Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3
Chapitre 18
18
CAS
L e coup que je m’attends à entendre sur la porte de ma chambre d’hôtel survient le matin suivant. Je lisse les plis de mon t-shirt dans lequel j’ai passé une nuit blanche. Ma main tremble quand je la passe sur ma tête pour dompter mes cheveux. Le tremblement n’est dû qu’à mes nerfs. Comme je n’ai aucun appétit, je n’ai pas pris de dîner ni de petit-déjeuner. Mon corps m’indique qu’il lui faut du carburant.
— Qui est-ce ? demandé-je en jetant un coup d’œil par le judas, l’estomac tordu par l’anxiété.
Un homme aux cheveux blond vénitien et aux traits carrés me regarde droit dans l’œil.
— Russel Roux. C’est Damian qui m’envoie.
Dans un souffle frémissant, je déverrouille la porte et l’ouvre pour tomber sur sa grande et large carrure. Le costume noir ne dissimule pas les muscles sous le tissu ; il ressemble à un mercenaire ou à un body-builder.
Son ton est amical :
— Je peux entrer ?
J’ouvre plus grand la porte et fais un pas sur le côté.
— Bien sûr.
Il franchit le seuil, fait une rapide évaluation de la chambre. Je patiente calmement pendant qu’il fait le tour, vérifiant les meubles, les lampes, les bouches d’aération. Il finit par dévisser les deux combinés du téléphone.
— Des mouchards, dit-il avec un bref sourire en remettant le tout en place.
Se redressant de sa position accroupie à côté de la table de chevet, il prend une enveloppe dans sa poche et me la tend.
— C’est la clé magnétique d’un appartement que Damian a sécurisé pour vous. Vous pouvez y rester quelques jours, le temps qu’on organise votre sortie du pays. Il y a trop de regards posés sur Damian pour qu’on vous emmène chez lui.
Je lui sors la même tirade qu’à Damian et à l’inspecteur Hackman :
— Je n’abandonnerai pas Ian.
— Ian va aller en prison.
Il ajoute, avec une lueur de compassion dans ses yeux ambrés :
— Damian a mis le meilleur avocat du pays sur le coup, mais il y a de fortes chances que Ian n’ait pas de droits de visite, pas avec ses antécédents.
Serrant mon collier dans ma main, je recule d’un pas instable. Les arêtes du médaillon de Nyami Nyami se pressent contre ma paume alors que, lentement, le choc du coup porté par Russel retombe.
— Ils ne peuvent pas faire ça.
— Ils peuvent lui refuser des visiteurs, et croyez-moi, ils le feront.
— Vous n’en savez rien, dis-je d’une voix faible.
— Damian est intimement familier avec le système. On peut être certains qu’il parle par expérience.
— Non, rétorqué-je avec un regard assassin. Vous ne pouvez garantir que c’est ce qui se passera.
— Je ne dis pas ça pour vous faire du mal. Je vous dis qu’il est inutile de rester dans le coin.
Si ce que dit cet inconnu est vrai, je ne reverrai plus jamais Ian. La dernière image que j’aurai sera à jamais lui à genoux, ses mains derrière la tête, forcé de se rendre comme un magnifique animal sauvage que l’on a attrapé et enchaîné.
— Vous devez penser à vous, dit-il. C’est ce que voudrait Ian.
Ce que voudrait Ian… Et moi, alors ? Je ne veux pas de ça pour Ian ! Jamais je n’ai voulu ça ! Voilà pourquoi j’ai fui la première fois, je ne voulais pas le dénoncer ni qu’il se fasse pincer. Et pourtant, c’est exactement ce que j’ai fait. Je l’ai ralenti. La même phrase tourne en boucle dans ma tête.
C’est ma faute.
— Venez, dit Russell. Plus vite on bougera, mieux ça vaudra. Il y a deux personnes en ville qui ont déclaré vous avoir vue. Moins de gens vous repéreront, plus ce sera facile de tourner cette déclaration en fausse rumeur.
— Mint et Olga…
J’entortille la lanière de cuir autour de mon doigt tout en réfléchissant à ce que cela implique.
— C’est aux infos ?
— La police a essayé de neutraliser la rumeur de votre vol à la bijouterie, mais ça a fuité sur les réseaux sociaux. L’inspecteur Hackman soutient que vous êtes morte. On peut espérer que cette histoire ne sera bientôt rien de plus qu’une légende urbaine.
