Boss hors contrat
Chapitre 22
Léonie
J’ouvre un œil, puis l’autre, tends le bras afin d’allumer la lumière, mais bute dans un objet qui n’est pas à sa place et l’envoie valser.
– Merde !
Faut pas que je réveille Garance. J’ai mal au crâne et je sens mon nez pris. Je tâte le mur à la recherche de l’interrupteur et le trouve enfin. Je cligne plusieurs fois des yeux tellement mes rétines sont sensibles. Je pose les yeux autour de moi et rencontre une chambre que je ne connais que trop bien… C’est quoi, ce bordel ?! Je soulève la couette et me trouve entièrement nue.
Putain ! Il s’est passé quoi hier soir ?!
Je me rappelle clairement mon bain de minuit avec Eneko, puis Gaspard… Mince, Gaspard… Et je suis repartie avec… Fait chier ! J’ai couché avec lui !
Léonie ! Tu n’as vraiment aucune volonté, ma vieille ! me rabroué-je.
Je cherche mes fringues, mais ne les trouve pas, alors j’enfile le peignoir posé sur un fauteuil, puis sors de la chambre à pas de loup. En descendant les escaliers, je découvre Eneko allongé sur le canapé gris anthracite et plein de mouchoirs éparpillés autour de lui. Je ne peux retenir un éternuement qui le réveille. Son regard embué se pose sur moi et un demi-sourire apparaît sur son visage fatigué.
– C’est ce qui arrive quand on se baigne toute nue, mademoiselle Duprat ! me taquine-t-il d’une voix plus que cassée.
– Je n’étais pas toute nue !
Ma voix sort rauque et enrouée. J’éternue encore une fois et renifle inélégamment.
– Un mouchoir ? propose-t-il d’un ton railleur.
Je finis de descendre et le lui arrache des mains. Je me mouche bruyamment, puis me mets à tousser. Et ça me fait un mal de chien au niveau du crâne.
– On a chopé la crève.
– Non ?! Tu crois ? ironisé-je. Tu as fait quoi de mes vêtements ?
– Dans le sèche-linge, ils étaient trempés.
– C’est toi qui m’as déshabillée ?
– Je t’ai aidée.
Je rougis et détourne le regard.
– Tiens, tu dois avoir de la température comme moi.
Je grimace, mais m’empare du thermomètre frontal. Et effectivement, j’ai 38,7 de fièvre. Eh merde… Je m’assois à l’autre bout du canapé, attrape un plaid posé sur le dossier et me couvre avec, prise de frissons.
– Bienvenue au club ! plaisante-t-il.
Pour toute réponse, je me contente de lui balancer un coussin à la figure, ce qui le fait rire encore plus.
– Je dois rentrer chez moi…
J’ouvre la discussion que j’ai avec Garance et lui envoie un message :
[Tu peux venir me chercher ?
Je suis malade.]
[T’as quoi et t’es où ?]
[Fièvre, rhume, mal à la gorge
et chez Eneko]
[Je ne vais retenir que
la première partie de ton SMS :
démerde-toi ! Tu ne franchiras pas
la porte de l’appart ! *horreur*]
J’avais oublié que Garance était hypocondriaque…
[Elle est belle, l’amitié…]
[Moi aussi, je t’aime,
mais de loin ! ]
– Tu as faim ? me demande Eneko.
– Non.
– Tant mieux ! Je n’ai pas la force de me lever.
J’esquisse un demi-sourire. Toute cette situation est absurde…
Eneko allume la télévision et nous passons la journée, avachis sur son sofa, chacun à une extrémité. Évidemment, il faudrait qu’on discute, mais ni lui ni moi n’en avons le courage. Finalement, le rhume nous offre une trêve bienvenue.
***
Eneko
Les pizzas viennent d’être livrées. Notre premier repas de la journée à vingt heures passées…
Toujours sur le canapé que nous n’avons pas quitté, télécommande à la main, je jette un œil sur Léonie qui croque sa première bouchée au chorizo et poivron.
– Tu veux regarder quoi ? demandé-je.
– Ce que tu veux.
– Et si on laissait le hasard faire ?
– Chiche !
J’appuie sur le lancement de titre aléatoire et…
– Nooon ! gémis-je.
Léonie éclate de rire.
– On recommence ! fais-je de mauvaise foi.
– C’est de la triche ! Ce n’est pas si mal La Chronique des Bridgerton !
– Parle pour toi ! dis-je en me renfrognant.
Beau joueur, je lance l’épisode trois. Hors de question que je me retape ceux que j’ai déjà vus ! Je ne suis pas maso à ce point !
– En fait, je n’avais pas réalisé à quel point elle était hot, cette série… commente-t-il dans un sourire moqueur.
– Et ?
Léonie me fusille du regard. Je touche un point sensible avec sa série préférée.
– C’est une série faite pour les ménagères en manque de piquant.
Je me reçois pour la deuxième fois de la journée un coussin.
– Non, mais avoue ! Je suis sûre que tu l’aimes parce qu’elle t’émoustille !
