Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3
Chapitre 6
6
CAS
Q uand je me réveille, je meurs de soif. Je déglutis pour soulager la sensation de grattement dans ma gorge et cligne des paupières afin d’accoutumer ma vue. Je suis allongée dans un lit d’hôpital, dans une grande pièce. Un bureau, une commode de rangement et d’autres meubles ont été poussés le long du mur. La lumière du soleil se déverse par les grandes fenêtres, mais il fait frais à l’intérieur. La pièce est haute dans les étages, car j’aperçois les gratte-ciel et les décharges minières au loin, à l’extérieur. Je dois me trouver à Johannesburg.
Une intraveineuse est plantée dans mon bras et un moniteur émet des signaux sonores à côté de moi.
Lentement, tout me revient : le bar, Wolfe, le coup de feu.
Ian.
Je tourne le visage. Il est assis sur une chaise, au chevet du lit, les coudes sur ses genoux. Une barbe de quelques jours assombrit sa mâchoire. Ses cheveux tombent sur un côté de son visage, obscurcissant son expression, mais l’intensité de son regard et les questions qui s’accumulent entre nous sont palpables. Je n’ai pas besoin de le regarder pour savoir ce qui se passe dans sa tête. Nous sommes toujours connectés comme autrefois. Malheureusement… J’espérais une coupure nette quand je le tuerais. J’espérais me libérer enfin de la toile dans laquelle il m’avait attrapée.
Je porte une blouse d’hôpital, et lui une chemise blanche et un pantalon noir. Ses vêtements sont froissés. Par un regard circulaire, je termine mon inspection visuelle. Une couverture est posée sur le sofa, de l’autre côté de la pièce, ce qui explique l’état de ses vêtements ‒ il a dû dormir ici.
J’essaie à nouveau de déglutir, mais on dirait que ma langue est collée à mon palais.
— Tu as soif ? demande-t-il d’une voix rocailleuse.
Je confirme d’un hochement de tête.
Ses doigts de fer se referment autour d’un gobelet en plastique avec une paille, posé sur un guéridon près du lit, et il l’approche de mes lèvres.
Je prends quelques gorgées. De l’eau ! Ça fait mal d’avaler, mais le liquide frais me soulage un peu.
— Où suis-je ?
Il repose le gobelet sur le guéridon.
— À Johannesburg.
— J’avais compris.
Je me racle la gorge pour fluidifier ma voix enrouée.
— Où ça, à Johannesburg ?
Ni son visage ni sa voix ne trahissent une quelconque émotion quand il répond :
— Dans l’immeuble de mon frère.
— Damian ? Je pensais que vous n’aviez aucun contact.
Il esquisse un demi-sourire.
— Maintenant, si.
Écartant le décolleté de la blouse, j’inspecte mon corps. De la gaze est scotchée au creux de mon épaule.
— Damian s’est arrangé pour faire venir un médecin. Le chirurgien t’a recousue. Aucune artère importante n’a été touchée, mais il te fallait une transfusion.
— Pourquoi ?
Il hausse un sourcil.
— Comment ça, pourquoi ?
— Pourquoi m’as-tu amenée ici ?
Je me tords les mains sur la couverture.
— Pourquoi m’aider ?
Il m’observe longuement avant de répondre :
— Il faut qu’on parle, mais d’abord, tu dois manger.
Curieusement, je ne manque pas d’appétit.
— Lina nous a envoyé de quoi manger, dit-il en se levant.
Je suis sa progression tandis qu’il se dirige vers un mini-frigo, dans le coin.
— Lina ?
— La femme de Damian.
L’appréhension me noue le ventre.
— Tu es sûr qu’on ne craint rien ici ?
Il me lance un petit sourire fatigué par-dessus son épaule.
— On ne peut plus sûr.
Je me détends légèrement. Je n’ai aucune raison de lui faire confiance, mais il ne mettrait pas sa propre vie en danger.
— Quelle heure est-il ?
— Sur la table, dit-il, la tête plongée dans le réfrigérateur.
