Concours pour le Paradis
Épilogue
Les acteurs du rayonnement de Venise dont vous avez suivi le cours sont en train de vivre leur apogée. Ils mourront tour à tour. Rejoindront-ils la nuée des élus imaginés par Domenico ?
Le moine Girolamo Bardi fut le premier à disparaître, deux ans après le dévoilement de la toile, le 28 mars 1594, alors qu’il venait de se voir offrir le poste de curé de l’église San Samuel.
Jacopo Tintoret, le grand, l’unique, succomba le 31 mai 1594. Il avait continué à peindre jusqu’à sa mort en dépit du chagrin qui ne le quittait plus depuis la disparition de Marietta. Malgré son triomphe dans la salle du Grand Conseil, l’hostilité de ses détracteurs ne se relâcha pas. Ayant proposé aux sénateurs d’évaluer eux-mêmes ses émoluments pour le Paradis, il les jugea trop élevés et les fit réduire. Cette extravagance ne lui fut pas pardonnée. Les épigrammes circulèrent, flèches décochées contre l’effervescence de sa toile. Celle de Zuccaro, le Florentin éternel vaincu du concours, est restée célèbre :
« Ne fais pas comme celui qui a peint
Sur ces flots un Paradis de façon si confuse,
Que plus on le regarde, moins on le comprend. Il en a fait ressembler les habitants
À une populace sur un marché. »
La belle Olympia n’eut pas longtemps le bonheur de rêver auprès de la toile des Tintoret, elle s’éteignit à l’âge de vingt-cinq ans, quelques jours avant son père. Cette année 1595 vit aussi disparaître dans l’été le grand Marcantonio Barbaro, mécène de Véronèse, qui expira dans les bras de leur maîtresse, la sublime Tullia. Celle-ci, sans protecteur alors qu’elle avait passé trente ans, se retira dans le couvent de l’église Santa Maria Maddalena delle Convertite. Musicienne, elle charma et séduisit pensionnaires et visiteurs tout au long de son heureuse vie.
Le cousin de Barbaro, l’amateur de femmes et de livres anciens, Giacomo Contarini, mourut quelques mois plus tard, en octobre. Ses manuscrits, ses incunables et sa collection de toiles furent légués à la ville.
Son confrère Giacomo Marcello, qui avait retrouvé sa silhouette depuis qu’il siégeait au conseil des Dix, fut emporté en 1596 par une fièvre typhoïde contractée en mer. Pietro Foscari, ordonnateur du concours, surprit tout le monde en succombant au mal français, lui qui avait toujours affiché les mœurs les plus sages.
En 1597, l’illustre Antonio da Ponte, dernier survivant du jury du concours pour le Paradis, s’éteignait. Jusqu’à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, il avait poursuivi sa carrière d’architecte, secondé par son neveu Antonio. Il mourut sans pouvoir admirer son ultime chef-d’œuvre, le pont des Soupirs, sarcophage à deux voies aveugles qui allait permettre aux prisonniers de circuler de leur cellule aux salles d’interrogatoire. Bienveillance ou cruauté, le neveu de da Ponte ajouta quatre fenêtres grillagées de chaque côté de l’édifice, invitant ainsi les condamnés à sentir le prix de leur liberté perdue en jetant un dernier regard aux canaux de leur ville. Sa construction, retardée sans cesse, ne débuta qu’en 1602.
Enfin, Marco continua de peindre aux côtés de son frère, travaillant parfois, jouant toujours et se passionnant pour les affaires politiques, tandis que Domenico vécut une vie paisible de peintre talentueux sans ennemis. Il attendit Giulia, sa belle jardinière, mais n’eut jamais le bonheur de la revoir. Ils entretinrent une correspondance suivie jusqu’à ce que, à l’âge de soixante-quatorze ans, en 1635, le peintre, frappé d’une crise d’apoplexie, perdît l’usage de sa main droite. Il continua à peindre et à écrire de la main gauche et mourut l’année suivante. Son corps repose à côté de celui de sa sœur et de son père dans leur chapelle familiale, à droite de la nef centrale de la Madonna dell’Orto.
L’histoire abonde en oublis, en méjugements chroniques, en contre-vérités. Le courage du doge Pasquale Cicogna et de ses conseillers pour mener à bien ce projet n’est guère récompensé. Ce Paradis n’est cité qu’en passant, comme une œuvre mineure et non pas comme le concours d’une vie, d’une ville.
Demain peut-être saurons-nous lire dans le visage de ces anges rayonnants l’expression de ce que fut Venise. On retrouvera alors dans l’éclat de leurs batailles le talent des artistes qui se sont succédé pour nous inciter tous, un jour, à regarder le paradis en face.
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