Augustin ou Le Maître est là

Joseph Malègue · Chapitre 9 sur 23 · partie 1/3

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Augustin ou Le Maître est là

II du Gleichst Dem Geist Den du Begreifst

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

II

 

DU GLEICHST DEM GEIST DEN DU

BEGREIFST

Le semestre qui suivit fut le plus triste de cette époque. Seul persistait, magnifique et régulier, le travail sauveur.

Augustin se proposait de soumettre à son professeur de se-conde année, comme mémoire préalable à l’agrégation, une étude de la critique de Kant par Schopenhauer. Sur ces deux claviers, il avait joué avec force et finesse les variations méta-physiques habituelles. Il allait retrouver la note obtenue par son travail du trimestre précédent : « modèle d’effort pénétrant, scrupuleux et équilibré ». Il s’en réjouirait d’une joie calme. Sur-tout il lui saurait gré de s’être laissé explorer sans crise de cons-cience. Aucune critique n’y serait déchirante ; aucune négation hérétique. Augustin l’aimerait pour cela d’une amitié consola-trice, solde de quelque grand et douloureux amour.

Cette étude devait être prête pour Pâques. Elle l’était. Bien souvent, au cours de soirées heureuses, ses fiches établies, mainte page rédigée, toutes richesses engrangées pour l’approche de Pâques, Augustin pressentait avec terreur le mo-ment où, de nouveau, il heurterait son front au problème éter-nel.

Or, cette fois, unique entre toutes les fois, la question ne s’égarerait point sur les hautes landes spéculatives, au modelé changeant suivant les souffles de l’esprit. Il existait un réduit précis, immodifiable, d’où on ne la délogerait pas. Une nouvelle détresse commença, dure, arrêtée, rigide parmi l’immense as-semblage de détresses, fondant d’habitude l’une dans l’autre en

– 309 – une continuité mollasse. Elle avait un nom ; elle était liée à une date, jusqu’à laquelle elle grandissait, à partir de laquelle elle cessait d’être. Elle s’appelait « faire ses Pâques ». Ainsi compri-mée entre deux jours de calendrier au lieu de pénétrer toute l’extension de sa vie, elle donnait, si immatérielle qu’elle fût, l’impression de faire mal à un endroit précis du corps.

Augustin, se rappelant la précédente année, mesurait la distance parcourue.

S’il faisait ses Pâques, c’était très simple. Il irait voir le jeune aumônier du lycée, auquel il s’était confessé dans ses premiers mois d’École Normale, au temps où il se confessait. Deux samedis lui restaient pour cela : le présent et le prochain, le premier seul assuré, l’autre pouvant être pris par un départ possible. Il fallait se décider aujourd’hui même, ce soir même, en allant livrer son mémoire ou en revenant, peu importait.

Le professeur d’Histoire de la Philosophie, à qui ce travail était soumis, demeurait sur l’un de ces quais solitaires du quar-tier de l’Arsenal, plein d’un soleil encore un peu banlieue, drainé et aéré par la belle Seine large d’avant l’île Saint-Louis, que ta-quinent des brises voyageuses, nées aux campagnes de l’Île-de-France. Le trajet prenait vingt minutes au moins, par le quartier de l’École Polytechnique et la Halle aux Vins. Augustin avait le temps de ruminer, de dialoguer avec lui-même, de parcourir les circuits d’une âcre discussion sans fin.

– Depuis les Pâques précédentes, à chaque fête ultérieure, sa désaffection des choses religieuses avait grandi.

Mais, se reprenant aussitôt :

– « Grandi » ? Nullement. Elle n’avait pas grandi. Les choses sont plus complexes. Un peu de nuances, s. v. p.

Ces débats intérieurs où il intervenait comme interlocuteur et disait : vous à « l’autre », incessants, l’excédaient. Il surpre-nait en lui un inexplicable attrait des solutions irréligieuses, une

– 310 – soif de leurs formules, même toutes faites, sommaires et frela-tées, un bondissement vers elles, se donnant pour libérateur, et dont l’automatisme l’humiliait. Un complice empressé, gaffeur, d’une culture de dixième ordre, crachotait de petites interrup-tions, nécessitant des remises au point chaque fois renaissantes. Ce mécanisme parasitaire ne jouait qu’en une direction : l’antireligieuse, ne prenait jamais la pente inverse. Augustin l’appelait « son verbalisme à sens unique ». Il ne savait quel étrange bouillonnement agacé avait à certaines heures besoin de se répandre, et, pour cette fonction de débarras, n’importe quoi était bon, tous les argumente, toutes les qualités de pensée. C’était toujours dans le même sens que se dégradait la sienne, comme l’énergie.

L’idée d’obsession suffisait-elle à rendre compte du phé-nomène ? Fallait-il pousser jusqu’au diable ? Ou faire les frais d’une synthèse leibnizienne pour fondre les deux explications ? Augustin haussait les épaules et concluait qu’il fallait sortir du marécage et en finir.

Il longeait une boutique de marchand de vins au coin de la rue Blainville, derrière le lycée Henri IV. Ruelles rousses et grasses comme un ragoût. Les plâtriers d’un chantier voisin, dé-bordant sur le trottoir, s’y nettoyaient le gosier.

La corporation est gaie. Tous les peintres sifflent. Tous les plâtriers chantent. Augustin recueillit un couplet en passant.

Et nous te donnerons

Du sucre et du bonbon.

Dieu m’a fait

Pour voler,

Gentil petit enfant…

Le chanteur aux yeux bridés de rires s’arrêta au bout de son effort de mémoire. Mais l’innocente chanson de province et d’enfance, abusée dans un café sale, put couper une minute les remâchements mornes du jeune homme qui passait là.

 

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Immanquablement, aux veilles de fêtes, un désir de confes-sion piquait son âme inerte. Mais il s’émoussait vite, devant la totale impossibilité de s’entendre offrir par l’aumônier l’exhortation des précédentes Pâques : « Considérez ces mo-ments de votre vie comme une épreuve morale de même sorte que celle qui pèse sur les autres hommes : les maladies, la souf-france physique, la pauvreté. Non ; la Foi ne manque pas. Mais lorsque Dieu vous en enlèvera le sentiment, restez plus étroite-ment fidèle à vos pratiques et laissez passer l’épreuve. »

Hélas ! Ces conseils éclairaient-ils la question de la priorité de Marc ? des interpolations de Luc ? de la primauté de Pierre dans Matthieu ? de l’auteur et du sens de Jean ? ou les dates de Daniel ? Ce prêtre donnait ce qu’il pouvait. Il parlait dans la sé-rénité de son cœur. Mais autant demander à un psychiatre de guérir une appendicite.

Augustin revoyait le jeune et ascétique Abbé social, succes-seur de la Colombe savante sous les combles du vieux lycée, fra-ternellement assis sur sa chaise de cuisine, dans son mobilier d’ouvrier. Il élevait sur lui pour l’Absolution un maigre bras noir, d’où la main sortait sans manchette. Un roulement de tambour, encore audible dans ce dégradé de la hauteur, termi-nait au loin quelque récréation.

