Concours pour le Paradis
3. Les visites d’ateliers
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Les visites d’ateliers
Février 1578
Pietro Foscari avait suggéré au moine de le retrouver dès le lendemain dans la cour du palais des Doges. Ils commencèrent leur visite des artistes en allant avertir Palma le Jeune qui travaillait justement à une Venise couronnée par la Victoire dans la salle du Scrutin. L’ordonnateur du concours fut agréablement surpris par la discrétion du théologien qui, ne connaissant pas le peintre, s’immisça peu dans la conversation. Ce tact plut à Foscari. Palma, à qui il avait déjà commandé plusieurs toiles en sa qualité de provveditore, responsable des travaux de l’ensemble du Palais, fut exalté à l’idée d’être choisi pour renouveler l’image que la ville se faisait du paradis. Calmant ce débordement d’énergie, Pietro Foscari lui annonça qu’un programme allait leur être soumis mais qu’il ne fallait pas l’attendre avant quelques semaines. Les yeux brillants de reconnaissance, le peintre leur promit d’être à la hauteur de la tâche et les laissa le quitter pour se remettre à sa Victoire de Venise dans laquelle il voyait un heureux présage de son propre destin.
Une fois cette visite terminée, le moine, toujours en retrait, suivit Foscari dans son bureau des Procuraties. Des chandeliers encadraient une cheminée sur le marbre de laquelle s’entassaient divers plans d’architecte, esquisses de peintre et plumes de toutes sortes. Le parfum si particulier de ce bureau rempli de vieux papiers s’amalgamait avec la bonne senteur des bûches, chauffant sans mesure en ce mois de février. Les murs étaient ornés d’études réalisées par Titien, Tintoret ou encore Véronèse, qui avaient tous travaillé pour le Palais et avaient de ce fait présenté leurs esquisses à Foscari. Les vitraux ouvragés donnant sur le rio laissaient passer peu de lumière. L’ordonnateur du concours fit donc allumer plusieurs chandelles et Bardi attendit qu’il écrivît une missive demandant délicatesse et doigté au Florentin Federico Zuccaro. Le moine admira l’équilibre entre flatterie et rappel du prestige de la commande et se dit que celui qu’il avait pris pour un fonctionnaire autoritaire était plus fin diplomate qu’il ne l’aurait cru.
Le campanile de Saint-Marc venait de sonner la nona lorsque les deux confrères se dirigèrent vers le nord de Venise. Leur gondole armoriée aux insignes du Palais avait suivi d’étroits canaux avant de rejoindre le Grand Canal. En chemin, le moine Bardi proposa à Foscari de faire une halte dans une trattoria située non loin des entrepôts du Fondaco dei Tedeschi. Celui-ci, surpris, accepta avec gourmandise. Il avait le bec fin et l’air glacial de cette matinée de février lui avait ouvert l’appétit. Le regard qu’il portait sur son collègue changea. Un homme qui aimait la bonne cuisine, fût-il moine, méritait le respect. Ils engloutirent des tortellini à la napolitaine, accompagnés de pigeons farcis cuits à la perfection. La suave liqueur qu’on leur servit acheva de dissiper la froideur guindée qui les séparait.
C’est avec un bel entrain qu’ils remontèrent en gondole jusque dans l’atelier de Francesco Bassano, quittant la beauté des façades des palais gothiques du Grand Canal pour s’enfoncer dans les sombres rii du Cannaregio, où vivaient Francesco Bassano et Jacopo Tintoret. Là, les femmes du peuple, travailleuses du verre ou de la dentelle, petites ouvrières aux grands châles noirs à franges, rejoignaient leurs ateliers, traversant les ponts le plus vite possible, sans se retourner ni prêter attention aux œillades des gondoliers inoccupés.
Le jeune Francesco Bassano accueillit leur demande avec beaucoup plus de réserve que ne l’avait fait Palma. S’il était honoré d’une telle distinction, cette charge de travail l’effarait. Il lui fallut se dominer pour garder bonne figure et seule la perspective d’attendre encore quelques semaines que le programme fût rédigé l’apaisa.
