Boss hors contrat
Chapitre 17
Léonie
Nous rejoignons Agathe dans un bar au Petit Bayonne, à une vingtaine de kilomètres de l’appart. Ce soir, il y a une soirée avec un DJ. Je dois avouer que ça va me faire du bien aussi de m’amuser un peu entre amies. Ma collègue nous attend devant le bar d’où s’échappe déjà de la musique et les brouhahas de la foule.
– Agathe, je te présente Garance, ma meilleure amie. Garance, Agathe.
– Ravie de te rencontrer ! s’exclame ma copine en lui faisant la bise.
– De même, répond ma collègue.
– Prête à vous éclater, les filles ?
Garance est survoltée comme à son habitude.
Sur la route, au volant de ma Fiat 500, j’ai briefé Garance sur Eneko. Je n’ai vraiment pas envie qu’elle révèle à Agathe que je couche avec notre patron. J’espère vraiment qu’elle tiendra sa langue, même alcoolisée.
Nous pénétrons dans le bar et sommes immédiatement saisies par la chaleur ambiante et les odeurs des différents alcools mêlées parfois à la transpiration, selon qui nous croisons… Je suis les filles lorsque mon portable vibre contre ma fesse. Je l’extirpe et lis le message envoyé par Eneko :
[J’ai envie de toi.]
Ce sont les termes de notre arrangement et, pourtant, son message me fait mal. Je sais très bien qu’il n’éprouvera jamais rien pour moi. Penser le contraire serait me bercer d’illusions. Je suis en colère contre moi de ne pas avoir su plus me blinder à propos de cette initiation. Ma carapace n’était pas étanche… Je remets mon Smartphone en veille et ne réponds pas. Après une longue inspiration, je retrouve mes amies tout au fond de la salle, installées à une petite table.
– Je vous offre la première tournée, vous voulez quoi ? nous demande Agathe.
– Un mojito pour moi, demande ma meilleure amie.
– Un Ice Tea pour moi, s’il te plaît.
Eh oui, il faut choisir : boire ou conduire ! Bon, pour moi, le choix est vite fait, je n’aime pas trop l’alcool !
– Elle a l’air sympa, ta collègue !
– Oui, elle l’est.
– Oh ! Mais c’est qu’il y a du beau mâle… s’extasie Garance en reluquant un troupeau de mecs un peu plus loin.
Je lève les yeux en l’air tout en souriant. Je sens mon portable vibrer pour la énième fois dans la poche de mon pantalon. Je m’en empare machinalement, alors que je sais très bien qui me dérange encore.
[Pourquoi tu ne réponds pas
à mes messages ?]
Parce que j’en ai pas envie !
Dès qu’Agathe revient avec nos boissons, j’attrape mon verre et le vide cul sec en maudissant mon choix sans alcool.
– Bon, alors, tu travailles depuis combien de temps dans cette chaîne d’hôtel ? interroge Garance.
– Presque deux ans. J’ai eu de la chance de trouver rapidement un emploi en arrivant dans la région.
– Oh ! Tu es d’où ?
– Paris.
– Ah ben, ça doit te changer !
– Oh, oui ! J’adore le Pays basque.
– Et sinon, le big boss ? Tu as des anecdotes à nous raconter ?
– Garance, la reprends-je.
Je sens que nous allons rapidement partir sur un terrain mouvant… J’espère vraiment que ma meilleure amie ne fera aucune allusion à ma relation avec Eneko.
– Quoi ? Je suis curieuse, c’est tout.
– J’ai la chance de ne pas travailler avec lui. Il me fout la trouille, en toute honnêteté. J’admire Léonie qui bosse avec lui.
– Il n’est pas si méchant que ça, le défends-je.
– Ben, les seules fois où je l’ai vu dans mon service, je ne faisais pas la fière. Il en impose !
– Et sinon, des rumeurs sur des promotions canapé ?
– Garance ! la rabroué-je une nouvelle fois.
– Le bruit court qu’il est friand d’assistantes… murmure Agathe comme si quelqu’un de la boîte pouvait nous entendre.
– Léonie est une pro ! Elle n’est pas de cette espèce-là ! ment ma meilleure amie.
Mais elle joue à quoi ?! Je lui ai dit de tenir sa langue, pas d’inventer des bobards !
