le cousin continuait, hésitant et désabusé :
– Je puis pas bien vous dire. Je sais pas si j’aurai l’argent.
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Ça doit être vendu vendredi matin, dernier délai ? Je vous en-verrai bien une dépêche la veille ou le matin ?
– Ah ! bah ! bah ! bah ! vous savez bien que pour vingt mille de plus vous feriez la bonne affaire.
– Faudrait que je trouve crédit jusqu’en novembre pro-chain, jusqu’à la vente de mes bêtes.
– Vous en avez pas besoin ! bon Diou de bon Diou !
– Je peux pas vous dire encore. Je peux pas.
La ténacité de cette argumentation frappait Augustin. Le cousin gardait un air bonasse d’indécision dont l’inattendu sau-tait aux yeux. Le vieux paysan, menant sa jument par la bouche, continuait de bougonner de vagues mots hargneux contre les choses et les destins.
À la prairie aux regains, Augustin fut déçu. Il attendait les gais faucheurs aux bustes blancs, les belles buées d’été bordant des rivières, sur les faux un martellement cristallin de petites grenouilles métalliques, le lancer sifflant des lames courbes et cette espèce de sommeil qui monte des rythmes.
On ne voyait qu’un homme unique, trop haut, tout seul, sur la machine régulière.
Aux points de rebroussement où mordait l’ombre des haies, l’homme arrêtait la faucheuse, la retournait, l’engageait dans le foisonnement des fleurs de prairie, pour un nouveau dé-coupage de la fourrure froide des herbes.
De monosyllabiques onomatopées en une langue inconnue régissaient les deux vaches rousses aux membres fins. Elles ne répondaient qu’après quelques secondes d’inertie et de retard, nécessaires à leurs profondeurs animales pour recevoir la volon-té humaine.
Le cousin et l’autre paysan considéraient à quelque dis-
– 208 – tance la faucheuse, les andains de regain, l’homme qui se sentait surveillé. Ils supputaient la différence des coûts avec le salaire des faucheurs. Mais ils pensaient en même temps à l’autre chose.
– Alors, dit le vieil homme, rien d’arrêté ?
Le cousin donna à son indécision un air décidé et final.
– Si je puis acheter d’ici vendredi, je vous le ferai savoir. Si je ne vous fais rien savoir d’ici vendredi midi, c’est que j’ai pas le temps ou que j’ai pas de quoi. Je peux pas mieux vous dire.
– Vous avez bien le temps et le de quoi, marmonnait le vieux.
Soudain, lyrique, tutoyant, solennel :
– Tu la verras passer sous ton nez, la montagne de Serre-haut. Tu la regretteras ; c’est moi, Sazerat, qui te le dis.
Puis, quittant le pré, il rejoignit sa jument sur le chemin de ferme. Mais le cousin lui cria dans le dos :
– Vendredi midi, je viendrai, dans tous les cas, voir ce qui s’est passé.
Augustin trouva bien inutile cette sorte de dérangement posthume. C’est plus tard qu’il comprit : le nœud de la chose était là. Le vieux s’en alla de son pas lourd, sans se retourner.
Les deux autres, reprirent leur marche molle et spongieuse, sur des parties de prairies d’un vert ras, aux regains déjà mois-sonnés. Ils pénétraient par des coupures dans des carrés de prés identiques, de l’autre côté des haies.
Çà et là, le sol s’humectait d’eau invisible. Le cousin expli-quait :
Toutes ces clôtures, ça tient le terrain frais ; ça donne de l’ombre aux bêtes.
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Mais Augustin mit brusquement la conversation sur le su-jet qui l’intriguait, cherchant à aborder de biais et par artifice les régions interdites. Les réponses venaient, froides, réservées, chargées de sens sous les mots simples.
– Il a l’air de bien vouloir vendre sa montagne.
– Il a besoin d’argent.
– C’est une bonne montagne ?
– Très bonne.
– On dirait que quelque chose l’empêche de la vendre.
– Ben !… Il en voudrait plus qu’il n’en trouve pas. Il est comme tout le monde.
– Mais en trouve-t-il ce qu’elle vaut ?
– Pour trouver ce que ça vaut, faut pas dire qu’on veut vendre. Pour pas payer plus que ça vaut, faut pas dire qu’on veut acheter.
– Entre le moins et le trop, il n’y a donc pas d’amateur pour lui donner le juste ?
Le cousin Jules avait une attitude paradoxale. Il semblait remuer précautionneusement de grosses affirmations aux manches proéminents et faire tous ses efforts pour ne pas les prendre. La pipe lui était d’un grand secours. Elle servait de ponctuation. Elle marquait les points de suspension, les vir-gules, mais ne semblait pas adaptée au point final. Il l’enleva de sa bouche :
– Si ton père ou toi voulez la lui prendre, j’y dirai.
C’était la réplique brutale, l’invitation, aussi claire que pos-sible, de se mêler de ce qui le regardait.
– Non ! nous ne la prendrons pas, dit Augustin d’un air
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d’excuse enjouée.
– Tu as peut-être raison ; le vieux Thomassin pourrait te faire monter le prix plus haut que tu n’as pas le porte-monnaie.
Le point final ainsi placé, le cousin reprit sa pipe.
Ils arrivaient à la prairie que la faucheuse avait quittée l’avant-veille. On y chargeait le regain sec. Beaucoup de travail-leurs étaient des femmes, qui râtelaient autour d’un char.
Un râteau-faneur mécanique allait et venait derrière elles. Seul, le haut mestreval, debout sur le char à peu près terminé, maintenait dans ses bras une motte de foin énorme. Il l’insérait par morceaux dans les parties creuses, tandis que ses jambes se dépêtraient l’une après l’autre du regain foisonnant jusqu’à ses hanches. Quand il se redressa, on vit sa poitrine hâlée sous la toile rude, la ceinture de cuir sur son ventre mince et le regard rêveur et animai qui sortait de toute cette force.
Comme on lui hissait, d’un beau geste lent, la seconde fourchée, il resta quelque temps à respirer la bouche ouverte, immobile contre l’énorme azur, sans rien autre entre son âme et tout ce ciel, ces deux choses si simples.
Une jeune femme se détacha du groupe des faneuses.
– Ah ! dit Jules, v’là la Marie-de-chez-nous, qui s’en re-vient, qui a fini de faner.
Augustin se rappelait la petite cousine farouche de sa pre-mière enfance. Elle s’était, le soir de l’arrivée, jetée sur Jacque-line, d’une tendresse avide, calmant ses pleurs, l’emportant jusqu’à sa chambre dans le berceau de ses bras.
Ils entendirent sa voix fraîche, posée, très maîtresse d’elle. Les rires et les cris eux-mêmes, quand ils venaient (et sans doute, ils ne manquaient pas) ne devaient guère dépasser cer-taines bornes, dont elle savait la place. Tout en marchant, elle se nouait sous le menton un mouchoir à carreaux blancs et bleus,
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posé sur ses cheveux de rose mousseuse.
Elle dit : « Ils n’ont plus besoin de moi », ou « ils sont assez en avance sans moi », ou telle autre phrase de sens voisin, qu’Augustin perdit vite, tout à l’étonnement de n’avoir pas, de-puis le premier soir, revu la Marie-de-chez-nous. Elle avait pris son râteau et le tenait d’un balancement juste, harmonieux, équilibré. Pendant qu’elle marchait, il aurait été facile à Augus-tin de dessiner par la pensée les belles lignes de ses jambes, pour peu qu’il eût osé s’y arrêter. Elle regardait droit et un peu loin, d’un regard raisonnable, aussi posé que sa voix, avec deux yeux précis, sans rêve, qui n’avaient aucune raison de se baisser. Elle était haute, légèrement plus grande qu’Augustin. Il éprou-vait, pendant qu’elle parlait au cousin Jules, une sorte de timidi-té chaude avec un certain pressentiment d’avenir doré, peu sou-cieux de précision et qui ressemblait à un sourd bonheur. Son œil fixait tantôt une casaque bise sans aucun accessoire, pièce de toile et coups de ciseaux, tantôt des bas de coton gros bleu, tantôt de petits sabots couleur de fumier, aigus, massifs et déli-cats, tantôt d’autres choses qui n’avaient rien à voir avec elle, comme le char de regain ou la machine faneuse.