En quelques coups de rames, les deux camarades se retrouvèrent Fondamenta dei Mori, à l’atelier du maître le plus fascinant que Venise ait connu ces dernières années. Bardi brûlait de le rencontrer et ne fut pas déçu. Poussant la lourde porte de l’atelier, ils saisirent Jacopo Tintoret dans un impétueux élan de création. Par-dessus le fond de sa toile d’un bleu outremer d’une profondeur à faire pâlir la nuit, il était en train de reproduire le mouvement d’un mannequin en cire grandeur nature, suspendu la tête en bas et le pied accroché à une corde au plafond de son atelier, que sa fille Marietta se chargeait de balancer d’avant en arrière. Il achevait son Origine de la Voie lactée, commande du prince d’Autriche Rodolphe II, dans laquelle Zeus pose son fils Héraclès, fruit de ses amours avec la mortelle Alcmène, sur le sein de son épouse Héro pour que son lait en fasse un demi-dieu.
Se retournant, l’œil fiévreux, à l’arrivée de ses visiteurs, il les remercia sans leur manifester plus d’attention. Girolamo Bardi et Pietro Foscari, étonnés par le peu d’enthousiasme du maître, essayèrent de capter son attention en lui énumérant la liste de ses concurrents, en vain. Ils finirent par le laisser retourner à la flamme de ses amours mythologiques sans réussir à en apprendre davantage.
Alors que le jour tombait et que le froid perçait leur houppelande, ils décidèrent d’arrêter là leurs visites et convinrent de se retrouver le lendemain matin au campo San Samuele, où résidait Véronèse.
Tandis que cette année 1578 commençait, le peintre avait toutes raisons de voir l’avenir d’un œil optimiste. Il avait beaucoup accompli depuis son arrivée à Venise vingt-cinq ans plus tôt, assisté par son fils aîné qui montrait de belles dispositions, et par son placide frère Benedetto.
Ce grand mondain réussissait la gageure de plaire aux patriciens ses mécènes, d’enchanter leurs femmes qu’il proclamait toutes ses inspiratrices et de ne jamais oublier leurs maîtresses, souvent véritables commanditaires des toiles, qu’il soignait particulièrement, surtout lorsqu’elles venaient passer une après-midi avec lui au prétexte de poser.
Son atelier, situé sous ses appartements dans la salizada San Samuele, lui permettait de vivre au cœur de la ville – contrairement à ses rivaux, réduits à se loger au nord de Venise, près du ghetto –, à proximité des palais du Grand Canal, dans lesquels il allait régulièrement peindre une fresque, retoucher une toile ou simplement converser.
Son grand-père, un noble de Vérone, avait séduit une fille du village voisin, aussi se sentait-il patricien et oubliait-il aisément les origines artisanes de son père tailleur de pierre dont il n’avait pas gardé le nom, lui préférant pour venir conquérir la Sérénissime celui de son noble aïeul, Caliari. Ses alliés de Vérone l’avaient indéfectiblement soutenu et leurs commandes lui en avaient assuré d’autres, plus prestigieuses, comme celles du palais Ducal.
Grâce à son génie de la couleur et du mouvement, Titien lui-même, le plus grand peintre qu’eût alors connu la lagune, voyait en lui son héritier. Cet homme devint le flamboyant interprète de la liberté vénitienne : premier sociétaire des salons des courtisanes, partisan des maisons de jeu et peintre des plus belles scènes religieuses. C’est le paradoxe des hommes de la Renaissance que d’être à la fois coureurs et croyants, amateurs de parties fines et de messes somptueuses, célébrant le vice d’un satyre et représentant le jour même une Vierge en grâce. En somme, cyniques et obéissants, grandioses et grotesques, libres et respectueux.
Dans l’atelier où ils furent conduits, Véronèse était en train de travailler à un enlèvement d’Europe. La main posée sur la cuisse d’une célèbre courtisane, Tullia Ancella, il réajustait sa robe pour en rectifier le tombé et les plis, tirait sur son corsage et dégageait encore son sein nu, tout en profitant de ce geste pour lui voler un baiser.
La scène était déjà bien ébauchée, il s’agissait de parfaire la toile, le maître avait donc convoqué ses modèles : Tullia, assise en amazone sur un mannequin articulé de taureau, était entourée de deux servantes. L’une aidait sa maîtresse à s’asseoir sur l’animal, lui touchant un sein ; l’autre, les mains enfouies sous sa robe, en relevait le bas pour éviter qu’elle ne se prenne dans les pattes de la bête. Une atmosphère rieuse et sensuelle se dégageait de ce quatuor désordonné et Véronèse avait hâte d’achever son œuvre pour jouir pleinement de la présence de ces jeunes femmes.
