Augustin ou Le Maître est là
VII L’office des Morts
VII
L’OFFICE DES MORTS
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I
LE CRI DANS LA NUIT
Ce fut quelques heures seulement après la rentrée d’Augustin.
Cette nuit-là, le Destin parla très haut.
Christine dormait en une fauve lueur rougeâtre qui imitait la veilleuse, lui ressemblait en plus éteint, était une sorte de veilleuse pour songes. Il existait un objet qu’elle devait absolu-ment trouver, un objet indispensable à Bébé. Elle cherchait en une chambre très différente de sa chambre véritable, familière cependant et le sentiment de cette différence se promenait à travers le rêve.
Elle ne voyait rien. Elle tâtonnait en des coins d’ombre rouge. Une voix disait : « Ce n’est pas là. Ni là. Ni là. » Quelle voix ? Celle d’Augustin, qui est dans la chambre. Il prend despo-tiquement la recherche en main. Il emporte dans ses bras quelque chose et elle suit comme elle peut, de ses jambes lourdes. Qu’est-ce donc qu’il emporte dans ses bras ? On voit son dos déjà loin. Elle suit mal, avec de lourdes jambes inre-muables.
Un petit gémissement, un soupir. Qui vient d’où ? Mais d’où vient-il, grand Dieu ? Mais naturellement de ce qu’Augustin emporte dans ses bras malgré tous ses efforts à elle, et son angoisse de suivre, et le souvenir de vieilles rancunes. Il emporte Bébé dans ses bras.
Tout s’immobilise. Une sorte de panne dans la machinerie du songe. Un coup de vent balaie les images vaines. D’autres, d’étoffe plus forte, remontent des magasins noirs. C’est dans la
– 614 – vraie chambre, à la lumière de la veilleuse véritable, que battent les derniers pas de la fuite d’Augustin, dans la chambre garnie de la grande armoire et du berceau de Bébé. Le petit soupir en-tendu surnage à peu près seul dans la liquidité nocturne retrou-vée, d’un rougeâtre redevenu réel.
C’est bien Bébé qui a gémi. Son souffle agite impercepti-blement l’arc mou des lèvres, au rythme rapide de l’enfance. Il faut pour le voir être tout près, penché sur les bleuâtres petites paupières. Christine lui rit d’amour et de pitié, sur la pointe ex-trême d’une tendresse dont les pleurs mêmes n’abaisseraient pas la tension.
La nuit est tiède et douce. Très grand silence. Trois heures du matin. Tous les bruits s’étalent entre des marges spacieuses. Les battements sourds envoyés à travers la maison par la pen-dule de la cuisine laissent passer le déclic métallique qui pré-cède le chant des heures.
Un espoir en la Sainte Vierge habite ces moments noirs d’avant l’aurore : le sentiment qu’il existe, quelque part, pour Christine et son petit enfant, en d’imprécises régions conçues sur le modèle du très haut espace, une sorte de copie agrandie de sa tendresse, un réservoir de puissance à peu près infini, et, dans l’arrière-fond, un sourire royal qui ne dirait pas son secret.
L’intuition s’accentue sur les mots : « Pleine de grâce » et : « Priez pour nous maintenant », de l’Ave Maria.
L’express de quatre heures du matin, dépouillé de son acui-té déchirante par d’immenses étendues nocturnes, siffle et di-minue dans des parties confuses de la nuit.
À ce moment, Bébé poussa l’inoubliable cri.
Christine en sentit d’abord la pénétration indolore et fi-lante avant l’affolement et la terreur. Un cri aigu, brutal, subit, d’animal qu’on égorge durant son sommeil. Il y eut un mouve-
– 615 – ment de la petite main entre le front et la couverture. Puis l’enfant se calma et se rendormit.
L’affreux désarroi maternel heurtait autour de lui toutes les parois du possible. Ce ne peut être une piqûre, une coupure. Une dent qui perce n’amène pas ce cri. La lampe éclaire les yeux clos et l’intact visage enfantin. C’est autre chose. C’est la vieille horreur innommée qui se bat, on ne sait où, contre la vie, dans les profondeurs d’un corps d’enfant. « Mais quoi donc ? mon Dieu ! Mais quoi donc ? Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! » Christine sanglote à petites secousses sur ses deux mains pres-sées et jointes.
Elle n’est pas seule à avoir entendu. Des portes s’ouvrent, dans ce silence qu’elle trouvait si doux. Augustin arrive, ardent visage d’insomnie : « Qu’est-ce que c’est donc ? C’est Bébé qui a crié comme ça ? » – La vieille maman aussi est venue. Elle a jeté un peu de laine sur l’anatomie pitoyable de sa vieillesse ; elle est coiffée d’un bonnet. Ses cheveux gris-fer, embrouillés par la nuit, tombent sur des yeux d’une tendresse si calme devant la douleur, ancienne connaissance. Il est bien naturel qu’elle soit là, de jour, de nuit. Cette porte s’est ouverte et elle est venue. Quoi de plus simple ?…
Mais sa présence qui continuait si bien les soucis de Chris-tine, qui semblait moulée sur eux, se montre brusquement comme il convient que sa fille la voie, dans sa réalité indépen-dante, à la seule lumière de la santé de sa mère. C’est une vieille femme malade, qui ne devrait pas se trouver au milieu de la nuit au chevet d’un enfant.
– Va te recoucher, pauvre Maman. Va vite. Que veux-tu ? Nous ferons revenir le médecin. Augustin ira le chercher.
Les bras de Christine se referment sur le vieux corsage de laine.
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Puis, entassant d’un seul coup toutes ses anxiétés dans un compartiment qui lui appartiendrait en propre, où seule elle au-rait pour le moment, le droit de pénétrer et de s’affoler tout son saoul, sans que personne y regarde, faisant pour se mêler à autre chose, un effort héroïque :
– Es-tu content de ton dîner, Augustin ? t’y es-tu intéres-sé ?
Ils s’en retournent tous les deux, la grand’mère et l’oncle vers les chambres obscures. Augustin croit sentir, venant de la cuisine où il a déposé leurs tiges dans l’eau, un ténu parfum de roses, petit rappel d’une immense insomnie lyrique.
Christine se retrouve seule.
Les rideaux s’agitent d’une ondulation longue, qui descend d’en haut jusqu’au sol. Il fait du vent. Le premier vent de l’aube. De très faible amplitude, né sur place et finissant à quelques centimètres, il remue les rideaux comme un doigt.
Ce cri a changé toute chose. Christine sent maintenant, perceptible dans l’air même de la chambre, un effrayant danger inconnu, comme une présence masquée, capable elle aussi de remuer des rideaux, du bout de ses doigts.
Toutes les craintes d’avant n’étaient rien. C’est maintenant qu’elles commencent.
Il va falloir voir juste, se battre dur. Des puissances d’action désespérées se lèvent au cœur de Christine, quelque chose d’une gravité, d’un sérieux écrasants.
Le chapelet de tout à l’heure, c’était, autant dire rien… une broderie, une musique, une espèce de fleur en un vase, tout ce que vous voudrez de léger. Il faut une prière forcenée, profonde, inlassable, capable d’ébranler Dieu.
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Christine est à genoux sur la descente de lit, contre son lit défait. Une neuvaine de messes avec communions ? malgré de terribles difficultés d’horaire ?… Une autre neuvaine, de recon-naissance, après la guérison… un départ pour Lourdes, et pour Lisieux, plus tard ? Ce sont des « moments ». Il faudrait, dans la direction de Dieu, comme une prière perpétuelle, une tension permanente ; il faudrait qu’elle prenne chaque matin et pour tout le jour, le sentiment d’un besoin de Dieu éperdu, précis, spécial, dans l’immense besoin général : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Il y a des spécialistes de ces supplica-tions-là. Elle écrirait aux Clarisses, où est Marie…
Ainsi pénètre-t-elle le monde de la prière, avec cette inten-sité, cette clarté dans la profondeur, qu’elle partage avec Augus-tin en d’autres royaumes que lui, des royaumes où il n’entre pas.
