Concours pour le Paradis

Clélia Renucci · Chapitre 17 sur 25

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Concours pour le Paradis

17. Domenico

17

 

 

Domenico

 

Été 1588

 

Domenico ne regrettait qu’une chose, l’absence de sa sœur Marietta. Celle-ci avait passé, au même titre que lui, les vingt dernières années de sa vie dans l’atelier à brosser et récurer les pinceaux, à broyer les pigments et à participer à la création des toiles. La regarder manier les pinceaux et parfois entonner de sa voix claire un motet de Monteverdi suffisait à l’apaiser. Ils avaient toujours été complices : si Domenico était un peu plus jeune qu’elle, il l’avait souvent protégée lorsque, habillée en homme dans la rue – une jeune fille n’avait pas alors le droit de travailler dans un atelier –, quelqu’un remarquait la supercherie et voulait en avoir le cœur net.

C’est auprès d’elle que Domenico trouvait du réconfort : il lui racontait ses querelles avec Marco, lui confiait ses émois, lui lisait les poèmes qu’il composait en italien en cachette de son frère – et même de son père –, qui sinon auraient trouvé là une nouvelle raison de se moquer de lui. Mais depuis deux ans que sa sœur avait épousé un orfèvre allemand… plus rien, ou presque.

Leur père ne s’en remettait pas non plus, lui qui l’avait toujours chérie, allant jusqu’à refuser en son nom les plus grands honneurs pour la garder auprès de lui : alors qu’elle s’était fait une excellente réputation de portraitiste, il ne l’avait pas laissée s’éloigner, fût-ce pour honorer une invitation de l’empereur Maximilien à se rendre en Autriche ou du roi Philippe II à venir à la cour d’Espagne. S’il avait imposé dans le contrat de mariage que le couple continue à vivre sous son toit jusqu’à sa mort, les relations avaient changé. Marietta, devenue femme, ne pouvait plus accompagner son frère dans les librairies de la Merceria ; elle restait avec son époux dans sa joaillerie située calle del Lovo, en face de l’église San Salvador. Elle n’avait plus le temps d’écouter ses vers et de les commenter, devant aider son mari à faire ses comptes le soir. Elle ne venait même plus à l’atelier, ayant trop de sa maison à tenir pour avoir la tête à peindre.

Puisqu’elle s’était mariée, elle désirait maintenant un enfant, et celui-ci tardait à venir. Pour cette raison et pour éviter la chaleur de Venise en été, le couple s’était installé deux mois dans une maison louée à Carpenedo, dans la fraîcheur des plaines du nord de Venise.

Pour combler ce vide, Domenico décida – au contraire de son père qui se réfugia dans la solitude – d’écrire à sa sœur pour qu’elle ne manque rien de la vie de l’atelier. Les visites de Foscari et du moine Bardi lui fournirent la première matière de ces lettres :

 

À Venise, le 15 juillet 1588

 

Ma sœur chérie,

Tu manques toujours autant à l’atelier. Nous n’avons qu’une hâte, voir

ces deux mois s’écouler le plus rapidement possible. L’ambiance ici est

morose. Tu m’as laissé seul avec Marco qui n’en fait qu’à sa tête et ne

vient que quand il n’a rien d’autre à faire, c’est-à-dire très rarement.

Notre père ne prend même plus la peine de lui en faire remarque tant ton

absence l’attriste. Il n’est ces derniers jours que l’ombre de lui-même. Je

dois veiller à tout : accueillir les deux compères du jury pour leur visite

hebdomadaire, les rassurer sur l’état de notre vieux Jacopo, trouver du

travail pour les deux apprentis que nous avons gardés et, surtout, trouver

le temps de te le raconter.

Chaque fois que Foscari et Bardi montrent le bout de leur nez, c’est

pour critiquer tel ou tel aspect de l’esquisse sur laquelle nous travaillons.

Je le vois bien, ils profitent de ce qu’ils perçoivent comme ma promotion

pour faire passer des messages à notre père. Ils ne prendraient jamais le

risque de lui imposer quoi que ce soit. Ils le connaissent, c’est tout de

même lui qui a répondu au si respectable Francesco Gritti, qui lui

reprochait d’appliquer la peinture à grands coups de brosse sans

respecter les règles des anciens comme Titien ou Bellini, que les vieux

maîtres, eux, n’avaient pas à peindre comme lui dans un tel chahut… Tu

te souviens, ma Marietta, combien nous avions ri ?

