Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3
Chapitre 14
14
CAS
L e cœur serré, j’enfile un jean et un t-shirt vert camouflage pendant que Ian vérifie ce que le mouchard a enregistré via l’application sur son téléphone.
— Que se passe-t-il ? demandé-je.
— C’est Mint qui a appelé Wolfe. Son assistante a utilisé le double de la clé pour déverrouiller la porte.
Je pensais avoir connu la peur après tout ce que Ian et moi avons traversé… Mais ce n’est rien à côté de la peur qui se diffuse comme un poison dans mes veines tandis que je noue les lacets de mes baskets.
Ian est tendu. Ses mouvements sont fluides, mais empressés. Il enfile un t-shirt camouflage assorti, puis un jean. Pendant qu’il met ses bottes, j’inspecte la chambre de mon arme et mets deux boîtes de balles dans mon sac à dos.
Il en fait de même. Après avoir préparé son sac, il me tend deux pilules avec un verre d’eau. Je n’en ai pas besoin, mais je comprends pourquoi il me les donne. Par précaution. Une fois que je les ai avalées, il ouvre mon sac et laisse tomber les pilules à l’intérieur.
Avec une tape sur le sac après l’avoir refermé, il déclare :
— On y va.
Son ordre retentit à mes oreilles, à l’unisson avec les battements de mon cœur dans mes tempes tandis que je suis Ian dans le salon. Il engloutit des sandwiches et des bananes tout en rangeant et nettoyant le chalet. Personne ne saura jamais que nous étions ici. Son plan est de jeter le corps de Wolfe dans le canyon, où les vautours le feront rapidement disparaître. Les hyènes s’occuperont de ses os. Un frisson me parcourt à cette impitoyable pensée.
— Eh, dit-il en m’effleurant la joue. C’est lui ou nous.
J’ai envie de lui répondre que ce n’est pas ce à quoi je pense, mais il me connaît bien.
Il m’attire contre lui et m’embrasse sur les lèvres.
— Tout ira bien pour nous.
J’essaie de sourire.
— Je sais.
— Si tu as des doutes sur…
— Je n’en ai pas.
Il est trop tard, de toute manière. Nous sommes allés trop loin. J’ai cambriolé Mint, et Wolfe est en chemin.
Ian me dévisage pendant un moment. Je ne veux pas qu’il regrette de m’impliquer là-dedans. Ce n’est pas le moment d’être faible.
Redressant les épaules, je déclare :
— Je suis prête. Allons-y.
Se passant les doigts dans les cheveux, il rejoint la fenêtre et regarde le vide, au-dehors.
— Ian.
Il me regarde par-dessus son épaule.
— Je suis prête, répété-je.
Il hoche légèrement la tête. La résignation sur son visage est aussi éloquente que la mienne ‒ il réalise qu’il est trop tard. Nous sommes dans ce pétrin tous les deux. Il n’y aura qu’une seule issue.
Je prends une bouteille d’eau et mon téléphone pendant qu’il pose la tablette sur le plan de travail et diffuse l’enregistrement que nous avons fait hier soir. Nos voix sont fortes. Nous nous disputons. L’enregistrement dure quinze minutes et est programmé pour tourner en boucle. Nous avons testé le son la nuit dernière pour nous assurer que nos voix étaient audibles malgré les fenêtres et la porte fermées.
Le garde a déjà effectué sa ronde, ce matin, il ne reviendra pas avant ce soir. Il y a peu de chances qu’il entende les voix provenant de l’intérieur du chalet.
Je range mon arme dans son fourreau et hisse mon sac à dos sur mon épaule valide ‒ je ne peux pas encore le porter sur mon dos. À cause des points de suture, la lanière vient frotter sur les plaies. Ian glisse son pistolet à l’arrière de sa ceinture, saisit son sac à dos et sort, ouvrant la voie. Je reste sur le qui-vive pendant qu’il verrouille la porte avec le même outil qu’il a utilisé pour retirer le verrou. Prenant soin de marcher sur l’herbe afin de ne pas laisser d’empreintes de pas boueuses sur le sol en ciment, nous progressons jusqu’à un bosquet de noyers de macadamia derrière le chalet.
