Boss hors contrat

Camilla Simon · Chapitre 5 sur 35

Pages du PDF

Boss hors contrat

Chapitre 5

 

 

Eneko

 

– Vic ! soupiré-je, perdant patience.

Je pince l’arête de mon nez tout en regardant l’océan, agacé. J’ai envie de balancer mon portable, mais il n’y est pour rien. On devait se retrouver dans deux heures à l’aéroport de Biarritz.

– Non, mais tu agis comme si je l’avais fait exprès ! Désolée d’être clouée au lit, je me serais bien passée de cette gastro ! Tu n’as qu’à y aller avec ton assistante !

– N’importe quoi !

– J’ai ajouté cette clause dans son contrat.

– Tu as quoi ? Et pourquoi ? m’emporté-je.

– Parce que j’en ai marre de te suivre pour tester tes hôtels incognito. Iban grandit de plus en plus, il vient d’avoir 2 ans, et je n’aime pas rester autant de temps sans lui. Dès que je reviens, j’ai l’impression d’avoir manqué énormément de son évolution, Eneko.

– Mais j’ai besoin d’un point de vue féminin.

– Léonie est une femme aux dernières nouvelles…

Oui, mais Léonie est bien trop tentante…

Et sans me laisser le temps de répliquer, elle ajoute :

– Et avant de t’appeler, j’ai acheté un nouveau billet à son nom ! À plus, frérot ! ajoute-t-elle en raccrochant.

En parlant du loup… Je n’ai pas opacifié la paroi qui sépare nos deux bureaux, je voulais vérifier qu’elle n’était pas en retard cette fois-ci et je constate même qu’elle a vingt minutes d’avance. Elle marque un point.

– Pas la peine de vous installer, la préviens-je à travers l’interphone.

J’ai le plaisir de la voir sursauter et, quand ses yeux se posent sur les miens, je vois clairement son envie de meurtre à mon égard. Mains sur le cœur, elle me dévisage, la mine fermée. Je soutiens son regard jusqu’à ce qu’elle le détourne, les joues rouges.

Ce que j’aime la déstabiliser !

– Nous partons, lui expliqué-je en arrivant dans son bureau.

– Où ? Je dois prendre quoi ?

– L’iPad, ça ira.

J’enfile ma veste de costume et marche à grands pas vers l’ascenseur. J’entends Léonie trottiner derrière moi.

Une fois que nous sommes arrivés sur le parking, je monte dans ma BMW M8 Gran Coupé et attends que mon assistante s’installe. Elle s’attache et les effluves de son parfum de pomme me parviennent. Je crispe les mains sur mon volant et lui demande :

– Votre adresse ?

– Pardon ?

– Votre adresse ! répété-je, peu aimable.

– J’avais donc bien compris. En quoi cela vous regarde et surtout qu’est-ce que ça peut vous faire ? Je ne comprends pas bien le but, s’emporte-t-elle.

Je la fixe de mon regard noir et l’observe écarquiller les yeux. Son énervement était plus fort qu’elle et elle vient de réaliser que c’était à son boss qu’elle parlait. Et je dois dire que j’apprécie sa petite rébellion.

– Nous allons tester un hôtel durant trois jours à Paris. Victoire a eu un empêchement, donc vous la remplacez. Après, si vous voulez porter les mêmes vêtements pendant ce séjour, libre à vous.

Elle baragouine son adresse que je m’empresse de rentrer dans le GPS, puis nous prenons la route.

– Et au cas où, c’est mentionné dans votre contrat, ce genre de déplacement.

– Je l’ai vu…

– Bien.

Nous arrivons rapidement devant sa résidence. Je la dépose et l’attends tout en profitant de cette pause pour checker mes e-mails et répondre à certaines demandes urgentes, lorsqu’une forme en mouvement dans ma vision périphérique m’interpelle. Je pivote et, à ma grande surprise, je découvre Léonie revenant avec une simple valise cabine à la main. Je plisse les yeux, car Victoire ne m’a pas habitué à ça. Pour deux jours, elle emporte la moitié de son dressing ! Et qu’est-ce que cela peut m’énerver !

