Concours pour le Paradis
22. Le purgatoire
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Le purgatoire
D’avril 1591 à juillet 1592
Domenico ne la revit plus le lendemain, ni le surlendemain, ni même la semaine qui suivit. Sa Giulia, mariée, s’en était allée sur le chemin de la Crète, de Tyr, ou même des Indes, qui sait. Il l’attendrait. Mais il devait terminer son Paradis. Jusqu’à la fin du mois de mai, l’atelier travailla d’arrache-pied pour procéder aux dernières retouches, ajouter une zone de glacis à tel endroit, harmoniser les teintes, créer une velatura discrète, équilibrer les plans de la composition…
Depuis que Giulia avait annoncé son départ à Domenico, c’était comme si le ciel et ses états d’âme s’étaient mis à l’unisson pour accompagner sa douleur. Les jours et les semaines se suivaient. Le Cannaregio était recouvert en permanence d’une chape de nuages desquels se déversaient des trombes d’eau. On avait du mal à traverser les ruelles étroites couvertes d’une boue épaisse qui entravait la marche et dégradait tout sur son passage. L’eau continuait à tomber, raide, drue, violente, comme un avertissement envoyé des cieux à Domenico pour que son esprit artiste prenne la mesure de la promesse qu’il venait de faire à Giulia.
Le jeune peintre, mortifié, vivait ces orages comme un châtiment divin. Il traversait ainsi tous les jours le ponte dei Mori qui séparait la maison de son père de la Scuola. C’était la plus belle aqua alta qu’il ait jamais vue, la plus franche aussi. Il fallait laver l’âme de la ville, la nettoyer de ses inadvertances, et le ciel s’en chargeait. Domenico avait le sentiment que seul l’achèvement de son Paradis accorderait une trêve à sa cité chérie.
Un jour qu’il était ainsi plongé dans ses réflexions, ne prenant même plus garde à la pluie qui ruisselait sur ses cheveux, il entendit une conversation qui lui fit relativiser ses sombres pensées. Un gondolier arrêté sur le bas-côté du ponte dei Mori qu’il avait à traverser pour se rendre à la Scuola se plaignait à son collègue :
– Depuis qu’ils ont changé le calendrier, assenait-il, les saisons ont perdu la raison !
Ça n’avait pas l’air d’être la première fois qu’il le regrettait puisque son camarade lui expliqua patiemment les raisons, liées à l’astronomie, qui avaient mené le pape Grégoire XIII à introduire huit ans plus tôt un nouveau calendrier, supprimant dix jours au mois d’octobre pour passer directement de la date du 4 au 15 octobre 1582.
– Tu m’as déjà dit ça cent fois ! répondait l’autre. Moi, je trouve pas ça bon de changer les saisons faites par Dieu pour faire plaisir à tes astro-je-ne-sais-quoi, des charlatans qui ont pas de métier et qui croient qu’ils peuvent nous faire la leçon, à nous qui bûchons, ramons, risquons notre place tous les jours et qui aujourd’hui ne le pouvons plus à cause que l’eau est trop haute pour que nos gondoles passent sous les ponts ! Alors moi, tu sais, tes astronomistes, ils peuvent dire ce qu’ils veulent !
– Astronomes, rectifia l’autre, levant les yeux au ciel et sifflotant en s’appuyant sur sa rame devenue inutile.
Domenico, qui s’était arrêté pour écouter les deux gondoliers, reprit son chemin en souriant.
Il entra dans la Scuola, enjambant les palissades faites de planches, de sacs de sciure et de chiffons entremêlés pour empêcher l’eau d’y pénétrer. Par un savant assemblage de rondins, les apprentis étaient parvenus à rehausser le panneau de bois sur lequel était fixée la toile pour la sauver de l’eau qui s’infiltrait et stagnait de toute part dans la nef. Ils travaillaient dans une moiteur étouffante, avec les souliers crottés et la mine brave de ceux qui savent qu’ils sont en train d’accomplir un miracle.
Si l’inondation avait pu être contenue et n’avait provoqué aucun dégât sur la toile, une indiscrétion de Marco manqua, elle, de faire s’effondrer la précaire construction du Paradis. La toile était terminée depuis longtemps et, après avoir attendu l’année nécessaire au séchage complet des huiles, la première couche de vernis avait pu être posée. Il fallait maintenant attendre qu’elle sèche à son tour pour pouvoir la transporter de la Scuola au palais des Doges. L’opération nécessitait encore trois longs mois de patience, celle-ci ayant déjà été mise à mal par l’aqua alta et par la rigueur soudaine de l’automne qui retardait l’évaporation de l’essence de térébenthine. Et ce fut cette période que choisit Marco pour dévoiler à tous la supercherie dont Venise s’apprêtait à être dupe.