Il prend mon sac et m’aide à grimper dans l’un des arbres. La tête en arrière, il attend que je sois arrivée sur une branche dans l’ombre des feuilles denses avant de me tendre mon sac. Je le suspends à l’une des branches à côté de moi. Une fois que je m’y suis installée à califourchon, adossée contre le tronc, il descend à petites foulées jusqu’au canyon pour vérifier les alarmes. Il déclenche les détecteurs de mouvement dans un rayon d’un kilomètre. Nous saurons quand Wolfe sera tout près.
Je consulte ma montre et compte les minutes. J’ai l’impression qu’une heure est passée quand il revient.
— Tout est prêt, dit-il calmement quand il atteint l’arbre dans lequel je me cache.
Il choisit le plus proche du mien, saisit une branche et grimpe. Il en a coupé certaines devant ma cachette hier, afin que je puisse le voir s’il a besoin de communiquer par la gestuelle. Aux regards extérieurs, nous disparaissons derrière le feuillage. Il lève le pouce pour me faire signe et nous éteignons tous deux nos téléphones.
Il n’y a plus rien à faire qu’attendre. Si tout se déroule comme prévu, Wolfe viendra nous chercher dans la cachette que nous avons utilisée la dernière fois qu’Ian était à Rustenburg. Puisque Wolfe ne nous a pas signalés, seuls Hackman et lui sont au courant pour le chalet. C’est un endroit évident où se cacher, un peu trop même, mais Wolfe se dira justement que nous sommes là parce que, d’après lui, nous estimons que c’est trop évident pour lui pour qu’il nous suspecte d’y être revenus.
La sueur coule entre mes omoplates et dans mon décolleté. L’écorce de la branche me rentre dans les fesses. J’ai du mal à garder l’équilibre. Après quelques minutes, mes muscles se contractent. Je bouge légèrement et les branches bruissent. Ian pose un doigt sur ses lèvres, m’intimant d’un geste de rester tranquille.
Une file de fourmis progresse sur le côté d’une branche. Certaines d’entre elles s’aventurent hors de leur chemin pour grimper sur ma jambe. Un pincement douloureux se fait sentir dans mon flanc. La brûlure m’arrache un cri sourd. Je me frappe la côte, manquant dégringoler au sol. M’agrippant au tronc derrière moi, je parviens de justesse à garder l’équilibre. Une fois certaine de ne pas tomber, je soulève l’ourlet de mon t-shirt. Ma peau porte une marque rouge, une morsure de fourmi.
Tandis que j’inspecte la cause de la piqûre, une autre se faufile sous la ceinture de mon jean. Je l’expulse d’une chiquenaude.
Ian me lance un regard inquiet.
— Quoi ? me demande-t-il silencieusement en remuant les lèvres.
Je secoue la tête, indiquant que tout va bien.
Une autre fourmi me mord juste au moment Ian vérifie son téléphone et lève un doigt.
Merde.
C’est le signal. Wolfe vient de déclencher l’alarme. Il est à un kilomètre.
Je me débarrasse des insectes d’un geste de la main tout en me retenant à la branche supérieure. Les feuilles s’agitent et bruissent. Je suis en train de faire du bruit, mais je ferais mieux de me débarrasser de ces empêcheurs de tourner en rond avant que Wolfe soit suffisamment proche pour remarquer l’agitation dans l’arbre.
Presque suspendue à la branche du dessus, je balaie la mienne du pied pour chasser autant de fourmis que possible. Quand je n’en aperçois plus, je me repositionne sur mon perchoir. Quelques feuilles volettent jusqu’au sol à cause de mes mouvements frénétiques. Je suis l’exemple de Ian, dégainant mon arme et enlevant rapidement la sécurité. Les feuilles et les brindilles finissent par retrouver l’immobilité.
Un faucon lance un cri perçant au sommet de la montagne. Nos voix enflammées proviennent du chalet, troublant le gazouillis paisible des oiseaux dans les acacias. Mon cœur cogne violemment dans ma poitrine ‒ le bruit le plus fort que n’importe quel autre à mes oreilles. Une branche craque. Je me fige. Le battement de mon cœur augmente crescendo. Je n’ose pas faire un mouvement, de peur de me trahir. Je cesse même de respirer. Je garde les yeux rivés sur Ian. Son expression est alerte, mais calme. Il est aussi immobile qu’une statue sur sa branche, la main sur son arme. Son assurance paisible m’aide à me maîtriser.