En tout cas, moi, je n’agis pas comme lui. Je suis plus diplomate. Par

exemple, à force d’entendre des critiques sur l’absence de construction de

la deuxième esquisse, sur la taille disproportionnée des personnages qui

ont tous l’air d’être sur le point de tomber dans l’abîme, j’ai fini par

comprendre qu’ils attendent de nous que nous produisions une troisième

esquisse, moins confuse, sorte de croisement entre les deux premières.

Tu me connais, plutôt que de réagir en sanguin comme notre père, j’ai

dit oui. M’approuves-tu ? Il ne sert jamais à rien de contredire un

commanditaire. Le jour où la toile est installée, il suffit de leur rappeler à

quel point leurs suggestions ont été fécondes pour les convaincre que

c’est « leur œuvre » qu’ils ont sous les yeux – même si celle-ci correspond

peu à ce qu’ils avaient en tête.

Mais j’arrête là les commérages, j’espère que votre retraite à

Carpenedo te plaît. Non, c’est faux. J’espère que tu t’y ennuies pour que

jamais plus tu ne nous fasses la peine de nous délaisser si longtemps. Tu

sais, il se passe des choses bien étranges en ce moment à Venise. Ça

remonte du Broglio jusqu’à la Merceria et cela a pris tant d’ampleur que

même Marco commence à s’en préoccuper ; je le vois délaisser – avec

bien des regrets – le ponte delle Tette pour rejoindre mes chères librairies.

Un groupe de jeunes nobles influencés par le moine Paolo Sarpi, dont

nous avons lu avec passion les lettres il y a quelques années, est en train

de combattre les vieux représentants du parti des patriciens. C’est

l’éternelle querelle entre conservateurs et réformistes, me diras-tu, mais

cela va plus loin puisque c’est directement dirigé contre le doge. Les

« Giovanni », comme on les appelle, s’inquiètent de la présence accrue de

jésuites – proches de Rome et du pape – dans la ville. Or les thèses

d’Ignace de Loyola et de la Compagnie de Jésus n’ont jamais trouvé une

terre accueillante dans notre chère cité… Les jeunes, donc, tentent de

lutter contre l’activisme intrigant de cet ordre néfaste, derrière lequel ils

voient l’influence bien sûr du pape, mais aussi le spectre de l’Espagne et

des Habsbourg décidés à isoler notre ville pour se réserver le commerce

ottoman et affaiblir notre pouvoir. Les « Vecchi » au contraire s’érigent,

eux, en défenseurs de la prudence. Bien attachés à leurs privilèges, ils ne

souhaitent pour rien au monde contrarier la sacro-sainte Rome et sont

prêts à tout pour lui plaire.

Tu me diras que je parle comme un convaincu. Il est vrai que les

Giovanni ont des arguments sérieux pour des Vénitiens ancrés dans leurs

traditions comme nous le sommes. Nous n’avons jamais baissé la tête face

au pape ; pourquoi commencerions-nous aujourd’hui ?

Ce débat m’intéresse d’autant plus que je vois chez nos membres du

jury une tendance à la « vecchisation ». Ils veulent nous rapprocher

toujours plus d’une vision romaine du paradis, respectant en tout point

les préceptes du concile de Trente. Figure-toi que pas plus tard qu’hier

soir, j’ai été pris à partie à la Merceria. « Que feras-tu de ton Paradis ?

m’a-t-on demandé. Un antidote ou un poison ? » Je dois t’avouer que je

n’ai pas de réponse tranchée… La religion que les Giovanni professent

est plus intellectuelle, ils se prêtent volontiers à des expériences

hétérodoxes importées d’outre-Rhin auxquelles je ne suis pas certain

d’adhérer. Mais l’immobilisme soumis prôné par les Vecchi ne me

convient guère mieux.

