Boss hors contrat
Chapitre 1
Eneko
Assis au bar, un coude posé sur le zinc froid et brillant, je porte une bière
à mes lèvres. J’attends Xan 1, mon ami et bras droit, mais ce type n’est jamais à l’heure ! Heureusement qu’il est compétent, sinon ça ferait un moment que je l’aurais viré. Juste à côté de moi, deux mecs éméchés se disputent une nana, à ce que je comprends de leur conversation incohérente. J’ai envie de leur conseiller de fuir cette gonzesse même si elle est bonne. J’ai déjà connu cette situation et ça a mal fini. Je ne regrette pas un des meilleurs coups de ma vie, je regrette juste que ça ait foutu en l’air une vieille amitié. Les gens vont et viennent dans nos vies, c’est comme ça. Le tout est de ne pas leur accorder trop d’intérêt et, surtout, de ne pas leur donner trop de poids, car ils finiront toujours par se barrer. J’esquisse un rictus, puis avale une énième gorgée lorsque Xan me donne une grande tape dans le dos, me faisant avaler de travers.
– Enfoiré ! grogné-je en m’essuyant la bouche du revers de la main.
– Toi aussi, tu m’as manqué ! se moque-t-il.
– Je vais te virer un de ces jours, tu feras moins le malin ! Tu as (je jette un œil à ma montre) seize minutes de retard.
– J’ai aidé une meuf sur la route, elle avait crevé.
– T’as chopé son numéro au moins ?
– Qu’est-ce que tu crois ? réplique-t-il en agitant une carte de visite.
Mon ami prend place à mes côtés, commande une pression et demande qu’on me resserve la même chose. Je remarque rapidement l’attention qu’on lui porte. Xan est un grand blond aux cheveux ondulés et plus longs que ce qu’on attend d’un mec en costard. Il est le parfait stéréotype du surfeur et ses yeux bleus translucides font tomber les poupées comme des mouches. Avec mon mètre quatre-vingt-huit, je ne suis pas en reste. Mes cheveux bruns et mon regard marron déstabilisent facilement les femmes. Mes traits fins et mon charisme font le reste. Il est rare que lui comme moi terminions nos soirées seuls.
– Les travaux avancent pour l’hôtel d’Arcachon ?
– Ouais. Le plâtrier intervient dans deux jours. L’élec est enfin passée et la plomberie sera terminée la semaine prochaine. On a juste un problème de retard sur la livraison des sanitaires.
– Harcèle le responsable. L’hôtel doit ouvrir début juin, on ne peut pas retarder encore plus. Ils vont en bouffer, des pénalités de retard, crois-moi ! Et l’hôtel d’Hossegor, tu as eu le temps de t’y arrêter ?
Le boulot n’est jamais bien loin avec moi. C’est simple, j’y pense quasi H24.
– Manque plus qu’à mettre la piscine en eau, quelques finitions, sinon le reste, c’est bon.
– Bien.
J’ai 32 ans et je suis à la tête d’une chaîne d’hôtels. À la mort de mes grands-parents paternels, j’ai hérité d’un petit pécule et d’un hôtel, celui d’Hossegor. Je n’ai malheureusement pas connu mon père, il était flic et est décédé dans l’exercice de ses fonctions lorsque ma mère m’attendait. Fort de mes études de commerce international, en plus d’avoir bossé comme un acharné en ne comptant pas mes heures, j’ai réussi en quelques années à
propulser Ozeano Hotela2 dans la sphère des établissements de luxe en France, puis à l’étranger. Beaucoup m’ont ri au nez lorsque je me suis lancé. Personne ne m’a cru capable de concurrencer les plus grands depuis Biarritz. Et désormais, certains entrepreneurs en difficulté viennent frapper à ma porte pour que j’investisse dans leur affaire. J’ai la réputation d’être un patron con et intransigeant, et ça me va parfaitement. On ne bâtit pas des montagnes en copinant. Depuis un an, je possède également la chaîne Blue Hotel, que je gère depuis ses bureaux parisiens. Ça reste, à ce jour, mon plus grand coup financier.
– Je vais pisser, préviens-je Xan qui vient juste d’être abordé par une belle blonde.
Il me répond d’un simple signe du menton sans plus prêter attention à moi. Je me faufile à travers la foule bruyante et fais ma petite affaire. Lorsque je reviens dans la salle du bar, le bruit ambiant s’est estompé et un éclat de voix m’interpelle.
– Tu veux de l’aide ? entends-je une femme hurler.
Je m’avance légèrement, pris de curiosité. Une brune, assez grande, aux formes pulpeuses, fait face à un mec au crâne rasé et à la mine fermée. Tout chez lui respire la colère.
– Tu me prends vraiment pour une conne ! Tu croyais que j’allais gober que tu faisais des heures sup avec ton poil dans la main ?! Je t’ai géolocalisé et je te retrouve ici avec cette greluche…
La brune fait de grands gestes en même temps qu’elle débite sa tirade à la vitesse de la lumière.
– Oh ! s’exclame une blonde au décolleté plus que profond.
– Je t’ai pas sonnée, toi ! rétorque la brunette sans détourner le regard.
– Putain ! Mais tu me fais vraiment une scène ici ?! Tu m’as dit hier que tu ne savais plus où tu en étais dans notre relation !
– Mais je rêve ! Et donc, tu t’es dit « Tiens ! Si j’allais tremper Popol ailleurs ! » Bravo ! Belle mentalité !
– Ça fait des semaines que tu me rembarres dès que je veux baiser !
