Concours pour le Paradis

Clélia Renucci · Chapitre 10 sur 25

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Concours pour le Paradis

10. In cauda venenum

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In cauda venenum

 

Février 1587

 

Pendant ce temps, Tintoret ne décolérait pas. Il cherchait à comprendre comment ce traître de Véronèse avait bien pu se procurer son esquisse.

Il convoqua les apprentis de son atelier, qui n’étaient pas nombreux… Tintoret préférait employer ses enfants – il avait deux fils en âge de l’aider, Domenico et Marco, ainsi que sa fille aînée, Marietta, qu’il chérissait par-dessus tout et qui, grâce à son talent, avait fini par convaincre son père de la laisser travailler à ses côtés.

Il les passa à la question sans rien obtenir d’eux. Il finit par renvoyer, par dépit, deux Flamands qu’il venait d’embaucher pour peindre les paysages et les fonds de ses toiles.

Sentant l’inutilité de ses recherches, Jacopo se remit au travail, percevant que la création d’une seconde esquisse serait sa seule chance de convaincre Foscari ou le moine Bardi de sa supériorité sur les artistes choisis. Il installa une toile à chevrons de six pieds sur quinze sur son chevalet et ébaucha à la pierre noire le mouvement d’ensemble qu’il voulait insuffler à ce nouveau Paradis. En fouillant son atelier à la recherche de l’inspiration, reprenant d’anciennes ébauches, des figures dessinées à la hâte sans autre utilité que l’assouvissement d’une vision, il tomba sur le portrait d’un personnage masculin dont il n’avait aucun souvenir. Il reconnut immédiatement le visage de son rival, le maître véronais. Furieux, il alla voir chacun des garzoni de son atelier, tenant l’esquisse en évidence, le bras tendu et aboyant : « Qui a fait ça ? »

Marco, pensant que son père voulait le féliciter et reconnaissant ce portrait ébauché une nuit d’ivresse, répondit joyeusement qu’il en était l’auteur.

– Quand as-tu fait cette cochonnerie, imbécile ? rugit Tintoret, la main levée en signe de menace.

– Je ne sais plus, mon père.

Marco avait pâli. Il connaissait l’homme et savait qu’il allait devoir lui raconter par le menu où et dans quelles conditions il avait exécuté ce dessin. Des bribes de souvenirs lui revenaient.

– Si, j’y suis, balbutia-t-il. C’était une nuit, mais il y a très longtemps de cela, au moins dix ans…

– Dix ans, tu dis ? Tintoret éleva encore la main, comme pour frapper au visage ce traître de fils.

Tout en faisant ce geste, il calcula. Cette histoire remontait donc à la fin des années 1570, moment où le programme du concours avait été remis aux peintres…

– Quoi d’autre ? hurla-t-il.

– J’étais au jeu et il me manquait des sequins. Ce charmant bourgeois m’a obligé… Oui, je me souviens, il m’a prêté cet argent sur gage de ta grande réputation. Je ne sais plus à quelle œuvre tu travaillais à cette époque, mais dès que je lui en ai parlé, il a tout de suite topé là. Ah ça oui, un nom comme le tien ouvre toutes les portes.

Marco croyait amadouer son père en lui servant ces compliments qui ne firent que le rendre plus furieux. Tandis que Tintoret comprenait la ruse de Véronèse, il imaginait son ravissement en voyant que cet imbécile de Marco déballait toute sa vie.

– Que s’est-il passé ensuite ? demanda Tintoret sans desserrer les dents.

– Là, je dois l’avouer, j’ai commis une erreur, mon père. Alors que la règle est stricte, « pas d’étranger dans l’atelier », je l’ai enfreinte. Et ce par orgueil – Marco, en détaillant les raisons de son erreur, se disait qu’une faute avouée était à moitié pardonnée. Cet homme a voulu un portrait de ma main, j’en ai été flatté sans doute ! C’était pour moi une première, père, il faut vous mettre à ma place.

– Alors ? interrogea Tintoret, les mâchoires de plus en plus serrées, sans rabaisser la main.

– Alors… je lui ai proposé de le croquer le soir même. Et voilà le résultat de cette entreprise. Mais le lendemain, je m’en suis bien voulu. J’avais outrepassé vos lois, mon père, j’ai donc caché le dessin dans ce coin.

Marco n’étant pas à un mensonge près, il enjolivait cette partie. Ce n’était pas par respect pour quiconque qu’il n’avait pas achevé ce portrait, mais par simple oubli, la paresse l’aurait de toute façon probablement emporté.

