Captifs de l’amour: Beauté captive, tome 3
Chapitre 23
23
CAS
N on ! Léon fait une embardée. Son corps se raidit, mais il ne ralentit pas. Au lieu de se diriger vers les flammes, il prend un virage serré à gauche et accélère vers les usines abandonnées de la partie en ruines de la ville.
— Retourne là-bas ! hurlé-je, tapant du poing sur son épaule.
Il est sourd à mes cris, immunisé contre mes coups.
— Fais demi-tour, nom d’un chien !
Sans me prêter attention, il trace sa route dans la ville vers l’Oriental Plaza jusqu’à ce que le gratte-ciel de Damian soit en vue. Je penche la tête. La lumière orange et la fumée sont cachées par les immeubles.
Léon fait un détour jusqu’à Mayfair. Quand la voie est libre du côté de Newtown, il revient par Fordsburg. Comme convenu, le volet roulant du parking souterrain se lève à notre arrivée. Léon entre et se gare près de l’ascenseur.
Je trébuche en descendant de la moto, perdant l’équilibre et me rattrapant avec peine. Je suis en hyperventilation sous le casque. Je me débats avec le fermoir jusqu’à ce qu’il cède et retire brutalement le casque de ma tête. Aspirant des bouffées d’air laborieuses, je fais les cent pas devant l’ascenseur.
Léon est comme un élastique sur le point de se rompre. Il retire son casque et écrase sa paume sur le bouton de l’ascenseur.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé, bordel ? m’exclamé-je, les mains sur mes genoux pour ne pas chavirer.
— Si je le savais, putain ! grogne-t-il. Et merde !
Il décoche un coup de pied dans la porte de l’ascenseur.
Je crois que je vais vomir…
— Il faut qu’on y retourne.
— On ne peut pas y retourner, merde !
Il frappe à nouveau la porte. Ses cheveux sont en bataille à cause du casque et il passe les doigts dans ses boucles sauvages.
— Il ne reste rien auprès de quoi retourner.
Je refuse d’y croire, de l’accepter. Me redressant en inspirant une goulée d’air, je lui dis :
— Donne-moi la clé.
Il cogne de nouveau sur le bouton.
— Tu veux te faire choper ?
Je le bouscule.
— Donne-moi cette putain de clé !
Me prenant par les bras, il me secoue.
— C’est fini, Cas !
Non. Je secoue la tête, essayant d’échapper à sa poigne, mais il ne compte pas me laisser partir.
— C’est fini, répète-t-il.
Dans ses yeux brûle un feu noir et glacial.
Enfin, la porte s’ouvre.
Il m’entraîne à l’intérieur. Avec les talons, je me cramponne à l’encadrement, mais il me tire d’un coup sec contre le miroir avant que la porte ne se referme sur moi. Quand l’ascenseur s’élève sans heurts, il me relâche.
Je tourne en rond comme un animal en cage, un rugissement coincé dans ma cage thoracique.
— Que s’est-il passé ? maugréé-je, m’adressant plus à moi-même qu’à lui. Qu’est-ce qui a mal tourné ?
— Ils n’avaient aucune intention de le laisser s’en tirer vivant, répond Léon en grinçant des dents.
Serrant les poings si fort que mes ongles m’entament la paume des mains, je décris des cercles dans la cabine.
— Quelqu’un nous a mouchardés. Qui ? Qui savait ? Je croyais que Damian avait dit qu’on pouvait faire confiance aux hommes qu’il avait engagés.
— En quoi c’est important ? demande Léon d’un ton mordant.
— Ça l’est ! Je vais tuer ce putain de salopard…
Léon ne dit rien quand l’ascenseur s’arrête et que les portes s’ouvrent sur le couloir. Me prenant le bras, il me fait traverser le vestibule jusqu’à la sortie du toit.
— Je ne partirai pas, décrété-je en essayant de me dégager le bras. Je ne partirai pas seule au Zimbabwe.
— Nous n’avons pas fait ça pour rien.
Quand le garde ouvre la porte, Léon me fait traverser la salle aux portiques de détection jusqu’au couloir.
— Il n’est pas mort pour rien, tu m’entends ?
