Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3
Chapitre 19
19
IAN
L a salle d’audience est pleine à craquer. Tous les yeux sont braqués sur moi. J’ai envoyé un message à Damian par le biais de son avocat, lui demandant de ne pas venir. Il vaut mieux que ma famille reste en dehors du spectacle. C’est déjà assez fâcheux de devoir supporter l’attention des médias. Ce que je n’ai jamais voulu pour eux est en train de se produire tandis que l’histoire de notre famille est disséquée dans chaque journal et magazine, imprimés comme en ligne.
Les articles ont déjà commencé lorsque mon identité a été découverte. Ce n’était déjà pas terrible à cette époque, mais ce n’était rien en comparaison avec aujourd’hui. Peters m’a montré ce qui a été publié… Les gens ont toujours aimé les histoires nées dans la pauvreté pour finir dans la richesse. Damian est considéré comme une sorte de prince, et Zoé est surnommée la Cendrillon de l’Afrique du Sud. Léon, avec sa fausse histoire de voyage autour du monde, est celui qui s’en sort avec le moins de détails. Je me suis attiré pas mal de partisans, pour la plupart des femmes de bonne famille souhaitant se marier avec moi et porter mes enfants.
Porter mes enfants… Putain, que doit penser Cas de tout ça ? Ma seule consolation, c’est qu’elle doit être loin désormais.
— Levez-vous, s’exclame le shérif.
Un bourdonnement parcourt la foule quand tout le monde se met debout. Le juge fait son apparition, vêtu de la toge noire coutumière. Il rappelle le public à l’ordre en prenant place sur le banc.
— Comment vous ont-ils traité ? me demande Peters à voix basse.
— Bien.
Surprenant, quand on y pense.
— J’ai fait appel de la décision de ne pas vous laisser assister à votre procès en tenue de civil, dit-il dans sa barbe. Avec de la chance, vous porterez un costume demain. Même si vous êtes jugé coupable, c’est très contraire au règlement, ajoute-t-il en désignant ma tenue de prison.
Rien dans mon cas n’est conforme au règlement, et je doute qu’un costume joue en ma faveur, mais Peters a une opinion différente ; selon lui, c’est l’habit qui fait le moine en toute circonstance.
Le procès est entamé. La procureure va d’abord livrer son discours d’introduction. Elle me regarde d’un œil perçant avant d’aller parler au juge. Je me mets autant à l’aise que possible sur la chaise en bois inconfortable. La journée s’annonce très longue.
Sa performance est bonne. Elle dresse la liste de mes crimes et des dégâts que j’ai causés aux sociétés et aux individus, tout comme les coûts qu’a subis l’État dans ses diverses enquêtes. Elle se base sur des faits incontestables, mais cherche aussi à susciter des émotions d’iniquité et d’injustice. Brillante ! À la fin de son discours, tous ceux qui ont un cœur parmi l’auditoire doivent me détester.
La déclaration liminaire de Peters se concentre sur la corruption au sein des forces de police et comment ces circonstances ont transformé un voleur en meurtrier. Le public hait le crime, mais il déteste encore plus la corruption. C’est l’orientation qu’a choisie Peters ; le public semble déjà divisé.
On ne m’appellera pas à la barre. Puisque j’ai déjà fait ma déclaration, mon témoignage n’est pas nécessaire. Pour le moment, mon boulot consiste à garder la bouche fermée, les yeux baissés et d’avoir l’air tourmenté. C’est juste un grand et beau spectacle. On ferait tout aussi bien d’accélérer jusqu’au verdict et d’éviter à tout le monde l’attente insupportable de devoir endurer jusqu’au bout des formalités de plusieurs jours, mais les procédures doivent être suivies à la lettre. C’est comme ça que fonctionne la loi. Je serre les dents et endure ce pour quoi j’ai signé.
À l’heure du déjeuner, la séance est suspendue. Je me lève comme on m’a ordonné de le faire et bouge quand on me dit de le faire. C’est alors que je la vois. Une rousse assise au dernier rang sur la gauche. Je ne l’ai remarquée que parce que le grand type devant elle s’est levé et qu’il est sorti avec les autres visiteurs. Mon cœur subit un électrochoc. Incapable de m’en empêcher, je soutiens son regard. Elle me fixe droit dans les yeux. La connexion avec mon âme est directe. Je la ressens dans un lieu où la logique n’existe pas, des tréfonds inexplicables où naissent les intuitions et les prémonitions.
Je ralentis le pas. C’est elle. C’est la façon dont elle se tient, dans son menton dressé et la pente subtile de ses épaules. Dans le frémissement léger de ses lèvres. Dans la réaction de mon propre corps, même en costume et enchaîné. Je jure qu’elle est la seule femme pour qui j’éprouverai du désir. Elle m’a jeté un sort. Elle m’a ensorcelé au moment où j’ai posé les yeux sur elle. Désormais, j’en subirai les conséquences pour le reste de ma vie. Et avec joie.
