Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3

Charmaine Pauls · Chapitre 12 sur 27

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Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3

Chapitre 12

12

 

CAS

 

D ire que je suis dans le pétrin, c’est un euphémisme. C’est encore l’expression qui décrit le mieux ma relation avec Ian… Mais bon, je le suis depuis le jour où je l’ai rencontré. Depuis le moment où il m’a emmenée dans cette vieille maison, près d’une pompe éolienne cassée, mes qualités sont devenues plus troubles et mes défauts ont basculé dans la luxure. Alors oui, c’est le pétrin, mais c’est aussi naturel, en un sens… Quel que soit l’angle sous lequel on le prend, nous nous retrouvons toujours en harmonie.

Plus je passe de temps avec lui, plus les limites deviennent floues. Pendant que mon corps se renforce, mes raisons désintéressées pour lui rendre sa liberté deviennent plus émoussées chaque jour. Le seul moyen de m’assurer que je ne retombe pas sous son charme, c’est de rester sur mes gardes ‒ difficile alors qu’il me prépare mes pilules, me nourrit et me lave les cheveux. J’ai l’impression de le maintenir à distance raisonnable non pas grâce à mes efforts louables, mais parce que c’est lui qui permet cette distance. Il me l’accorde. Comme toujours, tout se passe selon ses conditions.

Damian et Lina nous rendent visite tous les jours, parfois avec les enfants, d’autres fois sans. Ils nous apportent à manger, des vêtements et des médicaments. Lorsque, quatre jours plus tard, il est finalement temps pour nous de partir, ils montent nous dire au revoir à l’héliport.

Lina me prend les mains.

— Si tu as besoin de quoi que ce soit… et je veux dire n’importe quoi… n’hésite pas à m’appeler.

Ian m’a fourni un nouveau téléphone, mais je ne voulais pas prendre le risque qu’on y découvre le numéro de Lina. J’ai préféré l’apprendre par cœur.

— Même chose pour toi, dis-je avec humour.

Nous savons toutes les deux qu’elle ne peut pas m’appeler et me parler de choses et d’autres, comme une discussion banale entre copines, me demander si j’ai envie d’aller faire du shopping, par exemple, ou si je peux faire du baby-sitting afin que son mari et elle puissent sortir.

Damian hoche la tête à l’intention de Ian.

— Mon contact à la tour de contrôle t’a dégagé la voie, mais tu dois rester discret.

Ian tend la main à son frère.

— Merci, dit-il en pinçant les lèvres. Je te revaudrai ça.

— Je te ferai tenir ta promesse, dit Damian en lui serrant la main.

Ian m’aide à m’installer à l’intérieur de l’hélicoptère et à boucler ma ceinture de sécurité. Cet engin ressemble à une boîte en fer et ça m’effraie encore… J’agite nerveusement la main quand nous décollons.

Passant un bras autour de Lina, Damian la ramène à l’intérieur du bâtiment.

Hart Diamonds est peint en lettres argentées sur le toit. Les lettres deviennent de plus en plus petites tandis que nous prenons de l’altitude. Ian me tend un casque pour le bruit. Je le pose sur ma tête et m’installe confortablement dans mon siège. Je suis fatiguée du petit effort physique que m’a coûté la montée des escaliers jusqu’au toit, mais je ne veux pas qu’il le sache, de peur qu’il me laisse en plan. Le médecin a fait ses tests ‒ mon cœur est stable, ma fatigue provient seulement de la privation d’énergie liée à ma convalescence et du stress.

Après quarante minutes, les vergers d’agrumes en périphérie de Rustenburg sont en vue. Le canyon vert avec sa petite cascade est visible au loin.

Je jette un coup d’œil à Ian.

— Tu es sûr de ça ?

— Le chalet est l’endroit le plus évident où Wolfe nous cherchera.

Il tend la main et serre la mienne.

— On s’est caché là-bas autrefois, tu te souviens ?

Oui, trop bien. Je retire ma main. Il se raidit, mais ne fait aucun commentaire.

Un tour de reconnaissance nous apprend que la zone est calme. Pas de vacanciers en randonnée dans la montagne. C’est la première semaine de janvier, les écoles ont rouvert et la plupart des gens sont retournés au travail. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons décidé de retourner à Kloof, ce sera tranquille et dépeuplé en semaine.

Quand il repère un endroit adapté, il procède à l’atterrissage dans une clairière non loin de la chute d’eau. Il pose mon arme sur mes genoux avant d’éteindre les pales. Nous gardons un œil sur les environs, nous assurant que tout est dégagé. Au bout d’un moment, il coupe le moteur.

Nos bagages sont légers. De toute manière, il y avait peu d’affaires à empaqueter. Je tends le bras vers mon sac à dos, mais Ian le prend ainsi que le sien pour les hisser sur ses épaules.

— Je peux le prendre, lui dis-je.

Il me fait un bref sourire tout en ouvrant la voie.

— Laisse-moi jouer les gentlemen.

