Concours pour le Paradis
2. La victoire ou le paradis
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La victoire ou le paradis
22 février 1578
Le 22 février 1578, Pietro Foscari traversait la Piazzetta au lever du jour. C’était un mardi, deux mois après l’incendie. Sa toque noire enfoncée sur les oreilles et le col de sa cape relevé, il sortait à grands pas des Procuraties, cet ensemble de bureaux réservés aux serviteurs de la république de Venise. Un apprenti le suivait tant bien que mal, portant plans et croquis.
La brume nappait la basilique silencieuse tandis qu’un souffle ridait à peine la lagune sur laquelle il jeta un rapide coup d’œil : quelques voiles au loin apportaient du Lido les provisions du jour. La vie reprenait progressivement son cours, les mouettes tentaient par la blancheur de leurs plumes de redonner de l’éclat au plomb calciné des toits du palais des Doges, tandis que des poutres, des pierres, des blocs de marbre, des restes de tentures brûlées encombraient toujours ses abords. Les dégâts de l’incendie étaient bien visibles et l’air marin de la lagune n’avait pas encore chassé l’odeur de soufre et de cendre qui en émanait. Un soldat en arme veillait au milieu des débris.
Foscari n’eut pas besoin de se présenter, lui qui depuis plus de dix ans avait la charge d’entretenir et d’embellir le Palais. Un garde, flambeau à la main, le fit entrer et l’accompagna jusqu’à l’escalier d’Or qui menait aux appartements du doge. En pénétrant dans le salon de réception, il salua chaleureusement Giacomo Contarini.
Ce sénateur âgé tout juste de soixante ans, grand et svelte, portait beau. Il cultivait une élégance un peu négligée, en homme à femmes qui ne prend pas la peine de cacher ses distractions. Amateur éclairé de livres anciens, il allait être chargé de la délicate mission de rédiger le programme iconographique de la réfection de la salle du Grand Conseil. Un serviteur maure en habit vert lui apporta une tasse de chocolat bouillant autour de laquelle il réchauffa ses doigts endoloris par la rigueur de l’hiver, puis il y trempa délicatement ses lèvres faites pour donner des baisers.
Les deux hommes se fréquentaient depuis de nombreuses années et Contarini avait toujours apprécié Foscari pour sa clairvoyance et son courage. S’il se donnait un air autoritaire, ses yeux curieux et expressifs laissaient assez apercevoir son ouverture d’esprit. Antonio da Ponte les rejoignit, arrivant à la hâte, le souffle court et les cheveux en bataille. Son talent d’architecte venait d’être salué par le doge qui l’avait nommé – depuis l’incendie – architecte officiel du Palais, ou proto, une consécration pour cet homme de soixante-cinq ans. C’était à lui qu’incombait donc la tâche de montrer que, quoi qu’il arrive, Venise se devait de donner au monde un visage toujours neuf, et toujours identique. Il avait déjà commencé les travaux de rénovation et sa présence pour décider de l’avenir de la salle la plus imposante en même temps que la plus symbolique du Palais allait de soi. Arrivèrent ensuite les autres membres de la commission.
Dans une atmosphère détendue, les conseillers discutaient en attendant l’arrivée de Sebastiano Venier. Les doges étant libres de modifier les ornements et décorations de leurs appartements, les contrastes entre les successeurs étaient souvent déroutants, leurs choix exprimaient leur personnalité. Ainsi Contarini s’amusait de ce que son cousin le doge Venier, héros de la bataille de Lépante, eût souhaité aligner armes, hallebardes et arbalètes grâce auxquelles il avait occis bon nombre d’ennemis. Si l’on passait outre à cette stratégie d’intimidation, on pouvait admirer les dorures des fauteuils de bois sombre et leur velours damassé, les fleurs toujours à profusion sur le manteau de la cheminée, les verreries de Murano, toutes les touches féminines apportées par la femme de ce doge si martial.