Tintoret frappa brusquement le chevalet de son fils. Dans sa rage, il le prit au collet et, le secouant, il hurla avec force en lui donnant des tapes sur le crâne :

– Et il ne t’est pas venu à l’esprit une seule fois, sombre crétin, dangereux ignorant, de lui demander son nom, à ce bourgeois si soudainement empressé auprès de toi ?

– Si, mon père, je le lui ai demandé. Il s’appelait… laissez-moi réfléchir… Pietro, Pino, Nino… Je ne me souviens plus.

Tintoret lâcha son fils et lança, dégoûté :

– Paolo. Paolo Caliari, dit Véronèse. Sa voix était devenue sourde. Et tu l’as laissé entrer chez moi. C’est à cause de toi que j’ai perdu le concours. Hors de ma vue. Je ne veux plus entendre parler de toi. Jamais.

Tintoret, accablé, s’était assis sur la chaise de Marco et réfléchissait : si je diffuse cette affaire, je serai la risée de la ville. Trompé, copié, bafoué, et tout ça à cause de quoi ? de qui ? De mon propre idiot de fils. Véronèse sortirait grandi de cette histoire, auréolé de mon ridicule. Pourtant, si une seule personne devait être au courant de ce vol, ce serait le moine Bardi. Lui, au moins, j’en suis sûr, n’a pas voté pour ce félon de Véronèse. Certes, il ne pourra pas convaincre le doge d’organiser un nouveau concours, mais il ne me refusera pas de venir regarder ma nouvelle esquisse ici à l’atelier.

Il parvint à obtenir un rendez-vous du moine. Au début du mois de février, il se rendit dans un vaste appartement du quartier de San Marco où Bardi avait été logé par la République. Le maître avait fait le trajet à pied. La nuit précédente, la température avait chuté brutalement, les chaînes d’éclairs fendant les nuages avaient laissé place à une luminosité crue qui donnait aux murs une couleur pâle et morne. Tintoret, vivifié par l’air glacial, enjambait les ponts et semblait voler par-dessus les eaux des canaux.

Une fois chez le moine, le peintre vit à son air aussi froid que la gelée matinale qu’il allait falloir passer sur les détails personnels pour lui décrire d’abord sa nouvelle esquisse – elle était trop grande pour qu’il l’eût apportée –, qu’il lui promit grandiose. Il y avait gommé tout ce qui, dans sa proposition précédente, avait surpris : les cercles aplatis en ellipses, la forme en entonnoir, la perspective accélérée, l’effet par trop vertigineux. Le couronnement de la Vierge était aussi mis au goût du concile, non plus en vignette, perdu en haut du tableau, mais en larges figures bien visibles.

Par politesse, le moine lui fit la promesse de passer dans son atelier, ce qui permit à Tintoret, fort de ce premier succès, d’attaquer son adversaire en mettant l’accent sur ses propres mérites :

– Outre que j’ai la certitude, sinon la preuve formelle, que le petit maître de Vérone a eu l’occasion de voir ma première esquisse – la ressemblance n’a pas échappé à votre œil averti, ajouta le peintre comme en incise, mettant ainsi le moine dans une situation telle que nier reviendrait à se dévaloriser.

À l’air gêné de Bardi, Tintoret vit qu’il avait visé juste, les membres du jury avaient bien perçu une ressemblance, mais il ne sut interpréter plus avant le silence de son interlocuteur – si les organisateurs s’étaient rendu compte d’une similitude de traitement, ils avaient préféré s’abstenir de mettre en doute la réputation de tels maîtres plutôt que de se lancer dans des investigations qui, ils le savaient, auraient discrédité les artistes et le concours lui-même.

Tintoret poursuivit :

– Outre ce vol infâme de votre lauréat qui, si je le clamais sur la place publique, ce que je ne ferai pas, par décence et par amitié pour vous – Bardi ne put à cet instant s’empêcher d’incliner la tête, signe à la fois de son assentiment et de ses remerciements au peintre –, entacherait la réputation de tout votre jury, je tiens à vous rappeler mes mérites.

» On ne peut passer sous silence les honneurs qui me sont dus : la Scuola di San Rocco est devenue un temple, une académie pour les peintres apprentis qui viennent, par-delà les Alpes même, y copier mes modèles. Mes travaux leur permettent de comprendre comment composer avec originalité, ce qui pourrait servir à votre Véronèse me semble-t-il, comment donner de la grâce et de la conscience au dessin, comment créer de l’ordre dans du désordre en isolant un groupe de la composition grâce à un jeu d’ombres et de lumière, ce que j’ai fait dans cette nouvelle esquisse. Je sais ce qu’on a pu vous dire sur moi, que je peins avec négligence, à gros traits, mais ce ne sont que racontars de gribouilleurs incapables de percevoir la gradation de mes couleurs et leurs nuances. Mes coups de pinceaux sont réfléchis, ils permettent à chacun, même placé très loin de la toile – ce qui est à prendre en compte lorsque l’on peint pour la salle immense du Grand Conseil –, de voir ce qu’il y a de doux et de plaisant dans celle-ci.