C’est à ce moment que les larmes se frayent un chemin jusqu’à mes yeux. C’est à ce moment que ça me percute de plein fouet. Je comprends alors ce que Ian a dû traverser quand il a enterré un cercueil avec mon arme à l’intérieur. Elle est paralysante, cette douleur. Je titube. Léon me garde debout, mais il ne ralentit pas.
Un autre garde attend à la sortie donnant sur le toit. Il m’accorde un regard compatissant.
— Le pilote est prêt.
Je m’affaisse dans les bras de Léon. Aucune importance. Plus rien n’a d’importance.
Le garde ouvre la porte et se tient sur le côté le temps que nous sortions. La brise est plus forte au sommet de l’immeuble, soulevant les cheveux autour de mon visage et m’obscurcissant la vue. J’écarte les mèches. Quand ma vision redevient claire, je m’immobilise. Un grand hélicoptère noir se dresse sur l’héliport, et devant lui, Ian.
C’est impossible ! Et pourtant, en jean, t-shirt et veste en cuir, il a l’air très réel.
Léon s’immobilise. L’incompréhension éteint mon cerveau. Nous prenons racine sur place. Léon me relâche si brutalement que je vacille. Avant que je puisse recouvrer mes sens, il fond comme une tornade vers Ian. Agitant le bras, il écrase son poing sous la mâchoire de Ian.
L’impact fait voler son visage sur le côté. Il ne combat pas en retour, mais quand Léon se prépare à lui assener un nouveau coup, il lui attrape le poing.
— C’est quoi, ce bordel ?! s’écrie Léon.
— C’était l’idée de Damian.
Léon retire violemment son poing de la main de Ian.
— De faire exploser le fourgon ?
— De simuler ma mort, apparemment.
Ian capte mon regard par-dessus la tête de Léon ‒ le sien est doux, désolé.
— Il a placé un cadavre menotté aux mains et aux chevilles à l’arrière et un autre sur le siège conducteur, pour faire croire que le chauffeur avait fait sauter le fourgon avec des explosifs.
— Putain de fils de pute, lâche Léon en secouant le poing. Il aurait pu nous le dire, merde !
— Il ne voulait pas que l’info fuite par accident, même s’il avait confiance en ses hommes. Il voulait que l’accident paraisse réaliste. Au cas où vous vous seriez fait prendre, il fallait que même vous, vous pensiez que j’étais mort.
— C’était qui ? demande Léon avec un regard assassin. Qui a fait exploser le fourgon ?
— Russell, continue Ian sans me quitter des yeux. C’est le seul homme à qui Damian aurait confié sa vie.
Léon serre les poings.
— Comment a-t-il réussi une telle cascade ?
Ian rompt finalement notre contact visuel pour regarder son frère.
— Il nous a interceptés avec un autre fourgon quand nous nous sommes arrêtés à un feu rouge. Un homme qui travaille avec Russell nous suivait dans un pick-up avec les corps à l’arrière. Le chauffeur et moi avons conduit le fourgon de Russell jusqu’au parking souterrain pendant que son pote et lui plaçaient les corps et les explosifs. Russell a dit qu’ils étaient partis avec le pick-up avant la détonation. C’était sacrément bien coordonné. Ça ne leur a pris que trente secondes pour faire tout ça. Nous avons vu l’explosion juste au moment où nous arrivions au bâtiment où vous aviez laissé le coupe-boulons, la moto et les vêtements pour moi. Le conducteur a abandonné le fourgon et est parti avec l’outil, les chaînes et ma combinaison dans une voiture qui était déjà là, puis j’ai pris la moto jusqu’ici. Le chauffeur a dit qu’il avait pour instructions de jeter le coupe-boulons dans le lac Bruma et de brûler la combinaison. J’imagine maintenant que Damian a envoyé quelqu’un récupérer le fourgon, ou peut-être qu’il a marchandé avec les criminels du secteur pour qu’ils s’en chargent à sa place.
— Putain, mais où Damian a-t-il trouvé des cadavres ? demande Léon.
— À la morgue. Apparemment, il a envoyé deux de ses hommes pour falsifier les identités de corps que personne n’a réclamés. Ils ont signé le registre de sortie des cadavres, prétextant qu’ils allaient enterrer leurs parents morts.
