Boss hors contrat
Chapitre 16
Léonie
J’émerge en fin de journée avec un mal de tête persistant et une grosse fatigue, mais la migraine est derrière moi. Je me dirige vers la cuisine, ouvre un des placards, en sors un verre, puis le remplis d’eau. Je le bois d’une seule traite. Ces crises me mettent à chaque fois à plat et me font perdre toute une journée. En allant vers la salle de bains, je découvre un mot de Garance posé sur la table.
Gaspard passe ce soir, il veut nous faire tester un nouveau burger pour le
mettre à la carte.
Je fais la fermeture à la boutique ! À plus !
Garance
Je repose le papier, puis file dans la salle de bains afin de prendre une bonne douche chaude, mais, en chemin, je reçois un SMS.
[Je suis en bas de chez toi,
je te laisse les clés de ta voiture
dans ta boîte aux lettres.
Repose-toi.]
Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Eneko sait se montrer si adorable… Sans réfléchir un instant de plus, je m’élance vers le parking de ma résidence. La nuit commence à tomber, je suis prise de frissons, car l’air est frais et je n’ai pas pensé, dans ma précipitation, à me couvrir davantage.
– Merci, m’exclamé-je afin de l’interpeller.
Il est dos à moi. Au loin, je reconnais Xan, derrière la vitre baissée. Je lui fais un signe de la main et reporte mon regard sur le visage d’Eneko qui me fait désormais face. Il est magnifique dans son costume bien taillé. Le contraste est perturbant entre lui et moi, qui suis fringuée à l’arrache. J’ai une mine affreuse, je suis en jogging et tee-shirt informe, et ne parlons pas de mon chignon pendant qui ne doit ressembler à rien.
Je retiens ma respiration en le voyant s’avancer vers moi. Ce mec est terriblement sexy et il dégage une aura brute. Sauvage.
– C’est normal. Tu vas mieux ? me demande-t-il en replaçant une mèche égarée derrière mon oreille, ce qui me fait frissonner par la même occasion.
Son parfum boisé m’enveloppe. J’ai envie de me blottir dans ses bras et me morigène rien que d’y avoir pensé ! Il n’est que mon boss avec extras, en aucun cas il n’est plus.
N’est-ce pas ?
– Ça va, la douleur est passée, réponds-je.
Eneko me détaille avec intensité. Cherche-t-il à savoir si je lui mens ou pas sur mon état de santé ? Je le sens soucieux et ça me réchauffe le cœur. Après tout, je ne suis que son assistante avec avantages…
– Reste chez toi demain, Léonie. Repose-toi encore, m’intime-t-il d’une voix tendre.
– Non, c’est bon, ça ira. Je t’en remercie, mais demain tout sera revenu dans l’ordre, lui expliqué-je.
– Si tu sens que ça ne va pas demain matin, tu restes chez toi. Je ne plaisante pas.
– D’accord.
J’esquisse un petit sourire et le dévore des yeux. Je suis surprise lorsqu’il se penche sur moi et dépose un délicat et bref baiser sur mes lèvres qui fait bondir mon cœur.
– Je dois y aller. On a un dîner d’affaires, m’informe-t-il.
J’acquiesce, puis réplique :
– Bonne soirée.
Il se contente de hocher la tête, pose un dernier regard soutenu sur mon visage et rejoint Xan. J’observe la voiture démarrer, puis tourne les yeux et découvre Gaspard, chargé de poches en kraft qu’il tient à une main, se dirigeant vers moi.
– C’était Eneko ? Eneko Barria ? demande-t-il précipitamment.
– Oui, pourquoi ? Tu le connais ? lancé-je en plissant les yeux.
Je sens Gaspard nerveux et ce n’est pas dans ses habitudes. Il lui arrive quoi ?
– Il t’a embrassée ou j’ai halluciné ? enchaîne-t-il, cinglant, sans répondre à ma question.
Pardon ?!
– Qu’est-ce que ça peut te faire ?! me défends-je sèchement.
Je n’aime pas du tout le ton qu’il a employé. Et puis de quoi je me mêle ?!
– Ne t’approche pas de ce mec, Léo. C’est un vrai connard, ce type.
– Je fais ce que je veux ! Et puis tu le connais d’où, d’ailleurs ?
Je ne comprends pas l’attitude de mon ami. Et surtout, il connaît Eneko d’où pour tenir un discours si dur à son sujet ?
– Tu mérites mieux que ce mec. Reste loin de lui. Crois-moi, c’est pour ton bien que je te dis ça.
– C’est mon boss, donc impossible, et je n’ai pas de comptes à te rendre.