Des feuilles craquent non loin de là. Je ferme vivement les paupières, puisant le courage au fond de moi. À force de retenir ma respiration, j’ai mal aux poumons et je finis par ne plus avoir le choix. Il faut que j’inspire. Mon souffle devient irrégulier et mon cœur proteste sous l’effet du stress. Au lieu de respirer bruyamment par le nez, je respire par la bouche.
Les feuilles tombées sous l’arbre après tous mes mouvements craquent sous une semelle. Une chaussure de ville noire apparaît dans mon champ de vision. Puis une tête blonde. Wolfe… Il reste baissé, avançant discrètement juste en dessous de moi, un Glock braqué devant lui.
Les feuilles vertes sur l’herbe sont un indice flagrant, car les feuilles vertes ne tombent pas d’elles-mêmes. Si Wolfe les remarque, il lèvera les yeux. Je garde mon arme pointée sur sa tête. Le simple fait de respirer demande un tel effort à mon corps que c’est presque un miracle que ma main reste stable. Je pose le doigt sur la gâchette quand Wolfe avance à nouveau d’un pas. Ian secoue légèrement la tête en me regardant. Je sens mon cœur battre dans ma gorge, attendant que Wolfe remarque les feuilles, mais de toute évidence, il n’est pas un bon pisteur. Son attention reste orientée vers le chalet.
J’ai une bonne visée, je pourrais appuyer sur la détente maintenant. La seule chose qui m’en empêche, c’est ma promesse faite à Ian de le laisser faire. Un navire n’a qu’un seul capitaine. Je lui ai promis ma confiance et je la lui accorde en attendant le signal. Pourtant, il ne bouge pas. Il est assis, immobile, alors que Wolfe se déplace sous son arbre.
Fais-le. Donne-moi le signal, Ian !
Wolfe avance vers le côté du chalet, mais Ian ne fait toujours aucun mouvement. Encore quelques pas et l’occasion nous aura filé sous le nez. Je ne remets pas en cause la décision de Ian, je ne le distraits pas en faisant la rebelle. Je continue de lui accorder ma confiance. C’est ce dont il a besoin pour exécuter cette mission. C’est ainsi qu’a opéré avec succès son gang. Ils se faisaient confiance. Jusqu’à ce que j’arrive et fasse tout foirer. Clignant des yeux pour en évacuer la sueur, je supprime cette pensée aussi rapidement qu’elle s’est formée. Ce qui est arrivé est arrivé. Ressasser les événements n’y changera rien. Et cela ne m’aide certainement pas à me concentrer.
Wolfe marche à pas lents autour du chalet, regardant par les fenêtres. Comme nous avons tiré les rideaux, il ne peut pas voir à l’intérieur. Après l’avoir contourné, il s’arrête à la porte. Ian lève une main, me faisant signe d’attendre. Est-ce que Wolfe va ouvrir la porte d’un coup de pied ? Va-t-il tirer sur la serrure et débouler à l’intérieur, espérant vider son chargeur sur nos corps ?
Il regarde autour de lui à la recherche de quelque chose. Quand il repère la structure en brique du barbecue, près du chalet, il y court et prend une longue branche épaisse dans le bois à brûler entassé en dessous.
Que prévoit-il de faire avec ça ?
J’ai bientôt ma réponse quand il le plante entre la poignée de la porte et le sol, barrant ainsi la porte. Il croit nous piéger à l’intérieur. Je m’attends à un tas de choses, qu’il brise une fenêtre ou tire dedans, mais pas au briquet qu’il sort de sa poche. Le toit en chaume s’étend assez bas aux coins du chalet. Il allume d’abord le coin gauche, puis le droit.
Rien ne brûle aussi bien que l’herbe sèche. En un rien de temps, les flammes s’élèvent sur les côtés du toit. Son plan n’est pas de nous enfumer. Non, il veut nous brûler vifs. Voilà pourquoi il a bloqué la porte.