Dans la longue raie verticale que fait l’entrebâillement de la fenêtre, une grandissante dilution de la nuit tend au noir gris, au gris de brume, au gris de l’aube. L’horloge envoie à travers les briques les coups d’une heure dont le compte a commencé trop tard, peut-être cinq, peut-être six heures du matin. Malgré quelques petits gémissements, Bébé n’a pas cessé de dormir.
*
* *
– Vous avez fort bien fait, Madame. Pour toute nouvelle inquiétude, il faut évidemment m’appeler.
Les quatre adultes sont là, autour du berceau. C’est le plein jour et toute l’apparence défaite des appartements dans le dé-sordre du matin. Le médecin, d’un œil fixe, distrait, suit quelque immobile rêverie.
– Fort bien fait. En somme, récapitule-t-il : ce cri, qui vous a frappé, comme s’il avait reçu une blessure ; et aussi naturel-lement, les vomissements de lait. Quatre biberons bien bus, n’est-ce pas ? et le cinquième rejeté, mais là, franchement. En-
– 618 – voyé net, droit, comme un beau jet (Son geste dessine la para-bole).
Puis, adressé au Bébé, un ton de reproche amical, comme d’une chose qu’on n’eût pas cru de lui :
– Voyez-vous ça !
Un air de plaisanterie, mais qui reste noble, mesurée, con-descendante, imprègne l’interrogatoire. Personne ne la goûte, il est vrai, aucun des adultes ; ni, naturellement, la petite forme somnolente. Un jeu bizarre se joue, qui change les symboles et les âges. Toute l’attitude du médecin, son détachement, sa légè-reté, son apparente songerie n’est qu’enfantillage. C’est elle, la petite forme, qui possède le secret des pensées sévères. Sous les paupières mauves, ces graves yeux d’enfant malade mènent une rêverie tellement lointaine et si peu terrestre qu’aucun adulte ne pourrait se hausser à ces altitudes de méditation solitaire, au-delà de la crainte et de l’espérance.
– Voulez-vous que je le démaillotte, Docteur ?
– Oh ! un instant, Madame. Je pourrai très bien prendre son pouls, comme l’enfant est là, sans le déranger.
Ses yeux s’arrêtent non seulement sur son remontoir, mais aussi sur la brassière respirante, la fixent, la pénètrent, revien-nent au chronomètre, ont l’air de retourner chercher une sorte de point de repère quelque part au fond de sa propre tête, à lui le médecin. Quoique aucun de ses muscles ne bouge, on voit très bien la double vie du regard : intérieur, – projeté devant lui, – et de nouveau intérieur.
Il faut que ce soit chose bien complexe, pleine de subtilités et d’inconnues algébriques, que de prendre le pouls d’un petit enfant.
– Assieds-toi, Maman, fait Augustin à voix basse, en lui glissant une chaise.
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La vieille femme fait : « Non, non » de la tête, puis s’assied. Le Docteur prononce des : « Oui, évidemment, oui », et autres remarques pareillement illuminantes. Son visage n’a pas quitté son air de distraction, de paresse active et capricieuse.
C’est ce silence qui est insupportable et aussi cette tech-nique de recherches où Augustin n’a aucun repère, dont il ne sait même pas si quelque chose la distingue d’avec les simples gestes de l’incertitude et les explorations du hasard. À quoi s’amuse cet homme ? Il redresse lentement de petits genoux pliés, il allonge un corps pelotonné ; parfois, c’est la surrection des jambes maintenues à angle droit avec le buste pour mieux montrer leur amollissement et les longs plis de peau inutile. L’absence de connexion est vraiment trop marqué entre des jambes d’enfant, des vomissements et un cri.
C’est du hochet en forme d’anneau, pendu au petit berceau, qu’il joue maintenant, le médecin. Augustin reconnaît ce vieil anneau d’ivoire, familier à sa vie d’autrefois. De très anciens moments, décollés de tout passé précis, remontent d’une en-fance ressuscitée.
Les yeux de l’observateur, ces fixes et profonds yeux d’énigme et de recherche, ne perdent pas de vue ceux de Bébé. Toute la puérilité factice du début, disparue de partout ailleurs s’est comme réfugiée dans le langage et sur les lèvres, en une exaspérante imitation du parler enfantin.
– Beau zouzou. Il est beau, le zouzou. Il est beau.
Le médecin l’agite, le balance, l’expose contre le jour, ré-veille un minuscule grelot d’argent qui rend un grêle son de jouet et de Noël.
Le Bébé le suit un instant, puis, dédaigneux, retombe dans sa rêverie.
Étranges minutes !… Toutes ces puérilités, chargées de sens obscurs, mariées à cette solennité d’un regard d’enfant,
– 620 – semblaient du tragique pour marionnette. Augustin sentait suinter et couler en lui une petite angoisse fine. Après tout, on ne savait jamais !… Les portes de la cuisine battirent. À travers trois pièces désertes vint le bruit des brocs pleins raclant sur des pierres. La grande Marie était là.
Logée au creux de la nuque, avec une grande douceur tech-nique et maternelle, la main du médecin hochait impercepti-blement la petite tête comme par plaisanterie, pour obéir aux règles d’un jeu, pour s’assurer que le pivot était bien graissé.
– Il est fort bien sur son oreiller, ce Bébé-là. Ah ! oui, oui, ou…i ! ! Il est bien !
Mais Bébé ne goûta pas le jeu. Une grimace de déplaisir plissa le coin de ses lèvres et la lumière des yeux perdit toute portée métaphysique.
Comme le médecin continuait son inoffensive taquinerie, la faible voix gémit. Christine contenait une sorte de tension trem-blante.
– Il ne faut pas l’ennuyer, dit le médecin, gêné comme d’une maladresse. Laissons-le ce petit, qui n’a pas envie de jouer.
Il se leva.
– Rien de bien décisif, fit-il en regardant Christine droit dans les yeux, comme si toute question d’elle dût s’arrêter net, au bouclier de ce regard.
Et hâtif, d’une seule traite, sans interruption possible :
– Donnez-lui régulièrement toutes les trois heures, la pe-tite cuillerée de potion, oui, la même au citrate de soude, contre les vomissements. N’oubliez pas le bain tous les soirs. Donnez-lui en un autre cette nuit s’il est agité, s’il crie, comme il a fait.
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– Docteur, fait Christine, mais enfin cette maladie qui con-tinue après cette entérite guérie…
– Oh ! ça, pour ces crises-là, vous savez, mon avis est qu’il n’y a qu’à attendre.
Et il cherche…
– Christine, dit la grand’mère, il n’y a plus de potion.
Il cherche autour de lui, par terre, dans l’air, à hauteur d’homme. Ses gants ? Non. Quoi donc alors ? C’est une chose qu’il cherche à dire. Il la cherche comme si elle existait parmi les choses touchables.
– Je voudrais… oui, peut-être ! On pourrait essayer une pe-tite piqûre apaisante qui réussit assez bien dans des crises comme celles-ci, qui calme la douleur, utile aussi dans les con-vulsions sans gravité qu’on peut craindre. Oh ! une petite pi-qûre, sans aucun danger, répète-t-il (la petitesse étant sans doute garante de l’innocuité). Vous allez peut-être chez le pharmacien, Monsieur ? pour la potion ? Descendez avec moi.
