Concours pour le Paradis
23. L’Ascension
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L’Ascension
Jeudi 7 mai 1592
Le son des trompettes d’argent retentit, les cloches de tous les campaniles de la lagune sonnèrent, les canons de l’arsenal et du Lido tonnèrent en salves tandis que la foule s’était regroupée sur la place Saint-Marc et sur les quais pour assister, vêtus de leurs plus beaux habits, à la procession. Comme tous les ans, les Vénitiens attendaient le navire de parade du doge, le rutilant Bucentaure à la poupe gigantesque et aux flancs décorés de sphinx dorés et autres monstres marins, coquillages et enroulements. Domenico n’avait jamais manqué une seule de ces fêtes de la Sensa. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, il y était toujours allé en famille : son père, Marietta, Marco et leur mère prenaient part à la liesse qui électrisait la ville réunie sur la place Saint-Marc. Parfois même, lorsqu’un mécène heureux les invitait à bord d’une gondole ornée d’étendards rouges, bleus, blancs et violets aux couleurs de la République, ils y assistaient à l’ancre entre Venise et le Lido, destination finale du parcours du doge. Une fois, ils s’étaient retrouvés si près qu’ils avaient eu la chance de voir étinceler l’or de l’alliance que le doge lançait dans l’Adriatique, symbole du mariage de leur ville avec la mer, et tous avaient alors récité l’ancienne formule des
noces : « 1 Desponsamus te, mare, in signum veri perpetuique dominii. »
C’est souvent à l’issue de ces grands rassemblements que son père avait obtenu ses plus belles commandes. Domenico se souvenait d’avoir dû plus d’une fois courir à l’atelier chercher une esquisse qui lui permettrait d’emporter un contrat auprès de quelque Guardian Grande d’une scuola ou du père supérieur d’une église. Ainsi était né par exemple le sublime Miracle de saint Marc, qui devait lui apporter tant de célébrité en même temps que les premières marques de jalousie de ses confrères.
Mais aujourd’hui, cette fête de l’Ascension prenait une saveur nouvelle pour Domenico, celle de sa victoire irréversible, écrasante, délectable. Lui qui avait toujours été le spectateur du triomphe de sa ville, de son père, de son doge, il en partageait aujourd’hui l’affiche. Dans quelques heures, une fois la cérémonie populaire terminée, il se verrait, à côté de son père, l’objet de tous les regards, de toutes les convoitises et, il l’espérait, de toutes les félicitations. Lorsque le doge aurait jeté pour la quatre cent dix-neuvième fois depuis 1173 son anneau dans la mer et que le peuple se serait dispersé dans les rues de la ville pour poursuivre la fête sur les piazze et dans les tavernes, alors, revêtus de leurs habits de cérémonie, les membres du conseil des Dix, les conseillers ducaux, les organisateurs du concours, les magistrats du tribunal suprême, les six sages, les procurateurs de Saint-Marc, quelques membres choisis du Grand Conseil, les émissaires hongrois, ottomans, romains, napolitains, génois, florentins, autrichiens, espagnols et français suivraient le doge Pasquale Cicogna, coiffé du corno ducale et vêtu de son manteau de brocart d’or bordé d’hermine, chaussé de ses souliers rouges hérités des empereurs byzantins, pour participer au banquet dans la salle du Grand Conseil au cours duquel serait dévoilée la nouvelle figure du Paradis de cette Sérénissime cité.
À cet instant précis, nul n’aurait plus d’importance aux yeux de quiconque que les auteurs de cette prouesse, c’était ce que croyait Domenico. Jacopo était moins optimiste. Il avait surtout plus d’expérience. C’est avec le temps qu’une œuvre est réellement appréciée. Lorsqu’elle est présentée au public, étrangement celui-ci préfère souvent s’entre-observer plutôt que de regarder la toile. Le doge avait finalement été intraitable : le Paradis ne serait pas celui de Domenico, on le présenterait comme l’œuvre grandiose du vieux maître, aidé bien sûr par son fils. Pasquale Cicogna ne pouvait se permettre de prêter le flanc à une controverse. Tintoret avait dû se soumettre.
L’attribution d’une œuvre à un artiste lui avait toujours semblé être une supercherie. Plus jeune, il s’était employé à le dénoncer. Au cours d’une réception dans les appartements du Signor Contarini où peintres et patriciens se pressaient pour admirer un portrait de femme dont il était assez fier, un jeune sénateur s’était tourné vers lui :
– Mille bravos, cher Jacopo, voilà la manière dont on doit peindre.
Tintoret avait haussé les épaules. Comment ce freluquet prétendait-il connaître les devoirs de l’artiste pour réussir une toile ?
Il avait quitté les lieux pour se précipiter dans son atelier. Il possédait une tête de femme peinte par Titien. Posant la toile sur son chevalet, il l’avait recouverte à la gouache par un portrait de sa propre main. Le tableau à peine sec sous le bras, il était retourné dans l’assemblée qu’il venait de quitter et avait présenté aux convives cette étude comme étant l’œuvre du Titien. Chacun l’avait examinée, se pâmant et y reconnaissant mille traits du grand maître. Le sénateur avait même eu l’arrogance de se lancer dans une comparaison des deux portraits, multipliant les développements et réservant la meilleure part de ses compliments à Tintoret qui avait pour mérite d’être présent dans la salle.
Le rusé Jacopo avait alors demandé une éponge humide à l’un des domestiques. Il avait ôté la gouache qui recouvrait l’original du Titien et, bravache :
– Je vous remercie de tous vos compliments, mais voilà la véritable toile du Titien. L’autre, c’est moi qui l’ai peinte en une dizaine de minutes à partir de l’esquisse d’une de mes jeunes voisines. Maintenant, messieurs, voyez combien peu pèsent votre jugement, votre autorité et vos opinions sur l’art, le beau ou le talent, et combien peu d’entre vous comprennent vraiment la peinture.
