Concours pour le Paradis

Clélia Renucci · Chapitre 1 sur 25

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Concours pour le Paradis

Dédicace

© Éditions Albin Michel, 2018

ISBN : 978-2-226-43116-5

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Pour Olympe et Pierre

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« Je suis très connu, mais personne ne le sait. »

Jean-Philippe Toussaint

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PREMIÈRE PARTIE

 

Limbes

 

1577-1588

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1

 

L’incendie

 

20 décembre 1577

 

Benedetto alerta son frère aussitôt qu’il apprit la nouvelle. Véronèse, enroulé dans ses draps de lin, ouvrit un œil méfiant.

– Le palais des Doges brûle ? Comme tous les cinq ans ! Pourquoi viens-tu me déranger pour si peu ? Tiens, en parlant de feu, si tu pouvais ajouter quelques bûches dans la cheminée, je ne t’en voudrais pas…

Éberlué par l’indolence de son frère, Benedetto tira ses draps et força le grand peintre de Venise, le héraut de la gloire des patriciens, à le suivre.

– Laisse-moi, Benedetto, si le feu ronge le Palais, ce ne sera pas une perte. Nous y gagnerons quelques commandes, voilà tout.

 

En sortant de leur atelier du campo San Samuele, les deux hommes virent tout de suite que quelque chose d’inhabituel venait de se produire et Véronèse changea de ton. Une marée humaine se dirigeait vers la place Saint-Marc. Plus ils se rapprochaient, plus ils voyaient de jeunes hommes chargés de seaux en cuir fournis par les églises, qu’ils remplissaient d’eau à ras bord dans les puits, les mains rougies par la bise glaciale de cette nuit du 20 décembre 1577.

À quelques jours des fêtes de la Nativité, alors que chacun s’apprêtait à célébrer la venue de l’Enfant Jésus, les cloches de la ville aux mille campaniles s’étaient mises à sonner à toute volée. Le batelier s’était réveillé, l’ouvrier avait couru vers l’arsenal, le prédicateur engourdi par le froid avait annoncé le jour du Jugement dernier, le patricien renvoyé ses rôts cuits à point, la courtisane laissé là sa pratique, le soldat en faction avait alerté ses collègues, tous s’étaient rendus séance tenante place Saint-Marc.

En s’approchant de la Piazzetta, Véronèse et son frère Benedetto furent effarés. Des gondoles et des burchi arrivaient du Lido surchargés de renforts, amenant échelles et tonneaux, mais le Palais à l’architecture orientale si délicate s’était métamorphosé en serpent de l’Apocalypse vomissant des torrents de feu imprévisibles, expulsant ses vitraux comme des flèches empoisonnées venant griffer la chair des sauveteurs. Une femme tomba, atteinte en plein cœur, des yeux furent crevés, on ne comptait plus les blessés, dont les cris étaient assourdis par la lutte des vivants.

Les échelles fournissaient du petit bois aux flammes enragées et des hommes par dizaines retombaient de l’édifice, s’écrasant morts sur le sol.

Le doge et sa famille avaient quitté précipitamment leurs appartements pour être conduits dans la Bibliothèque qui faisait face au Palais. Depuis le balcon du premier étage, Sebastiano Venier assistait à ce spectacle, impuissant. C’était un aller-retour de courageux venus sauver les assiégés, protéger les archives de la République, les textes de lois, les missives diplomatiques. Nul ne pouvait en conscience laisser sombrer son pays et tous s’unissaient.

Le feu n’était pas seulement alimenté par le bois des structures, des lambris, des moulures, des fauteuils, des ornementations diverses du Palais, mais aussi par le suif, le sucre, l’alcool, la térébenthine que les peintres y avaient laissée, comptant revenir travailler le lendemain. L’incendie avait désormais atteint la salle du Grand Conseil donnant sur la lagune et menaçait de s’étendre à la partie est du Palais.

– S’il gagne la salle d’Armes, nous sommes perdus, souffla le doge Venier. Les réserves de poudre feront un carnage.

Rassemblant les hommes en deux colonnes, l’une acheminant des seaux remplis dans l’eau du canal vers le Palais et l’autre les renvoyant vides, les responsables du quartier de San Marco avaient tenté d’imprimer un ordre à ce sauvetage. Véronèse et son frère se glissèrent dans cette chaîne humaine, désolante d’inutilité. La nuit était noire, assombrie encore par l’épaisse fumée asphyxiante qui surplombait la ville. Seule la lueur orangée des flammes permettait aux hommes de se repérer et la lagune s’emplissait de malheureux que les gondoliers essayaient tant bien que mal de repêcher.

Vers trois heures du matin, la chaleur devint insupportable. Elle fit fondre les verrous de fer des portes des prisons situées sous les toits. Ainsi vit-on accourir des geôliers tentant vainement de rattraper leurs prisonniers, des Génois ennemis, des Ottomans, des voleurs, des traîtres à la patrie. Il fallait maintenant craindre le pillage.

Un grondement de tonnerre retentit au loin. Le doge y vit une lueur d’espoir. Si la pluie venait s’abattre sur la ville, l’incendie cesserait de lui-même. La place entière se mit à prier dans une communion mystique. Les porteurs cessèrent d’acheminer l’eau, tous se recueillirent et attendirent, tremblants, la sentence divine. Un éclair déchira le ciel et de lourdes gouttes commencèrent à tomber. Les sauveteurs hurlèrent de joie et, en quelques heures, les flammes s’éteignirent.

Trempés, noircis par la suie, les plus courageux pénétrèrent à l’aube dans le Palais pour achever de sauver ce qui pouvait encore l’être. Véronèse en fit partie, convaincu par son frère qu’il leur fallait au moins voir l’étendue des dégâts.

Rien ne subsistait des fastes de la salle du Grand Conseil, ni les bancs des patriciens, ni la tribune sculptée dans un bois précieux, ni les dizaines de portraits des doges répartis en frise en dessous du plafond aux cadres dorés à l’or fin. De l’immense fresque représentant le Paradis, ils distinguèrent à peine quelques fragments. Les splendeurs de la République avaient été réduites en cendre. Véronèse prit son frère par le bras, il fallait se résigner. Tout était dévasté, consumé, calciné. C’est de cet enfer qu’allait renaître le Paradis.

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