Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3
Chapitre 4
4
CAS
C ’est trop pour moi de le voir. Mon cœur ne peut pas lutter. Il porte sa veste en cuir marron, la vieille, avec un jean, l’air plus viril que jamais. Il y a quelque chose de nouveau chez lui, de plus dangereux. Je ne parviens pas à mettre le doigt dessus, mais je sens qu’il est plus impulsif et versatile, capable de prendre des risques inconsidérés sans penser aux conséquences.
Le pire, c’est qu’il porte toujours le pendentif de Nyami Nyami. Le dieu du fleuve est suspendu au-dessus du col en V de son t-shirt. Il a tenu sa promesse de ne jamais le retirer. Cela aurait été plus facile s’il avait bafoué son engagement. Seule la volonté pure me retient de plonger mon regard dans le sien.
Il m’a fallu déployer tous mes efforts pour jouer le rôle d’une prostituée cherchant à tirer un coup – ce qui n’est pas totalement faux, parce que ma culotte vulgaire est détrempée. Pas besoin de simuler ça… Il exerce encore le même effet dévastateur sur moi. Je ne le déteste que plus pour cette raison. Ce serait tellement plus doux d’appuyer sur la détente.
Et pourtant, ce n’est pas la douceur qui éclot dans ma poitrine tandis que je presse le canon contre son ventre. L’éclat de ses yeux ne me provoque pas le sentiment de victoire que j’escomptais. Tout ce que je ressens, c’est de la tristesse, du manque.
— Cas, dit-il d’une voix enrouée, ses yeux foncés emplis d’incrédulité.
On y est, le moment de vérité, celui que j’attendais. J’aurais cru prendre plaisir devant sa stupeur, mais elle ne fait que rouvrir de vieilles blessures pour me faire saigner à nouveau. Il m’a fallu une année pour le retrouver. Je devrais m’en réjouir. Sa mort devrait m’aider à tourner enfin la page, mais pour une raison que j’ignore, j’hésite, je n’appuie pas sur la détente.
Il porte une arme à sa ceinture, je l’ai vue. Et pourtant, il ne s’en empare pas. Il doit savoir qu’il n’a pas la moindre chance de s’en saisir avant que je ne fasse feu.
Les millions de choses que je veux lui dire sont condensées en une seule balle.
Appuie sur la détente, Cas ! Mets fin à tout ça !
Une ombre passe sur nous. Les cheveux se dressent sur ma tête. Ian le remarque en même temps que moi. Tous les deux, nous sursautons face à la menace. La stupeur me frappe de plein fouet lorsque j’aperçois l’inspecteur Wolfe non loin de là, son arme pointée sur nous. Il ne crie pas « jetez votre arme » ni aucun autre avertissement auquel je pourrais m’attendre. Comme la foudre tombant du ciel, la révélation me percute.
Il n’est pas ici pour procéder à une arrestation.
Avant que je puisse réagir, il vise. Contrairement à moi, il n’hésite pas à appuyer sur la détente.
En même temps que le coup part, Ian me pousse. Je tombe, m’écrasant violemment sur la chaussée. La douleur se répercute dans l’os de ma hanche droite et une sensation de brûlure me perfore l’épaule gauche. Je connais ce genre de blessure brûlante, celle d’une balle.
Pitié, pas encore !
Ian me protège avec son corps. Il a déjà sorti son arme et fait feu sur Wolfe, qui s’est abrité derrière une voiture.
— Viens ! hurle Ian, me prenant par le biceps pour me remettre debout.
Le sang coule le long de mon bras. Mon sac et mon arme gisent à terre. Le flacon de pilules est tombé et a roulé jusqu’au bord du trottoir. Ian prend une seconde pour ramasser mon sac et rassembler l’arme et les pilules avant de m’entraîner jusqu’au coin du bâtiment, tout en tirant en direction de la voiture.
Dans ma tête, je compte – il lui reste deux balles. J’en ai six dans mon arme.
Sa Jeep est garée de l’autre côté de la rue, sur le parking, mais courir jusque là-bas fera de nous des cibles faciles. Il sort la clé de sa poche et me la met dans la main.
— Tiens, dit-il d’une voix brusque, cours jusqu’à la Jeep et monte. Je te couvre.
J’aimerais lui dire qu’il n’y arrivera pas, qu’il se sacrifie pour m’offrir la vie sauve, mais je ne prononce pas ces mots. Cela n’aurait aucun sens. Il m’a déjà tuée une fois. Pourquoi me sauver maintenant ?