– La série est originale, le scénario est très bien ficelé. Il y a du suspense et, oui, du romantisme. Et admets que les images sont belles et que c’est original !
– Ouais…
– T’y connais rien, boude-t-elle.
Et sa mine contrariée me fait rire !
Je ne sais même pas à quel épisode nous sommes, puisque Morphée est venu nous rendre visite. Quand je me réveille, la nuit est tombée depuis un moment. Je tourne la tête vers Léonie, allongée sur le côté, son dos contre le dossier du canapé. Je m’approche et m’accroupis devant son visage aux traits détendus et fins. Ses longs cils reposent sur le haut de ses joues. Sa bouche cerise légèrement entrouverte m’attire insidieusement. Elle est vraiment très belle. Un courant électrique me parcourt, mais je le réprime rapidement. Je suis heureux que cette crève nous oblige à passer du temps ensemble et que ce soit cool entre nous. Léonie m’attire toujours et même plus qu’avant, et je ne sais pas trop comment me comporter. J’ai l’impression de marcher sur des œufs en permanence en sa présence.
– Léo… l’appelé-je doucement.
– Mmmh…
– Il est tard, monte te coucher, chuchoté-je.
– Mmmh…
Léonie se tourne sur le côté et passe un bras autour de mon cou, me tenant contre elle. Alors, je décide de m’allonger à ses côtés juste pour quelques minutes et, ensuite, je la laisserai dormir sur le sofa, seule.
***
Léonie
Le jour me réveille, j’ouvre les paupières et tombe directement sur le visage endormi d’Eneko juste à quelques centimètres du mien. Je lève la main pour enlever une mèche de cheveux bruns qui lui barre le front, mais la repose, ce n’est pas une bonne idée. Mes doigts me démangent, mais je n’ai aucun droit de faire ça. Je détourne les prunelles quelques secondes avant de les reposer sur lui qui me fixe désormais. Nous restons là, l’un contre l’autre, sans bouger ni parler. Yeux dans les yeux. Ma respiration s’accélère, je sens son corps se tendre contre le mien. Des frissons me saisissent. Je suis encore souffrante, c’est pour ça, essayé-je de me rassurer. Et je bénis la sonnerie de son téléphone qui fait éclater cette bulle étrange qui nous entourait. Je sens un froid s’abattre sur moi lorsqu’Eneko se relève.
– Quoi ? grogne-t-il.
– …
– J’ai la crève.
– …
– Oui, ça m’arrive, vois-tu, petite sœur.
– …
– Elle est malade aussi, ajoute-t-il en lançant un regard sur moi.
Je suis désormais dans la cuisine, un verre d’eau à la main.
– Parce que je le sais.
– …
– Tu peux m’apporter le dossier Ilbarritz ?
– …
– Merci, sœurette !
Il repose son portable sur l’îlot et se dirige vers la machine à café.
– Tu veux un thé ? me demande-t-il.
– Oui, s’il te plaît.
Il remplit la bouilloire électrique d’eau, puis la met en marche.
– Il faut que je…
Une quinte de toux me surprend et m’empêche de terminer ma phrase d’une seule traite.
– … rentre, achevé-je enfin.
– Non, tu restes encore ici. On n’a toujours pas la forme. On va essayer de bosser sur le dossier Ilbarritz dans la journée si tu veux bien et on avisera ensuite.
– D’accord.
***
Une heure plus tard, je redescends après une bonne douche. Eneko m’a prêté un de ses tee-shirts et un jogging afin que je puisse me changer et être à l’aise. Et cela m’a permis d’éviter Victoire lorsqu’elle est passée. Pas envie qu’elle sache que je suis ici.
Je retrouve Eneko assis sur son canapé, concentré, des feuilles et son ordinateur portable sont posés sur la table basse devant lui. J’observe son profil. Il est vraiment beau et je dois bien avouer que son côté « patron » autoritaire me plaît bien, même s’il me tape très souvent sur les nerfs ! Je me mords la lèvre et le rejoins.
– Tu sais où est le plan de l’établissement ? me questionne-t-il, toujours absorbé par son écran.
Je farfouille dans la montagne de dossiers et parviens à mettre la main sur le plan d’origine tout jauni et déchiré par endroits. Le papier sent le vieux et j’adore ça.
– Tu comptes faire quoi pour cet hôtel ?
– Je veux lui rendre ses heures de gloire. Le château est classé et je souhaite conserver son histoire. Le rendre comme il était en 1897 lors de l’achèvement de sa construction.
– C’est super. Et l’intérieur ?
– Pareil. On conserve tout ce qui peut l’être ou on refera à l’identique. Je veux une décoration de la fin du dix-neuvième siècle. Tu peux regarder le dossier de l’archi des Bâtiments de France, voir si tout est complet.
– Pas de soucis.
Je m’empare du gros dossier, me pose sur le canapé à mon tour et passe la matinée à l’éplucher. Eneko est sans cesse dérangé au téléphone et je suis surprise de la rapidité avec laquelle il jongle entre les différents hôtels, les achats en cours, etc. Il se rappelle tout et ça m’impressionne.