– Oui, fait Augustin étonné.
– Je vous expliquerai en route ce qu’il faut commander pour cette petite piqûre… Voyons ! voyons ! Madame. Il ne faut pas être pâle comme cela. Il faut être plus raisonnable.
Christine, détournée du médecin, d’Augustin, de toute la chambre, regarde sa mère, et face à la familiarité du vieux vi-sage, laisse pleurer, en rares larmes spasmodiques, par doses distinctes et brûlantes, le désespoir d’un pressentiment sans-nom.
– Voyons ! voyons ! Madame, continue le médecin.
– Ma petite Christine, fait Augustin, posant sa main sur une épaule secouée.
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Et son ton dit : « C’est si disproportionné avec le danger réel » ! Cette désapprobation sort de toute son attitude, en des sortes de mots silencieux.
Il se tourne vers sa mère pour la prendre à témoin, pour chercher un appui à son opinion, pour lui conseiller à elle aussi la tranquillité nécessaire. Mais sur le vieux visage gris pierre passa un bouleversement muet, où toutes les douleurs, l’actuelle, celles d’autrefois, celle pressentie, se mêlaient dans une longue science de la souffrance.
Ce ne fut qu’un instant, non vu par Christine, à peine saisi d’Augustin et par hasard. Sur-le-champ, les réquisitions de l’activité – (Christine qui peut regarder, Bébé qui peut avoir be-soin de tout) – reconquièrent la pauvre femme, rejettent hors de son présent ce grand pressentiment sombre, dont Augustin ne sait s’il est plus infondé ou plus terrifiant.
– Monsieur, fait le médecin à Augustin, à peine dans la rue, je vous ai demandé de descendre parce que je vous dirai à vous ce que je n’ai pas dit à ces dames…
Deux yeux fixes, droit dans les siens, expriment une atten-tion stupide et d’une immobilisante intensité. Il existe ce qu’on appelle le cours normal et raisonnable des choses, des affirma-tions comme « le sol est dur », « je suis en vie ». Elles sont le sens commun, les bonnes vérités solides. Elles vous soutiennent de leur fort appui. Du moins l’ont-elles fait jusqu’à la minute précédente. Or précisément voici qu’elles commencent de pa-raître singulières, comme si elles allaient se mettre à tourner. C’est toujours ainsi, quand change le monde.
Augustin voit la voiture neuve du médecin. Elle est belle. Elle est garée un peu plus loin, dans un renfoncement du trot-toir, à cause des charrettes de paysans qui encombrent la rue. Ils s’y dirigent, le médecin et lui. Il est tout naturel qu’ils s’y di-rigent. Ils la dépassent. Ils marchent tous deux à pas lents, vers des endroits quelconques, on ne sait où.
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Les quelques mots qui suivent augmentent le relief et le poids des premiers ; leur donnent une densité de choses véri-tables et le droit de développer désormais en une lente vraisem-blance tous leurs dons d’épouvante.
– Je voudrais me tromper. Je ferai à cet enfant ce soir ou demain une ponction lombaire, pour être bien sûr, mais je crains de l’être déjà.
Dans la pensée d’Augustin à la fois raidie et effondrée, tous les bruits de la rue entrent, avec aussi peu de résistance que dans la chambre d’un mort. Des gens passent. Un homme con-duit un cheval à la main, et fait : « Holà ! ho ! Holà ! ho » ! Une grosse ménagère crie : « Je lui avais bien dit ! Je lui avais bien dit ! »
C’est au milieu de mots pareils, et tout simples, de toutes ces choses qui restent les mêmes, contre des carrioles, des mai-sons, des empilements de fromages sur le bord des trottoirs, exactement comme dans toutes les foires, dans cet ensemble inaffecté, que de terribles explications techniques, des phrases sans chaleur ni froid, d’une brutalité impassible vont la remettre debout, cette conscience inerte et qui s’effondre, sous un mar-tellement de poings durs.
– Nous sommes des hommes, n’est-ce pas ?… Vous n’êtes pas la pauvre mère…
Suivent tous les termes de cette vérité, objectifs, multiples, détaillés, convergents, à laquelle, en d’autres domaines Augus-tin avait conduit jadis sa dure et orgueilleuse douleur.
– Le beau cas classique. Tous les symptômes : somnolence, amaigrissement continu et lent, cri dans la nuit, bien connu, bien décrit, qui a un nom, raideur douloureuse de la nuque, in-tolérance d’aliments, vomissement sui generis, sans effort, en fusée, qui a un nom, lui aussi, irrégularités du pouls et de la res-piration, – commençants, je le veux bien ; troubles oculaires,
– 624 – commençants, eux aussi. Et cependant ! Vous avez vu, n’est-ce pas, ce manque de parallélisme dans la vision latérale ? le droit interne de son œil gauche est déjà paralysé.
Horreur ! Horreur !
– Nous ferions mieux de descendre du trottoir un instant.
Un homme en blouse bleue y marche devant lui, sans re-garder, porteur d’un sac énorme, grisâtre et qui sent le grain. Il n’est pas malade. Il est lourd, rouge, fort. Il sue.
– Attention ! attention ! Cette voiture nous écraserait bel et bien !
Et quelques pas plus loin un coup de chapeau respectueux à une vague passante en noir.
Le monde continue d’exister comme auparavant pour le médecin.
Une épouvantable lumière commence de luire, lampes suc-cessives dans une suite de caveaux : ce coin-là, cet autre… Bien sûr, Augustin a vu ce geste de la main sous la nuque, ces jeux puérils avec le hochet. Mais sous les toutes petites formes qu’avaient choisi de prendre les énigmes mortelles, il ne les ré-solvait pas ! Ce médecin qui croit qu’il a vu, lui, Augustin ! Mais il n’a pas vu ! Là aussi, ne voient que ceux qui sont préparés à voir… Banalités de méthodologies scientifiques qui passez, re-connaissables pour qui vous a tant aimées !…
Rien dans son esprit qu’une sorte de passivité foudroyée, une sensation d’assommé, une perte brusque de toutes les vrai-semblances de la vie.
– En deux mots, je crains… je fais plus que craindre… la méningite tuberculeuse. Où a-t-il pu la prendre ? Ça, c’est une autre histoire. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il l’a. Ça ne pardonne jamais ! jamais ! jamais !
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Trois petits coups secs donnés de haut en bas, par son poing droit fermé, comme trois coups de pompe.
Augustin eut le soubresaut purement physique de l’animal capturé.
– Mais enfin, Docteur il y a huit jours, il y a quinze jours, quand je vous ai appelé pour la première fois, vous auriez dû le dire !… tentez tout ! Appelez un confrère en consultation ! Je ne sais pas, moi !
Le médecin haussait les épaules avec une lenteur infinie. Toujours les mêmes, ces réflexes de la douleur, chez l’homme de haute culture et chez le paysan. C’est le déterminisme du déses-poir.
– Cher Monsieur, c’était mortel dès la première présence du bacille de Koch, il y a huit jours, il y a quinze jours, dès le vomissement initial, quand il a pour la première fois sali son berceau. Mais pour révéler leur sens les faits prennent du temps. On ne fait pas de ponction pour un seul vomissement ! Il avait quarante sens possibles. Vous êtes tombé sur le mortel.
Puis la seconde partie de la réponse :
– Un de mes confrères d’ici ? Je ne crois pas leur supplé-ment de lumière très désirable. (Augustin se rappelle Christine parlant de compétences douteuses ou d’habitudes vieillies… faible apport en effet.) Je vous aurais volontiers indiqué un con-frère de Clermont ou de Saint-Étienne, que nous aurions eu demain.