Tout un morceau de sa vie, peut-être le meilleur, sautait dans sa mémoire, gardé neuf pour de telles rencontres, sauvé de l’usure des temps. C’était le moment des graves enthousiasmes et des prosélytismes éperdus. Les évidences catholiques bondis-saient de tous les coins du monde. Tous les mois se découvrait quelque synthèse nouvelle à base « pragmatiste », entre la science et Dieu. Toutes difficultés fondaient en un brasier cen-tral, où flambaient deux sortes de combustible : la Foi et l’Amour, beaux charbons sans fumée ni cendres. Si le vieil Abbé n’était plus là, pour continuer les leçons bibliques, on devait re-trouver cela, tout seul, plus tard. Oh ! temps de Bernier Félix ! temps où les « jeunes » allaient à Dieu « avec toute leur âme »,

– 312 – comme dans Ollé-Laprune et comme dans Platon !

La prise et l’attrait de ces années, Augustin les sentait en-core lors des précédentes Pâques, en redescendant l’escalier où somnolait, rajeunie de linoléum, la majesté bourgeoise de 1830. Saint-Étienne-du-Mont abritait sa pénitence et son action de grâces, auxquelles se prêtaient mal les petites chambres de l’aumônier, à l’odeur permanente et mêlée de cuisine et de cabi-nets. Il portait dans son cœur le poids de l’absolution avec len-teur pieuse, douceur et gravité, fardeau sacré sur des gants ri-tuels.

Les heures d’après passaient en une anesthésie morale, jusqu’à la communion du lendemain. Les difficultés se réfu-giaient au bout de perspectives où elles perdaient leurs dimen-sions, parmi des vapeurs qui les absorbaient et aucun nom propre ne sortait plus de ces brumes. Elles étaient mortes ou jouaient la mort. Inquiétudes anonymes, teinte fondamentale d’une âme d’anxieux, où il n’est de réel que la couleur des verres dont il regarde la vie, elles ressemblaient à un mal de tête après un cachet.

De ce curieux phénomène, il se rappelait avoir noté, dans ses carnets, une description certainement plus commentée et moins ingénue que son souvenir d’aujourd’hui.

Bien entendu, les difficultés revenaient le lendemain et tout était à recommencer…

Il débouchait à l’extrémité du boulevard Saint-Germain, en face du pont Sully, dans le grand courant d’air de la Seine. Et le tenace dialogue reprenait entre lui-même et son double, disten-du, fragmenté par la chanson des plâtriers :

– … Non. On ne peut laisser les délices, les angoisses, les regrets, les souvenirs, prendre vos décisions à votre place. Il faut les prendre soi-même et seul.

Dieu m’a fait pour voler

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Gentil petit enfant…

– Dieu !… disait « l’autre », l’interlocuteur obsédant blotti au fond de lui-même, quelle relation de cet Absolu à une petite « levée » de Galilée, dans la tétrarchie d’Antipas, vers 750 après la fondation de Rome ? Quelle dérision !

– Pardon, rectifiait Augustin, je n’ai pas dit « dérision » !

L’infernale discussion recommençait ! Il haussa une fois de plus les épaules. Ce n’était qu’un maillon nouveau, dans l’insupportable, dans l’énervante chaîne.

 

Celui qu’il allait voir était M. D…, son ancien professeur de Première supérieure, promu à la Sorbonne depuis deux ans déjà et presque aussitôt élu à l’institut pour ses travaux considé-rables sur Kant. « Sans l’avoir sollicité », faisait remarquer sa fierté austère et ingénue.

Augustin travaillait pour la première fois sous sa direction, dans ses fonctions nouvelles. Sa pensée personnelle et son œuvre d’historien, ayant quelque peu attendu derrière les tâches de son métier, commençaient d’être estimées à leur prix, qui était haut.

Courtaud, trapu, concentré, très commun d’apparence, ri-gide et timide à la fois, on le rencontrait régulièrement chaque dimanche, à la messe de sept heures, à Saint-Louis, sans livre ni chaise, ses gros bras courts croisés, planté comme un roc, de-vant l’autel.

L’idée traversa Augustin de lui demander conseil, aussitôt refoulée par sa répugnance hérissée à admettre quelqu’un en tiers dans ses troubles. Et puis, qu’est-ce que cela signifiait ? L’évidence était l’évidence. Elle luisait pour tout le monde. Elle éclairait tous ceux qui avaient des yeux. C’est d’elle que venait la lumière et non de M. D… Et d’ailleurs, il connaissait bien

– 314 – l’homme, ses convictions religieuses profondes mais silen-cieuses, son manque de confidence sur les questions de vie inté-rieure…

Augustin sonna au cinquième étage, remit le manuscrit à une bonne aigrelette qui ne lui laissa pas dépasser l’antichambre, se rappela que le maître de céans fermait stric-tement sa porte les jours de semaine, et s’aperçut en descendant que ses troubles et son angoisse s’étaient atténués. Ils s’étaient consumés dans leur fatigue même. Ils avaient disparu selon leurs lois. Toujours des lois. Psychologiques ou autres. Tout le pittoresque des âmes et des choses se résoudrait un jour ou l’autre dans des lois.

Il revint directement à l’École, sans rien décider. Après tout, le Temps Pascal se prolongeait de l’autre côté des va-cances. Son père n’avait-il pas dit, jadis, quelque chose comme cela ? D’ailleurs dans la légalité de l’Église, puisqu’elle avait un code des contraventions, des délits et des crimes, l’absolution emportait pardon à quelque date qu’on fût…

Il remonta le perron de l’École. Décidément, il fallait en fi-nir.

*

* *

Augustin trouva deux plis pour lui dans le petit bureau vi-tré du vestibule : une lettre de Christine et un télégramme pneumatique dont la grande enveloppe le secoua.

Il serait très aimable, en même temps qu’il rendrait grand service, en venant déjeuner demain. À défaut, voudrait-il, lundi soir, prendre une tasse de thé ? Le jeune Jacques Desgrès, allant passer ses vacances de Pâques en Angleterre, avait besoin d’un compagnon, « Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments très distingués. Préfailles Desgrès. »

Un timbrage bleu, au coin du pneumatique, donnait

– 315 – l’adresse et aussi le téléphone : Paris et Interurbain, coutume dont Augustin ignorait qu’elle était à cette date plus anglaise que parisienne. Ce n’était pas l’adresse propre de Mme Desgrès, mais celle de son beau-frère. Augustin entreverrait peut-être l’homme prestigieux.

De nobles bonheurs commencèrent de luire comme des feux sur les villes, dans un ciel très près de terre. À la différence des choses religieuses, les hommes pouvaient les sentir parents, consubstantiels à leurs goûts, de même étoffe que leurs désirs. La grande avenue, timbrée en bleu au coin du pneumatique, traversa lentement l’École, l’atrium délabré, le jardin mort, y lo-gea son ombre riche et pâle.

