Boss hors contrat
Chapitre 30
Léonie
Deux jours plus tard, me voilà en train d’aider Eneko à diriger son fauteuil roulant afin d’entrer chez lui. L’hôpital a bien voulu le laisser sortir plus tôt à la condition qu’il soit surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’ai donc proposé mon aide. Cela permettra que nous ayons une conversation sans être constamment dérangés. J’ai essayé à plusieurs reprises de revenir sur la veille de l’accident, mais il y avait toujours le personnel médical ou un membre de son entourage qui débarquait… J’ai donc sauté sur l’occasion d’être seule avec lui pour qu’on puisse discuter calmement.
– Tu as soif ? lui demandé-je en l’installant près du canapé.
Je dépose les télécommandes entre ses mains et me dirige vers la cuisine sans attendre sa réponse.
– Non, merci.
J’ouvre plusieurs placards avant de trouver où sont rangés les verres, fais couler l’eau du robinet et remplis mon verre que je m’empresse de descendre à une vitesse folle. Je me sens nerveuse. Je ne sais pas ce que je suis pour lui.
– Je vais préparer la chambre du bas. Victoire m’a dit que tu avais un canapé-lit dans ce bureau. Ça ira pour y dormir ?
Avec sa jambe et son bras plâtrés, Eneko ne peut pas accéder à l’étage de sa maison, heureusement qu’il a cette pièce au rez-de-chaussée.
Encore une fois, je n’attends pas sa réponse et me précipite dans le couloir. Dans la chambre, je fouille dans les placards et trouve des parures de draps. Je déplie le canapé tant bien que mal. J’ai horreur des canapés dépliants. Toujours peur de me coincer les doigts avec leur système à la noix.
Une fois le lit fait, je retourne dans le salon, saisis les poignées du fauteuil et emmène Eneko dans la pièce que je viens de préparer pour qu’il se repose. Le contrecoup et les médicaments forts qu’il prend le font somnoler régulièrement.
– Je peux me débrouiller seul, marmonne-t-il lorsque je passe mes bras sous ses aisselles afin de l’aider à se transférer vers le matelas.
– Très bien. Vas-y.
Au bout de trois tentatives infructueuses, je ne dis rien, lui non plus, et je l’aide. Je comprends tellement que ça l’agace qu’on doive l’aider pour tout, mais tant qu’il aura ses plâtres, il n’aura pas le choix.
Je repars dans la cuisine où Victoire est venue déposer plus tôt le sac de la pharmacie, prépare ses médicaments, un verre d’eau et lui dépose le tout sur la table d’appoint à côté de lui.
Je m’esquive sans bruit, car il s’est déjà endormi.
Nous passons les trois jours suivants ainsi. Je m’assure qu’il prenne bien ses médicaments. Il dort facilement vingt heures sur vingt-quatre. Une infirmière vient l’aider pour sa toilette. Et Eneko est de plus en plus grognon… Il est pénible pour tout : son oreiller qui est mal mis ou soit trop dur, soit trop mou. Il veut manger des pâtes et, lorsque je lui apporte l’assiette, il n’en veut plus, il préfère du riz. Bien souvent, j’ai envie de lui balancer son repas au visage !
Si j’avais prévu de lui parler, je me suis fourvoyée ! Un homme en convalescence, c’est l’horreur !
***
Eneko
Je pensais bêtement qu’avoir Léonie avec moi était la solution parfaite, mais je me suis trompé lourdement. Une semaine qu’elle est ici et je ne supporte pas qu’elle me voie dans cet état. Je n’ai aucune force et j’ai mal partout. Mon humeur empire de jour en jour et Léonie en pâtit, mais c’est plus fort que moi. Je pensais lui avouer ce que je ressens pour elle, que mes attentes se sont légèrement modifiées, mais je ne trouve pas le bon moment et quand il arrive, je m’endors en dix secondes… Alors, je suis ronchon en permanence et le fait d’être incapable de me déplacer tout seul n’arrange rien.
Le mieux est qu’elle reparte chez elle. La compassion que je lis dès qu’elle pose un regard sur moi me hérisse. Ça fait déjà deux jours que je réfléchis à ça. Ma décision est prise.
– Léonie, tu peux venir ?
Je me redresse comme je peux dans mon canapé-lit, remets correctement la couette en place sur moi, passe mes bras par-dessus, non sans faire la grimace tellement ce geste me fait souffrir au bras gauche.
– Oui ? Tu as besoin de quelque chose ? demande sa douce voix.
Elle débarque, les cheveux plaqués sur son visage par la sueur. Je sais qu’elle a entrepris un grand ménage de printemps – en été –, mais je la soupçonne de se défouler ainsi au lieu de m’étriper, alors je la laisse faire.