En une seconde, son visage devient blanc comme un linge, sa mâchoire se contracte. De sa main libre, il vient se frotter le menton tout en poussant un profond soupir.
– Réunion sur le parking ? Vous voulez que j’aille chercher les chaises de camping et quelques bières ? raille Garance en arrivant à son tour.
– Ta meilleure amie sort avec Eneko ! crache son frère.
– Eneko Barria est ton boss ?! s’exclame ma meilleure amie.
Parce qu’elle le connaît aussi ?!
– Oui ! Et je ne sors pas avec lui ! me justifié-je.
Garance ouvre grand la bouche, son regard étonné et surpris rivé sur moi.
– Ah oui ! Excuse-moi, tu couches avec lui. Ça ne m’étonne pas, en même temps, qu’il t’ait embarquée là-dedans ! s’écrie Gaspard.
– Tu vas te calmer très vite, Gaspard ! m’emporté-je. Tu n’as aucun jugement à porter sur ce que je fais de mes fesses ! Je ne le fais pas pour toi ! Et je ne pige rien avec Eneko ! Vous vous connaissez d’où ? Tu vas répondre à la fin ?
– Je le connais suffisamment pour savoir que ce mec est un connard ! Prends tes distances, il te fera souffrir à un moment donné.
– Mais…
Gaspard garde le visage fermé tout en tendant les sacs à sa sœur, puis prend la poudre d’escampette. J’esquisse un pas en avant, mais ma meilleure amie me retient de sa main posée sur mon avant-bras.
– C’est quoi, cette histoire ? T’es au courant ? demandé-je, perdue.
– Non. Ils étaient meilleurs amis et, du jour au lendemain, Gaspard n’a plus parlé d’Eneko. Il n’a jamais voulu expliquer pourquoi. C’est dingue que tu n’aies jamais prononcé son prénom ou son nom ! J’aurais tilté !
– Tu l’as très vite surnommé Bad Boss et ça lui allait tellement bien.
– C’est vrai ! pouffe-t-elle. Viens, on va aller se mater Simon, ça nous fera du bien et, en plus, on n’a pas de bouffe à faire !
– Ah oui, c’est vrai, les burgers !
– On lui dira par SMS ce qu’on en a pensé, et puis c’est tout. Qu’il boude dans son coin, ce grand garçon. Au fait, ça va mieux, ta tête ?
– Plus de migraine, c’est déjà ça, mais j’ai un mal de crâne persistant et l’altercation avec ton frère n’a rien arrangé.
– Je suis désolée.
– Tu n’y es pour rien.
Garance nous prépare vite fait des assiettes avec les burgers qu’elle a passés quelques minutes au micro-ondes, puis nous nous installons devant La Chronique des Bridgerton. La série commence, mais je vois bien que mon amie n’est pas dedans.
– Du coup, Bad Boss est Eneko… murmure-t-elle.
Le regard vert de ma meilleure amie est plongé dans le mien. Je me contente de hocher la tête.
– Je te comprends. Ce mec est canon. Je dois même t’avouer que j’ai eu un crush pour lui, ado.
– C’est vrai ?! Donc, tu le connais, toi aussi ? dis-je, surprise.
– Oui !
– Mais comment ? Où ? Je veux tout savoir ! fais-je, piquée de curiosité.
Comme le monde est petit, parfois… Je me redresse, troublée et aussi avide d’en découvrir plus sur l’Eneko jeune.
– Lorsque nous étions enfants, Eneko a emménagé dans la même rue que nous. Il devait avoir à peine 10 ans, quelque chose comme ça, et moi je portais encore des couches, j'avais 2 ans ! Gaspard et lui étaient dans la même école et ils sont rapidement devenus inséparables. Au collège, ils n’étaient jamais l’un sans l’autre, puis le lycée les a séparés. Gaspard est parti en C.A.P. cuisine, mais ils étaient tout le temps fourrés l’un chez l’autre. Leur B.T.S. les a de nouveau réunis : ils se sont retrouvés ensemble à l’école hôtelière de Biarritz. Gaspard souhaitait ouvrir un resto. Les grands-parents d’Eneko tenaient un hôtel sur Hossegor, dont il voulait reprendre la suite.
– Une longue amitié, commenté-je.
– Oui. Et puis, lorsque j’ai eu 11 ans, j’ai les hormones qui ont commencé à me titiller et Eneko n’était pas dégueu à regarder ! Mais tu penses bien qu’à cette époque j’étais une gamine pour lui ! Je détestais lorsqu’il frottait tendrement le sommet de mon crâne avec sa main. De toute façon, je sais que, même si mon frère et lui étaient toujours amis maintenant, il ne m’aurait jamais regardée comme je l’espérais…
– Ils sont restés amis combien d’années ?