Ce renouvellement du monde prit trois bonnes minutes. Puis le réel ressuscita, commençant par l’appareil à gaz, qui pendait dans le vestibule, un seul globe allumé, ainsi que de coutume. Sa lumière, échappée provisoirement aux transforma-tions électriques, tremblait aux débuts de nuit, comme en un buffet de petite gare déserte.

Augustin mit sur-le-champ la réponse à la poste. Un reste des anciennes timidités lui fit éviter le déjeuner et repousser à six heures du soir la visite de lundi. Tous ces gestes achevèrent de l’épurer. Les choses avaient à son retour repris leur subs-tance coutumière. Il ouvrit la lettre de Christine et ce fut un autre monde.

En principe, les lettres du Cantal émanaient d’elle. Le jeune Pierre ajoutait une grosse ligne banale et commandée. Mme Méridier mettait régulièrement en croisillon les mêmes questions sur sa santé, le même baiser passionné, et, sans aucun conseil religieux, la même promesse de prier la Sainte Vierge. Seuls variaient les termes, suivant les dates liturgiques aux-quelles cette prière devait avoir lieu. À l’Annonciation, c’était pour lui qu’elle allait s’approcher de la Sainte Table. À la Purifi-cation, elle ne l’oublierait pas aux pieds de Jésus. À l’immaculée Conception, elle lui donnait rendez-vous dans Son cœur, selon

– 316 – la hardie métaphore catholique qui prend le cœur de Jésus pour une habitation.

M. Méridier envoyait habituellement de petits récits, de la même amusante élégance, où revivait le souvenir des temps de son fils. Toute déception semblait disparue. Il n’en parlait plus. Il décelait peu de chose sur lui-même.

Aucun ne racontait sa vraie vie. Dans tout ce qu’ils pou-vaient dire, ils triaient ce qu’ils supposaient devoir faire plaisir à Augustin. Ils ne devinaient pas qu’il n’eût souhaité lire qu’une relation naïve et brute, un portrait simple de leurs jours.

Mais Christine voyait bien, racontait bien. Son esprit se dé-veloppait extrêmement, tout en donnant l’impression de garder des parties réservées.

Cette lettre-ci parlait d’une légère fièvre dont souffrait son père. Quinze jours de vacances la feraient sans doute dispa-raître. Christine le trouvait incomparablement plus calme, quoique certainement très fatigué. Sa fatigue l’affaissait au lieu de le faire réagir avec ses nerfs comme jadis. Ses classes étaient-elles plus maniables ? Christine ne savait pas, ne demandait pas. Le cours Savouré le distrayait, mais il s’ajoutait à ses fa-tigues.

Les interprétations religieuses surabondaient dans ses lettres plus encore qu’en celles de sa mère. Christine faisait-elle exprès « d’en mettre partout », parce qu’un toucher subtil lui en révélait moins dans celles de son grand frère ? Ou bien, était-ce un trait commun à toutes les jeunes filles élevées comme elle ? Suzanne était délicieuse. « Tu verras. Douce, enjouée, d’un dé-vouement délicat. Bien meilleure que moi. ». Jacqueline avait encore une petite bronchite. Quant à Pierre, détestable. En la-tin, français, histoire, langues, dernier, régulièrement. Plus que paresseux. Buté. Hostile. « Qu’est-ce que ça me fait à moi, tout ça ?

 

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– Alors que veux-tu faire plus tard ? – Je veux vendre ! Eh bien ! oui, dans les magasins. » Maman songeait à une école de commerce, mais la petite ville n’en avait pas. Sans doute ne se montrait-il aussi désagréable que parce qu’on lui imposait des goûts qui n’étaient pas les siens.

Ainsi s’écoulait, loin de lui, l’humble vie des bien-aimés.

 

S’il s’abstenait des Sacrements demandant une participa-tion au dogme, la messe des dimanches offrait au contraire à Augustin le dernier des liens qui lui restât, un pont ménagé pour quelque problématique retour que rien ne permettait de déclarer impossible, une sorte d’assurance qu’aucune faute per-sonnelle ne pourrait expliquer, même de très loin, son adieu. Sa douloureuse tendresse persistait pour les convictions religieuses qu’il avait tant aimées. Elles revenaient en ces jours-là ; il fallait les tromper un peu, les chloroformer, leur promettre de ne pas trop les faire souffrir quand le moment serait venu.

À l’Adoration Réparatrice, les fidèles priaient bien. Il ré-gnait là comme un prosternement moral de ménagères pauvres et de vieilles gens, le dépouillement des ambitions et presque des désirs, un humble et tenace vouloir-vivre, toute la gerbe des précieuses forces tristes de la vie.

Augustin se reprochait de porter ses regards moins sur Dieu que sur ces orantes, pendant la rêverie métaphysique et vague qui occupait largement sa demi-heure.

La réalité chrétienne, peut-être, se trouvait là, dans cette vie des âmes priantes ; il en garderait longtemps l’attrait, sans doute jusqu’à la mort, sur les ruines du reste. Les critiques mo-dernes, bibliques ou autres, dans leurs tentatives de réduction, ressemblaient à ceux qui décrivaient avec scrupule et minutie des ombres humaines, portées sur diverses murailles, faisaient la synthèse de ces ombres et l’appelaient homme.

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La porte de la chapelle battait dans son dos.

L’extrait de saint Jean sur le jour d’Abraham qui servait d’Évangile à ce dimanche de la Passion ne lui rappelant rien de spécialement attaquant dans l’alambiqué commentaire loysiste, il le lut avec le prêtre. Mais il était rare qu’il essayât même de suivre l’Évangile : les interprétations rationalistes lui sautaient à la gorge. À la différence de l’année précédente, cette sensibilité religieuse vieillissante et dispersée se trouvait la seule qui lui fût possible. Au moins semblait-elle la seule à ce moment-là. À d’autres moments, oui, peut-être… Bien malin qui pouvait voir clair en ce gâchis, et dire l’état juste.

Il sortit au Deo Gratias final, sans attendre les prières faites au bas de l’autel. Il trouva un ciel gris mat, un air trop doux et en lui-même une sorte de paresse inutilisable. Dans ces mêmes rues calmes de petite ville morte, qui menaient à la Con-férence de Saint-Vincent-de-Paul le dimanche matin, tout était semblable, si semblable ! Cette similitude aussi le lassait. Rien qui ne fût lassitude. Des polytechniciens pénétraient dans l’ancien collège confisqué aux Pères Jésuites. Il pensa aux Ursu-lines du Cantal. Une idée d’autrefois revint, datant d’après la fameuse lecture de Renan : « Si j’avais l’immense malheur de perdre la Foi, je n’encombrerais pas comme lui de doléances es-thétiques mes anciens sanctuaires. » Que faisait-il d’autre ?

