Concours pour le Paradis

Clélia Renucci · Chapitre 13 sur 25

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Concours pour le Paradis

13. Volte-face

13

 

Volte-face

 

De mars à septembre 1587

 

Comme si Francesco Bassano n’était pas assez accablé, il fallait en plus qu’il justifie les retards de ce qu’il avait lui-même du mal à nommer un chantier… Foscari et Bardi ne le laissaient pas en paix, ils revenaient chaque mois et constataient ces manquements au contrat.

Et Bassano d’improviser : en février, le lin n’avait pas encore séché et la récolte de l’année précédente ne suffisait pas à leur fournir la quantité dont ils avaient besoin pour une toile de si grande envergure. En mars, les pigments avaient été commandés, ne manquait que l’indigo, venu d’Orient, dont la cargaison avait fait naufrage. Il réussit à traverser les mois d’avril, mai et juin en présentant toujours de nouveaux croquis réalisés par son atelier et lui-même : des études de corps isolés, groupés, des visages, des profils… La main du Christ couronnant la Vierge lui permit de tenir une visite entière et fit l’objet de profondes analyses de sa part. Il cherchait ainsi à cacher aux organisateurs du concours son absence totale de relation avec le maître de Vérone.

Les mois d’été, il admit de bon cœur un léger retard – puisque pour une fois la raison en était exacte – dû à l’absence de Véronèse parti en terra ferma à Trévise, où Barbaro faisait construire une villa pour sa courtisane, Tullia. Véronèse avait été chargé de la décoration et passait ainsi d’agréables mois en compagnie de cette jolie maîtresse qu’il partageait avec son mécène.

Son retour en septembre ne changea rien à la situation. Depuis presque un an que les peintres avaient été choisis par le doge Cicogna, ils étaient toujours dans l’incapacité de montrer autre chose qu’un croquis à deux mains, réalisé sur une feuille dont les dimensions mêmes laissaient à désirer.

La situation devenait intenable pour Francesco Bassano, à qui la porte de l’atelier de son confrère restait fermée.

 

À la fin du mois de septembre, alors que les canaux s’égayaient de couleurs vives et que les rayons du soleil réfléchis par les eaux produisaient cette température égale à celle des tièdes journées de la baie de Naples, Bassano pensa tout avouer : le harcèlement des organisateurs du concours allait l’achever. Eux non plus d’ailleurs ne parvenaient pas à recevoir d’informations concluantes de Véronèse. Chaque fois qu’ils lui rendaient visite, le peintre avait l’art d’amener la conversation vers un tout autre sujet. Fort de sa position dominante, il ne jugeait pas opportun d’éclairer les conseillers qui devaient lui faire confiance, sur la foi de ses autres œuvres qu’il avait toujours fini par livrer.

Un jour qu’ils se montraient plus pressants, le maître sembla obtempérer. En prenant un air mystérieux, il les conduisit, volubile, sur le toit de son atelier pour leur faire la démonstration d’un mélange révolutionnaire que lui avait révélé Tullia pendant l’été. Il regarda Bardi se débattre avec son scapulaire et sa soutane pour monter l’escalier exigu et passer par la trappe qui menait à la terrasse en brique rouge recouverte de vigne vierge. Véronèse prit alors un bol en terre cuite, dans lequel il versa de l’eau pure. Il y mélangea des cendres, des aromates, quelques morceaux de coquille d’œuf, du soufre, puis laissa reposer. Un vent léger les rafraîchissait.

Bardi et Foscari, silencieux, étaient perplexes. Ils s’attendaient – avec une certaine fierté – à être témoins de la création par le maître d’une technique de peinture d’un genre nouveau, comme les apprentis de Van Eyck assistant ébahis au mélange minutieux de pigments et d’huile de lin qui donna le jour à la peinture à l’huile que tous pratiquent depuis. Ainsi, quand Véronèse avait percé d’un coup d’aiguille sec un trou dans l’œuf qu’il tenait dans sa main gauche, ils avaient suivi ses gestes avec attention, mais lorsqu’il l’avait gobé pour n’en garder que la coquille, Foscari et Bardi avaient perdu tout repère.

Véronèse jubilait en observant l’incertitude peinte sur leurs visages. Il pela alors soigneusement une orange, en étudia l’écorce avec soin et en découpa le morceau qu’il jugea le plus régulier. Il lança le fruit à Bardi qui, surpris, manqua de le laisser tomber à terre et qui, incapable d’analyser la situation dans laquelle il se trouvait, finit par prendre le parti de le manger, en en proposant gauchement à Foscari qui refusa d’un geste impatient. Il commençait à croire que le peintre se moquait d’eux.

Véronèse s’empara d’un mortier et se mit à broyer son mélange délicatement d’abord, puis avec plus de force. Ses interlocuteurs ne le quittaient pas des yeux, à la fois interrogateurs et embarrassés.

Le peintre faisait durer le plaisir. Il fixa une petite éponge à une baguette de bois clair qu’il trempa dans la mixture qu’il nommait bionda. Puis il prit une chaise qu’il installa face au soleil et il appliqua le produit obtenu mèche à mèche sur l’ensemble de ses cheveux.

