Augustin ou Le Maître est là
II la Soif D’un Monde Ignoré
II
LA SOIF D’UN MONDE IGNORÉ
En seconde, on mit Augustin hors concours, puisqu’il se trouvait dans la classe de son père. Seules lui restèrent ouvertes les compétitions échappant à l’enseignement paternel : l’histoire, les mathématiques, l’allemand. L’avance sur ses ca-marades y était d’ailleurs identique.
Un énorme Censeur, aux mains velues, arriva cette année-là, qu’on commença de craindre dès le premier jour. Lui-même, quand il connut Augustin, affecta de lui parler d’un ton de bru-talité cordiale, de déférence forcée et bourrue.
– Eh ben ! hein ! vous n’encombrerez plus le palmarès, hein ? vous en laisserez pour les autres, hein ?
– Vous n’en avez pas vu souvent comme ça ? demandait-il au professeur de philosophie, vieil éclectique cousinien près de sa retraite, connu de toute la ville pour la largeur de son cha-peau et la bonhomie de ses vestons ; plus remarqué encore de ses classes successives pour le jaune d’œuf coagulé chaque ven-dredi dans ses moustaches.
– Non… si… attendez ! si… Le vicaire général.
– Ah ! bah ! alors ce petit Méridier se fera curé ?
– Qui sait ? fit l’autre, énigmatique.
Le tambour fit explosion dans leurs oreilles, couvrant le pronostic.
Grâce à la terreur du Censeur, la classe de seconde fut,
– 70 – cette année-là, maniable. Sur le banc des bûcheurs, devant la chaire, s’assit Vaton. Il avait fait à Augustin, pour la scène de la cour, de douces excuses embroussaillées. Rêveur blondasse, long, lassé, ses compositions françaises offraient d’heureuses trouvailles parmi des fioritures qu’Augustin savait naïves. Au-près d’eux, vint Marguillier, fils fantaisiste de l’âpre maire libre penseur et que son nom humiliait. Il avait écrit ses Mémoires pendant toute la classe de troisième, dédiant chaque chapitre à des prénoms féminins : Julie, Agnès et Maria-Annunciata. Ap-piat, son voisin, dur brachycéphale brun, préparait, dans le même temps, l’académie de Médecine en dessinant des sque-lettes où il inscrivait le nom des os. Frappés de la grâce dès leur première semaine de seconde, tous ces passe-temps leur paru-rent puérils. Ils se passionnèrent pour l’Énéide et les ouvrages de Boissier. Derrière eux, les bancs du fond bruissaient à voix basse, comme friture sur feu doux.
Ils menaient la partie principale de leur existence dans une étude voûtée, en contrebas de la rue, pleine de rêves, d’alibis, d’enfantillage et de liberté. Augustin n’y entrait jamais. Quelques volumes dépareillés, parus entre 1880 et 1900, re-fluaient jusqu’à ces repaires. On y avait vu circuler un Bourget, première manière, un équivoque Pierre Louys, et deux volumes de Zola, munis du cachet de location de la librairie dite « Mo-dern’ » prêtés par des externes hardis.
D’autres échantillons dataient de plus vieux âges. Un tome dépareillé des Misérables contournait toute la hiérarchie des pièges, du Maître d’études au Censeur, avant de faire, la nuit, les délices d’Appiat, dans un lieu caché, connu de lui seul, peuplé de vieilles couvertures et de livres au rebut, éclairé par un mince filet de veilleuse venu du dortoir.
Le fait qu’Appiat, ignorant Paris, prenait le Luxembourg pour une église, ajoutait aux rencontres de Marius et de Cosette une part d’inexplicable, en décuplait la poésie. Vaton cachait un exemplaire des Contes d’Espagne et d’Italie, recommençant, sur
– 71 – son théâtre intérieur, un Romantisme de guitare et le prolon-geant de ses propres vers. Quelques lagunes et beaucoup d’eaux-mortes stagnent ainsi, pris aux grands volumes d’eaux des anciens printemps. Bien des pauvres enfants y vont plonger les mains, laver leurs visages et s’y mirer les yeux.
L’installation d’Augustin dans le cabinet de son père chan-gea, grandit. Mme Méridier remplaça l’ancienne table par une autre plus vaste, plus haute, une vraie, qui servait de table de toilette dans la « chambre à donner ». Aussi bien la « chambre à donner » ne se donnait jamais, faute de gens qui vinssent la prendre, et parce qu’elle était déjà donnée aux habitants de la maison. La nouvelle table, de niveau avec le bureau paternel, les ravit tous deux, leur parut symbolique.
L’intelligence d’Augustin se développait comme une plante complexe, longue à s’étaler. Maintes fois, le père reprit de ses mains fermes une composition tronquée, flottante, difforme. Les idées spongieuses apprirent la netteté essentielle à leur na-ture. La phrase commença de connaître la brièveté, le tour ra-pide. Augustin acquérait une discipline de construction, image de l’autre.
En latin et en grec, ils travaillaient ensemble, hors de la classe officielle, que le niveau de leurs commentaires dépassait. Ensemble, ils traduisaient deux ou trois phrases par version, celles qui se prêtaient aux comparaisons, offraient à palper l’étoffe des mots, la laine profonde où se drapaient les phrases. « Repense cela en latin, disait le père. Qu’aurais-tu écrit à la place ? » Ils passaient la main sur le bel ivoire des Tusculanes, pressentaient la transfiguration de Caton au De Senectute, com-paraient Tite-Live, Tacite, Salluste, sur les textes, passionné-ment.
Augustin, qui connaissait son père, le sentait sans qu’il pût dire à quoi, peut-être en ce qu’il exagérait un peu, prendre aux développements oratoires de type classique un goût ironique et raffiné, comme à des bergeries un homme de cour du XVIIIe
– 72 – siècle. Peut-être aussi parce qu’il lui arrivait de parler des villes antiques, Rome, Athènes ou Tébessa d’une tout autre manière : avec une technicité précise et un certain détachement. Bien des courants ruisselaient là, sans qu’Augustin devinât les sources : un goût de grand lettré, une documentation exacte, une lecture prolongée de désirs et l’amère assurance de ne jamais voir ce qu’on aime. Telle quelle, cette semi-indolence excitait comme un roman incomplet.
Une Rome en travertin, couleur rose et miel, un soir doré, plein de cette sérénité qu’à l’âge d’Augustin on nomme « philo-sophique », des mosaïques sous des trépieds grêles, le Clivus Palatinus et le Cryptoportique, la maison de Livie et la chambre de la Signature, parties d’époques très séparées, se donnaient rendez-vous, on ne savait comment, dans les mêmes rêves.