Le toussotement de Foscari interrompit la séance. Le maître recouvra ses esprits pour écouter ses deux visiteurs sans manifester son impatience. Au même moment, son frère entra en coup de vent dans l’atelier.
– Benedetto, tu ne vois pas que je suis occupé avec ces messieurs ? Prends ces châles et apporte-les à ces dames pour qu’elles se couvrent, dit-il en indiquant de la tête ses modèles, toujours radieuses sous la lumière chaude des bougies et des flambeaux.
– Ne vous arrêtez surtout pas pour nous, cher maître, dit galamment Foscari, le spectacle de cet enlèvement est un enchantement. Si nous pouvons vous être utiles, nous y participerons volontiers tout en discutant avec vous de ce qui nous amène ici.
Véronèse, surpris, vit dans les yeux de Foscari un tel appétit qu’il lui proposa, ainsi qu’au moine, de venir encadrer la scène. Deux modèles n’avaient pu être présents ce jour-là, si cela ne les dérangeait pas de se déguiser un peu, leur compagnie pourrait lui devenir très précieuse…
Enhardis par cette proposition, les deux hommes se drapèrent tant bien que mal, l’un d’une cotonnade d’un jaune solaire, l’autre d’une robe de soie au corsage rose pêche, et ils vinrent s’ajouter à la scène.
Foscari choisit de se mettre du côté droit du groupe de femmes. Le maître lui demanda de tendre les bras en l’air, le laissant profiter de la vue plongeante qu’il avait ainsi sur le décolleté de Tullia. Le moine dut se résoudre à rejoindre l’autre côté de la composition, moins avantageux puisqu’il devait tourner le dos aux femmes et lever les yeux vers d’hypothétiques anges…
Après quelques minutes d’étude approfondie des formes voluptueuses de la courtisane, Foscari reprit ses esprits, se souvenant de la raison de leur visite.
– Cher maître, commença-t-il d’une voix plus troublée que de coutume, vous avez été choisi pour participer au concours pour le Paradis organisé par le palais des Doges.
– Vous, ma chère, chuchota le moine Girolamo Bardi en même temps à l’oreille de la « servante », vous ne perdez rien pour attendre…
Si bien que le gloussement de celle-ci vint ponctuer la fin de la phrase de Foscari.
Véronèse, amusé de la tournure que prenait sa séance de pose, ne réagit pas immédiatement. Il demanda seulement à Foscari de se rapprocher de la servante et à Tullia de tirer encore sur son corsage tout en feignant de le retenir.
Les apprentis continuaient à travailler au fond de l’atelier mais la tension licencieuse était si palpable qu’ils riaient en coin. Ils trouvaient chacun un prétexte pour aller voir le maître et lui demander son avis sur tel ou tel fond. Véronèse finit par leur donner quartier libre pendant quelques heures pour se concentrer à loisir sur cet Enlèvement d’Europe.
Il répondit négligemment à ses visiteurs qu’il était déjà au courant, qu’il le savait avant même que la décision ne fût prise puisqu’il était toujours de tous les concours du Palais, puis il se lança dans une récrimination contre la mollesse du doge Venier qui, selon lui, l’avait toujours lésé. Comment se pouvait-il qu’on le fasse encore participer à de telles compétitions ? Son talent ne s’exposait-il pas assez dans tous les palais de cette Sérénissime cité ? Il prit le moine à partie, lui qui venait de Florence et qui connaissait les pratiques de mécénat des Médicis.
Le moine retint le corsage de sa robe qui glissait de son épaule et argumenta, l’esprit visiblement ailleurs :
– La rivalité entre les artistes de Venise n’est pas une injure mais une émulation.
Il ne croyait pas un mot de ce qu’il disait et débitait des lieux communs tout en effleurant la cuisse de la jolie servante, comme par inadvertance.
Tullia, qui avait des lettres et l’habitude de rendre les hommes heureux, dissipa tout mécontentement en chantonnant de minimis non curat praetor, les grands hommes ne s’occupent pas des détails. Elle invita Véronèse à jouer les Jupiter plutôt que les bougons et à rejoindre leur petit groupe pour fêter sa victoire et lui faire découvrir un autre paradis.
Ce n’est qu’à la nuit tombée que l’assemblée quitta l’atelier du maître sous les regards des apprentis, épiant à la fenêtre au prétexte de ranger l’atelier pour la journée du lendemain…
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