— Si c’est une légende urbaine, comment expliquent-ils le vol?
L’humour fait pétiller ses yeux.
— Puisque les diamants n’ont pas été retrouvés, on spécule que monsieur Visser et son assistante ont inventé l’histoire de vol pour toucher l’argent de l’assurance.
— Les médias sont tombés dans le panneau ?
— Comme je l’ai dit, tout n’est que spéculation pour le moment, mais c’est une histoire à sensations qui garantit de vendre des journaux. Les médias vont clairement saisir la balle au bond si seulement ça booste le nombre de leurs tirages.
Il ouvre le placard et jette un œil à l’intérieur.
— Combien de temps vous faut-il pour faire vos bagages ?
J’hésite.
Il traverse la pièce et s’arrête devant moi.
— Vous devez quitter la ville. C’est le plus intelligent. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour Ian.
Ian… Russell a raison. Je ne peux rien pour lui, coincée à Rustenburg.
Je soulève mon sac du lit. Il n’est pas lourd, mais l’effort que cela réclame à mon épaule me rappelle que ma blessure n’est pas complètement guérie.
Russell me tient la porte. Il ouvre la voie jusqu’au parking souterrain. Après s’être assuré qu’il était bien désert, il déverrouille une citadine noire. Une casquette et des lunettes de soleil se trouvent sur le siège passager.
— Au cas où vous n’en auriez pas, dit-il en désignant les objets tout en démarrant le moteur.
Je dissimule mes cheveux sous la casquette et chausse les lunettes alors qu’il sort du parking. L’heure de pointe matinale est terminée. Par le barrage d’Hartbeespoort, il ne faut pas plus de quatre-vingt-dix minutes pour arriver à Johannesburg.
— Damian habite près du fleuve Vaal, me dit Russell, jetant un bref coup d’œil dans le rétroviseur extérieur tandis qu’il emprunte la bretelle de sortie pour Braamfontein. Vous resterez en ville, c’est plus facile de se cacher parmi la foule que dans une propriété de luxe sur la rive.
Je me fiche de l’endroit où je vais, du moment que je peux retrouver mon chemin jusqu’à Ian. M’affaissant davantage dans mon siège, je remarque la gare ferroviaire sous le pont tandis que nous traversons la ville.
— Damian est propriétaire de l’immeuble, continue Russell. L’appartement ne paie pas de mine, mais vous serez en sécurité là-bas.
Au cœur de Braamfontein, il passe devant les immeubles de bureaux et s’arrête devant une résidence. Je me penche pour récupérer mon sac à l’arrière, mais il s’en charge avant moi.
Il est près de midi. La rue est bondée. Beaucoup s’apprêtent à prendre leur déjeuner de bonne heure. Personne ne nous lance le moindre regard quand nous entrons dans un grand hall avec seul un bureau dans un coin éloigné. Le concierge lève les yeux, puis le pouce à l’intention de Russell. Ce dernier lui rend sa salutation par un bref hochement de la tête. Il me conduit dans un ascenseur qui doit dater des années soixante et enfonce le bouton du dixième étage. L’ascenseur sort de sa veille et amorce son ascension en bringuebalant.
Quand les portes s’ouvrent, il sort devant moi, analyse le couloir et avance jusqu’au bout. Le bâtiment est vieux, mais bien entretenu. La peinture sur les murs est récente et les sols brillent.
Devant la dernière porte, il s’arrête.
— C’est chez vous.
Prenant la carte magnétique dans ma poche, je déverrouille la serrure électronique et entre dans un studio. Russell me suit à l’intérieur. L’unique espace de vie comporte un lit, un bureau, une chaise, une kitchenette et une télévision au mur. Une porte latérale donne accès à la salle de bain.
Il pose mon sac à dos sur le lit.
— Vous pouvez utiliser votre téléphone pour contacter Damian, en cas d’urgence. La ligne est sécurisée. Il y a de quoi manger dans le frigo. Si ce n’est pas à votre convenance, il y a une épicerie au bas de la rue, mais je vous suggère de ne pas vous balader dans le coin. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, contactez Simon, en bas. Il fera les commissions pour vous.
Il me montre un interphone au mur.
— Appuyez sur 9. Ça vous enverra à la réception.
Je marche jusqu’à la fenêtre, qui offre une vue sur l’hôtel Braamfontein.