Un silence embarrassé avait suivi cette sortie, que le rire du maître des lieux, le Signor Contarini – qui aimait autant Tintoret pour ses toiles que pour son caractère –, vint briser et, bon gré mal gré, chacun prit le parti de Jacopo qui fut applaudi de plus belle. On regretta que le portrait de la voisine ait disparu à jamais. Plus d’un patricien lui en commanda une copie, ravi de garder un souvenir de la férocité du maître.
Tintoret rappelait cette anecdote à son fils, cherchant à le prémunir contre les enthousiasmes frelatés et les éloges hypocrites.
Ils occupaient une place de marque, à l’une des immenses tables dans la salle du Grand Conseil éclairée a giorno. Comme tous, ils admirèrent les lys et les arums exceptionnels placés sur des nappes dont la dentelle de Burano rivalisait de finesse avec les verreries chatoyantes sorties tout droit des ateliers de Murano. Des mets recherchés leur furent ensuite servis dans une vaisselle d’or et d’argent ciselé : des dorades farcies d’amandes douces, des poulardes, des agnoletti, des rôtis, des fèves, des confits de pommes sauvages et d’oignons rouges, des dragées, des figues, des fraises, des abricots, des raisins charnus cueillis par des moines de couvents isolés dans la terra ferma.
Tout était éblouissant d’opulence et suscitait l’émerveillement des convives. L’ambassadeur de France lui-même, le jeune André Hurault de Maisse, pourtant placé en bout de table à cause des positions du roi Henri IV sur la Réforme, était impressionné. Il venait d’arriver à Venise et n’en connaissait que ce qu’un certain sieur de Montaigne, qui avait visité la ville en 1580, avait écrit :
« Le mardy après disner il (Montaigne) eut la colicque qui lui dura deus ou trois heures, non pas des plus extremes à le voir, & avant souper il randit deus grosses pierres l’une après l’autre. Il n’y trouva pas cete fameuse beauté qu’on attribue aus Dames de Venise. »
Au contraire du bougon philosophe, le jeune diplomate était enchanté : la sensualité des danses, la pureté des chants accompagnés de lyres mélodieuses, la beauté des vers de Guido Casoni qui récitait sa Magie de l’amour, tout lui semblait admirable. Pour parfaire cette soirée, le doge lui glissa à l’oreille qu’il serait la prochaine fois placé à côté de lui :
– Votre roi Henri de Navarre s’est enfin décidé à abjurer.
Il lui fit signe de ne rien trahir ce soir, André Hurault de Maisse s’inclina.
– Ma place à la table d’honneur, comme Paris, se joue donc à la messe…
Alors que Jacopo amusait l’assemblée d’anecdotes truculentes, Domenico fixait l’immense pan de velours damassé qui masquait encore sa toile. Qu’allaient-ils en penser ? Comment réagirait cette assemblée lorsque la toile lui serait dévoilée ? Et Olympia, qui rayonnait toujours à côté de son père, allait-elle venir le féliciter ? Il avalait les plats servis d’abondance sans en savourer aucun. Le fait d’être associé à son père atténuait un peu son tourment. Un roulement de tambours coupa court à son supplice : l’heure avait sonné. Son père se leva. Il le suivit en se répétant les mots inscrits par Dante sur la porte des Enfers : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance. »
Arrivés sur l’estrade, ils tirèrent d’un coup sec le velours qui glissa jusqu’au sol en même temps que les doutes de Domenico. Comme tous, il fut ébloui. À la lueur des centaines de lustres, de bougeoirs et de torches, son Paradis semblait encore plus grandiose et fit l’unanimité. Patriciens et ambassadeurs se levèrent pour acclamer les peintres. C’était comme si la béatitude exprimée par le tableau avait révélé aux yeux de ces mortels le bonheur qui les attendait tous au lendemain de leur mort.
Le doge Pasquale Cicogna, Pietro Foscari, Girolamo Bardi, Marcantonio Barbaro, Giacomo Contarini, Giacomo Marcello et Antonio da Ponte se pressèrent autour des peintres pour les remercier d’avoir mis un point final à cet immense chantier de vingt-huit années. Le sénateur Jacopo Soranzo seul manquait à l’appel, n’ayant pas survécu à la rigueur de l’hiver précédent.
Jacopo Tintoret se sentit enfin reconnu par sa ville. Son obstination, son talent et la ruse déployée pour séduire la Sérénissime avaient porté leurs fruits, et cette reconnaissance, il la partageait avec son fils.
Adoubé par les plus hauts représentants de sa cité, Domenico eut une pensée pour ses trois grandes Absentes, dont aucune ne pourrait juger de son triomphe… Ni sa sœur Marietta, dont la présence rassurante l’aurait aidé à accepter l’éloignement des deux autres ; ni Giulia, en chemin vers de lointains comptoirs ; ni Olympia, peinte un soir dans la fureur d’aimer, destinatrice de son Paradis, qu’il n’approcherait jamais plus, emmurée qu’elle était dans la nuit et l’étiquette imposées par son père.
Les Vénitiens firent un triomphe à leur Paradis, se pressant devant la toile pour y apprécier la finesse des visages et des figures de saints. Démentant la prophétie de Tintoret, le Paradis de Domenico fut immédiatement adopté, tous y virent la marque du génie.
Note
1. Nous t’épousons, ô mer, en signe de véritable et perpétuelle domination.
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