Il se permettait aussi de rares coups d’œil directs, d’une tremblante indifférence, se donnant pour prétexte une attitude d’esprit critique, froide et discriminatrice.
Il se surprit cherchant quelles dissemblances, dans une évidente parenté, séparaient d’une statue célèbre, cette petite tête ronde et pure qui eût si bien pu paraître classiquement belle, et l’ignorait. Ces associations ne l’écrasaient pas et ne l’exprimaient qu’à peine. Elle eût rejeté d’une mésestime éton-née cette similitude cachée dans la profonde inconscience de sa vie physique, et que ses beaux traits avouaient tout seuls. Et il est vrai que bien d’autres choses en elle, et les meilleures parties de son âme, méritaient l’attention des hommes dans leur grâce charmante et tue.
La Marie-de-chez-nous, ayant mis le râteau sur son épaule
– 212 – avec la franchise d’un faneur de métier, marchait derrière le cousin Jules. Le petit génie de la beauté qui la faisait agir sans qu’elle le sût, lui donnait toute la robuste et rustique souplesse destinée à s’accorder à la marche en sabots. Augustin s’arrangeait pour ne pas être exactement auprès d’elle, mais un peu en avant ou un peu en arrière, à cause de sa timidité qui ne cessait pas. Elle eût tout recouvert, même son obscur bonheur, si ce bonheur n’eût reçu de la Providence le don précieux de tra-verser d’une chaleur fixe, dorée, inaltérable, tous les sentiments posés par-dessus.
Les paysans ont coutume de rejeter aux murailles des clô-tures tous les cailloux dont ils désencombrent leurs prairies, et la pesanteur se charge de les reclasser sur les chemins. Le souci méticuleux et gauche dont Augustin en protégeait ses bottines lui fournit à plusieurs reprises l’attitude cherchée. Les flaques du chemin de ferme lui aidaient beaucoup.
Il avait décidé de lui parler le premier, parce qu’elle ne commençait pas et qu’elle pouvait sans doute aller ainsi, dans ce paysage de chemins creux et de prairies, aussi indéfiniment si-lencieuse que le paysage, que les prairies, le dur ciel bleu et tout le reste de l’été.
– Est-ce qu’il y a longtemps que vous avez quitté votre pen-sionnat, Marie ?
– Oh ! oui, fit-elle, son geste évoquant une chose déjà fort lointaine. Cela fera trois ans en juin prochain.
Augustin ne se lassait pas de savourer sa voix singulière, partie pour des sons de cristal, mais à chaque instant ramenée en deçà, vers la prose des timbres coutumiers, vers la manière un peu sèche dont on commande aux filles de ferme de préparer les « quatre-heures », pour quand les hommes viendront.
– Est-ce que vous voyez encore vos Religieuses ?
– Oh ! tous les ans, pour les retraites d’octobre.
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Les renseignements vinrent ensuite, précis et bien classés, compensant peut-être par leur exactitude une certaine froideur dont elle aurait eu conscience. Sous la voix chargée de raison, persistait cette amabilité volontaire et limitée, dont l’offrande peut être faite généralement à tous les hommes, à tout le pro-chain, comme on dit au pensionnat, qui doit cependant se revê-tir de réserve quand ce prochain devient quelqu’un de particu-lier, comme Augustin.
– Je les vois aussi à d’autres occasions. Je suis allée à Lourdes avec leur pèlerinage. Elles viennent elles-mêmes par-fois à celui de la Font-Sainte.
Ce nom, assez répandu sur les hautes terres, le fit ressou-venir d’une autre Font-Sainte, dans les forêts de son enfance.
Les deux lieux de prières, l’ignoré et l’illustre, le local et l’universel, étaient liés ensemble et côte à côte, également chers à la belle voyageuse. Augustin entrevoyait toute une vie rurale et intérieure, une tranquille pureté avertie. Sans doute, cette petite s’en allait seule partout, forte et belle fille des grands domaines, bouquet de trèfles et de lis. De même était-elle très capable de remplacer les hommes aux prairies, à l’étable, dans les discus-sions des champs de foire, et elle l’avait fait quelquefois.
Le cousin Jules, tourné de trois-quarts, jetait par-dessus l’épaule, à l’usage d’Augustin, des renseignements sur les fermes qu’on voyait de loin. Il disait leur nom, celui des propriétaires. Les granges, les carrés de prairie, sortaient du vaste anonymat des terres, devenaient « héritages », prenaient visages d’hommes.
Certaines parcelles du domaine, morcelé par les partages, gardaient néanmoins, avec le tronc primitif, une sorte de paren-té profonde. Tous les copartageants n’avaient pas épousé des ruraux, Mme Méridier, par exemple. D’aucuns étaient partis vers d’autres horizons économiques, tel le marchand de toile, époux de la cousine Berthe ; d’autres, morts, comme le père de la Ma-
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rie-de-chez-nous.
Les propriétaires qui n’exploitaient point louaient leurs terres au cousin Jules. Quelques-uns lui vendaient leurs par-celles, enclavées ou non dans ses propres terres. Il prenait tout. Il était très patient. Le lien légal des parentés avait beau s’amincir, on restait parents par la terre.
– Ce serait bien assez bon, si ce n’était pas trop « nar-seux », disait Jules, en montrant, de son coup de menton, des prés appartenant précisément à Mme Méridier.
Les « narses », parties du sol trop humide, où pousse un fourrage déprécié, y étaient cependant peu nombreuses et soi-gneusement drainées. Augustin eût peut-être pris garde que le cousin jouait, à la paysanne, le jeu des précautions classiques qui consiste à dénigrer ce qu’on tient d’autrui. Mais son incom-pétence lui interdisait toute critique, et il regardait Marie.
Elle interrompait parfois son oncle, discutait ses évalua-tions, et précisément à propos de ces parties « narseuses ». Il répondait d’un rire railleur et vaguement cordial, un rire de côté fait avec le coin d’un œil et de la lèvre, l’autre moitié du visage immobile et non intéressée.
Augustin montra à Marie une échappée d’horizon, visible au bord du chemin, dans un soudain écartement des haies.
– C’est très beau, fit-il, tant pour tâter sa sensibilité que pour essayer d’un sujet où il pût sentir d’unisson avec elle.
Mais la jeune fille, d’une dédaigneuse amabilité :
– Oh ! maintenant, c’est bien trop sec. Le vraiment beau, c’est dans une autre saison, quand on sort de l’hiver, à la fin de mars (elle prononçait : mâr). La terre est couverte de neige molle ; elle colle à vos sabots. Au premier coup de soleil chaud, tout fond. L’herbe nouvelle sort sous les flaques de neige, si vite qu’elles ont à peine le temps de fondre. Les rigoles ruissellent
– 215 – d’eau de neige. Les bêtes qu’on sort des étables sentent le prin-temps. Elles gambadent. On ne peut pas les tenir. Devant vous, c’est clair dans le ciel jusqu’aux Cévennes.
Beauté, fertilité, se mêlaient en cette Géorgique. La beauté pure n’eût pas été saisie par cette sensibilité à la fois dure et ar-dente ; il la fallait mêlée à la féconde terre et aux résurrections du printemps.
Comme tous les soirs, on mangea sans lampe. La nuit d’août n’était pas commencée qu’on prenait déjà le fromage, les noisettes rousses de l’année passée et la confiture aigrelette de groseilles et d’airelles, faite par les cousines. La table desservie, les assiettes portées dans la cuisine, les femmes, sans mot dire ni annoncer quoi que ce fût, s’agenouillaient à même le plan-cher, toutes ensemble, devant une statue en plâtre de Notre-Dame de la Font-Sainte. Une longue prière monotone commen-çait, coupée entre les phrases par des coupures maladroites, comme un catéchisme de petit enfant. Ce soir-là, pendant qu’ils examinaient leur conscience en grand silence, Augustin obser-vait d’une attention passionnée la fine tête recueillie et la cheve-lure rose-mousse penchées sur les mains, dans un abandon si pur, comme au couvent de Mauriac.