Soudain, net et coupant, avec un brusque retour aux tech-niques :
– Écoutez, Monsieur, c’est inutile. Je ferai ce soir même une ponction lombaire qui tranchera la question.
– Ah ! qui tranchera ?…
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– Oui. On peut toujours courir la chance que ce soit une méningite cérébro-spinale.
– Ce serait une chance ?
– Je n’y crois guère. Le microscope dira si le liquide a le bacille de Koch ou s’il ne l’a pas. Et s’il l’a, il est parfaitement vain d’appeler le Président de l’Académie de Médecine ou qui que ce soit au monde.
Tout ce qu’il a à dire est dit, y compris sa légère réaction d’orgueil de médecin assez jeune, au visage d’arriviste intelli-gent, plus compétent que ses confrères… Moment très court, que la pitié recouvre vite.
– Je vous dis tout cela. Monsieur, pour que vous puissiez laisser la pauvre mère à ses illusions le plus longtemps possible, et l’assister quand la vérité se découvrira.
Avec une douceur inattendue :
– Votre mère va bien ?
Augustin répond machinalement :
– Je n’ai rien remarqué que cet essoufflement…
Assez sec, et pressé :
– Oui, dyspnée d’effort, battements de cœur, un peu de tout ! Il faut faire attention ! De ce côté-là, non plus une émo-tion n’est pas très indiquée. Enfin !…
Augustin commença de subir des heurts de foule nombreux durs, subits, de gros heurts matériels : de brancards, de coudes, de perches en bois. La vie de cette foule agricole et rurale agitait devant ses yeux des couleurs, des formes, des mots qu’il ne comprenait plus. Interpellé, injurié par des gens dans ces re-mous, rien ne traversait sa torpeur et ses ouates. Pas même un mot qu’il se disait à lui-même. Il se répétait qu’il fallait aller à la
– 627 – pharmacie, oui évidemment la pharmacie. Il sentait le flacon vide dans sa poche, poli et rond. Il respirait d’une poitrine étroite. Il finit par se dire qu’il ne faisait vraiment pas assez at-tention, qu’il valait mieux longer les maisons. Longer les mai-sons, n’est-ce pas ; c’était plus sûr. Un gros instinct, comme ce-lui de respirer, d’ouvrir les yeux, pas beaucoup plus compliqué, se chargeait à peu près de le conduire sur les sentiers creusés dans cette masse humaine. Il marchait seul, en marge de foules vaines, en un terrible cercle de silence, que tous les bruits du monde ne traverseraient pas.
Il se disait aussi : « C’est incroyable ! C’est incroyable ! » Le mot s’étalait largement dans ce cercle de silence, avait l’air d’y faire des ronds ou des échos. En face de lui, ou à ses côtés, la fontaine, les maisons, les réverbères, les bonnes choses fidèles, les bonnes choses démenties, restaient debout dans leurs em-placements de toujours.
« Ce n’est pas possible ! C’est incroyable » ! ainsi parlaient les bonnes grosses vérités quotidiennes, les vérités qui ne savent rien.
Il marcha ainsi quelques pas, une trentaine, devant trois ou quatre façades de maison, jusqu’à une charrette qu’on finissait de charger.
Soudain il se sentit furieux, d’une haine à la fois retenue et exaspérée. Furieux contre cette foule, contre sa gêne, ses bruits, ses odeurs de basse-cour et de paille, toutes les parties de son métier de foule. Furieux d’une fureur obscure, comme d’un mauvais procédé à son égard, d’un grief personnel, indépendant de la mort de l’enfant.
Il réagit contre les heurteurs, ceux qui écrasaient ses pieds, ceux qui le poussaient de l’épaule, ceux qui lui criaient de faire attention, dans leur odorant patois gras. Il réagit moins par mé-pris infini que par invectives intérieures.
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Tous ces gens-là vivaient. Ce qu’ils faisaient s’appelait « vivre ». Vivre, c’était l’instinct de s’ajuster à tout ça, de vendre, de rire, de ruser, de manger de la viande, de crier « huo » à des chevaux. Il y avait entre eux et la mort une espèce de glace sans tain, où se silhouettaient leurs gestes. Mais ils ne voyaient donc pas l’autre, la grande chose noire, derrière la glace ? Ils se ruaient, de-ci, de-là, sur les places de commerce. Imbéciles ! Elle s’arrêterait bien, leur ruée ! pourtant. Elle buterait bien contre la chose noire, un jour !
Tous cachaient sous leurs habits des points malades et hors d’usage, des luttes de microbes, de petits boutons rouges et d’autres saletés, tapies à l’intérieur de leurs blouses.
Il y avait une chose accrochée à chaque unité de ces foules, d’autres foules, de toutes les foules, une chose accrochée, à tous les degrés d’intériorité, d’incognito et de souffrance, dans tout le mouvement et le bruit de leurs vies, souverainement calme elle-même et liquidatrice, qu’on appelle la Mort. Et puis sa fureur se dégonfla, s’aplatit…
Pourquoi cette rage qu’il avait eue ? quelle rage ? et contre qui ? Est-ce qu’il ne savait pas les règles du jeu ? Elles étaient terriblement froides, et simples, et connues de toujours. Il y avait dans cette rage-là qu’il venait d’avoir, quelque chose d’obscur et de singulier, une révolte inepte qu’il ne comprenait pas.
Un gros homme le heurta, prospère, beaux brodequins de chasse, loupe dans le sourcil. Il se laissa heurter. Il marchait de nouveau dans une grande douceur affaissée, une passivité inerte…
– Pardon, Madame !
C’est une forte femme en caraco de laine, exhalant une vio-lente odeur de parfumerie bon marché. Elle est devant la phar-macie, juste devant. Elle empêche de passer. Elle encombre la
– 629 – porte. Quelque chose est peut-être déjà dans son cœur ou dans ses reins, quelque part sous son caraco de laine, quelque chose qu’elle ne sent pas.
– Pardon, Madame !
Augustin se glisse avec une sorte d’excuse, entre elle et la porte qui tinte, d’un tintement vieillot et long. Il y a beaucoup de monde, venant de la foire. Le pharmacien a des dents cariées, des rides, une calotte d’un noir sale, une barbe malade. Lui aus-si mourra.
Il y a des eaux de toilette et des brosses à dents, chez le pharmacien, dans une vitrine. Augustin les regarde. Le pharma-cien dit :
– Et vous, Monsieur ?
Sans quoi, Augustin laisserait prendre son tour, indéfini-ment.
Il comprend qu’il devra revenir pour la potion ; il a l’idée de demander un flacon de teinture d’iode. Il doit en falloir pour cette « petite » piqûre… Il ne sait pas trop ce dont il a l’idée. Il a besoin de faire effort pour parler.
Cette ouate, où tout s’étouffe, où tout se résorbe. Augustin voit bien d’où elle vient. Il n’est pas la mère, comme dit le méde-cin ; il n’est pas bandé et tendu dans l’action. Il est laissé de côté sur le bord du lac noir, en contemplatif, avec toute liberté de sonder son horreur. C’est peut-être de cela que vient cette sen-sation d’inertie, de brume, d’ouate. De cela ou d’autre chose…
Revenir ce soir chercher la fiole de potion ? Réentendre ces gens parler au pharmacien de leur toux, de leur mal au ventre ou aux reins, tous les essais pour rire, toutes les hypocrisies de la mort ? autant remplir la fiole à la fontaine… Quelques spasmes lui raidissent la gorge, des sanglots ou peut-être des rires. Tout, autour de lui, a goût de mort. Sa langue s’agite dans
– 630 – la bouche. Il lui semble mâcher quelque chose, quelque cendre à goût de cadavre ; il ne sait pas s’il la crache ou l’avale. Ses lèvres se relèvent de dégoût. Peut-être est-il d’autres formes de dou-leur morale ? C’est ainsi qu’est la sienne pour le moment.