De sentir une fois de plus revenir l’obsession, l’agacement fut si grand qu’il hâta le pas, souhaita fuir la Conférence, s’y ra-mena de force, les familles pauvres n’ayant pas à souffrir de ses troubles, quitta brusquement la rue Lhomond, pour la rue Amyot, crut s’évader d’une chambre et la porte imaginaire cla-qua derrière lui.

Il suivit la Conférence en une inertie sentimentale qui lui rappelait l’anesthésie de l’an dernier, après la confession. Elle en différait toutefois : une morne bonne humeur, une parodie de gaieté sonnait dans cette misère. Ce vieux monsieur à pelisse mangée, cet autre monsieur, moins vieux, gras, bénin, décoré,

– 319 – aucune de leurs rides constitutives ne correspondait-elle à une conjecture quelconque sur la finale de Jean ? Et le bouc à la mousquetaire de l’inspecteur des haras, quelle opinion dissimu-lait-il dans ses poils, sur Papias et les Logia de Matthieu ? Telle était la collaboration d’Augustin à la Conférence.

La séance levée et la prière faite, il rejoignit au patronage. Largilier qui y passait une heure tous les dimanches. Dans une cour hurlante, hérissée de cris d’écoliers, cinq ou six petits se-couèrent autour de lui une innocente joie de haillonneux, gam-badant et rugissant dans toute la furie de l’enfance. Il immobili-sa le plus forcené.

– Et toi, qu’est-ce que tu penses du proto-Marc ?

C’était le troisième fils du maçon Badounaud. Augustin lui avait donné, l’année précédente, une paire de gants de laine. Le garçonnet leva sur lui une petite tête de loup, rousse, criblée de points de son et deux yeux bleus d’enfant, chassieux, tendres, éperdus de confiance heureuse.

– Voilà !… Si vous n’êtes comme l’un de ces petits…

Une fois de plus, Largilier et lui parcoururent en porteurs de pains l’identique ignominie des logements pauvres, revirent la pièce unique du maçon limousin, retrouvèrent occupé par d’autres le boyau du cinquième étage où le peintre nain était mort, remontèrent enfin les grasses pentes familières de la rue Mouffetard, l’âme crottée de misère.

– … Le problème n’est pas de savoir si la pratique reli-gieuse aide ces gens, ni si elle humecte de pitié nos « riches » cultures, disait Augustin, détachant le mot. Qu’elle ait ces résul-tats, c’est évident. La fonction sociale remplie par la religion au-ra, si celle-ci disparaît, à se créer d’autres organes et voilà tout. Toute la question est celle-ci : la technique actuelle des études historiques a-t-elle fini par enfoncer le vieux catholicisme, ou tient-il le coup ? Celle-ci, et nulle autre.

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Largilier avait déjà entendu Augustin lui parler de ses pré-occupations bibliques d’une manière assez impersonnelle et vague. Sa brutalité à entamer le sujet le stupéfia. Les mots ren-daient un son de rupture.

Rudement et sans préambule, Augustin demandait :

– Comment résous-tu, pour ton compte, le gros problème, les mille gros problèmes exégétiques ? Et d’abord les résous-tu ?

Ils remontèrent la rue Lhomond, dépassèrent la rue Amyot sur laquelle sa crise d’impatience avait aiguillé Augustin à l’aller.

À vingt mètres devant eux, un chanteur populaire faisait semblant de toucher de la guitare, mais sa fille, sans déguise-ment, quêtait. D’un poste de police, le planton les observait.

– Je ne suis, dit Largilier, ni spécialiste, ni hébraïsant. Mais des catholiques le sont pour moi, d’une autorité scientifique tout à fait égale à celle de leurs adversaires. Tout cela est très simple.

Il parlait avec sa douceur aimable et coutumière, répon-dant, non au ton de brutalité, mais à la souffrance et à l’amitié qu’il sentait derrière les paroles.

– C’est insuffisant comme analyse, ricana Augustin.

Mais deux secondes après, il prenait le bras de Largilier, avec une aisance sans gêne et fraternelle, comme pour une promenade, une flânerie devant des livres ou à une exposition.

Le chanteur populaire émettait à voix débile une chanson sentimentale sur de hasardeuses pincées de guitare. Il fallait, pour l’entendre, avoir l’oreille sur la chanson :

Nous nous en irons tous,

La désirée, la rose aux bois,

Nous nous en irons tous…

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La quêteuse, qu’ils avaient prise pour sa fille, était une femme fort mince, fragile et très flétrie, qui faisait jeune sous une horrible robe à fleurs.

– Contrairement aux recherches physiques où toute la ma-thématique est incluse, les travaux historiques ne sont pas d’une technicité telle qu’une culture moyenne – et la nôtre – n’y puisse suivre les techniciens. Les systématisations forcées, les attitudes aprioristiques ne nous échappent pas.

Ils furent abordés par la quêteuse fragile. Augustin eut le temps de voir une bouche d’un rose noir, où manquaient toutes les dents, et ensuite de s’étonner que des détails de rencontre pussent ainsi, à chaque instant, couper ses confidences et ses troubles.

– Lassitude, diagnostiqua-t-il. Agacement. Irritation frag-mentée.

La désirée, la rose au bois, revinrent vers eux sur l’aile des vents.

– En sens inverse, continua Augustin, qui chercha et donna ses deux sous, si les thèses traditionnelles aboutissent à des po-sitions qui auraient depuis longtemps paru insoutenables, s’il s’agissait d’Adonis ou de Mithra, eh bien ! nous le voyons.

« Pourquoi s’entêtent-ils à des chansons de fleurs et d’oiseaux ? se demandait-il en même temps, se rappelant le couplet des plâtriers. »

Tout au fond, derrière la rue Rateau, par-dessus le chemin qui montait, les toits de l’École Normale surplombaient les premières brumes vertes que le printemps posait sur les arbres. Cette frange de quartiers intellectuels et de quartiers pauvres, cette muraille de couvents ininterrompus, composait un poi-gnant paysage d’austérité et de macération autour de paroles où se préfigurait une destinée. Ces images des lieux traversaient le débat, ajoutaient à sa tristesse. Augustin les mêla longtemps en

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un pitoyable souvenir.

– Te serait-il aisé de préciser ta position actuelle ? deman-da Largilier. Y verrais-tu un inconvénient ? En quelques mots fort généraux, naturellement.

Augustin, d’un geste d’impossibilité, embrassa toute cette topographie, et bien autre chose derrière elle. Puis, très inopi-nément :

– Mais oui ! fit-il, je puis. Je puis faire une coupe chronolo-gique de mes positions successives. Le malheur est que, quand elles sont remplacées, les précédentes ne périment pas. Elles pénètrent mes positions ultérieures et dialoguent avec elles. Eh ! oui. Je ne sais jamais si mon sentiment d’aujourd’hui triomphe ou celui d’il y a six mois ; ou si celui d’un an relève sa vieille tête. L’objectivité ? Je ne sais plus ce que c’est. Ce qui m’habite, c’est un jeu de nuances, un parterre floral.