Un moment arrivait où, sans que la prière fût terminée, on sentait venir la fin. La partie latine était dite. Le cousin Jules, un genou effleurant le coin de sa chaise, indication suffisamment symbolique d’un agenouillement plus complet, tirait sa grosse montre d’argent et la montait méticuleusement. Puis il se levait, brossait son pantalon (qui cependant n’avait pu se salir), passait sur le corridor et le pas de porte, bourrait sa pipe, l’allumait et regardait la nuit venir pendant les derniers Ave Maria. Sur cette terrasse, d’où il dominait un paysage infini, allant des premiers frênes au croissant de lune, il faisait, dans sa manière taciturne, une déclaration d’amour à la terre. L’odeur d’air froid et de prai-rie s’humanisait d’un parfum de tabac dont il était le centre. En
– 216 – cherchant bien, on eût découvert dans l’ouest de sombres traces, rose éteint, d’un coucher de soleil qui n’en finissait plus.
À l’intérieur, l’Angelus achevé, avec la rallonge du Souve-nez-vous et la queue des autres prières, Mme Méridier menait coucher Jacqueline. La petite, s’étant prise d’affection pour Ma-rie, refusait de se coucher sans elle, et la grande jeune fille, en une tendresse de sœur aînée, la portait dans ses bras comme au premier soir. M. Méridier aussi se couchait tôt. Il aimait fumer sa cigarette, de sa fenêtre au premier étage, en face du crépus-cule. Les autres enfants montaient aussi. Le reste de l’assistance s’écoulait peu à peu jusqu’auprès du cousin Jules. On s’asseyait sur le banc, sur des bottes de paille adossées à la grange, sur des chaises apportées du dedans. Et l’on restait là, dans la somno-lence de la nuit naissante. De rares paroles suffisaient à alimen-ter leur entretien, simple « trop-plein » de leur rêverie, sorte d’écume sur leur pensée.
Les domestiques passaient un à un, d’un grand pas dégin-gandé, pour se retirer du côté des étables, dans les soupentes des granges. Ils disaient : « Bonsoir la compagnie. » On leur ré-pondait : « Bonsoir Piarre » ou « Bonsoir Jacquounet ». Et tout se taisait de nouveau. Les frênes viraient du vert olive au noir. La pipe du cousin était un petit feu immobile, central et rouge doré, qui brasillait et s’éteignait au rythme des bouffées.
Un dimanche, les domestiques ne montèrent pas tout de suite. On trouve parfois, dans le personnel des fermes, des mu-siciens ambulants, autrefois vielleux ou cabretaires, accordéo-nistes maintenant. L’hiver, ils vont de noce, et marchent pre-miers. L’été, ils se louent sur les domaines. Celui d’ici, portant son instrument sur le seuil de la grange, en tira un air paysan, danseur, narquois, simplet comme un verre de piquette, l’air bien connu de tous les Cantalès. Mais le texte sonna pour Au-gustin comme une langue étrangère :
Yo n’ai chi saons
Ma mio n’a ma quattri
– 217 –
Cossi fareins
Quand nous maridareins ?
Protectrice, la cousine Berthe expliqua à mi-voix, transpo-sant à la troisième personne :
Il n’a que cinq sous
Sa mie n’en a que quatre
Comment feront-ils
Quand ils se marieront ?
Mais lui, sentait une sorte de joie angoissée, de gêne, de timidité heureuse, dont Marie était le cœur.
La conversation se trouva lancée sur le mariage. La cousine Noëlle dit :
– Quand la Marie-de-chez-nous sera pour s’en aller…
Ce fut un coup droit dans sa poitrine. La région touchée resta sensible dans les minutes qui suivirent.
La jeune fille était près de son oncle, la tête penchée en avant, l’air concentré, blottie et abandonnée à la fois, les bras al-longés l’un contre l’autre et serrés entre les genoux. Depuis les fines petites galoches vernies qui remplaçaient les sabots, jusqu’à l’extrémité des brunes et longues mains, tout son corps, au repos, se disposait pour une grâce inemployée, une souple force calmée, la docilité on ne savait à quoi.
Augustin fixait avec ténacité, dans sa direction, quelque chose au-delà d’elle, les bottes de paille dans l’angle lointain de la grange, là où l’homme avait chanté. Ainsi il ne perdait rien d’elle, sans paraître la regarder exprès. La belle forme rêveuse et reposée existait dans son voisinage, mais hors de lui, sans rien lui demander, sans en rien attendre, multipliant par cette indif-férence son aigu et douloureux attrait. Serait-elle plus étrangère que maintenant, « quand elle serait pour s’en aller ? » L’accordéoniste jouait d’autres airs. Une sorte de dialogue for-mait refrain :
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– Bonjour, ma maîtresse.
– Bonjour, mon galant.
Augustin se sentait sur lui-même d’une lucidité singulière mêlée de romanesque, de renoncement et de désir, se figurant engagé dans une poursuite vaine, où la fugitive échappait d’une dédaigneuse aisance, tandis que lui-même s’épuisait avec sou-rire et désespoir.
Ses analyses traversaient et jaugeaient ses lyrismes. Ne nourrissait-il pas sous une autre forme un rêve identique et chaque fois renouvelé ? Aujourd’hui, c’était Marie. Antérieure-ment, il ne pouvait dire qui, du côté des Sablons. Coextensif à sa vie, trait de son caractère ou de son âge (il ne savait, il penchait pour le second), Marie avivait aujourd’hui ce rêve d’une douleur contingente et délicieuse. Peut-être le rêve débordait Marie. Et c’était tant mieux : contre l’évidente indifférence qu’elle lui té-moignait, il lui serait peut-être utile de s’en apercevoir. Ses oreilles souffraient des bavardages de la cousine Berthe, sur des chansons de « montagners ».
Plus maître de lui qu’au temps des Sablons dans une situa-tion parente, il était fier de se trouver plus mûr, de dominer mieux un grand déchirement tendre et passionné.
Fallait-il nommer tout cela de l’amour ? ou de quel autre nom ? L’analyse dont se grisait sa jeune virtuosité répugnait au grand mot, plein de sens trop nombreux, banalisé par trop d’usages. Pour préciser les significations, un réactif était souve-rain : « Serait-elle sa femme ? » Dans l’effervescence sentimen-tale provoquée par ce mot, il vit jaillir une vie très différente de ses désirs connus, bornée, immobile et profonde, pleine de pen-sées chiffrables et d’étonnants repos : visions trop simples. C’était cela qu’elle porterait dans ses deux mains, si elles s’ouvraient pour lui. Mais elles ne s’ouvriraient pas.
– Eh bien ! la Marie, qu’est-ce que t’en dis ? fit la cousine,
– 219 – goguenarde comme tous les ruraux qui parlent mariage.
– Y a rien de pressé, fit-elle d’un ton fort sec.
En même temps, éveillée au sentiment de la libre élégance que ses membres déployaient sans qu’elle le leur permît, elle re-prit sur eux un brusque contrôle. Elle redressa son buste, s’assit avec une sagesse nette, maintint ferme et droite sa petite tête hautaine.
Augustin était en train de conclure que ce n’était pas de l’amour que cela devait s’appeler, mais une sorte de tendresse spéciale : une tendresse désespérée.
– Allons ! laissez-la tranquille, fit le cousin Jules d’un ton traînard et autoritaire. Et je crois qu’il faut s’aller coucher. Moi j’y va.
Il secoua sa pipe contre la semelle de ses grosses chaus-sures. Les cabretaires et autres domestiques regagnèrent les soupentes. La nuit était tout à fait noire.
*
* *
La semaine d’après, la dernière du séjour d’Augustin, on arrangea d’aller en pèlerinage à la Font-Sainte pour Notre-Dame d’août. Le voyage en voiture était long ; il fallait partir de très grand matin, entre nuit et aube. On prenait le chemin de ferme, puis une assez mauvaise route courant à travers les terres, puis le chemin vicinal qui menait à de lointains cantons agricoles en parcourant les solitudes pastorales les plus vastes du Cantal.
