Boss hors contrat
Chapitre 2
Léonie
Après une nuit merdique à peu dormir, je me lève avec les yeux collés, des cernes de trois mètres de long et un mal de tête lancinant.
Merci à cette traîtresse de sangria !
Je n’ai pas l’habitude de boire et, hier, en voulant oublier la scène plus que honteuse qui s’était déroulée, j’ai bu davantage que je n’aurais dû…
Je file sous la douche, passe un jean et un haut ample à pois avant de me rendre dans la cuisine pour prendre mon petit déjeuner.
– Hello ! Bien dormi ? m’accueille ma meilleure amie et coloc.
Garance, grande, pulpeuse, aux cheveux de feu, a cette capacité à être de bonne humeur dès le pied posé au sol. Et ça m’agace. Le matin, il me faut un certain temps avant d’émerger et d’afficher un visage jovial.
– Non, grogné-je.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? dit-elle sur un ton qui se fout clairement de mon air ronchon.
– J’ai largué Max.
– Alléluia ! Il était temps ! s’exclame-t-elle.
Je grimace, puis, tout en mangeant mes tartines de pain de mie avec du beurre, lui explique ce qu’il s’est passé hier soir.
– Mais quel connard !
– Ouais… J’espère que le paracétamol va faire effet… Enfin, pour ce salaud de Max, ça ne fera rien, mais j’espère au moins que ça atténuera mon mal de tête. C’est mon premier jour aujourd’hui, et j’ai pas envie d’avoir la gueule de bois.
– Hé, mais c’est vrai ! Tu commences un nouveau job, tu largues le blaireau qui te servait de mec. Une nouvelle page est sur le point de s’écrire ! Et je parie qu’elle sera rayonnante !
Je me lève, dépose mon bol dans le lave-vaisselle tout en sentant le regard accru de ma coloc.
– Quoi ?
– Tu comptes y aller dans cette tenue ?
– Oui, pourquoi ?
– Tu vas être l’assistante du big boss, Léo. Tu ne peux pas y aller habillée ainsi !
Je regarde mes fringues : mon plus beau jean, mon haut à pois préféré… Je ne vois pas ce qui cloche. Je n’ai jamais été douée pour la mode et, du moment que je suis à l’aise, ça me va. Garance est vendeuse en prêt-à-porter et nous sommes constamment en désaccord sur ce sujet. Elle se dirige d’un pas décidé vers ma chambre. Je la suis tout en poussant un soupir. Je la connais, elle vient de décréter une séance de relooking improvisé non négociable. Ma meilleure amie est une maniaque de la mode ! Je n’ai plus qu’à prendre mon mal en patience… Impuissante, je l’observe farfouiller dans mes affaires, la tête dans le placard.
– Léo, il te faut une tenue plus classique ! lance-t-elle sans se retourner, le son de sa voix étouffé.
Je pousse un profond soupir de désespoir et m’assois sur mon lit encore en désordre. Je n’ai pas pris le temps de le faire en me levant – comme tous les matins ou presque. Je regarde ma montre.
– Je sais que tu veux m’aider, Garance, mais si je pouvais éviter d’être en retard pour ce premier jour…
– Tiens, mets ça avec ça, se contente-t-elle de répondre.
Elle jette deux cintres à côté de moi : un pantalon noir et un chemisier crème très classique que je ne me rappelle pas avoir acheté.
– Un cadeau que je t’ai offert et que tu n’as jamais mis, m’explique-t-elle.
Je n’ai même pas besoin de lui poser la question qui me brûlait les lèvres à propos de ce haut, Garance a compris. Nous sommes amies depuis quatre ans en plus d’être colocs, alors ça arrive souvent que l’on finisse les phrases de l’autre. Nous nous comprenons sans avoir besoin de parler. Entre nous, notre amitié a toujours été une évidence. Une sorte de connexion s’est faite dès le premier jour. Elle est tout simplement mon âme sœur amicale !