Il faut se hâter, les deux pauvres femmes attendent. Que leur dire ? comment sur sa figure, mettre l’expression postiche qu’il faut ?… Il va lentement, à travers l’affreuse foule de tous ces gens promis au plus froid silence, un jour.
. . . . . . . . . .
– Augustin, dit Christine, ton courrier est là. Et l’abbé Bourret est venu te demander. Il reviendra.
– Ah !
Et trouvant là un sujet auxiliaire :
– Il a été convenable, cette fois ?
Christine fit un geste d’indifférence.
– Comment va Bébé ?
– Toujours de même. Quelques cuillerées de semoule ont passé. Il dort. Il dort beaucoup.
– Cet odieux tapage ne le réveille pas ?
La foire continuait sa rumeur intarissable. Une partie de ce bruit, pleine de cassure et d’éclats, entrait directement par les carreaux, tout droit, sans plus se gêner que la lumière. L’autre partie montait par les planchers. Elle venait des « diables », ou petits chariots à main, que le marchand de grains et de pommes de terre faisait rouler dans la grande cuisine, au rez-de-chaussée. Ce son-là, sourd et acceptable, par moments, on n’y pensait plus, il s’effaçait, faisait semblant de s’en aller tout à fait. Revenu brusquement, on s’apercevait qu’il n’avait jamais cessé
– 631 – d’être là, et le flux des nouveaux bruits charriait par surcroît tout l’arriéré inentendu.
Christine demanda, avec la puissance de persuasion des larmes :
– Le docteur t’a confié quelque chose de spécial ? Dis ? Oh ! dis, Augustin ? Il vaut mieux que je le sache, vois-tu. Je t’en prie. Je t’en prie ! Si c’était une méningite, il souffrirait, n’est-ce pas ?
– Il souffrirait des méninges, évidemment.
Il fallait répondre non pas seulement aux mots, mais aux deux mains tordues, aux durs yeux brillants, au tremblement des lèvres, à tout ce qui, dans le corps de Christine, trahissait à la fois la soif et l’horreur de savoir.
Prête pour les mots du mensonge, la pensée d’Augustin avait bondi, agile, aux solutions :
– Il a parlé d’un autre traitement si rien ne s’améliorait. La ponction de cet après-midi va lui montrer si c’est vraiment né-cessaire. Mais il n’en faut pas rester à un seul avis. En dehors de lui, il n’y a personne à consulter ici. On lui demandera qui appe-ler. Il fut sur le point de préciser : à Saint-Étienne ou à Cler-mont. Il se retint d’effrayer par cette évocation de distance. Ce-pendant, il le faudrait bien, dans quelques heures. Il se borna à dire : ailleurs.
Tout ce verbiage d’insincérité, croûte protectrice, posée sur l’intelligence, gardait une sécheresse révélatrice, et comme un parfum de fleurs artificielles. Comment ne s’en apercevait-elle pas ? Combien de temps l’horreur de savoir et la frénésie d’espérer l’aveugleraient-elle ? Combien durerait le doux et pré-caire tampon du mensonge ?
On pouvait le rapetasser, l’épaissir de simulations et de vraisemblances, le doubler de molleton, le poser sur les yeux
– 632 – contre la lumière et sur le cœur contre les coups de couteau. Quel enfantillage ! Un jour arriverait bien où, fatigué, insuffi-sant, percé par le frottement quotidien des choses dures, il lais-serait finalement passer le regard pur et simple de la Mort.
Augustin avait gardé dans sa main le courrier. Il rejoignit sa chambre. C’était un nouveau paquet d’épreuves à corriger, l’accusé de réception d’épreuves précédentes, des journaux, deux lettres d’Universités étrangères, un livre reçu en hommage et des catalogues d’éditeurs, le courrier habituel des professeurs de Faculté en vacances. Il le rangea sans le lire. Sur la table s’étalait une liasse de fiches. La dernière datait de trois jours : « Le mysticisme métaphysique du XIIe livre, le Dieu qui meut tout par amour, paraît sinon méconnu, au moins minimisé dans l’exposé d’Hamelin. » Il fit de ces fiches un paquet, qu’il plaça au coin gauche de la table ; puis se ravisant, il le mit à droite, machinalement. Il sortit, rentra, laissa s’écouler les heures.
Le même sentiment d’étrangeté l’enveloppait, comme tout ce qu’il avait vu depuis le matin, dans la rue, chez le pharma-cien, dans la maison, partout.
Qui donc avait bâclé sa chambre ? La grosse Marie, sans doute : un lit recouvert à la hâte ; l’eau des brocs et cuvettes jail-lie, en marécage, mal essuyée sur le plancher. Il aperçut, sur la cheminée, le verre de cuisine qu’il avait pris la veille en rentrant pour y placer deux roses.
Ses bras se levèrent en geste de crucifiement et de déses-poir.
Choisies dans la panerée, la veille au soir, il se rappelait, mi-boutons, mi-fleurs, elles s’étaient en quelques heures chan-gées en roses adultes, pesantes, et presque fatiguées. Elles s’inclinaient déjà. Elles s’inclineraient encore. On les balaierait dans les fumiers. Ce qu’elles avaient représenté, elles ne le re-présenteraient plus. Mais la masse de ce qu’elles ne représen-taient plus continuait d’exister depuis le matin, en allusion dé-
– 633 – chirante et radieuse, d’une lumière obstinée, traversant le goût de mort.
Il s’assit face à la table, les deux coudes sur son papier sans bouger, la tête dans les mains. Il pleura devant le doux et ardent visage aux pâleurs de magnolia, tel qu’il l’avait vu la veille au soir, à quelques moments privilégiés et bénis, tendre, gracieux, tourné vers lui pour toujours. « Tu m’as ravi le cœur, ma sœur fiancée, soror, sponsa mea… Lève-toi, mon amie et viens, car voici que l’hiver est fini »… Ivre d’amertume, il se laissa lente-ment glisser sur les genoux. Il s’aperçut qu’il suppliait Anne, qu’il lui tendait un cœur qui n’en pouvait plus de tristesse et du désir d’être consolé. Ce qui se trouvait atteint c’était non pas son amour, plus violent encore s’il était possible, mais le bonheur né de son amour, tout le bonheur d’hier, entré en masse et d’un seul coup dans la zone noire. Il lui était désormais impossible de percevoir directement en leur fraîcheur première les anciens moments éperdus. C’était cela, le motif inavoué qui suscitait ce matin, il le voyait bien maintenant, cette obscure fureur devant la mort. Il le voyait parce qu’elle recommençait.
Le bruit infernal de la foire, aussi fort comme volume, changeait de timbre et de sens. Agressif, coupant, toute la mati-née, il commençait le fléchissement de l’après-midi. On enten-dait le départ des camions et des carrioles, le beuglement des bestiaux emmenés. Les voix rurales aussi avaient changé. Dé-tendues de la préoccupation des ventes et rendues à leur ma-tière première, elles laissaient transsuder une certaine chaleur mouillée, à goût de bière et de vin. L’éclat de ces voix gagnait jusqu’aux courettes, où les arrière-rez-de-chaussée servaient d’annexes, en temps de presse, pour les débits et les cafés.