Augustin, réveillé, put voir à travers la fenêtre une sombre aube bleu-vert où s’atténuait la nuit. À ras du sol, sur le caillou-tis du pavé, traînait une teinte d’or et d’orange qu’il s’expliquait mal, jusqu’à ce qu’il vît, accroché à la porte de l’écurie, un fanal éclairant à la fois l’intérieur et le seuil. Le martellement du sabot
– 220 – des hommes s’étouffait dans l’écurie, se précisait sur le seuil, se mêlait au sourd coup de maillet des pieds du cheval. Il faisait un froid vif et magnifique. Augustin descendit, tandis que M. Méridier, qui ne se souciait pas de se lever aux heures ex-trêmes du petit matin, se renfonça pour dormir dans la chaleur du lit.
Il y avait, sur la table, une jatte de lait, un litre de vin, une tourte de pain bis, un bon morceau d’épaisse fourme jaune et ce jambon des campagnes dont l’eau de cuisson sert pour les soupes. Debout contre la fenêtre, le cousin Jules serrait à pleine main une tranche de pain bis sur laquelle son pouce maintenait un cube de jambon gras. Il le coupait d’un couteau précis, avant de le loger dans l’enveloppante amplitude de sa bouche.
– Allons ! la jeunesse, faut manger, fit-il en remuant une mâchoire où la parole n’était plus qu’un accessoire encombrant.
La lampe à esprit-de-vin chauffait une casserole mince, pleine de lait.
– Viens manger, Augustin. Fais vite, dit sa mère.
Le cousin Jules n’aimait pas à attendre. Ayant bu un rouge-bord et essuyé ses moustaches du dos de sa main terreuse, il sortait déjà la voiture.
La cousine Noëlle questionnait Marie : « Si le gigot y était ? et le salé ? et les œufs ? et le vin ? la tomme ? et la brioche ? et le sucre ? et tout ? » Elles portaient toutes deux un foulard noir, sur un chapeau de paille au ruban noir, le tout d’une rusticité assez pauvre. Le tricot épais, de laine noire, qu’elles avaient mis par-dessus leurs vêtements, les revêtait du deuil continu et tra-ditionnel des paysannes. Informe silhouette rembourrée de laine, Noëlle s’enroulait au cou une chaîne d’or cossue, dont le bout, attaché à une montre invisible, se perdait dans la poitrine.
Mais le jeune corps de Marie ne pouvait se dissimuler tout à fait sous ce tas de vêtements rudimentaires. Quelques détails
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émergeaient des lainages : le dessin d’un poignet, une vue de profil subite et perdue, et toute la longue forme pure.
L’aube commençait. Plus rien du bleu-vert étrange. On sentait un jour qui serait chaud et commençait glacial, tout jeune, blanc-gris, d’une immensité encore vide et disponible. À l’ouest, un îlot d’ouate, d’un rose fixe et froid, se désagrégeait sur place, très lentement.
Le cousin Jules conduisit le cheval par la bride, pendant les premiers cent mètres. Augustin s’assit sur la banquette de de-vant. Marie-de-chez-nous, Marie de Labro, Noëlle, occupaient, avec Christine, les sièges intérieurs, protégeant les deux paniers, les parapluies et tous les accessoires. Dès qu’ils furent sortis des arbres et commencèrent d’avancer dans les étendues décou-vertes, la bise du matin les prit dans sa course, les heurta de coups de vent à goût d’eau glacée, durs et coupants comme des silex.
Sur les bancs arrière, piaillait le détail des causeries pay-sannes dont la criarde vivacité ressemble à une dispute. Autant qu’il pouvait l’atteindre dans les intervalles des jacassements, Augustin était attentif à une jeune voix aussi précise et volon-taire que les autres, parmi ses vibrations de sec cristal.
Les roues de la voiture écrasèrent enfin des sables grani-tiques. Le chemin de ferme cessait. C’était la route. On put trot-ter. On entendit ce raclement des sabots de frein tout le long des descentes, musique des anciens voyages, encore chantée par les véhicules paysans.
Sous les boqueteaux, entre deux talus qu’hérissait une broussaille d’airelles et de fougères, l’aube gardait son goût de bain froid. Mais déjà aux parties dénudées de pâturages ru-gueux et tout en mottes, fumaient de petites buées où le hasard des premiers coups de soleil allumait des prismes purs et mi-nuscules.
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Au bas de la descente, de l’autre côté d’un ponceau, on trouva le chemin vicinal. Il montait une douce, interminable côte, menant à ces hautes plaines d’herbage appelées « mon-tagnes » où de mai à octobre broutent les troupeaux. Le cousin Jules commanda : « Faut descendre, pour soulager le cheval. »
Les voyageuses restaient dans la voiture, mais les deux hommes ne s’y réinstallèrent que de temps à autre, aux rares paliers où s’interrompait la montée.
Augustin se sentait vivre de belles minutes exaltantes. Tout s’y mêlait : la présence de Marie, une solitude incomparable, une fraîcheur vierge dont le froid charmant le baignait jusqu’au cœur.
Des troupeaux couleur brique se mouvaient au flanc de volcaniques buttes rondes placées au hasard sur le modelé effa-cé des hautes terres, et leur lointaine petitesse démentait la net-teté de leur dessin. Des huttes basses, pour vachers, pointaient dans ces espaces, faites de pierres sèches, couvertes en dalles, trapues et ramassées comme des taureaux. Abandonnées l’hiver, ensevelies dans les neiges, elles y disparaissaient jusqu’au faîte, jusqu’à la pierre creuse dont leur cheminée per-çait le toit. Jules les appelait des « burons ».
C’était la seule vie de ce paysage immense : des herbages, des bestiaux et la splendeur déserte du matin. Depuis leur dé-part, les voyageurs n’avaient passé devant aucune maison, au-cune grange ou étable. Rien que des étendues peuplées de trou-peaux. Des empilements de sacs bruns, cousus et ficelés, posés à même les herbages sur le bord de la route, avaient l’air tombés du ciel dans cette solitude prodigieuse.
Le cousin les montrait de son habituel coup de menton : des racines de gentiane, plante des altitudes. « Les fermiers de cette montagne-là en avaient la coupe. Ils en tireraient tant de billets de mille. » Puis il reprenait le va-et-vient de ses forts sou-liers terreux.
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Dans cet air de douze cents mètres, une cuisson grandissait qui serait bientôt implacable. Dégagé du matelas gazeux des plaines, le soleil s’appliquait à vif sur le cou, les mains, les par-ties exposées du visage, avec une juvénile frénésie. Les vête-ments de laine avaient, depuis longtemps, quitté les voyageuses. Ouverts, les parapluies servaient d’ombrelles. Augustin, qui marchait devant la voiture, ne vit, en se retournant, que l’entassement de leurs ballons noirs.
La monotonie de cette marche, les rares paroles du cousin, cette chaleur écorchante et légère, le jetaient dans une sorte de bonheur torpide. Si son corps montait l’interminable côte, son cœur et sa pensée lui semblaient couchés dans le repos d’un grand lit.
Il faisait effort cependant pour entretenir, à larges inter-valles, une conversation sur des sujets où le cousin pût ré-pondre.
– Par ici, disait Jules, c’est des « manes » à tel domaine, c’est le buron de tel battier.
Augustin pressentait de très humbles technicités rustiques, probablement inchangées depuis le début des temps pastoraux. Mais il vit qu’il se trompait. Le cousin ajouta :
– Ma montagne à moi est plus près. J’ai des choses nou-velles, comme ma presse anglaise à fromages ; des choses à sur-veiller, qui ont coûté de l’argent. Elles font en dix minutes la be-sogne de deux heures, et elles la font mieux.
– La montagne de Serrehaut, est-elle par ici ?
– Par là-bas, dit Jules, dont la paresseuse insouciance avait décidément perdu l’habitude d’employer sa main pour montrer.