Ma Rolex est posée à côté du gobelet, avec le collier Nyami Nyami. J’ai beau le détester, je ne pouvais pas me séparer de ces objets, pas même après qu’il a ordonné de me tuer. La chaleur me monte aux joues, car il a été témoin de ma faiblesse, de mon incapacité à le couper complètement de ma vie.
Je tends le bras vers la montre… il est midi.
— Quel jour on est ?
— Le 26 décembre.
Il referme le réfrigérateur et me rejoint avec une assiette en plastique dans une main et une fourchette dans l’autre.
— Tu n’es sortie que depuis quelques heures.
Distraitement, je passe le doigt sur le verre cassé de ma montre. Si je la porte, c’est pour une autre raison qui n’a rien à voir avec Ian. Elle représente la survie. Heureusement que la Rolex était étanche… Elle s’est pris une cascade, mais en est ressortie en continuant son tic-tac, sans avoir perdu une seconde, sans autre stigmate que cette ébréchure. Voilà pourquoi je n’ai pas fait changer la puce ni réparer les éraflures sur le verre poli. Certaines craquelures et fêlures ne sont pas faites pour être réparées.
Il appuie sur un bouton sur le côté du lit, qui me relève la tête jusqu’à ce que je sois en position assise, puis il réarrange les oreillers pour m’aider à me mettre à l’aise. Après avoir étendu une serviette en papier sur mes genoux, il retire le couvercle du plat en plastique et le pose avec la fourchette. Une salade de pâtes.
— Les glucides te feront du bien, me dit-il, se rasseyant sur sa chaise.
Je plante ma fourchette dans une pâte en spirale et l’apporte à mes lèvres. L’assaisonnement est acidulé. C’est parfait avec les pois, le maïs et les cubes de fromage mélangés dans la salade.
Il me laisse manger en silence. Quand j’ai fini, il prend l’assiette vide et la fourchette et les dépose sur la table.
— Ça te dirait, une boisson chaude ? demande-t-il.
— Pourquoi pas ?
Une tasse de thé serait la bienvenue, et je suis pitoyablement reconnaissante envers mon bourreau devenu sauveur pour sa prévoyance quand je constate qu’il a un thermos et un sachet de thé déjà prêts. Je regarde son dos pendant qu’il verse l’eau sur le sachet de thé dans une tasse. Ses cheveux sont coiffés en chignon approximatif. Ils sont toujours de la même longueur, peut-être plus longs de quelques centimètres. Physiquement, ses épaules sont plus larges et ses bras plus forts que dans mes souvenirs. Il entretient sa forme physique.
Il me tend la tasse avec l’anse tournée vers moi et glisse deux pilules dans la paume de ma main.
— Attention, le thé est brûlant.
— Combien de temps suis-je censée rester ici ?
Il se rassied dans sa chaise.
— Le cathéter doit rester jusqu’à demain. Le docteur te donne encore de la morphine. Il reviendra plus tard pour t’examiner. Et la douleur ?
— Franchement, je n’en ressens pas.
En comparaison avec la première fois où l’on m’a tiré dessus, c’est le paradis.
Il pousse un léger soupir. Le sérieux qui émane de son être déteint sur chaque coin de la pièce. Il est suspendu à lui et s’enroule autour de nous comme une vilaine brume, quand il pose les coudes sur le lit et déclare :
— Maintenant, on va parler.
Parler. Ah…
— C’est un peu tard pour ça, non ?
Il rencontre mon regard et ne le lâche pas.
— À l’époque, dit-il, on se faisait confiance. Cette confiance n’a pas été immédiate. On a travaillé dur pour ça, tous les deux. Je ne crois pas avoir travaillé aussi dur pour quoi que ce soit d’autre. Je ne te demande pas de me faire confiance à nouveau. Pour moi, c’est certain, c’est fini après ce qui est arrivé.
Je suis du doigt le dessin en relief sur la tasse. Je n’ai pas hâte d’avoir cette conversation, mais je suis incapable de détourner les yeux des siens, de les éviter.