Un sentier nous conduit à la zone de camping, au fond des gorges. La descente est escarpée. À un moment, je dois même me tenir des deux mains à la corniche pour garder l’équilibre. Même sans le poids léger de mon sac sur le dos, je dois produire un effort pour respirer quand nous arrivons sur les galets glissants au bord de la cascade. Nous nous arrêtons pour nous reposer et boire un peu avant de terminer la courte marche jusqu’au chalet.

Les chalets ne sont pas sous alarme et Ian retire facilement le verrou. Le chalet est entretenu et bien rangé, mais sans linge. Les lieux ont été nettoyés après le départ des derniers vacanciers. Le personnel de ménage ne viendra pas avant la prochaine période de location, ce qui pourrait être le week-end prochain. Kloof est toujours populaire durant les week-ends d’été, même hors saison. Notre seul risque d’être repérés, c’est quand la sécurité fera sa ronde, mais le chalet est l’un des plus isolés et les gardes de nuit passent aux alentours de 19 h. On devra juste rester tranquilles et ne pas allumer après ça.

— Viens, dit Ian en tirant une chaise pour moi. Tu dois te reposer.

Posant l’arme sur la table, je m’assieds.

— Je vais bien.

Son front se plisse.

— Tu es pâle.

— C’est seulement parce que je n’ai pas fait d’exercice depuis longtemps.

Je me suis promenée dans l’immeuble de Damian et j’ai gravi les escaliers pour m’exercer, mais mon cœur ne se prête pas au jeu.

Ian pose un doigt sur le col de mon t-shirt et tire sur le tissu.

— Comment va la blessure ?

— Je ne la sens même pas.

Les points ne tirent plus autant qu’au début, ils devraient se résorber dans quelques jours.

Il laisse tomber mon sac à dos à côté de la chaise, sort mon téléphone et le pose sur la table.

— Appelle-moi si tu entends ou vois quelque chose. Je ne serai pas long.

— Où vas-tu ? lui demandé-je, alarmée.

— Mettre quelques branches sur l’hélicoptère. Évitons qu’il soit repérable depuis le ciel.

— Et si on mettait les alarmes dans le périmètre ? On ne devrait pas faire ça en premier ?

— Plus tard. Je le ferai avant de dégotter une voiture et des vivres.

Le plan de Ian pour dégotter un véhicule, c’est d’aller en ville à pied et de l’acheter cash. On aurait pu aisément en voler un sur le parking près du bâtiment principal – les jardiniers garent leurs voitures là-bas –, mais autant attirer l’attention le moins possible. Il ne faut pas que les autorités sachent que nous sommes là avant que nous soyons prêts.

Ian me jette un autre coup d’œil inquiet et me dépose un baiser sur le front avant de partir. Le baiser ‒ tout comme lorsqu’il m’a tenu la main dans l’hélicoptère ‒ est devenu sa nouvelle façon de me toucher. C’est assez platonique pour ne pas me rendre nerveuse tout en lui laissant un pied dans la porte. Ce n’est pas beaucoup, mais ce n’est pas rien non plus.

Pendant l’absence de Ian, je médite sur cette définition de notre couple, nouvelle mais vague, craignant qu’elle puisse se développer en quelque chose de nouveau si je ne reste pas sur mes gardes. Il n’y a pas grand-chose à faire à part s’inquiéter.

Après avoir repris mon souffle, je fais les cent pas et passe en revue notre plan dans ma tête, mais mes pensées retournent toujours à un seul sujet : Ian. Plus précisément, Ian et moi. Quand ce sera terminé, je partirai de mon côté. Je ferai profil bas pendant un temps, puis je continuerai de bouger tout en restant hors des radars. Peut-être que je deviendrai chasseuse de primes. J’en ai les compétences. Bien sûr, mon cœur me pose problème de temps en temps, mais pas tant que ça quand je suis en bonne santé et bien reposée.

Un bruit à l’extérieur – un sifflement – attire mon attention. Me ruant à la fenêtre, je me colle au mur et jette un coup d’œil dehors par l’interstice entre le rideau et l’encadrement. Le gardien fait sa ronde, remontant le chemin. C’est la fin de matinée, je prends note de l’heure. Quand il est reparti, j’ose à nouveau respirer.

Ian revient bientôt, des taches sombres sous les aisselles de son t-shirt. Il a grimpé puis redescendu les gorges à deux reprises et il n’est même pas à bout de souffle.

Il plante un autre de ces baisers sincères déguisés en baisers nonchalants sur le sommet de mon crâne.

— Il s’est passé quelque chose durant mon absence ?

— Le gardien est venu faire son tour, peu après 11 h. On dirait qu’il fait une ronde le matin aussi.

Son sourire est amical, mais la chaleur dans ses yeux va au-delà du platonique.

— C’est bon à savoir.

Je me détourne rapidement et m’occupe les mains en nettoyant mon arme.

