Concours pour le Paradis
21. Qu’il est long le chemin…
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Qu’il est long le chemin…
De janvier à avril 1591
Adoubé par le jury, respecté par son père, admiré par son atelier, rien ne pouvait plus résister à Domenico : la composition s’organisait, avec une vive alternance de saints, de femmes, de soldats, d’anges, d’enfants, de vieillards lisant, autant d’Ézéchiel et de Justes qui trouvaient petit à petit leur place dans ce Paradis. La délicate gaze conçue pour relier entre eux ces personnages laissait entrevoir dans les limbes et le purgatoire d’autres silhouettes se pressant pour bénéficier d’un éclat de la lumière divine.
Il se sentait Dante traversant les neuf ciels pour atteindre l’empyrée, accompagné des sourires de sa Béatrice à laquelle il n’avait toujours pas osé adresser la parole, sa jardinière, son inspiratrice, qui lui tenait compagnie dans son ascension et qui embellissait de jour en jour. Plus il la regardait et plus il était amoureux, ne se cachant plus même de son frère. Il entrait le matin à la Scuola, radieux, surveillait les avancées de chacun et réservait le reste de sa journée à admirer son idole en travaillant.
Il lui semblait qu’aucune autre relation n’aurait pu mieux convenir à son statut d’artiste : n’ayant pas l’obligation de parler avec sa bien-aimée, il se préservait de toute déconvenue. Il ne désirait même plus l’approcher et rêvait d’une liaison paisible dans laquelle il ne risquait ni de déplaire, ni d’avoir à lui donner raison lorsqu’elle avait tort. Elle était pour lui un poème et la poésie, un tableau et la peinture, il pouvait l’aduler sans contrainte et, au contraire de la Béatrice de Dante, elle ne cessait de sourire, alors que lui se rapprochait de jour en jour de l’objet de sa quête.
Il ne lui restait qu’à exécuter le groupe central de la Vierge et du Christ. Un soupçon d’orgueil l’engageait à créer du sublime. Il voulait représenter la Vierge sous les traits d’Olympia, la fille du doge – sans que cela entrave son amour pour la jardinière. Il séparait benoîtement ses sujets d’admiration sans avoir jamais le sentiment de tromper l’une en pensant à l’autre – sachant qu’aucune des deux ne connaissait le culte qui lui était porté. Il se plongea dans la lecture de Dante qui résolut son dilemme : la jolie jardinière régnait en inspiratrice de l’œuvre, tandis qu’Olympia représentait sa foi, la Vierge de son Paradis. Il était amoureux comme on est croyant et elle était sa Marie, le centre de la Rose céleste, la gloire de Venise et la certitude de son rayonnement éternel.
Le croquis qu’il avait fait d’Olympia n’était pas à la Scuola. Il dut aller le chercher chez lui. Dans sa chambre, il ne le trouva plus. Il le tenait pourtant toujours près de lui, talisman de l’amour qui lui donnait la force des conquêtes. Il retourna son lit, fouilla sous les draps, sous son matelas, dans l’armoire… Dans son agitation, il fit tant de bruit que son père remonta de son atelier.
Domenico lui parla de la disparition du portrait, à quoi Tintoret répondit que, l’ayant toujours trouvé de très bonne qualité, il venait de le céder à son marchand allemand de passage à Venise.
– Tu as vendu mon portrait sans mon autorisation ?
– Oui, il le fallait bien. Ce brave Zanner me demandait des portraits de femmes et je n’en avais aucun à lui montrer. J’ai bien tenté de lui vendre une de mes Mise au tombeau mais il voulait de la légèreté, de la gaîté. Il allait repartir bredouille et chercher chez un concurrent ce qu’il n’avait pas pu trouver chez nous, lorsque le souvenir de ton portrait de la gracieuse Olympia m’est revenu en mémoire. J’ai bien précisé que ce croquis n’était pas de ma main, mais de celle de mon talentueux fils… J’ai cru bien faire en diffusant tes œuvres, en te créant une réputation à l’étranger. Ce Zanner est très influent, il pourra t’obtenir de belles commandes.
– Plutôt mourir que de lui laisser mon Olympia ! Tu ne pouvais pas lui trouver une Ariane à Naxos ou un Enlèvement d’Europe ? On croule sous les scènes mythologiques un peu lascives…
Tintoret ne savait quelle position adopter. Il trouvait ridicules les enfantillages de son fils, mais il ne voulait pas l’écraser sous son dédain. Il avait eu trente ans lui aussi – ou plutôt vingt, pour en être réduit à tant de naïveté. Il résolut donc de prendre l’air désolé. Il aurait pu balayer d’un mot tous ses ressentiments. Il préféra compatir et promit même de retourner voir Zanner pour échanger le dessin de son fils contre une œuvre de sa propre main.
