Concours pour le Paradis
7. Un choix imprudent
7
Un choix imprudent
Du vendredi 16 au samedi 24 janvier 1587
Ce que Cicogna n’avait pas prévu, ce fut l’emballement des Vénitiens qui vinrent en nombre admirer les esquisses des cinq candidats exposées dans une petite salle de la cour intérieure du Palais ouverte au public pour l’occasion.
Il suffisait de comparer les toiles des vainqueurs pour prouver l’évidence. Les structures des esquisses étaient incompatibles. Celle de Véronèse reposait sur l’étagement de cercles successifs, alors que celle de Bassano prenait son contre-pied : la sphère du paradis était vue, non pas de l’intérieur, mais de l’extérieur. Le spectateur assistait à l’aspiration par l’empyrée des saints et des élus.
Outre les interrogations de chacun sur le choix étrange du doge, une autre question était soulevée çà et là, celle de la ressemblance des toiles du Tintoret et de Véronèse. Le maître vénitien n’était pas pour rien dans la cabale qui pointait, son indignation prenait la forme d’une colère froide. Il laissait se propager des rumeurs de plagiat. Sans preuve, ses soupçons en restaient là, pour le moment.
En revanche, le nom du doge résonnait dans tous les salons et les gazettes. Sa velléité était moquée. Les satires et bouts rimés allaient bon train et le surnommaient le « doge de Buridan ». On faisait des fables, on reprenait des dénouements de tragédie et on les détournait : avec l’attitude de Cicogna, l’âne aurait versé son eau dans son avoine pour éviter de choisir ; Étéocle et Polynice auraient partagé leur trône, l’un assis sur les genoux de l’autre ; Antigone aurait épousé Créon devant la tombe de son frère. Le manque de courage du doge donnait lieu à des spectacles de rue, où Cicogna finissait par marier Véronèse à Bassano, contre leur gré et pour le plus grand plaisir des spectateurs qui assistaient à la farce, hilares. Le noble serviteur de la République était aussi représenté en Janus dans des caricatures qui le montraient de profil, deux visages se faisant dos sous sa corne ducale.
Quant à Véronèse, il fanfaronnait, s’accordait le beau rôle et feignait de trouver amusant de partager l’affiche avec un jeune homme auquel il pourrait transmettre son savoir. Bassano pour sa part était plus réservé. Un article paru dans la Gazzetta n’arrangea rien. Il dressait un portrait des deux vainqueurs, mais l’asymétrie entre les biographies était telle qu’elle ne pouvait être prise par le jeune Bassano que comme un affront. En le lisant seul dans son atelier du Cannaregio, il fut dévasté.
Véronèse était présenté comme un immense peintre de la plaine du Pô qui, dès l’âge de vingt ans, livrait sa première œuvre, tandis que Michel-Ange travaillait à sa chapelle Sixtine et que Pierre Lescot était chargé à Paris de construire le nouveau palais du Louvre. À vingt-cinq ans, alors que Rabelais mourait à Paris et que Marie Tudor accédait au trône d’Angleterre, l’artiste, déjà épaulé par les puissants, s’installait à Venise dans une maison prêtée par la richissime famille Zen. À trente-cinq ans, en 1563, alors que le pape Pie IV déclarait la clôture définitive du concile de Trente qui réaffirmait le culte de Marie et confirmait la doctrine du péché originel, les sept sacrements et le principe de la transsubstantiation, Véronèse peignait ses Noces de Cana, réinterprétation somptueuse et mondaine du premier miracle de Jésus, la transformation de l’eau en vin.
Lorsqu’il eut trente-huit ans, Véronèse épousa la fille de son maître en peinture, Elena Badile ; au même moment, Soliman le Magnifique s’éteignait et les Ottomans conquéraient les îles vénitiennes de Chios et de Naxos.