– J’avais 14 ans quand tout a foutu le camp, donc environ onze-douze ans d’amitié. Je m’étais fixé mes 16 ans pour lui montrer que moi aussi j’avais des attributs qu’il aimait !
– Garance…
– Ben quoi ?! Ne va pas me dire qu’il ne te fait ni chaud ni froid ! Toi et moi savons que c’est le contraire ! Putain, il t’a révélée à toi-même et t’a fait comprendre que c’était l’autre con qui ne savait pas s’y prendre. Pour ça, je lui suis dévouée jusqu’à la fin de ma vie, copine !
Je pouffe de rire. Garance est irrécupérable…
– Mais tu ne sais vraiment pas pourquoi ils se sont disputés ? Ils ont quand même coupé les ponts pour une raison. On n’éjecte pas son meilleur ami de sa vie comme ça du jour au lendemain !
– Une histoire de femme, a supposé ma mère à l’époque. C’est en tout cas la rumeur et le plus plausible, mais Gaspard a toujours refusé d’en parler.
– C’est bizarre…
– De quoi ? Qu’ils se soient disputés pour une femme ? Ouais, c’est vrai, mais je n’ai jamais cherché à en savoir plus. J’étais jeune et je ne pensais, pour ma part, qu’aux garçons déjà !
– Ça ne m’étonne pas de toi !
Nous mangeons en silence et nous régalons de la nouvelle recette de Gaspard, mais « l’affaire Eneko » me turlupine toujours. Je me lève, vais chercher deux verres et une bouteille d’eau avant de reprendre place dans le canapé. Je n’arrive pas à fixer mon attention sur un des épisodes de notre série chouchoute.
– Et il était comment ? Enfin, je veux dire, il était aussi prétentieux qu’aujourd’hui ? Et avec les femmes, c’était aussi que des plans cul ou bien il est devenu comme ça à cause d’un chagrin d’amour ?
Mon amie part dans un grand éclat de rire. Je la regarde, ne comprenant pas son attitude. J’ai dit quoi ?
– Désolée ! Mais imaginer Eneko le cœur brisé, ça ne colle pas avec celui que j’ai connu. J’étais une gamine, mais j’avais déjà bien compris qu’il n’était pas l’homme d’une seule femme même s’il avait à peine la vingtaine. Donc, oui, les femmes ont toujours défilé ! Il a peut-être changé aujourd’hui…
– Non. Il m’a clairement dit que, les relations, ce n’étaient pas son truc. Trop de contraintes. Et son côté connard arrogant ? Il l’avait déjà étant jeune ?
– Oh, oui ! Et il a toujours eu une haute estime de lui ! Il faut que tu te protèges, Léo. Je connais l’effet Eneko… J’en ai vu les dégâts bien trop de fois…
– Parfois, j’ai l’impression que je ne suis pas qu’un plan cul pour lui, mais, la minute suivante, il fait une remarque et ça me remet les idées en place.
– Tu n’es pas une habituée des plans comme ça, Léo. Il faut vraiment que tu fasses la part des choses et te fixes des limites. Dis-toi qu’Eneko est une parenthèse, un guide vers une vie sexuelle épanouie. Il te transmet les clés de ton corps avant de te confier aux autres.
Je grimace et ça fait rire Garance.
– Bon, c’est mal dit, mais tu vois le principe !
– C’est gore, ouais ! pouffé-je.
***
Le sommeil me fuit. Il est trois heures du matin, je suis exténuée, mais je ressasse encore toute cette histoire. Gaspard est mon ami, mais j’ai appris à connaître Eneko ces dernières semaines. OK, il est arrogant et présomptueux, mais je ne vois pas ce qui peut justifier cette mise en garde insistante de la part de mon ami… Et pour être franche, j’ai peur. J’ai peur de perdre ce qu’il me fait vivre. J’ai peur de perdre cette insouciance qu’il me fait découvrir. J’ai peur, surtout, de ne plus jamais éprouver ce que je ressens avec lui dans l’intimité. Et s’il était le seul homme capable de me procurer du plaisir ? Capable de faire vibrer mon corps ? Je suis tiraillée entre Gaspard, mon ami, et Eneko, l’homme qui m’initie et qui, je le crois bien, a volé mon cœur. Je vais ignorer tout ça et faire comme si rien ne s’était passé. Faire l’autruche, c’est bien. Je vais oublier les paroles de Gaspard et profiter du temps que Bad Boss veut bien encore m’offrir, même si je sais pertinemment que j’approche de la date limite de consommation…
***
– Léonie ! gronde mon boss.