Que tes avis sages et avisés me manquent en ce moment ! Tu laisses ton

petit frère trois semaines, et vois le résultat ! Cerné par les partis, il ne

sait plus à qui se fier et toutes ces discussions l’empêchent de travailler

correctement ! Ne parlons pas de notre père qui n’est plus disponible que

pour sa Mise au tombeau, et à travers les larmes de Marie, sois bien

certaine que ce sont les tiennes qu’il peint. Il ne me prête pas plus

d’attention qu’à un chien errant recueilli par bonté. Je lui montre les

ajustements que je propose à sa toile et il acquiesce benoîtement ; ça lui

ressemble si peu que j’en suis effrayé ! Chacun de ses tableaux ne devient

plus qu’un oxymore. Il cherche la clarté par les ténèbres, se sert du noir

de charbon comme source lumineuse, il peint des féeries funèbres, des

nocturnes incandescents. Si je le laissais faire, il peindrait probablement

un enfer pour figurer le paradis.

Heureusement, mes visites quotidiennes à la Scuola pour vérifier que

l’imprimatura sèche bien et que la toile ne souffre pas trop de l’infinie

chaleur que nous subissons me consolent. Nous avons de la chance, les

pierres du bâtiment sont tellement épaisses qu’on se croirait dans une

église, l’air y est parfaitement frais. Comme j’y vais toujours seul, je m’y

prends parfois à rêver… surtout lorsque la belle jardinière fait son

apparition dans le cloître pour soigner ses mimosas qui embaument notre

atelier lorsque nous laissons les battants des fenêtres ouverts. Je t’ai déjà

parlé d’elle, n’est-ce pas, ma chère sœur ? C’est la plus jolie créature qui

puisse se concevoir – après toi, bien sûr. Ses frêles épaules lui donnent

une dignité que son état dément. Je ne la puis concevoir fille du peuple.

Elle doit être l’une de ces jeunes femmes touchées par le sort, orpheline

avant d’avoir pu être mariée et sans famille pour prendre soin d’elle. La

Scuola l’aura sans doute recueillie et lui aura fourni cette occupation. Je

ne sais pas encore si elle m’a remarqué. Je viens tous les jours à cinq

heures. Parfois, elle reste assise sur un banc pendant des minutes entières

et ses yeux vert émeraude se perdent dans l’infini de sa pensée. Elle n’est

jamais plus belle qu’à ces instants où sa mélancolie se joint à la douceur

de ses fleurs. On la transporterait volontiers au milieu d’une clairière. On

la représenterait alors en train de se lever, les lèvres gracieusement

entrouvertes, et on imaginerait le doux son de sa voix qui viendrait

enchanter le monde. Un papillon aux couleurs vives pourrait se poser sur

son index pour recueillir son souffle. Elle lui parlerait doucement,

caressant ses ailes où le lapis-lazuli se mêlerait à l’orpiment, puis elle

l’aiderait à reprendre son envol en relevant son doigt d’une finesse

d’orfèvre. Alors l’insecte, ivre de bonheur et de promesses, s’échapperait

du jardin, remerciant par un battement d’ailes la belle jardinière.

Mais je rêve, j’essaie de capter son regard qui reste inexorablement

dans le vague. Que ne suis-je un Marco pour oser la déranger dans ses

rêveries ?

Je m’en veux, je voulais parler de ton absence et je ne fais que

m’apitoyer sur mon sort… Pourtant, tu le sais, à travers moi, c’est de toi

que je parle…

Tiens, j’y pense, ça va te faire rire. Notre cher Battista, le marchand de

pigments de la calle del Forno, a encore fait des siennes. Notre père, qui

lui est si fidèle malgré l’augmentation accablante de ses prix, lui a

commandé ses couleurs habituelles : du blanc d’argent, de l’orpiment, du

jaune de Naples, de la terre de Sienne bien entendu, du rouge cochenille,

ainsi que de la laque de garance et du vermillon, du vert de cuivre, du

bleu d’azurite, du noir d’ivoire et du brun bitume. Tu le connais, Battista

livre toujours en retard… Exceptionnellement, la majeure partie des

pigments sont arrivés à l’heure. Mais, tiens-toi bien, cette fois-ci, le rouge

cochenille manquait, à cause, selon lui, d’une contagion des cactus

mexicains qui a forcé les producteurs à couper leurs arbres pour en faire

pousser d’autres. Ainsi, pas d’arbres, pas de cochenilles, pas de

cochenilles, pas de rouge ! Je crois que cette invention sera la dernière

dont il nous fera l’honneur.