Le mouvement de la marche accentuait le haché de cette confidence, que la solitude de la rue rendait possible. Largilier ne se méprenait pas à ce ton crispé et léger. La personnalité de son ami, profonde et peu communicative, ne pouvait se confes-ser sans ce parti pris d’ironie, jeté sur sa torture.

– Je n’ai pas besoin de te dire que c’est tout à fait ma na-ture intellectuelle, n’est-ce pas ? que je suis dilettante, rena-nien ; que j’ai donc une grande joie augmentée du plaisir de la percevoir comme souffrance, et caetera, comme dirait notre ami Denisot (le renanien de l’école, célèbre pour son dilettantisme laborieux)… Je me suis, en son temps, appuyé au mur ruineux de la relativité des connaissances scientifiques positives…

– Aucun usage à en faire, trancha Largilier.

– Aucun, confirma Augustin.

La grille de l’École Normale s’apercevait déjà, officielle et familière. Les deux amis montaient le perron, quand l’un tira

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l’autre par le bras.

– Tout cela pour toi, bien entendu. Je n’ai nul désir que les Denisot de l’école viennent sonder mes reins et cœur.

Après le déjeuner, Largilier put rejoindre Augustin dans sa turne pour le café. Des gambades et des galops dans le corridor voisin avertirent que tout un groupe de normaliens sortait. Cer-tains, déjà, partaient en vacances, et des turnes se trouvaient vides. Sur la table, Augustin avait disposé un filtre, le carton bistre d’une boîte de sucre Say, deux tasses et des cuillers d’un métal qui jouait l’argent.

Largilier s’assit. Augustin, qui triait et rassemblait des livres, sentit revenir la conversation de la matinée. Il connaissait son ami, son dédain des préparations et sa grande simplicité :

– Tes préoccupations religieuses paraissent t’assiéger sans trêve.

– Elles m’obsèdent. Je cherche souvent à n’y plus penser. Je joue à cache-cache avec elles. Elles me retrouvent vite. À ce jeu, elles seules s’amusent.

– Tiens-tu compte, dans tes jugements critiques, du carac-tère particulier, je veux dire l’aspect d’« obsession » que prend pour toi l’épreuve ?

Augustin pliait, dans le journal Le Temps, les livres qu’il avait triés. C’étaient les manuels et tirages à part prêtés par l’abbé Bourret.

– Cher ami, que « l’épreuve », comme tu dis, prenne cette forme ou toute autre, en quoi cela éclaire-t-il le problème du re-censement de Quirinius ou le sens d’Halamah dans Isaïe ? et quant à cette obsession, il faudra bien qu’elle finisse par finir. Simple obsession, ou voix du diable, ou les deux ensemble, elle me fait aspirer au moment où aucune inquiétude de Dieu ne me tourmentera plus.

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S’apercevant que, selon sa coutume, son verbalisme antire-ligieux forçait sa pensée, il se mordit nerveusement la lèvre infé-rieure.

Sur la vaste table à trois occupants, des papiers rangés, des piles de livres en demi-ordre annonçaient la fin du trimestre. La caractéristique de la pièce était une grande et belle chaise longue en osier, à coussins et couvertures, introduite là par Bruhl, après d’infinies négociations avec le surveillant général. Le grand Bruhl était d’ailleurs le dernier à s’en servir.

Largilier, bien qu’il fût l’invité, surveillait la confection du café.

– Comment font, demanda-t-il, les gens pour qui les inter-prétations catholiques gardent toute leur force ? J’entends les spécialistes du premier ordre, de culture générale distinguée et de longue pratique.

– Il y en a. Que te dire ? Je les ai lus.

Et dans l’un des moments de curieuse distraction qui cou-paient sa tension mentale, il remarqua combien était pauvre et un peu ridicule la cravate noire toute faite de Largilier sur son terne col droit.

– En gros, de deux choses l’une : Ou ils avouent qu’il faut accepter d’ignorer, ou ils édifient des hypothèses arbitraires qu’aucun texte ne dément ni ne confirme. Au fond, toutes ces choses, c’est la même chose. En rigueur, ce qu’ils disent n’est pas faux, mais tendancieux. Ils se conduisent comme ils ne fe-raient dans aucun autre travail d’histoire ancienne. Ils usent d’une méthode déplorablement inobjective, où leurs convictions sont préalables, et ultérieures les discriminations qui devraient les fonder.

– Il suffit, dit doucement Largilier, qu’à la fin de l’opération, elles coïncident.

 

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Augustin terminait son paquet de livres.

– Passe-moi la ficelle, fit-il. Dans le tiroir. Juste devant toi.

Largilier passa la ficelle.

– Tu tiens naturellement compte de ce que des récits comme la Résurrection et la Naissance virginale ne sont en rien infirmés par l’impossibilité a priori de cette Résurrection et de cette Naissance…

Augustin, dogmatique, battant la mesure détaillant comme en une leçon, interrompit :

– … Mais primo, par la contradiction des témoignages des Synoptiques entre eux et avec Jean, touchant la Résurrection et la Virginité… Non ! Attends. Je me trompe. Ce n’est pas contra-diction des témoignages qu’il faut dire. C’est divergence ; pré-sence ici, absence là ; impossibilité de superposer les récits.

Rectification et affirmation première restaient aussi sèches et impérieuses l’une que l’autre, comme en mainte réplique d’Augustin. Largilier préparait les tasses, versait le café, le su-crait, de cet air silencieusement résigné dont on évite les scènes de ménage.

– … Et deuxièmement, parce qu’une critique de ces diver-gences ne reste pas longtemps négative, mais devient rapide-ment explicatrice des conditions de croissance de la croyance en question. C’est cette analyse génétique qui est souveraine. On la voit naître, la croyance.

Ses mains, creusées en coupe et tournées vers le ciel, avaient l’air d’agiter quelque magma foisonnant.

– Ces analyses génétiques ne trouvent aucun obstacle ? au-cun texte inverse qu’elles aient à écarter ? demandait Largilier de sa voix ininsistante, tandis que la fumée du café lui montait au visage.

– 326 –

– Ah ! certes, si ! Je reconnais que le départ des textes fait par les exégètes dits positifs prête à l’arbitraire, et aussi leurs trop commodes soupçons d’interpolations et tout le branlant de leurs hypothèses… Ah ! je le sais bien !

– En somme, les enseignements orthodoxes ne se sont ja-mais heurtés à une évidence inverse et contraignante ?

– Contraignante ?

– Par exemple, de cet ordre, de cette masse : César fut tué aux Ides de Mars ? Auguste vainqueur à Actium ? Enfin, l’irréductible, le roc des faits. Jamais ?

– Ce serait une grande paix, sourit Augustin.

Assis devant le service à café, il regardait fondre dans sa tasse le monticule de son sucre.

