Boss hors contrat
Chapitre 6
Léonie
Je regarde la nuit tomber depuis la terrasse après une bonne douche qui m’a remis les idées en place et surtout a fait retomber ma colère. J’ai passé un jean et un simple tee-shirt. Je compte aller me balader dans le quartier et manger un bout dans un restaurant au hasard. Depuis que Bad Boss a été pénible, je ne l’ai pas revu et c’est tant mieux ! Il est parti dans sa chambre sans m’adresser le moindre regard.
– Tu n’es pas encore prête ? gronde mon patron dans mon dos, me faisant sursauter au passage.
Je jette un œil à ma tenue et fronce les sourcils, ne voyant pas où est le problème. Je pivote et le détaille dans son joli costard noir. Il est vraiment sexy en cet instant. Il me toise d’un regard exaspéré.
Non, mais il a quoi encore ?!
– On va dîner, bon sang ! s’emporte-t-il.
– On ? Ensemble ? Vous et moi ?
Il pousse un profond soupir, puis s’avance vers moi avec rapidité. Sans savoir vraiment comment c’est arrivé, je me retrouve les reins contre la balustrade. Ses mains à lui sont de chaque côté de mes hanches, posées sur la main courante. Ses yeux sombres plongent dangereusement dans les miens. Je déglutis avec difficulté, mais soutiens son regard. Chaque fois qu’il fait cela, un trouble inconnu s’empare de moi. Il a beau m’intimider, me décontenancer, je ne dois pas le lui montrer.
– Tu es ma femme, Léonie, donc oui, nous allons dîner ensemble, m’explique-t-il, sa bouche à quelques centimètres de la mienne. Change-toi. Je t’attends, ajoute-t-il.
Il s’écarte alors brusquement, comme s’il prenait juste conscience de notre grande proximité.
– Je suis prête.
– Non, je ne crois pas. Le restaurant de l’hôtel est un gastro et ta tenue ne convient pas.
Après un dernier regard noir, je pars dans ma chambre et appelle au secours Garance en visio. Je n’ai pas prévu de tenue chic, moi ! Quelle idiote !
– Bonsoir, belle gosse ! répond ma meilleure amie.
– J’ai besoin de ton aide ! On doit aller dans un resto chic et je n’ai pas pensé à prendre une tenue adéquate.
– Ooouh ! Tu dînes avec ton boss ! C’est rapide, non ?
– N’importe quoi ! Dois-je te rappeler qu’il est imbuvable ? grogné-je.
– Ah oui, c’est vrai ! Bad Boss ! Bon, tu as pris quoi avec toi ?
Je place mon téléphone devant moi afin qu’elle puisse voir ce que j’ai emporté dans ma valise.
– Ta combi ! T’es bombasse dedans et elle est noire, donc c’est parfait. Tu as pris des talons ?
– Ceux que je mets pour bosser.
– Ça fera l’affaire. Fais-toi un regard charbonneux comme je t’ai appris.
– Merci ! Tu me sauves la mise !
– De rien, poulette ! Mets-en plein la vue à ton bad boss !
Je raccroche et vais me préparer. Je ressors de la chambre vingt minutes plus tard et retrouve Eneko Barria installé sur le canapé, l’air impassible. Le seul signe qui témoigne de son impatience est sa jambe qui tremble frénétiquement.
– Je suis prête, annoncé-je.
– Eh ben, c’est pas tr…
Une fois debout face à moi, il s’arrête dans sa phrase, puis plisse les yeux et me détaille avec insistance. Son regard se voile, je le vois déglutir avec difficulté avant de se rasseoir.
Euh… J’ai mal compris ?
– On ne doit pas aller dîner ?
– Si ! Si ! s’exclame-t-il en se relevant vivement tout en fourrant les mains dans les poches de son pantalon de costume.
L’aurais-je troublé ? Je pense bien que si. Je viens de déstabiliser le grand patron ! Petite victoire personnelle ! Pour une fois que c’est lui et pas moi !