La riche histoire pendait comme une récompense au bout d’explications littéraires bien faites. Elle se mêlait à une linguis-tique que le professeur ne manquait jamais de rappeler en classe à cause de son fils, quoiqu’elle passât de loin le niveau des « bûcheurs ». De grands appétits positifs naissaient obscuré-ment des textes et débordaient sur le reste. Mais le maître ne devançait pas l’heure.
Maintes fois, comme ils revenaient tous les deux du lycée dans de noires petites rues ensoleillées, sentant le pain, quelque collègue accompagnait M. Méridier. Il agitait des considérations étroitement professionnelles : le nombre d’heures qu’ils de-vaient, le tarif des vacations, le statut comparé des certifiés et des agrégés. Il les coupait d’idées générales brusquement vastes, à la fois cassantes et ultra-fluides. M. Méridier les accueillait d’un : « oui, oui » passif et résigné, que son fils connaissait. Penché vers Augustin, le collègue lui demandait plaisamment son avis.
– Oh ! il ne sait pas, disait le père. Mais il sait qu’il ne sait pas.
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Ainsi l’enfant pressentait-il que le non-savoir, accepté et circonscrit, fait partie, comme le savoir, des démarches de l’intelligence.
Mêmes développements sans hâte dans les autres régions de son paysage moral.
Les « Martyrs » furent lus vers cette date, pendant les après-midi du dimanche. La phrase des « thermes ornés de bi-bliothèques » trembla longtemps dans sa mémoire. Mais Cymo-docée prit, sans plus, l’aspect d’une belle Koré archaïque, pa-reille à celles des photographies, de taille un peu forte sous les plis verticaux du khitôn, dans l’air sec de la Grèce, le long des lits pierreux bordés de lauriers-roses au mince et précis parfum. Le « Qui te l’a dit ? » d’Hermione, fut compris, mais en théorie, comme on dissèque des formes de crustacés ou d’ascaris, de loin, de haut, sans faire, Dieu merci, partie de l’espèce.
La connaissance positive du cœur humain passionné, sur documents de première main, est fort ultérieure. Sous les brumes de l’adolescence, les lourds lyrismes charrieurs de dé-sirs, grumeleux et sucrés comme des lilas, n’offrent pas, quand ils existent à cet âge, grande matière à idées claires. Aussi rares que leur caricature est fréquente, chez des enfants de quinze ans, ils sont pure souffrance ou pure joie ou les deux ensemble. Et le père croyait bien savoir que son fils ne les connaissait pas.
Douce seconde ! heureuse seconde ! quel enchantement vous paraissez, lorsque Augustin se reporte jusqu’à vous à tra-vers les fuites ultérieures d’une mémoire oublieuse, et des sou-venirs dont chaque jour rend l’amas plus léger.
*
* *
Vers cette époque se produisit un événement mondain.
D’inconstantes rumeurs, pareilles à celles qui foisonnèrent au-dessus d’une grande chute, abondaient maintenant autour
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d’une étonnante résurrection.
L’histoire du lent effritement des Préfailles resta, pour le commun des hommes, perdue dans les brumes augustes où s’enveloppe le malheur des grands. Mais elle était fort claire pour ceux qu’une pente d’esprit bizarre, un goût dépravé, ou simplement leur profession portaient à attribuer sens précis et valeur pratique à des vocables tels que : liquidation de passif successoral, purge d’hypothèques conventionnelles, préroga-tives du Crédit Foncier en matière d’adjudication de biens ven-dus à sa requête, états provisoires de collocation. Ces termes in-diquent que les hommes d’affaires exécutent, devant les biens de ce monde, les rites du respect et de la faim. Ils signifient en outre que l’argent s’en va. Intervinrent même des notaires et avoués de villes prestigieuses, Lyon ou Paris.
L’histoire se composait d’événements très anciens comme la cession de la terre et du château des Sablons, d’autres moins lointains comme la mort de la Marquise douairière, d’autres en-fin beaucoup plus jeunes, tels que la dispersion de la famille, la licitation de l’hôtel, et finalement l’absorption des fermes et mé-tairies qui restaient, par ces mêmes Lyonnais de haute fortune à qui la grande demeure, dans la solitude de ses futaies, avait plu jadis.
Tous ces faits eurent le tort de se placer, pour Augustin, entre dix et quinze ans, trop tard pour bénéficier des émerveil-lements de la petite enfance ; trop tôt pour être préférés aux seules choses qui comptassent : la structure de la tragédie clas-sique, le véritable intérêt de l’Énéide, à plus forte raison la révo-lution littéraire due à Chateaubriand. L’image radieuse de sa préhistoire passionnée restait dans ses reconstitutions plus que dans ses souvenirs, comme un point étincelant et sans dimen-sion, séparé du réel et des nouveaux apports de la vie.
La rumeur commença de voltiger de bouche en bouche, mêlée d’appréciations de fortune et de beauté. On disait : « Elle a de la chance ! » On ajoutait : « Déjà d’un certain âge »… Mais
– 75 – d’autres protestaient : « Comment ! d’un certain âge ? Vous plaisantez ! Vingt-sept ans ! Une fille merveilleuse ! C’est lui, oui, qui a de la chance ! »
On disait encore : « C’est un Desgrès de Lyon. – Pas ceux des Sablons ? – Ceux des Sablons. Ou du moins l’un des fils. » Le questionneur insistait, abritant ses doutes sous un condi-tionnel : « Ce serait celui qui a l’énorme fortune ? » Mais l’informateur citait des références écrasantes : « Je tiens la chose du directeur du Crédit Lyonnais. Je ne peux pas mieux vous dire. » De cette source olympienne, il laissait ensuite, compilateur sournois, couler ses propres commentaires. L’ancien sceptique, alors articulait un petit « U » sifflé, très ai-gu, voisin de l’« I », chargé d’exprimer l’éblouissement.
L’événement dépassa le stade des rumeurs, devint un fait, dur, indiscutable et résistant. Ceux qui lisaient les mondanités dans les grands journaux parisiens virent le mariage dûment re-laté, et le nom du Lieutenant de Vaisseau Comte de Préfailles ci-té comme témoin parmi d’autres noms.
Le Desgrès qu’avait épousé Mlle de Préfailles n’était pas « celui de l’énorme fortune », mais son frère cadet, d’un volume financier moindre, encore que fort au-dessus des plus grosses dimensions du Cantal et d’un autre ordre qu’elles. On sut qu’il était veuf, comme son frère d’ailleurs, et pas très jeune. C’était à lui qu’appartenaient ces Sablons que le pays prenait l’habitude d’adjoindre à son nom. Il avait, par caprice d’homme extrême-ment riche, racheté les anciennes futaies, bois taillis, prairies, pâtures, terres de labour, fermes et métairies, reconstitué à peu près toute l’ancienne terre.