— Allez ! hurle-t-il sans prêter attention au sang qui goutte de mes doigts jusqu’au sol.
Pas le temps d’analyser quoi que ce soit. La brûlure dans mon épaule est trop intense. Sourde à la protestation de mon cœur, je détale sur le parking sans un regard en arrière, pas même lorsque deux autres coups de feu résonnent derrière moi. L’adrénaline est mon moteur. Je m’accroupis sur le côté de la Jeep, à l’abri, avec un accès à la portière ouverte. L’arrachant presque de ses gonds, j’entre en rampant jusqu’au siège et insère la clé de contact. Le moteur toussote quand je tourne la clé.
Un autre tir résonne dans la nuit. Dans un coin de mon esprit, j’ai vaguement conscience des gens qui sortent en trombe du bar pour se rendre dans la rue. L’un d’eux tient un téléphone contre son oreille, sûrement pour appeler la police.
Si Ian court jusqu’à la Jeep, il est mort. Je m’installe au volant, restant baissée le plus possible. Mon bras est immobilisé, soudain engourdi. Je dois agir avec le bras valide pour passer une vitesse. Agrippant le volant d’une main, j’appuie sur l’accélérateur. La Jeep fait une embardée quand je dois lâcher le volant pour changer de vitesse. Je ne réfléchis pas, j’agis, accélérant dans le parking et traversant la rue vers le côté du bâtiment où Ian a trouvé refuge.
— Putain ! dit-il quand je m’arrête près de lui. Je t’ai dit d’attendre ! Bouge !
Pressant une main sur ma blessure à l’épaule, je fais ce qu’il ordonne. La douleur me fait tressaillir. Il s’installe derrière le volant, vise à travers la vitre et tire sur deux pneus d’une berline noire garée sur notre côté du motel – cette voiture n’était pas là avant, ce doit être celle de Wolfe. Pied au plancher, il fait tourner la Jeep autour de la voiture, troquant son arme au chargeur vide contre la mienne pour tirer sur les derniers pneus.
La seconde d’après, nous sommes partis.
Le vent fait virevolter les mèches de ma perruque sur mon visage tandis que je pivote sur mon siège pour faire le point sur le danger. Wolfe court sur le parking, nous vise, mais nous sommes déjà trop loin pour qu’il puisse nous toucher. Ses bras retombent le long de son corps. Abattue, son imposante silhouette se profile telle une promesse menaçante, les yeux rivés sur nous.
— Putain ! s’exclame Ian en frappant le volant.
Après un moment tendu, il m’accorde un regard.
— Tu tiens le coup ?
Je me mords la lèvre, exerçant une pression sur mon épaule, mais le sang continue de me couler sur la main, chaud et poisseux.
— J’en ai marre de me faire tirer dessus.
Il retire sa veste tout en conduisant et la pose sur mes genoux.
— Mets ça sur ta blessure.
Je chiffonne le cuir doux comme du beurre entre mes doigts. Incapable d’éviter l’odeur de tabac qui émane de la veste, je la presse contre la blessure.
Avec douceur, il me pousse vers l’avant, une main sur mon épaule.
— Merde. On dirait que la balle a traversé tout droit.
Je serre les dents sous l’effet de la douleur aussi vive que brutale.
— On va où ?
— À l’hélico.
Son front est plissé quand il me jette un autre coup d’œil.
— Et ton cœur ? demande-t-il.
Je grimace lorsqu’il roule sur un nid-de-poule.
— J’ai pris mes pilules.
— Désolé, poupée. La conduite va être rude. Il va nous poursuivre.
Ce mot tendre m’ébranle. Il n’a aucun droit de m’appeler comme ça !
— Je n’irai nulle part avec toi.
— On dirait que tu n’as pas le choix.
— Je peux m’en sortir toute seule.
Il ricane.
— On t’a tiré dessus, tu saignes, avec un flic qui veut te tuer aux trousses. C’est ça… je demande à voir comment tu vas te sortir de là toute seule !
— Alors, quoi ? Je suis à nouveau ta prisonnière ?
Il serre les dents.
— Si te retrouver avec moi est pire que risquer d’être assassinée, ça en dit long sur tes sentiments.
— Parfaitement, rétorqué-je avec véhémence, réprimant à peine un grognement de douleur.
Un muscle tressaute dans sa mâchoire contractée, mais il ne répond rien.
Je lui lance un regard, ramassée au bord du siège, l’épaule reposant contre la portière. Il porte toujours cette coupe rebelle à moitié rasée et cette légère barbe pour parachever son look, mais son visage paraît plus vieux. Les rides de son nez jusqu’à sa bouche sont plus profondes.
