Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3
Chapitre 8
8
CAS
L e médecin arrive en fin d’après-midi pour m’examiner. Il est satisfait de mon évolution. Si tout continue d’aller bien, l’intraveineuse sera retirée demain.
Une fois le docteur parti, Ian m’aide à m’installer sur un fauteuil roulant. Je tiens le socle du cathéter, le faisant rouler sur le côté pendant qu’il m’emmène à l’étage supérieur dans un vestibule élégamment décoré d’objets d’art africain. Un bureau occupe le reste de l’étage, avec une salle de bain avec douche attenante. Il m’accorde de l’intimité pour que j’utilise les commodités. Mes cheveux me paraissent crasseux, mais je ne prends toujours pas de douche, car le médecin m’a conseillé d’attendre encore un jour.
Quand j’ai fini, il pousse le fauteuil jusqu’à l’autre bout de la pièce et l’arrête devant la fenêtre.
— Attends là.
Je me dévisse le cou pour suivre sa progression dans la pièce.
— Où vas-tu ?
— Je reviens, dit-il avant de fermer la porte.
Ce n’est pas comme si j’avais le choix ! Même si mes jambes sont encore un peu chancelantes, je pourrais marcher, mais pour aller où ?
Je reporte mon attention sur le panorama qui s’étend à perte de vue. Le soleil est une boule de feu plongeant sous l’horizon. Il repeint les toits de cuivre et donne aux vitres une teinte rose dorée. Pour certains, la ville est un lieu d’opportunités et de plaisir. Pour moi, elle ressemble à une prison. Les hauts bâtiments et l’étroit réseau de routes ressemblent à des barreaux. Fut un temps où je souhaitais déménager ici, à la recherche d’un emploi. C’était avant que Ian ne me régale par ses vastes étendues de terre, son fleuve immense et ses animaux sauvages.
Que ferai-je une fois que nous aurons résolu la menace que pose Wolfe ? Je n’ai pas de plan pour le reste de ma vie. Jusqu’à hier, toute mon énergie était concentrée sur le fait de retrouver Ian et de le tuer. Je n’ai accordé aucune pensée à ce que je ferais ensuite. Cependant, quand j’ai appuyé le canon de mon arme contre le ventre de Ian, je n’ai pas pu tirer. L’occasion m’était offerte, mais même si Wolfe n’était pas arrivé, je n’aurais pas été capable de le faire. J’ai surestimé mes capacités. Avoir un plan et l’exécuter réellement, ce sont deux choses différentes. Ian a eu des paroles similaires au bar, sur le fait de vouloir et de prendre. J’ai imaginé cette scène un nombre incalculable de fois… C’était facile : le retrouver, le faire payer. Fin de l’histoire.
Mais une fois face à lui pour de vrai, j’ai sans doute compris que le tuer me détruirait. Ian m’a peut-être rendue définitivement insensible aux autres hommes, mais ma vengeance aurait ruiné ma propre vie. Un jour, je lui ai donné mon cœur, et je n’en avais qu’un seul. Quand je le donne, c’est pour toujours, quoi qu’il advienne. Je ne pourrai jamais le donner à quelqu’un d’autre, désormais. Ce qui est arrivé nous a peut-être détruits, mais mon cœur lui appartiendra toujours. Si je le tue, cela reviendrait à arracher mon propre cœur et à le réduire en bouillie. À quoi je pensais ? Comment ai-je pu croire que de lui tirer dessus réparerait tout ? L’amour rend aveugle, mais la vengeance aussi.
Le bruit de la porte me sort de mes pensées. Dans le reflet de la fenêtre, Ian se déplace jusqu’à moi. Ses pas résonnent comme un battement de cœur sur le marbre. C’est un rythme ferme et régulier, en cadence avec le cognement dans ma poitrine. Je lui ai dit que c’était fini, car c’est la vérité. Je veux qu’on arrête. Je ne peux pas revivre une telle douleur. Je n’y survivrai pas. La première fois a déjà été bien assez dure.
Et puis, une part de moi – de nous – est morte ce jour-là, dans le fleuve. J’ai renoncé à l’amour. Je ne peux pas le ressusciter, tout comme je ne peux pas récupérer les 40 % de ma fonction cardiaque définitivement perdue. La haine s’est imposée et a pris le dessus. Maintenant que la raison de ma haine a disparu, mon cœur est vide. J’ai fait l’expérience de la peur, de la douleur, de l’angoisse, de la colère et même de l’enthousiasme… Toutes ces émotions ou impulsions liées à l’instinct ou à la survie. Mais je ne ressens pas d’amour… Je ressens le soulagement d’être en vie, mais pas de joie. C’est ingrat. Pitoyable. Pathétique, vraiment. Mais je ne peux pas m’en empêcher.