Il déclara en détachant les syllabes :

– Ré-vo-lu-tion-naire, mes amis. Dans quelques minutes, vous verrez les effets magnifiques de ma mixture. Cette crinière grisâtre retrouvera son blond vénitien d’origine !

– Cet homme est fou, balbutia Foscari, il nous retient depuis une heure pour nous montrer comment il se teint les cheveux ! Il se moque de nous, Bardi, partons !

Au moment de redescendre l’escalier pentu qui menait vers l’atelier, Bardi, furieux, tendit le bras vers Véronèse en le menaçant :

– Vous avez un mois, maître, un mois pour nous présenter quelque chose.

En sphinx, Véronèse garda les yeux fermés, la figure tournée vers le soleil. Un sourire flottait sur ses lèvres, accentuant les rides de son visage hâlé.

En sortant de chez le peintre, la situation leur parut désespérée. Bardi n’eut aucun mal à convaincre Foscari d’aller enfin jeter un œil à la seconde esquisse du Tintoret dans son atelier.

En les voyant arriver, le visage du peintre s’illumina. Il masqua son enthousiasme pour éviter de brusquer Foscari, dont la venue signait l’impasse dans laquelle ils se trouvaient. Il s’agissait d’éviter tout triomphalisme et d’être perçu comme un recours solide, fiable et rassurant.

La brutalité du ton de Foscari le surprit. Celui-ci, encore furieux de sa mésaventure auprès de Véronèse, redoutait un second affront. Sans détour, il demanda à voir l’esquisse, déjouant l’idée que Tintoret s’était faite de leur entretien. S’il n’avait pas été si heureux de la débâcle du projet de son rival, il aurait pu se sentir offensé.

Il appela Domenico, qui l’aida à installer le châssis sur un chevalet orienté face à la fenêtre. Le maître avait transformé sa composition. Le fond doux et nacré de la première esquisse avait laissé place à un bleu profond, semé d’étoiles d’or. Le couple christique avait été remplacé par une puissante vision de la Trinité : le Christ, tout en couronnant la Vierge sous la colombe du Saint-Esprit, posait sa main gauche sur un globe, manifestant par ce geste impérieux son rôle de sauveur et de juge.

Les attitudes des personnages aussi avaient été transformées. Loin de la sérénité émanant des groupes structurés de la première proposition, ceux-là révélaient leur tourment.

Foscari commenta, songeur :

– Ces figures possédées s’agitent beaucoup, mais on voit qu’elles ont quelque chose à faire ici-bas : lutter pour leur salut. Cela semble ardu, mais pas une n’abdique. Elles sont entraînées par des forces supérieures, mais elles cherchent une issue vers l’au-delà. C’est étrange ce que vous nous donnez à contempler, maître, on pourrait presque dire que c’est le contraire de la contemplation. Rien ne repose les yeux, pas un geste ne sauve, et pourtant, nous sommes apaisés. Je ne peux rien vous proposer pour le moment, mais le chemin que prennent nos lauréats ne va pas pour me rassurer.

– Je patienterai, répondit Tintoret, je le fais depuis plus de vingt ans d’ailleurs. Rappelez-vous qu’en me choisissant, vous pourrez engager votre parole auprès du doge et de qui voudra l’entendre : l’œuvre sera réalisée en moins de deux ans. Si même vous trouviez un artiste capable de rivaliser avec ce temps record, je vous promets que j’accepterais de tomber là mes pinceaux pour le laisser peindre à ma place.

– Votre prestezza, qui vous a tant été reprochée, deviendrait notre plus précieux allié…, poursuivit Foscari, concluant en quelque sorte les paroles du maître. Mais vous avez tant d’ennemis !

– Bien sûr que j’ai des ennemis, qui n’en a pas ! C’est la caractéristique du talent que de faire des envieux. Ce qui me gêne, c’est qu’on m’oppose des adversaires étrangers à notre patrie. Vous, Foscari, êtes vénitien comme moi, comme l’étaient mon père et le père de mon père. En toute raison, et oubliant les obligations auxquelles vous êtes soumis – que j’entends, même si je ne suis pas sûr qu’elles soient légitimes –, qui peut mieux que moi, un pur Vénitien, représenter le sacre de Venise ? Comment avez-vous pu décider – et j’espère que vous changerez d’avis – de laisser à un Véronais le soin de faire l’apologie d’une ville qu’il ne connaît que d’hier ? Je ne parle même pas de son auxiliaire, le petit Bassano, qui, comme je l’ai toujours pensé, ne fera que suivre les ordres du maître que vous lui avez imposé, comme il a depuis toujours respecté ceux de son père dont l’atelier, ai-je à vous le rappeler, n’est pas même situé dans la lagune.

Foscari préféra ne pas répondre, sachant que Tintoret devenait intarissable lorsqu’il s’agissait de délimiter les droits des autochtones et ceux des étrangers.

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