Je pense que nous avons signé une sorte de trêve tacite à notre guerre puérile et cela me va. Même si ce qui s’est passé entre Gaspard et lui m’intrigue. Eneko est capable de faire ce qu’il a fait, de coucher avec une nana déjà prise, mais trahir son meilleur ami ainsi ? Je n’en suis pas sûre… Et Gaspard, il faudra bien que je l’affronte à un moment donné, lui aussi… J’ai du mal à penser qu’il a vraiment essayé de m’embrasser à la soirée. Qu’avait-il en tête ? Entre nous, ça a toujours été platonique, il est hors de question que cela change. Il faudra que j’en parle avec Garance, ou peut-être pas, je ne sais pas. Enfin, quand ce satané rhume sera fini et qu’elle acceptera que je m’approche à moins de dix mètres d’elle !
Pour la pause déjeuner, Eneko a commandé italien. On se régale avec les antipasti, les escalopes à la milanaise et le tiramisu en dessert.
– Tu sais, qu’à cause de toi, je suis dans la période d’abstinence la plus longue de ma vie ?
Surprise par sa phrase, je m’étouffe avec ma dernière cuillère de mascarpone. J’aspire le cacao saupoudré sur le dessus et cela me fait tousser.
– Mince, désolé, s’excuse-t-il platement.
Je bois à grandes goulées de l’eau, m’essuie la bouche et le fusille du regard.
– Non, mais pourquoi tu me dis ça ?!
– Je viens juste de percuter.
– Je sais pas si je dois te féliciter ou me moquer de toi, Eneko.
– Tu pourrais trouver ça terriblement sexy et m’offrir ton corps en récompense.
Il avance son buste vers moi, ses yeux malicieux brillent. Il passe sa langue sur sa lèvre inférieure et je me reprends. Je plaque ma paume contre son visage et le repousse.
– Même pas en rêve !
– Allez ! T’es dure là ! Et il n’y a pas que toi qui l’es, en plus… marmonne-t-il en dirigeant son regard vers son entrejambe.
– Eneko ! lancé-je d’un ton outré.
– Oh, ça va ! Pas la peine de t’offusquer !
– Mais comment fais-tu pour avoir autant de conquêtes avec les conneries que tu débites ?!
– Mon charme.
– Heureusement que tu l’as parce que sinon…
– Tu sais que mon ego en prend un coup, là, avec toi ?
Je pouffe de rire et me mets à débarrasser la table. J’ouvre plusieurs placards avant de tomber sur les boîtes de conservation. Eneko a commandé pour quatre et je déteste le gaspillage.
– Et avec Gaspard ? m’interroge-t-il, penaud.
Je me tourne vivement et le fixe, perplexe.
– Tu veux en venir où ?
– Il a essayé de t’embrasser de force, Léo.
– Il était bourré.
– Ça ne l’excuse pas ! s’emporte-t-il.
– Je le connais depuis des années. Il n’est pas comme ça.
– Il a juste compris que tu lui échappais… Ne reste pas seule avec lui ces prochains jours.
– Il ne me fera rien.
– S’il te plaît. Un homme rejeté est capable de tout.
– C’est mon ami.
– Il est raide dingue de toi. Tu ne t’en étais jamais rendu compte ?
– N’importe quoi ! Il est le frère de ma meilleure amie. Un peu mon frère à moi.
– Ton frère ? Tu plaisantes ? Quel genre de frère te sauterait dessus comme ça ! Il est dingue de toi, je te dis.
– Comment peux-tu savoir ça ? Vous ne vous étiez pas vus depuis dix ans !
Il s’approche de moi et me tient captive par son regard perçant et intense.
– Il faut être fou pour ne pas voir à quel point tu es magnifique, Léonie.
Je me mets à rougir instantanément. Je n’ai pas l’habitude de tels compliments ni de son ton sérieux de dragueur.
– À moins que tu ne sois pas contre…
– Contre quoi ?
– Lui et toi.
– La discussion est close. Je n’ai pas à parler de ça avec toi, m’emporté-je à mon tour.
– Tu l’envisages ?
– Stop.
– Je veux savoir. Tu as changé d’avis ? Tu veux être avec lui ?
– Ramène-moi chez moi. Immédiatement, lui intimé-je froidement.
Le retour se fait dans un silence de plomb. Comment on est passés d’une collaboration efficace et agréable à une discussion sur Gaspard qui s’est transformée en une sorte de dispute ? Il m’énerve avec son caractère à la con ! C’est un trou du cul ! Voilà tout !
Trente minutes plus tard, il me dépose devant ma résidence.
– Léonie.
– À demain, boss.
Je claque la porte et file jusqu’à l’appartement sans me retourner. Je l’entends démarrer en trombe. Je n’en reviens pas qu’il se permette de fourrer son nez dans ma vie privée ! Il n’est que mon patron. Bon, en fait, il est plus quand même… Mais c’est lui qui a choisi de n’être que ça ! Alors, de quoi je me mêle maintenant ?!
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