Dix minutes plus tard, je monte dans ma Fiat 500 rose bonbon, puis file en direction de Biarritz à trente minutes de route de chez moi. Je stresse comme pas possible pour cette première journée. Je suis une grande angoissée de la vie. Et les changements, les nouvelles situations me tracassent énormément. Jusqu’à présent, j’étais secrétaire pour une entreprise de plomberie, tout se passait bien. Il est vrai que je m’ennuyais souvent, mais c’était rassurant et pas stressant. J’y avais mes repères. Je n’avais pas à me plaindre, à part de mon salaire qui n’avait jamais augmenté en trois ans. Garance est tombée sur une annonce pour un poste d’assistante de direction très bien rémunéré et m’a poussée à envoyer ma candidature. Une sorte de challenge. D’abord réfractaire, j’ai voulu lui prouver que j’étais capable de changer mes habitudes. J’ai passé trois entretiens et, à ma grande surprise, j’ai été retenue pour le poste ! Dans quelques minutes, je rencontrerai le big boss et travaillerai en étroite collaboration avec lui. Après avoir signé mon contrat, je n’ai pas entendu que du bien de lui… et j’espère vraiment que les rumeurs sont fausses. Dès que j’ai annoncé à mon travail que je partais pour Ozeano Hotela, certains ouvriers ayant déjà bossé sur les chantiers des hôtels m’ont confirmé que mon nouveau boss était tyrannique et imbuvable, mais je préfère ne pas y prêter attention. Je me ferai ma propre opinion.
Je pénètre dans le bâtiment de quatre étages, que la boîte possède à proximité de la plage. Les bureaux sont hébergés dans des locaux de style basque, composé de colombages en bois peint dans un rouge sombre typique d’ici. À l’intérieur, tout est très moderne et épuré. Je me présente à l’accueil et la réceptionniste m’envoie au service des ressources humaines où je retrouve M me Etchecopar, celle qui m’a recrutée. À peine plus âgée que moi, elle a les cheveux noirs, le visage fin et est d’une grande élégance ; c’est une très belle femme.
– Bonjour, Léonie, tu vas bien ?
– Je vais bien, madame Etchecopar. J’ai hâte de commencer.
– Appelle-moi Victoire. Ça ne te gêne pas si on se tutoie ?
– Pas de problèmes !
– Tiens, j’ai encore quelques papiers à te faire signer et ce badge à te remettre pour entrer et sortir du bâtiment. Il faudra le passer à chaque fois. Viens, je vais te montrer ton bureau.
Je la suis dans les couloirs, puis nous montons dans un ascenseur qui nous conduit au dernier étage. Au vu du nombre de portes, l’espace semble découpé en plusieurs bureaux.
– Ici, tu trouveras la salle de repos avec machine à café, bouilloire, etc. Les toilettes sont derrière la dernière porte sur la droite. Notre salle de réunion se trouve ici.
Elle ouvre la porte, s’efface afin de me laisser entrer. Je suis immédiatement attirée par la vue sur l’océan. C’est splendide ! Comment peut-on se concentrer en ayant ce spectacle sous les yeux ? Je quitte ce décor avec peine pour porter mon regard sur l’immense table noire ovale, ainsi que sur les nombreux fauteuils en cuir sombre. Victoire referme la porte et ouvre celle juste à côté.
– Ton bureau.
Celui-ci possède la même vue que la salle de réunion. Je m’avance jusqu’aux grandes fenêtres et reste plantée là quelques instants.
– Ouah ! murmuré-je malgré moi.
– Ça fait toujours ça au début, et puis tu t’y habitueras, assure Victoire en me souriant.
– J’espère ne pas me lasser !
Je me tourne vers mon espace de travail. Le bureau en verre est très design. Tout comme la chaise, en bois et cuir blanc aux lignes épurées. Quelques étagères, blanches également, sont disposées dans mon dos. Je remarque alors un grand vitrage givré.
– Le bureau d’Eneko Barria est de l’autre côté.