Augustin revoyait des moments détachés de cette première partie de la nuit, avant le cri de l’enfant et le remue-ménage dans les chambres. Il les retrouvait presque intacts, à peine tou-chés par la mémoire, tels qu’ils ne seraient jamais plus, tels qu’ils eussent continué d’être sans la Mort.
– 634 –
C’était une splendeur de bonheur passant le bonheur pro-prement dit, l’exaltant, l’élargissant à des dimensions qui fran-chissaient son expérience, mais non pas la douce complicité de l’Univers. À travers un orgueil rapetissant et désavoué, c’étaient les suprêmes réalisations terrestres, la plénitude d’un paradis humain. Et même Dieu s’y joignait, accepté, ayant longtemps frappé aux portes, trouvant la clef enfin, apparaissant comme à l’heure et dans la mesure choisie par l’Homme, prolongeant le paysage de sa vie, l’ennoblissant d’éternité.
Il dut se dresser juste à temps pour reprendre l’aspect normal, se jeter sur sa toilette, avoir l’air de se laver. Christine entrait.
– Augustin, fit-elle. C’est de nouveau l’abbé Bourret. Je l’ai mis au salon.
– Bien, cria-t-il, de sa cuvette.
Il pensa que Christine avait dû ouvrir la porte, elle ou sa mère, parmi tous leurs troubles, et il eut tant de pitié…
L’abbé était debout dans le salon, tenant son sac d’un noir ecclésiastique.
Il tombait dans de bien pénibles circonstances. On crai-gnait que l’état du petit malade fût moins satisfaisant ; Augustin allait sans doute partir pour Clermont ; aucun train n’était commode ; des voitures, peut-être…
Il ne poussa pas plus loin ses confidences, n’étant guère en humeur de subir des consolations. L’abbé exprima des sympa-thies de sens commun, formula des espoirs, rassembla des don-nées d’expérience confuses sur les maladies d’enfant, et subite-ment fournit un renseignement opportun.
– Mon frère, celui qui fait le commerce des bestiaux, est ici. Il doit repartir ce soir, pour Brioude je crois, en tout cas, une gare d’express. Il a une forte voiture. Vous seriez à Clermont
– 635 – demain matin à la première heure et peut-être ce soir. Il ne part pas avant six heures. Je ne pense pas qu’il refuse de vous pren-dre. Mais il faut que je lui explique.
La porte s’ouvrit devant Christine.
– Augustin, le Docteur est là. Monsieur l’abbé, nous au-rions bien besoin que vous priiez à l’une de vos messes pour notre pauvre petit garçon.
Le corps noir et le visage froid s’inclinèrent. Un mélange de sourire et d’angoisse sortait par les yeux de Christine et s’en al-lait vers un abbé dont eût dépendu le sort de l’enfant.
– Je vous reverrai, monsieur Méridier. J’aurai l’occasion de vous dire ce que j’ai à vous dire, puisque je descendrai sans doute vers Brioude avec vous.
Comme ils s’en retournaient, Augustin vit soudain d’où ve-nait une odeur sentie pendant toute la visite, poignante jusqu’à lui couper par deux fois la parole. Sur une commode à laquelle il avait tourné le dos, jetées en hommage à une statuette en plâtre du Sacré-Cœur, ligotées en affreux bouquet paysan, étouffées, meurtries, ridicules, les pauvres roses achevaient de mourir.
– Ah ! il dort encore, dit le médecin, d’un air de satisfac-tion, comme si le Bébé rendait, par bonne volonté pure, un ser-vice qu’on lui eût demandé. Eh bien ! il faut tout de même aller le voir.
Il parlait trop, affectant une indifférence de touche-à-tout. La foire était bonne, l’ascension des prix du bétail continuait. Il avait eu une peine énorme à se débarrasser des paysans, même pour une demi-heure. Curieuse physiologie paysanne qui les envoie tous consulter pour les foires, qui les rend tous malades à date fixe. Il semblait que si le médecin revenait deux fois le même jour voir son petit malade, ce fût par caprice, pour rien, pour le seul plaisir de bavarder.
– 636 –
– Nous allons, dit-il, le déranger le moins possible. Non, Madame. Ne le touchez pas. Laissez, laissez.
Ils étaient là de nouveau, comme ce matin, tous les quatre parmi des choses identiques, même place du petit berceau, de la toilette d’enfant, de la cuvette et de l’éponge jaune. La terrible confidence n’avait rien changé à ces surfaces. Christine donnait à voix basse quelques indications de température, de durée de sommeil. Augustin entendit un « 38 degrés encore » qui devait se rapporter au moment où il attendait chez le pharmacien, aux environs de midi.
Le médecin avait posé une chaise tout contre le berceau. Sa grande main immobilisait l’avant-bras de l’enfant. L’oreille près du petit visage, absorbé par on ne savait quelle comparaison obscure de cette respiration et de ce pouls de Bébé, il écoutait avec un plissement bizarre des paupières rapprochées, comme pour supprimer tout l’inutile de son champ d’attention, aiguiser son regard et voir l’invisible.
Ses mains, d’une douceur maternelle, découvrirent le petit malade sans secouer, supprimant simplement des contacts. Le visage réduit, aux paupières blêmes, devint accessoire. Le reste du Bébé apparut, fondu, ramolli, tourné vers le demi-jour de la muraille, d’une petitesse désespérée, au-delà de tout secours humain.
Pendant ce temps, des mots bon garçon continuaient leur jeu, tentaient de faire croire que l’attitude en chien de fusil où il avait trouvé Bébé provenait d’un hasard, d’un caprice amusant des cuisses misérables.
– Non ? tiens ? vous ne voulez pas ? vous préférez ne pas vous asseoir ? Eh bien ! on vous laissera comme vous êtes ; on vous remettra tout de suite dans le dodo…
Mais personne ne faisait plus attention à ce rideau de mots vains.
– 637 –
– Madame, dit le médecin, vous avez une petite casserole et une lampe à alcool pour faire bouillir cette aiguille à ponction ? Oh ! une casserole très petite, grande comme cela…
La petitesse de la casserole était sans doute aussi garante d’innocuité.
La grand-mère s’en fut chercher l’objet désiré, et la forme enfantine rendue au repos, revint à sa somnolence et à ses gé-missements.
– J’aimerais mieux… fit le médecin hésitant…
L’on ne sut pas tout de suite ce qu’il aimerait mieux. La vieille dame présentait la casserole, un peu d’eau, une lampe à alcool. Il expliqua qu’il fallait laisser bouillir cinq minutes, bien pleines, que c’était une piqûre nullement douloureuse, de quelques secondes seulement.
Il regardait sa propre main, la passait sur son menton net, s’inspectait les ongles, comme si quelque chose y eût déteint. Après quoi il dit ce qu’il préférait : c’était que Christine n’y as-sistât pas.
Il essuya un refus formel. Christine se mettrait où l’on vou-drait, demeurerait immobile, mais suppliait qu’on la laissât là. Elle y resta en effet, comme au Stabat Mater.
– Pourquoi pas ? après tout ? Asseyez-vous donc, Madame, bien sagement. Tout cela est si simple !…
On entendit des bruissements d’eau et les frottements in-terminables d’un lavage de mains. Puis les gestes de la tech-nique régnèrent seuls, coupés de mots précis et froids, à l’adresse d’Augustin.
– Approchez cette petite table. L’oreiller dessus. Couchez-y l’enfant, sur le côté. Là. Couvrez-le, qu’il n’ait pas froid. Votre main sous le creux poplité. Oui, le jarret.