Reculant de quelques pas, il étudie son œuvre tandis que le toit entier prend feu. L’embrasement est rapide. Le chalet sera en cendres en quelques minutes. Le grondement des flammes et le gémissement de l’herbe étouffent le bruit de nos voix enregistrées. Il recule encore, sans doute pour éviter la chaleur. Il prévoit de rester là, de s’assurer que nous ne nous en sortirons pas.
Tandis que Wolfe contemple toujours la progression rapide de l’incendie, Ian glisse jusqu’en bas de l’arbre, agile et silencieux comme un serpent. En cinq longues enjambées, il est derrière Wolfe, le canon de son arme pressé contre sa nuque. L’inspecteur sursaute, s’immobilise.
— Lâche ça, dit Ian.
Les bras de Wolfe s’écartent, le Glock collé dans sa main droite, mais il ne le laisse pas tomber. Il sait qu’il est un homme mort. Au lieu de quoi, il ramène violemment son coude vers l’arrière. Ian est rapide. Il saute sur le côté, esquivant le coup. À la seconde où Ian est distrait, Wolfe fait volte-face. Un hurlement reste coincé dans ma gorge. Je lâche ma branche, tombant sur mes pieds en même temps que le tir part. Wolfe trébuche, faisant tomber le Glock sur le sol. Le canon de l’arme de Ian fume. Du sang s’écoule du poignet de Wolfe, retombant mollement sur le côté.
Je cours aussi vite que possible tout en pointant mon pistolet sur Wolfe, au cas où il aurait une autre arme. Quand j’arrive sur eux, à bout de souffle, les deux hommes se font face, la haine brûlant dans leurs yeux tout comme l’incendie qui dévore le ciel derrière eux.
Wolfe serre les dents, son poignet en sang contre son torse.
Ian m’envoie le Glock d’un coup de pied.
— Prends son arme.
Je le ramasse sans détourner les yeux des deux hommes. Wolfe affiche un regard qui me fait peur. C’est le regard d’un homme qui n’a rien à perdre.
— Vraiment, Wolfe ? fait Ian, prenant une posture bien campée. Vous vous êtes vraiment rabaissé aussi bas que le meurtre ? Votre obsession pour me coincer va aussi loin que ça ?
Wolfe grimace. Du sang goutte de ses doigts et lui entache la chemise.
— Certains sacrifices sont nécessaires pour la justice.
— C’est ce qu’était Nick ? demandé-je. Un sacrifice ?
Wolfe grogne.
— Ce n’est pas comme si le monde était devenu pire sans lui. Regardez les choses en face : sa triste existence ne sera pas regrettée. Au contraire, j’ai rendu service à sa femme. J’ai entendu dire qu’elle s’était déjà remariée.
— Et qui a fait de vous un dieu ? m’exclamé-je.
Wolfe se met à rire.
— Regardez autour de vous. Il n’existe aucun dieu.
Je m’approche d’un pas, pointant mon arme vers son ventre.
— Pourquoi Nick ? Qu’espériez-vous réussir en piégeant Ian ?
— Nick n’était pas une affaire personnelle, répond-il avec détachement. Il a juste créé le mobile parfait en vous renvoyant. Le meurtre trouve toujours sa priorité dans la force.
En d’autres termes, son affaire était prioritaire. Ce n’est pas uniquement cela qu’il a gagné dans ce meurtre, il s’en est servi pour me manipuler en m’acculant, l’utilisant pour me menacer et prétextant une arrestation en tant que complice si je ne coopérais pas. Il pensait que si je croyais que Ian avait tué Nick, alors j’aurais espionné Ian pour lui.
Le chalet gémit. Le haut du toit cède, propageant des étincelles et de la fumée dans les airs.
Ian presse le canon entre les yeux de Wolfe.
— Qui étaient les deux hommes avec vous ?
Voilà pourquoi Ian ne voulait pas que je tire sur Wolfe. Il lui fallait d’abord des réponses.
— Personne.
Ian appuie plus fort le canon, faisant pencher la tête de Wolfe en arrière d’un coup sec.
— Je veux des noms.
— Je ne connais pas leurs noms, répond l’inspecteur dont la nuque craque. Je les ai choisis parmi des intérimaires.
— Où ça ?
— Là où les hommes sans emploi se rassemblent, devant les chantiers, dans l’espoir d’obtenir un boulot pour la journée.