L’affaire ayant été conclue quelques jours plus tôt seulement, Zanner était toujours en ville, installé dans une maison de la calle dei Bombaseri, près de la Merceria. Il accepta volontiers la proposition du grand maître qu’il eut le bonheur de voir sous ses yeux dessiner à la pierre noire une Danaé, petit chef-d’œuvre de grâce et de délicatesse.
Lorsque Domenico reparut à la Scuola, son croquis enfoui sous sa chemise de chanvre, il grimpa en haut de l’échafaudage et se mit à peindre avec l’ardeur de la passion. Il commença par couronner la tête du Christ de rayons de soleil irradiant la lumière divine. Il ajouta sous sa main gauche un globe terrestre en cristal surmonté de la croix. S’éloignant dans une envolée patriotique des recommandations du concile de Trente, il alla même jusqu’à revêtir son Christ du corruccio, ce manteau rouge fermé au col et sans hermine que le doge portait chaque vendredi saint dans la basilique de Saint-Marc, le représentant ainsi comme un doge céleste, faisant de la Sérénissime une Église laïque rivale de celle de Rome.
Une fois terminé le chœur de séraphins et de chérubins serrés les uns contre les autres en dessous du couple christique, il s’attela à auréoler la Vierge d’étoiles d’or.
Alors qu’il était installé sur son échafaudage, un chevalet léger à ses côtés où reposait son croquis d’Olympia, il entendit la porte de la Scuola s’ouvrir et vit apparaître, nimbée dans la lumière du soleil de midi, sa jardinière qui avançait à pas hésitants, poussée dans le dos par Marco. Il voyait pour la première fois son idole sans le filtre des vitraux à grisaille. Il se détourna brusquement et fixa sa toile pour reprendre ses esprits. La jeune fille continuait à avancer doucement. Elle devait se demander pourquoi celui qui avait passé des mois à l’observer en secret lui tournait maintenant le dos. Il se résolut enfin à poser son pinceau, détacha la ceinture à laquelle étaient accrochés ses pots de couleur et descendit jusqu’à elle.
Ils marchèrent dans la nef en oubliant les apprentis et, perdant un peu de sa timidité, elle lui dit qu’elle s’appelait Giulia et resta évasive sur les raisons de sa présence à la Scuola. Elle lui demanda à quoi il travaillait. Il la fit monter sur l’échafaudage pour atteindre le couple christique. En la voyant si proche de lui, toutes ses réticences à faire d’elle une femme de chair s’étaient évanouies. Il n’aspirait plus qu’à entendre sa voix mélodieuse, à contempler son visage supérieur, à toucher ses mains délicates qui, malgré le travail de la terre, avaient réussi à garder leur blancheur séraphique. Ils échangèrent un regard, leurs yeux pétillaient de la force de l’amour naissant qui ne s’est pas encore avoué.
Ils arrivèrent face au couple christique que Giulia observa longuement. Le résultat était stupéfiant de beauté. Les personnages, presque grandeur nature, irradiaient. Mais la jeune femme ne put réprimer une pointe de jalousie – dont elle n’aurait pas soupçonné la force quelques heures plus tôt – en voyant que le modèle qui avait servi au peintre pour représenter la Vierge ne lui ressemblait pas. En un regard, elle vit le croquis usé sur le chevalet. Aux multiples pliures, à la texture du papier froissé par des années de contemplation, elle pressentit que ce n’était pas là le portrait de l’une des modèles qu’elle avait vues défiler pendant l’année dans l’atelier.
Elle demanda avec un détachement feint – de celui que tous les amants chevronnés identifient grâce à une intonation subitement trop aiguë, un regard fuyant, un haussement de sourcil, un sourire forcé, un souffle raccourci par l’anxiété – si Domenico s’était inspiré d’un modèle vivant pour réaliser la Vierge. Le peintre ne sentit pas l’acier glacé de la lame qui s’insinuait sous son cou et, heureux de voir que sa Giulia s’intéressait à lui et l’admirait, il répondit que c’était un portrait de la fille du doge, poussant même la naïveté jusqu’à raconter les circonstances de leur rencontre. Il pensait ainsi se grandir dans l’esprit de sa belle en montrant qu’il avait participé à des événements prestigieux.