Ian prend le fauteuil roulant pendant que je m’agrippe au socle du cathéter. Je ne lui demande pas où il m’emmène ‒ je n’ai pas mon mot à dire. Nous traversons le vestibule, prenons l’ascenseur et retournons à ma chambre d’hôpital de fortune.
Ma bouche s’entrouvre quand nous arrivons. Le bureau a été repoussé contre la fenêtre et recouvert d’une nappe blanche, de porcelaine et de bougies. Au-delà du bureau, l’étage cède la place à cette vue impressionnante tout en gratte-ciels noirs aux vitres dorées, embrasées par le dernier éclat orangé du jour.
Je resserre ma poigne sur l’accoudoir tout en regardant la disposition de la table.
— C’est quoi, tout ça ?
Il me laisse à l’une des extrémités de la table. Comme autrefois, mes pilules sont posées à côté d’un verre d’eau.
— Toi et moi, nous n’avons pas fait de repas de Noël digne de ce nom.
Une assiette avec une cloche argentée est posée devant chaque place. Il prend une bouteille de champagne dans un seau à glace et fait sauter le bouchon de liège.
— C’est ton initiative ? demandé-je, le regardant par en dessous.
Si c’est son idée pour retourner sous les draps avec moi, il se fourre le doigt dans l’œil.
— Celle de Lina.
Il remplit nos verres et m’en tend un.
— Elle a tout préparé. Je n’ai eu qu’à mettre la table. Désolée de t’avoir fait attendre, mais je voulais que ce soit une surprise.
Je respire un peu plus facilement. Au moins, ce n’est pas un dîner de séduction déguisé en dîner romantique.
Une fois assis, il entrechoque son verre avec le mien.
— À la vie.
— À la survie, précisé-je du tac au tac.
J’ignore ce que cette notion implique désormais. Je trouverai.
Le silence retombe entre nous. Il y a beaucoup à dire, mais nous avons déjà tout dit. Quand la situation l’exige, une année peut être condensée en quelques minutes. Une vie entière peut être résumée en quelques mots, et les émotions deviennent insignifiantes une fois qu’elles ont gâché votre vie.
Sirotant le champagne, je tourne mon visage vers le paysage urbain, mais tout ce que je vois, c’est le reflet d’une femme qui a besoin d’un bon shampoing.
— Cas.
Sa voix est profonde, marquée par l’inquiétude et un prétexte mal dissimulé.
Je fixe les lumières de l’Ellis Park Stadium.
— Hmm ?
Ça fait bizarre d’être les seuls dans un centre d’affaires fermé pour les vacances. C’est bizarre de partager ce dîner aux chandelles en faisant mine d’apprécier la vue. C’est bizarre d’être ensemble sans se toucher, même si je ne le souhaite pas.
— Parle-moi, dit-il.
À contrecœur, je le regarde. D’accord…
— Merci de m’avoir sauvé la vie.
Son expression change.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Je suis désolée d’avoir cru le pire à ton sujet, mais j’estime que nous sommes quittes. Tu n’as pas eu une très haute estime de moi, toi non plus.
Un muscle tressaute sur sa mâchoire pendant qu’il fait tournoyer le contenu de son verre, regardant attentivement le liquide pétillant. Enfin, il expire et lève à nouveau les yeux vers les miens.
— Nous sommes tous les deux arrivés à des conclusions qui nous ont paru logiques à l’époque. C’est fini, ça appartient au passé. Je veux aller de l’avant.
— Parfait.
Je prends une gorgée de champagne.
— Tu devrais. Moi, c’est ce que j’ai fait.
— Il y a quelque chose que tu ne me dis pas. Je te connais.
Je ricane.
— Tu me connaissais.
Je ne connais même pas le nouveau moi. De toute façon, la connaissance de soi, c’est surfait.
Il s’adosse dans sa chaise. Son comportement est étrangement tolérant pour quelqu’un qui vient d’être rejeté.
— Mange, ça va refroidir.
Mécaniquement, je fais ce qu’il me dit. J’écarte la cloche et plonge ma fourchette dans mon assiette. C’est un repas gastronomique, du couscous aux légumes, une recette du nord de l’Afrique, mais je pourrais tout aussi bien manger du carton… Je finis intégralement mon assiette, engloutis la mousse au chocolat blanc et les fraises, ainsi que le champagne.