Ian plisse les yeux.
— Qu’est-ce que vous leur avez raconté ?
— Rien. Je leur ai offert mille dollars chacun. À ce prix-là, ils étaient suffisamment contents pour garder le silence.
— Où sont-ils maintenant ?
— Au fond du barrage.
— J’aurais pu vous pardonner de me piéger, mais accuser Cas de complicité ?
Le feu qui fait rage dans le dos de Wolfe se reflète dans les yeux bruns de Ian.
— Risquer sa vie pour m’espionner ?
— Et alors ? s’esclaffe Wolfe. Vous allez tirer ? Vous avez toujours été un petit merdeux de voleur, mais nous savons tous les deux que vous n’êtes pas un tueur. Vous n’avez pas ça dans le sang.
Un sourire s’étend sur le visage de Ian.
— C’est là où vous faites erreur, Wolfe. Ça a toujours été en moi. Pendant toutes ces années où vous m’avez traqué, je suis parvenu à maîtriser cette partie de moi jusqu’à ce que je perde la seule chose qui compte…
Le rire de Wolfe s’éteint et il perd son rictus.
— J’ai déjà tué pour elle, continue Ian. Ça change quoi, un meurtre de plus ?
J’avance d’un pas.
— Tu oublies une chose, dis-je. Wolfe est à moi.
Ce dernier détourne alors son regard vers moi.
— Vous avez toujours été de mèche avec eux.
— Vous m’avez manipulée dans votre intérêt, une intention bien égoïste. Vous n’aviez aucun droit de me mettre dans cette position comme vous l’avez fait.
Il s’humecte les lèvres.
— J’ai vu clair dans votre bluff, Blondie. La preuve que vous maintenez au-dessus de ma tête n’aurait jamais atterri nulle part, tout comme aucun de vous ne va me tuer. Si vous croyez que la justice sera faite en me dénonçant, réfléchissez-y encore. L’unité spéciale n’accepte pas la faiblesse. Ils glisseront cet incident sous le tapis et mettront le double d’hommes à vos trousses. Vous finirez dans une prison de haute sécurité et ne vivrez pas plus d’une semaine… L’unité a les moyens de régler leur compte aux criminels, là-bas. Rendez-vous et je vous proposerai un marché. Je vous transférerai au service correctionnel du Cap et je m’assurerai de votre sécurité.
— Vous devez vraiment me prendre pour un abruti, rétorque Ian. Désolé, Wolfe, pas de marché.
La déception sur le visage de Wolfe est frappante. Avant que je puisse cligner des paupières, il bondit et me plaque au sol. Pour un homme avec la une main blessée, il est curieusement fort. Nous roulons dans l’herbe ‒ un foisonnement d’arbres, de ciel et de flammes défile devant mes yeux. La pointe des branches me lacère à travers mon t-shirt, mais je parviens à m’arrêter sur le dos. Wolfe appuie le coude de son bras blessé sur ma gorge et essaie d’atteindre quelque chose à l’arrière de sa ceinture. J’ai lâché son Glock, ne me cramponnant qu’à ma propre arme, mais elle est piégée entre nos deux corps. La lame d’un couteau apparaît devant moi quand il lève le bras.
Tchac !
Des points rouges apparaissent dans ma vision. Du sang éclabousse mon visage et mon cou.
Wolfe se tient immobile. Son corps ramollit sur le mien. Je lutte pour respirer et me libérer du poids mort qui me saigne sur la peau. Ian apparaît au-dessus, un masque furibond sur le visage. Saisissant le bras de Wolfe, il jette son corps sur le côté. Je m’efforce de quitter le sol et de me mettre sur mes pieds.
— Tu vas bien ? fait Ian en me prenant par les coudes pour m’immobiliser.
Je passe une main sur mon visage. Il est humide. Ian me regarde fixement, calmement, sa peau habituellement hâlée soudain livide.
Je regarde le corps étendu sur l’herbe. Ian lui a tiré dessus pile dans la tempe, faisant ressortir son cerveau de l’autre côté.
Posant mon visage contre son torse, il m’ordonne d’une voix ferme :
— Ne regarde pas.
Je le repousse.
— Il était censé être à moi. C’est moi qui devais appuyer sur la détente.