— C’est Frankenstein, votre histoire… grommelle Léon en roulant des épaules. Qui va revendiquer la responsabilité de l’attaque ? Il va y avoir une chasse aux sorcières…
— Un kamikaze fanatique qui combattait pour la justice, répond Ian. Damian a filmé un homme masqué endossant la responsabilité de l’attaque et a envoyé la vidéo aux médias. L’homme affirme avoir orchestré ma fuite pour m’exécuter, puisque l’État ne condamne plus les meurtriers à la peine de mort qu’ils méritent. Puisqu’il est mort dans l’explosion, il n’y aura pas de sorcière à chasser.
— Propre et net, dit Léon d’un ton sec. Tout concorde. Et maintenant ? Tu es juste… mort ?
Ian affiche un rictus.
— Je veux de belles funérailles, avec couronnes de fleurs et tout le tralala. Pourpre. C’est devenu ma couleur préférée.
— Va te faire voir ! s’exclame Léon en crachant sur le sol.
— Merci de m’avoir couvert. Je t’en dois une.
Puis Ian tend la main vers moi.
— Bon, on ferait mieux d’y aller.
Mes membres reviennent à la vie maintenant que la stupeur est passée. Je m’approche de Ian, puis mon bras prend son élan et je plante mon poing dans sa mâchoire.
Aïe ! Merde !
Ça fait mal ! La douleur palpite dans mes jointures alors que lui n’a pas bougé d’un poil.
Remuant sa mâchoire de gauche à droite, il me regarde, les yeux plissés.
— Bordel, c’était quoi, ça ?
— Pour m’avoir fait mourir dix fois pendant ces dernières minutes.
Il passe une main sur sa mâchoire.
— Je n’étais pas au courant de tes plans ni de ceux de Damian, tu te souviens ?
Non, le coup de poing aurait dû être donné à Damian, mais je me sens quand même mieux grâce à ça.
Ian passe un bras autour de moi. D’une façon irrationnelle, je suis furieuse contre lui. Je voudrais le repousser, mais le soulagement chasse la colère, et avec elle, ma force. Mes jambes cèdent à cause de mes genoux flageolants.
Il embrasse mon oreille.
— Tout va bien. Ça va aller.
Il tend une main à Léon.
— On fait la paix ?
— Je me vengerai de Damian pour ça, dit Léon. Je le jure.
Ian laisse retomber sa main.
— Tu peux retourner au Zimbabwe avec nous…
Quelque chose vacille dans les yeux de Léon. Ça ne dure qu’une minute, mais cela ressemble beaucoup à de la détermination. Comme celle que j’ai appris à reconnaître dans les yeux de Ian. Il existe un mot pour ce genre de détermination, on appelle ça de l’obsession. Je pourrais même croire que Léon a rencontré quelqu’un. Une femme.
— Non, répond ce dernier. J’ai un bon boulot ici.
Ian hoche la tête.
— Tu sais où nous trouver si la ville t’en demande trop.
— Prends soin de toi, enfoiré, dit Léon en frappant Ian sur l’épaule. Toi aussi, Cas.
— Merci pour ton aide.
Je m’appuie contre Ian, laissant sa chaleur m’apaiser.
— Je sais que je t’en ai beaucoup demandé.
Léon esquisse un demi-sourire.
— À quoi servirait la famille, sinon ?
— Si tu changes d’avis… commence Ian.
— Je saurai où vous trouver, l’interrompt Léon.
Ian me guide jusqu’à l’hélicoptère, jette mon sac à dos sur la banquette arrière et m’aide à monter. Il accorde un dernier regard à Léon en remontant prendre place à côté de moi. Il attache ma sangle et pose un casque sur mes oreilles pendant que le pilote commence à faire tourner les hélices.
Lorsqu’il a enfilé le sien, nous nous élevons dans les airs. Léon est debout sur le toit, son visage levé tandis que nous décollons. Avec ses traits sombres, son teint hâlé et ses cheveux noirs voletant dans toutes les directions, il a l’air plus diabolique qu’humain. Au fond, c’est le cas de tous les frères Hart.
Nous gagnons de l’altitude jusqu’à ce que le visage de Léon ne soit plus discernable. L’hélicoptère vire de bord et prend la direction du nord. Le panorama des lumières de la ville rapetisse au loin. Les tours emblématiques de Johannesburg sont remplacées par les gratte-ciel récents de Sandton, puis l’autoroute et les banlieues de Midrand avant que les champs ne deviennent obscurs sous nos yeux.
