Boss hors contrat
Chapitre 25
Léonie
Au petit matin, je suis tirée du sommeil par le vibreur de mon téléphone. Je tâtonne, parviens à m’en emparer, ouvre un œil et prends l’appel.
– Oui ? fais-je d’une voix enrouée.
– T’es où ?! Putain, je panique depuis que je me suis rendu compte que tu n’es pas rentrée ! vocifère ma meilleure amie.
– Je vais bien.
– C’est pas trop tôt… dit-elle avec sarcasme. C’est l’enfer sur les routes ! Des arbres sont tombés un peu partout. Des cheminées et des tuiles se sont envolées, entre autres. T’es où ?
– À l’hôtel.
– C’est l’apocalypse et Madame est à l’hôtel ?! Je rêve !
Je m’assois, entends Eneko gémir à mes côtés. Il dort sur le ventre, son profil est tourné vers moi. Son bras est négligemment passé autour de ma taille et il me resserre un peu plus contre lui tout en continuant à dormir. Je baisse alors d’un ton :
– On avait une visite de chantier hier en fin d’après-midi et, lorsqu’on a voulu repartir, un pin est tombé devant nous, nous bloquant la sortie.
– Merde ! Attends, c’est qui, nous ? Tu es avec qui ?
– Eneko.
– Elle est avec qui ? entends-je une voix masculine en fond.
Je reconnais immédiatement Gaspard. Je me crispe imperceptiblement et, en réponse, mon boss dépose un baiser sur ma hanche. Je tourne de nouveau la tête vers lui, mais il dort toujours.
Avec ma crève et cette nuit, je n’ai pas encore abordé le sujet de ce qu’il s’est passé à la fête avec mon amie. Et je ne sais même pas si je dois le lui dire… Il s’agit de son frère, c’est délicat.
– Chut ! rabroue-t-elle son frère. T’es où ?
– À l’hôtel du Lac, à Hossegor.
– On arrive !
Je n’ai pas le temps de lui dire que ce n’est pas la peine qu’elle a déjà raccroché et son « on » ne me rassure pas du tout…
– Eneko ? dis-je en tentant de le réveiller.
– Mmmh…
Il resserre un peu plus sa prise autour de ma taille et dépose une nuée de baisers contre mes reins.
– Il faut te réveiller. Garance va arriver et… son frère sera là, je pense.
– Bien. Je vais pouvoir lui refaire le portrait… marmonne-t-il.
– Eneko ! Ne le touche pas !
– Je verrai…
– Si tu le touches, tu n’auras plus le droit de me toucher.
– Ce n’est pas beau, le chantage…
– Ça fonctionne ?
– Ouais… Mais t’es dure en affaires…
– J’apprends du meilleur.
– Pas faux.
Je pouffe, puis nous nous levons et nous habillons en silence mais rapidement, car Garance et moi ne vivons qu’à cinq minutes d’ici. Je frissonne en passant mes fringues encore humides de la veille. Je déteste ça ! Je vois Eneko se renfrogner au fur et à mesure et, de mon côté, mon niveau de stress augmente.
– Léonie ? m’appelle ma meilleure amie.
Je me précipite en bas des escaliers et Garance se jette dans mes bras.
– Je vais bien ! me moqué-je d’elle.
– Tu aurais pu te faire écraser par un arbre ou prendre la foudre !
– Au moins !
Garance en fait toujours des caisses ! Tout vire au mélodrame avec elle.
– Fous-toi de moi ! Gaspard vient d’appeler les pompiers pour l’arbre. On te ramène à la maison.
Garance lève les yeux à la fin de sa phrase et les pose sur Eneko, qui a les cheveux hirsutes. Il est vraiment sexy avec son air encore endormi et ses joues recouvertes d’un fin duvet.
– Salut, lance Garance en esquissant un geste de la main.
– Salut, répond mon boss.
Il se tourne vers moi et ajoute :
– Pars avec tes amis. Xan est en route, m’indique-t-il.
Au tour de Gaspard de faire son entrée. Je sens la tension monter en flèche. Les deux hommes se toisent et on assiste au combat de coqs auquel se livrent les anciens amis parfaitement silencieux et immobiles, se confrontant du regard, mains croisées contre leurs poitrines.
Ridicule…
Je donne un discret et léger coup de coude à Eneko qui me fusille du regard. Je le lui retourne.
– Adio1, bougonne Eneko du bout des lèvres.
Gaspard se contente de hocher la tête. Quelles têtes de pioche ! Pas un pour rattraper l’autre !