– Vous n’avez que ça ?

– On part trois jours, c’est bien ça ?

– Oui.

– Alors, oui.

Nous remontons dans ma voiture et prenons la route en direction de l’aéroport. Nous passons les contrôles, puis patientons au salon V.I.P. où j’en profite pour passer quelques coups de fil professionnels. Vient le moment où nous devons embarquer, je laisse Léonie s’installer à côté du hublot en voyant son regard émerveillé quand elle comprend que nous voyagerons en classe affaires. Son parfum de pomme m’entoure et je me surprends à inspirer légèrement. Son attention est tournée vers la vue, alors j’en profite pour la détailler à loisir. Léonie est vraiment très simple. Elle porte un pantalon camel et un haut fluide noir avec quelques détails en dentelle sur les manches. Généralement, les assistantes que j’ai vues défiler étaient plus du genre à arborer un décolleté plongeant et je sais pertinemment que c’était pour mettre le boss dans leur lit. Depuis le premier jour, Léonie est totalement différente des autres. Et je dois dire que c’est perturbant pour moi. Dès notre première rencontre dans ce bar, je l’ai trouvée vraiment magnifique. Entre sa fureur, sa gêne et son physique pulpeux, impossible pour moi de détacher mon regard d’elle. Je l’ai trouvée digne et forte ce soir-là. Et que dire de ses yeux bleu-gris absolument fascinants, de ce grain de beauté en dessous de son œil droit, de ses lèvres charnues…

T’es foutu, mec… entends-je ma conscience me souffler.

Léonie tourne la tête et découvre mon visage fixé sur elle. Je la vois plisser les yeux, mais je me détourne en essayant de faire comme si je n’avais pas été pris sur le fait. Je me redresse, tendu, tout en m’éclaircissant la gorge afin de me donner une contenance. Et je bénis l’hôtesse de l’air qui vient prendre notre commande :

– Vous désirez une boisson ? nous demande-t-elle.

– Je vais prendre un thé, s’il vous plaît, dit Léonie d’une voix un peu enrouée.

– Et pour vous, monsieur ?

– Un café noir.

La jeune femme s’exécute rapidement. Nos boissons fument devant nous tandis qu’un lourd et pesant silence s’installe, alors je sors mon ordinateur portable de sa sacoche, le pose sur la tablette et commence à travailler. Je vais me concentrer sur l’écran au lieu de laisser dériver mon regard sur ma gauche, là où la tentation est grande. Mon café est vite avalé, l’hôtesse revient prendre nos gobelets désormais vides.

– En quoi va consister ce voyage ? demande Léonie alors que j’ai les yeux rivés à mon écran d’ordinateur portable depuis un bon moment déjà.

Je me redresse, me frotte le menton avant de plonger dans son regard. Je me sens depuis tout à l’heure comme un petit garçon pris en faute et c’est vraiment pénible comme sensation. Je n’ai jamais ressenti ça auparavant. J’ai toujours assumé qui je lorgnais, mais, avec Léonie, c’est si différent. Pourquoi il a fallu qu’elle soit mon assistante ?!

– La rénovation de l’hôtel vient de s’achever et il rouvre donc à la clientèle. Je veux m’assurer que tout est en ordre et que le personnel respecte bien mes directives, lui expliqué-je.

– Vous faites ça tout le temps ?

– Oui. Je suis discret sur mon identité afin de procéder à ces vérifications incognito. J’exige que mes établissements soient irréprochables pour la clientèle. Ils payent une certaine somme pour leurs voyages, je refuse donc qu’il y ait quoi que ce soit qui fasse que leur prochain séjour ne se passe pas dans un de mes hôtels.

– Et vous attendez quoi de moi, exactement ?

– Un regard féminin. Une autre perception.