– … Que veux-tu ? conclut-il. Moi aussi, c’est le seul terrain au monde où ce qui me déciderait dans toute autre histoire ne me décide pas. Sans quoi je serais gai, fit-il avec un rire sec, for-cé et navrant.

Largilier devait-il continuer ? prolonger enquêtes et insis-tances sur ce cœur ulcéré ? Il avait dû se dire déjà tant de choses à lui-même !… Une compétence en sens inverse, précise et dé-taillée, le jeune savant n’en avait pas à lui opposer. Qu’elle fût au surplus inutile en ce moment même à Augustin, la preuve en était faite. Il l’avait certainement trouvée dans des exégètes ca-tholiques de grande science et d’exacte orthodoxie et ne s’en était pas laissé persuader, pour des raisons que son camarade scientifique n’élucidait pas nettement. Lui ne pouvait proposer que des remarques générales. Elles ne convainquent que les convaincus. Les spécialistes les dédaignent d’autant plus qu’ils sont plus jeunes dans leur spécialité.

– Une étude positive des religions anciennes, continuait cependant Largilier, par exemple d’Attis et de Mithra, a le de-

– 327 – voir de présenter de leur surnaturel (si je puis dire) une analyse réductrice et génétique même approchée, même médiocre. Nous savons bien qu’en définitive, il se réduit. Mais pour nous, chrétiens, cette approximation dans la réduction est précisé-ment ce que l’historien n’a pas le droit de substituer à son igno-rance.

Augustin plongea ses lèvres dans un café trop chaud, repo-sa la tasse, se leva de nouveau, circula autour de la table, soule-va un paquet de cigarettes anglaises laissé par Bruhl, l’approcha de son nez, le reposa aussi. Largilier soufflait imperceptible-ment sur sa tasse.

– Cher ami, dit Augustin lentement, tous les procédés his-toriques de la critique indépendante, avec toute leur dose hu-maine d’approximation, d’arbitraire et de médiocrité, sont ceux mêmes qui seraient appliqués à tout autre chapitre d’histoire re-ligieuse ancienne, et par exemple à ces cultes d’Adonis et de Mi-thra. Ils sont la méthode historique elle-même. Ils sont l’intelligence en tant qu’elle s’applique à l’histoire. Partout ail-leurs, leurs conclusions seraient sans appel, et d’ailleurs senti-mentalement indifférentes. Ici, elles déchirent.

– Que veux-tu ? conclut-il brusquement. Tout finira bien par finir. Tout se calme. Ne t’apitoie pas.

Il tira sa montre :

– J’aimerais prendre l’air. Au moral et au physique.

Cependant, ils ne sortirent pas. Juste à ce moment péné-trait dans la turne Paul Denisot, cheveux en brosse, noire mous-tache à la Guillaume, teint bronzé de toréador, vareuse d’escrime cachant le linge, et il parlait du sein de ce militarisme vestimentaire avec une absence de reliefs laborieusement ex-quise et la bénignité d’un sourire qui comprenait tout. Dans sa raideur désaffectée, le curieux vêtement ressemblait à un ancien gendarme qui eût reçu l’ordre d’être très doux.

– 328 –

– Comment ! fit-il en entrant, vous travaillez, ici ? Vous ne sortez pas ? le zèle de quelle maison de Dieu vous dévore ?

Avec une indiscrétion toute fluide, il inspectait les livres d’Augustin, toute intelligence lui étant de plein droit ouverte.

– J.-H. Holtzmann : Handcommentar zum Neuen Testa-ment. – Stanton : Gospels as historical documents. – Jacquier : Histoire des livres du Nouveau Testament. – Filion : Biblia sa-cra. – Bossi : Gesu Cristo non e mai esistito.

– C’est, dit-il, une exégèse cosmopolite.

Augustin le fixait sans répondre. Largilier l’examinait d’un regard perplexe, comme un appareil pas bien connu et il avait l’air de tourner des robinets avec ses grandes mains méticu-leuses. Mais lui continuait, car il lui suffisait qu’on le vît jouer à coups d’avirons, lents ou prestes, parmi les moires.

– Les crises religieuses ? C’est une noblesse. N’en a pas qui veut. Il est vraiment affreux qu’elles aboutissent. On devrait tout faire pour les entretenir. Renan n’a jamais été plus beau que dans les années d’avant 45. (Et d’autres semblables énon-ciations.)

Le gêneur, cependant, persistait :

– J’imagine qu’elles ont besoin d’un ciel spécial, le jour mat des Toussaints, un de ces paysages désespérés, au deuil lourd et insoulevable.

– Qui vous parle de crise ? siffla Augustin.

Puis, comme il savait que l’autre détestait le tabac, il lui tendit le paquet de Bruhl :

– Nicotinisez-vous. Vos Denisottises y trouveront des ex-cuses.

Un geste d’effacement longuement continué, un sourire

– 329 – d’une confusion charmante furent les seules formes du refus.

Mais Augustin s’était déjà levé :

– Je m’excuse de vous quitter, aimable Denisot.

Puis, à Largilier :

– Viens-tu ?

Il sortit, emportant le paquet de livres de l’abbé Bourret. Une fois dans le couloir :

– Que fais-tu ? demanda-t-il.

– Je vais aux Vêpres des Bénédictines.

Augustin souhaita le suivre, pressentit de brumeuses souf-frances, cacha comme d’habitude sous une banalité ce demi-désir douloureux.

– Autant là qu’ailleurs…

 

Ce petit couvent de la rue Tournefort leur était familier de-puis les temps du Lycée. La maison vieillotte et secrète, le pêne de la porte cochère retombant pour plus de silence sur un tam-pon de cuir, le mystérieux rez-de-chaussée sans rideaux qu’Augustin n’avait jamais vu habité, tout ce romanesque claus-tral qui, autrefois, l’avait tant ému, répétait de son mieux les termes de l’ancien accueil. Mais la petite survivance était en re-tard. On ne lui avait pas dit. Inavertie, elle continuait les ma-nières qui avaient plu jadis. Augustin se demanda ce qu’il faisait là.

Au fond de la chapelle, un vitrail, pourpre et violet comme un billet de banque, s’allongeait derrière les rideaux et les grilles. Des cris d’oiseaux jaillis dans un au-delà plein de jar-dins, traversaient le vitrail et pépiaient contre l’autel. Cinq ou six vieilles femmes priaient là, clientes de cérémonies désertes.

– 330 –

Dans cette solitude pleine de présences et de chuchotements, Augustin finit par goûter une fatigue physique, une noncha-lance, un repos, et l’envie de dormir.

Le faible harmonium émit deux ou trois notes d’attente auxquelles la psalmodie d’une vieille religieuse vint s’appuyer. D’une exaltation exténuée, ployant le col avant la fin du chant, elle ne pensait rien, n’avait ni muscles, ni nerf, ni force, et si peu des autres choses de la terre. Fille anémique du monde des sons, l’air brun des rideaux blanchissait, là où elle passait.

