Boss hors contrat
Chapitre 28
Léonie
Le lendemain matin, j’arrive avec du café. Je déteste ça, mais vu la nuit blanche que j’ai passée, Garance m’a fourré un grand Thermos entre les mains en me disant qu’il deviendrait rapidement mon meilleur ami. Je n’ai toujours pas compris l’attitude d’Eneko. Je me suis vraiment sentie comme une de ses conquêtes. Celles d’une nuit… Je n’ai rien dit à Garance, j’ai prétexté une insomnie à cause de la pleine lune. Elle ne m’a pas crue, je l’ai bien vu à sa tête, mais elle n’a pas insisté.
Je me sens profondément blessée et perdue. Je suis rentrée à plus de trois heures du matin à l’appart, repassant en boucle notre conversation sur l’oreiller, mais je ne comprends toujours pas. Eneko a changé d’attitude en un quart de seconde, si soudainement… Tout allait bien, je me sentais bien. À ma place, et puis la douche froide, le taxi, retour chez moi…
Ça fait déjà une heure que je suis à mon poste à traiter des retours de devis. Eneko n’est toujours pas arrivé et ça ne lui ressemble vraiment pas. J’ouvre son planning, mais rien n’est mentionné. Il devrait donc être ici. Et si, cette nuit, il ne s’était pas senti bien et n’avait pas voulu m’inquiéter en me renvoyant chez moi ? Ça expliquerait son comportement. Ou peut-être qu’il lui est arrivé quelque chose sur la route… J’ouvre Google et cherche si un accident a été relaté sur l’A63, mais rien. Alors, je cherche son numéro dans mon journal d’appels, mais après plusieurs sonneries, je tombe sur son répondeur. Je recommence, et tant pis si je le dérange. Une angoisse m’étreint. Je dois savoir qu’il va bien.
Une sonnerie.
Deux sonneries.
Trois sonneries.
Quatre sonneries.
– Allô.
Je m’apprête à lui répondre, mais, à la place, j’entends un gros fracas suivi d’un bruit métallique, et puis plus rien.
– Allô ? fais-je. Allô !
Je regarde l’écran de mon portable qui m’indique que la communication a été coupée. Je réitère mon appel, mais je tombe directement sur sa boîte vocale.
Il a dû faire tomber son Smartphone et ça ne lui a pas plu. C’est fragile, ces objets… Ça ne peut être que ça… En tout cas, c’est ce que je me persuade en replongeant dans mon travail avec malgré tout une boule fichée dans l’estomac.
– Une pause, ça te dit ? me demande Agathe en passant une tête dans mon bureau deux heures plus tard.
– Oh, oui ! C’est pas de refus !
– Il n’est pas là, Bad Boss ? me demande-t-elle en baissant le son de sa voix.
Je lui réponds par la négative d’un signe de tête.
Je m’empare de mon café, puis la suis dans l’ascenseur et jusqu’à un coin qui a été aménagé pour le personnel de la boîte avec une table en bois, des bancs donnant sur l’océan. Le vent fait voltiger mes cheveux. J’ouvre le bouchon et avale une première gorgée. Je ne peux réprimer une grimace et cela n’échappe pas à mon amie et collègue.
– Tu as quoi dedans ?
– Du café. Une idée de Garance pour pallier ma nuit blanche.
– Mince, tout va bien ?
– Une insomnie. Je dormirai mieux ce soir, enfin je l’espère !
– Notre boss ronchon a changé d’humeur ?
– Aucune idée ! Je ne l’ai pas encore vu ce matin.
– C’est pas plus mal…
Je lui envoie un demi-sourire et le bruit que j’ai entendu un peu plus tôt en l’appelant me revient en mémoire, faisant réapparaître mon mauvais pressentiment. Au même moment, mon téléphone sonne. Je me dépêche de le sortir de la poche arrière de mon jean, mais c’est le nom de Gaspard qui s’affiche.
– Oui ? réponds-je.
– Tu vas bien ? me demande-t-il avec précipitation.
– Oui, pourquoi ?
– Je suis soulagé. Je commençais à m’inquiéter.
– Pourquoi donc ?
– Il y a eu un flash info à la radio : un accident sur un chantier de la société d’Eneko.