 

***

 

Léonie

 

Nous pénétrons dans un somptueux hôtel qui est situé non loin de l’Arc de Triomphe. Sa façade haussmannienne est typique de l’architecture parisienne. J’ai le souffle coupé quelques secondes en arrivant à la réception d’un autre temps. Un plafond à caisson en bois d’ébène, du marbre aux formes géométriques en noir et blanc au sol, et que dire de ces immenses et magnifiques lustres en cristal très certainement. Tout y est majestueux et si élégant. Comme si j’avais été transportée dans les années trente. Je laisse mon boss procéder au check-in.

– M. et M me Duprat, s’il vous plaît. Ma secrétaire a appelé ce matin, il y avait une erreur sur le nom de la réservation.

M. et Mme Duprat ? C’est quoi, ce bordel ?!

– Oui, effectivement, monsieur Duprat. Tenez, vous avez la suite 406 au dernier étage. Vous faudra-t-il de l’aide pour vos bagages ?

– Ça ira, merci.

Je m’avance vers lui, mais je n’ai pas le temps de dire quoi que ce soit qu’il s’empare de ma valise cabine, pose ses doigts au creux de mon coude et nous conduit avec empressement vers les ascenseurs.

– M. et M me Duprat ? La suite ? Pas « les chambres » ni « la suite et la chambre » ?

Il se contente de me lancer un regard noir sans répondre. J’ai souvent l’impression d’avoir rêvé notre rencontre ce fameux soir au bar tellement il est… désagréable !

– Minute ! Minute ! m’exclamé-je tout en freinant des pieds.

Mon boss jette un œil autour de nous avant de m’entraîner derrière un poteau, sa paume posée au creux de mon coude. Et non, je ne ressens aucun frisson à son geste. Même pas un léger tressaillement…

Vraiment ? me chuchote mon petit diable intérieur.

Bon… Okaaay !

Son contact a envoyé des vibrations dans tout mon corps, mais ça s’arrête là ! C’était juste une réponse à son geste qui m’a surprise, rien de plus, et chut ! Je ne veux plus t’entendre, démon de malheur !

– Il est hors de question que je partage une suite avec vous ! m’emporté-je entre mes dents serrées.

– C’est le deal, Léonie. Nous sommes mari et femme.

– Et alors ? Nous pouvons être un de ces couples qui ne partagent pas la même chambre !

Pour toute réponse, mon boss s’esclaffe. Il se fout de moi, ou je rêve ?! Ce serait Gaspard, ça ferait belle lurette que je lui aurais écrasé le pied ou que je lui aurais envoyé une pichenette bien placée ! Il m’entraîne vers l’ascenseur et me répond une fois les portes de la cabine refermées sur nous.

– Vous pensez vraiment que nous allons partager un lit et la même salle de bains ? Léonie… (et je déteste le ton condescendant qu’il prend soudain) comme son nom l’indique, une suite est composée de plusieurs chambres et de plusieurs salles de bains. Vous n’avez quand même pas imaginé que nous allions tout partager ?

Une lueur malicieuse passe à travers ses prunelles noisette. J’hésite entre lui faire du mal ou rire de ce moment gênant. Je ne sais pas ce que j’avais imaginé, mais, même si la suite est grande, je suis mal à l’aise à l’idée de devoir la partager avec lui. Je pousse un profond soupir et le suis quand même. Que puis-je faire d’autre ? Rien…

Il passe une carte devant un boîtier afin d’ouvrir la porte, puis s’efface, me laissant entrer la première. Bouche grande ouverte, je ne sais où poser le regard tellement la suite est magnifique. Nous nous retrouvons dans un salon d’inspiration années trente, comme le desk, tout blanc des murs au sol, avec deux grands canapés de la même couleur. La seule chose qui nous rappelle dans quel siècle nous vivons est le grand écran de télévision. Je lève la tête et admire l’immense lustre à pampilles, ainsi que les moulures ornant le plafond. Mes yeux sont attirés par une grande porte-fenêtre et mes pas ne tardent pas à me porter jusque-là. Je l’ouvre et me retrouve sur une terrasse avec vue sur la tour Eiffel au loin. Splendide.