– 638 –
Immobile autant que Christine, ses mains sur l’émouvante chair, Augustin se rappelait quelques mots si différents, tout ré-cents encore : « Dans cette maison, Mesdames, Messieurs, nous avons un petit garçon… » Un frémissement froid passa sur ses reins.
Il voyait un tube de verre, des reflets sur ce tube de verre, une fine ligne de nickel, toutes les choses chargées de répondre un oui ou un non mécanique. L’irrépressible curiosité de la technique médicale, refoulait en lui, malgré lui, tout le reste. Il lui semblait voler quelque chose des angoisses dues au Bébé.
– Maintenez-le !
Un équilibre d’impulsions et de retenues descend de l’épaule sur son bras, s’arrête juste à la surface des paumes… Sous une brusque secousse de la grosse main précise, l’enfant pousse une petite plainte. Guêpe subtile, la technique a piqué juste.
– C’est fini.
Rejoint aux premiers reflets par le guet d’Augustin, quelque chose coule dans le tube de verre, en filet continu, puis goutte à goutte, puis une dernière goutte solitaire. Le fond du tube emprisonne un fluide d’une pureté de cristal.
– C’est tout. Vous pouvez recoucher l’enfant.
À l’autre bout de la pièce, face à la fenêtre, pendant les longs et tendres rites de la remise au berceau, le dur regard mé-dical interroge cette transparence où vibrent des secousses.
Durant une sinistre seconde gonflée de sens horrible, Au-gustin voit deux mains s’écarter, deux paupières qui s’abaissent, et sur tout le visage du médecin une sorte de fixité funèbre. La pendule sonne trois heures du soir à coups espacés et faibles d’un mécanisme usé. Christine reborde le berceau.
Quelques mots lents, d’une maîtrise magnifique :
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– Un peu moins bon que je n’espérais… Besoin d’analyse, naturellement. Oui, le laboratoire de l’Hôtel-Dieu à Clermont.
Et quelques autres encore, dont Augustin ne se ressouvint jamais.
Il précéda le médecin qui partait. Toutes choses restaient les mêmes. Les portes grincèrent aux angles d’ouverture où elles grincent toujours. Christine suivit, froide et ardente. Et comme si cette minute exaltée doublait son attention générale et lui évi-tait toute négligence :
– Je vous remercie, Docteur, vous avez été bon.
Dans la rue, le médecin expliqua :
– Cette transparence d’eau cristalline est caractéristique dès avant le laboratoire. Il faut tout de même y aller. Je ne puis voir, à l’œil nu, les lymphocytes.
Puis, avec netteté :
– Je me suis hâté de susciter cette idée de laboratoire et de consultant. Votre sœur aurait l’impression qu’on n’a pas fait tout ce qu’on a pu. Mais c’est en vain… Peut-être dix, peut-être douze jours… Vous me comprenez, n’est-ce pas ?
Augustin fit signe qu’il comprenait.
– J’aurai Clermont au téléphone, dans trois quarts d’heure. Venez me voir à ce moment. Ces jours de foire sont terribles.
Il abandonna Augustin à lui-même.
Celui-ci tourna lentement autour de lui, regarda l’heure, remit la montre dans sa poche, émit une expiration longue mê-lée de sifflement, se dit qu’il allait falloir chercher l’abbé. L’idée de cette recherche cheminait parmi d’autres, qu’il essayait de remuer, lâchait, reprenait avec une fatigue immense. Il pensait aussi à Christine : « Ça va bien changer sa vie… Qu’est-ce qu’elle
– 640 – va faire maintenant ? » Il resiffla son sifflement mêlé de soupirs. Puis il s’aperçut qu’il venait de parler du pauvre Bébé déjà comme s’il n’était plus.
Une jeune femme le fixa. Il s’en aperçut. Elle porta ses yeux sur un autre point sans les baisser. « Qu’est-ce qui la prend, celle-là ? Elle doit croire que j’ai mal fait ma foire ? perdu de l’argent ? »
Des mots de sa sœur lui revenaient eu mémoire : « Bébé, Bébé, fera les compliments qu’il faut. » Des câlineries italiennes sonnaient sur des rythmes légers :
Il bambino,
Piccolino
Dorme e sogna nel lettino.
Bébé gazouillait, il riait… encore tous ces verbes au passé.
Il arracha de lui ces souvenirs : l’abbé, la gare, les trains supplémentaires… voilà à quoi il fallait penser. L’abbé avant ; non la gare. Il n’était pas sûr que ce frère de l’abbé voulût le prendre. L’abbé n’avait pas l’air si rassuré !
Il changeait les décisions et les emplois du temps, en re-classements harassés. Un ardent petit soleil blanc jaune, de vent du Midi, chauffait comme une lentille. Où avait-il déjà entendu des plaintes sur cette sorte de chaleur-là ? Recru de fatigue, il marchait parmi les tas de plumes, de légumes rejetés, de pourri-ture de paille, d’œufs cassés, charriés par le flux mercantile, dé-posés là sur les trottoirs, sur la chaussée, par le retrait des eaux.
Oui, où donc avait-il entendu ces plaintes ?
Elles lui semblaient déjà anciennes, inexaucées, avec une nuance spéciale de désormais inutiles… Il y avait aussi deux mains jointes, et la table de la salle à manger. Aaah ! oui il se rappelle maintenant. C’était quand on commençait de soigner le petit Bébé pour la prétendue entérite. « Cette chaleur, disait
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Christine, ne finira donc pas ! » – Eh bien ! elle peut continuer, maintenant.
Ce matin, le choc de la mort, une longue stupeur écra-sante… ce soir des réactions fragmentaires et médiocres, pour-quoi ? oui, pourquoi ? peuh !…
La gare se révéla beaucoup moins facile à consulter qu’Augustin ne croyait. L’encombrement des guichets le fit re-noncer à rien demander de ce côté-là. Des affiches d’horaires, malicieuses et hors de portée, se cachaient en outre derrière l’amoncellement de grands paniers à volailles et d’emballages à claires-voies pleins de porcelets. Des poulets écrasés, privés d’eau, stoïques, dédaignaient de se plaindre et haussaient sur leurs yeux leur paupière inférieure, comme l’abbé Bourret. D’autres, portés par des paysans, sortaient une tête inerte que la marche de leurs porteurs rejetait en arrière. Posés sur le sol parmi les immondices et les crachats, ils faisaient comme les hommes : ils attendaient la mort.
Contournant ces amoncellements, Augustin gagna un coin où il pût lire les heures de trains sur un indicateur local, à cou-verture verte, au milieu des réclames de maisons de commerce et d’hôtels. Des beuglements de bestiaux et tamponnements de wagons retentissaient sur les voies de la petite vitesse.
Neussargues ?… Oui, il y a un train. On arrive à 20 h. 17, mais on couche là. Le lendemain un train atteint Arvant à 8 h. 30. Mais celui d’Arvant sur Clermont est parti à 8 h. 22. Phé-nomène bien connu. Voyons de l’autre côté : Mauriac, Bort, Eygurande. Il y a un départ, mais dans vingt minutes. C’est même pour cela que tous ces gens attendent. Augustin n’aurait jamais le temps de revoir le médecin. Inutile d’essayer. De rudes auberges, des draps râpeux passent en fantômes entre les chiffres, et aussi des halètements de locomotives dans des gorges schisteuses et des paysages de nuit. Si la voiture du mar-
– 642 – chand de vaches le met à Brioude avant 22 h. 47, il aura le soir même l’express de Clermont. À défaut, un interminable train mixte, partant très avant l’aube, l’y déposerait encore à 8 heures et demie du matin… C’est la solution !