— Mais… ?
— Quelle qu’ait été notre confiance mutuelle, le moins qu’on puisse faire, c’est de s’écouter.
Comme je ne réponds pas, sa bouche s’avance et il entrecroise les doigts.
— Bien. Alors, je vais commencer.
Le maelstrom d’émotions qui surgit au souvenir de ce jour sur le fleuve me tord les tripes avec une telle férocité que ça me fait mal physiquement.
— Je ne peux pas faire ça.
Il pince sèchement les lèvres.
— Tu me dois des réponses. Putain… Tu estimes peut-être que je t’en dois, moi aussi. Tout doit être dit, alors nous allons parler.
— Comme nous avons parlé sur le fleuve ? m’exclamé-je avec mordant.
Ses yeux se plissent et l’ambre miroite dans le brun de ses iris.
— Exactement.
Au cœur de la colère, une certaine vulnérabilité transparaît brièvement dans ses yeux troubles. Il s’en débarrasse rapidement, mais c’est plus profond qu’une émotion fugace. Son regard en est hanté. Ce n’est pas fugace, mais durable, et maintenant, je le décèle sous une couche de tristesse nouvelle, un chagrin permanent qui se reflète depuis les profondeurs.
— Ian.
Il me prend la main, mais je me dégage, posant la paume sur mon ventre où aucun enfant ne pourra plus jamais grandir.
— Pourquoi as-tu prétendu que tu m’aimais ? demandé-je, résolue à m’immuniser contre cette douleur trop familière, refusant qu’il soit témoin de cette partie de moi si intime qui m’appartient. Pourquoi m’as-tu laissé croire que c’était plus que du sexe entre nous ?
Il me regarde comme si je lui avais craché au visage.
— Ce n’était pas un jeu auquel je jouais.
— Si c’est vrai, alors pourquoi as-tu ordonné à Ruben de me tirer dessus sans même me donner l’occasion de m’expliquer ?
Les couleurs désertent son visage pourtant hâlé. S’il a donné l’impression que je lui crachais dessus tout à l’heure, à présent il a l’air d’un homme rôti sur des charbons ardents.
— C’est quoi cette histoire, Cas ?
— C’est pour ça qu’il se tenait sur le quai avec un fusil. Tu n’as pas ramé jusqu’au milieu du fleuve juste pour parler, dans un endroit où aucun mouchard ne pouvait enregistrer notre conversation. Tu as ramé jusqu’à ma tombe !
— Oh là…
Il s’écarte du lit et bondit sur ses pieds.
— On va faire une petite marche arrière, si tu veux bien, dit-il en levant une main. Je n’en reviens pas que…
Il se passe les doigts dans ses cheveux, tirant sur les mèches.
— Comment peux-tu penser une chose pareille ?!
— Je sais très bien ce que j’ai vu. Je sais ce qui m’est arrivé. J’ai une cicatrice qui le prouve.
Au mot cicatrice, il grimace. Il laisse retomber ses bras, me regardant comme un animal blessé.
— Je crois que nous avons tous les deux besoin de reculer de quelques pas.
Ma réponse est imprudente. Au fond, je cherche à dissimuler la blessure qui, tout comme le chagrin dans ses yeux, a élu domicile dans ma poitrine. C’est dangereux, car ça lui donne la permission d’ouvrir ce qui est, de toute évidence, une boîte de Pandore.
— Allez, dis-je avec un sourire moqueur. Commence !
Il se frotte le visage et pose les mains sur ses hanches. Ses épaules sont affaissées, comme écrasées par un lourd fardeau.
— Ruben est venu me voir avec une photo de toi et de Wolfe, à l’hôtel Elephant Hills. C’est pour ça que je me suis aventuré avec toi sur le fleuve, pour te demander quelle information tu avais donnée à Wolfe. Je n’ai jamais ordonné qu’on t’abatte.
À ces mots, ses yeux irradient de fureur.
— Ruben a pris l’initiative de te régler ton compte. Il s’est faufilé dans mon dos et…
Il déglutit.