– Oh, j’adore cette chanson ! Allez, les filles ! m’exclamé-je en les entraînant sur la piste afin de couper court à cette discussion qui prend une mauvaise tournure…
Je danse, me laisse porter, oublie le négatif de cette journée et me concentre sur le bonheur d’être ici. La vie est bel et bien trop courte pour ruminer sur le comportement d’un mec. Ce soir, d’une certaine façon, je me sens plus à l’aise. Des hommes m’observent et je n’interprète pas mal leurs regards. Je me sens même désirable, et ça, c’est nouveau et ça fait un bien fou. Je ferme les yeux, écarte les bras et suis le rythme de la musique quand ma meilleure amie vient me rejoindre.
– Tu ne veux pas le tester ? demande Garance à mon oreille, son verre à la main.
Hein ? Quoi ? Mais elle me raconte quoi ?!
– Vas-y mollo sur les mojitos, ma belle, m’esclaffé-je.
– Mais regarde le grand blond à dix heures dix, il te dévore des yeux.
– Et donc ?
– Ben, tu ne veux pas tester une autre monture ?
– Garance ! m’empourpré-je.
– Oh ! Allez ! C’est toujours bien de pouvoir comparer et ton ex est hors course, bien évidemment.
– T’es bête ! Je ne vais pas pour autant me jeter sur tous les mecs qui posent les yeux sur moi !
– Ben, t’as tort. Tu dois tester l’étalon avant de décider de le garder ou pas ! Retiens bien ce conseil, ma copine ! déclare Garance en avalant une énième gorgée de sa boisson.
Ah ! Garance…
Un sourire vient fendre mon visage, je tourne encore et encore sur moi-même jusqu’à atteindre une certaine ivresse. « Boxes » de Gavin James cesse, me faisant ouvrir les yeux. Et là, je le vois. Je pense rêver, d’abord, mais non, c’est bien lui. Eneko. Il porte un jean et une simple chemise qui le rendent redoutablement désirable. Et il me regarde avec des yeux qui me donnent envie de me jeter sur lui. Mais ce n’est pas la question. Que fait-il ici ?
Panique ! Panique !
Je préviens ma collègue qu’il faut que j’aille aux toilettes et m’échappe. Agathe ne doit pas voir Eneko. Et je pense qu’à la façon dont il m’observait, il n’a pas dû se rendre compte qu’il y avait une autre de ses employées avec moi. Bien sûr, il ne fait pas très attention à son personnel. Il existe donc une petite chance qu’il ne sache même pas qu’Agathe est une de ses salariées.
– Tu es tellement belle… souffle-t-il d’une voix rauque en me rattrapant au moment où je passe la porte des toilettes pour femmes.
Je n’émets aucun son, déstabilisée par l’expression indéchiffrable qui luit dans ses yeux.
– Il y a Agathe, Eneko, elle ne doit pas nous voir ensemble, le préviens-je.
– Agathe ? demande-t-il en fronçant les sourcils.
– Une de tes employées ! Elle bosse au service compta.
– Si tu le dis. Pourquoi tu n’as pas répondu à mes messages ? enchaîne-t-il en changeant de sujet.
– Pourquoi es-tu ici ? lui demandé-je en m’éloignant.
Les toilettes ne sont pas bien grandes et se résument à une vasque ronde avec un grand miroir ancien à l’encadrement doré et mouluré. Le sol est en carreaux de ciment anciens aux motifs rouge basque et gris. La déco est complétée par quelques affiches d’illustrations de villes basques placardées sur des murs noirs.
Je pivote vers lui, j’appuie mes reins contre le meuble vasque et croise les bras sur ma poitrine.
– Xan est ami avec le DJ. On est venus le voir. C’est la première fois qu’il réalise une presta ici, et puis je t’ai vue.