Victoire ouvre une porte qui donne sur celui-ci et m’invite à la suivre. L’angoisse m’étreint. Mon patron est juste derrière…
– Tu auras notamment pour mission de filtrer les entrées dans son bureau. Il déteste être embêté.
– D’accord.
J’avance un peu. Ouf, le boss est absent ! La pression retombe. Toujours cette même vue, avec, en prime, une grande baie vitrée ouvrant sur un balcon. Le bureau est vraiment très grand et il possède même un salon privé.
– Je te laisse ! Tu trouveras une liste sur ton bureau avec tes tâches ! Eneko ne va pas tarder, il devait passer sur un chantier avant de venir.
Je hoche juste la tête, ouvre les tiroirs des meubles, lis les noms inscrits sur la tranche des dossiers, en feuillette quelques-uns, puis m’installe dans mon fauteuil. Paumes posées sur les accoudoirs, je porte mon regard sur l’océan qui s’offre à ma vue. J’admire durant quelques secondes les vagues s’écraser contre les rochers tout en esquissant un petit sourire de satisfaction.
Je l’ai fait ! J’ai changé de job !
Je tape des pieds sur le sol, pousse un gloussement, mais pose rapidement mes mains contre ma bouche de peur d’être entendue. Je me fige quelques secondes, à l’affût du moindre bruit. Rien. Ouf !
Je m’adosse contre le dossier en cuir blanc de mon fauteuil vraiment très confortable, m’y enfonce un peu plus lorsqu’une envie furtive me prend. Je ne résiste pas à le faire tourner, comme une gamine. Je pousse sur mes pieds, décolle les mains des accoudoirs et me laisse transporter par cette joie intense que je ressens. Je suis fière de moi en cet instant. Fière d’avoir dépassé mes appréhensions. Fière d’avoir quitté mon job sécurisant pour une aventure inconnue. Et je dois bien avouer que la pointe de stress que je ressens au fond de moi n’est pas si désagréable que ça. L’euphorie que cela me procure me plaît, en toute honnêteté. Alors, je tourne et ris tout à la fois jusqu’à ce qu’une forme apparaisse dans mon champ de vision.
Merde ! Merde ! Merde ! La boulette…
Je freine avec mes pieds, m’arrête net dans mon élan, replace derrière mes oreilles des mèches égarées et fais face à l’inconnu – pas si inconnu que ça… – qui a le bras appuyé contre le chambranle de la porte et est vêtu d’un costume sûrement taillé sur mesure. Son regard noisette, le même que la veille, avec une lueur tout de même différente, dévale mon corps, me laissant un sentiment d’inconfort au passage, et me renvoie à la pire humiliation de ma vie. Il pose ses prunelles sur mon visage, lève un seul de ses sourcils tout en croisant les bras contre sa poitrine. En cet instant, je n’ai qu’une envie, c’est de réussir à trouver ce trou de souris que je cherchais hier soir et d’y rester toute ma vie. Deux rencontres avec lui et à chaque fois j’éprouve une terrible honte… Mais j’ai fait quoi à l’univers ?! Je suis une fille sage et gentille, alors pourquoi j’ai l’impression que le karma se charge de moi en ce moment ?! Il ne peut pas… Ça ne peut pas être… Et pourtant, en mon for intérieur, je sais qui il est.
Je me racle la gorge tout en reprenant place devant mon écran.
– Bonjour, dis-je d’une toute petite voix.
Il fout quoi ici ? Ne me dites pas que… Non…
Il se contente de hausser un sourcil, puis pénètre dans le bureau du patron… SON bureau… Eh merde ! Lorsque la porte claque derrière lui, je sursaute.
La poisse !
C’est… Mon sauveur est mon… boss ?! Et dire que je jouais avec ma chaise comme une gamine… Ça ne pouvait arriver qu’à moi !
Je laisse tomber mon front sur le bureau tout en poussant un profond soupir.
Gênance absolue…
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