Mais la sèche saccade du menton semblait réservée aux choses proches. D’un penchement de tête assez pareil à un coup de corne, la nuque et l’occiput indiquèrent une région lointaine,
– 224 – du côté des chemins de fer et des villes, engloutie dans des hori-zons éblouissants.
Ces infinies surfaces inhabitées, où ne pépiait aucun oi-seau, n’étaient cependant pas inertes ni silencieuses. Elles fourmillaient d’une vie diluée, très loin des hommes. Traversant le bourdonnement des mouches et les crissements des cigales, plus hauts qu’eux sur la hiérarchie des bruits, des meuglements de bestiaux, au son pur et pauvre, perdaient dans la ténuité de l’air leur masse sonore et leur volume, gardant juste un timbre terreux et élémentaire de plainte pastorale. Augustin, en exagé-rant à peine ses impressions, les interprétait comme un inas-souvissement douloureux de très simples désirs. Les clarines de bêtes, les sonnailles au son fêlé, intermédiaire entre le métal et le bois, arrêtaient leurs vibrations trop tôt, avant que pût naître la véritable musique. Elles disaient l’essentiel en une simplicité de pauvre homme, puis s’évanouissaient dans un plein air dis-proportionné, à la fois morne et radieux.
La route encercla une tête de vallon où suintaient ces eaux de marécage, que le cousin appelait « narses ». Simple égrati-gnure dans la crinière des pâturages, le creux s’approfondissait lentement en aval, vers la région invisible et chaotique des gorges. Très loin au-delà, plus loin que tout, plus loin que ce dentelé bleu fin et fatigué, de monts au nom incertain, en de rares jours très purs (deux ou trois fois par an, disait le cousin), à des distances perdues, on croyait voir, – on n’était pas très sûr – d’autres dentelés blanc fixe, d’une immobilité parfaite, portés sur des piédestaux de nuages et pareils à un épaississement de la lumière. C’étaient les Alpes. Partout ailleurs, l’ondulante im-mensité des nappes herbeuses heurtait directement le bas du ciel. La route était très haute. Il y eut un palier où l’on trotta.
Augustin fut un certain temps à distinguer d’avec les con-versations fragmentaires venant des sièges arrière, une sorte de cantilène rituelle et monotone. Il devina le chapelet coutumier des pèlerinages, sentit comme une envie de s’y joindre et de ré-
– 225 – pondre aux Ave. Mais c’était récitation traditionnelle de femmes ; il s’intimidait aussi de ce dialogue indirect et couvert avec la Marie-de-chez-nous. Des chapelets semblables lui reve-naient, moins chantonnés, moins paysans, récités dans sa petite enfance, du temps que ses parents étaient jeunes, quand la voi-ture du vieil oncle montait dans les bois.
L’idée lui vint qu’un rosaire comprenait trois chapelets. Cent cinquante Ave s’égoutteraient sur la route. Peut-être y au-rait-il plusieurs rosaires ? Ces femmes cesseraient par pure las-situde physique, non par sentiment du monotone et du fasti-dieux. Elles ne l’éprouvent pas plus que les bergers la longue passivité de jours semblablement vides, passés sur des pâtu-rages de montagnes et qu’on retrouve dans leurs chansons. Au-gustin pensa qu’elles pouvaient dire un nombre de chapelets fort grand.
Imprécise, somnolente, heureuse, comme le reste de sa torpeur, la pensée de Marie ne le quittait pas. S’il lui arrivait de rêver un avenir passé avec elle (lui plus âgé ou elle plus jeune), cette précision de projets gênait la paresseuse douceur de ce présent languide. De même découvrait-elle trop cette jeune âme fermée, dont il aimait le silence intérieur et la sèche lumière, pa-reille à celle des solitudes qu’ils traversaient.
Arrivés au col, ils burent à un petit bac, fait d’un tronc d’arbre creusé, velouté de mousse, où se rassemblait une source, suintant parmi les mottes d’herbes. On arrêta la voiture pour faire reposer le cheval. Christine voulut boire. Les femmes cher-chèrent dans les paniers une tassette en métal. L’eau, invisible de limpidité, glaciale à vous engourdir, offrait un léger goût d’herbe et de fer-blanc. Marie restait dans la voiture, près de Christine. Les autres femmes descendirent, pour « remuer les jambes ». Le cousin Jules goûta l’eau dans le creux de sa main, puis la cracha sur la route. Lorsque Christine eut bu, Augustin remplit la tasse et l’offrit à Marie, mais elle la refusa d’un éton-nement gracieux et d’un sourire tout de suite effacé. Ils remon-
– 226 – tèrent tous dans la voiture et le vigoureux cheval de Jules se mit à trotter sur les hautes plaines.
Augustin ne fut pas déçu. Il s’attendait à cet air à la fois ai-mable et systématiquement étranger. Dès qu’il fut de nouveau sur la banquette, près du cousin, il revit l’image charmante, le chapelet dans les mains brunes, la sincérité de lèvres respi-rantes, et ce visage si curieusement patricien. L’aimait-il ? Il de-venait assez vain de se le demander. Les circonstances n’eussent juste offert qu’une intimité fraternelle, stabilisée et secrètement pathétique, si seulement elle s’y fût prêtée.
Il décida de se retourner parfois franchement vers le groupe des femmes, avec deux ou trois phrases gaies et géné-rales, cachant une petite souffrance heureuse au milieu d’idées vagabondes et chimériques, en somme, parmi des irradiations très vastes, dont Marie était le cœur.
Ils arrivèrent assez tard : neuf heures et demie passées. Parmi quelques auberges et burons de montagne, une chapelle du XVe siècle montrait des parties plus anciennes et des ogives assez pures. Ce petit village, inaccessible en hiver, oublié dans les hautes terres, débris et survivance d’une très antique pa-roisse, dominait d’assez haut la solitude totale des pâtures. On y arrivait par un accès semblable aux chemins de ferme, simple éraflure terreuse sur la surface de la montagne.
Le break du cousin Jules, solide, verni, léger, et son robuste cheval, équipage de riche cultivateur-propriétaire, se trouva pris dans la poussière d’autres voitures grimpant devant et derrière eux, carrioles à deux roues, incommodes et sautantes, plus pri-mitives et d’un degré plus bas dans l’ordre rural. Elles portaient des paysannes toutes semblables aux cousines, comme elles en noir, de cette même très ancienne race, tenace, positive et utili-taire, traversée et marbrée de rêves, de goûts de départ et d’émigrations. Sur les routes convergentes, on distinguait d’autres carrioles, taches sombres et mouvantes sur le lacis des routes de côte, entre les éperons de pâtures lancés devant eux
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par les monts du Cantal.
– Elles seront en retard, dit Marie de Labro, qui suivait les regards d’Augustin.
L’air s’animait de cloches grêles, rongées, comme tous les sons, par l’altitude. Les souffles capricieux tourbillonnaient, à la fois intermittents et continus. Ils traversaient l’air imbibé, sur-chauffé de soleil, sans y attiédir leur froid constitutionnel et inaltérable. C’était le vent permanent des hauts espaces, inodo-rant et éternel.
– Nous descendons, dit Marie, qui se leva de son siège. Vous, Christine, restez. Le chemin est dur.
En pleine marche, elle enjamba, sans l’ouvrir, la portière basse, posa sur le marchepied son fin pied de montagnère et bondit d’une légèreté précise sur l’un des bas-côtés herbus qui bordaient la route. La vieille Marie de Labro et Noëlle la rejoi-gnirent, mais Jules dut les aider à descendre.
Elles s’arrêtèrent devant d’informes croix sans âge, posées sur de vieux piédestaux en basalte. De vagues lettres y mar-quaient encore, dans le rongement des lichens. Auprès d’elles, sœurs plus jeunes, des croix récentes se dressaient, portant des noms de paroisses sur des plaques de marbre. Les trois orantes commencèrent, à genoux sur des mottes de terre, les prières du Chemin de Croix. D’autres paysannes les rejoignirent. Des lam-beaux de cantiques montaient comme des flammèches. Les chanteuses suppliaient la Vierge de « conduire, conduire leurs pas ». Les voix traversaient les sonneries de cloches, s’atténuaient, s’émaciaient dans l’énorme soleil, pareilles à des bougies en plein jour.