Ian passe le reste de la matinée sur le site pour installer des alarmes. À l’heure du déjeuner, nous mangeons les sandwiches que Lina a préparés. Il étend sa veste sur le matelas et me persuade de faire une sieste pendant sa douche. Je m’y allonge et me recouvre avec les extrémités du vêtement. Une légère odeur de tabac reste suspendue au cuir, mais je ne l’ai pas vu mordiller de cigare récemment. Il a abandonné cette habitude.

En peu de temps, mes yeux se ferment, et quand je les rouvre, il est juste au-dessus de moi, ses cheveux mouillés, vêtu d’un t-shirt propre et d’un jean, sentant le savon d’hôtel.

— Je vais nous dégotter un véhicule, dit-il en m’étudiant d’un air soucieux. Reste à l’intérieur et ne fais pas de bruit. Tu devrais être en sécurité ici.

Je lève les yeux vers lui, sur ses cheveux longs devant son visage. Je me souviens de son allure, appuyé contre le chambranle de la porte en me regardant me dévêtir. J’étais une femme différente, alors, et peut-être était-il différent, lui aussi. Beaucoup de choses ont changé. Ce qui n’a pas changé, c’est la réaction de mon corps face à lui. À cette époque, je le craignais, mais ça ne m’empêchait pas de le désirer. Je ne le crains plus et je le désire toujours autant aujourd’hui.

— D’accord, dis-je rapidement, de peur qu’il lise mes pensées au fond de mes yeux.

Son sourire est doux. Il s’attarde une autre seconde, puis il s’en va.

En dépit de ma résolution de monter la garde, je dois être encore plus fatiguée que je ne voulais l’admettre, car je replonge dans un profond sommeil.

C’est le crépuscule lorsqu’il revient. Le lit s’enfonce sur le bord, là où il s’assied.

— Quelle heure est-il ? demandé-je.

Il me prend le poignet et rapproche ma montre de mon visage. Presque 6 h.

Je libère mon bras et me redresse sur mes coudes.

— Tu as trouvé une voiture ?

— Un pick-up. Il est garé sur le chemin de terre qui borde la clôture. Je ne pouvais pas prendre le risque de franchir le portail, même s’il était tentant de signer au nom de Cyndi Lauper.

Je remarque son grand sourire. Le faux nom est sans aucun doute un petit clin d’œil à celui que je lui ai donné au bar.

— Viens, dit-il en me prenant la main pour me mettre sur pied. J’ai fait à dîner. J’ai même trouvé des draps.

— Des draps ?

— À moins que tu préfères dormir sur ma veste, répond-il avec arrogance.

— Les draps, c’est bien.

Mes joues s’embrasent. Je ne veux pas l’admettre, mais j’ai apprécié l’odeur et la sensation de sa veste. Elle me rappelle des temps meilleurs… Jamais en sécurité, mais meilleurs, sans conteste.

Nous faisons réchauffer au micro-ondes les macaronis au fromage qu’il a ramenés et dînons rapidement. Il insiste pour se coucher tôt, prétextant que nous devons nous reposer pour le lendemain. Il a raison, demain est un grand jour. Je prends le lit avec les nouveaux draps et, en gentleman assumé, il s’installe sur le canapé.

 

JE ME RÉVEILLE, L’ESTOMAC NOUÉ. EN ME REGARDANT DANS LE MIROIR DE la salle de bain, j’éprouve ce sentiment nerveux du premier jour d’école, ou avant un entretien d’embauche. Mes joues sont pâles, et malgré une sieste et une nuit entière de sommeil, les cernes sous mes yeux sont noirs. Je ressemble à une patiente en pleine convalescence, pas à une femme forte sur le point de s’attaquer à l’ennemi qui essaie de la tuer.

Après une douche rapide, je m’hydrate la peau et me brosse les cheveux. Reculant d’un pas, j’étudie de nouveau mon reflet dans le miroir. Depuis l’accident au Zimbabwe, je n’ai pas remis de maquillage, sauf la fois où j’ai incarné Cindy, mais ce n’était pas pour avoir l’air jolie ni sûre de moi. C’était pour cacher mes traits et séduire un homme.

Lina m’a donné quelques produits cosmétiques. Je les déballe sur la vasque et me mets au travail, appliquant un fond de teint un peu plus sombre que ma teinte naturelle pour cacher la pâleur, du blush sur mes joues et de l’ombre à paupières. Un eyeliner noir et du mascara font ressortir le bleu de mes yeux. Je me recouvre les lèvres d’une couleur fruit rouge et les presse l’une contre l’autre. Voilà, c’est beaucoup mieux. Je ne vais pas me pointer devant Mint avec une mine de déterrée.

J’enfile les sous-vêtements pourpres assortis et les nouveaux habits que Lina m’a offerts. Le t-shirt et le jean sont serrés. Le pantalon a une coupe bootcut qui me permet de dissimuler un holster de cheville. J’attache ce dernier et positionne convenablement mon arme. Les baskets sont confortables, bien plus pratiques que mes talons.