Pour la première fois aux prises avec une femme, alors que jusque-là il n’avait partagé ses émotions qu’avec sa sœur, l’innocent Domenico ne comprit pas pourquoi le visage si engageant de sa Giulia s’était fermé tout à coup. La jeune femme interprétait soudain différemment leurs échanges de sourires, comme étant non plus le fait d’un amour naissant et timide, mais d’une simple courtoisie. Sa naïveté lui apparaissait comme le comble du ridicule. Elle trouva un prétexte pour ne pas s’attarder et partit.
Domenico, encore dans l’extase d’avoir pu enfin rencontrer sa bien-aimée, ne comprit pas et, attendant dans les yeux de sa Giulia la promesse d’un rendez-vous prochain, il la regarda s’éloigner dans la lumière éblouissante de cet après-midi de mars.
Quelques jours plus tard, les apprentis l’aidèrent à déplacer l’échafaudage. Il sentait que le moment était venu de voir enfin la toile en son entier. Lorsque tout fut enlevé, il prit place et observa, soulagé, son œuvre. Il laissa au garzoni le reste de la journée libre, voulant savourer son triomphe.
Il n’entendit pas les pas de son père, qui avait appris par Marco la décision de son fils. Jacopo resta un long moment dans l’ombre de l’un des piliers latéraux de la nef, à observer Domenico en train d’admirer sa toile. Il se souvenait de sa propre émotion lorsqu’il avait découvert sa Crucifixion peinte pour la Scuola di San Rocco il y avait une trentaine d’années.
Pour un peintre comme pour un poète, contrairement à un orateur qui savoure son discours à la mesure des acclamations de la foule, deux moments de grâce se suivent et Domenico était en train de connaître le premier, le plus sensuel de tous. Alors que tout au long de sa conception, l’œuvre se dissimule au créateur lui-même, lorsque les échafaudages sont écartés, la toile se découvre dans toute sa nudité et l’artiste peut enfin en jouir. La deuxième étape, que Domenico ne connaîtrait que plus tard, était l’installation du tableau dans son cadre, dans l’espace qui allait le caractériser jusqu’à la fin de ses jours.
Jacopo fit claquer ses souliers sur le sol et Domenico se retourna. Il pria son père d’approcher et lui apporta un siège qu’il plaça au meilleur endroit.
Tintoret était partagé : bien sûr, les choix de son fils n’étaient pas les siens, mais il fallait bien admettre que le résultat était stupéfiant – cette foule de figures, mues par une quête commune et qui cherchaient à se dépasser dans le calme et la sérénité, produisait un effet prodigieux.
– Grandiose. Et pourtant, se reprit-il, un seul être manque dans cette toile…
Les larmes lui montèrent aux yeux, il pensait à Marietta. La gorge nouée, Domenico garda le silence. Assis côte à côte, ils admirèrent ce paradis surpeuplé en pensant à leur grande absente. Que c’était bon de communier dans la tristesse et la nostalgie ! Si le deuil se vit seul, il est parfois nécessaire de le partager, et ces doux instants sont imprévisibles. Les deux peintres ne se pressèrent pas de les laisser s’envoler et restèrent ainsi sans parler, dans une harmonie de pensées.
Avant de repartir pour son atelier, Jacopo félicita son fils avec sincérité. Il l’avait toujours su capable de relever le défi, mais il n’aurait pas imaginé qu’il se hissât vers de tels sommets.
Lorsqu’il fut seul, Domenico repensa à la phrase de son père, « Un seul être manque », il avait en effet le sentiment que quelqu’un manquait à sa toile. « Un seul être… », répétait-il. Il ne m’en manque pas qu’un, finit-il par comprendre, mais deux ! Où est donc Marietta ? Où est passée Giulia ? Il allait pour sa sœur transformer le visage de sainte Hélène qui occupait une place majeure à côté de sainte Barbe luttant contre les Infidèles ; quant à Giulia, il devait inventer une nouvelle figure pour représenter sa Béatrice, son inspiration s’élevant vers les cieux, ce lien entre la terre et le ciel, entre l’amour humain et l’amour divin. Elle occuperait une place centrale dans ce tableau, différente de celle de la Vierge ou du Christ, différente aussi de celle que Bassano avait introduite à l’époque dans son esquisse et qui s’était matérialisée par la personne d’un moine chuchotant à l’oreille du doge et faisant ainsi rejaillir sur lui la gloire des élus. Il allait ajouter en bas de la composition un puits de lumière communiquant entre le trône du doge et l’empyrée, palimpseste d’où s’élèverait, radieuse, une figure angélique, les bras tendus, les yeux fixés vers la divinité, triomphant hosanna.