Notre père est très fâché et, malgré les liens de cinquante ans qu’il a

toujours gardés avec cette maison, j’ai bien l’impression qu’il va pour

une fois lui faire une infidélité. Il m’a envoyé chercher ses pigments chez

le marchand du Cannaregio, tu sais, celui qui s’est installé en face de

l’atelier du Titien – j’ai toujours autant de mal à imaginer que c’est

désormais celui de notre ami Bassano –, et j’en ai trouvé plus que de

raison. Mon négociant n’a bien sûr jamais entendu parler de cette

infection mortifère des cactus du Mexique…

Puisque je mentionne Bassano, je suis très inquiet. Depuis notre

rencontre au palais des Doges, je ne l’ai pas revu. Il ne vient plus aux

réunions de la Merceria. On dit qu’il travaille pour des scuole mineures

et que son père lui fournit pas mal de commandes…, des scènes bibliques

essentiellement. Son amitié me manque et la solitude n’est pas un état qui

lui réussit. Peut-être pourrais-tu lui rendre visite à ton retour… Toi, il

t’écouterait…

En attendant, chère sœur indigne qui nous met tous dans la position de

l’amant éconduit tant tu nous manques, reviens-nous vite. Nous ne

sommes pas nous-mêmes sans toi.

 

Ton Domenico

 

Depuis que le menuisier avait réduit à néant ses espoirs d’échafaudage à l’horizontale, rendant difficile pour lui tout travail sur l’œuvre, Tintoret ne s’intéressait plus que de loin à la réalisation du Paradis et Domenico, en proie à des doutes existentiels, se sentait d’autant plus seul que Marco quittait l’atelier aussi souvent que possible, préférant pérorer aux assemblées politiques et utiliser sa gouaille, non plus pour ravager le cœur des filles, mais pour convaincre celui des hommes.

Foscari et le moine Bardi poursuivaient leurs visites hebdomadaires et paraissaient chaque semaine plus nerveux. Les mois d’été étaient éprouvants pour tout le monde, semblait-il. Domenico, en Vénitien, savait que dans cette ville, il valait mieux n’être au courant de rien pour éviter d’être accusé de tout. Il ne posait donc aucune question aux membres du jury qui concernât leur air accablé ou les messes basses qu’ils échangeaient en regardant la nouvelle esquisse. Il s’était remis au travail, et il avait décidé que tant que son père marquerait son désintérêt pour la toile, il s’attellerait seul à la création de l’esquisse finale.

 

Il choisit de repeupler le Paradis de son père d’une foule compacte d’élus, en gardant toujours sous les yeux les Feste di palazzo, le calendrier officiel des saints de la République, régulièrement augmenté et réimprimé. Outre les groupes habituels de personnages figurant au paradis – les archanges, les prophètes et les patriarches, les apôtres et les évangélistes –, Domenico voulait donner un visage aux deux cent quatre-vingt-quatre saints qui protégeaient Venise. Il alla encore plus loin, puisque, aux deux cents figures présentes sur la première esquisse de son père, il en ajouta le double, triplant ainsi leur nombre.

Sur les quatre papes liés à la liturgie de Saint-Marc, il s’attacha à Grégoire, en hommage au dernier du nom, mort trois ans auparavant. Sur les quarante-huit évêques, Domenico choisit Lorenzo Giustiniani, premier patriarche de Venise en 1451. Dans la catégorie des abbés, l’ermite Antoine et saint Jérôme se distinguèrent des autres.

Vint ensuite le moment de faire un sort aux cinquante et un martyrs et confesseurs nommés dans les Feste di palazzo, parmi lesquels le peintre décida de représenter Thomas d’Aquin, Antoine de Padoue, François, Roch et bien sûr saint Domenico. Enfin, il lui fallut peupler son Paradis de figures féminines, seules cinquante-six étaient présentes dans le calendrier vénitien… Il mit l’accent sur les figures majeures de saintes qui avaient participé aux croisades contre les Infidèles. Ainsi, sainte Barbe et sainte Hélène occupèrent une place glorieuse dans le tableau.