Je prends une minute pour ranger la salle de bain avant de me rendre au salon. Ian est déjà debout, en jean seulement. Son regard s’attarde sur moi et je vois la chaleur briller dans ses yeux. Je n’ose pas regarder son torse nu ni ses abdominaux. À la place, je me concentre sur le petit-déjeuner disposé sur la table. Il a préparé du café et du pain grillé. Mes pilules sont posées près d’une soucoupe, à côté de mes couverts.

— Mange, dit-il. Tu vas en avoir besoin.

Je prends place et tends la main vers une tasse. En un clin d’œil, il est dans mon dos, penché pour me verser du café. Il inspire profondément, humant mon parfum comme s’il en avait encore le droit.

Quand je me raidis, il s’éloigne.

Il s’assied en face de moi et pousse un petit disque noir de la taille d’une pilule sur la table. Il est emballé de plastique, avec une feuille de protection.

— Le mouchard, dit-il. L’envers est auto-adhésif. Colle-le là où ça ne se verra pas. La police pourrait passer le magasin au peigne fin pour les empreintes digitales si Mint les alerte que tu étais là, alors tu porteras des gants, explique-t-il en posant une paire de gants de cuir marron à côté du micro miniature.

Reposant la tasse, je m’empare des gants. Le cuir est fin et souple.

— Essaie-les, dit-il. Je les ai fait faire.

Je le regarde rapidement.

— Fait faire ?

— Damian connaît un type… Il s’en est chargé. Tes mains sont petites et il te faut une bonne prise pour poser le micro. Si tes gants ne te vont pas comme une seconde peau, tu risques de faire tomber le mouchard.

J’enfile la main droite. La coupe est fine et le cuir se détend bien. En effet, on dirait une seconde peau.

Son ton est chaud lorsqu’il me dit :

— Ils te vont bien.

Évitant son regard appréciateur, je détourne le mien.

— Merci.

— De rien.

Même sans le regarder, je peux entendre le sourire dans sa voix.

Le reste de notre petit-déjeuner se déroule en silence. Quand vient l’heure, je tresse mes cheveux, enfile une casquette de baseball et prends mon sac à dos.

S’assurant que les gardiens ne sont pas dans les parages, il m’emmène dehors et me guide à l’arrière de la propriété jusqu’à la clôture. Le pick-up est garé de l’autre côté. Il a taillé un trou en bas de la grille afin de passer à travers. Je suis encore anxieuse en me hissant à côté de lui, mais mon objectif me donne une direction, et cette direction m’aide à me concentrer.

Nous roulons jusqu’à la ville et nous garons sur la rue principale de Rustenburg, devant le bureau de Mint. Ian porte un jean bleu foncé, un t-shirt noir et sa veste en cuir marron préférée. Comme moi, il a une casquette de baseball. Nous portons tous les deux une arme. La mienne est encore dans le fourreau à ma cheville, sous la jambe ample de mon jean, et celle de Ian dans la boîte à gants.

Nous restons assis, sans un mot, aux aguets. À 9 h, Olga, la vendeuse, arrive. Mint se montre peu de temps après. Il ressort à 10 h et revient à 11 h.

— Allez, rock’n’roll, poupée, lance Ian en se tournant sur son siège pour me regarder. Je ne me réjouis pas de te laisser faire ça, tu sais.

— Je vais juste lui faire croire que je suis de retour en ville. C’est tout.

Ian n’a pas dit comment il était parvenu à faire pirater le téléphone. Je soupçonne Léon de l’y avoir aidé.

J’enfile mes gants et m’apprête à ouvrir la poignée, mais Ian me retient, sa main posée sur mon bras.

— Tu n’oublies rien ? demande-t-il.

Je fronce les sourcils.

— Mon arme est dans le holster, à ma cheville.

Il secoue la tête.

— Un baiser.

— Quoi ?

— Pour se porter chance.

Bien essayé. Levant les yeux au ciel, je me libère de sa main et sors. Il me suit, deux pas en retrait pendant que nous descendons la rue. Discrètement, je retire le micro de sa boîte et le pince entre l’index et le pouce.

Les chances que la police soit encore en train de patrouiller en ville au bout d’un an sont minces, et c’est le dernier endroit où ils s’attendent à nous voir. Pourtant, je suis nerveuse. Je regarde en bas et en haut de la rue, vigilante tandis que je franchis la porte de la bijouterie.

Avant d’entrer, je regarde par-dessus mon épaule. Ian est appuyé contre le lampadaire, de l’autre côté de la rue. Il a insisté pour m’accompagner en dépit de mes protestations quand il a révisé le plan. Mais maintenant, je suis reconnaissante de sa présence rassurante lorsque la porte se referme dans mon dos.

La vendeuse lève la tête derrière un étalage de bagues de fiançailles. Ses yeux paraissent énormes derrière ses lunettes.

— Cas ! dit-elle en plissant les yeux. C’est toi ?

— Salut, Olga, lancé-je en m’approchant du comptoir. Comment vas-tu ?

— Je… euh… bien… mais, et toi ?!

— Super, dis-je en affichant mon sourire le plus brillant tout en collant le mouchard sous le bord du comptoir. Est-ce que Mint est là ?