— Et la suite s’est produite.
Je cligne des paupières, essayant de digérer cette information. Si c’est vrai, alors ça change tout… La vengeance qui est devenue le but de ma vie cette dernière année n’aurait plus le moindre sens.
— La suite, reprend-il avant de secouer la tête avec un éclat de rire rauque. Donc c’est pour ça que tu m’as suivi ? Pour te venger ?
La vérité est moche, mais…
— Oui.
— Sans m’accorder le bénéfice du doute.
— À mes yeux, toi non plus tu ne me l’avais pas accordé.
— Bon, grogne-t-il. Je peux comprendre comment tu en es arrivée à penser ça. Mais ça ne répond toujours pas à mes questions.
Je devrais éprouver du soulagement, mais tout ce que je ressens, c’est la perplexité la plus totale. J’ai vécu emplie de haine pendant si longtemps, la laissant nourrir mon âme, que maintenant j’ignore comment vivre sans. Je ne peux pas m’en débarrasser tout de suite. Une fois de plus, la réalité me frappe.
— Et toi, que t’est-il arrivé, Cas ? Je veux le savoir.
Je m’efforce de croiser son regard.
— Quand, exactement ?
— Quand Ruben t’a tiré dessus, répond-il d’un air chagriné. Commence par ça.
Je ne crois pas qu’il soit utile de ressasser ce que je ne peux pas changer, mais si Ian n’a pas ordonné ce coup de feu, il mérite des réponses tout comme moi.
— Je me suis dirigée vers la cascade et j’ai été rejetée sur la berge.
Je garde un ton neutre, sans mettre la moindre émotion dans mon récit.
— Des garçons du village m’ont trouvée. Les hommes m’ont amenée dans leur hutte et les femmes ont pris soin de moi jusqu’à ce que mes blessures guérissent.
Il fait les cent pas tout en écoutant, puis il se retourne vers moi.
— Pourquoi est-ce qu’ils ne t’ont pas amenée à l’hôpital ?
— Ils pensaient la même chose que moi, que tu avais donné l’ordre de tirer. On avait peur que l’hôpital t’informe que je n’étais pas morte.
— Ils t’ont protégée… dit-il d’un ton amer. Protégée de moi.
— Oui.
— Alors que je t’ai enterrée et que j’ai pleuré ta mort.
— Pour être honnête, les gens qui travaillent à l’hôtel, Shona et les autres, ne savent pas que je suis en vie. On ne le leur a pas dit, parce qu’on n’était pas sûrs de pouvoir leur faire confiance, qu’ils n’iraient pas tout te raconter.
Il serre les dents.
— Et ensuite ?
— Ils se sont arrangés pour qu’un chauffeur me ramène en Afrique du Sud. Je me suis servie de l’argent du compte offshore pour acheter une arme, rester en cavale et te retrouver.
— Comment savais-tu que je serais dans ce bar le soir de Noël ?
— Je ne le savais pas. Les villageois m’ont dit que tu étais parti après les funérailles. Ce n’était qu’un hasard. Tu étais difficile à pister.
Il rit à nouveau, d’un air las.
— Je devrais me sentir mieux. Un peu, au moins.
Il se rassied.
— Bon, reviens-en à la rencontre avec Wolfe. Pourquoi avez-vous partagé une tasse de thé dans un endroit cozy tous les deux ?
— De café.
— Quoi ?
— C’était une tasse de café. Moi, je n’ai rien bu, et il n’y avait rien de cozy dans tout ça.
— Et l’enregistrement que j’ai trouvé sur ton téléphone ? lâche-t-il sèchement.
— Ce n’était pas pour Wolfe. C’était une garantie, une arme pour me protéger. Je n’avais pas confiance en Ruben. J’avais besoin d’une épée à suspendre au-dessus de sa tête. Ça me donnait une arme contre Oliver aussi. Je ne pouvais pas uniquement compter sur toi pour me protéger.
— Tu es unique en ton genre… Tu le sais, ça ?