– Ainsi, dit quelqu’un, elle rentrera chez elle.
Augustin entendit ces choses comme Mme Méridier et lui pénétraient dans la charcuterie Duperrier, après la messe, un dimanche de la fin de juin. Déjà on prévoyait un après-midi plein de soleil, et tout l’énervement de l’été.
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Il sentit passer dans son cœur, comme à certaines cérémo-nies du deuil officiel anglo-saxon, une minute de silence. Les vacances qui s’approchaient, Ronsard et la Renaissance, les sau-cissons pendus en montre et recouverts d’étain cédèrent le pas, attendirent. La minute passée, les saucissons se mobilisèrent les premiers ; les vacances suivirent. Tout redevint ordinaire, cal-mement horizontal.
L’après-midi, Augustin et son père sortirent comme d’habitude, seuls. Christine, les petits et leur maman restaient inséparables de la voiture d’enfants.
– Que veux-tu lire ? dit le père.
– Musset, papa.
Le ton était sec et très décidé, et rien ne pouvait faire pres-sentir ce choix.
– Mais quoi, de Musset ?
– Les Contes d’Espagne et d’Italie.
– Ce n’est pas le grand Musset, dit le père, avec cette ironie dans l’indulgence qu’il avait quelquefois. Je te conseillerais le théâtre ou les Nuits. Tu les as dans les morceaux choisis de Marcou, au moins les principaux passages.
– Oui, papa, sans doute…
Augustin s’arrête comme devant un trou sur son chemin.
Son père sait parfaitement qu’il est, en seconde, certains moments où l’on désire lire Musset. Le véritable Musset, non pas le Musset ébréché et tailladé par Marcou. Et aussi, qu’il convient de devancer, si l’on peut, les poussées sentimentales, de les dériver en terrain préparé. La sensibilité d’un enfant a-t-elle besoin que tous les nœuds de la divine raison soient coupés autour de ses ailes ? Devra-t-elle voleter seule dans l’inordonné ? n’abordera-t-elle point le monde passionnel avec
– 77 – une certaine volonté de voir net dans le clair-obscur des ly-rismes ?
Dans sa poche le père emporta les Nuits.
Ils choisissaient, toujours assez loin des routes, les endroits mi-prairies, mi-faubourgs agricoles, où les sentiers dévalaient vers l’eau du côté des moulins. En ces après-midi de dimanches, le paysan reste chez soi et souvent y laisse ses vaches. Toute la campagne n’était que solitude, coups de brise, ardeurs des dé-buts d’été. Quelques cloches de vêpres, hasardeuses, prodigieu-sement lointaines, amenées par le vent du Midi, bourdonnaient comme d’autres insectes.
Le père expliquait que toutes ces émotions, sous leur vête-ment d’images célèbres, avaient une place, un sens, l’un et l’autre précis, dans la suite des circonstances sentimentales dont Musset a fait les Nuits. C’est au lecteur de trouver cette suite, avec une clairvoyance aussi délicate qu’il pourra, sous peine de comprendre à faux.
Il se gardait bien d’éviter les textes brûlants :
J’aime et je veux pâlir ; j’aime et je veux souffrir ; J’aime et pour un baiser, je donne mon génie…
– Cette frénésie, éclatant après la plus écrasée résignation, une lassitude d’intensité égale la compense :
Partout où, sans cesse altéré
De la soif d’un monde ignoré,
J’ai suivi l’ombre de mes songes,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Partout où le long des chemins,
J’ai posé mon front dans mes mains…
– … Sans parler de ce rythme de glas ni de ces magnifiques voyelles funèbres, que te semble du contenu sentimental ?
Le père continuait, dans le silence de son fils :
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– L’âme de Musset, l’âme passionnée est toute ondulation : abattement, puis excitation ; affaiblissement après frénésie. C’est une loi, qu’on n’atteigne l’affaiblissement final de toutes les grandes émotions, amour ou deuil (le père les mêlait comme de l’eau au vin), que par des mouvements périodiques. De ces secousses de l’âme, ces vers, – et seulement les plus expressifs, – ne nous donnent que quelques-unes. Imagine Oreste, au lieu de tuer Pyrrhus, se laissant le temps de s’apaiser, ce qui serait préférable pour tout le monde.
Le petit visage d’Augustin est tendu, fermé, sans confi-dence. Cette frénésie d’amour a dû se sentir en passant, tomber en eau profonde, avec quelques ronds tranquilles.
Ils longeaient d’épaisses clôtures en ronces, chèvrefeuilles et saules, bordant des carrés d’herbage fermés comme des jar-dins. Sur les graminées intactes d’avant les fauchaisons, les souffles passaient, retroussant l’herbe, montrant les dessous en peluche bleuâtre, courbant tout le pré pour un long salut végétal de la plus docile grâce, à jamais inconsciente.
Ce soir même Augustin s’aperçut qu’il ne pourrait dormir.
Mme Méridier avait dû chercher, dans cette vieille maison pleine de recoins, quelque cabinet facile à disposer en chambre à coucher pour un enfant grandissant. Le cabinet regardait, non pas la rue, mais cette partie de la campagne bordant immédia-tement la ville : cultures, enclos, espaliers, premiers arpents de prairies à pommiers. Il les dominait par l’intermédiaire d’une creuse, très étroite courette, voisine d’autres, où coulait une fon-taine, et le regard l’enjambait d’un bond.
Comme les fenêtres n’avaient pas changé de dimension en passant d’une façade à l’autre, celle qui éclairait ce réduit bapti-sé chambre, occupait toute la muraille intérieure. En l’ouvrant pour la nuit, on dormait à peu près dans les potagers et les arbres.
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Les odeurs immédiates, carrés de légumes, arômes de la terre, des buis et des vergers, petits relents honteux partis des courettes, se laissaient traverser par de grandes fumées voya-geuses, de bois ou d’herbes, en lente dérive au-dessus des prai-ries. Ces parfums froids, flottant sur les jardins, apparaissaient dans toute la distinction de leurs détails et de leurs compo-santes, exaltés contre la fraîche immobilité du crépuscule. Tout prenait une netteté reposée. Tout ce qu’on goûtait se goûtait mieux.
C’était un de ces soirs interminables, où le ciel est si long à perdre le sombre bleu d’avant les fourmillements stellaires. À travers d’immenses distances silencieuses, Augustin entendit, venant de très loin du côté des Sablons, une sonnerie de cor aux rugosités minutieuses et presque dessinables, d’une réduction de volume extrême et d’une dimension de joujou, vues par le gros bout d’une lorgnette pour sons, exténuées à la fois et préci-sées par la nuit.