Un soir où à la Merceria on lui demanda la raison de l’absence de son frère depuis de si nombreux mois, il répondit que celui-ci était trop occupé à l’achèvement de sa toile. Il ajouta, mis en verve par le vin de Lombardie, que la responsabilité nouvelle d’accomplir seul ce travail avait diminué son appétence pour le débat, ne songeant pas, en vantard sans cervelle, qu’il dévoilait là une information que nul n’était censé connaître.
En une traînée de poudre, la nouvelle fit le tour de Venise et Domenico paya chèrement les pots cassés par son frère. Marco n’avait pas vendu la mèche par méchanceté, plutôt par un mélange de fierté déplacée – en espérant récolter par ricochet quelque étincelle de la gloire de son frère – et d’envie déguisée – il s’en voulait de n’être pas aussi doué que lui.
Lorsque le rédacteur de la Gazzetta vint frapper à la porte de la Scuola, Domenico d’abord ne comprit pas. Il répondit prudemment à ses questions, minimisant son importance dans l’atelier et citant le nom de son père à plusieurs reprises. Mais le mal était fait, quelque démenti que le jeune artiste apportât aux insinuations de son interlocuteur, il n’était ni crédible, ni audible, la nouvelle étant trop alléchante pour l’étouffer.
Si tous les Vénitiens savent calfeutrer les seuils de leurs maisons pour éviter que les eaux de pluie ne dégradent leur intérieur, il n’existe aucun rempart contre la rumeur qui chemine, s’insinue et sème le doute dans tous les esprits. Elle parvint ainsi jusqu’aux oreilles de Francesco Bassano, venant rouvrir une blessure mal fermée et exacerbée par la mort récente de son père. Voyant que ni l’opinion publique, ni le pouvoir politique ne remettaient en cause ces propos, il céda à un abattement qui allait l’emporter. Pourtant, il croulait sous les commandes, répondant à la fois à celles qui lui étaient adressées et à celles que son père n’avait pas eu le temps d’honorer. Il se sentait bafoué, offensé même, il ne supportait plus l’hypocrisie de son statut de maestro, et en un moment de désespoir il renonça à vivre en se jetant du toit de son atelier de la calle dei Biri, dans lequel il s’était toujours senti étranger, écrasé par la gloire de son prédécesseur, Titien.
Sa disparition, masquée en accident, n’eut pas l’effet retentissant de la mort de son père et confirma l’intuition qui ne l’avait jamais quitté : il avait échoué dans sa tentative de se faire un prénom.
Avant de commettre l’irréparable, Bassano s’était rendu à la Scuola où triomphait son ancien camarade. Domenico étant absent, il avait laissé ce simple mot : « Au royaume des Enfers, le cercle des suicidés précède celui des hypocrites, des voleurs et des fraudeurs, nous serons donc bientôt voisins… »
Si Domenico l’avait trouvé plus tôt, peut-être eût-il pu courir chez son ami et arrêter son geste. Il l’avait délaissé depuis que sa charge de travail s’était accrue et il n’avait plus songé à lui que sporadiquement. La disparition de sa sœur Marietta avait rompu tous leurs liens.
Ce décès bouleversa Domenico. Il se sentait responsable de la mort de son ami. Francesco fut discrètement porté en terre dans la chapelle des Bassano par son frère Léandro, qui, ne s’embarrassant pas des commentaires, prit sa suite avec un grand succès. Anobli par le doge en 1595, il put signer ses toiles eques.
Le mois d’avril 1592 approchait et le contrat stipulait que la toile serait livrée et installée au Palais avant le jeudi 7 mai, jour de l’Ascension et de la fête de la Sensa au terme de laquelle le doge voulait organiser un banquet et dévoiler le Paradis de la salle du Grand Conseil.
Le vernis était enfin sec, on allait procéder au délicat déplacement de la toile qu’il faudrait d’abord détacher de son panneau avec un chiffon imbibé d’eau chaude pour ramollir la colle. Cette pratique était courante, mais Domenico n’avait jamais eu à la réaliser sur une surface d’une telle dimension. De même que Marco s’était révélé efficace au moment du marouflage, il s’avéra être d’une grande aide pour le décollage. Ses doigts, qui n’avaient aucun talent en matière de peinture, manifestaient une étonnante dextérité lorsqu’il s’agissait de tâches artisanales. Ne perdant rien de son humeur gaillarde, il travaillait en blaguant, comparant cette entreprise avec celle qui consiste à déshabiller une femme, jouant à n’en révéler qu’une partie, puis en retirant une plus grande d’un seul coup. Domenico avait des sueurs froides quand il voyait son frère s’amuser ainsi avec l’œuvre de sa vie, mais il ne disait mot : le travail qu’il accomplissait était remarquable et il devait bien avouer qu’il en eût été incapable, ses mains tremblantes l’auraient poussé à l’erreur.