Je pousse un profond soupir, car je comprends qu’on n’est pas rendu avec deux caractères comme les leurs. Gaspard est mon ami et Eneko est… l’homme qui partage un bout de chemin avec moi, alors ça serait vraiment bien qu’ils arrivent à se parler et, pourquoi pas, à mettre les choses à plat. Je ne leur demande pas de se serrer la main et de reprendre leur amitié comme elle était avant leur dispute, mais au moins d’essayer d’arrondir les angles. Ou bien est-ce trop égoïste de ma part d’attendre ça ? Quoi qu’il en soit, ils n’ont toujours pas bougé et leurs attitudes sont toujours fermées. Heureusement, Garance intervient.
– C’est bon ! Vous avez mesuré vos zizis ? On peut y aller, Gaspard ? s’exclame-t-elle en le poussant vers la sortie, ne lui laissant pas le choix.
J’ancre mon regard à celui de mon patron. J’aurais aimé rester encore à l’abri de cet hôtel, coupée du monde avec lui, et profiter de la chaleur de ses bras encore et encore. J’esquisse un pas vers la porte, mais la main d’Eneko se pose dans la mienne et m’attire à lui. Il prend mon visage en coupe et m’administre un baiser intense et impérieux. J’encercle ses poignets de mes doigts et y réponds. Nous nous détachons après un certain temps et j’étire un sourire sur mon visage. Je m’éloigne de quelques pas afin de partir, puis pivote à nouveau vers lui :
– C’est bon, tu as mesuré ton zizi ? demandé-je en reprenant la phrase de mon amie.
– Ouais ! Et je sais que je le bats à plate couture !
– Prétentieux.
– Ose dire que j’ai tort, Léonie ? reprend-il avec un clin d’œil, en écho à notre altercation de la veille.
Je pouffe de rire et sors, découvrant les pompiers en train d’œuvrer à la découpe de l’arbre. J’entends Eneko se présenter. Je contourne tout le fatras et rejoins mes amis. Gaspard a garé sa voiture sur le bord de la route. Quand j’ouvre la portière arrière, un bruit de moteur me fait pivoter la tête. Xan s’approche dans son 4x4. Je lui adresse un signe de la main, puis monte et reste silencieuse durant le court trajet qui nous ramène à notre résidence. Je suis soulagée lorsque je comprends que Gaspard ne nous suivra pas à l’appartement.
Juste avant d’entrer dans l’appart, je reçois un SMS :
[Prends ta journée.
On se voit demain au bureau.
Si tu cherches ton tanga,
c’est moi qui l’ai.
Tu l’as oublié…
Tu pourras venir récupérer
ta voiture en fin de matinée.
Je laisse le portail ouvert.]
Avec la photo pour preuve de mon sous-vêtement en dentelle noir devant le visage au regard brillant d’Eneko. Je me mords la lèvre et reste figée quelques secondes sur ses traits virils.
– Alors ?
Mains sur les hanches, jambes légèrement écartées, ma meilleure amie me foudroie du regard. Je range mon portable, pénètre chez nous et referme la porte derrière moi.
– Alors quoi ?
– Je vais devoir te sortir les vers du nez ? Je veux tout savoir, moi ! Vous avez remis le couvert ?
Je grimace, me déchausse sans répondre tout en me dirigeant vers la salle de bains.
– D’abord, j’ai besoin d’une bonne douche, Garance. Je te raconterai tout après… ou pas !
– T’es nulle comme meilleure amie ! vocifère-t-elle juste avant que je referme la porte derrière moi.
Je me déshabille rapidement, puis me place sous le jet d’eau très chaude. Je reste un moment sans bouger, observant ma peau rougir à cause de la température élevée, puis attrape le produit douche, en dépose une lichette au creux de ma paume et commence à me laver en même temps que les images de la nuit dernière me reviennent en mémoire. Que les mains d’Eneko remplacent les miennes en cet instant… J’ai craqué. J’ai craqué et je ne regrette pas. Je connais ses limites. Il ne me promet rien et je préfère ça que de me fourvoyer par la suite. Je sais qu’il sera incapable de me donner plus. Je sais qu’à un moment donné je souffrirai, mais pour l’heure, je veux à nouveau profiter de lui. Je veux me sentir vivante et désirée entre ses bras. Même si je sais qu’à un moment donné, je ne pourrai plus faire machine arrière. Que mon cœur ne pourra plus rebrousser chemin si ce n’est pas déjà le cas…
Je pousse un profond soupir. Laisse l’eau couler le long de mon visage penché vers l’avant, puis prends une profonde inspiration tout en serrant fort mes poings. Je vais compartimenter nos parties de jambes en l’air et mes sentiments. Ça ne devrait pas trop être compliqué.
Tu te goures, ma fille, si tu crois que ça sera simple… L’espoir fait vivre… me souffle une petite voix dans la tête.