Je ne devrais pas attirer l’attention sur elle en la dévisageant, mais je ne peux détourner le regard, tout comme je ne peux cesser de l’aimer. Le fait qu’elle soit là et non pas à des kilomètres est une déclaration d’amour comme aucune autre. Avec avidité, je me saisis de cette offrande. Elle ne l’a dit qu’une fois, et aujourd’hui pourrait être ma dernière chance. Quand ce sera terminé et qu’ils me mettront sous les verrous, je ne reverrai plus jamais ce superbe visage.
Le moment est aussi pesant que le jour où je me suis tenu devant la porte de sa chambre d’hôtel à Pretoria, décidant de lui voler sa vie. Je ne regrette rien, ni à ce moment-là, ni aujourd’hui. Je donnerais ma liberté dix fois pour son bonheur. Je donnerais ma vie. N’importe quoi.
Nos regards restent croisés alors que je traîne des pieds jusqu’à la porte. Dans ma vision périphérique, Peters, qui marche à côté de moi, fronce les sourcils. Il suit la direction de mon regard. Le gardien qui patiente à la porte dit quelque chose. Peters répond. Je n’entends rien, si ce n’est le martèlement de mon cœur dans ma poitrine. Dans la foule, nous sommes isolés. Rien qu’elle et moi, comme ça a toujours été écrit.
Chaque pas que je dois faire est un coup de poignard à mon âme. C’est à la fois la marche la plus longue et la plus courte de ma vie ‒ longue car le temps s’est arrêté et trop courte car ce ne sera jamais assez. Encore trois secondes et je serai à la porte. Ses yeux ne sont pas de la bonne couleur, mais le message y est clair ; même si la détresse est peinte sur son visage, ses yeux m’offrent la sérénité. Ses lèvres s’entrouvrent. Elles sont teintées d’un prune éclatant, ma couleur préférée sur elle.
Je t’aime, prononce-t-elle sans bruit.
Je m’arrête net. Dieu sait que je ne mérite pas ces mots ! Je ne les ai jamais mérités, mais bon Dieu, je les accepte avec bonheur ! La douleur et la joie sont indissociables. Ça me fait mal, et en même temps, ma poitrine enfle. Je me sens comme l’adolescent que je n’ai jamais été, tombant amoureux pour la première fois. La chronologie n’est pas bonne, tomber amoureux après l’avoir déjà aimée, mais pour nous c’est cohérent. Je l’ai désirée dès la première seconde et aimée à la minute où elle a extrait une balle de mon épaule. Déjà à ce moment, je savais qu’elle était faite pour moi. Je savais qu’elle m’appartenait. Je lui ai fait cette promesse la première fois que j’ai possédé son corps. Quand j’ai dit qu’elle m’appartenait, j’ai promis d’être à elle et je prends mes promesses très au sérieux. Je les emmène dans la tombe.
Je lui ai aussi promis que je ne retirerais jamais le collier qu’elle m’avait donné. Je veux qu’elle sache qu’elle peut croire en moi, qu’elle peut me faire confiance pour toujours, car je ne reviens jamais sur ma parole. Il est vital qu’elle le sache, parce qu’elle va devoir s’accrocher à cette certitude quand les mois deviendront des années et que le souvenir de notre amour s’usera. Le temps fait son office, il efface les souvenirs. Quand elle se réveillera un matin et qu’elle aura des difficultés à se rappeler mon visage, cette certitude l’aidera. Quand elle se demandera si je l’aime toujours, elle n’aura qu’à se souvenir que j’ai toujours été un homme de parole.
Peters se tait. Il me donne un petit coup de coude pour que j’avance. C’est maintenant ou jamais. Faisant mine de me gratter, j’ôte le bouton du haut de ma combinaison et écarte le col. Le tatouage de Nyami apparaît, au centre de mon sternum. C’est une œuvre d’art grossière, faite avec une épingle et l’encre d’un feutre, des objets empruntés à Peters et dont je me suis servi pendant sa visite.
Ses yeux flamboient, me faisant savoir qu’elle a vu ce que je voulais qu’elle voie. Le brun de ses iris scintille comme des pierres précieuses, mais elle est courageuse. Elle retient ses larmes et m’adresse un sourire. C’est le sourire auquel je me raccroche quand le gardien me prend par le bras et m’aide à franchir la porte. Quand il la referme sur le visage de Cas, j’imprime dans mon cœur cette image d’elle, libre et bien vivante.
Alors oui, tout ça en valait clairement la peine !
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