Le mot « désirer », employé seul, sans explication, sans complément d’aucune sorte, ne présente pas de sens intelligible. Et cependant, c’est bien cela. De cette langueur aveugle, de ce désir aux yeux crevés, Augustin ne peut même pas dire s’ils sont joie ou souffrance, ou les deux à la fois… Mais qu’est-ce qu’il y a donc, ce soir, précisément ce soir, dans ses nerfs et dans son cœur ? D’habitude, c’est beaucoup plus simple. S’il est joyeux, s’il est triste, il dit : « je suis joyeux », ou « je suis triste » ; mais cette douceur violente, ce cœur gonflé à pleurer, cette sorte d’absurde trouble à cause de… ? Oui, précisément, à cause de quoi ?… Augustin ne l’a jamais senti encore… Il sangloterait de ne pas savoir où tend son désir.
C’est sans doute de la fièvre, tout simplement. Ou encore de l’agacement. Ou peut-être aussi ce mélange de sonnerie de cor, de lune et de nuit d’été, ces choses si banales…
La nuit ! la belle nuit ! la nuit pleine et immense !… De vastes nappes de lait lunaire ont coulé sur les jardins. Quand
– 80 – elle se cachait derrière les maisons, la lune envoyait tout juste une tache géométrique ayant la forme de leurs intervalles, un enduit de lune posé sur le sol. Elle luit maintenant, large et royale comme dans les vers d’Éviradnus. La belle nuit !
Un vague demi-jour pénètre jusque dans la chambre, tire la serviette de l’ombre, applique sur le pot à eau convexe des lu-nules en vernis vif, indique onze heures un quart sur la petite montre d’acier.
*
* *
Parce que le temps employé aux besognes courantes, aux textes de difficulté dite moyenne, fut nécessairement très court pendant toute sa classe de première, Augustin eut le loisir de meubler ses chambres intérieures avec lenteur, choix et délice.
Une certaine déception se mêlait au délice.
Le nouveau professeur, M. Bougaud, juste sorti de l’École normale, annonçait son dessein d’insister sur ce qu’il appelait la partie idées de l’histoire littéraire, le libéralisme universitaire devant ouvrir à toutes un cœur aéré, des bras pleins d’accueil.
Quelque chose de vague et d’ambitieux habita précisément cette partie idées. Les généralités dites « philosophiques » ren-dirent un son grêle, sans qu’Augustin sût bien quel devait être le son plein. Des éclaircissements brumeux éclairèrent peu et l’on ne pouvait dire au juste où commençait le mal éclairci. Un con-tinuel usage de termes abstraits, traînant en laisse des méta-phores, jetait, selon Augustin, de décevants reflets sur une obs-curité essentielle. Son père n’avait pas en vain souri devant cer-taines idéologies et expliqué ses sourires.
– Les vérités éternelles, disait M. Méridier, ne se dévoilent pas qu’aux yeux portant lunettes de philosophes…
Ces demi-ténèbres cependant finirent par avoir leur
– 81 – charme de clair-obscur. Pendant tout un mois de printemps précoce, baigné de pluies, chauffé d’un soleil si frais qu’on l’arrosait sans doute en même temps que les fleurs, de beaux mots s’enchâssèrent dans la prose de Taine, lourds de destin et de richesses, énigmatiques, mi-lumineux, pleins de prolonge-ments, de couleurs et d’échos, ajournant leur secret dernier.
Au demeurant, peu importait. Tout était provisoire, tant les lumières que les ignorances. Toutes dureraient un an juste et disparaîtraient d’un seul coup, en philosophie, au lever d’un prodigieux matin.
Pour la première fois, Augustin allait cesser de s’alimenter exclusivement de la pensée paternelle. Certes, il lui devrait en-core beaucoup, mais tous deux avaient conscience d’un certain allongement du lien qui les unissait. Quelque chose dans leur intimité, et le soin même qu’ils mettaient à l’entretenir, trahis-sait cette fine et invisible fêlure, née de rien autre que du temps.
Tout restait parfaitement semblable. Dans leur bureau commun, le petit poêle imita tout l’hiver le ronflement des pré-cédents hivers. Mais ni ces ronrons de chat heureux, ni les pho-tographies, épuisées par leur persistance, ne s’ajustaient aux temps nouveaux.
Douloureux pour Augustin, cet état l’était encore plus pour le père, parce qu’il avait commencé une seconde jeunesse toute d’holocauste, où rien ne comptait plus que son fils. Il ne savait pas dire : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Une vieil-lesse précoce de résigné mal résigné s’ajoutait à son âge. Après Augustin venaient deux filles, puis un gros balourd de garçonnet coléreux, puis une petite de deux ans, fragile et pâle. Tous ceux-là s’éternisaient aux mains maternelles.
M. Méridier faisait encore semblant de parler de sa thèse, comme si la rédaction en fût chose assurée, allant de soi, un peu retardée seulement, par le manque de loisir, de voyages et de joie. Mais un ouvrage tout voisin venait de voir le jour, écrit par
– 82 – un autre. Il eût fallu dépoter, changer de terrain. Il n’en sentait pas la force. Les notes restaient dans les chemises bleues, aux rayons d’en bas, à côté des cartons personnels, inconsultées de-puis nombre de mois.
– Il peut te rendre de bons services, dit-il de son collègue, M. Bougaud. Son rationalisme est clair, rapide, étroit, dans la tradition du dix-huitième. Il ne faut pas toujours regarder par la même fenêtre. Évidemment il simplifie. Évidemment aussi, les cadres durs et les fausses évidences…
Ainsi dosait-il réserves et compliments en des mélanges à teneur acide.
Il avait croisé ses deux jambes maigres et continuait de jouer avec son lorgnon, l’enlevant et le remettant devant ses yeux plissés.
Tout d’un coup :
– Tiens ! j’aurais dû demander la chaire de rhétorique quand elle s’est trouvée vacante.
Il feignait d’ignorer qu’il y avait peu de chances pour qu’elle lui fût confiée. Il savait qu’il édifiait dans l’imaginaire, seul terrain de ses revanches. Il savait qu’Augustin le savait.
– Nous aurions fait ce travail ensemble…
C’était une dissertation sur l’inspiration religieuse de Cha-teaubriand et du romantisme.
– Nous l’avons fait ensemble, Papa. Ceci vient de toi, et ce-ci, et ceci…
Il rayait la marge de coups d’ongle.
– Cela ne fait rien. J’aurais dû.