Mes jambes flageolent. Le son du fracas me revient en mémoire. Je sens Agathe se rapprocher de moi. Je relève le visage vers le sien et y lis de l’incompréhension.
– Léonie !
Je pivote vers la voix larmoyante de Victoire qui se dirige à vive allure vers moi. Le visage en larmes. Et là je comprends qu’il s’est passé quelque chose. Je tangue, la boule à l’estomac ne fait que grossir.
– Léonie ? m’appelle la voix désincarnée de Gaspard qui est toujours à l’autre bout du combiné.
– Eneko a eu un accident. On part à l’hôpital de Bayonne, m’informe sa sœur difficilement.
Je me contente de hocher la voix. Mes jambes cotonneuses commencent à me lâcher.
– Léo ! Je te rejoins à l’hôpital. Ça va aller, tente-t-il de me rassurer.
Il a entendu ce qu’a dit Vic. Je me contente d’acquiescer, mais réalise que mon ami ne peut pas me voir.
– D’a… D’accord.
Agathe me serre la main, je plonge mon regard dans le sien et passe vivement mes mains sur mes joues, constatant qu’elles sont inondées de larmes.
Je me dépêche de raccrocher et de suivre la sœur d’Eneko. Dans la voiture, le silence règne. J’ai peur de poser des questions. J’ai peur de savoir… mais il le faut.
– Il s’est passé quoi ?
– Je n’ai pas tout compris. Xan m’a appelée de l’hôpital, m’apprenant qu’il y avait eu un accident. Que mon frère était parti en urgence. C’est… Je crois que c’est grave… Léonie…
Sa voix chevrote, elle crispe ses mains autour du volant. J’avance la mienne et lui presse la cuisse. Nous échangeons un regard empli de larmes et poursuivons la route en silence.
***
Eneko
Plus tôt dans la matinée
– Eneko ?
– Oui ?
– Qu’est-ce que tu fous ici à cette heure-ci ? T’es tombé du lit ? Je t’ai vu repartir avec Léonie, alors je pensais ne pas te voir avant au moins deux bonnes heures…
– Ça ne s’est pas passé comme prévu, dis-je d’un ton sans appel.
Je n’ai pas envie de lui expliquer qu’hier soir j’ai pris conscience de mes sentiments pour Léonie et que, comme un con, j’ai paniqué, et j’ai tout fait foirer.
– Tout est en place à Saint-Jean-de-Luz. Tu veux venir avec moi ?
– J’arrive.
Nous avons enfin obtenu les autorisations pour un hôtel que j’ai acquis il y a de ça plus de six mois maintenant. Les artisans sont sur place pour commencer le chantier. Nous conservons la façade d’origine caractéristique avec sa date de construction et sa croix basque. De plus, l’hôtel possède un
fronton 1 privé que j’ai décidé de conserver et de réhabiliter contre sa façade ouest.
Quinze minutes plus tard, Xan se gare devant l’établissement. Nous saluons les différents corps de métiers présents avant que le tailleur de pierre m’interpelle pour la façade. J’ai fait appel à lui, car j’espérais trouver de la pierre derrière l’enduit écaillé et c’est le cas. Il m’entraîne avec lui sur l’échafaudage où nous grimpons de plus en plus haut. Je prends quelques secondes afin d’admirer la vue sur la plage et sur la digue qui protège le front de mer des tempêtes avant de reprendre mon rôle de directeur. J’écoute l’artisan me conseiller sur la façade et je suis d’accord avec lui. Il faut lui redonner son éclat d’origine, même si cela va entraîner un surcoût des travaux et prolonger le délai, mais ce n’est pas grave. Nous commençons à redescendre, je salue sur mon passage des ouvriers quand mon téléphone se met à sonner : Léonie.
– Allô.
Et puis un craquement.
Des bruits assourdissants de ferraille.
La sensation de ne rien maîtriser. De perdre le contrôle.
Des cris. Les miens aussi ?
Se sentir happé.
Tomber.
Se cogner.
La douleur.
Et puis le silence.
Le noir…
Léonie.
1. Un fronton est un mur contre lequel on joue à la pelote basque. C'est un élément architectural présent dans la quasi-totalité des villes et villages du Pays basque français (source : Wikipédia).
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