Je préfère ça. Je commençais à me demander s’il n’était pas un psychopathe qui ne supportait pas que je ne réponde pas à ses messages…
Il s’approche lentement de moi, son regard se charge de désir et, comme à chaque fois lorsqu’Eneko est à proximité, je ne parviens pas à lui résister. Je le laisse prendre mon visage en coupe et m’administrer un baiser sauvage mâtiné d’un sentiment que je ne saurais décrire. « Arcade » de Duncan Laurence en fond sonore, je me laisse enivrer, envahir par son être. Par lui. Cet homme qui m’a montré que mon corps pouvait ressentir. Que mon corps pouvait être désirable et désiré. Ses doigts effleurent ma peau. Ses mains caressent mes courbes. Sa bouche me cajole tout en me laminant. Il s’écarte de moi afin de nous protéger. Le manque de son corps est tel que je tire sur le tissu de sa chemise et plaque ma bouche contre la sienne dans un profond grondement. Il y répond tout en me soulevant et me comble contre la porte de ces toilettes de bar tout en volant une partie de moi. Est-ce ma dignité ? La fin de notre accord ? Ou bien l’organe qui me permet d’être en vie ? Nos respirations erratiques se mêlent et s’emmêlent jusqu’à atteindre le paroxysme ensemble. Son souffle au creux de mon cou me déchire et lorsqu’il s’éloigne de moi en silence, remettant de l’ordre dans sa tenue, je me force à garder la tête droite. À être forte. Je me reprends, le frôle pour rejoindre mes amies qui doivent se demander ce que je fais.
Je m’empare de la poignée, l’actionne et tire la porte vers moi, tombant nez à nez avec ma meilleure amie qui s’apprêtait visiblement à frapper.
– Garance ?
Fas cagat ! Il ne manquait plus que ça…
Quand j’entends la voix rauque d’Eneko prononcer le prénom de mon amie, je ferme brièvement les paupières comme pour retenir le temps. Et comble de l’ironie, je remarque la chanson qui passe en fond : « Hurt Somebody » de Julia Michaels et Noah Kahan. Comme si mon cerveau voulait fuir l’inévitable. J’avais pensé à Agathe et Eneko, mais pas à Garance et Eneko…
– Vous vous connaissez ? demande Eneko, incrédule.
– C’est ma meilleure amie, avoué-je dans un souffle, la bouche extrêmement sèche.
Le regard devenu sombre d’Eneko navigue entre Garance et moi. Je le vois serrer les mâchoires et son regard s’assombrit au fur et à mesure.
– Eneko…
– Tu savais ?
– …
– Tu savais que j’avais un passé avec son frère ?
Bordel, je réponds quoi ?!
– Léonie ? exige-t-il.
– Oui.
– Depuis quand ?
– Ça change quoi ?
– Tout.
Son ton est dur et implacable. Il résonne en moi tel un uppercut. « Tout ». Et je connais désormais ma date de péremption…
Il s’en va, me laissant perdue, déçue et triste… Et lorsque Garance prend mes mains dans les siennes, je lui demande d’un ton sec :
– Appelle ton frère.
– Quoi ? Pourquoi ?
– S’il te plaît, insisté-je.
Je veux tout savoir sur lui.
Je me passe de l’eau rapidement sur le visage, prends de profondes inspirations avant de me décider à sortir de ces putains de toilettes.
– Gaspard nous rejoint après son service, m’informe Garance.
– Bien.
Nous retournons à notre table où Agathe nous attend. Elle sourit à notre arrivée et j’éprouve des remords à la laisser en plan.
– Je suis désolée, Agathe, j’ai une migraine qui arrive.
– Oh ! Mince ! Je comprends, rentre vite te reposer ma belle.
Elle m’étreint avec bienveillance, puis je tourne les talons, prête à connaître leur histoire.
***
Eneko
Putain ! Je voulais m’éloigner d’elle, mais elle est ma cocaïne. J’ai besoin de ma dose… Je pensais bêtement m’amuser avec Léonie. Elle et moi y trouvions notre compte. Du sexe, sans complications ni contraintes. Mais dès que je tente de prendre mes distances, c’est plus fort que moi, j’ai besoin de son contact. J’ai besoin de m’abreuver d’elle. Et ce soir… Ce soir, ç’a été la douche froide… Elle est amie avec la petite sœur de mon ex-meilleur ami… Elle le connaît forcément, Garance et Gaspard étaient très proches, ça n’a pas dû changer. Eh merde, putain, fait chier ! Et que sait Léonie ? Elle a pâli quand elle nous a vus ensemble avec Garance, mais elle n’a pas eu l’air surprise. Elle était donc au courant ? Mais de quoi exactement ? En tout cas, son silence était éloquent…
Merde ! Je ne me suis jamais soucié de mes employés et encore moins de mes conquêtes, alors pourquoi, avec Léonie, c’est différent ? Je rage contre moi et frappe violemment le volant avant de démarrer en trombe. Il faut, dès demain matin, que nous ayons une conversation, elle et moi, et je ne sais pas encore quelle tournure elle prendra. Je ne sais pas encore ce que je veux, surtout…
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