» Cher père Bardi, laissez-moi une chance. Vous le savez, je suis le seul capable de donner, bien mieux encore par mes pinceaux muets que par mes phrases qui manquent de poésie, une idée du paradis. Et je le ferai sans espoir de récompense. Mon seul désir de représenter ce Paradis de mon vivant serait de le retrouver dans l’au-delà.

Tintoret se recueillit dans un silence dévot après avoir prononcé ces paroles qui, il le sentait, avaient ému le moine.

– Cher maître, je ne peux prendre cette décision, et vous le savez. J’entends tout ce que me dites et j’en suis extrêmement touché. Je ne peux qu’applaudir votre courage et votre volonté. Mais hélas, il n’est pas de mon ressort de faire changer d’avis le doge et tous les décideurs de ce concours. Imaginez ma position. Je ne suis que conseiller dans cette affaire, rien d’autre. Personnellement, je n’étais pas d’avis de récompenser Véronèse en même temps que Bassano, mais je dois bien avouer que si votre esquisse m’avait plu, ce n’est pas elle non plus que j’avais choisie. Vous avez une passion pour le corps que je ne partage pas. Hommes, femmes, vieillards, enfants, même les anges, si immatériels, acquièrent chez vous une instabilité qui me bouleverse et m’effraie à la fois. Tous vos corps semblent hors d’haleine, c’est épuisant d’observer vos cous hérissés, vos bustes brisés, bousculés, sur le point de chavirer en permanence. Vous avez un talent immense, c’est certain, mais contempler vos tableaux, vous me l’accorderez, n’est pas de tout repos ! Votre turbulence fait de chacun un homme à bout de souffle, toujours prêt à sombrer dans un cataclysme auquel il ne s’attendait pas.

Tintoret écoutait ces reproches, partagé entre l’abattement et la reconnaissance pour une si fine analyse de son œuvre, même si c’était pour ne l’apprécier qu’à demi. Il rebondit sur la mention des membres du jury :

– Vous me dites que vous ne vous sentez pas capable de lutter contre les puissants mécènes de Véronèse.

– Ce n’est pas exactement ce que j’ai dit, sourit Bardi, amusé de voir la déformation de ses propos et impatient d’en connaître la raison.

– Vous l’avez laissé entendre, me semble-t-il, et je le conçois aisément. Comment affronter les Barbaro ? Mais, sondez votre âme, cher Bardi. Voulez-vous, voulons-nous un Paradis pour la famille des Barbaro ? Ils ont leurs palais pour cela… et l’esquisse de Véronèse y fera d’ailleurs excellente figure. Ne voulons-nous pas plutôt un Paradis pour Venise ? Je ne vous demande même pas de me répondre, tant je ne doute pas que vous préférerez la deuxième solution.

» Une dernière chose tout de même à propos de mon rival. Je ne vais pas vous conseiller de surveiller les changements qu’il pourrait apporter à son esquisse, les curés de l’église San Giovanni et Paolo en ont assez subi les conséquences avec un procès en Inquisition qui a, au bas mot, terni l’image de leur paroisse, mais je me permettrai tout de même de vous rappeler les faits. Véronèse, vous le savez, célèbre avant tout la société vénitienne dans ce qu’elle a de plus futile, à travers ses richesses, ses accessoires… Nous n’habitons simplement pas le même monde. Pour lui, c’est un spectacle et pour moi un défi. Quand Véronèse vous aura peint une toile aux références inaccessibles au commun des mortels, vous serez bien en peine de les justifier, vous qui ne les comprendrez peut-être même pas, puisqu’elles ne poursuivront qu’un objectif, encenser la famille des Barbaro. Alors, imaginez la réaction du peuple, cher Bardi ! Comment réagira-t-il à cette célébration d’un microcosme dont il ne pourra que se sentir exclu ?

Le moine, qui ne portait pas Marcantonio Barbaro dans son cœur, promit de réfléchir. Tintoret vit qu’il ne servirait à rien de l’assommer d’autres arguments. Il ne se priva pas pour autant d’une dernière pique en prenant congé et lança sur le ton de la plaisanterie :

– Je vous remercie, mon père, du temps que vous avez bien voulu m’accorder, et n’oubliez pas, si vous me cherchez, vous me trouverez à mon atelier, alors que si vous voulez voir Véronèse, il vous faudra aller au bordel !

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