Il retire son t-shirt et m’essuie ce qui me mouille le visage.
— Tu croyais vraiment que j’allais te laisser te salir les mains ? fait-il en riant. Je te l’ai dit, c’est mon boulot.
Sa voix se radoucit lorsqu’il s’enquiert :
— Comment vas-tu ?
Lui repoussant les mains, je réponds :
— Je vais bien. On ferait mieux de bouger. Les gardes verront la fumée. On n’a pas beaucoup de temps.
— Je m’occuperai de lui, dit-il en désignant le corps de Wolfe. Va chercher ton sac.
Alors que je cours jusqu’à l’arbre, j’entends un bruit au-delà du feu. Une sirène. Je m’arrête net et me tourne vers Ian. Non, pas une sirène. Plusieurs.
Et merde !
Nous tournons tous les deux la tête en direction de la route. Des lumières bleues sont visibles à travers les arbres. Il doit y avoir au moins cinq voitures. Elles sont déjà sur la propriété, à moins d’un kilomètre.
Ian me regarde fixement, les traits de son visage se tendent et son corps devient rigide. Sa détermination ne fait pas le moindre doute. Il fait passer son t-shirt ensanglanté par-dessus sa tête avec des gestes saccadés, saisit le Glock de Wolfe et accourt sous l’arbre où je me tiens, pétrifiée.
— Écoute-moi, dit-il, me prenant le visage avec une arme dans chaque main. Il faut qu’on coure jusqu’à l’hélicoptère. On peut y arriver.
— Et le corps ?
Ian a récupéré le Glock sur lequel se trouvent mes empreintes, mais… et si j’avais laissé d’autres traces d’ADN derrière moi, comme mes cheveux ?
Il me secoue doucement.
— Ça n’a pas d’importance pour l’instant.
Il glisse les armes à l’arrière de sa ceinture, se hisse sur une branche et attrape son sac à dos.
Je le prends quand il le laisse tomber.
— Viens Cas, dit-il en sautant au sol. Reste derrière moi.
Puis il se tourne vers le canyon et commence à courir. Je le suis, aussi proche de lui que possible. Il ne court pas à toute vitesse, mais la distance entre nous grandit en dépit de mes efforts. Ça me fait mal de respirer. Mon cœur palpite dans ma poitrine, menaçant de faire une nouvelle grève.
C’est inutile… Je ne peux pas continuer.
Quand nous atteignons la rivière, mes poumons sont en feu. Je respire difficilement, prise de vertige à cause du manque d’oxygène. Je n’arriverai pas à grimper au sommet de la cascade.
Ian s’arrête et se retourne. Des cris retentissent, provenant du chalet. Il me regarde une seule fois avant de revenir en courant et de me porter sur son épaule. Le sentier est étroit et caillouteux. C’est déjà assez difficile de garder son équilibre en courant, encore plus avec un poids jeté sur l’épaule. Mon corps rebondit, ma blessure me fait mal. Une sensation de suffocation me submerge. La panique s’installe. Mes poumons menacent d’arrêter de fonctionner.
Le sac à dos glisse de mon épaule et frappe le sol. Ian s’arrête.
— Laisse-le, lui dis-je.
— Tes pilules.
Ma voix est aussi faible que je le suis réellement :
— Ian, attends.
En percevant mon intonation, il s’immobilise.
— Fais-moi descendre, supplié-je. Je n’arrive pas à respirer.
Il me fait glisser jusqu’au sol, prenant mon visage dans ses mains et cherchant à ce que je le regarde dans les yeux quand il dit :
— Tu peux y arriver, poupée.
Non, je ne peux pas. Son air déboussolé signifie qu’il connaît la vérité autant que moi.
Il secoue la tête, niant les faits qui s’imposent à nous.
— Je te porterai.
Le sentier est raide. Il y a une corniche rocheuse où il faut se tenir à deux mains. Il ne peut pas me porter et grimper jusqu’au sommet.
— Ian…
Je prends ses mains et les retire de mon visage.
— Vas-y. Cours.
Ses traits se durcissent.
— Je ne te laisserai pas.
— S’il te plaît, je t’en supplie.
Il est en excellente forme, il pourra facilement courir jusqu’au canyon et monter dans l’hélicoptère avant que les policiers ne l’attrapent.