En 1573, à quarante-cinq ans, alors que la République signait un traité de paix séparée avec le Grand Turc, lui cédant l’île de Chypre, et que l’édit de Bologne mettait fin en France à la quatrième guerre de Religion après le massacre de la Saint-Barthélemy une année plus tôt, Véronèse connut le plus grand scandale de sa vie. Invité à peindre une Dernière Cène pour le couvent dominicain des Santi Giovanni et Paolo, il fut convoqué par le tribunal de l’Inquisition pour avoir représenté dans ce souper des « bouffons, des ivrognes, des Allemands, des nains et autres semblables vulgarités ». Ses puissants soutiens lui permirent d’échapper à l’accusation d’hérésie.
Depuis ce jour, concluait le gazetier, le peintre continuait à surprendre les Vénitiens par des toiles d’une modernité saisissante, dont les couleurs contrastées et vibrantes, alliées à une profusion de lumière, restaient une des constantes de son style.
Un court paragraphe suivait, présentant sommairement le travail de Bassano, introduit d’abord comme le fils du grand Jacopo. À l’âge de vingt-cinq ans, après un apprentissage de douze ans dans l’atelier, son père lui donnait enfin le droit d’inscrire son nom auprès du sien sur les tableaux qu’il livrait à ses meilleurs clients. En 1578, alors que le programme du concours pour le Paradis était en train d’être rédigé, Francesco Bassano s’installait à Venise dans l’ancien atelier de Titien aux Biri Grande, une pièce éclairée par le soleil du soir et orientée vers l’ouest, fonctionnant comme une succursale de l’atelier de son père. Tout le monde s’arrachant les pastorales des Bassano, le fils en produisait à la chaîne pour les plus grandes cours européennes, pour les Médicis à Florence et pour de nombreuses églises à Rome. C’était donc naturellement que celui-ci s’était vu offrir de travailler pour le palais des Doges, toujours sous la surveillance étroite de son père qui se voyait tenu de faire de constants allers-retours entre la terra ferma où se trouvait son atelier et celui de son fils qu’il épaulait pour exécuter quatre grandes scènes de bataille pour la salle du Grand Conseil.
Alors que les mises en perspective systématiques de la vie de Véronèse avec de grands événements politiques ou militaires ne faisaient que le mettre en valeur et le hisser au rang de ces hauts faits, chaque phrase de la biographie de Bassano laissait entendre que rien ne lui serait arrivé s’il n’avait pas été le fils de son père.
Francesco ne comprenait pas, c’était pourtant bien son esquisse qui avait été retenue aux côtés de celle du maître de Vérone. Mais pourquoi le doge n’avait-il pas arbitré ? Ne serait-il présent dans cette mascarade que comme un assistant appliqué ?
Alors qu’il avait gagné le concours, son moral était au plus bas. Il osait à peine sortir de chez lui et hésitait à se rendre le lendemain à la cérémonie officielle. Y avait-il ridicule plus grand que d’être relégué à peindre le fond d’une toile, lorsque les figures centrales seraient réservées à un autre artiste ?
L’architecte da Ponte, qui se doutait de l’état dans lequel se trouvait son protégé, lui rendit visite, alors que celui-ci, en robe de chambre au milieu de ses chevalets renversés sur le sol, terminait la lecture de l’article. C’était le coup de grâce. Le gazetier n’avait rien trouvé de mieux que de rappeler l’échec d’une telle association de peintres, lorsque le Sénat avait commandé une célébration de la bataille de Lépante à Titien en 1571 et que, pour le décharger du travail fastidieux de la multiplication des navires de guerre à l’arrière-plan, il lui avait adjoint un artiste à la renommée moins florissante, un certain Giuseppe Salviati. Ils ne réussirent pas à s’accorder, prenant tant de retard que Tintoret en avait profité pour se placer auprès des sénateurs et les convaincre qu’en bon citoyen de Venise, il n’avait qu’un seul désir : offrir aux princes par des actes son cœur rempli d’affection pour sa divine cité. Il les convainquit qu’il allait par les couleurs de ses pinceaux recréer la glorieuse victoire de l’armée vénitienne. Le Sénat, lassé du retard que prenaient Titien et Salviati, finit par lui accorder la commande. Bassano prit cette anecdote comme un avertissement.