M’essuyant la bouche avec la serviette, je lui dis :
— Remercie Lina de ma part, s’il te plaît.
Même si je n’ai pas su apprécier le repas, l’effort de Lina mérite ma gratitude.
— Tu pourras le lui dire toi-même, dit-il, prenant sa serviette sur ses genoux pour la laisser sur la table. Elle passe demain.
Quand je m’écarte de la table, il se lève.
— Pas de café ?
— Non, merci. Si je bois du café maintenant, je ne dormirai pas.
— Il y a du déca.
— Je suis fatiguée, dis-je sans mentir.
Il contourne la table comme un gentleman et me pousse jusqu’au lit. Après avoir replacé le socle du cathéter, il m’aide à m’installer sur le lit. Blouse d’hôpital, cheveux sales et tubes en plastique, ça ne se marie pas très bien avec les dîners aux chandelles. Je prends soudain conscience de mon état quand je me glisse sous les draps et le laisse remonter la couverture jusqu’à mon menton.
— Tu vas encore dormir sur le canapé ? demandé-je avant de pouvoir m’en empêcher.
Merde ! Je m’empresse d’ajouter :
— Je ne voulais pas le dire comme ça…
— Comment ? demande-t-il d’un air amusé.
— Comme une invitation.
— Dommage pour moi.
Son sourire devient vaguement enjôleur.
— Dans ce cas, reprend-il. Oui, je vais prendre le canapé.
— Tu peux dormir ailleurs.
Comme il hausse un sourcil, je précise :
— Dans l’immeuble, je veux dire. Il doit y avoir une centaine de bureaux.
Il se penche plus près.
— Quelqu’un doit veiller sur toi.
— J’ai cru que tu avais dit que cet endroit était le plus sûr de tous ?
— C’est le cas.
En se redressant, il marche jusqu’au canapé et déboutonne sa chemise. Je devrais regarder ailleurs, mais je l’observe détacher ses manchettes, retirer la chemise et en faire une boule entre ses grandes mains. Je me délecte des reliefs fermes de son corps et de l’encre sur sa peau. Il se retourne et tend le bras pour lancer la chemise sur le fauteuil du bureau, contre le mur.
Je retiens mon souffle en découvrant, dans son dos, un tout nouveau tatouage… Un arbre orange part de son flanc et rejoint son épaule. Les racines s’étendent du bas de son dos jusque sur le côté. C’est si bien dessiné qu’on dirait que le réseau de racines est greffé à sa peau. Une branche avec des fleurs d’oranger remonte jusqu’à son épaule et les pétales s’y enroulent dans le creux ‒ seuls les pétales d’une fleur sont visibles sur le galbe alors qu’il se tourne à nouveau vers moi.
Pourquoi l’a-t-il fait faire ? La réponse est évidente… La vérité me fixe droit dans les yeux. Il ne l’a jamais dit, mais il l’a déclaré à l’encre permanente sur sa peau, à côté des valeurs qui régissent son comportement, sa vie.
— Ce n’est pas un genre de pierre tombale, dit-il d’une voix calme.
Mon regard glisse jusqu’au pendentif sur la cordelette en cuir, suspendu devant son sternum.
— Qu’est-ce qui n’est pas une pierre tombale ? demandé-je, faisant mine de ne pas savoir de quoi il parle.
C’est trop profond, trop personnel. Nous ne partageons plus ce genre d’intimité.
— Le tatouage. Il ne symbolise pas le chagrin.
Je ne peux m’empêcher de demander :
— Qu’est-ce qu’il symbolise, alors ?
— L’amour.
Son regard s’intensifie.
— Le genre qui te pénètre dans la peau.
C’est un sentimental, bien plus que je ne le pensais, mais je ne veux pas approuver ce qu’il a tatoué sur sa peau. Je veux oublier.
Soudain, je regrette de ne pas me servir de lui. Le sexe est un bon mécanisme pour oublier. Il est trop tôt pour penser à cela, alors que je me suis fait opérer la veille à peine, mais ce qui fait de moi une femme me rappelle que ça fonctionne encore. Et mon année d’abstinence n’aide pas.
— Bonne nuit, Cas, dit-il en s’étendant sur le canapé avant de remonter la couverture sur sa poitrine. Fais de beaux rêves.
Au moins, il n’a pas retiré son pantalon.
Je peux encore m’estimer heureuse.
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