Venier fit son apparition et indiqua à chacun de prendre place autour des plans et croquis apportés par Foscari. Souriant intérieurement des divisions et désaccords qui allaient advenir, il énonça d’un ton clair les sujets à l’ordre du jour :
– Mes amis, il va nous falloir aujourd’hui faire preuve d’audace pour remplacer notre Paradis perdu, dévoré par les flammes de ce funeste incendie. Avant de parler du concours que nous allons ouvrir, que pensez-vous d’abord de renoncer à la fresque et d’envisager une immense toile peinte à l’huile ? Cette technique est en train de se propager en Vénétie, nous pouvons créer la surprise en l’adaptant à un support monumental. Le pape Grégoire XIII en pâlira de jalousie, sa chapelle Sixtine et son fresquiste Michel-Ange seront relégués au rang de survivance pittoresque…
Foscari appuya la proposition du doge en invoquant le climat humide de Venise et elle fut acceptée à l’unanimité.
La discussion s’engagea alors sur le motif à donner à cette toile et elle fut plus tendue : garder un Paradis vénitien, dans lequel la Vierge tiendrait une place centrale ? Ou opter pour un thème plus laïc ?
Penchés sur le plan de la salle du Grand Conseil et les croquis de l’ancienne fresque réalisée par Guariento di Arpo, les avis des conseillers divergeaient. Pour certains, il s’agissait aujourd’hui, à l’heure où le Palais avait été plus sévèrement menacé que jamais, de rappeler au millier de patriciens qui se réunissaient le dimanche pour voter les lois dans cette salle immense assombrie par des boiseries sévères, que le paradis se trouvait bien là où ils étaient.
– Ne pourrait-on pas imaginer d’autres possibilités ? soupira l’amiral Giacomo Marcello, qui cherchait par cette mission à sortir de l’oubli dans lequel la perte de ses navires l’avait fait tomber.
Il tenta d’établir une connivence avec son vieil ami le doge, lui rappelant leurs souvenirs communs de la bataille de Lépante, et proposa une représentation de la victoire :
– Si Venise tient toujours tête à Rome, c’est bien parce que nous refusons toute allégeance qui singerait son moralisme bien-pensant. Selon moi, le paradis n’a rien à faire dans le Palais, la politique et la bravoure seules caractérisent notre suprême cité.
L’ancien amiral, dégageant à grand-peine son lourd corps du fauteuil étroit que lui avait réservé le doge auprès de la cheminée, et tirant sur sa toge qu’il devait élargir régulièrement tant sa carrure épaississait en même temps que ses fonctions au sein du gouvernement s’affinaient, poursuivit, excité par la chaleur des braises :
– Ce palais est tombé par le feu, il s’agit de le faire renaître en glorifiant le feu humain, celui des boulets et des arquebuses, des mousquets et des espingoles… effrayer nos ennemis et rappeler à tous les patriciens la constante lutte qui a fait de notre République un rempart en même temps qu’un ancrage, un oxymore laïc et courageux.
Il allait poursuivre mais Antonio da Ponte ne lui en laissa pas le temps.
– Et pourquoi ne pas représenter la naissance de Venise ? proposa-t-il alors, lui qui, en architecte, imaginait déjà les îlots trouvant une unité miraculeuse et sublime sous le pinceau du peintre. Il rêvait une pastorale charmante qui favoriserait l’apaisement des esprits.
– Quelle idée saugrenue, cher proto, l’interrompit Giacomo Contarini, qui était en train, au moment de prendre la parole, d’écrire une lettre à une femme, assis comme chez lui au bureau de son cousin le doge. Vous pourriez y ajouter des guirlandes florales, des grotesques et autres mignonneries… Avez-vous lu le manchot de Lépante, ce cher Cervantès et son admirable Don Quichotte, pour vouloir ainsi décorer notre grande salle de moulins quand il s’agit de nous représenter en géants ?
– Trouvez-vous ridicule la naissance de notre belle cité, cher cousin ? l’interrompit le doge pour attiser encore le débat, soucieux de garder son prestige malgré la familiarité de Contarini.