– Rentre chez toi.
Voilà. Je n’ai rien perdu du ton du patron connard et imbuvable. Précis, concis et direct.
– Pardon ?
– Je ne supporte pas que tu sois ici, alors j’ai pris mes dispositions avec le cabinet infirmier. Tu peux rentrer chez toi. Ton poste t’attend. Le boulot ne va pas se faire tout seul !
– Mais…
– Stop. Rentre chez toi.
– Tu n’es qu’un sale… un sale…
– Enfoiré ? Oui, je sais. À bientôt, Léonie.
Je suis désolé de la blesser, mais je n’ai pas la force d’en dire plus ou d’entrer dans un débat. Je l’entends monter les escaliers à vive allure, des bruits de pas à l’étage et des portes qui claquent se font entendre, et puis le silence revient après qu’elle a claqué la porte d’entrée, faisant trembler les murs de la maison par la même occasion. J’ai été con, mais la pitié… très peu pour moi.
***
Léonie
Déjà dix jours qu’Eneko m’a virée de chez lui ! Dix jours que je fulmine intérieurement après lui ! Et le mot est faible ! J’ai été idiote de croire qu’il pourrait partager mes sentiments. Et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Il a toujours été clair sur la relation que nous entretenions. Il ne m’a rien promis, a posé les limites dès le départ. Je ne peux même pas dire que c’est un goujat sur ce coup-là. Tout est entièrement ma faute, voilà tout. Alors, quand je ne suis pas au travail, je me morfonds sur mon canapé et regarde en boucle La Chronique des Bridgerton, et je compatis à la douleur de Daphné lorsque Simon la repousse. Les mecs, c’est tous les mêmes ! J’avais bien raison de vouloir finir vieille fille avec trois chats ! Et ce ne sera que des femelles ! J’en ai fini avec les mâles en tout genre !
– Léonie…
– Quoi ? grogné-je en réponse.
Ma meilleure amie vient de faire son entrée dans le salon et, comme depuis plusieurs jours, elle envoie un regard dépité sur ma personne. Avec mes yeux rougis et mon mascara qui a coulé à cause de mes larmes, je dois faire peur. Je sais qu’elle marche sur des œufs, mais je n’arrive pas à changer d’humeur.
– Il faut que tu tournes la page. C’est difficile, je sais. Mais ce type ne vaut pas la peine que tu souffres comme ça.
Je me contente de lever les épaules.
– Tu as réfléchi à regarder les annonces pour un autre emploi ? me demande-t-elle doucement.
Garance pense que je devrais chercher ailleurs avant qu’Eneko revienne travailler, mais je n’arrive pas à m’y résoudre. J’ai un infime espoir qu’en me voyant, il regrette ce qu’il s’est passé et que peut-être nous puissions reprendre quelque chose, même si lui n’éprouve rien pour moi. Je m’en contenterais… Et c’est ignoble de penser ça… Où sont ma fierté et ma dignité ? Cet homme m’aura vraiment tout pris…
Je suis devenue une véritable girouette quand il s’agit de lui, malheureusement…
– Gaspard doit passer d’ici quelques minutes pour notre fuite dans la salle de bains, me prévient Garance.
– Il t’a crue cette fois-ci ?
– J’ai dû lui envoyer une vidéo…
Ben, tu m’étonnes ! Pas folle, la guêpe !
Je ricane, puis me concentre à nouveau sur l’écran de télévision quand la sonnette retentit. Ma meilleure amie se précipite sur la porte d’entrée pour ouvrir à son frère. Celui-ci rentre dans l’appart et pose sur moi un regard de pitié. Je n’ai rien voulu dire à Gaspard, pas envie qu’il me fasse la morale.
– Salut.
– Salut, lui réponds-je d’un ton monocorde.
Il rejoint Garance qui lui explique où est la fuite. Des bruits de ferraille, de porcelaine me parviennent, ainsi que leurs chuchotements. Ils parlent de moi…
Super…
– Je prends une douche ! m’informe Garance dans le vide.
Au bout d’un certain temps, je sens une présence à mes côtés me fixer intensément.
– Tu essayes de devenir un psychopathe ou tu penses être l’homme invisible ? essayé-je de plaisanter en relevant la tête vers Gaspard.
Il pousse un profond soupir, pose sa caisse à outils sur la table à manger et revient s’asseoir sur la table basse juste en face de moi, m’obligeant ainsi à le regarder. Il plonge ses yeux verts dans les miens sans parler et plus les secondes s’écoulent, plus son silence m’agace.