Demain, dans les journaux, il y aura comme gros titre : « Une assistante a tué son patron ! » Eneko est exécrable depuis ce matin. Il envoie chier tout le monde et rien ne lui convient.
– Oui ? demandé-je à travers l’interphone.
– Le dossier de Soho est où ?
– Sur ton bureau. J’ai tout déposé il y a une heure.
– Je ne le trouve pas ! grogne-t-il.
Je pousse un profond soupir avant de me diriger vers son bureau.
– Le dossier jaune. Il est bien visible, quand même, lancé-je en pointant du doigt l’objet en question posé devant son clavier.
Il me fusille du regard, puis fond sur le dossier. Ensuite, il se lève vivement, se tourne un instant vers l’océan, puis, après une nouvelle volte-face, plonge son regard noir dans le mien. En un quart de seconde, sa bouche s’abat sur moi. Surprise, je mets un certain temps à lui répondre, mais lorsque ses mains se posent sur mes fesses et me plaquent contre son corps tendu, je le lui rends. Ses doigts remontent ma robe fluide et se frayent un passage au creux de ma féminité. Je rejette la tête en arrière lorsque la porte s’ouvre.
– Pardon !
Cramoisie, je rabats le tissu sur mes cuisses et n’ose soutenir le regard de Xan. Et ce n’est que lui, heureusement… Je sors de la pièce sans dire un mot, honteuse. Comment en suis-je arrivée là ? Comment je peux accepter le comportement d’Eneko envers moi ? Son étreinte n’avait rien de douce et ne rentrait pas dans les termes de l’initiation.
[On mange ensemble ce midi ?
On se retrouve en bas ? Agathe]
[Bien sûr !]
Ma collègue et moi passons nos pauses-déjeuner ensemble quand je suis au bureau. Je l’apprécie énormément. Je me réinstalle devant mon écran et tape un compte-rendu pendant l’heure suivante avant de la rejoindre.
– Alors ? Il se dit que le boss est d’une humeur de chien aujourd’hui ?
Je croque dans mon taloak1 2 à la ventrèche et finis ma bouchée avant de lui répondre.
– C’est peu de le dire…
– Tu sais qu’au service compta, tu as dépassé tous les pronostics ?
– Comment ça ? demandé-je, ne sachant pas ce qu’elle veut dire.
– On avait parié qu’au bout de trois jours tu serais partie, comme la dernière avant toi.
– Sympa… Et non, j’entame ma troisième semaine ici !
– Les autres n’ont tenu pas plus de sept jours grand max après le départ à la retraite de son ancienne assistante, Maïtena.
– Et pourquoi ?
– Bon, déjà, nous savons qu’il a un sale caractère, mais apparemment, la rumeur court qu’il couchait avec elles et qu’une fois qu’il avait eu ce qu’il voulait, il les dégageait.
– Ce ne sont que des rumeurs pour la dernière option. Il a beau avoir un caractère difficile, je ne pense pas qu’il s’amuserait à ça. Son entreprise est la prunelle de ses yeux. Il ne la mettrait pas en danger avec des poursuites aux prud’hommes, par exemple.
– Je ne fais que répéter ce que j’ai entendu.
– Je sais bien, Agathe.
Et cela m’agace que ses employés pensent ça de lui. Alors, je veux bien croire que je ne suis pas la première assistante qu’il met dans son lit, mais ça n’est certainement pas systématique.
Je repose mon sandwich dans son sachet, avale une gorgée d’eau qui passe très mal.
– Tu vas bien ?
– Oui… Je n’ai pas très faim. M. Barria m’a mis les nerfs à rude épreuve ce matin, réponds-je en ne mentant qu’à moitié.
Je regarde mon smartphone lorsqu’il me prévient de l’arrivée d’un SMS de ma meilleure amie.
[On sort ce soir ?
Ça fait un moment !
Please !]
– Agathe, ça te dit de sortir ce soir ? Je te présenterai ma meilleure amie comme ça.
– Oui, avec plaisir ! Ça tombe bien, mon mec s’est prévu une soirée foot avec ses potes…
Je lui envoie un sourire avant de répondre à Garance.
[Ça marche !
J’amène une collègue avec moi.]
[Cool !]
1. Galette basque faite à partir de farine de maïs qui ressemble aux tortillas mexicaines.
2. Poitrine de porc en tranche.
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