Ser Jacopo Soranzo, un sénateur septuagénaire et désabusé, nommé par le doge dans cette commission pour veiller aux deniers de la République, prit enfin la parole :
– Vous encensez tous cette bataille de Lépante contre l’Orient qui nous a coûté collectivement douze millions de ducats et contraints à abandonner au Turc Chypre et Famagouste. Vous clamez que cette bataille est une victoire, mais comment vous, qui dirigez notre République, pouvez en être encore persuadés ? Sommes-nous toujours puissants et craints ? Cette bataille n’a eu qu’un effet, celui de précipiter notre perte. Vous le savez bien, c’est à nous, Vénitiens, que cette guerre a coûté le plus cher. En navires comme en hommes. Et malgré cela, l’Espagne, Rome et l’Autriche, cette maudite Sainte Ligue nous considère comme des traîtres, elle dont les fonds ne sont pas liés au commerce et qui peut sans en subir de conséquences s’opposer au Sultan. Cette coalition ne poursuit qu’un objectif : nous imposer une guerre dont nous ne voulons pas pour mieux nous exclure de nos routes commerciales, nous faire renoncer à celle des épices au profit des Espagnols qui contrôlent déjà le détroit de Gibraltar. Soyons honnêtes, nous n’avons conservé que quelques ports mineurs. Nous avons perdu nos forces. La bataille de Lépante n’est qu’une première allégeance à Rome et à ses alliés, pour reprendre le mot de Giacomo Marcello – celui-ci devint plus rouge que les braises en entendant son nom rapproché de ce discours mais n’osa couper la parole au sénateur. Tentons de sauver notre honneur. Notre Paradis était beau, il avait un sens, n’en changeons pas.
Cette sortie fut suivie d’un silence pesant, aucun n’osant confirmer les dires du sénateur Soranzo. C’est le privilège de la vieillesse que de parler sans fard.
Tous ceux qui le souhaitaient s’étant exprimés, le doge Sebastiano Venier prit la parole et, malgré les dissensions, soutint la position de Pietro Foscari, de Ser Soranzo et de son cousin Giacomo Contarini : un Paradis serait bien représenté dans la salle du Grand Conseil. Aux conseillers qui s’opposeraient, il proposa de quitter la salle mais, bien entendu, aucun ne bougea, ni Marcantonio Barbaro, sénateur et membre d’une famille installée
à Venise depuis le e IX siècle possédant trois palais sur le Grand Canal, qui
n’avait pas pris part aux échanges, ni même Giacomo Marcello, qui continua d’observer les braises dans la cheminée, incompris mais contraint par la nécessité de rester proche du pouvoir.
La réunion touchait à sa fin lorsque le doge, qui aimait asseoir son autorité en déconcertant ses conseillers, leur demanda de patienter. Ils apprirent alors que, malgré leur statut et la tâche officielle qui venait de leur être attribuée, un inconnu qu’il annonça comme un savant humaniste allait les épauler. Un moine à la barbe pleine, en soutane et scapulaire blancs, qui patientait jusque-là dans l’antichambre, entra. Il s’appelait Girolamo Bardi et venait de Toscane.
Les conseillers, tous membres du cercle intime du doge, se sentirent trahis. Ils firent néanmoins bonne figure. Si ce moine florentin était lui aussi un proche du Prince, il allait falloir trouver un terrain d’entente.
Sebastiano Venier, ravi de son effet, alla chercher lui-même un fauteuil sur lequel il invita Bardi à s’asseoir sans se préoccuper de la méfiance avec laquelle tous le jaugeaient. Il présenta succinctement au moine ses futurs collaborateurs et le mit au fait du résultat de leurs délibérations. Il lui expliqua avec une certaine fierté que tous allaient maintenant désigner les participants à ce concours :
– À Venise, nous ne choisissons jamais, comme vous pouvez le faire à Florence ou à Rome, un artiste unique pour décorer un bâtiment. C’est une tradition. Nous multiplions les intervenants. Ici, Michel-Ange n’aurait jamais été le seul fresquiste de la chapelle Sixtine.