— C’est quoi, cet endroit ?
— Un refuge pour les prisonniers sortant de prison. C’est un endroit intermédiaire où séjourner le temps de s’acclimater. Il y a une cantine au premier étage, mais comme je l’ai dit, vous ne devriez pas vous promener dans les parages où des gens pourraient vous voir.
— Bien.
Les mains sur le rebord de fenêtre, je regarde la rue en contrebas. Il n’y a pas de balcon. J’ai déjà l’impression de suffoquer. Quand j’imagine Ian dans une cellule de prison, ma poitrine se serre tant qu’il m’est difficile de respirer.
— Si vous avez besoin de moi…
— J’appellerai.
— Oui, répond-il à mon dos, de sa voix toujours aussi amène.
Dans un effort, je me retourne et lui souris.
— Merci.
Ce n’est pas sa faute si je me sens comme une moins que rien.
— Il n’y a pas de quoi. Damian s’attelle à affréter un vol pour vous. Quelle destination avez-vous en tête ?
— Ce ne sera pas nécessaire.
Une ride profonde se creuse entre ses sourcils.
— J’ai mes contacts, dis-je. Damian en a déjà assez fait.
Il donne l’impression de vouloir me contredire, mais il répond :
— Comme vous le voudrez.
Il incline la tête et se dirige vers la porte.
— Attendez, lancé-je quand il pose la main sur la poignée. Des nouvelles de l’avocat ?
— Non.
Je me mords la lèvre.
La prudence est manifeste dans son regard.
— Comme je vous l’ai dit, ne misez pas trop sur vos espoirs. L’État veut faire de Ian un exemple.
Comment ose-t-il condamner Ian avant que son procès ne commence ? Quand il dira la vérité sur Wolfe, le juge aura au moins un peu de clémence. Ian a tué Ruben parce qu’il m’avait tiré dessus. Il a tué Wolfe pour me protéger. C’était de l’auto-défense, mais le fait que Wolfe l’ait piégé et se soit mis à notre poursuite plaidera sûrement en faveur de Ian…
— Prenez soin de vous, ajoute Russell sur le seuil. Si vous changez d’avis et acceptez de recevoir un coup de main pour disparaître, faites-le savoir à Damian. Il sera ravi de vous aider.
— Je garderai ça en tête.
Il hésite.
— N’allez nulle part pendant un jour ou deux. Laissez les choses se tasser.
Je le salue.
— J’ai pigé.
Pourtant, il ne bouge pas.
— Ne faites rien de stupide.
— Petite maline, c’est mon surnom.
Ses lèvres remuent :
— Bien.
Après avoir tapoté des doigts sur le chambranle, il s’en va.
La porte se referme dans un déclic. Un bip retentit lorsque le verrou électronique s’active. Le réfrigérateur ronronne dans son coin.
Puis le silence retombe.
Je demeure sur place, calme. Pour la première fois depuis le début des événements, je ne fais pas les cent pas, je ne suis pas fébrile au fond de mon lit, je ne triture rien entre mes doigts. J’encaisse, tout simplement. Le plus dur, c’est quand cela me frappe.
Alors, mes jambes cèdent. Retenant un sanglot derrière mon poing, je tombe à genoux. Croire que j’aurais pu avoir une vie entière et heureuse avec Ian était une idée vaine. Quand la vengeance me guidait, je ne ressentais pas le vide du découragement solitaire dans mon âme. La vengeance occupait mes actes et mes pensées, mais ce n’était rien d’autre qu’une diversion, un écran de fumée pour cacher mes véritables sentiments. Savoir que Ian est vivant et que je ne pourrai jamais le revoir me tuera aussi sûrement qu’une balle, mais d’une façon différente, tuant mon âme et laissant mon cœur en sang pendant que mon corps n’aura pas d’autre choix que de continuer.
Mon pendentif à la main, je me berce tout en regardant bien en face la plus blessante, dévastatrice et destructrice des vérités. La grandeur de la légende de Nyami Nyami, de ces deux âmes destinées à être séparées pour toujours, me pénètre. Nous n’avons rien à voir avec cette histoire ; dans la vraie vie, la tragédie entaille bien plus profondément, surtout quand elle a été causée par votre propre main.