– Vous prenez quelle chambre ? entends-je la voix de mon boss dans mon dos.

– La plus éloignée possible de la vôtre.

– Ha ! Ha ! s’esclaffe-t-il. Très bien. Je prends celle à droite en entrant.

Je pivote vers lui et hoche la tête.

– Combien de chambres compte la suite ? lui demandé-je.

– Je ne sais pas… six ou sept.

– Vraiment ?!

J’écarquille les yeux de surprise, mais je comprends bien vite qu’il me taquine à la lueur que j’aperçois dans ses yeux et à son petit sourire en coin. L’enfoiré !

– En même temps, il faut bien tout ça pour héberger votre personne, lâché-je sans réfléchir.

Oh, con ! Mais qu’est-ce qu’il m’a pris ?!

J’affiche une grimace et détourne rapidement les yeux. Il est où, ce satané trou de souris ? Quand on en a besoin, il n’est jamais là…

Je rebrousse chemin, me faisant toute petite, et pars explorer ma chambre, toujours dans les tons de blanc avec quelques touches beige et crème. La tête de lit est disposée dans une alcôve et un banc trône au bout de l’immense lit où mon patron a posé ma valise. Toujours les mêmes codes que dans le salon avec le lustre et les moulures. Je m’affale dans un fauteuil et laisse mon regard errer quelques instants sur le décor. Puis je vais ouvrir la fenêtre qui donne sur la même terrasse que tout à l’heure.

– Léonie ? l’entends-je grogner depuis le salon de notre suite.

Je pousse un soupir avant d’aller affronter M. Barria alias Bad Boss !

– Oui ?

– Nous sommes ici sous couvert d’anonymat. Personne ne sait que je suis Eneko Barria. Donc en public, je vous exhorte à m’appeler par mon prénom. Ici, nous sommes M. et Mme Duprat.

– Mari et femme, donc ?

– C’est ça ! Vous êtes d’accord avec ça ?

– Oui.

Il me lance un petit sourire en coin tout en s’approchant de moi, tellement près que son souffle balaye mon visage. Et lorsqu’il replace une mèche de mes cheveux derrière mon oreille, je sursaute à cette proximité soudaine. Je sens mes joues chauffer instantanément.

– Y a du boulot ! lance-t-il en me laissant à nouveau de l’espace personnel.

– Comment ça ?

– Est-ce qu’un mari fait sursauter sa femme ? À part, bien sûr, s’il est violent avec elle ? On doit vraiment donner le change. C’est important.

– Vous faisiez comment avec Victoire ?

– On était frère et sœur dans ce cas-là. Mais ma chère frangine n’a rien trouvé de mieux que de préciser à la réception que je venais en voyage avec ma femme. En même temps, qui aurait pu gober que je suis votre frère ?! On n’a aucun trait commun. Bon, reprenons.

Et je déglutis quand je le vois se rapprocher de nouveau de moi. Mon regard ne lâche pas le sien.

Il fait quoi encore ?!

– Vous…

Ma voix s’étrangle au moment où il pose sa paume contre mon cou.

– Bien. Pas de réaction épidermique. On progresse, Léonie, lance-t-il de sa voix légèrement cassée en gardant sa position.

– Vous… bredouillé-je.

– Tu.

– Pardon ?

J’ai le cerveau totalement embrouillé en cet instant. Je n’arrive pas à me soustraire à ce regard perçant qu’il pose sur moi et surtout à son toucher qui me consume étrangement.

– Il faut que tu me tutoies. On n’est plus au dix-huitième siècle !

– Mais… vous… je… tu…

– Il manque « il », « elle », « nous », « ils », « elles », il me semble, me taquine-t-il en enlevant sa main de la base de ma clavicule.