Une fois la toile détachée de son support, il fallut l’enrouler autour d’un cylindre central en bois poli en maintenant la surface peinte vers l’extérieur pour éviter qu’elle ne craquelle, puis la protéger sous des bâches en toile de voile pour ensuite la transporter. Ainsi comprimée, elle pesait si lourd que quinze hommes peinaient à la soulever. Deux burchi furent accolées l’une à l’autre et la toile, disposée dans le sens de la longueur, fut retenue aux extrémités par des cordes et des filets.
Domenico avait pris soin de faire porter des panneaux de peuplier bien épais que ses apprentis avaient assemblés en les parquetant à l’identique. Il avait reculé avant de prendre cette décision mais avait dû se rendre à l’évidence : si transporter la toile enroulée par barques était envisageable, déplacer le support de soixante-quinze pieds de long sur vingt et un de large se révélait tout à fait irréalisable : aucune porte, aucune fenêtre n’avait été conçue pour accueillir un tel objet. Le doge Cicogna avait accepté de laisser la salle aux artistes pendant dix jours, annulant même exceptionnellement le conseil prévu le dimanche précédant la fête de la Sensa.
Ainsi, lorsqu’il arriva dans la salle ce dernier lundi d’avril, Domenico trouva le panneau entièrement encollé par les apprentis qui attendaient avec appréhension la réaction du maître. Le bois était parfaitement lissé. Pour s’assurer des mesures, ils avaient inséré sans le clouer le panneau dans le cadre installé presque dix années plus tôt par l’ancien protégé de Véronèse, Cristoforo Sorte. En voyant qu’il s’enchâssait parfaitement, tous poussèrent un soupir de soulagement, Marco le premier, qui se considérait garant de la réussite de ces tâches manuelles.
Ils procédèrent ensuite à une seconde vérification, qu’ils prenaient pour une formalité ; ils déposèrent la toile sur le panneau. Elle dépassait de deux pouces en hauteur. Domenico crut perdre la raison. C’était lui qui avait pris les mesures, ce jour où son regretté ami Bassano lui avait prêté main-forte. Il était donc responsable de l’erreur. Il n’était plus temps de prendre maintenant une décision, le soleil était couché depuis plus d’une heure et, malgré les bougies mises à leur disposition par le Palais, la lumière était insuffisante pour espérer travailler.
Les apprentis rejoignirent leurs couches à la Scuola tandis que Domenico et Marco rentrèrent dans la maison familiale. À la mine préoccupée de son fils, Jacopo perçut que quelque chose s’était mal passé. Domenico, gêné d’avouer qu’il s’était trompé, botta en touche, mais le peu de mots qu’il prononça suffirent à son père pour comprendre toute l’affaire. Il décida de ne pas chercher à le rassurer – toute marque de bonté aurait été prise pour de la condescendance –, même si ce genre d’aléas survenaient souvent, et que cela faisait partie du métier de peintre que de savoir couper sa toile au bon endroit ; d’ailleurs, Domenico avait de la chance, car les difficultés commencent vraiment lorsque la toile est trop courte.
Tintoret se leva et, enfilant son bonnet pour aller se coucher, dit comme en passant :
– Toutes les fois où je me suis retrouvé dans cette situation, et Dieu sait si elles ont été nombreuses, j’ai toujours décidé d’ôter du ciel, c’est toujours moins grave de supprimer des êtres supérieurs que de trancher la tête des pauvres.
Il regarda son fils avec bienveillance, celui-ci lui rendit un sourire timide où pointait le soulagement.
Le lendemain, Domenico trancha. Quelques anges en souffrirent mais le tableau ne perdit rien de sa splendeur.
Pendant les dix jours que dura l’installation, Domenico espérait qu’Olympia viendrait admirer l’œuvre dont elle était la raison d’être – sa déception auprès de Giulia ne l’empêchait pas d’imaginer comment il lui ferait découvrir son saint Christophe ployant sous le poids du monde, son prophète Ézechiel lisant, son ange montant vers le ciel, qui les mènerait jusqu’à la figure de la Vierge. Il la lui décrirait alors en tout point semblable à son visage. Elle rougirait et Domenico, galant, lui laisserait savourer le plaisir de se savoir représentée. Mais il était sûr qu’Olympia avait assez d’imagination pour comprendre ce que l’amour inavoué d’un jeune homme avait pu enfanter de prodiges pour arriver à un résultat qui lui convînt.
Hélas, aucun de ces doux rêves n’aboutit. Au contraire, le doge, conscient de la présence de plusieurs jeunes artistes dans son palais, fit redoubler la surveillance déjà sévère qui pesait sur les appartements de sa fille et, malgré l’admiration qu’elle avait toujours vouée à Tintoret, elle n’eut pas le droit d’aller lui rendre visite, pas plus qu’à son fils qu’elle brûlait pourtant de rencontrer.
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