Elle pousse un profond soupir, crispe encore plus ses épaules avant de tourner son visage vers la nana.
– C’est quoi ? demande-t-elle soudain à la blonde.
– Euh… vodka orange.
– Parfait.
Elle s’empare du verre et en jette le contenu au visage de son mec totalement surpris par son geste !
– Va te vider les couilles avec le bar entier ! J’en ai plus rien à foutre de toi ! Tu n’es qu’un salaud !
La brunette se détourne, mais lorsque la main de son désormais ex s’abat sur son bras, mon sang ne fait qu’un tour. Je me précipite sur le type et intercepte son autre main levée.
– T’as pas intérêt à la toucher ! Si tu veux t’en prendre à quelqu’un, vise plutôt un adversaire à ta taille.
Le pauvre type se contente de m’adresser un regard dédaigneux, de cracher par terre et de hurler, furieux :
– T’es qu’une frigide, de toute façon ! Pas question que je perde plus de temps avec toi !
Je ne le quitte pas des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse du bar. Le brouhaha reprend alors et je reporte mon attention sur la brunette figée, les yeux écarquillés. Je me penche légèrement vers elle. Sans la toucher, j’ancre mon regard au bleu-gris du sien.
– Ça va ?
– Non, tu sais où il y a un trou de souris ? La honte ! Tout le monde nous a entendus. L’a entendu…
Elle porte ses paumes à son visage, espérant probablement se cacher. Son geste m’attendrit.
– T’inquiète pas, tout le monde a déjà oublié. Allez, viens, je t’offre un verre, ça te fera du bien.
– Je préfère rentrer.
– Attends un peu que ton mec soit bien parti.
– Ex.
– Exact.
J’avise Xan, toujours au bar, mais en grande exploration buccale. Je m’installe un peu plus loin, tire un tabouret haut pour la brunette qui s’y installe avant de laisser tomber son front contre le comptoir tout en poussant un profond soupir.
– Tu veux boire quoi ?
– Un truc fort.
– Tu tiens l’alcool ?
– Pas tellement…
– Une sangria blanche pour la demoiselle, et une autre bière pour moi, demandé-je au serveur.
Nous sommes rapidement servis et prenons tous les deux une gorgée. J’esquisse un rictus en voyant la brunette grimacer. Elle n’a pas l’habitude de boire du tout, je pense.
– Tu aimes ?
– Ça peut aller. C’est sucré, donc ça passe.
Elle repose son verre, s’éclaircit la voix, puis pivote son buste légèrement vers moi.
– Merci d’être intervenu.
– C’est normal. Il ne t’a jamais frappée avant, rassure-moi ?
– Non.
– Tu as bien fait de le quitter.
Dit le mec qui ne veut pas de relation et ne sait même pas ce que veut dire être en couple…
Elle reprend une gorgée et j’en profite pour la détailler un peu plus. Elle doit avoir environ 23 ou 24 ans. Elle porte une longue robe fluide noire avec de minuscules fleurs orange sur tout le tissu, des bottines en cuir cognac et une veste en daim brique. Sa tenue n’est absolument pas sexy, mais je la trouve jolie malgré tout. Et encore plus quand je la vois rougir.
– Ce n’est pas un plan drague, j’espère. Tu y perdrais au change, d’après mon ex !
Elle se force à rire et je devine qu’elle masque ainsi cette blessure qu’il lui a infligée devant tout le bar.
– Je préfère toujours me forger ma propre opinion, lancé-je en lui envoyant un clin d’œil.
– Passe ton chemin, crois-moi. Mais merci encore, rétorque-t-elle du tac au tac.
Et j’ai le plaisir de la voir rougir encore plus. Embarrassée, elle se mord la lèvre et je trouve son geste craquant. Je découvre alors que ses yeux en amande bleu-gris sont d’une couleur incroyable. Je n’avais encore jamais vu cette teinte chez une autre personne. Je dévie un instant sur ses lèvres pulpeuses et brillantes avant de m’attarder sur un grain de beauté à quelques centimètres juste en dessous de son œil droit. Cette femme est vraiment très belle.
Je l’aurais bien contemplée encore un moment, mais elle sort brusquement de son sac un billet qu’elle pose sur le comptoir. Comme elle descend du tabouret, je m’empare de l’argent et le lui remets dans la main. À ce contact, un courant électrique me traverse et me fait reculer vivement.
– C’est pour moi, balbutié-je, troublé par cette étrange sensation.
Elle esquisse un sourire, s’attarde quelques secondes sur mon visage avant de s’arrêter brièvement sur mes lèvres. Une brusque envie de l’embrasser me saisit. Pourtant, je me retiens. Qu’est-ce qui m’arrive ? D’habitude, je me fous des états d’âme de mes partenaires, du moment qu’elles sont consentantes, mais ce soir, je décide de ne pas succomber à mes pulsions. La brunette éplorée ne mérite pas ça. Elle a assez morflé. Elle ne méritait pas cette scène devant témoins non plus. Je la regarde sortir du bar avec l’impression d’une occasion manquée. Je secoue la tête, déçu, vide mon verre et rejoins Xan.
– Je me casse, le préviens-je.
Il me fait un geste de la main qui veut dire « Ouais, casse-toi » sans arrêter de tripoter la blonde. Et comme je suis un ami et un patron sympa, je le laisse régler nos premières consommations !
1. Prénom basque dérivé de Jean. Se prononce « Chane ».
2. « Hôtel Océan » en basque. Se prononce « Océano Hotéla ».
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