Sans trop savoir si je dois prendre ça pour un compliment ou une insulte, je reste silencieuse.
— J’aurais aimé que tu m’en parles, Cas, reprend-il.
— Je ne pouvais pas. Je ne voulais pas causer de rupture entre les membres du gang, juste parce que Ruben ne m’aimait pas.
Il serre les doigts sur le lit.
— Comment Wolfe t’a-t-il contactée ?
— Danai m’a apporté un mot. Il me donnait l’ordre de le retrouver à l’hôtel. Il a menacé de te tuer si je ne me montrais pas.
Il joint convulsivement les mains.
— Comment t’a-t-il trouvée ?
— Danai l’a contacté et lui a dit où j’étais.
Il sursaute.
— Comment était-elle au courant pour Wolfe ? Pourquoi lui aurait-elle dit où te trouver ?
— Elle avait une liaison avec Ruben, qui lui a parlé de moi et de Wolfe, et comment j’avais fini à l’hôtel au Zimbabwe. Ruben a dit que j’étais une balance. Je ne sais pas si elle l’a cru, mais elle n’appréciait pas ma présence. Le soir où je suis allée au bar clandestin, elle m’a raconté qu’elle était amoureuse de toi depuis qu’elle était à peine assez âgée pour être considérée comme une adolescente.
Il jure dans sa barbe.
— Danai a toujours été têtue, mais je ne l’aurais jamais imaginée aussi revancharde.
— Tu l’avais rejetée, et elle m’en voulait pour ça.
— Quelle garce… grogne-t-il en pinçant les lèvres. Si elle n’était pas déjà partie, je la tuerais de mes mains !
— Je savais que si tu découvrais que Wolfe était en ville, il y aurait un carnage. Il m’a demandé de le rencontrer parce qu’il voulait que je témoigne contre toi, mais j’avais trouvé quelque chose plus tôt dans la journée, quelque chose qui prouvait qu’il t’avait tendu un piège en tuant Nick.
Il me regarde, incrédule.
— Le directeur de banque ?
— Quand Wolfe m’a interrogée, il m’a montré une photo des voleurs prise par la caméra de sécurité, le matin du meurtre de Nick. L’image montrait trois types avec des masques Phantom. J’ai chiffonné la photo, et j’ai réalisé que je l’avais toujours en main seulement quand j’ai quitté le poste de police. Je l’ai mise dans mon sac sans plus y penser. Je l’ai redécouverte par hasard et j’ai remarqué le bouton de manchette que portait le tireur. Elle avait le logo de l’unité des enquêtes spéciales. J’ai demandé à Garai de me laisser utiliser l’ordinateur dans ton bureau et j’ai vérifié. Seules trois personnes avaient reçu en récompense ces boutons de manchette pour service exceptionnel, et l’une d’entre elles était Wolfe. Il était le seul des trois à avoir la même taille et la même carrure que toi. Aucun des deux autres n’aurait pu passer pour un voleur Phantom.
— Bon Dieu, Cas !
Il me dévisage, bouche bée.
— Tu t’es rendue seule à la rencontre d’un agent de l’unité des enquêtes spéciales pour le faire chanter, un agent corrompu. Putain, il aurait pu te tuer !
— Je lui ai dit que j’avais fait des copies de cette photo et qu’elles seraient envoyées aux autorités et à son supérieur s’il m’arrivait quoi que ce soit, à moi, à toi ou à n’importe lequel de tes proches.
Le côté long de ses cheveux lui tombe sur le visage quand il secoue la tête.
— Je n’en reviens pas qu’il se soit fait avoir.
— Il ne pouvait pas prendre le risque. Je lui ai montré une copie.
— Où est l’originale ?
— Je l’ai cachée sur le domaine de l’hôtel.
L’admiration fait briller son regard.
— Petite futée.