De la tête, elle désigne la porte derrière elle, qui mène à une kitchenette et des toilettes, puis à un escalier donnant accès au bureau de Mint, à l’étage. Le coffre où il garde les diamants taillés se trouve là-haut.

Elle regarde derrière moi et se frotte la nuque.

— Il est… euh… occupé.

— Je pense qu’il acceptera de me voir, dis-je aimablement.

— Très bien.

Sans me quitter des yeux, elle décroche le téléphone et annonce à Mint que je me trouve au rez-de-chaussée. Je ne peux pas lui reprocher sa réaction ; après ma disparition au Zimbabwe, des spéculations ont été avancées aux actualités concernant mon implication avec le gang Phantom. Wolfe n’a pas divulgué cette information à la presse. Il a dû craindre mon histoire de chantage, redoutant que je mette ma menace à exécution en envoyant à son supérieur la photo qui l’incriminait. Les journalistes ont fait le calcul eux-mêmes quand j’ai été déclarée morte. Olga a dû voir ces infos. De toute évidence, elle est surprise, mais pas aussi choquée que l’aurait été quelqu’un ayant vu un fantôme, ce qui confirme ma suspicion. Wolfe les a alertés, Olga savait que je n’étais pas morte.

Mes doigts tambourinent sur le comptoir pendant que j’attends. Me savoir en vie a dû faire un sacré choc à Wolfe. Intérieurement, je souris en imaginant sa surprise alors qu’il cherchait Ian et m’a vue. Il lui a fallu moins d’une seconde pour appuyer sur la détente. Peut-être a-t-il réagi sous le choc. Peu importe, sa décision impulsive et son désir de me renvoyer dans ma tombe lui ont fait marquer des points. Comme je l’ai dit à Ian, il sait désormais que je bluffais à propos de la révélation de ma preuve. Ian a raison, Wolfe ne s’arrêtera pas tant que je ne serai pas morte – encore – et puisque je le suis officiellement, il s’en tirera en toute impunité. Littéralement. Coup double pour Wolfe, double zéro pour moi.

Les portes de sécurité derrière le comptoir émettent un déclic, petit bruit avec lequel je suis devenue familière, après avoir rendu visite à Mint plusieurs fois dans son bureau. Les portes s’ouvrent et révèlent un homme au visage pâle et anguleux. Il franchit avec précaution le seuil. Il semble avoir envie de déguerpir plutôt que de me saluer.

S’il avait déjà contacté Wolfe dans son bureau à l’étage, Ian m’aurait appelée. Le fait que mon téléphone demeure silencieux dans ma poche arrière signifie que Mint voulait d’abord me voir de ses propres yeux avant de passer cet appel, s’il le fait.

Je mets les mains dans mes poches.

— Salut.

— Cas…

Comme Olga, il paraît surpris mais pas choqué.

— Je croyais que tu étais… dit-il avant de toussoter.

Il se dandine d’un pied sur l’autre et je m’amuse de son malaise.

— Morte ?

Il jette un coup d’œil à Olga, qui ouvre des yeux ronds comme des balles de ping-pong.

— Qu’est-ce qui t’amène ici ? demande-t-il.

— Toi. On était censés être âmes sœurs, tu te souviens ?

Il déplace son poids sur son autre jambe.

— Olga, va donc déjeuner.

— Il est onze heures, proteste-t-elle.

Il lui fait les gros yeux et incline la tête vers la porte.

— Alors, va déjeuner plus tôt.

Son regard alterne entre nous, puis elle récupère son sac à main sous le comptoir et court presque jusqu’à la porte.

Elle est quasiment dans la rue quand Mint lui lance :

— Tu ferais mieux de n’en parler à personne !

La cloche carillonne lorsque la porte se referme. Un silence inconfortable s’ensuit. J’attends que Mint fasse le premier pas, mais il ne semble pas trouver les bons mots.

Au bout d’un moment, je pose les coudes sur le comptoir et lui apporte mon aide.

— Tu dois te demander ce qui m’est arrivé…

Sa pomme d’Adam tressaute.

— Vraiment, Cas, je n’ai pas envie de le savoir.

— Moins tu en sais, mieux c’est, hein ?

— Quelque chose comme ça. Écoute, dis-moi juste pourquoi tu es là.

— J’ai besoin de ton aide, dis-je en battant des cils. J’ai besoin d’un endroit où crécher.

Il lève les yeux vers la caméra, dans le coin du plafond.

— Je ne peux pas. Je suis désolé. Je ne veux pas être entraîné dans ton merdier, quel qu’il soit.

Je baisse la voix :

— Les flics sont après moi. J’ai besoin d’aide.

Il repousse ses cheveux fins de son visage.

— Qu’est-ce que tu veux de moi ?

— Un petit emprunt pour que je puisse voir venir, jusqu’à ce que je sois de nouveau sur pied.

— De l’argent ? demande-t-il d’une voix stridente.