Il se mit au travail dès le lendemain, commandant à ses apprentis de replacer un échafaudage au centre de la toile. Dès que Giulia se tenait dans le jardin du cloître, il saisissait ces instants pour la dessiner. Il voulait lui réserver le plus beau des présents : son portrait.
Tout à la fureur de son inspiration, il ne remarqua pas qu’elle répondait à peine à ses sourires béats, croyant à tort que leur conversation avait soudé les liens latents qui les réunissaient jusqu’alors. Il acheva avec ferveur cette figure pleine de grâce en quelques jours. Il voyait toutes les étoiles s’aligner pour lui forger un destin à la hauteur de ses rêves et n’en demandait pas plus.
Alors qu’il allait comme à son habitude quitter la Scuola le dernier, attendant que ce jour déjà printanier du mois d’avril s’éteigne, Marco, qui avait déjà maintes fois essayé de lui parler, réussit à se faire écouter. Domenico crut recevoir un coup de massue sur le crâne en apprenant que sa Giulia avait été très blessée par leur première rencontre. Et Marco de poursuivre :
– Comment as-tu pu l’offenser à ce point, alors que tu es fou d’amour pour elle, c’est ce que j’ai du mal à comprendre… Je ne sais pas ce que vous vous êtes dit, mais ça a l’air assez grave pour que ta belle jardinière ne veuille pas même me l’expliquer… Bref, elle a accepté la demande en mariage d’un marchand d’épices à qui elle évitait de répondre depuis des mois, croyant en un amour possible avec ce peintre qu’elle admirait tant… Toi, ajouta Marco en donnant une chiquenaude sur le front de son frère pour le faire réagir.
Celui-ci répéta, hébété, tentant de se remémorer les détails de leur rencontre et n’en trouvant aucun qui justifiât un tel retournement :
– Elle va se marier ? Se marier ?
– Le Guardia Grande de la Scuola, répondit Marco, désolé, enserrant les épaules de son frère, lui a trouvé un avenir. D’après ce qu’elle m’a dit, elle a résisté jusqu’à la dernière limite. Mais, voyant que tu ne partageais pas ses sentiments, elle a capitulé. Elle part dans quinze jours pour l’un de nos comptoirs et ne sait pas quand elle sera de retour.
– Elle ne pourra même pas voir son portrait ! Cette pensée acheva d’anéantir Domenico. Je ne la laisserai pas partir, ajouta-t-il dans un sursaut d’amant naïf décidé à combattre l’évidence.
La nuit était tombée et Giulia avait quitté le cloître depuis plusieurs heures déjà. Il voulait attendre son retour, son frère l’en découragea. Une nuit de sommeil lui ferait le plus grand bien. Il le raccompagna jusqu’à la maison paternelle, ou plutôt soutint ses pas chancelants.
Le lendemain, réveillé à l’aube, il courut à la Scuola et obtint du gardien de le laisser entrer dans le cloître pour y attendre sa bien-aimée. Elle arriva. Il ne put rien faire. Elle avait signé le contrat la veille et son départ était imminent. Elle accepta de se laisser conduire une dernière fois devant la toile et apprécia avec une surprise mêlée de regrets l’apparition de cette nouvelle figure dont le visage était en tout point conforme au sien et dans laquelle transparaissait tout l’amour que le peintre lui portait.
– Tu m’aimais donc ? Que n’as-tu parlé l’autre jour ? Rien n’était encore fait ! Tout aurait pu alors être si différent. Mais aujourd’hui, je suis plus liée qu’aucune femme ne peut l’être puisque j’ajoute au lien sacré du mariage celui de la reconnaissance à mon mari et bienfaiteur. Que voulait donc dire le portrait de cette Olympia dont le croquis était si usé que ton adoration semblait l’avoir consumé ?
Domenico tenta de se justifier, mais il percevait la vanité de ses explications. Chaque mot qu’il ajoutait, chaque déclaration d’amour qu’il faisait à sa belle augmentaient ses larmes. Elle répétait :
– Nous aurions donc pu nous aimer, tu le savais, et tu n’as rien dit…
Il releva le visage de Giulia qu’il avait tant chérie en secret et qui l’avait aimé en retour, et qu’un jour auparavant il croyait encore pouvoir faire sienne, et déposa un baiser sur ses lèvres.
– Je t’attendrai.
Elle lui rendit son baiser pour toute réponse et s’échappa, cet amour gâché lui causait trop de douleur.
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