Les succès scolaires continuèrent, mais Augustin ne pou-vait préciser ce qui rendait plus petite l’échelle à laquelle ils se
– 83 – mesuraient. Une sorte de respect lui venait désormais de ses camarades. Il y avait des blancs laissés dans les versions jusqu’à ce qu’il parût le lendemain matin.
La cour des grands, où on le voyait quelquefois, gardait sa répugnance, maie celle-ci logeait comme à l’étage inférieur, hors du contact. Coupées parfois de fangeuses confidences, des dis-cussions entre les meilleurs élèves, ardentes et générales, pro-posaient des explications de l’Univers.
Marguillier ne rédigeait plus ni roman ni mémoires, mais un projet de réconciliation du capital et du travail sur des bases entièrement nouvelles, comportant des articles vides encore, mais déjà numérotés. Il le publierait pour les prochaines élec-tions législatives. Ou plutôt, non : pour celles d’après. Appiat, pratique, menait des rêves de médecine coloniale, échelonnait des traitements où figuraient les centimes.
Quant à Vaton, ses compositions françaises continuaient d’être dolentes et d’un tour heureux. Il arrivait qu’il fût second. Partout ailleurs, il s’effondrait. Il était doux. Il s’exerçait à une sombre mélancolie. Surgissant du banc de pierre, contre le ca-davre de l’acacia, il se dressait, poussé par les dieux. Il criait alors des vers de Heredia, de Sully Prudhomme, de Leconte de Lisle, tous ceux à qui les morceaux choisis de Marcou confé-raient la notoriété, dans un supplément en petits caractères consacré à la poésie contemporaine. Il cachait jalousement ses propres vers. On savait toutefois qu’ils seraient publiés sous le pseudonyme de Justine Printemps.
Ce fut dans cette classe que la grande question se posa vraiment pour la première fois.
Depuis sa petite adolescence et son premier contact avec la vie universitaire, les sentiments religieux d’Augustin avaient eu mainte occasion d’éprouver, contre des thèses inverses, la résis-tance de leur métal.
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Ces secousses passaient vite. Elles figuraient comme pé-chés légers aux bilans hebdomadaires. Elles étaient justiciables de la courte et drastique maxime de l’abbé Amplepuis : « les chasser sans s’y arrêter ; les combattre par le mépris ». Cette pédagogie traditionnelle s’ajustait au tempérament de l’abbé. La rapidité utilitaire de ses décisions, le mince intérêt qu’il attri-buait aux spéculations purement rationnelles, et jusqu’à la mo-destie de son niveau social le poussaient à ne pas séparer les motifs de doute en distingués et en vulgaires. Une fois mis à part ceux qui dérivaient, selon lui, de la licence des mœurs, il expulsait tous les autres du même coup de balai.
Une citation de saint François de Sales, dont se délectait l’abbé, renforçait le précepte : « Faire comme faisaient les en-fants d’Israël des os de l’agneau pascal, qu’ils ne s’essayaient nullement de rompre, mais qu’ils jetaient au feu. »
Un anticléricalisme compact régnait sur les cours du lycée, aussi naturellement que le langage argotique, les bourrades, les coups de poing et projections d’eau, la distribution du pain au bout des fourches en fer, le débraillé, le cynisme adolescent et en général tout ce qu’exécrait Augustin.
Cela filtrait du dehors à partir de quelques vigoureux re-présentants de l’anticléricalisme extérieur, comme Marguillier Gustave, écho de son Papa, les deux Lehugueur, fils du rédac-teur de la Montagne radicale, ou le stupide Ta-Douleur-Duperrier, de la charcuterie Duperrier, qui commençait toutes ses phrases par : « On dit que. » Ce microcosme se montrait na-turellement perméable aux grosses idées violentes, écloses, quelque âge qu’ils eussent, en des cerveaux enfantins.
Il était entendu pour ces petits que la persistance de « la Religion », comme ils disaient, s’expliquait par la bonhomie de la République et la sournoiserie des curés. Ces motifs d’incrédulité s’ennobliraient sans doute dans les plus hautes classes, pour se hausser en philosophie aux accusations d’inertie mentale et de survivance automatique, cimes suprêmes. Pour le
– 85 – moment, des collines plus basses suffisaient à leurs ascensions.
Augustin se rappelait Vaton, petit béjaune, nouveau venu en cinquième, demandant à Marguillier pourquoi il ne croyait pas à « la religion », puisque Racine y croyait. À quoi Marguil-lier, large d’épaules et dominateur, répondait que Victor Hugo avait fait de plus beaux vers encore que Racine et « qu’y croyait tout d’même point ». Opinion que Ta-Douleur-Duperrier forti-fia de cette autre : « Et puis, on dit que si on cherchait bien, on trouverait dans la Messe des prières contre la République. » Sur quoi le béjaune sourit, docile et triste, comme ils faisaient tous dans la catégorie des faibles, des non musclés, des petits pro-prets et trop jeunes.
En ce pays des enfants, l’opinion publique régnait, plus souveraine encore que chez les hommes. Parmi ceux dont les familles « pratiquaient », qui l’eussent fait peut-être eux-mêmes, comme un tenace et timide devoir, aucun ne « faisait ses Pâques » au lycée. Ils attendaient les vacances. Chaque di-manche, entre le petit déjeuner et la grande sortie, une messe d’internes, glaciale et poussiéreuse, occupait la chapelle pen-dant vingt-trois minutes exactement. Il existait, pour cette fonc-tion, un aumônier à plusieurs noms. Les simples d’esprit, no-menclateurs de petite race, l’appelaient « le curé ». Mais cette étiquette représentait dans l’onomastique le plus bas degré, la moindre saveur. C’était l’eau claire et le pain sec. Le « lama », le « bonze » (le « muezzin » ne réussit pas), prononcés du ton dé-taché qu’il fallait, attestaient au contraire une imagination orientale, une entière libération, une hardiesse dédaigneuse, ju-vénile et héroïque, digne des gants blancs portés à Saint-Cyr.
Le prêtre ainsi désigné occupait quelque appartement écar-té du bâtiment, confortable d’ailleurs, où l’on était sûr qu’il ne gênerait aucun service de discipline et d’économat, ni que son trajet n’en croiserait d’autres. Il ne voyait pas les professeurs. Il donnait dans les salles d’études, d’une voix postillonnante et eunuchoïde, une leçon hebdomadaire de trois quarts d’heure
– 86 – prise sur le temps des devoirs, oubliée dans un coin de la se-maine, comme dans un couloir un balai. Il y réfutait (ainsi l’annonçait-il au début de chaque année) les principales « objec-tions contre la Religion ».