Je me pince les lèvres afin de ne pas lui montrer que son trait d’humour me plaît bien, même si c’est à mes dépens. J’esquisse quelques pas dans la pièce, lui tournant par la même occasion le dos afin de reprendre une contenance.

– Il faut vraiment que je vous… te tutoie ?

– Oui. Nous serons amenés à être ensemble dans l’hôtel et je ne veux pas que mes employés sachent qui je suis. C’est important, Léonie.

– C’est vous, le boss, rétorqué-je.

– Toi.

– Comment ?

– « C’est toi, le boss. » Léonie, va falloir t’y habituer, dit-il près de moi, si près que son souffle balaye encore une fois ma nuque.

– Entendu.

Il prend place dans un des canapés et ouvre son ordinateur portable. Visiblement, cette proximité ne le dérange pas le moins du monde. On ne peut pas en dire autant de moi. Je suis complètement déstabilisée. Je reste plantée là, ne sachant pas ce que je dois faire. Je ne vois pas de deuxième PC, ni comment utiliser l’iPad en cet instant, alors…

– Vous attendez quoi de moi, monsieur Barria ? osé-je demander en reprenant automatiquement le vouvoiement.

– Que tu profites de cet hôtel ! Teste les services proposés ! Tu es libre ! Bon sang ! Je ne vais quand même pas devoir jouer les baby-sitters avec toi durant ce week-end ! gronde-t-il.

Piquée au vif, je soutiens son regard noir, mais il est bien trop fort à ce petit jeu.

Fas cagat 1 !

Je sens une gêne monter en moi et chauffer mes joues quand mon cerveau m’alerte que je fais face à mon boss, alors j’abdique et file dans ma chambre. En temps normal, j’aurais dit le fond de ma pensée à n’importe qui me parlant ainsi, mais il est mon patron et je suis toujours en période d’essai… La porte fermée, je peste intérieurement. Ce type est… agaçant !

Dès qu’il ouvre la bouche, il me gave2 ! Une brochure est posée sur une console en bois foncé. L’hôtel possède un spa avec piscine intérieure et extérieure. J’ai bien fait de prendre un maillot de bain ! Je pénètre dans la salle de bains tout en marbre blanc et gris clair à la robinetterie dorée où je découvre une immense douche à l’italienne ainsi qu’une grande baignoire balnéo. Je me dépêche de me changer, enfile un peignoir mis à disposition par l’hôtel, que je ne peux m’empêcher de frotter contre ma joue tellement le tissu en éponge est d’une extrême douceur. Je franchis la porte de la suite, le sourire aux lèvres. Finalement, mis à part mon boulet de boss, je vais me faire une joie de profiter de cet hôtel de luxe !

 

***

 

J’ai passé presque une heure à me baigner dans la piscine intérieure et le jacuzzi avant de me décider à aller me faire masser. Je n’ai jamais tenté l’expérience, alors autant tester. Et que demander de plus que d’essayer dans ce cadre magnifique ?

Jade, la jeune masseuse, me fait passer par une cabine où je dois me doucher, puis me demande d’enfiler une sorte de string en papier pas du tout sexy ! Elle me procure des patins pour ne pas que j’aie à marcher pieds nus et m’installe sur une table de massage. Une musique douce me parvient, ainsi qu’une odeur de fleur. Ses mains chaudes se posent sur mon dos et je me laisse bercer. Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi avant que quelqu’un pénètre dans la pièce. Je me crispe un peu, mais me détends, car je suppose que ça doit être un membre du personnel et Jade m’a assuré que nous serions seules malgré la présence d’une autre table.

– Votre mari vient de nous rejoindre. Ma collègue va s’occuper de lui.

Quoi ?! Mon mari ?

– Tu prends du plaisir ? entends-je la voix de mon boss étrangement rauque.

Oh, con !

Je n’ai qu’une serviette riquiqui et cette ridicule ficelle en papier pour cacher mes fesses, mais, à part ça, je suis à poil à la vue de mon patron !