« Un petit couvent où toutes les religieuses sont vieilles et ne se renouvellent pas. » Augustin se rappelait avoir lu ou pro-noncé cette phrase autrefois, à l’âge où les sonorités n’ont be-soin pour enchanter que d’un minimum de sens. « Un petit cou-vent où toutes les religieuses sont vieilles… Celle qui chante a peut-être cinquante ans de profession »… Mais d’autres voix, d’une matière ferme et jeune, prirent feu d’un seul coup derrière la première, flamme de veilleuse qui parut les avoir toutes allu-mées.

Chants charmants et transparents, on y suivait la tension dont vous montiez une sorte de colline, et l’aveu d’une fatigue gracieuse. Au cours de cette exertion, un peu de chaleur vous animait, pareille à du rose sur des joues. Chères voix humaines, poignantes et minces, plus limpides que des visages, toutes les variétés de votre effort se trahissaient : les palpitations, les nuances de volonté, les sursauts, les fléchissements et le pathé-tique de vos lassitudes, tout ce qui, sans vous, eût été jardin clos.

Aussi inaccessibles au vocabulaire parlé, qu’à la prise des doigts un rayon lunaire ou l’odeur d’une rose-thé, toutes les va-riétés de la vie mystique, ses différences innombrables et déli-cates, ses amoureux reproches, la terrible monotonie de la vie terrestre, le désir de la mort, et toujours et à travers tout, cette suprême distinction dans la souffrance, passaient devant ce té-moin, capturées au passage et dévorées par sa faim.

– 331 –

Augustin écoutait leurs aveux, écrasé sur son prie-Dieu de paille. Il lui semblait les suivre docilement sans savoir où, es-clave porteur de bagages, humble convers toléré.

La musique avait forcé les raides portes de son cœur. Une longue lamentation y coulait sans sanglots, faite de regrets mor-tels, de consolations puériles, d’exaucements supposés et du dé-sespoir de Dieu perdu. Comme il était commode de cacher sa tête dans la nuit close de ses deux mains ! C’est ainsi qu’il en-tendit le Magnificat, les chants du Salut, et l’hymne du Di-manche de la Passion : Vexilla Regis prodeunt.

Encore une fois ce paradoxe, ce cercle, ce rouet, le pathé-tique de ces prières d’incroyant, ces mains haussées vers quel zénith ?

Encore une fois l’ardent dialogue obscur, gémissant au creux de ses plus closes retraites, cette parole intérieure indi-vise, où son cœur faisait les deux voix.

– Pourquoi donc me repousses-tu ? soupirait l’Ineffable. La noblesse de ton âme ?… La valeur de ta vie ?… sans but, si elles ne se dirigeaient vers mon Immensité !… Quand t’ai-je fui, lors-que tu m’as fui ?… Et combien de fois te fus-je sensible !

Que de lèvres s’ouvrirent comme les siennes pour le mot de saint Paul : « Seigneur, que voulez-vous de moi ? » qui ensuite se refermèrent ! Que de pas, y compris les siens, se perdirent, sur les chemins qui vont vers Damas !

L’intolérable vain tumulte de ce dialogue entre des ombres !… Et cette reprise de lui-même, subite, coléreuse, non moins intolérable : « Pourquoi des ombres ? qui peut dire que ce sont des ombres ? »

Ils sortirent vers quatre heures et demie. Largilier devait prendre l’omnibus Panthéon-Courcelles. C’était à cinq minutes. Le silence d’Augustin s’éternisait.

 

– 332 –

– Te rappelles-tu, finit par s’enquérir Largilier, ce que tu m’as dit sur l’impossibilité où se trouvent la plupart des hommes d’utiliser leur douleur ?

À la station terminus, deux omnibus attendaient.

Augustin fut gêné de ce que le conducteur et le contrôleur, qui allaient prendre le service, baguenaudant sur le trottoir, pussent écouter ces conversations inusuelles. Il fit deux ou trois pas hors de la portée de leurs oreilles.

– Je me suis souvent demandé, expliquait son ami, si un Ordre religieux ne naîtrait pas, dont les règles seraient précisé-ment que ses membres adoptent la vie de ceux qui ne savent pas utiliser leur souffrance.

Il expliquait, d’une voix aussi calme que dans leur turne :

– Évidemment, ils ne pourraient se faire exprès malades d’hôpitaux, mais ils seraient travailleurs en chambre, ma-nœuvres, locataires de taudis, occupant les compartiments éco-nomiques qui se montrent surtout générateurs de souffrances. Dieu leur donnerait, le cas échéant, la maladie par surcroît.

Augustin demanda brusquement :

– T’en sens-tu l’attrait ?

Raidi d’immobilité méditative, Largilier maintenait, serré autour de son corps, un pardessus que secouait le vent.

– L’attrait n’est rien, finit-il par dire. J’exerce des désirs purement naturels, et d’ailleurs sains, à propos de Dieu comme de toute tendance : nourriture, jeu, amitié. Ils valent ce que va-lent tous désirs naturels et sains. La seule maxime acceptable, pour celui que Dieu daigne appeler, c’est de s’étendre bras ou-verts sur l’autel qui lui est proposé, sans choisir son autel. C’est d’une logique éperdument juste.

Augustin se dit qu’il avait bien fait d’amener la conversa-

– 333 – tion hors du champ d’audition des deux employés. Il perçut la lourdeur de sa serviette sous son bras gauche, respira un froid mêlé de tiédeur, soufflé par le vent des pluies, pensa que Largi-lier avait dit « acceptable » au sens scientifique, expérimental du mot, mais n’eut pas le temps de répondre. Le conducteur as-surait déjà son cache-nez et tapait sa galoche sur la plate-forme. Largilier rejoignit en courant. Augustin resta seul.

– Mais pourquoi donc m’a-t-il dit cela ? se demanda-t-il quand il eut commencé de réagir contre l’étrange et voilée con-fidence.

Un nouveau Largilier apparaissait au milieu des formes et des habitudes de l’ancien. Toujours calme, d’une gravité de pay-san suisse, d’une conversation toujours générale et sans ouver-ture sur lui-même, ne faisant, comme on dit, de « personnali-tés » ni sur d’autres ni sur lui, et tout à coup cette communica-tion et de quel ton !… avec quelle humilité d’hésitations, comme s’il s’agissait d’ouvrir chaque fois un peu plus, à sa grande répu-gnance, l’entrebâillement qui donnait sur son moi.

– Mais pourquoi donc m’a-t-il dit cela ?…

 

Une heure après, il traversait l’encombrement dominical du Luxembourg. Le trajet longeait des pelouses saturées d’eau, bordées de fleurs d’hiver. Le contact velouté et violent du vent lui jetait aux narines toute la pureté des brises atlantiques, ve-nues d’un seul vol de trois cents kilomètres. Il pressentit le loisir des débuts de vacances, la joie d’errer dans le vent. Pourquoi y avait-il des questions bibliques ? Et comme il serait simple que tout fût douceur, promenade, nonchalance, repos !