– Nous serons là-haut avant elles, fit Augustin, tandis que la voiture prenait de l’avance sur le poussiéreux chemin.
– Que non ! Elles savent les coursières.
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La montée fut lente, en effet.
Près de la chapelle, un peuple de charrettes élevait en l’air des bras, caricature de la prière des hommes. Leur cheval, atta-ché à la roue, mangeait le foin qui avait servi de siège.
Augustin entra difficilement dans l’église bondée de pay-sans, lents à se mouvoir autant que leurs vaches, tassés contre les confessionnaux. Leur odeur traversait l’odeur de l’église : une fraîcheur de bénitier, de moisi et de caveau. On étouffait. Un prêtre en surplis, étole et manipule, brun comme un Maure, finit par sortir d’une porte ménagée dans les arceaux du chœur, s’agenouilla, ouvrit le Tabernacle et distribua la Communion aux paysans ? Ils s’écrasaient devant l’autel en une molle foule dense, dans laquelle ceux qui avaient communié creusaient leur passage au retour. Augustin vit revenir Marie, lente, d’une dou-ceur rigide, les paupières pures abaissées sur la petite figure romaine. Le respect l’empêcha de la regarder davantage. Il comprit tout d’un coup qu’elle n’eût pas bu pendant la route. Il ne vit pas les deux autres cousines.
Quelqu’un le saisit par le coude et le fit se retourner : Christine était livide, avec l’air de s’évanouir.
Il la ramena au plein air, l’assit contre les roues de la voi-ture. C’est là que les cousines la retrouvèrent peu après.
– Ah ! dit Marie, vous étiez fatiguée, petite Christine ? Je me suis doutée…
Elle atteignit, dans les paniers, le sucre, l’eau de mélisse, al-longea sous Christine un coussin de manteaux. Christine se sen-tit mieux. Le rose revint sur ses joues.
Noëlle expliqua qu’au jour d’aujourd’hui, on ne pouvait plus faire comme autrefois.
– Que faisait-on autrefois ? demanda Augustin.
– Du temps de mon grand-père, la moitié des gens s’en ve-
– 229 – naient à la Font-Sainte, pieds nus, toute la nuit.
– Vous trois, dit Augustin, vous n’avez ni bu ni mangé, ce matin.
– Nous ? Oh ! mais ce n’est rien, firent-elles.
Et comme sa tante répétait, « de notre temps, on ne peut plus », ainsi que toutes les paysannes qui ne lâchent pas volon-tiers le fruit de leurs réflexions avant d’être bien sûres que toute l’amande est partie :
– Oh ! si, fit Marie. On pourrait, mais on ne veut plus.
Elle regardait fixement du côté de l’église, belle vierge ar-dente et fraternelle, tandis que ses fraîches dents carnassières mordaient dans un croûton de pain sec, d’un appétit enfantin. Augustin regardait les deux bouts libres de son foulard de laine, secoués par le vent continu.
Le déjeuner eut lieu après la messe, en plein air, dans l’entrebâillement d’une porte de grange qui dépendait de l’auberge. Ils s’étaient installés tous les six sur un écroulement de foin tombé de hautes piles.
La conversation reprit sur le même sujet. Augustin en fut traîtreusement l’instigateur. Marie lui parlait du ton simple et amical d’un camarade faucheur. Le cousin Jules, chargé du gi-got, le découpait en grosses tranches massives qu’il tendait aux mangeurs du bout de son couteau. Près de lui, signe de prési-dence, reposait la provision de vin et de bière prise à l’auberge, qu’il distribuerait tout à l’heure, à bras tendus, dans les gros verres côtelés.
– Marie disait que beaucoup de gens d’autrefois venaient pieds nus de chez eux, pendant la nuit, amorça Augustin.
Puis il se rappela que c’était Noëlle et non Marie, serra les lèvres et prit le temps d’apaiser son trouble.
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– J’en ai connu, fit le cousin, en mots d’une netteté sèche, destinée à imposer, à ceux qui en auraient douté, la croyance à de pareils phénomènes.
Et tout de suite, s’adressant à Marie :
– Tu avais-t-y prié la bonne Vierge pour mon affaire ? eh ? la Marie-de-chez-nous ? C’est que ça a réussi.
Il lui tendit quarante sous :
– Tiens ! voilà pour le cierge.
– Allume-le toi-même et vas-y dire un chapelet, grand païen, fit la Marie de Labro.
– Je suis point païen, dit Jules, tandis qu’un rire dont presque rien ne passait au-dehors, éclairait de l’intérieur son masque énigmatique, comme une joie close, incommunicable, à déguster seul.
– Tu gagnes point tes Pâques.
– Mais je donne de l’argent au Bon Dieu. Peut-être qu’il aime autant ça que si je venais pieds nus.
Ses yeux faussement perplexes et son nez long, déporté du bout, lui donnaient une extraordinaire expression de bonhomie railleuse et de ruse.
– Oh ! tais-toi, oncle Jules, fit Marie frémissante, tandis que se continuait l’air narquois du cousin.
Augustin fit insidieusement rebondir la conversation aux idées générales.
– Est-ce qu’on retrouve encore ces grandes formes de Foi, dans les pèlerinages ?
– La Sainte Vierge demande d’autres efforts, fit Marie, montrant cette ardeur des choses religieuses et en même temps
– 231 – ce ton d’actualité pratique propre aux questions matérielles de première importance, comme le prix des vaches et le salaire des domestiques.
Elle ajouta :
– Et elle en trouve bien qui les lui donnent !
Ses traits gardaient un rose de confidence forcée et d’exaltation mal explicable.
Tandis qu’Augustin, attentif à cette phrase un peu obscure, hésitait à comprendre :
– Ah ! la Marie, dit la cousine Noëlle, c’est-y que tu vou-drais toujours te faire nonne ?
Augustin arracha la conversation aux personnalités, tant pour venir au secours de Marie qu’il voyait désemparée par la brutalité de l’attaque, que pour cacher l’extrême tension de son propre cœur.
– On ne sait point, fit-il, ce qui répond le mieux aux be-soins actuels : religieuses contemplatives, hospitalières ou mis-sionnaires.
Mais la cousine revint à la charge avec cette vulgarité qui n’a cure des indiscrétions et ce désir d’exploiter un succès com-mencé :
– Oui, laquelle c’est-y que tu veux être ?
Augustin voyait se gonfler et trembler les très pures lèvres, désespéré des suites qu’avait eues sa question, déchiré de grati-tude, d’offrande et de remords.
Dans ces circonstances critiques, le cousin Jules eut le poids d’un pater familias :
– Faudrait voir à la laisser tranquille, si ça ne vous fait rien à aucun ? hé ?
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Il jetait à côté de lui un coup d’œil distrait, oblique et bas, ne regardait personne, ne s’adressait à personne, l’énonciation de sa volonté abstraite n’ayant nul besoin de se fixer sur quelqu’un pour se faire obéir. Elle eût agi toute seule, sans qu’il y fût, comme le chapeau du bailli suffisait sans sa présence.
Il ajouta cependant un petit supplément, à l’adresse de Noëlle, redevenue muette :
– Tu as un peu trop de bec, toi. Les oies en ont moins.
Dans le silence qui suivit, il recommença de mâchonner tranquillement son gigot. Augustin pensa qu’il protégeait cette vocation comme tout ce qu’il faisait, obscurément.
Une soudaine diminution d’éclairage les fit se retourner tous.
Debout contre le cadre de la porte, le dos à la lumière, un paysan contemplait les mangeurs et le tas de foin. Sa chemise de coton sale plongeait dans un de ces pantalons de cérémonie dont sont responsables les tailleurs ruraux, et qui font des-cendre, sur les gros souliers des dimanches, un nombre indé-terminé de plis ingénus.