Bon, ben, quand faut y aller ! Faut y aller !

– Énormément, mon chéri, minaudé-je, me prenant au jeu.

Il se racle la gorge et j’ose enfin tourner la tête vers lui. Grave erreur ! Mon patron n’est vêtu qu’une d’une simple serviette autour de ses hanches. Et c’est tout. Putain ! Mon boss est à moitié à poil !

Aïe ! Mes yeux ! Non, je décooonne ! Le spectacle est renversant. Hallucinant. À faire frétiller la culotte !

Son torse hâlé est taillé à la perfection. Des tablettes se dessinent divinement, et je peux apercevoir une ligne de poils qui part de son nombril et indique très clairement la direction de son…

Léonie ! C’est ton boss ! Il ne possède pas ça ! Il est un eunuque, voilà ! Eunuque, c’est pine. Bine. BIEN !

Je m’éclaircis la gorge, reprends mes esprits et le découvre lui aussi en train de m’inspecter d’un regard lourd et voilé. Je sens d’un seul coup une chaleur étrange me parcourir des pieds à la tête et je sais de source sûre que mes joues sont encore rouges ! Ma gêne redouble lorsque sa masseuse l’installe sur la table juste à côté de la mienne. Je me crispe imperceptiblement et essaye de ne pas respirer son parfum.

Une statue, Léonie. Fais la statue… me répété-je intérieurement.

Jade, insensible à mon trouble, continue de me masser alors que je suis complètement nue à deux pas de mon boss, lui aussi dans le plus simple appareil. Et je vais faire comment au moment où ma séance prendra fin ? Je ne suis pas censée cacher ma nudité devant mon mari !

Et puis pourquoi il fait naître tous ces papillons en plus ?! Je ne ressentais rien avec Max, alors je ne comprends pas qu’avec lui je puisse éprouver tout un tas de sensations inédites et contradictoires. Il m’agace autant que je le trouve canon !

Grr !

En tout cas, mon corps ressent sa proximité avec une émotion accrue. J’ai l’impression que son aura pèse sur moi et embrume ma pensée. Je déglutis, et lorsque la masseuse m’invite à poser ma tête sur le plat de ma joue gauche, je m’exécute et découvre mon boss dans la même position, mais sur sa joue droite, si bien que nous nous faisons face. Ce moment est perturbant et absolument hallucinant. Je pourrais fermer mes paupières, oui, je pourrais… mais j’aime l’observer et j’ai l’impression qu’il me renvoie mon trouble en plein visage. Sa pomme d’Adam bouge frénétiquement, ses yeux brillent d’une lueur intense et quelques gouttes de sueur perlent même contre son front, alors qu’il ne fait pas une chaleur étouffante dans la pièce. Se pourrait-il que cette situation le perturbe lui aussi ?

– Mme Duprat, votre massage est terminé.

Ma masseuse me sort ainsi de mes pensées et ce n’est pas plus mal.

– Oh ! Je ne peux pas rester encore un peu ? Je vais attendre mon mari, couiné-je.

– Bien entendu.

Si je pouvais ne faire plus qu’un avec ma table, je n’hésiterais pas ! Je m’oblige à détourner les yeux, mais une force surhumaine s’empare de moi et me contraint à jeter encore un coup d’œil sur l’adonis allongé non loin.

Eh merde ! Grillée !

Son regard plonge de nouveau dans le mien avant de dériver jusqu’à ma poitrine. Pour les besoins du massage, j’ai dû positionner mes bras au-dessus de ma tête, je m’empresse donc de cacher mes flancs, mais ne parviens pas à détourner les yeux des siens étrangement sombres et brillants.

– Le massage est terminé, M. Duprat. Prenez votre temps pour vous relever.

La dernière masseuse quitte la pièce, nous laissant seuls, mon boss et moi.

Seuls et nus.

– Vous fichez quoi ici ? m’énervé-je.