Le pire, c’est de prendre conscience que je n’ai aucun pouvoir dans la balance. À partir du moment où le verdict de Ian a été marchandé, il n’y avait plus de retour en arrière possible. Je vivrai heureuse ici à jamais, attendant ces rares instants où je parviendrai à le voir, ne serait-ce qu’à travers une vitre pare-balles pour entendre sa voix via un combiné de téléphone. Mais il n’y aura plus de moments partagés… Je dois ramasser les morceaux et honorer son sacrifice en continuant ma vie, appréciant la liberté qu’il m’a donnée à la place de la sienne.
Je pensais que ma pire crainte était terminée. Je pensais que faire le deuil de mon bébé était la pire des tristesses. Et pourtant, la vie a décidé de m’inculquer d’autres leçons, m’apprenant qu’il y avait toujours pire. Elle m’a appris à être reconnaissante même dans les mauvais moments, car avec le recul, ces moments n’étaient pas si mauvais qu’on pouvait le croire.
J’aimerais pouvoir pleurer. Le besoin de verser des larmes me brûle la poitrine, mais mes yeux restent secs. Je n’ai vécu qu’un court instant avec Ian, le plus heureux de ma vie. Difficile de faire mieux que ce bonheur-là. Rien ne sera jamais mieux, et voilà pourquoi cela devait se terminer.
Avance machinalement. Suis une routine simple.
Quand on commence, le reste suit. Comme une roue en mouvement, les rouages tourneront jusqu’à ce qu’exister redevienne une seconde nature.
Me remettant debout, je me dirige vers le réfrigérateur et prends l’un des plats micro-ondables. Je fais réchauffer les pâtes au soja émincé et mange sur le bureau. Après avoir rincés les couverts, je m’allonge sur le lit et regarde fixement les ombres au plafond. Elles s’allongent. La pièce devient sombre. La lumière provient des immeubles environnants, chassant l’obscurité dans laquelle j’essaie de me cacher.
Dans la rue que je surplombe, la lumière des phares projette des faisceaux sur les façades. Comme des bandes élastiques, elles s’étirent puis craquent. Du rouge et du vert se joignent à la partie quand les lumières de la circulation changent. Bloquée ici dans le noir pendant que la lumière danse au gré des voitures qui déambulent dans la rue, j’ai l’impression d’être toute seule. Elles finissent par m’abandonner, et seuls les phares d’un taxi éclairent la route de temps à autre.
Bondissant hors du lit, je claque la main sur l’interrupteur. La luminosité soudaine me fait mal aux yeux. Je ferme les volets pour ne rien voir de la liberté extérieure, et l’isolement que je ressens me dévore de l’intérieur. Après mes parents, je n’ai pas gardé beaucoup d’amis. Peu à peu, j’ai cessé de les appeler, de retrouver de vieux camarades et des filles du boulot. Je me suis dit que c’était parce que je m’entendais mieux avec les hommes, mais les amitiés que j’ai liées avec Shona, Keeya et Lesedi au Zimbabwe démentent cela. Je ne voulais pas m’exposer à la déception, voilà tout, je ne voulais plus être proche de quiconque. En cet instant, alors que je me retrouve sans amis et seule, je regrette cette décision.
Inutile d’essayer de dormir. Je déclenche la bouilloire et me prépare un thé. Alors que j’allume la télévision et sélectionne une chaîne d’actualités locale, on frappe à la porte. Je sursaute. Laissant tomber la télécommande sur le lit, je pose les mains sur la porte et regarde par le judas.
Damian.
Je suis surprise de le voir, il est près de minuit. Mon estomac se tord, formant une boule. M’apporte-t-il de mauvaises nouvelles ?
Ouvrant la porte, je demande :
— C’est Ian ? Il lui est arrivé quelque chose ?
Il entre avec un sac en papier brun dans une main et referme la porte.
— Ne t’en fais pas. Rien de mal. Je m’excuse de venir si tard, mais je me suis dit que tu ne dormirais pas. Josie fait ses dents en ce moment, dit-il avec un sourire fier, et nous avons eu du mal à la mettre au lit.
— Est-ce qu’elle va bien ?
— Ça va aller.
Il sort une bouteille de vin du sac en papier et la pose sur le bureau.
— J’ai pensé que tu aurais besoin d’un verre.
— Merci, c’est gentil. Et merci de m’héberger ici.
Il s’appuie contre le bureau et croises les chevilles. Sa posture me rappelle tellement Ian que c’est comme remuer le couteau dans la plaie.
— Une idée de là où tu iras ensuite ? demande-t-il.