Une main chaude se pose alors sur la mienne, attirant mon attention. Je regarde le visage de Ian. Il paraît plus âgé de dix ans, mais pas moins invincible.
Sa bouche affiche sa lassitude alors qu’il dit au pilote :
— Un peu d’intimité, s’il vous plaît.
Le pilote appuie rapidement sur un interrupteur, se coupant probablement des communications communes des casques.
Ian caresse la veine de mon poignet avec son pouce, son regard dardé sur le mien.
— Si tu refais une combine de ce genre à l’avenir…
— Quoi ? lui demandé-je sur un air de défi.
Un sentiment de possession brille dans ses yeux bruns.
— Essaie et tu verras ce qui se passe.
— Ça a marché, non ?
Un muscle tressaute sur sa mâchoire.
— Tu aurais pu te faire tuer.
— Ce n’est pas arrivé.
— Cas…
— Comment as-tu réussi à transmettre les diamants à Damian ?
Son pouce décrit des cercles sur ma paume.
— C’était juste une mesure de sécurité.
Je ne peux m’empêcher de succomber quand il caresse le point de pression entre mon pouce et mon index.
— Au cas où j’aurais été attrapée, dis-je.
— Je ne voulais pas qu’on trouve ces diamants sur toi. Je savais que je pouvais faire confiance à Damian pour te les donner au cas où…
Il hésite avant de reprendre :
— Au cas où les choses ne se seraient pas déroulées comme prévu.
— J’étais sûre de les avoir mis dans mon sac à dos.
— Je les ai pris quand j’y ai mis tes pilules.
Je le dévisage.
— Quand les as-tu envoyés, alors ? Après m’avoir laissée dans l’arbre, tu n’aurais pas réussi à aller jusqu’au bureau de poste en ville et revenir, sauf si tu m’as caché le superpouvoir de voler.
Il caresse chacun de mes doigts quand il me répond :
— Ils ont un bac pour le courrier au bureau de Kloof. L’un des membres du personnel vide le bac chaque après-midi et apporte le courrier jusqu’au bureau de poste en ville. Je me suis fait passer pour un touriste en randonnée dans le coin et je suis entré à l’intérieur pour demander des infos concernant leurs chambres. Quand la réceptionniste m’a tendu une brochure, je lui ai demandé une photocopie de la liste des prix. Quand elle est partie à l’arrière pour en faire une, j’ai volé l’une de leurs enveloppes rembourrées sur le bureau. Tout ce que j’avais à faire, c’était écrire l’adresse de Damian sur l’enveloppe et la glisser entre deux courriers sur leur plateau. J’avais gardé un œil sur le bureau avant de t’emmener au chalet la première fois, pour mémoriser la routine des gardiens. C’est comme ça que j’ai su que le courrier était ramassé tous les jours.
— Tu as pris un risque.
— Un risque calculé.
Son expression s’assombrit.
— Toi, cependant…
Me penchant en avant, je le fais taire d’un baiser.
— Je n’allais pas te laisser pourrir en prison.
— Tu es trop courageuse quand tu t’y mets. Tu le sais ?
— Dans ce cas, dis-je avec un sourire sensuel, nous allons bien ensemble. Mais ne meurs plus tant que je serai là. Je ne crois pas que je survivrai à une autre disparition.
Posant une main sur ma nuque, il m’attire si près de lui que nos lèvres s’effleurent lorsqu’il dit :
— Je peux te dire la même chose.
— Je promets de ne plus me faire passer pour morte. Content ?
— Très.
Il resserre les doigts sur mon poignet.
— Enfin, on devra faire quelque chose à propos de ton épouvantable nom.
— C’est quoi le problème avec Cindy ? m’exclamé-je avec une moue faussement indignée.
— Je préfère Cassandra Hart.
Sa bouche ébauche un rictus sensuel.
— Bien plus.
Je sens mon estomac se retourner à ces mots.
Il frôle ma bouche dans le plus tendre des baisers avant de suçoter ma lèvre inférieure.
— Hmm… murmure-t-il. Cette bouche insolente m’avait manqué.
J’inspire rapidement alors qu’un feu se propage dans mon ventre.
Déposant un autre léger baiser sur mes lèvres, il demande :
— C’est un oui ?
Il n’y a qu’une seule réponse. Il n’y a jamais eu qu’une seule réponse, depuis le tout début.
— Oui.
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