– Je n’avais aucune idée que tu serais là, Léonie ! Je l’ai su quand on m’a dirigé vers la salle de massage et que Sandra m’a dit, je cite, « Oh, comme c’est mignon ! Vous venez faire une surprise à votre femme ! » explique-t-il en imitant très mal la masseuse, au passage…

– Eh bien, vous auriez dû faire demi-tour ou refuser de partager la pièce avec moi !

– Et griller notre identité ! Mon identité ! Hors de question ! s’emporte-t-il à son tour. Mais pas de panique, maintenant que les masseuses sont parties, je te laisse tranquille, dit-il en se redressant vivement.

Oh, merde !

Dans sa précipitation, il en a oublié la serviette qui le recouvrait. Il la rattrape tout en pivotant, mais c’est déjà trop tard…

Je viens de voir le cul de mon boss !

J’écarquille les yeux, le souffle court, et lorsque j’ose enfin relever la tête et croiser son regard, un petit sourire malicieux naît sur son visage.

– Ce que tu peux être prude, Léonie.

– Je vous demande pardon ?!

J’ai le réflexe de vouloir me relever, mais, heureusement, mon cerveau se rappelle que je suis nue. Je le fusille du regard alors qu’il se tient debout, le drap de bain entourant ses hanches. Une image m’assaille soudain : moi en train de lui lécher les abdos…

Non, mais ça va pas ! Je délire complet ! Totalement troublée par sa beauté, j’ai laissé mon imagination m’emporter, mais il ne faut plus que ça se reproduise. C’est mon boss ! Je n’ai pas le droit ne serait-ce que de le percevoir comme un homme charmant, sexy…

Voilà ! Ça recommence !

Il est moche, Léonie ! Moche comme un cul ! Ouais, mais son cul à lui est… CHUT ! Ça suffit à la fin ! On a dit qu’il était quelconque !

La situation est complètement surréaliste ! Quand va-t-il se décider à foutre le camp ? Mais au lieu de ça, je le vois esquisser un sourire – sourire que je ne lui connaissais pas – tandis que son regard se promène comme une traînée de poudre le long de mon corps exposé. Dans une vaine tentative, je tente de ne faire plus qu’un avec la table de massage… Mais pourquoi ça n’arrive qu’à moi ?! Je vais vraiment croire en une force supérieure vengeresse à la fin, c’est pas possible autrement !

– Prude. Et je sais que j’ai raison… susurre-t-il à mon oreille en se penchant.

Son parfum boisé et iodé m’envahit, et sa voix rauque m’envoie direct des frissons dans tout le corps. Et je n’ai même pas besoin de me voir dans un miroir pour savoir que mes joues sont cramoisies tellement je fulmine de l’intérieur. Comment ose-t-il ?! En plus, il me porte le coup fatal juste avant de quitter la pièce, en faisant légèrement descendre sa serviette sur ses hanches, me dévoilant la naissance de ses fesses. Et moi, comme une idiote, vous pensez que je fais quoi ? Ben, je regarde ! Et il ne manque rien de mon matage en règle…

Fas cagat !

Une fois que je suis sûre qu’il est bien parti, je me relève et vais enfiler mon maillot de bain, ainsi que mon peignoir – enfin, j’essaye, car mes mains tremblent légèrement –, avant de regagner la suite dans un état de nerf avancé.

À peine ai-je franchi la porte que je le retrouve dans le salon.

– Je ne suis pas prude ! éructé-je.

Sa remarque me fait plus de mal que je ne veux bien l’admettre. Je souffre encore de la critique de Max lancée au bar. Je n’ai jamais pris de plaisir ni compris l’intérêt des rapports sexuels. Max ne m’a jamais émoustillée comme mon boss. Je ne pensais même pas que j’étais capable de ressentir ces crépitements et je suis furieuse après moi de laisser Eneko Barria me faire éprouver ça. C’est mon patron, merde ! J’aurais adoré que n’importe quel beau mec me fasse ressentir ça. Je ne demandais que ça. Mais pas lui, pitié, pas lui… Et ma colère redouble lorsqu’il lève un sourcil, puis s’enferme dans sa salle de bains.