– Tu trouves qu’on t’abîme ton foin, hé ? père Lauren-doux ? fit Jules de son habituelle voix goguenarde. On viendra chez toi, prendre le café et le pousse-café, et payer le vin et la bière. Marche que, va.
Mais le paysan fit une espèce de rire à sens mêlé.
– Y a M. Thomassin qui a demandé après vous.
– Aaaah ! y a M. Thomassin ! Et comment qu’y savait que j’étais par ici, M. Thomassin ?
– Y savait pas. Y demandait que.
– On ira prendre le café avec lui, s’il y est toujours.
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Dans l’esprit d’Augustin, la confidence arrachée à Marie se déroulait sans bruit, lentement, pli après pli, comme une étoffe d’ornement sacré, trop vaste pour le coffre où elle repose.
Retombée aux soucis terrestres, maîtresse d’elle, Marie pliait les serviettes, rangeait soigneusement les restes du repas, avec cet autoritarisme léger qui allait si bien à son visage de jeune patricienne, et donnait le désir de lui être soumis.
Une sorte de déchirement tendre emplissait l’âme d’Augustin d’admiration, de pitié, de douceur. Cet intérêt sen-timental dont il avait cherché le nom, expirait sur un autel.
Le chemin vers l’auberge tournait dans la terre fraîchement raclée de la montagne, plein de pierraille et de crottin. Un grand bruit de foule et d’entrechoquements de verres sortait par les étroites fenêtres. L’entrée était villageoise et pantagruélique. Des gigots et des poulets, enfilés dans des tringles constituant rôtissoires, roussissaient et sifflaient devant un feu de fagots. D’étonnantes servantes, hardies, rouges, fumantes comme de la pluie, retournaient de vastes salades avec leurs bras nus plongés dans des baquets. Le patron s’occupait du vin, de la bière, des liqueurs, et en général de toutes choses où il pouvait pousser par son exemple à la consommation. Mais la patronne, petite femme maigre, corsage serré, cheveux tendus, la seule qui ne trouvât pas qu’il fît chaud, surveillait avaricieusement, en pelant des pommes de terre en gestes d’une technicité rapide. Devant le feu de fagots, un autre feu cuisait, sur un fourneau, des ra-goûts dans des casseroles, des bassines de pommes de terre, et ces larges pâtés appelée tourtes qui sont le dessert des paysans. Un arome d’eau-de-vie de marc et de café ennoblissait tous les autres, instillait, en leur masse graisseuse, un levain de gaieté.
L’immense table supportait un chaos d’assiettes et de bou-teilles sales, attaquées par le régiment grondant des mouches noires. Le bruit qui sortait de la salle à manger formait brassage de croassements patois, d’éclats soudains, de chaleur générale et de vaisselles remuées. On avait certainement servi plus de
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trois cents repas.
Une bonne sortit, chargée d’assiettes portées en piles, tan-gentiellement à ses hanches. Se retournant contre une galante-rie lourde, elle resta une seconde, sa grande bouche ouverte, immobilisée entre deux portes, le temps de produire un rapide Teniers. Une queue de cheveux roux descendait dans son cou ; elle suait à pleine figure. Augustin entra dans le sillage creusé par les coudes du cousin Jules.
Un vieil homme massif, rose et rasé, le profil plein, les che-veux tondus comme au régiment, présidait une table près de la fenêtre, seigneur visible de quatre ou cinq pour qui il paierait, de quelques-uns encore qui ne demandaient qu’à l’entourer et de beaucoup d’autres peut-être, dont l’idée était, pour le mo-ment, absente de ses regards brutaux et calmes. Son air de tran-quillité et de sûreté de soi différait de l’allure fanfaronne et pe-naude que prennent les paysans à l’auberge. Il avait vu venir le cousin Jules depuis la porte.
– Faites-lui place, dit-il d’un ton froid.
Jules s’assit. Leur table fut pour un instant la plus silen-cieuse de la salle. Augustin trouva un bout de banc près du cou-sin. Le regard de l’homme, ignorant ce personnage sans nom, se fixait sur Jules avec une sorte d’autorité.
– Comment que tu m’as fait ça ? dit-il.
Ce dédain de tout préambule, ce tutoiement immédiat, cet air de puissance, nullement cherché mais ressenti par tout le monde, tant les autres convives que Jules lui-même, stupéfiè-rent Augustin. Mais ils glissèrent finalement sur une carapace de modestie feinte, d’indolente impénétrabilité et de somnolent sang-froid, qu’à sa stupéfaction plus grande encore, le cousin avait eu le temps de sécréter et de revêtir.
– Que je vous ai fait quoi, monsieur Thomassin ?
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– As-tu jamais eu à te plaindre de moi ? Peut-être que oui, peut-être que non. Moi, je voudrais savoir…
– Mais qu’est-ce que je vous ai fait, monsieur Thomassin ? dit Jules, changeant lentement son indolence pour un air de naïveté étonnée et innocente.
Il jouait avec sa figure, ses yeux et ses épaules, non pas le personnage d’un matois caché sous un benêt, mais celui de Jean-le-simple tentant de s’approcher de l’intelligence.
Thomassin, bien entendu, ne s’y trompait pas. Mais son calme regard dur voyait, plutôt que l’homme qui était devant lui, l’événement passé, définitif, indéfaisable dont cet homme était cause. Il accusait et précisait le coup. Il ne tentait pas de le réparer. Il envisageait avec netteté l’irrémédiable.
Il commença de s’expliquer, non pour le cousin Jules qui savait aussi bien que lui, ni pour les autres présents qui ne de-vaient pas ignorer non plus, mais pour lui-même, par un sombre plaisir esthétique, comme on fait un bilan et, mettant en belle lumière intelligente les causes pour lesquelles une affaire a manqué.
– Vendredi, j’achète la montagne à Sazerat, quarante-cinq mille. Je passe la vente. Je signe. Il signe. Le notaire signe. Je remets mon chèque au notaire. Il est onze heures et demie. Je m’en souviens bien. Samedi, le notaire me téléphone qu’une autre vente a été passée entre Sazerat et toi, de la même pro-priété, le même jour ; qu’elle a été transcrite avec une célérité peu habituelle, – c’est le notaire qui parle – deux heures au plus après l’acte, et le vendredi même. Je suis devancé à la transcrip-tion. Mon achat est nul.
« De chez le notaire à Mauriac, où est le bureau des hypo-thèques, il y a deux heures d’auto, une heure trois quarts. Tu as eu le temps de courir à Mauriac, dans le tacot du garage à Pia-rasse, loué par toi d’avance. Je lui ai demandé. Tu as fait ça sous
– 236 – mon nez. Ma voiture était au même garage. Elle t’aurait gratté en cinq minutes. Tu as acheté ma montagne, sachant qu’elle était à moi, pour cinq cents pistoles de plus.
Le cousin Jules, encore à l’étape de l’étonnement, leva les bras au ciel en un silence désespéré.
Thomassin continuait :
– Que ça ne gêne pas un failli ruiné, un foutraud, une graine de pillarot, comme Sazerat, je le comprends. Mais toi ! tu n’as jamais eu à te plaindre de moi, pas vrai ? Pourquoi m’as-tu fait ça ?
Les traits du cousin Jules changèrent encore. Les forces qui les tendaient avec une si ferme acrobatie, en un modelé si loin de son âme, cédèrent avec une lenteur où nulle transition n’était saisissable. Ils purent tirer de leurs profondes réserves une psy-chologie ingénue, bonassement navrée, résignée à donner à M. Thomassin toutes les explications et toutes les excuses, toutes celles du moins qui ne modifient pas les faits.
– Je ne peux rien, continuait Thomassin, sur Sazerat qui n’a plus le sou. Je ne puis rien sur toi. Je ne peux pas prouver ta mauvaise foi. Je ne peux rien sur mon notaire, qui me paiera sa flemme, quoiqu’il m’ait expliqué qu’il n’y avait pas de flemme et que le délai était normal, ce que mon avocat m’a confirmé. Tu me souffles pour cinquante mille une terre que je ne t’aurais pas laissé avoir pour soixante-dix et plus.