***
À la sortie de la douche, je me suis murée dans le silence et mon amie respecte ce choix. Après une sieste réparatrice, puis la récupération de ma Fiat, Garance et moi sommes désormais affalées sur le canapé. Elle lance À travers ma fenêtre, une nouveauté Netflix adaptée d’un roman. Nous mangeons, laissons échapper quelques commentaires sur certaines scènes ou sur les acteurs. Je repose mon assiette de pâtes au pesto que j’ai dévorée. On ne peut pas dire que le repas cinq étoiles de la veille m’ait franchement nourrie ! Je souris au souvenir de ces barres de céréales.
– Bon, tu vas me raconter ? s’impatiente Garance en mettant le film en pause.
– Ma voiture ne démarrait pas. D’ailleurs, il va falloir que j’appelle un dépanneur. Ça m’était sorti de la tête !
– Mais je m’en fous de ta bagnole, moi…
– On s’est disputés à ce propos. J’aurais dû l’amener chez un garagiste lorsqu’elle ne démarrait pas, l’autre jour.
– C’est sûr.
Je fusille mon amie du regard. Elle doit être de mon côté, nan, mais oh !
– Et je ne sais pas trop comment ni qui a fait le premier pas, mais la minute d’après, j’avais ses lèvres sur les miennes et j’étais étalée sur le capot de sa voiture.
– Oooh ! Chaleur !
– C’était… brut et… explosif, Garance. Nous l’avons fait sous la pluie avec le vent qui commençait à souffler.
– Oooh !
Elle s’évente le visage, passe ses pieds sous ses fesses, ses yeux rivés sur moi.
– Et puis le pin s’est écrasé au sol, nous bloquant la sortie.
– Putain ! On se croirait dans un de ses livres de romance ! Continue.
– On s’est réfugiés dans une des chambres équipées de bougies LED. Eneko avait des barres de céréales pour nous sustenter.
– Et ?
– Et on s’est encore pris le bec…
– Grr… Tu sais ce qu’on dit : de la haine à l’am…
Je ne la laisse pas terminer et lui donne un léger coup avec un coussin.
– OK ! J’ai rien dit !
– Bref, nous avons… toute la nuit, terminé-je en rougissant.
– Mais vous en êtes où ?
– Il est mon boss et je suis son assistante… avec extras.
– Pas de déclarations ?
– C’est Eneko, Garance.
– Pas faux. Mais tu es d’accord avec ça ?
Je lève les épaules et esquisse une grimace.
– Léo…
– Je revis entre ses bras, Garance. Il me prouve que Max racontait des conneries et que je peux plaire à un homme.
– Mais oui ! Je te l’ai dit combien de fois ?! J’ai juste peur qu’il te fasse souffrir… C’est d’Eneko qu’on parle.
– Il ne m’a rien promis, Garance. Les choses sont claires, réponds-je, le regard rivé sur mon assiette vide.
– D’accord. Ça ne va pas arranger l’humeur de Gaspard, tout ça… Depuis qu’Eneko est réapparu dans sa vie, il est d’une humeur exécrable.
Je lui envoie une grimace contrite. Ce n’est pas qu’à cause d’Eneko, mais ça, je ne suis pas encore prête à le lui dire. J’ai essayé d’oublier ce qu’il s’est passé ce soir-là. De faire abstraction du comportement de Gaspard. De lui trouver des excuses. Cependant, mon boss a raison : rien ne justifiait sa conduite envers moi. Je suis profondément triste pour le frère de ma meilleure amie de le faire souffrir ainsi. Je ne partage pas ses sentiments, Eneko ou pas. Je l’apprécie énormément, mais juste en tant qu’ami. Il ne m’attire pas.
Mon portable me notifie l’arrivée d’un SMS et je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine excitation en espérant que ce soit Eneko.
[On file au Portugal demain
pour tester un hôtel ?]
[Tu me laisses le choix ?
Ce n’est pas un ordre ?]
[Je reformule : sois prête pour 9 h.
Le boulot nous attend !
Et je ne savais pas que tu avais
certains penchants… Bon à savoir. ;)]
[Tu ne m’as juste pas habituée à ça,
Monsieur Le-patron-tyrannique-et-autoritaire !]
[N’emporte pas de culottes,
ça ne sert à rien…]
Je me mords la lèvre et sens mes joues rougir.
– Eneko ? me demande Garance.
La question pourtant dite sur un ton normal me fait sursauter. Comme si j’avais été dans une autre dimension durant l’échange des SMS avec Eneko.
– Oui. On part demain matin tester un hôtel, lui réponds-je en me levant afin de préparer ma valise.
– La literie plutôt ! réplique-t-elle, taquine.
– Peut-être bien… et pas que !
Je m’échappe en riant.
– Léonie ! J’exige un rapport complet à ton retour ! s’époumone-t-elle.
1. « Salut » en basque.
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