Lugarde, Bort, Embort, noms romantiques de son enfance, sa mère en parlait souvent autrefois. Ils faisaient penser aux Planèzes, aux pèlerinages, au grand domaine, à la Marie de chez nous. Il la vit, souvenir grêle d’avant les plénitudes, merveille d’une saison de vacances, partie d’un passé déjà plein de morts. Il remontait aux choses très anciennes, vierges de drames, le plus loin possible d’aujourd’hui.
Un train de marchandises défila interminablement, les wa-gons se passant de l’un à l’autre des heurtements géminés. Ainsi descendaient des montagnes les grands courants économiques faits de passions humaines mécanisées, tressées en quelque chose d’autre, paillassons où rien ne reste du libre jonc des eaux. Ils survivaient aux décès, les englobaient dans leurs jeux ; ils savaient comment faire. Ils continuaient leurs cours déter-ministes, des pères aux fils, en contournant la mort.
Là, dans cette gare, Augustin eut, de revoir Anne, une grande soif soudaine, douce et déchirante, une agonie de désir qui balaya tout le paysage qu’il avait sous les yeux, et l’envoya souffrir là-bas, dans celui où il n’était pas. Resté à l’arrière-plan pendant la plus grande partie de la journée, tiède, tendre et dis-cret, ce désir connaissait cependant des paroxysmes. C’en était un.
Il ne lui apparaissait qu’en ce moment même, mais il avait en réalité poussé devant cette boîte aux lettres de gare, du sou-venir des lettres jetées la veille, et d’une sorte de torsion de son pauvre cœur.
… Un quart d’heure encore, avant d’aller revoir le médecin ; un quart d’heure à employer de la gare à l’auberge, sur le par-cours indiqué par l’abbé…
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Devant lui marchait un gros homme ; un employé l’accompagnait, qui serra d’un air entendu son énorme main rousse. Augustin reconnut l’homme du matin, la grande blouse noire, les admirables chaussures, la loupe sur l’œil, et cette mâ-choire de bête bien nourrie dont la force sommeille sous la graisse. Qu’était-il venu faire ? Signer les papiers couleur de paille des expéditions de bestiaux ? La nuque lourde et les épaules évoquant les fardeaux qu’elles auraient dû porter, rou-laient avec une sorte de houleuse souveraineté, due à ce que le personnage précisément n’en portait plus.
L’homme s’arrêta devant de nouveaux emballages à claires-voies pleins de porcelets roses. Une luxueuse et cavalière odeur de cigare se maria au relent porcin.
Une demi-heure plus tard, Augustin savait ce qu’il désirait savoir.
D’abord aucun garage ne lui louerait de voiture : « Pensez-vous, à cette heure ? Fallait le dire ce matin ! demain si vous voulez ! Mais ce soir, toutes nos voitures sont sorties. »
Un point fixé. Et d’une. Ensuite, le confrère de Clermont l’attendait vers midi, recevrait l’analyse faite le matin même, partirait sur-le-champ pour le Cantal, y serait vers trois heures et demie, rentrerait chez lui à neuf heures du soir.
Augustin ruisselait de sueur, une chaleur de fièvre au fond de la gorge, une grande pesanteur dans les jambes, le désir de s’étendre, et un espace désert, jauni, vidé, étalé devant ses re-gards par la fatigue et le chagrin.
Quand il rentra, son sac de voyage était ouvert sur une chaise ; près de lui, un petit tas de linge et de laine, et les prépa-ratifs d’un repas froid.
Sa mère commença des explications.
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– Augustin, je t’ai mis trois mouchoirs, un gilet de flanelle, une chemise de nuit, faux-col, manchettes et ta trousse de toi-lette. Maintenant quand tu voudras manger…
C’était le portrait des petits voyages, avec les couleurs d’il y avait quarante ans !
– Si les buffets sont fermés, si tu as faim en route, je t’ai mis des madeleines aux œufs et du café au lait. C’est très nour-rissant. Je n’ai rien placé encore, pour que tu regardes ce qu’il y a…
Plus fatiguée que lui, non comme lui, d’une lassitude subite et momentanée, mais de la permanente fatigue de la vieillesse, dont mourait son corps, elle la dominait en cherchant son souffle.
Que faire ? conseiller le repos ? Autant valait lui tendre une chaise. Comme si tout ne devait pas recommencer, après l’enfantillage de ce secours !
Christine l’affecta d’une autre manière : comme Augustin remuait les mots en carton-pâte, expliquant qu’il comptait ra-mener vers trois heures le médecin consultant, homme très compétent… bon espoir… trois semaines encore… ajoutant, pour plus de crédibilité, des remarques sur l’horaire des trains, elle vint lui serrer entre les mains ses maigres et hautes épaules, et se mit à pleurer contre le revers de son veston. Hélas ! Il lui sembla qu’elle pleurait d’un air dont toute espérance n’était pas bannie !
Il agita des « allons, voyons ! », « il ne faut pas », bouillie dont sa vieille mère arrêta la coulée :
– Augustin ! nous allons commencer la neuvaine à Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus. Veux-tu t’y joindre avant de partir ?
C’était la dévotion nouvelle, poussée sur l’un de ces inces-sants bourgeonnements de Saints qui paraissaient à Augustin
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(quand il dosait, dans les crépuscules de ses théories, tous les « pour » et tous les « contre »), le phénomène le plus impres-sionnant de la vie catholique, objet des explications les plus in-suffisantes de la part des psychologues dits positifs.
Ce qui touchait le plus peut-être, était son humble utilita-risme, ce rappel des mots si simples : « Seigneur, celui que vous aimez est malade », cette très vieille demande de toutes les âmes, les chrétiennes et les autres, d’être allégées de ce que la terminologie catholique appelle les « croix ».
Mais il éprouva dès ce moment, en une lucidité acide et ac-cablée, le désespoir de ces deux femmes quand expirerait le laps de temps naïvement alloué à la venue des lettres de grâce : la sommation de guérir était pour dans neuf jours !
Il est vrai qu’on y entendait aussi parler de « mérites ga-gnés par nos propres souffrances, joints aux mérites de Jésus et des Saints », et toutes les paraphrases du mot éternel :
« Que ce calice s’éloigne de moi. Néanmoins que votre vo-lonté soit faite et non la mienne ! »
Augustin se dit alors que le neuvième jour pouvait venir pour ces femmes, et pas plus que le grondement finissant de la foire, les dernières convulsions de la douleur et de la mort ne rompraient leur vie intérieure.
Il prit le temps, avant de partir, de passer cinq minutes dans sa chambre et d’écrire d’un seul jet :
« Madame. Nous avons les plus graves inquiétudes pour la santé de mon petit neveu. Je vais à Clermont, chercher un con-sultant. Comment vous exprimerai-je mon émotion infinie ? Je ne le sais, ni dans combien de jours. À l’hommage de mon pro-fond respect, oserai-je joindre Madame, toutes mes tremblantes gratitudes ? »
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Il ne relut pas. Il eût relu sans fin. Mais les mots s’agitaient dans sa tête.
Trop de réserve ? pas assez de réserve ? il ne savait pas. In-finie, tremblantes ?… les mots ne lui plaisaient pas. Sa timidité héritée s’exprimait en des tons froids, détestait tout ce qui res-semblait à un jour sur son cœur. Il ferma cependant l’enveloppe sur cette lettre obscure. D’abord parce qu’il n’avait pas le loisir d’en écrire une autre. Puis, parce qu’elle était vraie. Ensuite parce qu’il tremblait devant bien des choses, y compris la Mort, et à cause du remords qu’il sentait, d’y mêler son bonheur.
En partant, il jeta un dernier regard sur ce qui restait des roses.
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