Complètement ignorée des meilleurs élèves, qui se bou-chaient les oreilles pour n’être point dérangés dans leurs ver-sions latines ou leurs mathématiques, les autres coupaient cette conférence de questions grotesques posées d’un ton froid. Celle qu’un jour osa émettre le cadet des deux Lehugueur (est-il per-mis d’aller communier après avoir pris un clystère ?) devint tout de suite célèbre. Elle lui valut beaucoup de considération sur la cour des moyens et même des grands, et jusque dans le monde des domestiques.
Il y avait un aide de cuisine, chauve, rieur, hideusement obèse, dont le visage sécrétait de l’huile. On l’appelait : « Mort-aux-mouches », à cause d’une manière qu’il avait d’écraser, d’un seul coup de torchon, toutes les mouches d’un billot à viande, sur le lieu même où elles pâturaient. Il roulait parfois sur la cour des moyens, jetant à la traverse quelques plaisanteries d’une jo-vialité enrouée, jamais terminées parce que sa toux coupait la rigolade. Mais il en gardait sur le visage un épanouissement si long, que celui-ci s’enchaînant à la plaisanterie suivante, il pas-sait sa vie dans une gaieté sans fin.
Il dit à Lehugueur : « C’est vous qui avez demandé si on peut aller à la communion après avoir pris un lavement ? Sacré farceur ! sacré farceur ! » Les boules superposées de son corps et de sa tête tremblotaient d’une joie gélatineuse sur ses énormes jambes naines.
Ces arrangements dits « religieux » ne regardant que les internes, Augustin n’avait jamais eu à rencontrer l’Aumônier. Il entrevit un jour un petit vieillard rosé, montant les escaliers du Proviseur en une ascension souriante et asthmatique, que la soutane entourait de plis ennoblissants. Il lui fit d’en bas un sa-lut inaperçu. Il pensa que c’était lui.
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En rhétorique, le seul qui ne parût pas figé dans une épaisse négation candide, se trouva être Vaton. Augustin l’avait rencontré, un jour de sortie, à la messe, accompagnant une vieille dame proprette, en une toilette noire ridiculement démo-dée. Il était aux petits soins pour elle, tout en jetant de furtifs coups d’œil latéraux. Augustin ne demanda pas son nom, Vaton se montrant très secret sur sa parenté.
À quelques semaines de là, Augustin connut un Vaton mys-tique. La classe venait de lire Polyeucte. M. Bougaud étudiait à cette date la formation oratoire de Bossuet et l’influence de saint Vincent de Paul. Il en parlait avec chaleur et vibration inté-rieure, montrant que le libéralisme universitaire prenait son bien où il le trouvait.
Vaton confia à Augustin qu’il lui était bien inutile de conti-nuer son baccalauréat, parce qu’il allait se faire trappiste ou peut-être missionnaire. Il hésitait entre les Missions étrangères et l’immense attrait de la propagande catholique en milieu anarchiste. « Ici et là, disait-il d’un ton rauque, c’était le même amour. »
Il s’enivrait des mots : « au fond des Trappes et des Car-mels ». Il plaçait sur eux des points d’orgue, et les prolongeait, gardant la bouche ouverte tout le temps qu’ils mettaient à mou-rir : « au fond des Tra… a… ppes et des Carmè… è… ls ». Augus-tin se rappela « La Borie des Sau… les » de son enfance.
Une nuit qu’Appiat voulait lire l’Assommoir, il découvrit dans le petit réduit qu’il se croyait seul à connaître, Vaton, réci-tant des prières en un bouquin noir de curé. (Tel fut du moins le récit d’Appiat.) Vaton lui aurait expliqué qu’il récitait les Psaumes de Matines, ce qui était très vraisemblable, les con-naissances liturgiques d’Appiat étant insuffisantes pour lui faire découvrir seul cette appellation. À quoi, naturellement, Appiat répliqua que s’il s’agissait de sonner Matines, celui qui ferait le Jacques était tout trouvé. Vaton, dédaigneux, aurait continué de balancer de droite à gauche en inclinaisons alternées, son buste
– 88 – et ses deux mains jointes. Il battait une sorte de mesure, – « comme ça », – expliquait Appiat. Assis sur ses deux talons, la pointe des pieds et les deux genoux portant sur le sol, Appiat ressemblait à un fakir. Il pouvait être entre minuit et une heure du matin. Mais Vaton démentit tout ce récit.
Trois mois après, tout changea. M. Bougaud parlait, cette fois, de la philosophie politique en France aux XVIIIe et XIXe siècles. Vaton n’avait, bien entendu, rien lu de Saint-Simon, ni de Fourier, ni de Proudhon. Il fit sa crise avec quelques extraits de Michelet et de Quatre-vingt-treize. Elle prit la forme d’une tragédie en cinq actes.
Le héros (ce serait sans doute Savonarole ou quelque per-sonnage hussite, ou peut-être maure, Vaton n’était pas fixé) était brûlé vif par l’inquisition. Il proférait en mourant des pro-phéties socialistes, d’ailleurs couvertes par le crépitement du feu. Marguillier mit la main sur un des brouillons, où l’on pou-vait lire, parmi les ratures, des vers dans le ton des Châtiments.
Ma haine des tyrans sort, comme une huée, Des gouffres de l’esprit que sonde le songeur.
Marguillier trouvait cela « pas trop mal ».
Le prophète promis aux bûchers aimait une jeune fille douce, triste, et un peu folle. Vaton n’avait pas encore décidé dans quel lac de montagne elle trouverait la mort, après l’autodafé de son amant. Quoique en cinq actes, le poème devait comporter quatre cents vers au plus. La jeune fille s’appelait Pâquerette. L’exposition expliquait pourquoi :
Son cœur est d’or, sa robe est blanche.
Augustin conclut brutalement que Vaton n’était qu’un sujet d’études pour psychiatre. Mais, indifférent aux lazzis de ses ca-marades, Vaton souffrait au contraire de tout mépris émané d’Augustin. Son mutisme le montra et ses sourires blessés.
Les problèmes religieux s’abordaient en classe d’une tout
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autre façon.
Seules les leçons d’histoire se permettaient, en cette ma-tière, des appréciations directes. L’histoire de l’Église, de Cons-tantin à Léon XIII, traversait les programmes d’un grand cou-rant charrieur de faits sociaux et de passions humaines. Augus-tin décida une fois pour toutes qu’aucune critique n’y était gê-nante. Elles ne pouvaient viser que les formes terrestres et fail-libles, les régimes contingents du fleuve divin. Leur description à vol d’oiseau ne mettait en lumière, selon les lois du genre, que les accidents et les ruptures de pente, les cataractes et les tour-billons. Mais aux longs moments pacifiques, dans les biefs calmes, sous l’abri des ombrages, le lit du fleuve, méconnu, sans histoire, disparaissait sous des eaux unies pendant toute la du-rée des temps heureux.