Il ne me bombarde pas avec les questions qu’on peut lire dans ses yeux foncés, qu’il garde tournés vers la route, concentrés sur la survie. C’est tout à son honneur.
Survie, amour, humilité.
Amour, survie, humilité, dans cet ordre précis. L’amour arrive en premier.
Je me dérobe à cette pensée, refusant d’évoquer de bons souvenirs de lui. De nous… Je dois le haïr. Heureusement, mes émotions commencent à passer au second plan alors que mon corps faiblit et que la survie devient également une priorité. Je n’ai pas besoin de ces mots tatoués sur ma peau, c’est comme ça que je fonctionne : par habitude, instinct.
La ligne blanche sur la route est floue sous les phares de la Jeep. Elle se dédouble, se sépare en deux. Et merde… ma vision dérive par intermittence.
Il y a des choses que je dois savoir, je ne suis pas allée aussi loin pour rien.
— Ian.
Il me jette un coup d’œil. Le vent agite les cheveux autour de son visage. Ses sourcils remontent en même temps. L’inquiétude dont il témoigne ouvertement ne me rassure pas.
— Pourquoi tu m’as tuée ? demandé-je de but en blanc.
Son front se plisse davantage avant que ses beaux yeux ne flamboient. Un moment s’écoule en silence… puis ses traits disparaissent à ma vue lorsqu’il reporte son attention sur la route.
— Je peux te poser la même question.
— Je ne t’ai pas tué !
Pas encore.
— Pas avec une balle.
Quoi ?! Je m’enfonce un peu plus dans mon siège. Nous voilà de retour à la case départ, avec des ennemis comme le tout premier soir, celui de notre rencontre.
Non… je n’étais pas son ennemie ; j’étais son obsession. Et maintenant, je suis son boulet, tout comme je suis celui de Wolfe. Je ne suis pas idiote… l’inspecteur n’a pas simplement pointé son arme sur moi parce que j’avais dégainé la mienne. Il est venu précisément pour m’abattre. Maintenant, c’est ma dépouille qu’il veut. Je suis une preuve compromettante qui gâcherait sa vie si elle était révélée au grand jour. C’est la meilleure raison qu’il aurait pu trouver.
Je respire par la bouche pour atténuer la douleur quand les barrières de l’hôtel apparaissent devant nous.
— Tiens bon, tu m’entends ? fait-il d’une voix tendue.
Je tiens bon. Je me bats avec l’énergie du désespoir.
— Où tu m’emmènes ?
Il a mentionné un hélicoptère…
— Enfin, pour aller où, je veux dire ?
Ses jointures blêmissent sur le volant. Putain, il n’en sait rien, il n’a pas le moindre plan.
D’une voix faible, je souffle :
— Je crois que j’ai besoin d’un médecin.
Une fois de plus, il garde le silence. Ce mutisme me confirme la vérité.
Les gardes ouvrent les barrières avant de s’écarter d’un bond lorsqu’il accélère. Il descend le chemin de terre et s’arrête devant le bâtiment principal dans un crissement de pneus. Un hélicoptère est là, dans la clairière. On dirait une libellule géante. Mon cœur se serre quand il arrive à ma portière, me prend dans ses bras et m’emmène vers cet engin aux allures de jouet qui est censé nous transporter dans les airs.
— Sérieusement ? demandé-je.
Il répond avec un sourire las.
— Ne fais pas la fine bouche.
Sa tentative d’humour fonctionne. Un sentiment obscur jaillit de ma poitrine. La tension permanente dans ma cage thoracique se détend. Si Ian Hart peut me désarmer et balayer les sentiments toxiques qui grouillent dans le secret de ma poitrine depuis plus d’un an, alors il est plus dangereux que je le pensais.
Il me hisse jusqu’au siège passager, attache ma ceinture de sécurité et s’installe à côté de moi. Ses mots sont assurés, signes d’une longue pratique, tandis qu’il échange avec la tour de contrôle. Les pales commencent à tourner, et un moment plus tard, nous sommes dans les airs.
— Est-ce que tu sais où on va, au moins ?
Il ne mord pas à l’hameçon, concentrant toute son attention sur le pilotage de son insecte géant quand il répond :
— Je trouverai en chemin.
J’espère bien, car rien n’a de sens pour moi. Je me raccroche à ma volonté d’obtenir des réponses, au spectacle de son visage et des gestes compétents de ses mains puissantes jusqu’à ce que tout vole en éclats et se transforme en un kaléidoscope qui devient de plus en plus blanc.
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