— Je trouverai.
Il me dévisage.
— Russell m’a dit que tu voulais t’en occuper toi-même…
Je hausse les épaules.
— J’ai des contacts, j’ai les moyens. Je n’ai jamais compté sur personne d’autre que moi-même.
Il croise les bras.
— Je respecte ça.
— Qu’a dit l’avocat ? Il a vu Ian ?
L’expression de Damian s’assombrit.
— Ian n’aime pas jouer à la balle… Il n’a jamais laissé les autres jouer avec lui quand il était gosse.
Mon cœur se serre.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Il n’est pas enclin à laisser mon avocat dicter sa conduite, même si c’est dans son intérêt.
— Que va-t-il se passer, alors ?
— Nous ferons de notre mieux pour l’envoyer à la prison de Johannesburg, c’est là que j’ai le plus de contacts et où je pourrai lui assurer de meilleures conditions.
En me mordillant l’ongle, je le fixe un moment du regard avant d’aborder le sujet que j’ai en tête.
— Tu y étais de l’intérieur, tu sais comment ça fonctionne. C’est facile d’en sortir ?
Il se raidit et secoue la tête.
— Personne n’en sort. Les systèmes d’aujourd’hui sont trop sophistiqués.
— Et Léon ? S’il peut créer une application qui découpe une clé en scannant le trou d’une serrure, on ne peut pas s’en servir ?
Il m’adresse un sourire patient.
— Il faudra plus que ça pour passer diverses portes.
Je me frotte les muscles de la nuque pour soulager la tension.
— Il doit sûrement y avoir un moyen…
— S’il y avait un moyen de le faire évader, j’aurais déjà un plan. J’ai passé six ans là-bas. Si j’avais pu en sortir plus tôt, je n’aurais pas hésité.
Je ne veux plus écouter de propos négatifs. Je dois me raccrocher à l’espoir, même s’il consiste seulement à ce qu’on l’autorise à recevoir des visites.
Damian prend une enveloppe rembourrée dans la poche intérieure de sa veste et me la tend.
— Je suis venu te donner ça. Ian voulait que tu le reçoives.
Je le regarde dans les yeux tout en déchirant l’enveloppe pour l’ouvrir et en sortir le contenu. Un sac de velours glisse jusqu’à ma paume. Ma bouche s’ouvre dans une exclamation silencieuse.
Les diamants.
— Tout le monde les recherche, dis-je dès que j’ai retrouvé ma voix. Comment a-t-il réussi à te les remettre ?
— Il me les a envoyés de Rustenburg. Ils ont été livrés ce matin.
Quand Ian les a-t-il envoyés ? Quand il est parti pour vérifier le périmètre des alarmes ? Il s’est absenté pendant longtemps, mais pas à ce point… Cela n’a aucun sens. J’aimerais pouvoir le lui demander…
— Ce sont de belles pierres que tu as là, dit Damian. Que vas-tu faire avec ?
— Je n’y ai pas réfléchi. Je croyais qu’on les avait perdus.
De toute façon, les diamants n’ont jamais fait partie de mon objectif. C’était un acte impulsif, attisé par la colère.
— S’il te faut un acheteur, dis-le-moi. Je peux te recommander quelqu’un en France.
Secouant le sac, je le soupèse dans ma main.
— Je m’en souviendrai.
— Bon, je ferais mieux de partir. Je reste à ta disposition si tu changes d’avis pour qu’on t’aide à sortir du pays.
— Je peux rester ici combien de temps ?
— Deux jours. Au-delà, ce serait trop risqué. Les autres résidents pourraient te remarquer.
— Je fais quoi de la clé ?
— Laisse-la à Simon, à la réception.
Il prend un pistolet à sa ceinture et me le remet.
— Ian m’a dit que tu savais t’en servir. Ça pourrait t’être utile.
— Merci.
Je vérifie le récepteur ‒ le numéro de série a été effacé.
— Salue Lina de ma part.
— Prends soin de toi.
Avec un dernier sourire las, il se dirige vers la sortie.
Juste après son départ, je reporte mon attention sur la télévision. L’arrestation de Ian est sur toutes les chaînes. La présentatrice, en reportage devant le bâtiment de la Haute Cour de Justice de Johannesburg, estime que le procès pourrait avoir lieu dans moins d’une semaine.