Toutes les autres classes, au contraire, adaptaient aux allu-sions dogmatiques cette respectueuse prudence qu’exigent les manches calorifuges insuffisants et les objets trop chauds. Tous les maîtres se ressemblaient en cette discrétion, ou presque. Nulle différence entre le professeur de seconde, qu’on voyait parfois à la messe, le vieil éclectique de philosophie qui s’y ren-dait régulièrement et le nouveau seigneur de rhétorique, l’aimable M. Bougaud, que, dès le premier trimestre, on savait candidat radical-socialiste aux futures élections municipales.
Les idées religieuses s’exposaient avec une sympathie égale à la sympathie pour les thèses inverses. Ce que le professeur de première appelait « la grande tradition du libéralisme universi-taire », consistait à pousser l’explication, en matière religieuse comme en toute autre, aussi loin que possible, en se gardant soigneusement de toucher à la caractéristique essentielle et aux conclusions suprêmes. La libre raison posait en une autonomie totale, toute question, hors la plus haute, qu’elle déclinait. Elle ne disait même pas au cœur, comme devant une porte : « Après vous, je vous prie. » Elle ne discutait pas son droit d’entrer, mais se refusait à l’y suivre.
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En fait de jugements carrés, parquant les dogmes dans le compartiment des vérités ou celui des mensonges, l’Université se permettait seulement ceux qu’avaient au préalable formulés les classiques des deux camps : Pascal ou Bossuet ; ou bien Bayle, Voltaire, Diderot ou Renan. Elle ne se croyait pas juge du fond. Elle ne prenait rien à son compte. Vues ainsi par leur image dans le miroir de l’histoire, les appréciations en matière de foi redevenaient possibles. Elles ressemblaient à ces gen-tilshommes des romans Louis XIII dont le tailleur, trop respec-tueux pour prendre les mesures directement sur leur noble corps, les levait par reflet dans une glace de pied.
Ainsi véhiculé avec déférence au long des exposés, entre deux cupules imperméables, le surnaturel s’avalait dans la do-cumentation, s’expulsait avec les conclusions, intact, neutre, in-définiment récupérable, puisqu’il ne servait jamais.
Augustin n’avait cure de cette sorte de respect. On ne de-vait pas trouver dans une même demeure spirituelle deux chambres sans communication entre elles, l’une habitée par l’intelligence et l’autre par la Foi. Des correspondances, des at-traits de pensée, mille préfigurations rationnelles au sein même du sensible criaient vers Dieu. Les motifs lourds, puissants et ramifiés où s’enveloppait toute son âme liaient bien aussi de quelque manière son intelligence. Comment trouver cette ma-nière ? Il savait qu’il ne savait pas, comme disait son père, mais qu’il lui faudrait bien savoir un jour.
Un jour très proche. Peut-être huit mois, dix mois de ca-lendrier, le temps de mordre largement sur la philosophie. Il avait des raisons d’avoir hâte.
Amplepuis l’assurait que le devoir, plus tard, prendrait pour lui la forme de ce qu’il appelait les luttes d’idées. Il aurait charge d’apologétique. D’autres âmes dépendraient de la sienne. Comme saint Paul avait osé dire : « J’achève en moi ce qui manque à la Passion du Christ », de même le chrétien d’œuvres complète l’action de Dieu. Suivaient, baignées d’eau de Botot,
– 91 – les exhortations à terminologie militaire, telles que : « mener le bon combat », ou même : « remporter la palme du vainqueur ». L’abbé professait la plus complète indifférence pour l’âge des métaphores que son insouci de beauté verbale juxtaposait aux méditations les plus riches de catholicisme actuel et millénaire.
Il avait l’air de trouver le plus simple du monde cet ajuste-ment de l’intelligence à l’apologétique. Mais Augustin voyait cir-culer dans sa classe M. Bougaud, rose, gaillard, précocement gras, l’œil vif et même allumé, la barbe cordiale, une mince pel-licule de vulgarité sur son intelligence nette et nourrie. Il l’écoutait parler de Pascal et de Port-Royal au sortir de son dé-jeuner, dans l’odeur de café qu’il secouait encore. Il voyait que les choses religieuses se discutaient comme les autres, comme n’importe quel état de sensibilité, comme tout fait d’histoire. Qu’on eût le soin (M. Bougaud le prenait avec un ostensible scrupule) de placer toute recherche sur leur nature dernière en réserve sur de hauts rayons d’étagère, à l’abri des mains d’enfants, cela ne lui faisait pas croire qu’elles le fussent aussi des mains d’hommes.
Assis au premier des huit bancs, en face de la carte d’Europe aux traités de Westphalie, où s’encastrait la tête de M. Bougaud, il arrivait à Augustin de deviner, blottie au creux du fameux libéralisme et riant dans ses plis, quelque ironique tolérance des choses dont il sentait avec une soudaine violence combien elles lui étaient chères.
Une réaction intérieure immédiate le durcissait alors, le faisait aigu et hostile, lui découvrait parfois le point faible où fleurissaient, fleurs de papier, les ingéniosités inexactes dont M. Bougaud n’était pas exempt. Plus souvent elle le laissait en proie au vain désir des réfutations écrasantes et à l’impatience de se trouver, pour quelques mois encore, désarmé. Une fois même il reçut, des négations devinées, une sorte de plaisir sub-til, acidulé et complice, peu sûr de sa légitimité, consenti plutôt que voulu, subi plutôt que consenti, relâchement de liens auto-
– 92 – ritaires, légers souffles libres courant sur la peau. Cette impres-sion l’effraya.
Tout ce petit drame échappait à M. Bougaud. Il sentait, fixé sur lui, le suivant dans la mobilité de ses allées et venues, les yeux de cet enfant qu’il estimait infiniment. Il ne devinait pas, ni se figurait qu’il y eût quelque chose à deviner. Eût-il compris, c’était simplement la crise d’un garçon de quinze ans : « Crise de croissance. Elles ennoblissent l’enfant qui grandit. »
Les vacances de Pâques allaient commencer. Les prédica-tions religieuses traditionnelles occupaient la dernière quin-zaine de Carême : conférences réservées aux hommes, scénarios de dialogues, appels habituels aux confessions, toute une apolo-gétique populaire à gros grain, culminant en l’aigre Semaine Sainte, baignée de pluie, de froid et de bourrasques. Dans la rue aux couvents, qu’il traversait avec son père, Augustin retrouvait certain souvenir d’arbres débordant par-dessus les murailles et la poudre verte des feuilles naissantes. Le vent frappait de dos leurs deux parapluies.