Augustin apprit du concierge que M. l’abbé Bourret avait changé d’adresse, mais le concierge s’offrit à lui faire parvenir les livres. Parfait ! Tout continuait d’aller bien. Augustin ne te-nait pas à revoir l’abbé. Le paquet de livres, une carte de visite et

– 334 – ses regrets. Tout était pour le mieux. Merci à la Providence des biblicisants. Mais à l’angle de deux rues, il tomba sur Bourret.

L’abbé marchait à grandes enjambées, dans ses bonnes chaussures lourdes et sa douillette à col de velours. Il venait de « donner un Salut » à un petit couvent d’à côté. Il parut enchan-té de rencontrer Augustin.

– Non ? Vous n’avez pas trouvé intéressantes les brochures de Loubidoux et de Leneveux ?… Quelconques ?… Peut-être à cause de leur grand air d’innocence ?… Il n’est qu’apparent.

Il écouta en silence le jugement d’Augustin : « Elles présen-tent toutes les deux, curieusement identique, un mélange de po-lémique libre-penseuse et de plaisanteries de grand Séminaire… Ces choses méritent plus de distinction et de sérénité. »

Il souleva sa paupière de volatile, serra les lèvres, les rou-vrit, et demanda subitement comme il se serait enquis de l’heure d’un train :

– Monsieur Méridier, combien faut-il de temps entre une licence, mettons d’histoire, et l’Agrégation correspondante ?

– Mais, comme ecclésiastique, dit Augustin stupéfait, vous ne seriez pas admis à la passer !

– Je sais bien. C’est un renseignement d’ordre général. Un de mes amis ayant voulu savoir…

D’autres questions suivirent sur la possibilité de bourses d’Agrégation, les perspectives qu’offrait l’Université pour un doctorat sans Agrégation, et d’autres questions paraissant viser, quoique de fort loin et avec bien des détours et faux-chemins, une situation assez analogue à celle de M. l’abbé Bourret.

Toute cette enquête fut menée au cours d’une marche lente, un peu d’obséquiosité déparant le ferme et secret visage.

Il était plus de sept heures quand Augustin quitta l’abbé, il

– 335 – n’avait plus le temps de retourner dîner à l’École. Il erra à la re-cherche de quelque restaurant populaire.

Au coin de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel, devant les cafés qui se faisaient face, la gaieté de l’heure, le grand flux de spontané qui ruisselait devant lui, l’enveloppèrent. Il était si las de tant de tension mortelle ! Des formes de sensibi-lité nouvelles et plus libres, une vie morale plus ouverte, autre chose, enfin… autre chose !… un courant d’air tiède sur ses landes ! L’impulsion d’entrer dans ce café, totalement imprévue la seconde d’avant, fut semblable à un lutteur qui, préparant ses muscles pour une besogne de force, ne soulèverait qu’un broc vide.

Comme tous les dimanches soirs, dans les débuts de prin-temps, le café regorgeait de jeunes gens de tous les âges, dans tous les états de conservation, les traits modelés par un pas-sionné mélange de vie sexuelle et de vie d’art. Près d’eux, des dames de diverses chevelures offraient une psychologie de peu d’apport personnel, toute générale, engendrée par l’économique de leur métier. Augustin s’entendit héler. Il se retourna vers une table logée entre le mur du fond et la porte.

Parmi cinq ou six convives dînaient Vévé et Marguerite. Il ne devina pas quel mystère financier leur permettait l’entrée de ce café plutôt cher. Les gestes de Vévé, d’une exaltation inaccou-tumée, firent hésiter le nouveau convive. Vévé criait : « Une place pour toi, vieux ! »

Les formes de sensibilité nouvelles et plus libres n’ayant sans doute pas encore épuisé leur attrait, Augustin céda à l’invitation et s’assit dos au vitrage sur la banquette de moles-kine rouge. L’un des jeunes gens lui fit place.

Un garçon chauve, morne et docile, d’un coup de torchon giratoire, concentra, sans les jeter, les mies de pain, feuilles de salade, empâtements de sauce en train de sécher, fit place nette sur la table et la recouvrit d’une serviette aux plis neufs.

– 336 –

Vévé prodiguait sur le menu des conseils diffus et ramifiés. « Mon vieux, il n’y a que si tu ne veux pas d’apéro. Alors, je te conseillerai ce bœuf. Il y a des choux et des saucisses, mon vieux, bath. À moins que tu veuilles commencer par un po-tage. »

Cet aspect nouveau de vulgarité basse étonna l’invité. Ja-mais il n’avait vu Vaton de la sorte depuis leur commun lycée. Il sentait la nourriture, l’alcool et les dents sales. Augustin se trouva châtié par la fameuse justice immanente et pensa que les formes de sensibilité nouvelles et plus libres eussent pu mieux choisir leur endroit. La conversation, un instant éteinte, reprit comme du feu après un coup de vent.

– Nous, on est presque à la gnole et au pousse, mais vous avez tout le temps de rejoindre, vous avez tout le temps de re-joindre, dit en se répétant le voisin d’Augustin, d’un ton de froi-deur indolente. Du train dont on marche…

Puis, comme Vévé menaçait de s’étendre de nouveau sur le menu :

– Vaton ne sait pas bien ce qu’il raconte. À votre place, je me méfierais.

Mais Vévé l’assura en quatre syllabes, dont une élidée, qu’il lui activait les fonctions d’excrétion. Il ajouta, explicatif et nuançant :

– Si je ne sais pas ce que je raconte, je sais toujours ça. Le reste des connaissances humaines, peu me chaut.

Le nouveau venu se promit de manger vite, commanda des plats tout prêts, veau rôti, pommes de terre, camembert.

– Et comme vin ? demanda le garçon chauve.

Vévé se lançait dans de nouveaux conseils : « Il en savait un, mon vieux… On ne pouvait pas venir ici sans le boire. »

– 337 –

Augustin dit qu’il ne prendrait que de l’eau.

Il vit Vévé amorcer avec le convive de l’extrême bout une conversation hoquetante et hargneuse. Marguerite ne disait rien. Elle maintenait son coude sur la table et sa joue sur sa main. Sa figure était aussi pâle qu’elle pouvait l’être. Elle gardait à demeure autour de ses lèvres, sur ses beaux yeux battus, in-certains et passionnés, le petit sourire par lequel elle suppliait toutes choses de ne pas trop lui faire de mal, en acceptant toute-fois qu’elles lui en fissent.

Augustin comprit que dans sa conversation orageuse avec le bout de table, Vévé parlait de lui. Le bout de table restait sceptique.

– Je vous dis que c’est le type le plus intelligent que j’aie connu. Il a été reçu premier à l’École Normale supérieure. Tout ce qu’il y a de bien. Du transcendant.

Confidentiel, posant en écran devant sa bouche une main aux ongles sanglants à force d’être rongés :

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