Le moine, au courant de cette pratique vénitienne, feignit un étonnement mêlé d’admiration. Le doge poursuivit, satisfait de cette écoute attentive, tandis que les conseillers confirmaient en hochant gravement la tête :
– Le concours ne sera bien sûr pas ouvert au tout-venant des peintres. Seuls les plus reconnus auront l’honneur d’être sollicités, auxquels nous adjoindrons, comme toujours, du sang neuf, pour donner leur chance à de jeunes artistes. En revanche, nous devons à toute force éviter de renouveler le fiasco des années soixante. Car, cher Girolamo Bardi, vous n’êtes sûrement pas au courant, mais bien avant l’incendie – en 1564 si ma mémoire est exacte, je n’avais pas encore l’honneur de représenter notre Sérénissime cité à cette époque –, la fresque avait été jugée passée de mode par certains. Il faut avouer qu’elle datait du e XIV siècle. Mon prédécesseur
avait alors invité Federico Zuccaro, un peintre florentin, à séjourner à Venise pour accomplir le travail. Cette commande auprès d’un artiste étranger révolta la puissante guilde des peintres. Très vite, leur querelle de clocher se transforma en débat public et esthétique et chacun se révéla du jour au lendemain partisan farouche du colorito vénitien contre le disegno florentin. Les arguments fusèrent et les discussions s’enflammèrent. Il fallait choisir son camp, l’expressivité de la touche vénitienne ou la lisibilité du trait florentin, la cohérence du dessin ou la torsion de la matière. Aux fastes et aux flous orientaux des Véronèse, Titien ou Tintoret, on opposait les intellectualistes de la beauté, les Raphaël, Vinci, Botticelli, adorateurs de la symétrie. Le Sénat, face à ce conflit qui n’en finissait plus, renonça au projet et renvoya l’artiste florentin peindre pour les Médicis…
» Il nous faut cette fois-ci essayer de ne heurter personne. Et s’il me paraît indigne de ne pas accorder à Zuccaro de participer au concours, nous lui adjoindrons des représentants de chaque faction de la communauté artistique de Venise…
Tous les conseillers acquiescèrent à ces recommandations du doge et, le jour même, les cinq concourants furent choisis : Jacopo Tintoret, cinquante-neuf ans au moment de l’incendie, l’incontournable peintre officiel des scuole et titulaire d’une pension conséquente du gouvernement ; le séduisant Paolo Caliari, dit Véronèse, quarante-neuf ans, originaire de Vérone, chéri des patriciens pour son talent, mondain sans déshonneur, adoré des courtisanes ; deux nouveaux venus à peine sortis de l’atelier de leur père, Palma le Jeune, trente-trois ans, et Francesco Bassano, vingt-huit ans ; et enfin, Federico Zuccaro, trente-six ans.
Le doge, qui ne manquait pas de malice, avait remarqué que Foscari semblait agacé de la présence du nouveau venu, le moine Bardi ; il décida de leur confier à tous les deux le soin d’aller informer les peintres de l’honneur qui leur était fait.
– Cette commission aura enfin pour tâche, conclut le doge, de rédiger le programme du concours et d’indiquer aux peintres la direction que nous, commanditaires, souhaitons leur voir prendre, en quoi vos lumières, Girolamo, seront essentielles.
Les conseillers finirent par être invités à se retirer. Giacomo Contarini et Giacomo Marcello sortirent d’abord, formant un couple attachant et grotesque : l’un long, fin et marchant droit ; l’autre petit, épais, dont la démarche chaloupée manquait de les faire entrer en collision. Ils furent suivis place Saint-Marc par Girolamo Bardi avançant au côté d’un Foscari taiseux, qui choisit de prendre un air préoccupé plutôt que de converser avec un homme dont il ne savait rien.
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