— Oui, de l’argent. Tu m’as toujours dit que tu en avais beaucoup… J’imagine que ça ne t’embêterait pas de m’en prêter un peu. Je suis coincée ici le temps de pouvoir réunir suffisamment de fric pour disparaître à nouveau.

— Comment veux-tu que je prête de l’argent à une morte ? Puisque tu n’existes pas, ajoute-t-il, en tout cas pas dans les fichiers.

Il sait que je suis de retour en ville, que j’ai des ennuis et que je suis à court d’argent. Cela veut dire que je devrais être dans le coin un moment ‒ enfin, jusqu’à ce que je puisse mettre la main sur des billets. J’ai réussi mon coup. Je devrais prendre mes cliques et mes claques, mais puisqu’il refuse de m’aider alors qu’autrefois il jurait que j’étais l’amour de sa vie, je ne peux m’empêcher de jouer un peu avec lui.

J’arbore un visage innocent.

— Tu pourrais simplement m’en filer. Comme un don.

— Je suis désolé, dit-il à nouveau. Je n’appellerai pas les flics, mais tu dois partir.

— Tu me jettes dehors ? Et toi qui jurais qu’on était faits pour être ensemble et que tu m’attendrais aussi longtemps qu’il le faudrait…

Son visage vire à l’écarlate.

— J’ai dit ça seulement pour te faire baisser ton pantalon. Tu n’es pas un bon parti, Cas. Tu es le genre de fille qu’un mec veut baiser pour s’éclater, pas la fille qu’il aimerait comme mère de ses enfants.

Mère et enfants appuient là où ça fait mal.

C’en est trop. Je ne vois plus rouge, je vois pourpre ‒ un cramoisi moche, presque noir. Il est comme ce type à Sun City, avec sa remarque grossière sur mes vêtements. Tout comme lui, Mint a fait de moi une généralité. En plus de ça, il a été bien trop lâche pour me défendre. Il pourrait apprendre une chose ou deux de Ian. Parce que ce dernier m’a peut-être enlevée, mais il ne m’a jamais considérée comme un objet sexuel indigne d’être mère.

Calme en apparence, je pose la semelle sale de ma basket sur le luxueux pouf en cuir blanc destiné aux clients fortunés, relève la jambe de mon jean et sors mon arme du fourreau.

— C’est quoi, ce bordel ?! s’exclame Mint, reculant vers le mur.

Je pointe l’arme sur lui.

— Les mains en l’air.

C’est stupide, mais j’ai toujours voulu dire ça !

— Tu es en train de faire une erreur, dit-il, ses pupilles virevoltant dans leurs orbites comme des boules de flipper.

Gardant mes yeux et mon arme braqués sur lui, je recule jusqu’à la porte, la verrouille et retourne la pancarte ouvert pour afficher fermé. Il y a un bouton d’alarme sous la caisse enregistreuse du comptoir, mais il est encore hors de sa portée. J’imagine qu’il n’aurait jamais cru que j’aurais le cran de le viser avec une arme.

Contournant le comptoir, je lui dis :

— Monte à l’étage.

Quand il se tourne pour exécuter mon ordre, je lui assene un petit coup de canon dans les côtes.

— Laisse tes mains en évidence.

Il marche comme un bonhomme en allumettes, s’arrêtant au panneau mural où il saisit un code pour ouvrir la barrière sécurisée.

Je le pousse au-delà du seuil.

— Vas-y. Pas d’entourloupe sinon je te tire dans les fesses.

— Putain.

Il me jette un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Tu as complètement perdu la tête !

— Pas du genre à faire une bonne mère, hein ? C’est vrai quoi, je perds la tête, alors… Il faut croire qu’être attirante et porter des vêtements dans lesquels on se sent bien, ce ne sont pas des caractéristiques de bonne mère, apparemment.

Ses jambes se dérobent légèrement quand nous atteignons la porte de son bureau.

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Que tu n’es pas une dévergondée ? Dis-le-moi, je le répéterai.

— Non… Je ne suis pas d’humeur à t’entendre continuer tes mensonges.

Je pousse le canon contre sa colonne vertébrale.

— Je suis plutôt d’humeur à te tirer entre les cuisses. Tu sais ce que ça fait, de se faire tirer dessus ?

— Non, dit-il, ses mains en l’air soudain tremblantes.

— Moi, oui. Ça fait un mal de chien.

Sa voix est aiguë quand il reprend :

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Ouvre.

Sur la porte, il y a un verrou électronique et une clé. Double sécurité. Il insère la clé dans le trou de la serrure et déverrouille la porte. Puis il saisit un autre code sur le panneau mural et manipule la poignée. Il lui faut un moment avant de parvenir à la tourner.

Je la pousse une nouvelle fois.

— Entre.

Il titube dans la pièce.

— Ouvre le coffre.

Il pivote et me fait face, les yeux écarquillés.

— Tu plaisantes !