— Tu viens avec moi, décrète-t-il.
Lui serrant les mains, je lui dis ce qu’il ne veut pas admettre :
— Je ne vais pas y arriver. Va-t’en ! Ne les laisse pas t’attraper. Tu me dois au moins ça.
— Non.
Il me caresse la joue du pouce de sa main libre.
— Je ne t’abandonne pas.
Les mots qu’il a prononcés le soir où il m’a enlevée me trottent dans la tête. Il avait dit qu’il se battrait bec et ongles pour moi, qu’il tuerait pour me protéger. Il y a cinq voitures là-bas et Dieu sait combien de flics. Il n’a aucune chance. Ils le tueraient.
— Ian, dis-je en commençant à pleurer. Ne fais pas ça.
— Chuuut, répond-il en s’asseyant à côté de moi, un bras sur mon épaule. Je suis là.
Mes larmes coulent de plus belle.
— Je t’en prie, ne les laisse pas te tuer. Je n’arriverai pas à y survivre, est-ce que tu comprends ?
La lumière dans ses yeux est douce lorsqu’il m’embrasse le haut du crâne.
— Mieux que tu ne le sauras jamais.
Les cris se rapprochent. Des aboiements… Ils ont amené des chiens pisteurs.
— Alors vas-y, dis-je. Je t’en prie.
Son visage est résigné quand il jette le Glock et son arme dans la rivière. Lorsqu’il tend la main, paume ouverte, je lui donne mon arme qu’il jette à son tour. Il m’observe, me transmettant tout son courage avec un sourire tendre tandis que les aboiements deviennent plus forts et que des uniformes bleus apparaissent à travers la végétation, sur le sentier.
Soutenant mon regard, il se met à genoux et pose ses mains derrière la tête. Cette posture me brise le cœur… Ian est fort et fier. Se mettre à genoux ne lui ressemble pas.
Les policiers débouchent du virage.
— Ils sont là !
— À terre ! À terre maintenant !
Des armes sont pointées sur nous de toutes les directions. Les chiens tirent sur leurs laisses.
— Ne tirez pas ! dit Ian. Nous ne sommes pas armés.
Un homme en habits de civil passe devant.
— Allonge-toi les mains derrière la tête, sale enfoiré de tueur de flic.
Hackman.
— À terre ! me crie l’un des agents en uniforme.
— Fais ce qu’ils disent, me souffle Ian en s’allongeant sur la terre.
Je m’abaisse sans quitter des yeux le visage de Ian lorsque l’on m’empoigne les bras.
Hackman marche sur l’épaule de Ian, le maintenant au sol pendant que l’un de ses collègues lui tire les bras derrière le dos et fait claquer des menottes à ses poignets.
Le sourire que m’adresse Ian ne faiblit pas. Il ne détourne pas le regard quand ils le hissent sur ses pieds. Il n’y a pas de regret dans ses yeux lorsqu’ils pressent le canon d’une arme entre ses omoplates. La chaleur dans ces abîmes bruns me fait comprendre les mots qu’il ne peut pas dire à voix haute. Il ne regrette pas de m’avoir embrassée ni d’avoir été en moi. Il n’est pas désolé de m’avoir emmenée. Si on lui redonnait une chance, il referait la même chose. Je soutiens son regard, cette vérité, espérant qu’elle me donnera de la force alors qu’ils lui font descendre le sentier en lui aboyant dessus.
— Avance !
Il trébuche, me regarde.
— Regarde devant toi !
Des sirènes de pompier se font entendre au loin.
Quelqu’un me tire à mon tour sur mes pieds. Je serre les dents quand la douleur se manifeste dans mon épaule blessée qui se déboîte presque sous la force. Je me raccroche au peu de force qu’il me reste, pas pour moi mais pour l’homme que j’aime. Je meurs dix fois alors qu’ils le conduisent sur le sentier, les mains menottées, totalement impuissant. Le voir comme ça me fait mal, comme de voir un lion chassé et mis en cage. Ça me fait mal de voir l’abattement sur son beau visage quand ils le poussent à l’arrière d’une voiture de police. Ça me fait mal de voir l’insaisissable et intouchable Ian Hart se rendre.
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