Da Ponte, qui trouvait son protégé bien peu reconnaissant des trésors d’éloquence déployés pour convaincre ses confrères de ne pas rejeter Bassano comme un débutant, jeta l’article dans la cheminée avec force en le déclarant tout juste bon à envelopper les sardines et les anchois.
Le lendemain, samedi 24 janvier 1587, les patriciens de Venise furent invités à célébrer les peintres vainqueurs lors d’une cérémonie officielle. Les vaincus du concours avaient été conviés par courtoisie. Palma le Jeune avait décliné et Tintoret y envoya son fils Domenico avec pour mission de lui rapporter toute remarque sur la ressemblance entre les toiles.
En entrant dans la cour du Palais, dans lequel il avait pourtant souvent accompagné son père, il remarqua pour la première fois la statue de la déesse Astrée, aux côtés des huit allégories féminines sculptées sur le panneau frontal, à gauche de l’escalier des Géants, construit récemment par l’architecte Sansovino. Vierge pour Virgile, dernière divinité quittant la Terre à la fin de l’Âge d’or pour Ovide, sa figure renvoyait à la fois à Marie et à la Justice, deux personnifications auxquelles Venise aimait à s’associer. Et pourtant ce jour-là, cette Astrée, dont la blancheur laiteuse éblouissait le jeune artiste, n’avait pas rendu justice à son père dans la création du Paradis. La cérémonie à laquelle il allait assister était même une inversion cataclysmique des valeurs. Son père avait été volé et il avait le sentiment que c’était lui qui le vengerait et relèverait le défi de faire revenir Astrée sur Terre en quelque sorte, pour permettre la renaissance heureuse de l’Âge d’or.
C’est perdu dans ces pensées mythologiques d’un destin de justicier au service de la peinture que Domenico s’installa sur son banc. Lorsque la porte s’ouvrit, laissant entrer le doge et sa suite, ce fut comme une apparition. Il faut se figurer tout ce que la jeunesse a de plus éclatant, ce que la beauté peut offrir de plus régulier et de plus noble, ce que les grâces les plus séduisantes ne pourraient égaler ; en un mot, tout ce que la fraîcheur offre en modèle à la vertu. Loin d’écouter les discours, il ne détournait pas son regard de cet ange rayonnant dans sa robe aux reflets dorés et chatoyants. Elle était assise près du doge – probablement sa fille. Il tenta d’en capturer les traits pour réaliser son portrait, et peut-être le lui offrir un jour.
Sa figure était douce et réservée, la finesse et la bonté brillaient dans ses yeux qui peinaient pourtant à se poser sur quiconque. Dans sa fureur d’aimer, il attribua ce regard absent à la timidité – ce devait être la première fois qu’elle paraissait en public. Il la fixait sans même le savoir et, dans le charme qui l’entraînait lui-même, il crut qu’elle l’avait vu et que cela lui avait fait détourner le regard précipitamment. Il perçut même une rougeur sur ses pommettes délicates. Enhardi et transporté d’amour, il continua à l’admirer mais ne put obtenir un second regard, quelque magnétisme qu’il mît dans le sien – ce qu’il interpréta comme le signe que lui aussi l’avait émue. Hélas, comment l’aurait-il pu…
En sortant du Palais, le cœur battant et le pas léger, Domenico n’attendit pas sa gondole, il préféra marcher, se sentant libre pour la première fois, prêt à affronter le monde, si c’était pour les beaux yeux de son inconnue.
Il rentra à l’atelier et ne répondit aux questions de son père qu’après avoir fini l’esquisse du portrait de celle qu’il ne pouvait encore nommer Olympia.
Quant à la cérémonie, il n’en retint pas grand-chose. D’ailleurs, il ne s’y était dit rien d’exceptionnel, les discours étant très policés. Il avait juste noté que Véronèse, glacial, avait l’air absent, et que son ami Bassano semblait ému d’être distingué par le doge et paralysé par la sécheresse de son aîné.
OceanofPDF.com