— Je t’ai gentiment demandé quelques centaines de dollars. Combien tu paies pour une partie de golf à Sun City ? Un millier de dollars ? Sans compter les boissons au bar… Tu aurais pu me donner l’équivalent d’un simple après-midi… Tu veux savoir la vérité ? Je serais partie même si tu ne m’avais rien donné d’autre qu’un gentil mot et un faux-semblant d’intérêt pour moi. Mais maintenant, ça va te coûter bien plus cher que de faire un dix-huit trous.

J’oriente l’arme vers son entre-jambe.

— Est-ce que je plaisante ? Je devrais, mais j’ai bien peur que tu ne sois pas si drôle. Pas de blague, Mint. Ouvre le coffre.

Il renifle et tousse, donnant l’impression d’être sur le point de s’étouffer avec sa salive tandis qu’il se dirige vers le coffre et tourne le cadran.

Sa fierté est en berne. Lui qui ne pouvait jamais s’empêcher de fanfaronner sur sa fortune, sur le nombre de diamants qu’il conservait dans son coffre. Heureusement pour lui, je ne suis pas intéressée par les chevaux ou une maison sur la plage, ni ces choses dont il se vantait.

— Sors tout, lui dis-je. Pose ça sur le bureau.

De ses mains tremblantes, il place les sacs en velours sur le bureau. Celui-ci est large, compensant sans nul doute ce qu’il manque à Mint en centimètres.

— Ouvre-les.

Il défait les liens des sacs, laissant les joyaux tomber sur la surface vernie du bois jusqu’à ce qu’il y ait un étalage coloré d’émeraudes, de rubis, de saphirs, de tanzanites et ma récompense : les diamants. Il doit y avoir au moins une centaine de pierres de différentes coupes et tailles, toutes prêtes à être transformées en bagues pour des femmes qui, elles, méritent d’être des femmes et des mères.

— Donne les diamants, ordonné-je.

Il remet les pierres dans le sac, ferme les liens et me le donne.

— Tu ne partiras pas avec.

— Merci, dis-je, lui envoyant un baiser avant de fourrer le sac dans ma poche arrière.

Je connais suffisamment bien le bureau pour savoir qu’il n’y a qu’une seule ligne fixe. Mint m’y a invitée plusieurs fois pour le café, histoire de me montrer sa valeur. Tellement dommage qu’il n’y ait rien de valeur dans son cœur… Je parie que c’est la même chose pour ce qui se trouve dans son pantalon.

Je désigne le téléphone.

— Arrache le cordon et donne-le-moi.

Il fulmine un peu plus, mais semble toujours apeuré.

— Maintenant, ton téléphone portable, ajouté-je quand il m’a tendu le cordon.

Il prend son téléphone sur son bureau et le pose dans ma paume ouverte. Je mets le téléphone et le câble dans ma poche.

Puis je montre avec mon arme le moniteur de sécurité sur son bureau.

— Donne-moi l’enregistrement de la caméra.

— Je ne peux pas, dit-il d’une voix chevrotante. Il n’y a pas de disque. Les vidéos sont enregistrées directement sur mon ordinateur.

C’est facile, alors ! Je donne un coup de talon sur le moniteur, l’envoyant s’écraser au sol.

Bondissant hors des débris tandis que le verre vole en éclats près de lui, il s’écrie :

— C’est quoi, ce bordel ?!

— Prends ton ordinateur.

Il le ramasse avec précaution.

— Jette-le par la fenêtre.

Sa bouche s’entrouvre. Il me regarde bouche bée avant de dire d’une voix hystérique :

— Il contient tout mon travail, des trucs que je ne pourrai pas récupérer !

Piétinant l’écran en miettes, je presse le canon contre ses bijoux de famille.

— Besoin de motivation ?

Un filet de sueur coule sur sa tempe.

— Putain… D’accord.

Il ouvre la fenêtre d’une main, ferme vivement les paupières et jette l’ordinateur portable.

Un bruit sourd et un cri parviennent de la rue. C’est à l’arrière du bâtiment, du côté que Ian ne surveille pas.

— Eh ! Fais gaffe, abruti ! s’écrie un homme.

— Dis-lui que tu as des problèmes de gestion de la colère.

Mint passe sa tête par la fenêtre.

— Désolé… J’ai eu des problèmes avec l’ordinateur… J’ai perdu mon calme.

— Sale con ! ajoute le passant. Ça aurait pu me tomber sur la tête !

— Je suis désolé, dit à nouveau Mint. Eh ! Eh, dites à ce type de laisser mon ordinateur !

— Tu l’as balancé, rétorque l’homme. Si c’est bon à jeter, les mendiants ont le droit de l’embarquer.

Mint rentre de nouveau la tête à l’intérieur.

— Il a volé mon ordinateur… Regarde ce que tu as fait ! As-tu la moindre idée de la quantité de travail que j’ai perdue ?

— Tu aurais dû te contenter de me donner un millier de dollars, lâché-je.

Balayant le bureau avec mon bras, j’envoie valser les pierres vertes, bleues, rouges et pourpres. Elles retombent dans tous les coins, pleuvant sur chaque surface du sol.

Avec un cri, Mint tombe à genoux et rampe après ses joyaux qui ont roulé dans toutes les directions.