Domenico respecta les règles imposées aux peintres par le concile de Trente. Il n’habilla pas les saints de vêtements profanes, ne figura pas d’animaux, ne croqua aucun visage de mécène, représenta le Christ avec une barbe et Dieu comme une essence invisible et incorporelle.

Ces injonctions, applicables aux lieux de culte, ne concernaient pas les murs du palais des Doges. Néanmoins, le dogmatisme inquisitorial rendait prudent et chacun s’employait à éviter d’avoir à se justifier ou à s’expliquer, le moindre écart risquant d’être perçu comme une provocation. Il s’octroya une entorse au décret qui stipulait l’interdiction de « peindre les âmes élues s’embrassant dans le Ciel au lieu d’être tendues vers la contemplation ». Cet impératif contredisait trop l’image que Domenico se faisait du paradis, qu’il n’imaginait pas comme une assemblée de fanatiques, mais comme une réunion de gens heureux d’avoir atteint le bonheur suprême, guidés par leur Seigneur bien sûr, mais non pas hameçonnés comme des frénétiques. Ainsi, sur les six cents figures de son esquisse, il n’en peignit qu’une soixantaine contemplant la Vierge, tandis que cent quatre-vingt-une étaient tournées vers le spectateur ; sur celles-là, huit le regardaient, treize tenaient un livre à la main, et les autres s’observaient.

Ce léger écart par rapport aux recommandations du concile ne fut pas remarqué par Foscari ni par le moine Bardi, qui applaudirent à la vue de ce Paradis si bien rempli.

 

À la fin de l’été, une fois sa Mise au tombeau achevée et livrée au père supérieur de San Giorgio Maggiore, Tintoret découvrit le Paradis de son fils et ce fut le coup de grâce.

Toutes ses trouvailles, sa fantaisie, son originalité s’étaient évaporées : Domenico avait abandonné ce qui faisait selon lui la richesse de son esquisse. Adieu, les cercles de Dante ; adieu, les nuages, ces cristaux de neige délicats qui permettaient au regard de s’évader… Plus un espace disponible dans ce paradis tellement peuplé que même derrière la gaze dans laquelle son fils enveloppait ses personnages, d’autres figures apparaissaient. Le maître, qui reconnaissait sa responsabilité dans ce résultat, n’ayant pas épaulé son fils pendant ces deux derniers mois, ne voulut pas rejeter en bloc ces changements, mais il ne put s’empêcher de s’exclamer :

– Qu’as-tu fait, mon fils ? Au milieu d’une foule si confuse, qu’est-il advenu de la belle ordonnance de la Divine Comédie ? Je ne dis pas que c’est mal peint… Ta main a du génie, mon Domenico, je l’ai toujours pensé. Mais pourquoi donc une telle cohue ? Ne te souviens-tu pas qu’il faut du vide pour que l’œil perçoive mieux le plein ? C’est comme un silence dans une belle phrase, une pause dans une élégie. Crois-tu que tes Tibulle, tes Properce, tes Ovide, dont tu te gorges la nuit venue, aient jamais eu telle audace ?

Sur ce dernier mot, Tintoret s’interrompit. Et si ce qu’il venait de dire sans y penser était la vérité ? Et si cette esquisse produite par son seul fils portait en germe une révolution future de la peinture ? Lui ne représentait plus maintenant que la vieille garde…

Réfrénant cette sombre pensée, Tintoret tempéra encore ses critiques. Il insista sur des détails montrant qu’il percevait l’intelligence de la composition et conclut par ce conseil chagrin :

– Tâche tout de même de ne pas trop ôter de poésie à ce Paradis que je vais être amené à rejoindre bientôt…

Domenico, d’abord peiné par les commentaires de son père, perçut ensuite l’étendue de ses éloges. Pour la première fois, Jacopo lâchait prise. Il allait le laisser maître à bord. Pourtant, rien ne serait officiel, que croyait-il ? Si c’était bien lui qui réalisait la toile, pour tout Venise, son père resterait l’auteur de cette œuvre monumentale.

Alors que son père avait l’air absent, comme aimanté par l’idée de sa mort, en lui la vie s’allumait enfin. Il allait pouvoir expérimenter de nouvelles techniques, diriger un chantier du début à la fin.

Les deux hommes s’étreignirent, l’un au seuil de sa vie et l’autre y faisant enfin ses premiers pas.

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