C’est quoi, son problème ?! Il m’a jugée ou je rêve ?

Je toque contre la porte et lance à travers le battant :

– Vous vous prenez pour qui ?

Je m’apprête à frapper une seconde fois, car la réponse tarde – ma patience a des limites –, mais je n’ai pas le temps de comprendre ce qu’il se passe que la porte s’ouvre et que ma main s’écrase contre son torse… nu – oui, oui. Je l’enlève vivement comme si son contact m’avait brûlée et ne peux empêcher mes yeux de descendre bas. Vraiment très bas… et…

Oh. Mon. Dieu. Mon cerveau n’est plus oxygéné, je ne peux plus réfléchir correctement ! HELP  !

Je déglutis bruyamment, puis ouvre la bouche tout en plongeant mes yeux dans les siens devenus très foncés.

– Je t’écoute ?

Putain de cerveau ! Tu vas fonctionner à la fin ?!

Sa proximité soudaine, alors qu’il est seulement vêtu de cette fichue serviette lui ceinturant les hanches, ne me fait rien du tout… Non, non, non ! Même pas un petit crépitement… Bon, OK ! Ça frétille en moi, mais là n’est pas la question !

Il fait un pas en avant, je recule d’un pas, puis nous recommençons notre manège jusqu’à ce que l’arrière de mon corps rencontre un mur. Mon patron me dépasse facilement d’une bonne tête, je me sens tout à coup si petite et troublée par cette grande proximité.

Je fais comment, moi, maintenant, pour me sortir de cet imbroglio ?! Mayday ! Mayday ! Femme en détresse ! En détresse respiratoire, plutôt, s’il reste si proche de mon corps…

Mes yeux fixent sa pomme d’Adam qui monte et descend. Je suis subjuguée par ce mouvement et mon cerveau, lui, est toujours dans le brouillard.

– Je disais que…

– Oui ? insiste-t-il.

Je perds le fil… Il va arrêter de me perturber ainsi ?!

– Je ne suis pas prude ! lancé-je enfin en levant mon index vers lui.

Index qu’il saisit avec une extrême douceur et ce simple contact diffuse des étincelles dans tout mon être.

– Vraiment ? me demande-t-il un ton plus bas, plus rauque.

– Oui ! Je… J’ai… Vous… Pff ! Vous êtes content ?! lui demandé-je tout en récupérant mon doigt.

Et lorsque son rire tonitruant retentit, c’est plus fort que moi, je pousse de toutes mes forces sur son torse de mes mains afin que mon cerveau se réoxygène correctement et que je puisse avoir enfin une pensée cohérente ! Mais il ne bouge pas d’un millimètre.

C’est qui, ce type ? Hercule ?

– Tu es adorable, tu le sais, ça ?

Non, mais il se fout clairement de moi ! Et quel patron parlerait ainsi à son assistante ?

Un bad boss, me crie ma conscience.

– Vous dépassez les bornes !

Il se penche vers moi et j’ai vraiment l’impression que le bout de son nez effleure mon cou jusqu’à ma clavicule. Ou c’est juste moi qui l’espère secrètement ? La seconde d’après, la porte de la salle de bains claque derrière lui, me laissant seule, pantelante et hagarde. Mais que m’arrive-t-il ? C’est le massage. Ça ne peut venir que de là. Il m’a rendue toute flagada. Alors, pourquoi je ressens un vide en moi ? Et puis pourquoi ai-je cherché cette confrontation ? Toujours est-il que je suis encore agacée et frustrée maintenant ! C’est malin…

 

1. « Fait chier » : expression du Sud-Ouest. Se prononce « fasse cagate ».

2. « Il me saoule » : expression du Sud-Ouest.

OceanofPDF.com