L’abandonnant à la recherche de ce que j’ai renversé, je sors, verrouille la porte derrière moi et retire la clé. Calmement, je descends les marches. La voie est libre. Je fais un détour par la salle de bain et tire la chasse d’eau après avoir fait tomber la clé dans les toilettes. Puis je range mon arme dans son fourreau et me dirige vers la sortie.

Olga n’est nulle part en vue. Ian est toujours adossé, de l’autre côté de la rue. Il se redresse en me voyant, son regard sur mon visage. Il devient plus vigilant en me scrutant. La tension quitte ses épaules, mais comme toujours, il se contrôle. Son expression ne laisse rien paraître d’autre que son éternel état de qui-vive et son calme apparent.

— Comment ça s’est passé ? demande-t-il quand je m’arrête devant lui.

— On dispose de quelques minutes avant que tout parte en sucette.

Sa posture devient plus raide.

— Qu’as-tu fait ?

— J’ai envoyé un message à Wolfe, dis-je en passant devant lui pour monter dans le pick-up.

Je n’ai pas fait un pas qu’une main solide sur mon biceps interrompt mon avancée. Me tirant d’un coup sec pour que je me retourne, il me plaque contre lui. Ma poitrine s’écrase sur la sienne. Je laisse échapper un cri de surprise. Cet acte inattendu m’a prise au dépourvu. L’excitation brûle en moi, mon désir lové dans mon corps comme un voleur en pleine nuit. Inopportun et interdit, il se cache dans les ombres. Maintenant que j’ai baissé ma garde, il a trouvé la porte ouverte par laquelle s’engouffrer. Banni comme quelque chose de sale et d’immoral, il est toujours en train de ramper, d’observer… d’attendre la moindre fissure pour s’y glisser.

Je n’ai pas ressenti ce genre d’excitation depuis un an. C’est le genre qui envahit mon corps tout entier de chaleur et accélère mon pouls. Mes tétons durcissent, ma poitrine devient pesante et mon entrejambe moite et enflé. Le sceau qui retenait mes émotions a sauté quand j’ai répandu mes larmes, mais un tel désir sensuel ne peut pas être uniquement causé par la libération de mes sentiments. Mon corps était déjà stimulé au bar, bien avant que je pleure jusqu’à l’assèchement dans les bras de Ian. Cela n’a rien à voir avec une purge personnelle, mais tout à voir avec cet homme en particulier.

Ian Hart.

L’homme qui possède mon cœur à jamais.

Ce n’est pas le moment. J’ai un sac plein de diamants et un téléphone volé dans la poche, sans mentionner l’arme dans mon fourreau, et pourtant je deviens plus humide encore quand il me tire d’un coup sec contre son érection et demande d’une voix grave :

— Où crois-tu aller comme ça ?

Je cligne des yeux.

— J’ai enfermé Mint dans son bureau, mais son assistante peut revenir à tout moment.

Il ne semble pas conscient de ce que je viens de dire. Enserrant mon visage d’une seule grande main, il enfonce les doigts dans mes joues et m’embrasse au beau milieu de la rue. Il m’offre un baiser torride, à la poursuite de ma langue, aspirant mon souffle comme si nous étions seuls au monde. En un instant, je suis emportée. Je suis de retour aux chutes Victoria, dans une allée, et l’homme qui m’embrasse est tout ce que je veux qu’il soit. Ce qui paraît malsain pour les autres est normal pour nous. Une libido que d’autres hommes trouveraient hyperactive est normale pour Ian. Il ne voit pas seulement la récompense entre mes jambes, il me voit moi.

Je suis à bout de souffle quand il me relâche. Un sourire exquis recourbe ses lèvres.

— Tu ne croyais pas que j’allais te laisser t’en tirer sans ce baiser, si ?

Je repousse les cheveux de mon visage.

— C’était quoi, ça ?

Ses yeux sombres étincellent. Le danger. La joie des retrouvailles. La peur de la séparation. Il n’a pas à prononcer un mot, je comprends tout, rien qu’en le regardant. C’est l’adrénaline. C’est ce qu’il y a en jeu, notre liberté, nos vies.

Mais ce n’est pas le moment.

Tournant les talons, je m’empresse d’entrer dans le pick-up. Il ouvre la portière pour moi et contourne le capot pour prendre le volant. Je retire les gants et les jette dans mon sac tandis qu’il démarre. Les pneus ne crissent pas lorsqu’il sort du parking, il s’en tient à la limite de vitesse. Son bras posé à la vitre ouverte, il conduit comme si de rien n’était. Sa mâchoire est contractée et il garde un œil dans le rétroviseur. Autrement, il ne démontre aucune détresse.

C’est seulement quand nous traversons les rails du chemin de fer qu’il appuie sur l’accélérateur. Nous ne parlons pas, je le laisse se concentrer sur sa conduite. Mon estomac se noue quand nous tournons sur la route de graviers près de Kloof.

Bientôt, il y aura des étincelles.

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