– Tu veux que je te dise que tu avais raison ?! Eh ben, voilà ! Tu avais raison ! Eneko n’est qu’un connard ! fulminé-je.
– Explique-moi ce qu’il s’est passé, me demande-t-il calmement à mon grand étonnement.
Je le dévisage un certain temps, mais je ne vois dans ses prunelles que de la bienveillance. J’ai affaire à mon ami et non à mon prétendant éconduit ou à celui qui est en colère après son ex-meilleur ami. Et ça me soulage.
– Il m’a virée de chez lui ! Apparemment, il ne supportait plus ma présence à ses côtés !
– À mon avis, ce n’est pas parce qu’il ne veut pas de toi qu’il t’a envoyée promener, au contraire.
– Pardon ? Mais ça veut dire quoi ?! me braqué-je.
– Il ne veut pas que tu le voies dans cet état, Léo. Eneko est fier et la plupart des hommes auraient fait ce qu’il a fait.
– Attends, tu veux dire qu’il m’a virée parce qu’il ne veut pas que je le voie dans cet état ?!
– Et que tu sois son infirmière aussi, ajoute-t-il.
– Mais c’est bidon ! m’emporté-je.
Pour toute réponse, Gaspard se contente d’écarter les bras.
– Donc, tu veux dire que… qu’il y a une infime chance qu’il puisse éprouver quelque chose pour moi… osé-je suggérer d’une toute petite voix.
Il se contente de m’adresser une moue. J’esquisse un sourire, mets ma paume sur sa main posée sur son genou et la serre. Je suis soulagée et heureuse que les tensions de ces derniers temps s’apaisent entre lui et moi.
– Léo ?
– Oui ?
– J’ai fait la paix avec lui.
Je me relève d’un bond, surprise par son aveu.
– Mais quand ? Où ? Comment ?
Le rire guttural de mon ami me répond.
– À l’hôpital. D’ailleurs, qu’est-ce que tu ronfles !
– Quoi ?! Moi ? Mais c’est pas vrai !
Gaspard affiche un immense sourire sur le visage. Je ronfle vraiment ? Mince…
– Je te taquine.
Je lui donne un léger coup de poing sur le bras.
– Alors ? Ça s’est bien passé ?
– Oui. On a été deux pauvres pigeons sur ce coup-là.
– Je ne vous le fais pas dire ! ris-je.
Ma torpeur de ces derniers jours s’envole comme par magie, mais Eneko va m’entendre si c’est bien ça, le problème !
Garance revient dans la pièce en s’épongeant les cheveux à l’aide d’une serviette.
– Bière ? Ice Tea ?
– Ouais ! répondons-nous en chœur.
La sonnette retentit à nouveau. Je pose mon regard sur mes amis, ne comprenant pas qui peut bien sonner à cette heure-ci. Garance dépose les boissons sur la table et va ouvrir.
– C’est pour toi, Léo ! lance mon amie.
Je m’avance et découvre Eneko qui s’appuie sur Xan et sur une béquille. Quand il pénètre dans l’appartement, je peux voir à quel point il a du mal à se déplacer.
Mais…
Yeux écarquillés, je regarde l’homme que j’aime grimacer de douleur dans mon salon.
– Désolé, je lui ai dit que c’était débile et que tu pouvais venir, toi, mais il a insisté, m’apprend Xan.
– Vous pouvez nous laisser seuls, s’il vous plaît ? demande Eneko.
– Oh ! Il y a un nouveau bar qui a ouvert un peu plus bas dans la rue ! s’exclame Garance en récupérant une veste dans l’entrée.
Xan aide Eneko à s’installer dans le canapé, je les suis, ne sachant pas très bien que faire. L’ami d’Eneko rejoint ensuite le frère et la sœur à l’extérieur. Je reste debout à triturer mes doigts, n’osant pas le regarder dans les yeux et refusant une trop grande proximité.
J’ai peur finalement que ce que Gaspard m’a laissée comprendre soit faux… Je l’entends prendre une profonde inspiration attirant mon attention.
– « Je brûle d’amour » 1 pour toi, Léonie.
Je me fige, mon cœur bat au triple galop et je n’arrive pas à imprimer sa déclaration. Enfin, si… mais j’ai peur d’avoir surtout mal entendu…
– Je suis dingue de toi et je ne sais pas quand et comment tu as réussi à pénétrer mon cœur et tout mon être, mais c’est le cas. Lorsque l’échafaudage s’est écroulé, je n’ai pas cessé de penser à toi, de voir ton visage me sourire et de regretter d’avoir compris trop tard que je t’aimais. J’avais peur de mourir sans avoir pu te le dire… Et puis les choses sont allées très vite… et une fois chez moi… Je ne supporte pas de me voir dans cet état, alors comment, toi, tu le pourrais ? Je vais avoir des cicatrices tout le long de ma jambe en plus, Léo…
– Et alors ? lancé-je.
