Concours pour le Paradis

Clélia Renucci · Chapitre 12 sur 25

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Concours pour le Paradis

12. Désaccords

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Désaccords

 

Mars 1587

 

Alors que Marco montait profiter des faveurs de sa courtisane, Véronèse le quitta pour retourner dans son atelier, devant lequel il trouva Bassano, la mine sombre et l’œil batailleur.

Allons bon, il a dû encore se faire tancer par son père, pensa Véronèse, que les problèmes de ces fils à papa geignards commençaient à impatienter.

Il le renvoya sans ménagement, lui intimant de ne pas revenir tant qu’il n’y serait pas convié :

– C’est quand même moi qui organise le travail de mes apprentis, ils ont besoin de temps pour mettre l’esquisse au carreau. Et je compte bien le leur laisser. Accommode-toi de cela et cesse de m’importuner.

Bassano reçut le souffle de la porte sur son visage comme une gifle.

Si son premier mouvement fut d’aller raconter l’histoire à son père, il se retint pour ne pas lui donner la preuve de sa vulnérabilité. Il préféra aller trouver son soutien de toujours, l’architecte da Ponte, qui serait sûrement de bon conseil. Il savait qu’il ne pouvait contrevenir aux ordres du maître véronais, mais sa morgue l’irritait. Pour qui se prenait-il ? Il avait été, au même titre que lui, désigné par le Palais pour réaliser la plus grande de ses toiles. Un peu de respect lui semblait de mise.

Hélas, en arrivant chez son mécène, il le trouva plus occupé encore que Véronèse, et aussi peu disposé à le recevoir.

La reconstruction du pont du Rialto dont l’architecte avait la charge venait d’être interrompue alors qu’elle commençait à peine. Un pont de pierre allait enfin remplacer les planches de bois mal ajustées qui servaient aux Vénitiens pour traverser le canal et passer d’une rive à l’autre.

Depuis deux siècles, les doges tergiversaient, malgré de nombreux accidents dont le plus grave avait causé la mort de deux cents personnes. Même si des projets leur avaient été soumis, comme celui, révolutionnaire, de Michel-Ange, aucune décision n’avait été prise.

Les Vénitiens n’y croyaient plus, lorsque le doge Cicogna avait lancé un concours qu’Antonio da Ponte avait gagné. Douze mille pilotis étaient en train d’être enfoncés dans la lagune pour soutenir le nouveau pont. Le marbre d’Istrie avait été entreposé sur les campi alentour. L’architecte s’apprêtait à réaliser une véritable prouesse technique en construisant une arche monumentale, sorte de rue suspendue sur les eaux et ne reposant sur aucun pilier central. C’est par cette innovation qu’il l’avait emporté sur son rival Palladio, pourtant soutenu par le puissant Marcantonio Barbaro.

Da Ponte avait imaginé trois voies de passage au centre desquelles seraient installées pas moins de vingt-quatre échoppes, les axes latéraux permettant aux Vénitiens pressés de gravir le pont plus rapidement et d’y admirer les navires les jours de procession.

Alors que les travaux avançaient, une ultime polémique menaçait de les suspendre. En sa qualité d’expert nommé par le Sénat, Barbaro avait mis en cause la stabilité des pilotis et soulevé le risque d’un écroulement de la structure.

L’architecte était en train de confectionner de nouvelles maquettes pour prouver à ses détracteurs la viabilité de son entreprise et c’est le moment que Bassano avait choisi pour venir l’interrompre et lui parler de ses disputes avec Véronèse.

Le maître, bien que très impliqué dans la réussite du projet du Paradis, ne sut trouver les mots justes pour calmer les angoisses de son protégé, à qui il parut pressé, indifférent à sa cause, alors qu’il était simplement inquiet de son propre sort. Leur incapacité à exprimer leurs craintes jeta un froid dans la conversation et Bassano repartit, plus abattu encore que lorsqu’il était arrivé.

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