Ni Augustin ni son père ne recherchaient l’occasion de conversations intimes sur des sujets de vie chrétienne. S’il arri-vait au professeur d’en parler, – ce qu’il faisait avec profondeur, quelque chose de plus que du respect, et aussi un peu de cette familiarité des gens de la partie, spécialistes ou curés, – c’était toujours d’une manière générale, à propos de quelque sujet mo-ral ou littéraire, ce qui dépersonnalisait la chose, la déchargeait de son potentiel.
– On ne se passe pas d’idéalisme religieux, dit-il en réponse aux remarques d’Augustin sur M. Bougaud. Des deux formes de la pensée, l’esprit scientifique et les certitudes morales, ces gens suppriment la seconde et étendent la première à tout l’Être…
Une bourrasque de vent retourna son parapluie, qu’Augustin dut lui prendre des mains et refermer.
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– Attendons un instant là, fit-il.
Des affiches bleues, nouvelles, posées à la porte de l’Abbatiale, appelaient les fidèles à la Mission, parmi d’autres, qui annonçaient des pèlerinages à prix réduit, à Rome et en Pa-lestine.
– … Ils étendent la première à tout l’Être, continua-t-il d’un ton de mélancolie rêveuse. La Foi dépose en partant tous ses voiles. Mais Caliban les trouve et s’en revêt.
Augustin le savait : il n’irait pas au-delà, et toute pénétra-tion dans le champ étroit d’une autre vie religieuse, même si son fils l’y conviait, il s’en gardait comme d’une indiscrétion.
Au demeurant et malgré l’apparence, cette période de l’année se prêtait moins qu’aucune autre à une conversation précise sur des problèmes de vie chrétienne et de pratique con-fessionnelle.
On ne pouvait savoir si M. Méridier, suivant la terminolo-gie courante, « faisait ses Pâques », qu’il avait certainement faites, en ses années de très jeune professeur. Il ne communiait ni pendant la Semaine Sainte, ni le jour de Pâques à la « messe des hommes », ni à aucune des messes ultérieures, ni à aucun des dimanches qui suivaient. Augustin se rappelait une certaine scène très brève, entre ses parents, quand il avait huit ou neuf ans, d’un tragique voilé très perceptible à un enfant.
Mme Méridier demanda devant le petit garçon (imprudence dont elle se repentit) quel jour et à quelle messe son mari s’approcherait de la Sainte Table. « À cause du déjeuner », ajou-ta-t-elle avec toute la gaucherie d’un jeu de mots non voulu. On était au Jeudi Saint.
– Le Temps du Festin Pascal est-il fini ? fit-il d’une suavité glacée, ou l’abrège-t-on à cause de moi ?
Personne n’osait parler devant l’enfant. Le père reprit peu
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après son aménité habituelle.
Augustin devait comprendre d’autant moins cette absten-tion que, d’habitude, le père accompagnait à la messe sa femme et les enfants, pourvu que ce ne fût pas à la messe des patro-nages. Au lieu du missel, il prenait alors un Évangile, l’Imitation ou les Psaumes, dont il avait des exemplaires en latin.
Il les lisait avec cet air de goûter lentement et parfois ce demi-sourire qu’Augustin connaissait bien, qu’il lui voyait, par exemple, à lire Virgile.
Plus tard, il s’en étonna pour d’autres raisons encore. La lecture du professeur était considérable, en particulier sur l’histoire du sentiment religieux et mystique à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. C’était le sujet général où s’encadrait sa thèse. Les bibliothèques ecclésiastiques de la ville avaient été dépouillées par lui dans la limite de ses loisirs. Il existait à l’Évêché, au grand Séminaire et chez quelques chanoines qui se les transmettaient de l’un à l’autre à cause de mort, comme di-sent les actes notariés, de beaux vieux livres de Coton, de Bour-doise, d’Eudes, de Condren. La Bibliothèque municipale conser-vait un fonds provenant de l’ancienne abbaye des Bois de Chaudefonds, avec catalogue en calligraphie du XVIIe siècle. Le professeur avait passé là de belles heures, dans les salles basses du vieux couvent des Jacobins, où se trouvaient les archives dé-partementales et la bibliothèque.
En ce que son père avait écrit, Augustin discerna plus tard une certaine richesse et hauteur de pensée, où tout n’était pas consentement.
Pourquoi s’arrêtait-il à cette demi-pratique ? Répugnance sentimentale à la confession ? Indifférence dogmatique ? Res-pect humain ? Économie spontanée d’activité ? Augustin n’avait nul moyen de choisir entre ces hypothétiques dispositions d’esprit et ne se fût personnellement accommodé d’aucune.
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Il comprit plus tard que les choses étaient plus complexes qu’il ne supposait à cette date.
Ils trouvèrent Mme Méridier sur le trottoir, devant la mai-son, un panier au bras, plein de linge et de provisions :
– La mère Rambaud a failli être tuée.
C’était une bonne femme, dentellière au carreau, qui faisait leur ménage pendant la semaine que la grosse Catherine passait tous les ans dans ses montagnes. Tous l’aimaient beaucoup.
Comme ils se taisaient en leur stupeur :
– Par son mari, le père Rambaud, rentré ivre, comme tou-jours. Il a crié : « Je veux que tu me fasses cuire des saucisses, comme les bourgeois. » – J’ai voulu le raisonner bien douce-ment, dit la mère Rambaud : « C’est le Vendredi Saint. Tu en auras pour le Dimanche de Pâques. » Il me bourrait de coups de poing et de coups de pied. Il a crié à Francine : « Va me cher-cher les saucisses. » Ce qui m’inquiétait, c’était ce couteau, juste sous sa main. J’ai dit tout de même : « La Francine peut pas al-ler chercher des saucisses le Vendredi Saint. » Il m’a traversé le gras du bras, qu’heureusement j’avais eu le temps de lever. Ça me gênera bien pour les ménages et pour les dentelles.
– La malheureuse, continuait Mme Méridier, s’est soignée toute seule. C’est Francine qui est venue me chercher.
– Pourquoi n’est-elle pas allée à l’hôpital ?
– Elle a songé que ça ferait des histoires… Les « Docks du Centre » mettraient le père Rambaud à la porte, peut-être pis. (Les « Docks » l’employaient comme cocher-livreur.) Le méde-cin, que j’ai prié de passer, dit qu’elle en a pour un mois.
Comme ils montaient l’escalier, M. Méridier demanda :
– Dirons-nous avec Pascal : « Je ne crois que les témoins qui se feraient égorger ? »
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