***
Eneko
Je laisse entrer Léonie la première dans la cabine de l’ascenseur, puis je me colle dans le coin opposé, le plus loin possible d’elle, mais l’espace est exigu. Tandis que mes mains sont toujours en sécurité dans les poches de mon pantalon, j’essaye de ne pas lorgner sur elle, mais peine perdue… C’est plus fort que moi. La combinaison qu’elle porte est un appel à la luxure. Non pas que sa tenue soit provocante, bien au contraire, mais elle ne cache rien de ses divines formes pulpeuses. Lorsqu’elle est arrivée dans le salon, je n’ai vu que ses yeux bleu-gris qui ressortaient grâce à son maquillage, et en apercevant sa tenue… j’ai littéralement défailli. Ma queue s’est mise au garde-à-vous, mais j’ai heureusement pu positionner de façon stratégique le MacBook que je tenais. Malgré ça, mon cerveau s’est mis en veille et je n’ai plus su quoi faire. Et que dire de son parfum de pomme entêtant… J’ai beau me répéter qu’elle est mon assistante, plus le temps passe, plus j’ai envie de la séduire, de la mettre dans mon lit afin de me la sortir de la tête. Et puis je pourrais toujours l’affecter à un autre service, voire la muter dans les bureaux de Paris. Quant à moi, je resterais en poste à Biarritz. Il est impensable pour moi de quitter ma région, et pour quoi faire ?! Je gère très bien mon business depuis le Sud-Ouest, mais plus Ozeano Hotela croît, plus je suis dans l’obligation de développer mes bureaux. J’ai donc décidé de conserver ceux d’ici après le rachat de Blue Hotel, là où se concentre le plus grand nombre de mes hôtels. Léonie pourrait très bien bosser à Paris. Je ne la verrais que très peu, mais au moins je me la serais sortie de la tête !
Je me lasse très vite des femmes. Je m’amuse avec elles, et puis, lorsque j’en ai fait le tour, je passe à la suivante. Cependant, je sais que Léonie est différente au fond de moi et je me sens touché par elle, par quelque chose qui me dépasse et que je ne veux surtout pas analyser. Ce que lui a dit son ex ce fameux soir au bar me revient en mémoire et je culpabilise quelque peu. Et pourtant… Pourtant, l’envie de coucher avec elle est bien plus forte…
Le « ding » caractéristique de l’ascenseur retentit. Je secoue la tête afin de faire taire mes pensées, puis laisse Léonie sortir en premier avant de reprendre les rênes et de la guider, sans jamais la toucher, jusqu’au restaurant gastronomique de l’hôtel. Je me suis offert les services du chef le plus en vue du moment. Il a remporté la dernière émission de télé-réalité culinaire à la mode.
– Une réservation au nom de Duprat, annoncé-je à la jeune femme blonde canon.
– Bonsoir, monsieur et madame Duprat, suivez-moi.
Par galanterie, je ferme la marche et suis les jeunes femmes jusqu’à une table pour deux personnes qui se révèle être intimiste. Je remercie la blonde d’un signe du menton, puis nous prenons place. La salle est sobre et épurée. La déco respecte le style des années trente. De grands lustres en cristal habillent la pièce dans les tons de crème et beige et tout un mur est recouvert de miroirs, conférant une impression de grandeur à la salle. Ici, le concept est un menu unique composé de sept plats servis avec un vin à chaque fois. Bien évidemment, le client peut choisir un repas végétarien ou bien végan.
– Tu trouves la déco comment ? demandé-je à Léonie.
– J’aime beaucoup. C’est très élégant, et puis ce mur de miroirs marquera les esprits des clients.
Un serveur arrive avec nos premières assiettes. Il les place devant nous en nous indiquant ce que c’est : homard à l’émulsion de champagne et purée de céleri servis avec un verre de blanc de Bourgogne.
À peine l’assiette posée devant elle, Léonie s’empare de ses couverts pour goûter.
– C’est délicieux ! soupire-t-elle d’un ton qui ne me laisse pas indifférent.
J’observe sa bouche cerise comme un affamé et, en cet instant, c’est elle que je voudrais dévorer. Je me redresse en m’éclaircissant la gorge, tout en fermant brièvement les yeux pour reprendre contenance. Je sens avec précision ma queue gonfler et ce n’est pas bon du tout…
– Ce restaurant est un régal et le choix du nouveau chef est une réussite, entends-je à ma droite.
J’ouvre les yeux et découvre un monsieur d’un certain âge accompagné d’une dame très chic.
– C’est la première fois que je viens ici et je dois dire que vous avez raison, répond Léonie dans un grand sourire.
– Avec ma femme, nous venons depuis plus de trente ans. Nous y fêtons notre anniversaire de mariage chaque année. Aujourd’hui, nous fêtons nos soixante ans !
– Oh ! C’est tellement beau ! Bon anniversaire à vous ! s’exclame mon assistante.
Je me renfrogne un peu, je ne suis pas venu copiner avec un étranger !
– Chéri, tu entends ça ? demande Léonie.
Elle coule vers moi un regard énamouré totalement surjoué et absolument pas naturel, tout en posant sa main sur la mienne. Son contact me brûle instantanément, mais je dois dire que ses talents de comédienne sont irréprochables.
– Merveilleux ! réponds-je avec une pointe de sarcasme que je ne peux pas retenir.
– Et vous ? Vous êtes venus fêter quoi ? nous interroge à son tour la vieille femme aux cheveux blancs et au regard bleu délavé.
– Notre amour. Je n’ai pas besoin d’un événement particulier pour me rappeler que j’aime cette femme éperdument chaque jour de l’année.