– Mais, expliquait le cousin, vous êtes toujours en train de me dire : « Tu m’as fait ci, tu m’as fait ça. » Moi, j’ai toujours dit à Sazerat que j’étais preneur à cinquante, si je pouvais les trou-ver à temps. Je demande à Sazerat à midi : « Si tu n’as pas en-core tout à fait fini, veux-tu cinquante ? Ils sont dans ma poche. Je viens juste de les trouver à emprunter ? » Je pouvais-t-y sa-voir que vous aviez fini le matin même ?
Augustin baignait dans une totale stupeur. Les paroles du
– 237 – cousin étaient tranquilles, limpides, unies. Il y sentait une ruse énorme, mais où ? Elle était ouatée, fluente, sans aucun relief saisissable. Le cousin continuait :
– Écoutez, monsieur Thomassin, c’était pas bien raison-nable non plus, de votre côté ; si vous vouliez tant que ça la montagne, fallait y mettre le prix. Si vous aviez voulu y mettre le prix, personne ne pouvait aller contre vous, ni moi, ni les autres.
Mais Thomassin dédaignait d’expliquer que plus l’enchérisseur est de forte taille, moins l’enchère a besoin de l’être, et qu’il avait bien compté là-dessus. Ces évidences étaient indignes de ces deux fins joueurs. Il se contentait d’approfondir avec sérénité la ruse de Jules, comme un beau coup d’échecs qu’un court commentaire n’épuise pas.
– Ce que tu as fait de fort, c’est de placer ton offre après la signature, au moment où il ne pouvait plus me demander de hausser mes prix pour la couvrir. Parce qu’alors, c’est moi qui aurais été à Mauriac.
Tous ces mots partaient d’une voix sèche, calme et qui n’élevait pas le ton. Les cinq ou six paysans, buvant autour de ce seigneur de la montagne, extrayaient de leurs tissus un sourire niais et timide, qui cachait profondément une certaine joie de le voir joué, une fois en sa vie. Quant aux deux grands réalistes, ils n’avaient pas l’habitude de remuer inutilement les situations in-changeables.
– Tu peux compter, dit Thomassin, sur un chien de ma chienne quand elle fera des petits. C’est tout.
Une lueur de raillerie alluma cependant la brutale prunelle, sous les touffus sourcils gris.
– Écoute ! Si j’avais été toi, et plus jeune, j’aurais pas loué le tacot à Piarasse.
– Non ?
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– J’aurais été trouver le père Thomassin. (Il se salua lui-même, légèrement.) Je lui aurais emprunté sa propre voiture pour filer sur Mauriac. Peut-être bien que je te l’aurais prêtée !
– Bon Dious ! fit le cousin Jules. J’ai mangé deux cents francs !
Thomassin eut un rire sec de sa bouche où ne participaient pas ses yeux.
– Fille ! cria-t-il.
La bonne s’empressa.
– Une tasse de café pour cette canaille.
Puis s’apercevant d’Augustin :
– Ah ! Monsieur est avec lui ? Alors deux tasses.
Quand ils revinrent vers la voiture, Augustin s’ébahissait de cette manœuvre profonde, qui lui demeurait indéchiffrable. Le cousin marchait près de lui, avec une autorité froide, écrasant des mottes sous sa large semelle. Tout masque était tombé, toute mollesse bonasse disparue. Sa face s’éclairait d’une flamme courte, ironique et satisfaite.
– Nous avons toujours pris deux cafés, dit-il. Ça me coûte plus que quarante sous.
– Quarante sous ? fit Augustin qui n’avait rien vu payer.
– Ceux du cierge.
Silence.
– Il est très riche, ce Thomassin ?
– C’est le plus gros marchand de bestiaux de la montagne.
Puis, hésitant, respectueux, calculateur :
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– Doit bien faire… dans les huit à dix millions d’affaires. Peut-être plus.
Nouveau silence. Du fond de son écrasement, Augustin re-prit :
– Si l’affaire était bonne pour lui, elle l’était bien autant pour vous ?
Le cousin émit un rugissement sourd et dissyllabique.
– Meilleure !
– Ce doit être difficile de lui couper l’herbe sous le pied. Il ne paraît ni bête ni commode.
– Il a réussi trop longtemps. Ça gâte la main.
Augustin reconnut, ressuscitées, vêtues à la paysanne, les vieilles sanctions de l’« hubris ».
Entre eux passaient ces grands coups de vent sauvages, dé-peuplés, dédaigneux, rabotant avec la même indifférence toutes les surfaces géographiques, d’une seule coulée, depuis l’Océan jusqu’aux hauts dentelés dont il avait vaguement cru, ce matin, discerner la place étincelante.
– Qu’est-ce que c’est que cette transcription dont il par-lait ? pourquoi la faut-il ?
Ce fut Rome, cette fois, qu’évoqua Jules. Comme un culti-vateur du Latium récitant la formule d’un contrat solennel, il expliqua, catéchistique et final.
– Faut la transcription.
Augustin vit que c’était là toute l’ouverture possible de cette porte. Il lui faudrait ignorer dans ses détails le jeu de cette aristocratie paysanne positive et dure, que Thomassin et Jules représentaient tous les deux avec différentes variantes de ruse et de puissance. Mais « elle » ?… Augustin sentit revenir toutes
– 240 – les rêveries qu’il avait menées à propos du prêtre sulpicien.
S’il y avait dans la famille, comme c’était visible, un « ap-pel » continu, qui l’avait touchée, elle, et aussi peut-être sa mère à lui, et ce prêtre, et d’autres religieuses aussi, dont son enfance avait entendu les noms, comment s’accommodait-il de ce solide positivisme, base de la race ? Selon une idée qui s’était établie en lui à propos de Renan, qu’il avait trouvée lyriquement expo-sée dans Malebranche et dans bien d’autres, Dieu s’impose de respecter le déterminisme de son œuvre. Sans doute l’Esprit souffle où il veut, mais le son qu’il rend dépend du trou des flûtes. En ces âmes paysannes et mystiques, comment le positi-visme nuançait-il la mysticité ?
Tous les pèlerins, ceux des auberges et ceux du plein air, s’étaient déjà rassemblés pour la bénédiction. Elle avait lieu très tôt après le déjeuner, pour ménager le temps des longs retours. Pendant que le cousin Jules attelait la voiture, Augustin s’en fut avec les femmes, à la chapelle.
Le soleil de trois heures tenait en suspens une poussière ocre et ténue, sortie du sol désherbé de la montagne, première parcelle, dans cette lumière ardente et déjà fatiguée, de ce qui serait l’or du soir. Moins bondée que le matin, la chapelle se laissait traverser par les arrivants. Augustin retrouva les pompes catholiques sur un mode rustique, les voix brutes et justes, le foisonnement des ex-voto, le buisson des cierges où brasillait celui du cousin. Il revit Marie, agenouillée, abandon-née, la tête dans les mains, laissant la ligne de son corps expri-mer librement, à son insu, toute sa souple et délicieuse jeu-nesse. Il se sentait pour elle une immense tendresse raidie de respect et comme une glaciale sorte d’amour. Il s’excusait de lire dans son cœur. Le mystère de ce paysage intérieur enfin s’éclairait : un dentelé blanc fixe, comme celui des Alpes, était apparu aux extrêmes horizons de son âme, un jour privilégié, un jour d’entre les jours, en plein ciel, au-dessus des nuages ter-restres.
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Combien de pèlerinages semblables à celui-ci verrait-elle encore ? vers quel Ordre s’en irait-elle ? local ? lointain ? Quand elle serait partie pour quelque couvent rustique, le dur esprit de négoce et de culture régnerait seul sur ce grand domaine, comme sur bien d’autres.
Agenouillé, sans support, sans chaise, sur la pierre frottée par tant de sabots ferrés, à quelques mètres d’elle, il pensait à ce qu’aurait été sa vie à lui, si dédaignant les complexes joies de l’intelligence et le postulat d’indépendance qu’elles posent, il avait pu lui aussi, s’en aller vers l’appel avec autant de tranquille simplicité.
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