— Je n’allais pas te mettre au courant au sujet de Wolfe, parce que je savais que tu le pourchasserais. Je ne voulais pas que tu te transformes en tueur de flic. J’ai pensé que ce serait plus sûr de le faire chanter en secret. Quand je suis revenue de cette histoire de chantage avec Wolfe pour qu’il disparaisse à jamais de nos vies, tu m’as ordonné de grimper dans ce bateau.
Il me reprend la main.
— Pas pour te tuer. Je ne te tuerais jamais, quoi que tu fasses. Pas même si tu me dénonçais. Je voulais juste savoir ce qu’il se passait, putain !
Après tout ce temps, le contact de sa peau me fait un drôle d’effet. Peut-être que trop d’eau a coulé sous les ponts, tout compte fait. Je libère ma main.
— Ruben m’a fait prendre en filature, n’est-ce pas ? Il y avait un homme qui ressemblait à un chauffeur de bus, à l’hôtel… Il m’a suivie là-bas depuis chez nous. Je crois qu’il a pris une photo de Wolfe et de moi.
Il grince des dents.
— C’est exact.
L’amertume éclot dans ma poitrine.
— Où est Ruben ?
Maintenant que Ian n’est plus ma priorité numéro un, Ruben est remonté dans ma liste de vengeance.
Les yeux de Ian deviennent froids.
— Mort.
Il me faut un moment pour intégrer l’information. Étrangement, je ne ressens pas de satisfaction ni la joie de la justice rendue. Je n’éprouve… rien du tout.
— Comment ?
Son ton reste le même, malgré ses lèvres pincées.
— Je lui ai tranché la gorge, arraché la trachée, et je l’ai donné à manger aux crocodiles.
Je suis plus ou moins immunisée contre la violence, depuis que j’ai entamé ma quête de vengeance, mais à cette description, j’en ai des frissons.
— C’est pour ça que le gang s’est séparé ?
— Après ton décès…
Il déglutit de nouveau et rectifie :
— Après ton départ, tout est parti en vrille.
— Et Léon ?
— Il est resté dans les parages un moment, mais il a fini par décider de prendre son propre chemin.
— Où est-il maintenant ?
— Ici, à Johannesburg. Il travaille comme développeur d’applications.
Je ne peux m’empêcher de sourire.
— Développeur d’applications ?
— Oui, je sais… répond-il, souriant à son tour. Ne t’en fais pas, ça reste dans le milieu criminel.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire une appli qui se sert du Bluetooth, de l’impression 3D et de la technologie laser pour numériser un trou de serrure et fabriquer une clé.
— J’imagine que ce sera pratique quand tu voudras entrer par effraction dans les appartements des gens.
Son entrée par effraction dans mon espace privé n’est pas un souvenir agréable. Dissimulant mon visage derrière la tasse, je mets les pilules dans ma bouche et les avale avec le thé tiède.
— Ne sois pas comme ça, dit-il d’une voix douce.
Feignant l’ignorance, je demande :
— Comment ?
— Mal à l’aise à propos de ce qui s’est passé.
— Ce n’est pas parce que ça appartient au passé que ça n’est pas arrivé.
— Je ne vais pas te mentir.
Il enveloppe mon poignet de ses doigts et caresse du pouce l’endroit où bat mon pouls.
— Je ne le regrette pas. Je le referais s’il le fallait. Ce qui n’arrivera jamais, c’est que je te fasse du mal.
Je laisse ces mots me pénétrer. Tant de choses se sont produites ! Beaucoup trop. Il n’est pas encore au courant de la pire d’entre elles.
Croisant son regard, je l’avertis :
— Je ne suis plus la personne que j’étais avant.
Et je ne parle pas simplement sur le plan émotionnel.
Il me lâche la main, et quand il prend la parole, je perçois une certaine prudence dans le ton de sa voix :
— N’essaie même pas de le dire.
Oui, la vérité est moche.
— Je ne suis peut-être pas morte physiquement, ce jour-là dans le fleuve, mais quelque chose en moi a disparu.
Ses narines se dilatent.
— Arrête.
Et parfois… la vérité fait mal.
— Peu importe ce que nous étions, Ian, il n’y a plus rien. C’est fini.
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