– Oooh ! C’est si romantique ! Ma petite, ne le laissez pas filer, celui-ci ! De nos jours, il y a tant de goujats !
Léonie plonge son regard dans le mien, j’en rajoute en entrelaçant mes doigts aux siens tout en déposant un baiser sur le dos de sa main. Léonie rougit instantanément et frémit. J’aime tellement la voir dans cet état. Je prends beaucoup de plaisir à jouer cette comédie et ça me donne une bonne excuse pour la toucher. Mon assistante se racle la gorge, puis se dérobe à ma prise tout en gardant le regard fixé sur son assiette vide. Le serveur ne tarde pas à nous apporter la suite. Nos voisins de table ont fini depuis un moment et sont partis en nous saluant.
– Pas de nouvelles de ton ex ? demandé-je sans y avoir réfléchi au préalable.
Mon assistante part dans un grand éclat de rire. Je fronce les sourcils, n’aimant que moyennement qu’elle se foute de ma tronche, mais, en même temps, pourquoi ai-je posé cette question ?! Je ne pouvais pas me la fermer ?! J’ai plus qu’à assumer maintenant.
– Quoi ? grogné-je entre mes dents.
– Je croyais que vous aviez un jumeau qui traînait en ville, pour tout vous dire, chuchote-t-elle.
Le tutoiement a l’air d’être compliqué pour elle et je ne m’en plains pas, ça rajoute un petit quelque chose…
– Pourquoi ça ?
– Parce que vous n’avez jamais fait allusion à ce moment, ce qui est d’ailleurs étrange… Vous vous comportez comme un genre de Dr Jekyll et Mr Hyde, surtout !
– Pas de double personnalité à déplorer pour moi. Je suis sain d’esprit, je vous rassure. Je ne mélange juste pas vie privée et vie professionnelle, expliqué-je.
– Alors, je ne vais pas vous répondre concernant Max. Restons strictement professionnels, monsieur Barria.
Je crispe mes doigts autour de mes couverts.
Bien répondu, mademoiselle Duprat.
Même si je me sens vexé par sa réponse, j’espère que ce connard n’est pas revenu dans le paysage et lui fout la paix.
Les plats s’enchaînent et les mets sont minuscules, mais le nombre d’assiettes me cale. Nous terminons par un dessert au yuzu que j’apprécie énormément.
– Soixante ans d’amour, c’est incroyable, soupire Léonie en revenant soudainement à nos voisins de table. Cela sera de moins en moins fréquent pour les nouvelles générations de passer autant de temps avec une seule et même personne.
– C’est une hérésie, Léonie, en même temps.
– Pourquoi ça ?
Elle positionne ses coudes sur la table, puis croise les bras, son regard interrogateur ancré dans le mien.
– Vouloir passer autant de temps avec une seule et même personne, se contenter d’une seule, alors qu’il n’y a qu’à sortir pour en découvrir à la pelle !
– Vraiment ? Vous sortez et faites votre marché donc !
– Je n’ai pas dit ça. Je dis juste que vivre toute sa vie avec une seule personne, c’est trop de contraintes, trop d’efforts à faire pour que ça marche, trop de concessions. C’est pas pour moi !
– Heureusement que tous les hommes ne pensent pas comme vous.
– Que t’a apporté ta dernière relation, Léonie ? Dis-moi.
– Je n’ai pas à vous répondre, monsieur Barria.
– Ne te braque pas. Je vais répondre pour toi : elle t’a apporté du chagrin et de la colère. Tu as dû déployer des tas d’efforts pour lui plaire, mais en vain. Tu ne l’as jamais satisfait, et tu sais pourquoi ?
Elle pince les lèvres alors que son regard bleu-gris se fonce immédiatement et me foudroie sur place.
J’ai dit quoi encore ?!
– En vrai, je m’en fiche. Maintenant, je vous conseille de garder vos distances.
– Je peux finir ?
– Non. Vous êtes mon patron, restez donc à votre place, lance-t-elle sèchement tout en se levant de table.
– Tu ne l’as jamais satisfait parce que ce connard a un problème !
Léonie ne m’entend plus. Je la regarde quitter le restaurant, raide, et c’est au moment où sa silhouette s’évapore que je comprends enfin ma bévue.
Eh merde !
« Tu ne l’as jamais satisfait. »
Mais pourquoi j’ai balancé ça ?! Surtout après ce que ce connard a dit sur elle devant tout le monde. Je commande un whisky et reste encore un moment à passer en boucle notre discussion et je ne peux que lui donner raison d’être partie.
Putain, mais quel con !
Je l’ai blessée et ce n’était pas mon but. Léonie, ou n’importe quelle femme, ne mérite pas ce que cet enfoiré a sorti.
J’ai plus qu’à m’excuser maintenant…
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