Q UAND MES DEUX JOURS ARRIVENT À LEUR TERME, JE NE QUITTE PAS LE pays comme je suis censée le faire. Je quitte la résidence de Damian, traverse la rue et réserve à l’hôtel Braamfontein. La chambre est au deuxième étage. Elle comporte un grand lit avec un matelas moelleux et une moquette luxueuse.
Je lis toutes les informations concernant le procès de Ian qui me tombent sous la main. Il aura lieu dans deux jours à partir d’aujourd’hui, vendredi.
Dans l’après-midi, je quitte ma chambre pour m’acheter à manger dans un magasin au bas de la rue. M’aventurant un peu plus loin, je repère un magasin de vêtements où j’achète une robe jaune et des chaussures assorties. Chez un coiffeur africain près de l’hôtel, je trouve une sélection de perruques. Optant pour une coupe dégradée de cheveux roux, j’achète aussi des filets et des épingles pour m’en servir sous la perruque. Dans un grand magasin, je complète le tout avec du maquillage et des faux cils.
Le jour du procès, je me lève très tôt afin de peaufiner mon apparence. Après quoi, je ne me reconnais même pas dans le miroir… La femme qui me renvoie mon regard a les cheveux roux et les yeux marron. Les lentilles de contact sont un accessoire de mode bon marché disponible dans n’importe quelle pharmacie.
J’ai des nœuds dans l’estomac quand je prends mon sac en simili cuir d’autruche et quitte ma chambre d’hôtel. Le palais de justice est à seulement deux kilomètres, mais comme je ne veux pas prendre le risque de déambuler dans la ville, je prends un taxi.
Le procès de Ian est public. Les journalistes forment une foule à l’extérieur quand j’arrive. Je traîne derrière un groupe de fans du gang Phantom venus assister au procès, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent. Nous nous engouffrons à l’intérieur. Je suis le groupe jusqu’au contrôle de sécurité et donne ma fausse carte d’identité pour vérification. J’ai l’air différente sur la photo, mais je peux toujours dire que je me suis teint les cheveux.
J’adresse un grand sourire au garde de sécurité et il me laisse passer. Le stress me donne la nausée, j’ai l’impression que je pourrais vomir, mais je ne manquerais cette journée sous aucun prétexte, surtout si c’est l’une de mes dernières chances de voir Ian. Je risque de me faire prendre en profitant de cette occasion, pénétrant furtivement avec le reste de la foule après avoir été fouillée pour prendre place dans la tribune à l’arrière, derrière un homme de grande taille.
L’avocat de la défense est déjà en place. La procureure entre avec une pile de dossiers et une mallette. Selon les médias, c’est une vraie lionne au tribunal, mais dans ce procès, elle n’aura pas à porter le coup de grâce : Ian est déjà passé aux aveux. Le verdict sera juste une question de formalité. Chaque chaîne d’infos se demande pourquoi Ian n’a pas passé de marché. Ce qu’ils ne peuvent pas savoir, c’est qu’il l’a fait. Il a conclu un marché pour ma liberté, ce qui l’a laissé sans moyen de négocier pour lui-même. La durée de sa peine de prison dépendra du degré de compassion du juge qui atténuera les facteurs de cette affaire. En tout cas, c’est ce qu’on dit aux actualités. Les journalistes juridiques estiment qu’il écopera au minimum de deux réclusions à perpétuité.
Un murmure parcourt la foule lorsque s’ouvrent les portes du fond de la salle. Je m’agrippe au dossier du banc devant moi. Une silhouette grande et imposante apparaît dans l’encadrement. Des chuchotements excités s’élèvent au moment où un homme en combinaison orange fait son entrée. Ses larges épaules sont carrées et son dos bien droit. Ses traits sont durs, mais la lueur qui brille dans ses yeux bruns est moqueuse. Sa coupe de cheveux rebelle a disparu, ses cheveux ont été rasés. Ses mains sont menottées devant lui.
Fier et arrogant, l’homme le plus recherché du pays entre dans la salle d’audience. Les chaînes cliquettent quand il traverse la pièce à petits pas pour prendre place à côté de son avocat. Son apparition resserre des chaînes invisibles autour de mon cœur et asphyxie mes poumons. Malgré tout, je ne cède pas au désespoir, il est trop magnifique, trop grand pour la compassion. Cet homme majestueux, indomptable même enchaîné, balaie du regard la foule de la salle d’audience.
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