Je m’assois enfin à ses côtés et pose ma main contre sa joue, l’obligeant à me regarder dans les yeux.
– Je t’aime toi tout entier avec ton passé, tes cicatrices et ta fierté mal placée ! ris-je. Je t’aime, Eneko, plus que tout.
– Je t’aime, Léonie.
Mon cœur se gonfle d’amour, une exaltation m’envahit et un profond sentiment de bien-être m’inonde tout entière. Je suis à ma place auprès de cet homme. Je laisse échapper des larmes de joie qu’Eneko s’empresse d’essuyer de ses pouces. Lorsque sa bouche s’abat sur la mienne, j’oublie la souffrance de ces derniers jours et le laisse me prouver à quel point il m’aime.
Qui aurait cru que mon boss réfractaire aux relations de couple, adepte des coups d’un soir, tomberait finalement amoureux de moi ? Moi, la première, je ne l’aurais jamais cru…
Je me blottis contre lui sur le canapé après avoir été chercher deux verres d’Ice Tea.
– Tu sais que tu m’as fait tourner en bourrique ? lui demandé-je.
– Moi ?
– Ne faites pas l’innocent, Monsieur Bad-Boss !
– Bad Boss ?!
– C’est le surnom qu’a trouvé Garance lorsque je lui ai raconté ma première journée de travail. On ne t’appelait que comme ça.
– Jamais par mon prénom ou mon nom ?
– Jamais.
– Elle a dû être surprise en apprenant qui j’étais.
– Oh, oui !
– Et donc, je t’ai fait tourner en bourrique ? me relance-t-il en caressant nonchalamment mon épaule de la pulpe de ses doigts.
Je me suis blottie contre son flanc intact, les talons sous les fesses.
– D’abord, tu m’as fait croire que tu allais m’initier et que, quand l’affaire serait réglée, tchao, basta, on passerait à autre chose tous les deux.
– Je n’ai jamais pu me passer de toi, m’avoue-t-il. J’ai essayé, pourtant…
– Tu n’avais pas pris en compte, dans le contrat, mon charme ! le taquiné-je.
– Toi tout entière. J’avais mal calculé ma marge d’erreur.
Il me tire un éclat de rire. Je pivote la tête et dépose un baiser au creux de son cou.
– Tu sais, moi non plus, je n’avais pas prévu de tomber amoureuse de mon patron tyrannique, prétentieux et imbuvable !
– Rien que ça !
– Le fait est que je t’aime et que je ne peux pas cesser de t’aimer. Et je ne sais même pas quand tout ça est arrivé…
– Tu regrettes ? me questionne-t-il.
– Non. Si c’était à refaire, je ferais les mêmes choix, car ils m’ont tous menée vers toi.
– « Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l'avenir. »
– C’est beau ! m’exclamé-je.
– Ce n’est pas de moi malheureusement, mais de Jean Jaurès. Et avec toi à mes côtés, j’ai confiance en l’avenir. Il ne peut être que formidable.
– Je t’aime.
– Moi aussi. Tellement, si tu savais.
Mon portable n’arrête pas de vibrer sur la table basse. Je m’en empare et lis un message de Gaspard :
[On peut revenir ?
Soirée pizzas, ça vous dit ?]
[Oui et oui !]
Quelques minutes plus tard, nos amis reviennent, transportant avec eux des effluves de bouffe. Gaspard et Xan déposent plusieurs boîtes de pizzas sur la petite table du salon. Garance et moi allons chercher des bières et des serviettes, puis rejoignons les garçons et retrouvons Eneko et Gaspard en grande discussion.
– Mais vous vous reparlez, vous ? demande Garance avec surprise.
– Oui. Nous avons eu une discussion à l’hôpital.
– Cool !
– On a compris que nous nous étions fait pigeonner par la même nana… avoue Eneko, pas fier de lui.
– Quand vous admettrez, les mecs, qu’on a un cerveau supérieur au vôtre… lance Garance, taquine.
En réponse, elle se reçoit des bouts de serviettes en papier et nous finissons par tous rire. Nous mangeons tout en bavardant. Xan fait connaissance avec mes amis et a l’air de plutôt bien s’entendre avec eux, et ça, c’est chouette. Je jette tout au long de la soirée des coups d’œil vers Eneko qui fait bonne figure, même si je vois bien qu’il souffre. Mais le principal est que nous soyons heureux et amoureux.
1. Déclaration entre le duc de Hastings (Simon, de son prénom) et Daphné dans La Chronique des Bridgerton.
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